Programme de la session 2018 « Éduquer à la fraternité »

SESSION FAIT RELIGIEUX

Eduquer à la fraternité

21, 22 et 23 mars 2018

 

Cette session participe à la promotion au sein des établissements d’une éducation à la fraternité. L’enseignement catholique y répond avec sa singularité et son patrimoine éducatif. La fraternité sera lue selon le caractère propre de l’enseignement catholique.

La fraternité est une valeur. Si on n’enseigne pas des valeurs, on peut cependant initier à l’éthique les jeunes générations. Là se trouvent convoqués l’enseignant et l’éducateur.

Eduquer à la fraternité comme valeur de la République se doit d’intégrer deux dimensions inséparables : fraternité/sororité et pluralité culturelle et religieuse. Comment parler de frères sans parler de sœurs ? Dans le contexte sociétal d’aujourd’hui la question de l’éducation à la mixité semble un incontournable d’une éducation à la fraternité. Eduquer à la différence culturelle et religieuse en déploie l’urgence et la dimension sociale.

On se propose de chercher comment vivre une relation éducative fraternelle entre élèves, entre adultes et élèves et entre adultes et comment l’intègrer au projet éducatif.

Sous l’éclairage du texte « Eduquer au dialogue interculturel à l’École catholique »[1]il s’agira de montrer que la fraternité s’apprend dans la confrontation à la différence des sexes, des cultures et des religions. L’enseignement critique du fait religieux contribue à en relever le défi et participe ainsi à construire la « civilisation de l’amour ».

 

MERCREDI 21 MARS 2018

8h 30 : Accueil café

9h : Conférence d’ouverture,Enjeux d’une éducation à la fraternité, Christian Salenson et Dominique Santelli, responsables du Département d’études et de recherches sur les religions à l’école, ISTR de Marseille.

Cette conférence d’ouverture à deux voix se propose de situer les enjeux d’une éducation à la fraternité. La fraternité intéresse l’Ecole catholique à un double titre. Comme participante au service public de la nation car elle est une des valeurs de la République et parce qu’elle relève de l’anthropologie biblique qui fonde sa philosophie de l’éducation et son projet éducatif.

9h 30 : Conférence inaugurale, Plaidoyer pour la fraternité, Abdennour Bidar, Inspecteur général de l’éducation nationale.

Comment passer de l’idéologie du “choc des civilisations” à la fraternité des cœurs et des cultures ? Ce plaidoyer proposera des pistes de réflexion, d’engagement et d’actions concrètes.

10h 15 : Pause

10h 45 : Conférence, Les frères et les cousins, Xavier Manzano, philosophe, directeur de l’Institut Catholique de la Méditerranée.

En quoi les liens du sang entre frères et frères et sœurs sont au fondement de la vie en société et réciproquement ? Comment passe-t-on de la famille à la cité ou de la cité à la famille ? Comment articule-t-on filiation, germanité et alliance pour fonder une fraternité universelle ?

11h 45 : Table ronde animée par Valérie Marmoy, L’école et l’éducation à la fraternitéavec Abdennour Bidar, Rodrigue Coutouly, proviseur vie scolaire au rectorat d’Aix Marseille et Xavier Leturcq, directeur diocésain de Marseille

Dans le contexte actuel, on est en droit de s’interroger sur l’Ecole et sur sa capacité à transmettre la valeur de la fraternité. En quoi l’Ecole initie-t-elle aujourd’hui à cette valeur républicaine ? Comment fait-elle partie du projet de l’éducation nationale ? Comment la fait-on vivre au sein même des établissements catholiques ?

12h 45 : Questions

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, La fraternité républicaine :histoire d’un mot, fin mot d’une histoire, Dominique Santelli, historienne.

Quand et comment cette idée de la fraternité s’impose comme une valeur de la République. Quels courants de pensée ont porté la fraternité jusque à l’inscrire sur les frontons des bâtiments publics ? Quelles furent les résistances rencontrées ? Qu’ont à nous enseigner ses premiers porte-paroles ?

15h :La fraternité en marche, Françoise Thomas, APS.

15 h 15 : Pause

15h 30 : Conférence, La fraternité :une invention juive ?Marie-Laure Durand, théologienne.

Dans les mythes fondateurs bibliques, la fraternité occupe une place centrale : Caïn et Abel, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, Léa et Rachel mais aussi Lazare et ses sœurs, Jésus et ses frères etc. La fraternité est-elle une invention juive ? Comment est-elle reprise dans la tradition chrétienne ?

16h 15 : Conférence, Et ta sœur…Lidvine Nguemeta, Supérieure provinciale de la Compagnie de Marie Notre-Dame, théologienne.

On a demandé à une sœur de dire ce qu’est vivre en frère ! A partir de son expérience de vie en communauté quelles sont les attitudes fondamentales qui permettent une vie fraternelle ? A partir de cette expérience et de sa responsabilité de supérieure d’une congrégation d’éducation qu’est-ce qu’éduquer à la fraternité dans des établissements catholiques d’enseignement.

 

 

JEUDI 22 MARS 2018

9h : Reprise par Catherine Pagès

9h 30 : Une expérience d’éducation à la fraternité à école, Bérangère Sylvestre, cheffe d’établissement.

9h 45 : Conférence, Passer du vivre ensemble au vivre en frères, Pascal Balmand, Secrétaire Général de l’Enseignement Catholique.

La diversité culturelle et religieuse marque de plus en plus notre société, et avec elle les établissements catholiques. C’est au vivre en frères que l’Ecole catholique entend contribuer pour une civilisation de l’amour.

10h 30 : Pause

11h : Ateliers

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, Fraternité en résilience, Claire Ly, philosophe.

Comment la fraternité est encore possible quand elle a dû faire face à la barbarie ? Peut-on parler d’une fraternité en résilience ? Comment l’identité se construit à travers des réseaux de fraternités multiples ?

15 h 30 : Echanges

15h 45 : Pause

16h 00 : Conférence, Et l’autre devint frère,Foucault, Massignon, Chergé, Christian Salenson, théologien.

Comment se construit l’idée de fraternité universelle dans le brassage culturel et religieux, à travers trois témoins : Charles de Foucault, Louis Massignon et Christian de Chergé ? On s’interrogera alors sur la place de la pluralité religieuse comme un terreau favorable pour inventer la fraternité pour aujourd’hui. 

17h : Célébration suivie d’un temps de convivialité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VENDREDI 23 MARS 2018

9h : Reprise par Valérie Marmoy

9h 30 : Une expérience d’éducation à la fraternité à l’école, Virginie Prin Clary, enseignante.

9h 45 : Conférence, Les frères ennemis, Jean François Noël, psychanalyste.

Quelles sont les caractéristiques de la relation entre frères dont l’expérience nous apprend qu’elle peut être tumultueuse ? Quels éclairages sur la dimension politique de la fraternité ?

10h 30 : Pause

11h : Ateliers

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, La fraternité, ça s’apprend,Bruno Mattéi, philosophe.

La fraternité est une démarche qui nous met à l’épreuve de nous-mêmes. Elle nous met devant nos faibles capacités. On parle souvent de solidarité, mais c’est de la fraternité revue à la baisse. C’est pourquoi la fraternité doit s’apprendre.

 

15h 30 : Pause

15h 45:Conférence conclusive, Christian Salenson et Dominique Santelli, responsables du Département d’études et de recherches sur les religions à l’école, ISTR de Marseille

Evaluation

[1]Congrégation pour l’éducation catholique, Éduquer au dialogue interculturel à l’école catholique, vivre ensemble pour une civilisation de l’amour, 28octobre 2013.

Christian Salenson, Dominique Santelli, Ouverture de la session « Éduquer à la fraternité »

Ouverture de la session Eduquer à la fraternité

Christian Salenson, Dominique Santelli

 

Nous avons la joie d’ouvrir ce matin pour la sixième année consécutive, la session régionale organisée par le département sur les religions à l’Ecole de l’ISTR de Marseille qui a comme sujet : « Eduquer à la fraternité ». Elle fait suite à « Eduquer à la paix », « l’initiation à la symbolique », « le fait religieux au féminin », « laïcité et liberté religieuse », « l’islam à l’école. » Les actes de ces diverses sessions sont sur le blog sauf ceux de l’an dernier sur « l’islam à l’école » qui ont donné lieu à une publication.

 

Eduquer à la fraternité ! On décide parfois avec enthousiasme d’un sujet de session puis lorsqu’il s’agit de la mettre en oeuvre, on mesure le décalage entre l’intuition à laquelle on a fait confiance, d’ailleurs à juste titre, et la difficulté à se saisir de l’objet. C’est particulièrement vrai pour la fraternité !

 

A priori la fraternité n’est pas un objet non identifié, ce serait-ce que par l’expérience familiale que nous en avons. Chacun de nous peut avoir l’expérience de la fratrie. Il a pu en gouter les joies et aussi, les pesanteurs… Chacun sait d’expérience que ces liens peuvent être forts et tout autant à certaines heures, un peu lourds et que décidemment on ne choisit pas ses frères et ses sœurs !

Mais aussi parce que cette valeur est inscrite au fronton des monuments publics et qu’elle se présente comme une valeur de la République aux cotés de l’égalité et de la liberté. D’ailleurs cette proximité dans la devise républicaine des trois valeurs invite à s’interroger sur les liens qui les réunissent.  Sont-elles de simples valeurs juxtaposées ou bien sont-elles réunies par une telle dépendance qu’aucune ne pourrait exister sans les autres ?

Enfin une troisième raison devrait nous la rendre familière particulièrement dans les établissements catholiques puisque cette valeur est une valeur fondamentale de l’Evangile. Jean Pierre Chevènement, qui, comme chacun sait, ne fait pas partie des pères de l’Eglise, a écrit alors qu’il était ministre de l’intérieur et des cultes que cette notion est « sortie tout droit de l’Evangile » et qu’elle est la traduction de l’agapé du Nouveau testament et le ministre de l’intérieur et des cultes du gouvernement précédent, Bernard Cazeneuve a récidivé en affirmant que « la fraternité républicaine est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?” ».

Tout cela devrait nous la rendre familière et on comprend que dans un élan spontané, on ait pu avoir l’intuition qu’il y avait là un riche sujet de session. Pourtant quand il s’agit de s’en saisir, de la penser comme telle, les difficultés se présentent en particulier dans le champ politique… mais c’est aussi évidemment ce qui en fait l’intérêt !  Si elle a émergé avec les révolutionnaires de 1789[1]et si elle a été inscrite dans la devise républicaine lors de la révolution de 1848, elle fut vigoureusement critiquée au cours de la 3èmeRépublique, certains proposant même de l’exclure de la devise républicaine. Comme le dit un philosophe, la fraternité « c’est bon pour les chrétiens, les francs-maçons et les imbéciles » !Remarquez que cela fait tout de même pas mal de monde ! Certains proposèrent de remplacer ce terme par celui de solidarité, d’autant plus que la fraternité a des accents religieux comme nous le rappellent nos ministres de l’intérieur et que cela pouvait incommoder en périodes anticléricales… Charles Gide, célèbre gardois, – le tonton de l’autre Gide- , disait « : La fraternité, on laisse à ceux qui y croient encore le soin de la démontrer par des embrassades, mais les gens sérieux ne lui donnent pas plus de place dans la science que dans les affaires ».Et il ajoutait : « La fraternité est un mot sonore… mais la solidarité est un fait ».  

 

Peut-être mais la solidarité n’est pas la fraternité[2]… Reconnaissons que dans nos établissements, on parle plus aisément de la solidarité que de la fraternité. On mène des actions de solidarité. Ainsi, on éduquerait les enfants et les jeunes à la solidarité plutôt qu’à la fraternité. La fraternité paraît trop idéaliste et illusoire. La solidarité plus concrète… A vrai dire elle est surtout plus bourgeoise comme dirait Péguy ! La solidarité veut soulager les injustices trop criantes ou trop risquées dans la société ou dans le désordre mondial. Ce faisant, au moment même où elle tente de compenser et de colmater des brèches, elle entérine cette inégalité. Elle s’en accommode. La solidarité est compatible avec l’inégalité et avec l’exclusion. Elle en est un correctif. En ce cas, comme dans l’idéologie de la solidarité de la IIIème république, la fraternité est alors renvoyée à n’être plus qu’un « supplément d’âme ».

 

Pourtant la fraternité n’a pas disparu pour autant malgré ces éclipses. Depuis quelques années, le terme revient. On publie des livres[3]. Elle retrouve une certaine actualité. Elle donne lieu parfois à d’étonnants surgissements. De grandes manifestations spontanées ont été des expressions publiques de la fraternité lorsque de nombreux français se sont retrouvés dans la rue au lendemain des attentats… Le pays aux prises avec le terrorisme, au-delà de la compassion pour les victimes ou de la solidarité, se lève dans un grand élan de fraternité. Ce retour de la fraternité n’est pas un exemple unique dans l’histoire. Ce fut dans la liesse de la fraternité retrouvée pour un temps que les français ont planté les arbres de la liberté en 1848, que les clercs ont béni.  Mais le risque est qu’elle soit une nouvelle fois un astre à éclipses…

 

Pourtant nous en avons besoin, dans une société qui doit faire face à une pluralité culturelle et religieuse inédite, dans un contexte international de brassage des populations, face aux défis de l’écologie ou de l’immigration… En fait nous avons besoin dans la situation présente de redonner à cette valeur toute sa place. Mais si nous voulons éviter qu’elle ne soit qu’une valeur clignotante ou confinée dans les relations individuelles et qu’elle puisse renouveler la vie politique, alors il faut la penser, donner du contenu à cette notion. Notre session voudrait y contribuer à notre modeste mesure.Le vivre ensemble ne suffit pas !

 

 

Mais qu’est-ce que la fraternité ? Nous avons trois jours ensemble pour apporter des éléments de réponse à cette question. On peut déjà faire quelques remarques inaugurales. On peut interroger l’origine même du mot. Benveniste affirme que le mot grec phrater(frater) désigne pour les Grecs anciens un groupe d’hommes reliés par une parenté mystique. D’apparition postérieure serait le mot adelphos (adelfos) qui désigne la parenté biologique.  Ainsi la fraternité dans la cité serait antérieure à la fraternité familiale.

Elle nous apparait mieux si nous la distinguons d’autres notions. Lefrère n’est pas le camarade, étymologiquement celui qui fait partie de la même chambrée (camara) et par extension, celui qui partage les mêmes occupations ou à qui on est lié par une communauté d’intérêts. Le frère est autre que le compagnon, cum et panis.  « celui avec qui l’on partage le pain ». Plus éloigné du frère est le collègue, celui ou celle qui exerce la même profession ou qui travaille dans la même organisation ou encore le confrère, celui qui fait partie d’une compagnie, d’une société religieuse, littéraire, artistique, etc., particulièrement quand il y a été admis par les autres membres.

 

 

La fraternité est une notion à la fois très riche et flottante. Ilfaut penser la fraternité plus loin que l’émotion et le sensible même si elle peut s’exprimer aussi à travers de grands moments d’émotion. Elle n’est pas un sentiment mais il n’est pas exclu d’avoir des sentiments fraternels ! Elle n’est pas non plus un idéal à atteindre, que les humanismes ou les religions encourageraient mais elle se gagne. Est-elle une valeur ? Ne serait-elle pas d’abord un fait, un fait originel comme dirait Lévinas. Le genre humain est une famille. Etre humain c’est être frère au sens où l’on dit que le genre humain est une famille. Ainsi au moment ou je viens au monde, je suis inscrit dans une fraternité qui me précède. La fraternité n’est pas d’abord un choix. Etre frère c’est être en relation avec l’autre. Elle s’expérimente. Elle est expérience de l’altérité. Et c’est bien pourquoi, elle revêt ce caractère d’urgente nécessité dans nos sociétés plurielles. Et en même temps elle est en devenir. L’expérience de la fraternité n’est pas un long fleuve tranquille.  Les racines juives et grecques de notre culture nous en avertissent, que ce soit dans la Genèse Caïn et Abel ou dans l’Antigone de Sophocle, Etéocle et Polynice. La fraternité est une épreuve.  Qu’as-tu fait de ton frère ?L’autre me concerne comme quelqu’un dont j’ai à répondre.

 

La question : qu’as-tu fait de ton frèrea son corollaire : qu’as-tu fait de ta sœur ?Avouons que la question ne manque pas de pertinence dans notre société où tant de femmes sont violentées. Comment se fait-il que l’égalité hommes/femmes prêchée et revendiquée depuis tant d’années soit constamment ajournée ? Et que sous des voiles invisibles et au-delà des apparences, la liberté soit tellement entravée ? N’aurions-nous pas oublié la fraternité ?

 

 

 

Ces quelques lignes déjà nous alertent sur le sens de cette session… Mais il est un second terme qui doit retenir notre attention : celui d’éduquer. Le titre de cette session est « Eduquer à la fraternité ».

 

Que signifie éduquer. S’il s’agit d’enseigner les valeurs de la République, alors je n’hésiterai pas à dire, tout de go, que cela pourrait produire l’effet inverse de celui qui est attendu. Certains refusent les valeurs de la République, non parce qu’ils seraient a priori en désaccord avec elles mais parce qu’ils mesurent de par leurs difficultés de vie, voire par la discrimination dont ils se sentent l’objet, l’écart entre le dire et le faire. Ils expérimentent à l’excès le décalage entre les valeurs enseignées et la réalité ressentie. Ils en viennent à interroger les buts poursuivis par la République qui les lui enseigne. Certes il y a toujours une part d’enseignement… mais peut-on dire qu’on enseigne la fraternité ? En général, on n’enseigne pas des valeurs, on initie aux valeurs en général et à celles de la République en particulier. On est initié en les vivant, en les expérimentant. Il n’y a pas d’initiation qui ne passe par l’expérience. On éduque à la fraternité en la vivant dans la classe et au sein des établissements.  On y est initié dès le plus jeune âge, dès la maternelle, et l’initiation n’est jamais achevée, pas même à l’âge adulte. On y éduque plus particulièrement par l’expérience de la mixité sociale, l’apprentissage de la différence des sexes, la chance de la mixité religieuse. Dans les établissements catholiques, nous avons la possibilité de prendre en compte comme telle. La mixité générationelle. La fraternité reste le paradigme de la relation adultes / jeunes, fut-elle maitre/élèves.

 

Et puis, l’enseignement catholique vit selon son caractère propre et un projet éducatif qualifié. L’anthropologie biblique qui fonde ce projet fait de la fraternité la définition même de la relation entre les hommes, sans en gommer les difficultés. Aussi « on ne saurait se contenter d’un vivre ensemble minimaliste mais c’est au vivre en frères que l’Ecole catholique entend particulièrement contribuer ». Pour cela, « il faut oser la mise en projet d’un apprentissage patient de la diversité [4]».

L’Eglise catholique a une parole forte sur l’éducation. Eduquer à la fraternité s’inscrit dans son projet éducatif. Le premier but que l’Eglise fixe à l’Ecole aujourd’hui, dans un contexte de mondialisation et de brassage des cultures, est l’éducation à la « relationalité ». Elle nous avertit, il ne s’agit pas simplement de s’adapter à la pluralité culturelle et religieuse mais de changer de paradigme éducatif. Le but étant, au-delà de l’idéologie libérale dominante et de son cortège de souffrances humaines, d’avoir en perspective l’avènement d’une nouvelle civilisation.

 

 

Nous ne sommes pas devant une page blanche ! Disons-le tout de suite, nous le faisons déjà ! Chacun de nous est déjà engagé dans ce travail éducatif sans quoi il ne se serait pas inscrit à la session.  Peut-être le ferons-nous mieux ? Peut-être en comprendrons-nous mieux le sens et les enjeux ? Aussi modeste soit notre contribution quand on a entrevu le sens, on ne le vit plus pareil. Là où le devoir rend parfois la charge plus pesante, le sens donne de la liberté et de la légèreté dans la tache éducative !

 

Et puis, et cela il faut se le redire, on a de la chance de vivre un métier de l’humain comme celui d’éducateur ! Car à vrai dire, en essayant de vivre plus intelligemment son métier, en lui donnant du sens, chacun s’en nourrit. Chacun reçoit quelque chose qui dépasse sa seule fonction d’éducateur et qui vient enrichir son humanité. Cet enrichissement personnel est une des grandes chances du métier d’enseignant, d’APS, de chef d’établissement. Probablement que chacun, dans cette session, donnera un sens nouveau à sa propre manière de recevoir et de vivre la fraternité, dans sa famille, au sein de l’école, dans les multiples relations de la vie. Avec Dominique c’est notre vœu le plus cher.

 

Bonne session à chacune et chacun !

[1]En 1793, la commune de Paris impose d’inscrire « La République une et indivisible – Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort » sur la façade de l’Hôtel de ville, sur tous les édifices publics de la ville et aussi sur des monuments aux morts.

 

[2]Du latin juridique « in soldo » a proprement « pour le tout », responsable envers tout. Puis entendu comme, qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale.  Se dit de personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité.

[3]Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité

Régis Debray,

Jacques Attali,

Catherine Chalier,

Bruno Mattei

[4]

Christian Salenson, Et l’autre devint frère, Foucault, Massignon, Chergé

Conférence, Et l’autre devint frère,Foucault, Massignon, Chergé, Christian Salenson

 

 

La fraternité est une notion complexe puisqu’elle est à la fois biologique et politique, qu’elle définit la famille humaine et en ce sens elle précède tout homme qui vient au monde et qu’elle s’apprend dans l’expérience par mode d’apprentissage. Je voudrais essayer d’éclairer cette notion en la prenant sous un angle d’approche particulier : l’entrée en fraternité par la médiation de l’altérité religieuse. Ma question est la suivant : comment entre-t-on en fraternité ? Comment entre-t-on en fraternité par la médiation de l’altérité ? Et plus précisément encore comment entre-t-on en fraternité par la médiation de l’autre d’une autre culture et d’une autre religion ?

 

Pour conduire cette réflexion, je me propose de prendre appui sur trois grands témoins qui ont vécu à des époques différentes et entre lesquels existe une vraie filiation : Charles de Foucauld (1858-1916), Louis Massignon (1883-1962)  et Christian de Chergé (1937-1996). Tous les trois ont fait l’apprentissage de la fraternité dans la rencontre de l’islam, le premier en vivant les dernières années de sa vie auprès des Touaregs (1903-1916), le second par l’expérience qu’il fit de l’hospitalité à Bagdad (1908), le troisième durant la guerre d’indépendance de l’Algérie (1959-1961). La rencontre de l’altérité culturelle et religieuse a été pour eux non un obstacle à la fraternité mais plutôt un chemin privilégié de son apprentissage.  Aussi il m’a semblé qu’ils pouvaient, à nous qui vivons dans une société et particulièrement dans des établissements catholiques d’enseignement ouverts à la pluralité, donner quelques points de repères, baliser quelques chemins, nommer quelques défis.

 

Charles de Foucauld

 

Charles de Foucauld a passé sa vie à chercher sa vocation. Il nait en Alsace en 1858 et Orphelin de père, de mère à 6 ans et de patrie à 12 par l’annexion de l’Alsace par les prussiens en 1870, il entre à Saint Cyr. Héritier d’une grande fortune il la dilapide dans une vie de fêtard avant de se convertir à la foi chrétienne. Il devient alors moine cistercien en Syrie, puis ermite, avant d’être ordonné prêtre et de partir missionnaire en Algérie à Beni-Abbés de 1901 à 1903 puis chez les Touaregs de 1903 où il meurt assassiné en 1916.

 

Charles de Foucauld est un militaire et un colon. Il baigne dans l’idéologie coloniale. Il est favorable à l’annexion du Maroc et à la colonisation de l’Algérie. Il rêve de convertir les musulmans et de les amener à la foi chrétienne. Le désir de les convertir au christianisme est inséparable du devoir de les « civiliser » en leur apportant le progrès technique et intellectuel, moral et religieux de la France. Il en est persuadé : la force de son témoignage de foi, la grandeur de l’unique vraie religion catholique et les bienfaits de la colonisation ne manqueront pas de lui permettre d’atteindre son but. Il y consacre sa vie.

 

Les Touaregs sont, selon ses propres mots, des « sauvages » ou des « arriérés ». Il faut leur apporter « la » civilisation. Aussi, avec cohérence et probité, il s’insurge contre les nombreux colons qui exploitent la population ou contre les pères blancs qui ont préféré des pays de mission « plus faciles » comme l’Afrique subsaharienne. Il s’emploie de toutes ses forces à sa mission de développement. Il réalise une œuvre colossale en créant le premier dictionnaire Touareg et en recueillant des poèmes et des légendes de ce peuple. Il se veut le frère des Touaregs.

 

Son drame personnel fut qu’il ne convertit personne ! Pire pendant le temps de sa présence chez les Touaregs, sous l’influence d’un mystique musulman et en réaction à l’occupation française, les Touaregs devinrent plus musulmans que jamais auparavant. Il éprouve alors au début de l’année 1908 une sorte de burn out physique et spirituel, intellectuel et moral. Ses jours sont en danger. Il est sauvé par les femmes touarègues qui malgré la famine terrible réussissent à récolter un peu de lait et à lui fournir quelques nourritures. Le colon, le militaire, l’homme occidental assuré de la supériorité présumée de sa civilisation et de sa religion fait l’expérience de la dépendance vitale de ceux qu’il qualifiait de sauvages et d’arriérés. Celui qui se voulait le frère universel commence à comprendre que la fraternité n’est pas une simple attitude de dévouement envers les autres mais se bâtit dans la réciprocité et en renonçant à toute forme de supériorité présumée… Il n’y a pas de fraternité coloniale ! Son projet missionnaire lui-même s’en trouve grandement modifié. Il apprend à ses dépends la fraternité universelle à laquelle il aspirait.

 

Bien que de son propre aveu, il ait été converti grâce au contact de l’islam, Foucauld n’a jamais reconnu l’islam. Il salue l’authenticité de la foi de quelques musulmans, mais n’a pas d’estime pour leur religion. Il est enserré dans les filets de l’idéologie coloniale et d’une théologie de la mission conquérante. etc. Homme de son temps, sa découverte de la fraternité n’en fut que plus belle.

 

Nous pouvons peut-être recueillir déjà deux aspects de la fraternité à travers l’expérience de Charles. Entrer en fraternité demande obligatoirement une conversion… non de l’autre mais de soi et de son regard sur l’autre ! Le frère n’est pas celui qui me ressemble. Etre frère ne consiste pas à rechercher la ressemblance. Le frère se définit par la ressemblance mais tout autant par la dissemblance. Il est le même et l’autre. L’entrée en fraternité se fait par renoncement à tout projet mimétique sur l’autre.

 

Foucauld entre en fraternité par et dans l’expérience de ses limites. Il fait l’expérience de ses fragilités et du besoin où il est de ces femmes touarègues, de ces autres.  L’entrée en fraternité se fait par la reconnaissance de la particularité de sa culture, de la relativité historique de sa religion, de la partialité de ses idéaux par confrontation et découverte de la culture de l’autre. L’entrée en fraternité exige un dépouillement de soi.

 

 

Louis Massignon

 

Parmi ceux qui ont été marqués par le frère Charles de Foucauld, le premier d’entre eux est Louis Massignon qui fit éditer la première biographie[1]. Son histoire n’en est pas moins étonnante que celle de Foucauld. Lui aussi se déclare athée. Sur le bateau qui l’emmène en Egypte pour une mission archéologique, il fait la rencontre d’un jeune et beau noble espagnol avec qui au Caire il va vivre lui aussi une vie délurée. Puis il est envoyé en mission en Irak. Ses mœurs et la concurrence scientifique avec des archéologues allemands mettent sa vie en danger. Sur le bateau qui le ramène à Bagdad, il fait une tentative de suicide. Il est malade, menacé par ses compagnons de voyage, rejeté de tous, en danger de mort. A son arrivée à Bagdad, il est recueilli par la grande famille des Alussis, qui non seulement le prennent sous leur protection afin qu’il ne soit pas assassiné, mais se relaient à ses côtés pour réciter la prière des agonisants et finalement, à force de soins  permettent son rétablissement. Il est sauvé au nom de droit sacré de l’hospitalité. Ce n’est pas sans rappeler l’expérience de Foucauld sauvé par les femmes touarègues.

Ce fut à ce moment là qu’il fit une expérience mystique forte et qu’il se convertit à la foi chrétienne. Cette expérience fonde sa vie future. Il devient un fin connaisseur de la langue arabe. Il sera le plus grand islamologue du XXe siècle, reconnu comme tel dans le monde musulman. Il devient un chrétien engagé auprès des musulmans. Enseignant au collège de France, il intervient fréquemment pour les droits des travailleurs algériens et pour le respect des engagements de la France envers les algériens. Il prend la défense des palestiniens au moment de la création de l’Etat d’Israel. Dans l’Eglise catholique, il offre un autre regard sur l’islam. Sans lui et ses disciples, le concile Vatican II n’aurait pas pu dire qu’elle tenait les musulmans et l’islam en estime et qu’elle reconnaissait tout ce qu’il y a de vrai et de saint dans l’islam. Certains de ses disciples épouseront son point de vue théologique qui fait de l’islam un rameau original de la révélation biblique.

 

Lorsqu’il revient sur l’événement fondateur de sa vie et de sa foi, il affirme tout ce qu’il doit à l’hospitalité des Alusis. Les Alussis ont rappelé à ses ennemis l’exigence de l’hospitalité sacrée : « Si vous tuez Massignon, vous tuez l’un d’entre nous. Il est notre hôte et un hôte est sacré. Vous ne pouvez donc pas le tuer… il est l’hôte de Dieu et j’ai été sauvé. » Il apprend la fraternité par les Alussis qui pourtant ne partageaient ni la même culture, ni la même foi, et pour qui il était un étranger et peut-être même un espion mais qui font de l’hospitalité un droit sacré.

 

A son tour, il offrira la même hospitalité aux musulmans et à l’islam. Il fera de l’hospitalité sa règle de vie. Le premier contact entre deux civilisations c’est le principe de l’hospitalité. L’hospitalité c’est de supposer que l’étranger, l’ennemi a quelque chose de bon tout de même à nous donner… pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte[2].

Massignon comme Foucauld ont été introduit en fraternité par d’autres d’une autre culture et d’une autre religion. A leur tour, ils se sont engagés dans cette fraternité qui ne se réserve pas au semblable ou à celui qui a fini par nous ressembler mais qui s’épanouit dans ce que Foucauld appelle la « fraternité universelle ».

 

 

 

Christian de Chergé

 

 

Et Christian de Chergé ? Beaucoup d’entre vous connaissent l’histoire du prieur de Tibhirine ou ont vu le film de Xavier Beauvois, grand prix du jury de Cannes, les hommes et les dieux ». Son expérience fondatrice a lieu durant la guerre d’Algérie. Il est séminariste à cette époque et il est envoyé en Algérie comme appelé du contingent. Il noue une amitié, par dessus la mélée,avec le garde champêtre jusqu’au jour où au cours une embuscade, sa vie est en danger. Mohammed prend sa défense. Christian a la vie sauve mais Mohammed est retrouvé assassiné auprès de son puits peu de jours après.

 

Ce drame marque définitivement Christian de Chergé et réoriente sa vie. « Dans le sang de cet ami, j’ai su que mon appel à suivre le Christ aurait à se vivre tôt ou tard dans le pays ou m’avait été donné le gage de l’amour le plus grand… ».Il devient moine en Algérie. Il se consacre à la prière en communion avec la prière des musulmans se voulant un « priant parmi d’autres priants ». Il donnera sa vie aux algériens. Il l’écrira dans son testament : ma vie était donnée à Dieu et à l’Algérie.

 

La fraternité n’est pas un long fleuve tranquille. Aux heures sombres de la décennie tragique de 1990, il est prieur de la communauté. Le soir du 24 décembre 1993, le monastère reçoit la visite d’une bande armée conduite par Sayah Attiyah qui a assassiné douze croates dix jours auparavant à 4 kms de l’Abbaye.  Quand pendant un quart d’heure je me suis retrouvé en tête à tête avec le meurtrier des douze croates, Sayyah Attiyah qui était le grand chef du GIA dans notre coin, il venait demander des choses précises. Il était armé, poignard et pistolet mitrailleur. Ils étaient six en tout et c’était dans la nuit… Nous nous sommes retrouvés dehors… à mes yeux il était désarmé. Nous avons été visage en face de visage. Il a présenté ses trois exigences et par trois fois j’ai pu dire non, et « pas comme cela ». Il a bien dit : « vous n’avez pas le choix » ; j’ai dit : « Si j’ai le choix ». Non seulement parce que j’étais le gardien de mes frères, mais aussi parce qu’en fait j’étais aussi le gardien de ce frère qui était là en face de moi et qui devait découvrir en lui autre chose que ce qu’il était devenu… [3]»

 

Je me suis souvent demandé comment il avait pu ce soir là être dans cette attitude de fraternité qui, d’une certaine manière a désarmé Sayyah Attiyah. Il fallait qu’il soit préparé. Je trouve une explication dans la décision prise par les moines de ne jamais utiliser des termes comme terroristes ou islamistes. « Pour exorciser toutes ces tendances qu’il y a en nous à choisir notre camp, à dresser les uns contre les autres, à donner des prix de qualité ou des prix d’horreur, nous avons eu cet instinct, en communauté, instinct que je trouve après coup sauveur – mais cela nous est venu comme ça –, nous désignons les montagnards, ceux que l’on appelle les terroristes, les “frères de la montagne”, et les forces armées, nous les appelons les “frères de la plaine”. C’est très commode pour parler au téléphone. C’est une manière de rester en fraternité [4]».J’en déduis que la fraternité s’apprend. Plus exactement on s’y exerce. Elle demande un long apprentissage.

 

Suis-je le gardien de mon frère ? interrogeait Caïn après le meurtre de son frère.« Emmanuel Lévinas disait : approcher de son prochain, c’est devenir le gardien de son frère… » Suis-je le gardien de mon frère terroriste ? Telle est la question à laquelle Chergé a dû répondre dans l’urgence d’une visite à haut risque. La question nous interesse…

 

Je n’ai pas retenu ces trois témoins au hasard. Ils sont des personnalités marquantes. Ils ont tous les trois fait une expérience décisive d’entrée en fraternité par et dans la rencontre de l’altérité culturelle et religieuse. Je voudrais maintenant revenir sur cette expérience.

 

 

La fraternité et la violence.

 

 

Une première remarque s’impose. Ces trois expériences se vivent dans des contextes de violence. Si nous confondions la fraternité avec la chaleur des sentiments fraternels, ces trois exemples montrent qu’il n’en est rien ! La fraternité se vit aussi en situation de conflit.

 

Je retiens l’exemple de Christian de Chergé. Il entre en fraternité dans la violence d’une guerre d’indépendance qui a fait 300.000 morts et il accomplit cette fraternité dans la violence de la guerre civile jusque dans le don de sa vie. Une première constatation s’impose : malgré la violence et la guerre, la fraternité est possible. A quelles conditions ? A condition de ne pas nier la violence de l’autre mais aussi la sienne. Christian de Chergé ne se considère pas comme un innocent. Il se sait complice de la violence. Dans son testament, il écrit : « Je n’ai pas l’innocence de l’enfance et je me sais complice du mal qui pourrait me frapper aveuglément ». On ne surmonte pas la violence en se mettant du côté des innocents et en faisant tout retomber sur la barbarie des autres. L’innocence présumée est illusoire. On surmonte la violence en reconnaissant sa propre complicité avec le mal. Sans rien enlever de la responsabilité des terroristes dans l’Algérie de 1990, Christian de Chergé sait que comme français il est solidaire du mal fait à ce peuple par 130 ans de colonisation et des milliers de morts. Il sait aussi qu’en lui-même il porte sa part de violence. Cette remarque confirme un point déjà énoncé à propos de Charles de Foucauld. On entre en fraternité par l’acceptation de ses limites. Désigner des coupables ne dispensera jamais de reconnaître sa part de complicité avec le mal et avec la violence.  On se reconnaît frères aussi dans les compromis avec le mal et la violence. Quand il serre la main de Sayyah Attiyah après leur entretien musclé, il est dans la fraternité. Elle est possible pour deux raisons : parce que lui-même ne se met pas du côté des innocents et que d’autre part il ne le considère pas exclusivement comme un criminel. Il ne l’identifie pas à ses exactions. Il sait voir en lui, malgré ses mains pleines de sang, un homme … et donc un frère. Ce soir-là j’étais le gardien de frère qui devait pouvoir reconnaître en lui autre chose que ce qu’il était devenu.

 

La fraternité est donc la reconnaissance d’une commune humanité dans la ressemblance mais aussi dans la dissemblance, à travers les différences d’origine, de culture ou de religion, y compris dans les ambiguïtés et les compromis d’une commune humanité. Est-ce que ces remarques ne peuvent pas éclairer la situation présente en France ?

Dans le travail éducatif, la fraternité se construit aussi dans des relations conflictuelles parfois. Le conflit est aussi le lieu d’apprentissage de la fraternité.

 

 

Les conditions de la Fraternité

 

L’expérience de ces trois témoins nous renseignent sur la fraternité. Il n’y a une réelle fraternité vécue que moyennant un certain nombre de conditions.

 

La fraternité appelle l’égalité. Il n’y a pas de fraternité possible tant que subsiste une supériorité de droit ou de fait entre des frères. La fraternité familiale est symbolique de cette nécessaire égalité. Lorsque l‘un des frères ou des sœurs prétend à une supériorité quelconque sur les autres, les sentiments fraternels sont malmenés. La fraternité conjugue la différence entre les frères et leur égalité. Charles de Foucauld doit renoncer à sa supériorité prétendue, culturelle, morale ou religieuse sur les Touaregs pour vivre la fraternité universelle. Il ne peut continuer à les considérer comme des arriérés et vouloir qu’ils épousent la civilisation occidentale. Son expérience met en lumière la difficulté à conjuguer égalité et différence, à accepter que le frère soit le même et l’autre.

 

La fraternité se conjugue avec la liberté. La fraternité ne se construit pas dans la domination et tant que subsistent des formes de coercitions physiques ou morales. Massignon, professeur au collège de France, prend parti pour la liberté des algériens, leur statut promis mais jamais accordé, leur liberté religieuse restreinte. La fraternité est une école de liberté.  La fraternité demande de donner à l’autre sa liberté et de garder la sienne. Il y a un corollaire entre prendre sa liberté et la donner à l’autre. Dans la relecture que fait André Gide du fils prodigue, le fils cadet qui est parti, a mené une vie aventureuse, et est revenu auprès du Père, prend son frère par le bras et l’aide à partir à son tour conquérir sa liberté.

 

La fraternité en se choisit pas. On ne choisit pas ses frères et ses sœurs, ni familialement ni politiquement. D’où le sentiment qu’on peut avoir parfois de trouver la fratrie pesante. Dans une République qui a inscrit la fraternité dans sa devise, on ne peut choisir ses concitoyens, ni les classer en fonction de leur origine, de leur religion, de leur niveau de vie ou de leur sexe.

 

Liberté, égalité, fraternité se conjuguent. Elles sont trop souvent juxtaposées. La fraternité est probablement première et la plus fondamentale. Elle définit le genre humain. Elle réclame de rendre à chacun sa liberté et de donner l’égalité dans la différence comme conditions de sa réalisation. La liberté et l’égalité trouve dans la fraternité leur fondement et leur finalité.

 

 

Le dialogue interreligieux et la fraternité

 

 

Les trois témoins sont entrés en fraternité par la rencontre d’une autre religion. Cette rencontre a entrainé pour chacun une transformation profonde. J’y vois une richesse et une promesse pour un monde pluraliste. La rencontre entre croyants de différentes religions, entre croyants et athée est un moyen privilégié d’entrée en fraternité. Il est un des lieux de la vie où se manifeste le plus vigoureusement l’altérité, avec la relation entre les hommes et les femmes, et celle entre les riches et les démunis.

Voilà pourquoi, je pense que la fraternité républicaine ne sera pas possible tant qu’on voudra renvoyer la religion au domaine privé. La fraternité, républicaine ou autre, ne peut se vivre que si on considère l’autre avec la totalité de ce qui le fait être ce qu’il est, et la religion en fait évidemment partie. La reconnaissance de l’altérité est la condition de la fraternité. La reconnaissance de l’altérité religieuse est un moment décisif de la fraternité républicaine. Nous ne disons rien de plus que la déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention européenne, ou la laïcité quand elle est dans l’esprit de la loi de 1905. Oserais-je dire que la pluralité culturelle et religieuse est la chance et le défi de notre époque et de la République ? C’est en tout cas ce que je crois !

 

 

La fraternité appelle le dialogue. Le dialogue fait entrer en fraternité. On peut distinguer deux niveaux de dialogue. Beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté savent que le dialogue interreligieux, entre personnes d’appartenances religieuses diverses, y compris entre croyants et athées, est une nécessité pour la paix. Ils veillent à éviter toutes formes de discrimination et s’attachent à permettre le vivre ensemble. Ils rendent un grand service à la paix. Mais il est une autre forme de dialogue plus ambitieux qui s’intéresse à ce que vit l’autre et à ce qui le fait vivre, en particulier à sa foi et à sa religion, aux richesses de sa culture, à l’originalité de son rapport au monde. Cette forme plus poussée du dialogue croit que les dons que l’autre a reçu en propre tels que sa foi particulière, sa culture singulière, peuvent enrichir l’ensemble. Christian de Chergé appelle cette forme du dialogue « l’échelle mystique du dialogue ». Le but alors n’est pas uniquement le « vivre ensemble » mais le « vivre en frère ».

 

Or l’Eglise, au niveau international veut promouvoir non seulement le premier mais le second niveau de dialogue et elle en tire les conséquences au plan de l’éducation. Elle l’a clairement énoncé dans un grand texte « Eduquer au dialogue interculturel dans l’Ecole catholique », qui a été repris et a donné lieu au dossier remarquable du Secrétariat général : « Eduquer au dialogue, l’interculturel et l’interreligieux en école catholique ». Dans ces textes,  l’Eglise fait de l’éducation à la « relationalité » le but premier de l’Ecole. L’Eglise a conscience qu’un monde nouveau est entrain de naitre et qu’il faut jeter les bases d’une nouvelle civilisation, qu’elle appelle la civilisation de l’amour. Tout cela a beaucoup de souffle mais peut passer inaperçu dans des congrégations ou des diocèses tellement préoccupés de leur fonctionnement, autoréférents comme dit le pape, qu’ils en oublient leur responsabilité du devenir de l’humanité. Charles de Foucauld, Louis Massignon, Christian de Chergé ont été des pionniers de cette civilisation de l’amour fondée sur la fraternité universelle.

 

 

Le dialogue guérit des maladies de la fraternité

 

Le dialogue guérit ou préserve des maladies de la fraternité. Car la fraternité a ses maladies. La première d’entre elles est la comparaison.

 

La comparaison

 

Entre frères la comparaison est dévastatrice. La comparaison entre les frères au sein d’une famille peut faire beaucoup de mal et générer des conflits présents ou à venir. Il va en de même dans les établissements scolaires. Certaines formes d’évaluation instituent une comparaison permanente avec les élèves, les assignant au bout d’un moment à occuper la place qui leur a été désignée par les notes ou les observations. Il n’y a pas de fraternité possible dans la comparaison. On ne compare pas « les frères de la montagne » et « les frères de la plaine » ! On ne compare pas les religions. La comparaison introduit à terme la disqualification de l’une ou de l’autre et génère des discours apologétiques simplistes et vains.

 

La rivalité

 

La comparaison introduit la rivalité. La rivalité est la maladie mortelle de la fraternité. Là encore la symbolique de la fraternité familiale aide à comprendre. Le petit d’homme  fait sa première expérience de la fraternité dans la famille. Or tout enfant se compare. Est-il plus ceci ou plus cela que son frère ou sa soeur. Mais ce qui est un exercice naturel et apprentissage de la fraternité dans l’enfance devient à l’âge adulte mortifère, familialement, professionnellement, politiquement. Le mythe de Caïn et Abel nous met en garde. Caïn se pense en rivalité avec Abel et ne peut le supporter. La rivalité conduit au meurtre de l’autre, physique ou symbolique. La rivalité mimétique a été analysée par René Girard comme l’une des sources majeures de la violence. L’apologétique antimusulmane ou antichrétienne ne sont en fait que l’expression de cette rivalité mimétique des frères.

L’éducation a pour tache de donner suffisamment confiance à quelqu’un pour qu’il puisse se construire avec une estime de soi qui le dispense d’avoir besoin de constamment se mettre en rivalité avec les autres. La tache se complique dans nos sociétés libérales qui transforme l’émulation en concurrence et fait de la rivalité un moyen coercitif sur les individus.

 

Le sentiment de supériorité

 

Ce sentiment a largement marqué l’histoire de la mission à la période moderne. Avec une bonne dose de générosité certes mais avec l’assurance de l’absoluité du christianisme doublé de l’assurance de la supériorité de la civilisation occidentale, on a voulu imposer à d’autres la manière de penser, de croire et de voir de l’Occident. Le sentiment de supériorité est une maladie des idéologies et des religions en général auquel le christianisme n’a pas échappé. Il est construit sur un rapport malsain à la vérité. Ce que l’Eglise croit ne l’autorise pas à se croire elle-même supérieure car il y a loin entre ce en qui l’Eglise croit qui est Dieu et ce qu’elle est en elle-même. De plus il y a loin entre ce qu’elle croit et ce qu’elle en vit, si bien que rien ni personne ne lui permet de s’identifier avec l’objet de sa foi, Dieu qui est le seul absolu… On pourrait tenir le même raisonnement pour l’islam. Plus encore, ce qui fait la validité d’une religion est sa capacité à s’effacer elle-même devant l’objet de la foi. Seule une religion qui accepte de se nier elle-même peut élever une prétention à participer à la vérité.

 

 

Un défi de la fraternité : Les trois frères abrahamiques

 

 

Mais un défi particulier attend les religions monothéistes : la fraternité abrahamique sans laquelle il n’y aura pas de fraternité universelle. Nos trois témoins sont en ce domaine des pionniers.

 

Abraham a eu deux fils, Isaac et Ismaël. Isaac était le fils de Sarah sa femme. Ismaël, était le fils de la servante Agar. Abraham a eu d’abord un fils avec la servante avant d’avoir un fils avec la femme libre. Selon le récit biblique, Sarah n’a pas supporté Agar et Ismaël et a demandé à Abraham leur exclusion. Abraham a accédé à sa demande et renvoyé Agar et son fils Ismaël au désert, tout en implorant sur eux la protection de Dieu. Les arabes chrétiens, bien avant la naissance de l’islam, reconnaissaient déjà dans Ismaël leur ancêtre. Lorsque les arabes deviendront Musulmans, ils se reconnaitront dans cette figure tutélaire.

Les juifs, eux, se reconnaissent dans la descendance d’Isaac. Ainsi on a une première fraternité entre Ismaël et Isaac, entre les juifs et les arabes.

 

On a un second échelon de fraternité entre juifs et chrétiens. Tous deux se reconnaissent comme la descendance d’Isaac. Or on sait qu’au cours de l’histoire de nombreuses inimitiés se sont dressés entre les juifs et les chrétiens à propos de l’héritage. Ce conflit s’est souvent joué sur le mode de l’exclusion des juifs ou de leur ghettoïsation, entretenues par un antijudaïsme qui a pu être virulent. On a pu en mesurer les effets dévastateurs au moment de la shoah par l’anesthésie de la conscience chrétienne d’un grand nombre.

 

Ainsi la fraternité abrahamique est constituée de trois frères : Les descendants d’Ismaël, les descendants d’Isaac sous la double descendance juive et chrétienne. Le défi est de parvenir à un dialogue entre les trois frères : juifs, chrétiens et musulmans. La relation entre ces trois frères est paradigmatique de la fraternité universelle. L’avènement d’une humanité fraternelle passe par la réconciliation de la descendance d’Abraham. On est en présence d’un véritable enjeu du dialogue interreligieux.

 

Où en est-on de ce défi ?

 

Après des siècles d’exclusion, l’Eglise reconnaît que les juifs sont « les frères ainés dans la foi ». L’expression est du pape Jean Paul II. Cette reconnaissance a beaucoup contribué à un rapprochement entre juifs et chrétiens. En fait, l’Eglise accepte à nouveau son identité juive intrinsèque, non seulement à cause de l’héritage passé mais dans un lien vital actuel. Reconnaître les juifs comme « les frères ainés » est une avancée considérable qui dans l’avenir transformera profondément la compréhension que l’Eglise a d’elle-même et de sa mission.

 

En ce qui concerne l’islam, la question se pose en terme différents selon que l’on considère avec Louis Massignon que l’islam fait ou non partie de la révélation biblique. Le concile Vatican II n’a pas voulu prendre position sur cette question, estimant que la recherche islamologique et surtout théologique n’était pas suffisamment avancée. On peut penser que l’islam est une religion différente. Mais on peut aussi raisonnablement penser que l’islam fait partie de manière originale de la révélation biblique. Certes la foi confessée est différente entre chrétiens et musulmans mais elle l’est aussi entre chrétiens et juifs. Evidemment, il est clair que les liens qui unissent les chrétiens aux juifs ne sont pas de même nature que les liens entre les chrétiens et les musulmans, mais il est non moins clair qu’aucune autre religion à l’exclusion du judaïsme n’a de liens aussi fondamentaux avec le christianisme que n’en a l’islam. Le concile a pris la peine d’énumérer ces liens, le fondement étant que les « musulmans adorent avec nous le Dieu un et miséricordieux ». Or cette affirmation se heurte à des résistances dans l’Eglise. En soi, ce n’est pas très grave. Comme souvent les résistances sont le signe de l’importance de l’enjeu. Je crois qu’elles s’expliquent par le saut que cette affirmation fait faire dans la fraternité… Après des siècles de conflits et d’imprécations, tout le monde n’est pas encore prêt à faire ce saut.

 

Il m’apparaît plus clairement que la prise de conscience et l’acceptation de la « fraternité abrahamique » qui englobe juifs, chrétiens et musulmans, est une des conditions et un levier de l’avènement d’une « fraternité universelle », elle-même inscrite dans les gènes de l’humanité. On voit que cela commence par la reconnaissance par les uns et par les autres de cette fraternité dans le semblable et le différent.

 

On mesure le chemin à parcourir quand on voit les conflits entre les frères ! Mais a contrario, on n’a pas toujours conscience qu’en oeuvrant au sein des établissements aux formes diverses de la fraternité, et en particulier à la fraternité entre fils d’Abraham, ne serait-ce que l’accueil et l’ouverture à tous de nos établissements, on apporte une contribution modeste mais décisive à l’avènement de la fraternité universelle.

 

Et le Verbe s’est fait frère

 

Je voudrais ajouter encore une note théologique. Christian de Chergé a cette belle formule pour parler de Jésus-Christ. Il dit que le Verbe s’est fait frère. En se faisant homme, il s’est fait frère. Selon un principe théologique que je ne peux développer ici, cette affirmation christologique a une traduction anthropologique ? Autrement dit, cela signifie en anthropologie chrétienne que tout homme qui vient au monde a vocation à se faire frère de tous.

Frère de qui ? Je cite « Le Verbe s’est fait frère, frère d’Abel et aussi de Caïn, frère d’Isaac et d’Ismaël à la fois, frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, frère de la plaine et frère de la montagne, frère de Pierre, de Judas et de l’un et l’autre en moi.[5]»Chaque expression a une portée symbolique. En disant qu’il s’est fait frère de Caïn et d’Abel, il inclut dans la fraternité la victime et le meurtrier. En disant frère d’Isaac et de d’Ismaël à la fois, il englobe dans une même fraternité les fils d’Isaac, juifs et chrétiens et les musulmans. On n’a pas l’habitude de dire que Jésus est le frère des musulmans ! En disant frère de la plaine et frère de la montagne, il fait référence au conflit de la guerre civile algérienne et à travers elles de toutes les guerres, en disant frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, chacun peut y lire le commerce des êtres humains.

Pour des disciples de Jésus, la fraternité est un article de foi. Comme le dit la ddéclarationNostra Aetatesur le dialogue entre les religions,que : « Nul ne peut invoquer Dieu pour Père s’il refuse de se conduire fraternellement avec certains de ses frères créés à l’image de Dieu[6] ».

 

Pour conclure ce chemin fait avec nos trois témoins, nous pouvons affirmer quela fraternité apparaît pour ce qu’elle est vraiment. Comme l’avait bien entrevu et frère Charles, « la fraternité est universelle » ! On entre par une « hospitalité réciproque » comme l’a magnifiquement vécu et exprimé Louis Massignon ! Elle se déploie dans un « dialogue » dont la finalité n’est pas tant le vivre ensemble que le vivre en frère cher à Christian de Chergé.

 

 

 

 

Christian Salenson

[1]Massignon demande à René Bazin décrire sa biographie qui paraitra en 1922. Il fait aussi tirer à quelques exemplaires « le directoire »,règle de vie et conseils évangéliques proposés aux religieux et aux laïcs qui voudraient poursuivre l’œuvre foucaldienne.

[2]Charles de Foucauld lors de son expédition géographique au Maroc, déguise en rabbin russe pour ne pas être démasqué, mettant en jeu sa vie pour faire des relevés pour l’armée française, bien que reconnu par tel ou tel de ses hôtes, ne fut pas dénoncé au nom de ce même droit sacré.

 

[3]Christian de Chergé,L’invincible espérance, Bayard 1996, p. 308-309.

[4]« L’Église, c’est l’incarnation continuée, récollection de Carême 8 mars 1996 »,

L’invincible espérance, op.cit. p. 289-318 (extraits).

 

[5]L’Autre que nous attendons, homélie du jeudi saint 1995, op.cit., p. 455.

[6]Nostra Aetate, n° 5.

Dominique Santelli, La fraternité républicaine : histoire d’un mot, fin mot d’une histoire

LA FRATERNITE REPUBLICAINE :

HISTOIRE D’UN MOT, FIN MOT D’UNE HISTOIRE

Dominique Santelli

 

Cet article est fortement inspiré des articles de Mona Ozouf dans Les lieux de mémoire et dans le dictionnaire critique de la RF

 

La devise de la République française est une formule inscrite sur tous les frontons des bâtiments publics de France et en tête des actes officiels de la République : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Avant de devenir officiellement la devise de la République française, en 1848, cette formule commence à s’imposer pendant la Révolution française. Elle est employée pour la première fois par Robespierre dans un discours de 1790.

Premier mot de la devise républicaine, la Liberté est défini dans la Déclaration des droits de l’Homme de 1793 :« La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui ; elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. »

Le deuxième terme, l’Egalité, y est défini aussi : « Tous les hommes sont égaux par nature et devant la loi. » Selon la Déclaration des droits de l’homme de 1795 : « L’égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. L’égalité n’admet aucune distinction de naissance, aucune hérédité de pouvoirs. »

Troisième élément de la devise de la République, la Fraternité est ainsi défini dans cette même Déclaration : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ; faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir ».

En 1848, dans le Manuel républicain des Droits de l’Homme et du Citoyen, Charles Renouvier résumait toute la philosophie du triptyque républicain :

« Les hommes naissent égaux en droits, c’est-à-dire qu’ils ne sauraient exercer naturellement de domination les uns sur les autres. La loi, dans la République, n’admet aucune distinction de naissance entre les citoyens, aucune hérédité de pouvoir. La loi est la même pour tous. » 

« S’il n’y avait signé que la liberté, l’inégalité irait toujours croissant et l’Etat périrait par l’aristocratie ; car les plus riches et les plus forts finiraient toujours par l’emporter sur les plus pauvres et les plus faibles. S’il n’y avait qu’égalité, le citoyen ne serait plus rien, ne pourrait plus rien par lui-même, la liberté serait détruite, et l’Etat périrait par la trop grande domination de tout le monde sur chacun. Mais la liberté et l’égalité réunies composeront une République parfaite, grâce à la fraternité. C’est la fraternité qui portera les citoyens réunis en Assemblée de représentants à concilier tous leurs droits, de manière à demeurer des hommes libres et à devenir, autant qu’il est possible, des égaux ».

 

Sur les frontons des édifices publics, sur les papiers officiels, dans les programmes d’EMC ils sont aujourd’hui partout ces 3 mots « liberté, égalité, fraternité »…mais les voit-on vraiment ? Scandée à de multiples reprises lors des manifestations en particulier celles en hommage aux victimes de Charlie Hebdo et de l’hyper Casher, la devise de la République française fait aujourd’hui partie intégrante de notre patrimoine national. Mais avant de se retrouver dans nos constitutions, de 1946 puis 1958, elle a longtemps été l’objet de débats, de retraits et autres contestations. Je vous propose un petit survol.

Histoire d’un mot…

Sans remonter aux esclaves grecs on peut faire débuter l’histoire de la devise à la période prérévolutionnaire. En effet ces trois mots étaient en vogue au XVIIIème siècle au milieu toutefois de beaucoup d’autres. La véritable naissance est le moment révolutionnaire de 1789 qui affectionne particulièrement les formules ternaires au premier rang desquellesla Nation, la Loi, le Roi ; Force Egalité, Justice ; Liberté, Sureté, Propriétéet donc Liberté, Egalité, Fraternitémais pas plus que les autres et pas bien assurée. On trouve souvent l’un des éléments de la triade sans l’autre sur les papiers de cette période. Ainsi peut-on lire Liberté, Unité, Egalitéou Liberté, Egalité, Justiceou Liberté, Raison, Egalité…On constate que si Liberté et Egalitévont souvent de pair Fraternitéapparaît plus rarement !

Le mot est absent des Cahiers de doléances rédigés au printemps 1789. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen adoptée le 26 aout 1789, la liberté et l’égalité sont posées comme droits seulement dès l’article 1er« les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Il faut attendre le 14 juillet 1790 pour voir inscrit sur les drapeaux des soldats le mot de Fraternité.

La Fraternité apparaît donc le 14 juillet 1790, à Paris, avec la commémoration en grande pompe du premier anniversaire de la prise de la prise de la Bastille. Notre fête nationale du 14 juillet perpétue le souvenir de cette fête, qui, elle-même donc, commémorait la prise de la Bastille.

Pour des motifs divers, chacun dans le pays est désireux de clore la Révolution. Les députés, qui se sont depuis lors érigés en assemblée nationale constituante, ont beaucoup légiféré, modernisé les structures administratives et mis sur pied un projet de monarchie constitutionnelle. Le roi, son épouse et la cour s’en accommodent contraints et forcés.Il s’agit de célébrer ce grand moment d’unité retrouvée… Des fêtes civiques spontanées organisées çà et là dans les départements ont inspiré l’idée de cette grande fête d’union nationale aux députés de l’Assemblée constituante et au marquis de La Fayette, homme de confiance du roi. Les députés et les délégués de tous les départements que l’on appelle les «Fédérés» forment un immense cortège qui traverse la Seine et gagne la vaste esplanade du Champ-de-Mars. Dans les tribunes, sur les côtés de l’esplanade, on compte 260.000 Parisiens auxquels s’ajoutent une centaine de milliers de fédérés, rangés sous les bannières de leur département. La tribune royale est située à une extrémité du Champ-de-Mars, sous une haute tente. À l’autre extrémité, un arc de triomphe. Au centre de l’esplanade, Talleyrand, évêque d’Autun célèbre la messe sur l’autel de la patrie, entouré de 300 prêtres. Ensuite vient la prestation de serment. La Fayette, commandant de la garde nationale, prononce celui-ci le premier, au nom des gardes nationales fédérées : «Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et des subsistances dans l’intérieur du royaume, la prescription des contributions publiques sous quelque forme qu’elle existe, et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité». Après La Fayette, c’est au tour du président de l’Assemblée et du roi de prêter serment. Camille Desmoulins, dans son journal écrit à propos de cette fête : « après le serment surtout, ce fut un spectacle touchant de voir les soldats citoyens se précipiter dans les bras l’un de l’autre en se promettant, liberté, égalité, fraternité. » On peut rajouter l’habitude qui va être prise de se saluer comme « frères et amis » et celle de signer « salut et fraternité ».

L’auteur de la devise en tant que telle est pourtant Robespierre, qui dans son Discours sur l’organisation des gardes nationales du 18 décembre 1790 présenté à la Société des Amis de la Constitution de Versailles écrit que « les gardes nationales porteront sur leur poitrine ces mots gravés : LE PEUPLE FRANÇAIS, et, en dessous : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. Les mêmes mots seront inscrits sur leurs drapeaux, qui porteront les trois couleurs de la nation ».En mai 1791, au club des Cordeliers, à la suite d’un discours du marquis de Girardin sur l’armée (le marquis avait affirmé que le peule français « veut pour base de sa constitution la justice et l’universelle fraternité »), les révolutionnaires expriment le souhait que chaque soldat français porte désormais sur le cœur une plaque avec ces trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité.

Ainsi à propos de la garde nationale, La Fayette, Robespierre ou Desmoulins emploient le terme de fraternité – et pour les deux derniers elle est associée à la liberté et à l’égalité – parce que ce terme constitue le contrat social, c’est-à-dire l’acte par lequel les hommes s’organisent en société, forment un peuple au sens politique du terme, c’est-à-dire une nation.

Toutefois au fur et à mesure que la révolution avance ces souhaits sont difficiles à tenir. On reconnaît très vite qu’elle ne peut pas être pour tous et en particulier pour les traitres à la patrie comme les aristocrates qui ont fui la France. De plus elle semble ne pas couler de source révolutionnaire et semble devoir être mise en œuvre parfois de manière énergique comme en témoigne une autre expression à la mode « la fraternité ou la mort » !

Avec la chute de Robespierre en juillet 1794 (9 thermidor an II), la devise est ébranlée et pour cause ! Elle disparaît sous l’Empire et la Restauration, Napoléon lui préfèrant Liberté, Ordre public. Quant à la monarchie républicaine si elle s’approprie les couleurs du drapeau elle choisit comme devise en 1830 Ordre et Liberté.

Avec la révolution de 1848, la question du drapeau et de la devise ressurgit. Sur le drapeau tricolore, on accole alors une rosette rouge et on y écrit la devise mais les discussions vont bon train sur l’ordre des mots. La IIème République l’adopte comme devise officielle le 27 février 1848. Sa Constitution précise dans son article 4 que la République « a pour principe La Liberté, l’Egalité et la Fraternité. » Adoption de courte durée car avec la répression du mouvement ouvrier et le retour de l’Empire la devise est remise en question. Ce n’est que le 14 juillet 1880 que la Troisième République la reprend officiellement à son compte et, qu’elle figure sur les frontons des édifices publics, églises comprises parfois par la suite.

La Troisième République cesse d’exister le 10 juillet 1940. L’état français, dirigé par le maréchal Pétain, remplace la République française. Régime autoritaire aux teintes fascisantes, il met en place une Révolution nationale et adopte dès ses premiers jours une nouvelle devise : Travail, Famille, Patrie.

Il faut attendre le retour de la République et de la Constitution de la IVème République en 1946 repris dans l’article 2 de la Constitution de 1958 pour voir stipulé que « la devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité» et pour que la devise s’inscrive durablement dans l’histoire de la République française.

Le panorama ne serait pas complet si nous ne citions pas l’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 inspiré fortement de la France: « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité »

Voilà pour le survol historique de ce que Pierre Leroux, un historien du XIXème siècle appelait « la sainte devise de nos pères ». Toutefois lorsqu’on essaie de faire l’historiographie de cette devise force est de constater que les parties ne sont pas égales ! Lorsqu’on essaie de reconstituer l’histoire de la triade, la fraternité, petite dernière, est aussi la parente pauvre, la moins usitée. On peut reconstituer une histoire de l’idée de liberté ou d’égalité. Il est beaucoup plus difficile de faire celle de la fraternité.

… Fin mot d’une histoire

 

Pourquoi son adjonction à ses sœurs ennemies a-t-il été si difficile ?  Car à l’évidence elle est d’un autre ordre. En effet si Liberté et Egalité sont de l’ordre des droits, la Fraternité est de l’ordre des devoirs, si Liberté et Egalité sont de l’ordre des statuts, la Fraternité est de l’ordre des liens, si Liberté et Egalité sont de l’ordre des contrats, la Fraternité est de l’ordre de l’harmonie, si Liberté et Egalité sont de l’ordre de l’individu, la Fraternité est de l’ordre de la communauté. Ordre charnel plus qu’intellectuel, religieux plus que juridique, spontané plus que réfléchi…

Il en existe d’ailleurs plusieurs interprétations et j’en veux pour preuve l’iconographie :cf Nora p 594. La première d’après Mona Ozouf est la « fraternité de rébellion » incarnée lors du Serment du Jeu de Paume. Cf. Serment du jeu de Paume de David : article Jacques André, l’assemblée des frères

Petit rappel historique d’un des épisodes les plus traités dans les manuels scolaires : chassés du lieu de leur séance les députés du 1/3 état se réfugient dans la salle du jeu de paume et jure de ne pas se séparer avant d’avoir voté une constitution. Le député Mirabeau lance alors aux gardes venus les déloger : « allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes. » Regardons le tableau de David. Les bras droits des députés sont tendus à l’horizontale ; Bailly, maire de Paris est dressé au centre de la composition et pointe en désignant le ciel la constitution qui va venir. Mais ce n’est pas lui qui nous intéresse…Regardons les autres, les députés dans la salle qui prêtent serment. Chaque homme accomplit un double geste. Les bras, généralement le droit, convergent en un point, au centre de l’assemblée. Par ce geste chacun s’efface comme personne privée, s’abandonne au nouveau lien social dont le faisceau des bras en même temps qu’il l’instaure est le premier emblème. L’autre bras, le gauche enserre ou embrasse le plus proche : il tient la taille, entoure l’épaule…Ces hommes sont comme des frères, leur bras gauche affirme la fraternité, fraternité virile, inspirée de l’antique, où le geste du bras gauche vient adoucir celui du bras droit.

Que disent les textes que la Révolution consacre à la fraternité ? Mirabeau voit dès l’été 1789 dans la fraternité l’invention révolutionnaire majeure : « l’histoire n’a trop souvent raconté que les actions des bêtes féroces parmi lesquelles on distingue de loin en loin des héros ; il nous est permis d’espérer que nous commençons l’histoire des hommes, l’histoire des frères. »

Les textes sont nombreux à propos de cette fraternité révolutionnaire. Ils précisent de quelle fraternité il s’agit. Il s’agit d’une fraternité de combat contre le roi qui a déclaré le 23 juin que les délibérations du 1/3 état étaient illégales : « je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite ». Quand par exemple le 22 juin, les députés du Tiers sont rejoints par les députés du clergé, Bailly commente : « je vois avec peine que des frères d’un autre ordre manquent à cette auguste famille. ». L’archevêque de Bordeaux reprend alors : « Nous avons de bons frères qui ne sont pas ici ». Trois jours plus tard, quand une partie de la noblesse se rallie, un député déplore que leur conscience « ait retenue un grand nombre de nos frères ». Bailly le console en rappelant que trois jours auparavant, dans l’ordre du clergé, il « manquait aussi des frères » et promet : « Bientôt tous nos frères seront ici. » C’est encore Bailly qui prononce le mot de la fin : « Ce jour-ci rend la famille complète ».

Dans les premiers temps de la révolution française apparaît également un autre type de fraternité que l’on peut déceler dans les discours de l’Eglise patriote, celle partisane de la révolution. Dans les sermons des fêtes fédératives ou des baptêmes civiques le clergé patriote utilise le mot de fraternité chaque fois qu’il évoque l’Eglise primitive qu’il s’agit de faire revivre dans sa pureté première. Pour les curés patriotes, tout adversaire de la société issue de la révolution est un adversaire de l’Eglise primitive, Eglise de la fraternité. Je cite Mona Ozouf : « la doctrine de l’incarnation n’a pas créé la grandeur humaine, car depuis Adam les hommes sont des figures, tout imparfaites soient-elles, du Christ, elle l’a décisivement révélée. Elle apporte la preuve ultime, que Dieu s’est fait homme. Le versant humain c’est la fraternité, puisque la qualité du chrétien fait d’eux, en inscrivant en chacun la marque divine, des frères. »[1]

On sent bien que cette seconde fraternité issue des premiers temps de la Révolution est différente de celle du jeu de Paume car elle est non pas à inventer mais à retrouver. Mona Ozouf poursuit en expliquant que loin d’être volontaire, éprouvée par la construction commune de la Nation, elle est un don, immédiatement reçu de Dieu. Comme telle, elle n’est pour l’homme l’objet ni d’un contrat ni d’une conquête, mais d’un assentiment. A l’évidence elle précède la liberté et c’est elle aussi qui accouche de l’égalité. L’ordre de la devise alors ne serait pas le bon et il faudrait commencer par le véritable principe, le plus fécond des trois, capable d’engendrer les deux autres : la fraternité. C’est d’ailleurs ce que propose l’abbé Grégoire en septembre 1791 quand il déclare : « La religion nous apporte la fraternité, l’égalité et la liberté. »

Ainsi les débuts de la révolution mettent à jour deux fraternités : l’une, celle du jeu de Paume,  qui suit la liberté et l’égalité et qui est l’objet d’un pacte libre et l’autre qui les précède, comme la marque du divin.

Jean-Paul II, lors de son voyage en France en 1980 dans son homélie au Bourget fait une belle synthèse de ces origines de la fraternité : « On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, ce sont là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers, cet idéal, ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme. »

Les historiens et philosophes de la Révolution du XIXème siècle vont mettre en valeur tout particulièrement le principe de fraternité, protestation contre une humanité divisée en races et en classes. Pour Michelet la révolution est « l’époque unanime, l’époque sainte où la nation entière, sans connaître encore ou bien peu les oppositions de classe marche sous un drapeau fraternel ». Michelet présente alors la fraternité comme une invention de la révolution. Parlant de la fête de la Fédération il écrit : « toute division avait cessé, il n’y avait ni noblesse, ni bourgeoisie, ni peuple… »

Pour certains penseurs du XIXème siècle comme Michelet la fraternité est l’accomplissement-dépassement de la liberté et de l’égalité. Mais pour d’autres comme Louis Blanc elle est leur contestation. Michelet admet l’ordre de la devise républicaine comme le bon ordre : sans liberté et égalité pre existantes pas de fraternité. Pour Louis Blanc c’est la fraternité qui est première car elle ne vient pas de l’homme mais de dieu. Pour d’autres enfin comme Pierre Leroux il faut placer la fraternité au milieu des deux autres car elle relie les deux autres…

En guise de conclusion provisoire je ne résiste pas à vous lire un passage de la conclusion de Régis Debray, Le moment fraternitépage 334 : « L’hiver fut bien long… le retour de la belle saison impose à tout un chacun une petite cure de nous. Sortir de la naphtaline notre vieille dame humiliée, mais pas encore alitée, ne serait pas la pire façon, sous nos latitudes, d’affronter un avenir qui s’annonce carnassier ».

[1]Lieux de mémoire page 596

Lidvine Nguemeta, Et ta soeur…

Conférence, Et ta sœur…

Lidvine Nguemeta,

Supérieure provinciale de la Compagnie de Marie Notre-Dame, théologienne

 

Préambule 

Quand j’ai lu l’intitulé de mon intervention….Et ta sœur…..

Spontanément je me suis posée les questions suivantes : « Et ma sœur… ? Laquelle ? Ma sœur même père même mère comme on dit en jargon Camerounais ? Ma sœur du village ? Ma sœur Camerounaise ? Ma sœur Africaine ? Ma sœur en humanité ? Puis en lisant  le développement de  l’intitulé,  j’ai compris qu’il s’agissait de ma sœur de la Compagnie de Marie Notre-Dame? De ma sœur de communauté….

 

Introduction

Faire un témoignage demande toujours une grande sortie de soi. C’est à la fois contraignant et passionnant. Contraignant parce que cela demande de faire un certain tri car on ne peut pas tout dire, et passionnant parce que cela nous fait prendre soudain conscience de certains pans de notre vie que jusqu’ici, nous avons considérés comme neutres, insignifiants, prennent tout à coup de l’importance, à travers une relecture comme celle-ci.  Nous nous exclamons : « Tiens, jusqu’ici je n’avais pas considéré tel ou tel détail et pourtant, il est la clé de lecture de ma vie !!!! »

Vous m’avez demandé de« dire ce qu’est vivre en frère !  [ et pour mon cas précis en sœur] A partir de [mon] expérience de vie en communauté quelles sont les attitudes fondamentales qui permettent une vie fraternelle ? A partir de cette expérience et de [ma] responsabilité de supérieure d’une congrégation d’éducation qu’est-ce qu’éduquer à la fraternité dans des établissements catholiques d’enseignement.

 

Je vais donc risquer une parole… Dans un premier temps je vous indiquerai d’où je parle, ensuite à partir de mon expérience, dégager quelques attitudes qui m’ont aidée comme femme et sœur (sororité[1])   et qui continuent pour moi de m’aider à vivre cette fraternité dans ma communauté et même partout, et dans un troisième temps, à partir de cette expérience et de ma responsabilité  d’une congrégation d’éducation, j’essayerai de dire ce  qu’est éduquer à la fraternité dans des établissements catholiques d’enseignement.

 

 

  1. Mon lieu de parole : Sœur de la Compagnie de Marie Notre-Dame vivant en communauté.

Je suis une Camerounaise de 44 ans et religieuse de la Compagnie de Marie Notre-Dame, un ordre religieux, fondé en 1607 à Bordeaux par Jeanne de Lestonnac, nièce de Montaigne,  dont le projet est de travailler pour l’augmentation de la gloire de Dieu par l’instruction, par l’Education.  D’inspiration ignacienne dès l’origine, sa pédagogie est marquée par les exercices spirituels de St Ignace de Loyola et surtout la Ratio Studiorum, par la Pédagogie Calviniste et par l’Humanisme de Montaigne.

La Compagnie de Marie Notre-Dame est fondamentalement éducatrice, et dans les 25 pays dans lesquels elle se trouve, cette éducation passe par la présence dans des lieux d’éducation à la santé (Hôpitaux, centre de santé, Ecoles d’infirmières), dans les projets populaires et sociaux (villages et périphéries des grandes villes), dans des Centres Spirituels, dans de foyers et résidences universitaires, et bien évidemment dans des Etablissements Scolaires.  En France, la Compagnie de Marie Notre-Dame a presque toujours été dans les Etablissements scolaires[2].

Pour ce qui me concerne donc,  depuis 1997-1998, je vis dans une communauté religieuse[3]. Etant donné l’universalité de la Compagnie, nous sommes appelées à vivre une certaine disponibilité qui passe par une mobilité aussi bien intérieure que géographique. C’est pourquoi il y a presque toujours des changements d’une année à l’autre,  soit on  change de communauté, soit on accueille une nouvelle sœur en communauté…

Presque chaque année je me retrouve avec une nouvelle sœur dans ma communauté, soit parce que je change de communauté, soit par ce que j’accueille une nouvelle sœur dans la communauté.

C’est ainsi que je suis déjà passée par plus d’une douzaine de communautés religieuses avec des sœurs de différentes régions (mon pays Nord, Centre, je suis de l’Ouest mais née et grandit à Douala, dans le Littoral), de différentes nationalités (Française, Congolaise RD, Colombienne, Péruvienne, Japonaise, Argentine, Mexicaine, Brésilienne, Vietnamienne), continents (Afrique, Amérique (Latine),  Asie, Europe); des sœurs ayant des caractères et cultures différents, etc.

 

La vie en communauté pour les religieux (ses) est très importante et exigeante car elle « est lieu même de vérification de notre vocation à la suite du Christ »[4]. De plus la « vie fraternelle [ou la fraternité vécue entre nous et autour de nous], est par elle-même  un témoignage qui proclame la présence parmi nous du Seigneur ressuscité. »[5]Car c’est à l’amour que nous aurons envers les uns et les autres que nous serons reconnus comme étant du Christ[6].

Nous considérant comme des femmes appelées par Dieu pour une mission précise, la fraternité devient une conséquence de la réponse à cet appel, un devoir, une responsabilité, une mission.  Nous avons donc, la mission de cultiver et de vivre cette vie fraternelle qui passe par des moments de joies et des moments d’épreuves. Une communauté fraternelle se construit à l’aide de chacun de ses membres. Pour nous religieuses, la fraternité est à la fois un don, un chemin et une responsabilité.

Pour moi personnellement,  J’ai toujours été frappée par le témoignage de vie fraternelle ou le contre-témoignage de mes sœurs qui m’a édifié ou au contraire a été pour moi comme une sonnette d’alarme !!!! Parfois, le contre-témoignage vient nous rappeler l’exigence de la vie fraternelle.

Par ailleurs, trois textes fondamentaux sont pour moi comme des textes références qui m’aident à essayer de vivre la vie fraternelle, à savoir le chapitre 12 de l’épitre aux Romains, qui définit comment la relation à Dieu nourrit ma relation à mes frères et sœurs et vice versa et contribue par-là à une véritable vie dans la fraternité, bref la dimension verticale et la dimension horizontale de ma personne !   L’article XIII de nos Constitutions (Règles de vie, notre manière propre de vivre l’Evangile) sur la manière concrète de vivre une vie fraternelle communautaire Compagnie de Marie Notre-Dame, et les Règles du discernement des esprits de St Ignace de Loyola : comment savoir que telle disposition de cœur, telle attitude mène à la vie, ou au contraire mène à la mort ?

Construire une communauté fraternelle avec nos différences, suppose déjà de prendre conscience que la fraternité n’est pas un acquis, elle est toujours à construire, d’où 3 attitudes qui peuvent nous y aider.

 

  1. 3 attitudes qui peuvent nous aider à construire une communauté fraternelle

 

  • Reconnaitre nos différences et les respecter, reconnaitre l’unicité de chacune

J’aimerais d’emblée souligner le mot «différence», car parfois, le mot « différence »sonne comme un tabou. Nous voulons cacher nos différences  ou tout simplement  les annihiler. Nous essayons de faire taire les différences pour nous concentrer uniquement sur ce qui nous unit. C’est très important et même vital de mettre l’accent sur ce qui nous unit (même congrégation, même charisme, même spiritualité, même mission, même combat, mêmes intérêts, même humanité etc.), nous devons très souvent  le mentionner, car cela fait notre unité.

Mais j’ai  aussi expérimenté que la joie d’une communauté fraternelle, réside dans la reconnaissance de la spécificité de chacune de ses membres, donc, dans la reconnaissance de ce qui nous différencie les unes des autres (origines, histoires personnelles, éducations, familles, pays, continents), car « toutes ne chaussent pas au même pied »[7].

Nommer et reconnaître ce qui nous différencie les unes des autres peut être une grande aide  pour vivre l’unité dans la diversité dans nos communautés, pour vivre la fraternité, la complémentarité  et la coresponsabilité dans la joie.

Nommer la différence, la reconnaitre s’avère donc important. Le « tu »qui n’est pas le « je » et vice versa.  C’est toute la question de l’altérité[8].  Mais attention le plus important c’est de savoir ce que je fais de cette différence que je nomme.  L’essentiel n’est pas une réalité en soi, mais ce que je fais de cette réalité. Aucune réalité n’est ni bonne ni mauvaise en soi, mais, c’est l’usage que j’en fais… ma main, un couteau,  Qu’est-ce que j’en fais ? Quel usage j’en fais ?

D’où cette question capitale : Qu’est-ce ce que je fais de cette différence ? Qu’est-ce que je fais de la différence de caractères, de dons, de manières d’être et de faire de ma sœur, de mes sœurs en communauté que je découvre ?

Comment vais-je utiliser cette différence que je dénote chez ma sœur? 3 possibilités d’usage : pour me survaloriser ? Pour survaloriser ma sœur ? Pour reconnaitre l’importance de sa place unique et irremplaçable  dans la communauté ?

  • Danger de me survaloriser

Si je me survalorise, j’anéantis par le fait même ma sœur.  Je vivrai en pensant que je suis la meilleure, la référence, que je suis le centre, le principe et fondement de la communauté. Je suis la seule de la communauté qui vit selon le charisme, la spiritualité, la mission, je suis la seule qui vit le projet communautaire. Autoglorification de moi, de mon groupe, de ma région, de mon pays, de mon continent, etc…

Plus subtile encore la survalorisation de ma personne peut aussi passer par le fait de présenter chaque fois la faiblesse de ma sœur sous ses yeux ou les yeux de la communauté, de parler chaque fois de cette faiblesse…et ceci nuit à ma sœur et la fragilise davantage.

  • Danger de survaloriser ma sœur

Si tel est le cas, je vivrai seulement en pensant que l’autre est la meilleure et qu’il n’y a pas son pareil, en la divinisant ? Et ainsi je vais disparaître ! Idolâtrie !

Telle sœur est l’incarnation de la vie religieuse Compagnie ; c’est grâce à elle que je suis ce que je suis (je ne dis pas qu’il ne faut pas être reconnaissante, attention !!!! il faut l’être, être reconnaissant nourrit et entretien la fraternité ! s’inspirer les unes des autres est vital) ; mais si cette reconnaissance ne me libère pas, c’est très grave !!!!! Tout comme le type de relation qui oblige  à la reconnaissance peut être nuisible. La gratitude et la gratuité sont inhérentes à la fraternité.

  • Importance de reconnaitre la différence de façon saine, lucide et objective.

Reconnaitre la différence de façon saine, lucide et objective n’est pas toujours facile car nous avons toujours des penchants liés soit à notre histoire personnelle ou commune, soit à notre éducation, aux préjugés que nous avons forgés avec ou sans l’aide de la société, etc. C’est pourquoi, reconnaitre la différence de façon saine, lucide et objective, importante pour construire une communauté fraternelle joyeuse, exige de vivre en  attitude d’humilité

  • Vivre en attitude d’humilité

L’attitude d’humilité est incontournable si nous voulons construire la fraternité.

Bon nombre de  grands penseurs et maitres spirituels sont unanimes sur le fait que l’humilité est le fondement de toutes les vertus  et donc fondamentale dans toute relation fraternelle.  Le Christ l’a dit et l’a vécu avec ses apôtres ; les Pères de l’Eglise les Fondateurs et Fondatrices des Instituts Religieux aussi.

L’humilité n’est pas la négation de ce que je suis et j’ai, l’humilité n’est ni cacher ce que je suis ni cacher ce que j’ai. L’humilité bien évidemment, n’est pas non plus faire étalage de ce que je suis et j’ai, surtout quand je recherche ma propre gloriole !!!

L’humilité est la reconnaissance de ce que je suis et j’ai, c’est faire usage de ce que je suis et j’ai pour le service des autres sans me comparer ! C’est surtout me placer de façon appropriée dans la vie de la communauté avec ce que je suis et ce que j’ai pour donner et recevoir, recevoir et donner.

L’humilité, c’est aussi laisser les autres vivre dans la communauté, les laisser être ce qu’elles doivent être, pas ce que nous voulons qu’elles soient (trouver ma place dans la communauté et laisser les autres trouver leur place dans la communauté ; les aider à trouver leur place,  m’émerveiller de leur présence ! les aider à être ce qu’elles doivent être, nous laisser aider à être ce que nous devons être). Même si ce n’est pas toujours facile !

L’humilité nous fait donc apprécier à juste titre, nos dons, les dons des unes et des autres, la grâce de la présence de l’autre. Même si elle est « casse-pied », je chercherai à trouver quelque chose de positif, de grand en cette sœur car il y en a toujours!!!! Quelque chose de nouveau qui me pousse à l’émerveillement ! Les unes ont leurs travers à l’extérieur, d’autres à l’intérieur. Chacune a ses travers, inutile de pointer une telle.

C’est l’attitude d’humilité qui nous permet de passer du « différent » au «nouveau »,  le différent devient nouveau pour moi et me pousse à l’émerveillement. Comme le dit le Moine Bouddhiste Mathieu Ricard,  « L’humilité est la vertu de celui qui mesure tout ce qui lui reste à apprendre et le chemin qu’il doit encore parcourir »[9]

L’attitude humble m’aide à m’ouvrir à l’autre, à l’accueillir et me laisser être accueillie. D’où la troisième attitude :

 

  • Vivre en attitude d’ouverture-accueil

La reconnaissance de la différence-nouveauté, l’attitude d’humilité me conduisent à l’ouverture-accueil. Je m’ouvre à l’autre, à ma sœur  parce que je suis consciente que je ne suis pas le TOUT, je ne suis pas la totalité, je ne suis qu’une partie. Dieu seul est la totalité, le Tout.  Pour voir et reconnaitre en ma sœur, un cadeau, une partie de mon humanité, qui me complète et que je complète,  je suis appelée à m’ouvrir un peu plus chaque jour davantage à sa réalité.

Ce n’est pas facile : ma sœur est un monde : tempérament, éducation, histoire personnelle, familiale, de son peuple. Parfois, nous pouvons nous cacher derrière tous ces facteurs pour nous enfermer sur nous-mêmes.

Il s’agit donc de l’approcher avec respect de se « déchausser » devant cette « histoire sacrée ». Regarder et  voir, écouter et essayer de comprendre les sentiments de nos sœurs, de goûter et d’apprécier, d’entrer progressivement dans son expérience, poser des questions d’une manière simple pour comprendre et également répondre d’une manière simple. L’ouverture-accueil est un grand enrichissement mutuel, car « si tu diffères de moi, mon frère, [ma sœur], loin de me léser, tu m’enrichis » nous dit  Antoine de St Exupéry.

Mais l’ouverture-accueil nous rend vulnérable et nous met devant notre pauvreté. Celle qui aime est vulnérable car elle se livre à l’autre. La fraternité vécue rend vulnérable.  Si je refuse d’être vulnérable, cela peut signifier que je me ferme à l’amour, à la fraternité. Cette vulnérabilité-pauvreté, qui n’est pas toujours facile à assumer, a son côté positif, car elle porte ses fruits: fruits de la patience et de la compréhension des autres, des autres cultures en étant consciente qu’il y aura toujours un «vide» « une distance » que je ne peux atteindre, et donc la seule chose à faire est de respecter.

L’ouverture-accueil peut aussi provoquer un choc. C’est normal qu’elle provoque un choc, une crise.  Elle peut nous affecter physiquement et surtout psychologiquement (nervosité, anxiété, solitude, nostalgie, confusion, des questions telles que « qu’est-ce que je fais ici ? », « je ne suis pas comprise », « je ne la comprends pas ») peuvent surgir et doivent même surgir…M’ouvrir à ma sœur et l’accueillir peut réveiller des inquiétudes, des peurs, des blessures profondes en moi ou en elle : blessures liées à l’histoire personnelle, à l’histoire parfois douloureuses de nos peuples. Lieu de passion et de résurrection.

Que faire ? Rester enfermer dans la tristesse ? Enfermement, dépression, étouffement et mort ? Certainement non, car  le plus important n’est pas ce qui nous arrive, mais ce que nous faisons de ce qui nous arrive… D’où l’importance d’en parler pour un travail d’accompagnement, de  purification, de réconciliation.

Pour moi religieuse, vivant en communauté, il s’agit donc de laisser le Christ pénétrer jusqu’au fond de nous-mêmes, nos entrailles de femmes (les entrailles pour nous femmes, sont des lieux de vie, des lieux où la vie se conçoit et grandit et est  donnée au monde) ; laisser le Christ pénétrer nos entrailles  pour éclairer nos obscurités et  « y allumer le feu qui ne s’éteint jamais. »

Ce choc est important parce que c’est l’occasion que nous avons de nous ouvrir à la réconciliation personnelle et communautaire, de nous laisser transformer, ou transfigurer par la nouveauté de l’autre avec qui  nous vivons, autrement dit, de recevoir et de donner. Sans cette profonde ouverture-accueil, construire une communauté fraternelle n’est qu’illusion !

Reconnaître nos différences et donc notre unicité de façon saine en vivant dans l’humilité et l’ouverture-accueil.

Cette fraternité que nous essayons de vivre en communauté n’a de sens que si elle nous aide à accomplir notre mission éducative. Ce qui nous est confiée par l’Eglise.

 

  • Eduquer à la fraternité dans les établissements catholiques d’enseignement

 

Eduquer, vient du mot latin « ex ducere » qui signifie conduire hors, faire sortir les potentialités : c’est former, instruire,   donner à quelqu’un, un enfant ou un adolescent tous les soins nécessaires à l’épanouissement de  sa personnalité.

Un peu d’histoire 

Dès l’origine, l’une des missions de l’Eglise est d’aider l’homme à accomplir sa vocation d’homme selon le cœur de Dieu et de fils de Dieu. Ceci  passe par l’enseignement, par l’éducation. Car Dieu Lui-même est un Educateur par excellence.

Dans l’Ancien Testament, Dieu nous est présenté comme Celui qui éduque son Peuple comme un père, une mère éduque son fils, avec douceur et fermeté[10]. Il les a éduqués par l’enseignement et la vie des différents Patriarches, la Loi et Prophètes, Rois, Sages, multipliant des alliances, les conduisant vers la vie car le « Projet Educatif » de Dieu est de donner la vie en abondance  à l’homme, sa créature.

Et pour nous chrétiens, Dieu Lui-même va prendre la condition de l’homme pour venir éduquer en la personne de Jésus (mystère de l’incarnation)  qui se laissera éduquer  par ses parents et par l’école de la synagogue.

Durant son ministère, il enseigne, éduque ses disciples par ses paroles et ses actes, il est reconnu comme celui  « enseigne avec autorité »[11], car il joint les actes à sa parole. La quintessence de sa Parole et de sa vie peut se résumer ainsi : nous sommes tous frères et n’avons qu’un  Seul Père : Dieu. Un message d’amour et de fraternité.

Les Apôtres recevront l’Esprit Saint et continueront cet enseignement, s’ouvrant à la dimension universelle avec l’apôtre des nations avec Paul : Education à la fraternité universelle.

Les Pères de l’Eglise et les Congrégations religieuses consacrées à l’éducation vont plus tard continuer la mission évangélisatrice à travers l’éducation dans les milieux scolaires et universitaires.

Les statuts de l’Enseignement catholique en France le résument bien en ces termes : «Aujourd’hui comme hier, l’Eglise catholique est engagée dans le service de l’éducation. Elle accomplit ainsi la mission qu’elle a reçue du Christ : travailler à faire connaitre la Bonne nouvelle du salut » [12]

 

Mission des Etablissements catholiques d’enseignement : Evangélisation par l’éducation 

Les Etablissements catholiques ont la responsabilité de continuer cette mission salvatrice du Christ que nous ont transmis les apôtres à travers l’éducation. Ils évangélisent à travers l’éducation. Une éducation, comme nous le rappelle le Concile Vatican II,  « authentique [qui] a pour finalité la formation de la personne humaine ordonnée à sa fin suprême, en même temps qu’au bien des communautés dont l’homme est membre »[13]   bref une éducation en vue  de la construction et de la transformation de la société, une société plus fraternelle.

Si l’école est  considérée comme un lieu de formation intégrale et de socialisation après la famille sa finalité  consiste donc à former des « des personnalités autonomes et responsables, capables de choix libres et conformes à la conscience »[14].

L’Enseignement Catholique éduque à la fraternité à travers le Projet pédagogiquequi  lui-même est « porteur d’évangile » et garant de l’unité de l’Ecole. En effet,  « Le Christ est […] le fondement du projet éducatif de l’école catholique »[15]à ce titre,  ses principes, ses valeurs font de l’école catholique une école de l’amour de la vérité. La recherche de la vérité doit être menée en honorant la liberté qui fonde la dignité humaine[16], « à la liberté des consciences, à l’écoute des croyances dans leur diversité et accueillante aux différents parcours personnels », ce faisant, elle donne à chacun, au sein de la communauté éducative, « de grandir en humanité en répondant librement à sa vocation »[17].

 

Eduquer à la fraternité c’est éduquer aux valeurs

Eduquer à la fraternité dans les Etablissements catholiques d’enseignement c’est éduquer aux valeurs. Une valeur étant réalité intangible, que nous ne pouvons ni voir, ni toucher, elle ne s’exprime que par un style de vie, par la manière dont nous vivons, travaillons et entrons en relation[18].   Nous ne pouvons pas toucher le respect, la bienveillance, la patience, l’accueil, l’humilité, la compassion, bref nous ne pouvons pas voir  la fraternité. C’est en nous voyant vivre que l’on peut dire que cette institution vit la fraternité, cet établissement vit la fraternité.

C’est toute la communauté éducative qui éduque, vit et transmet les valeurs.  Eduquer en communauté à partir d’un projet commun » dit la nécessité de l’interrelation entre les acteurs de l’éducation en commençant par les enfants eux-mêmes qui sont au centre de celle-ci.

« Si l’enseignant garde une forte responsabilité pour transmettre, il ne le peut qu’en se faisant éducateur, apte à rejoindre chaque élève, dans ses besoins et ses aspirations. Ses compétences professionnelles se déploient dans le cadre d’un projet éducatif, dont il connaît et reconnait les fondements et les visées. Tous les enseignants sont appelés à accompagner leurs élèves sur un chemin de croissance humaine. Les enseignants chrétiens, au nom de leur baptême, contribuent à l’annonce de l’Evangile »[19]

Ce qui est dit pour l’enseignant, vaut pour tout acteur d’un Etablissement Catholique (élèves parents, l’équipe de Direction, le personnel de gestion, le personnel, d’appui,  l’environnement) chacun et tous sont donc chacun à son niveau enseignant et éducateur. Même les enfants (éducation et enseignement) par les pairs.

Tout acteur de l’Enseignement Catholique doit enseigner,  éduquer, transmettant par-là certaines valeurs.

 L’Expression des valeurs

Selon Torralba, les valeurs s’expriment à travers la Parole, l’action et la production[20](fruits).

La parole : Elle dit quelque chose de nous. Par la parole, on peut savoir si nous respectons, accueillons, écoutons, sommes solidaires, fraternelles.  Est-ce une  parole qui construit, réconforte, unit, unifie, console, bref  donne la vie ? Ou au contraire, est-ce une parole blesse, démolit, divise, humilie, tue la vie ?

Est-ce que dans ma parole, on sent le stp, c’est-à-dire le respect de la liberté de l’autre ;  le merci : c’est-à-dire la reconnaissance que je ne suis pas sans l’autre, le pardon : c’est-à-dire le désir de recréer le lien rompu, de recréer la fraternité coupée ?

L’action :L’acte dit beaucoup de nous, des valeurs que nous avons, ce que nous faisons et comment nous le faisons. Comment est-ce que j’agis en classe, dans l’établissement ? En autoritaire, avec une méthode de dialogue ?  En traitant l’autre comme interlocuteur valable ? Comment je me  situe par rapport à l’autre ?

La production : (les fruits) Les fruits, c’est le produit… à quoi reconnait-on le « produit » l’enseignement catholique ? Comment reconnait-on que cet élève est un élève de la Compagnie de Marie ND, des Jésuites, ou du Sacré cœur ou de l’enseignement publique ? Le produit fini, le fruit est un peu « la marque déposée ».C’est ce qui fait la différence.  Jésus qui dit qu’on reconnaît l’arbre à ses fruits[21]

Le produit parle donc de lui-même du producteur. Un établissement  catholique d’enseignement produira des personnes qui vivent les valeurs de l’Evangile qui s’expriment par une vie fraternelle authentique à travers les paroles et les actes : des personnes attachées à la dignité de la personne, attentives aux pauvres et aux faibles, grandissent dans la vérité de l’amour, bref qui vivent le projet de Dieu qui est de donner la vie en abondance. C’est un horizon de sens à maintenir….

Conclusion :

L’éducation à la fraternité passe dans les  établissements catholiques d’enseignement à travers :

  • L’éducation aux valeurs esthétiques : le beau, le savoir-faire ;
  • L’éducation aux valeurs éthiques : le bon et  le vrai
  • L’éducation aux valeurs religieuses et à la spiritualité : grâce à l’enseignement de la culture

religieuse ; et surtout aux valeurs intérieures (éducation à l’intériorité). Les valeurs intérieures  aident à cultiver le lien avec le sacré à travers le silence, l’écoute de la parole, la méditation/contemplation,  l’empathie,  l’engagement, etc.

Autrement dit, Il s’agit de développer la dimension verticale des élèves, l’intériorité, la relation à Dieu,  qui nourrit la dimension horizontale : la fraternité vécue et vice versa.

 

Je vous remercie !

 

Lidvine Nguemeta, odn

ITSR Marseille 21 Mars 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]Lien de fraternité entre les sœurs, état de sœur, communauté de femmes. Fraternité : lien entre les membres d’une même famille, d’un ensemble d’humains…

[2]A Marseille,  Chevreul Champavier et Chevreul Blancarde font partie du Réseau Educatif de la Compagnie de Marie Notre-Dame en France

[3]Une communauté religieuse est «  le lieu de vie des religieux (ses). Les membres de cette communauté sont réunis au nom de Jésus Christ. Ils ne se choisissent pas. Ils vivent ensemble avec un rythme structuré par la prière et les différents services communs. Leur participation à l’Eglise se réalise selon le charisme propre à chaque communauté en lien avec les églises locales. La dimension communautaire est importante car elle témoigne de l’appartenance d’une à une véritable famille religieuse » http://eglise.catholique.fr/glossaire/communaute-religieuse/, consulté le 18 Mars 2018

[4]Constitutions ODN, Art XIII, c 8, p.53 « union et conformité mutuelle » sur la communauté. Les Constitutions des ordres religieux sont leur manière propre de vivre l’Evangile.

[5]Constitutions ODN, Art XIII, c 1, p.51

[6]Jn 13, 35

[7]Le premier des 7 Principes Philosophico-pédagogiques qui donnent au Projet Pédagogique ODN son identité. Cf Projet Educatif Compagnie de Marie Notre-Dame, Editions Lestonnac, 2011, p 15

[8]Cf. les Philosophes de m’altérité : Parménide, Aristote, Montaigne, Levinas, etc.

[9]Mathieu Ricard, Moine Bouddhiste, Photographe et auteur http://www.matthieuricard.org/blog/posts/les-vertus-de-l-humilite-1, consulté le 18 Mars 2018

[10]Dt 8, 2-5

[11]Mc 1, 21-22

[12]Statut de l’Enseignement Catholique, art 8

[13]Concile Vatican II, Déclaration sur l’éducation chrétienne Gravissimum Educationis n°1

[14]Sacrée Congrégation pour l’Education catholique, l’Ecole catholique (19mars 1977) n° 31

[15]Sacrée congrégation pour l’Education catholique (19 mars 1977)  n°34

[16]Cf Vatican II Déclaration sur la liberté religieuse-Dignitas Humanae, n°3

[17]Statuts de l’Enseignement Catholique en France, 2013, art 37

[18]Conférence « Valeurs et vertus » Francesc Torralba, philosophe et théologien professeur à l’université Ramon Llull in XVII Chapitre de de la Compagnie de Marie Notre Dame, Edition Lestonnac, 2015, p.98

[19]« Etre Enseignant Catholique dans l’Ecole Catholique »

www.eeducmaster.com/data_AFADEC/2d_degre/accueil_CATHO.pdf, consulté le 16 mars 2018

[20]Conférence « Valeurs et vertus » Francesc Torralba, philosophe et théologien professeur à l’université Ramon Llull in XVII Chapitre de l’Ordre de la Compagnie de Marie Notre Dame, Editions Lestonnac,  2015, pp 94-108

[21]Mt 7, 16

Catherine Pagès, Reprise de la journée de mercredi

Eduquer à la fraternité – reprise de la 1ere journée

Catherine Pagès

 

Je ne sais pas vous, mais moi, je me demande toujours comment je vais être déplacée, bousculée la première journée. Déplacée mais vers où ? Comment ?

Mais ce qui m’est apparu plutôt dans ce début de session, c’est du bonheur.

Mais pourquoi donc ?

Parce que la fraternité, c’est d’abord une expérience. Oh, une expérience pas forcément facile, en creux et en plein, en échecs et en petites joies, en bonheurs et malheurs,  en balbutiements, mais jamais univoque, et toujours la fraternité nous concerne, donne du sens à notre existence, à notre manière d’être au monde.

Les intervenants nous ont accompagné-es pour penser cette fraternité. Leurs pensées se sont croisées, nous permettant de faire des liens pour commencer à mieux cerner ce qu’est cette fraternité.

Car, au début, il semble bien que ce soit un mot qui nous met dans l’embarras.

Et pourtant, nous sommes très vite rentrés dans le concret, la fraternité, ce n’est pas un concept. La fraternité, ce sont des visages. La fraternité, elle se vit. Dès lors, éduquer à la Fraternité, c’est de l’ordre de la vie. Et donc, ça n’a pas de fin. En vocabulaire chrétien, on parlerait  d’initiation. En vocabulaire plus laïc, on s’appuiera sur la métaphore du jardin, de la forêt : cultiver la fraternité, comme on cultive son jardin, avec attention, respect du rythme, des plantes et de la terre et de tous les animaux qui y trouvent refuge.

Mais il s’agit de ne pas aller trop vite, et comprendre ce dont on parle.

Toute la journée, nous avons vu qu’il nous fallait tenir deux choses : la fraternité est une valeur que la république française s’est choisie et c’est une expérience qui interroge l’humanité depuis toujours.

En tant que valeur de la République, elle est indissociable de la liberté et de l’égalité. Mais elle a une place à part. Elle serait la condition nécessaire à une véritable égalité vécue en liberté.

Il nous a fallu faire un peu d’histoire de France récente, un peu plus de 200 ans et dépoussiérer des idées reçues.  La fraternité n’est pas inscrite sur le fronton de la République comme une évidence constitutive de ce qu’est la France. Si le mot croise celui de liberté et d’égalité dès 1789, s’il est inscrit dans la déclaration de droits de l’homme de 1790, Il fait débat dans la politique du XIXème s.  Il faut attendre 1945, et ce n’est surement pas un hasard que ce soit après ce conflit mondial majeur, pour qu’il soit retenu comme devise de la quatrième  et cinquième république.

Il nous faut donc continuer et comprendre qu’elle est son lien avec l’égalité et la liberté.

C’est ce qu’on fait les philosophes.

Monsieur Bidar est parti de l’expérience du silence. Lors des manifestations après les attentats de 2015, le silence s’est imposé. On n’avait plus de mots. On peut tenir ensemble deux interprétations à ce silence qui ne s’excluent pas : c’était un silence de communion, une intériorité partagée et aussi un désarroi collectif : qu’est ce donc qui nous rassemble par rapport à tout ce qui nous divise ? La fraternité semble être la grande oubliée de la devise. La devise républicaine ne fait pas consensus dans la société parce qu’il y a un trop grand écart ressenti entre le faire et le dire. Et pourtant, la fraternité semble s’imposer devant la pauvreté d’un vivre ensemble comme seul contrat social. Les mots de Abdenour Bidar et de Xavier Manzano sont extrêmement sévères quand à la situation de la société qui a transformé les notions d’égalité et de liberté dans un rapport d’individualité, qui favorise un libéralisme économique hégémonique.

Un deuxième facteur de division est de faire fraternité entre soi, à l’intérieur d’une communauté. Une fraternité contre les autres.

Alors, comment s’en sortir ? La fraternité serait elle le chemin qui permettrait de trouver ce qui nous rassemble ?

La fraternité ne se décrète pas, mais elle se cultive et curieusement passe d’abord par un travail sur soi, cultiver sa dimension intérieure, par ce qui nous fait être vraiment humain.

Ainsi la lutte est politique et spirituelle.

Les pensées de Xavier Manzano et de Abdenour Bidar se rejoignent là : la fraternité passe par une prise de conscience : « je ne suis rien sans l’autre et je suis fragile. » Et par une transformation : « j’accepte cette fragilité. » Et tout deux nous parlent de vulnérabilité comme fragilité acceptée. Car l’autre est aussi dans le même cas que moi. Ce n’est pas rien, accepter d’être vulnérable, accepter d’être atteint. Mais c’est le chemin qui permet à l’homme de grandir, d’être un être humain accompli. C’est un chemin de bonheur. C’est l’accueil de l’autre pour ce qu’il est. C’est ce qui a permis à Colette Hamza de nous dire en ouverture, que l’hospitalité est le visage de la fraternité.

Le deuxième volet du caractère de l’être humain en recherche de fraternité,  et c’est important que ce soit un inspecteur d’académie qui le dise, c’est accepter que nous soyons traversé par quelque chose qui nous dépasse. Une façon d’être au monde et d’être relié à quelque chose de plus grand : la création, Dieu, l’univers, la terre, quelle que soit l’expression que l’on emploie pour le désigner.

 

Xavier nous fait prendre du recul par une réflexion sur la famille, ce qui la constitue et ce qui permet de ne pas être enfermé dans les seuls liens du sang. Ce qui permet la famille, ce sont trois choses : la filiation, l’alliance et la germanité. Mais ces trois choses ne sont pas forcément sur le même plan ; selon la manière dont on va les interpréter et les articuler, cela donnera la manière dont la société va les vivre.

La filiation permet l’enracinement. La germanité l’ouverture à l’autre, trans-familial, on ne peut réduire la fraternité à la fraternité de sang…

Il y a aussi tous les frères et les sœurs données et reçues, par la vie,  dans la vie.

Filiation et germanité dépendent de toute façon de l’alliance. Qui dit alliance, dit prohibition de l’inceste pour obliger à sortir de soi, obliger à l’exogamie. Cela vaut pour la cellule familiale mais aussi pour la société et notre manière d’habiter la maison commune, première étymologie de la famille.

L’harmonisation de l’alliance, la filiation et la germanité permet de prendre conscience que nous sommes « une multitude d’uniques » comme dirait Christian de Chergé. Notre place est unique dans l’humanité et d’une richesse singulière. Quand on a conscience de cette richesse singulière on peut s’ouvrir à la richesse singulière de l’autre et lui faire sa place.

 

Le philosophe laisse alors la place à la réflexion biblique. La bible nous raconte une histoire de famille. D’une famille qui devient un peuple. Et comme c’est une histoire singulière, lue et relue, elle concerne chacun ; c’est pourquoi la bible est un grand texte, qui s’adresse à chacun, pour peu qu’on apprenne à la lire.

Qui est capable d’être frère ? La bible est faite d’anti-héros et d’échecs. Il faudra attendre 40 chapitres pour que l’esquisse d’une fraternité réussie se mette en place avec Joseph, et non sans mal.

Quand la bible s’interroge sur la fratrie, nous dit Marie-Laure Durand, elle pose la question de la place que nous prenons dans la vie. La fratrie de sang révèle deux peurs : peur de prendre sa place et peur de perdre sa place. La parole est ce qui fait fraternité ; on parle de sa place. Sinon la question devient : comment se débarrasser de son frère pour lui prendre sa place ?

Jésus, par son statut de Fils, va nous donner un statut de frère.

Ainsi, la fraternité n’est pas un sentiment. Elle consiste à pendre sa place et à garantir à l’autre qu’il pourra prendre sa place propre.

 

Si vous n’aviez pas été convaincu que la fraternité est une expérience, que tenter de la vivre donne du bonheur, Françoise et Lidivine sont venues vous y initier.

Françoise nous a raconté une expérience avec les jeunes autour du mot fraternité qui a été possible grâce à un patient travail de liens tissés avec une équipe de professeurs et un regard tellement aimant sur les personnes. Réfléchir à la fraternité en la vivant…

La sororité se donne à vivre, avec, à la fois, le risque qu’elle enferme et l’inconnu sur lequel elle ouvre. Elle n’est possible que si elle participe à la sortie de soi. C’est une clé de lecture. Lidivine nous a partagé son expérience. Et renchérit sur la juste place que nous pouvons prendre dans la vie et que permet en fraternité. Un chemin d’acceptation de soi et de la différence de l’autre, un chemin d’humilité qui permet de trouver sa place et laisser les autres trouver la leur.

 

 

 

Valérie Marmoy, Reprise de la journée de jeudi

Reprise de la journée du jeudi 22 mars 2018 lors de la session de l’ISTR sur l’enseignement du fait religieux « Eduquer à la fraternité » par Valérie Marmoy.

 

C’est à l’école de Claire Ly  avec beaucoup d’humilité, que je viens partager avec vous mon point de vue partial et partiel, mon émotion de la journée d’hier et plus globalement de ce qu’on a vécu ces deux jours.

Oui j’ai dit émotion, d’ailleurs quand j’ai commencé à écrire, j’ai été perplexe parce que j’avais bien écouté et on nous a dit  que l’émotion ce n’était pas forcément une bonne chose, qu’elle ne nourrissait rien, qu’elle ne permettait pas la réflexion, qu’elle n’ouvrait sur rien. Et pourtant j’en étais remplie, donc je n’avais rien compris.

Pourtant comment rester insensible à cette histoire de fraternité, cette saga familiale et fraternelle qu’on a vu s’incarner dans des personnes de conviction et d’une profonde humanité. Et puis je me suis souvenu qu’on a parlé aussi de l’importance de la  relecture, de mettre des mots, de verbaliser pour structurer et c’est ce que j’ai essayé de faire. Et à la réflexion, il a beaucoup été question de mots, de vocabulaire, de paroles pendant cette journée.

On a tous la tête plein d’images. Pour moi Saint Loup, ça sent la lavande et le ciste cotonneux, et bizarrement ça me fait penser de suite à une fratrie, celle de Marcel Pagnol et de son frère, le petit Paul dans  « La gloire de mon père ».

Et déjà une rivalité dans la possession des collines  entre Marcel né à Aubagne et Paul à Saint Loup, entre Marcel le bavard et Paul le silencieux, entre Marcel celui qui part et Paul celui qui reste Aujourd’hui quand je penserai à Saint Loup je verrai aussi au milieu des personnages de Pagnol ; des enfants, des papys, des mamans, des maitres et des maitresses, qui courent à en perdre haleine. Qui courent à la découverte de l’autre, qui courent à la découverte de la différence mais de la ressemblance aussi ; qui courent parce que la fraternité ça nous engage à travers tout notre corps. Mais qui parlent aussi, parce que la fraternité ça se dit et même à 3 ans ça passe  par la Parole, une parole qui n’est pas en panne,  à la différence de ce qu’on a vu pour Caïn et Abel. D’ailleurs il n’y a rien d’immobile et de muet, rien qui soit en panne chez Berengère Sylvestre.

Pascal Balmand ne se sent pas bien et il a choisi le vocabulaire d’Audiard pour nous le dire, il oscille entre indigestion et urticaire. La faute aux mots valises trop utilisés et usés. Des mots comme vivre ensemble, cohabiter communauté, valeurs. Il nous décrit notre  société éparpillée ventilée façon puzzle. Une société qui a besoin de renouer le dialogue, de recréer du lien et où nos écoles peuvent être des réponses à ce besoin.

Pourquoi ? Pas parce que les autres le font mal, mais parce que notre manière, particulière, c’est partir de la personne, du singulier, pour faire du commun, pour faire du nous et pas du « on », pas de l’indifférencié.

Pourquoi ? Parce qu’on sait qu’on ne peut pas se supporter mais qu’on peut faire alliance. Parce qu’on sait que l’Evangile ce ne sont  pas des valeurs, mais des vertus, que la fraternité ne se transmet pas mais se cultive s’éduque (Rodrigue Coutouly et Abdennour Bidar le savent avec nous).

Pourquoi ? Parce qu’on sait qu’un je n’existe que par rapport à un tu, que la question « Suis-je le gardien de mon frère ? » se pose dans le quotidien. Parce qu’on sait qu’une communauté est bien plus que la somme des personnes qui la composent. Et que n’en déplaisent à tous les climato sceptiques de l’Evangile, si climat évangélique il y a c’est à travers cette communauté et sa manière d’être éducatrice,  à travers ses pratiques, ce qu’elle met en place, le règlement intérieur, les sanctions, la cantine, les pratiques pédagogiques, l’évaluation, qu’il se vit, se montre et se dit.

 

« Tu es mon sang, ma sœur, Ismène ma chérie » Sophocle.

On pense souvent aux intellectuels comme à des êtres d’une grande intelligence mais parfois un peu arides. D’intelligence il en est question et oh combien, avec Anne Sophie Luigi qui nous guide et nous fait voyager à travers le temps, les lieux et les œuvres. Mais d’aridité surement pas. C’est avec beaucoup de finesse, de justesse et de délicatesse qu’elle nous offre, nous ouvre l’histoire d’Antigone à travers ses différents auteurs. J’ai écouté Sophocle, chez qui elle est le fruit d’une famille incestueuse, avec une fraternité meurtrière,  qui se décline sur le mode de la violence et se tue elle-même, et j’ai entendu en arrière  fond la voix et les mots de Xavier Manzano, endogamie, inceste social, repli sur soi,  ressentiment.

Quand elle devient Afghane, A Kandahar, c’est sa solitude et sa dignité  qui m’a touchée et qui met en questionnement la puissance de l’armée américaine. Anouilh lui, en réponse à l’horreur de la guerre  en fait le symbole du refus de la compromission, de la collaboration, de la médiocrité, l’image d’une fraternité en quête d’absolue, d’exigence, qui dépasse celui qui en est l’objet et devient mortifère.

Et puis on la retrouve à Beyrouth, avec « le 4eme mur », où l’on s’émerveille du fait  que si elle ne peut pas faire la paix, elle peut permettre à la guerre de se taire, un moment, juste un moment.

 

C’est Claire Ly qui m’a éclairée sur l’intelligence.  En Asie l’intelligence c’est : une pensée juste, de l’énergie spirituelle, de la foi, de la méditation. Peut-être Anne Sophie est-elle bouddhiste ?  Claire Ly non plus n’est pas à l’aise avec les mots, avec les grands mots comme  valeurs, des mots qui la fatiguent beaucoup car elle n’aime pas classer juger, prôner, exclure.

Au Cambodge on n’a pas besoin d’en parler de la fraternité car on ne se situe que dans la relation, on n’existe que les uns avec les autres. C’est donné, ce n’est pas un choix, et parfois on le subi. Ce sont les khmers rouges qui ont parlé  de fraternité les premiers, mais pour instaurer un vaste programme de déshumanisation, de construction d’une société pure où l’égalité et la fraternité sont défigurées.

Mais pourtant, la fraternité résiste, la vie résiste comme la sève des arbres pendant l’hiver, on ne la voit pas mais elle est toujours là. Et à un moment on se dit qu’on est allé trop loin, qu’il y a une limite à l’inacceptable et ça part de profond, de l’intérieur, des entrailles.

Alors oui, Claire a pu renaitre à une vie autre, transformée mais en laissant sa culture d’origine en dialogue avec celle du pays qui l’a adoptée comme une promesse, comme un    «  je » irremplaçable, qui introduit son initiative dans ce monde.

 

Et la religion me direz-vous, ou plutôt les religions ? L’altérité religieuse peut nous permettre d’entrer en fraternité comme Charles de Foucault, louis Massignon et Christian de chergé. Trois sauvetages, trois conversions.

Une fraternité qui se construit dans la ressemblance et la dissemblance, en expérimentant ses limites, qui se construit aussi malgré la violence, celle des autres et la mienne, malgré la guerre, parce que je sais que moi aussi je ne suis pas innocent.

La fraternité c’est une richesse et une promesse et dans ce monde nouveau qui est en train de naître l’Eglise donne à notre école un but, celui d’être le lieu premier de l’éducation à la relation, parce que la relation, le dialogue est une nécessité pour la paix, pour la fraternité.

Juifs,  chrétiens, musulmans, 3 frères un père, Abraham. On mesure le chemin encore à parcourir pour parvenir à un dialogue entre eux mais est ce qu’on mesure qu’en travaillant dans nos écoles à l’accueil et à l’ouverture à tous on contribue, de manière modeste mais définitive à  cet avènement de la fraternité.

Un dernier mot, hospitalité ? dont Colette Hamza est la gardienne. Pourquoi parce que le chapitre 13 de la lettre aux Hébreux

«  N’oubliez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges. »

Des anges, des messagers ont en a reçu pendant ces deux jours, qui sont venus nous visiter pour nous rendre plus intelligent, à l’asiatique c’est-à-dire nous permettre d’avoir une pensée plus juste, nous transmettre leur foi dans cette fraternité possible, nous donner de l’énergie pour le mettre en œuvre.

Et  tant pis si je suis émue, je vais terminer avec de la poésie, celle de Charles Péguy

«La fraternité C’est une grand et noble sentiment, vieux comme le monde, qui a fait le monde…. »

Et aussi celle de Sœur Lidvine Nguemeta

« Ma sœur, c’est un monde, je suis un monde. »

 

 

 

Christian Salenson et Dominique Santelli, Conférence conclusive

Conférence conclusive

Christian Salenson et Dominique Santelli

 

Le moment est venu de recueillir les fruits de cette belle session. Tout d’abord les intervenants. Nous avions invité des personnalités susceptibles d’éclairer notre recherche, y compris Pascal Balmant, Abdennour Bidar ou Rodrigue Coutouly.  Lorsque nous les avons invités, nous ne pensions pas que tous nous répondraient favorablement – heureuse surprise ! –  et qu’ils s’engageraient autant dans leurs propos.

Nous étions ouverts la session avec deux points d’attention : d’une part comprendre la fraternité et d’autre part se dire ce qu’est : éduquer à la fraternité.

 

La fraternité

 

On a très vite compris que ce troisième terme de la devise de la République n’avait pas le même statut ni le même succès idéologique que les deux premiers, ce qui n’a pas manqué de nous mettre en alerte. L’historienne, tout en nous faisant réviser nos fondamentaux, nous a montré qu’en même temps que la fraternité est une idée force de la révolution, elle mettait du temps à s’inscrire solidement comme valeur de la République. Peut-être n’est-elle pas encore vraiment en place et pourrait-elle à l’avenir prendre des couleurs…

 

Vers la fraternité universelle.

 

Très rapidement on nous a alertés sur l’ambiguité de la fraternité. Il ne suffit pas de parler de fraternité, avec des grands sentiments ou comme un « supplément d’âme », comme on disait sous la 3eme République. Il est décisif de comprendre que la fraternité est sous une menace constante, celle de fratries réduites qui s’absolutisent : familiales, communautaires, idéologiques. Dès la conférence inaugurale, Abdennour Bidar nous a dit cela, en dénonçant ces fraternités fermées dans lesquelles des personnes se confortent dans des identités partielles et excluantes. La fraternité est en quelque sorte un mouvement ininterrompu par lequel on passe d’une fratrie restreinte à une fratrie plus large… On pourrait dire avec Charles de Foucauld : la fraternité tend vers l’universalité ou elle n’est pas …

Xavier Manzano nous a clairement désigné ce passage. A partir des trois paramètres qui caractérisent la famille : l’alliance, la filiation et la fraternité, il a attiré notre attention sur ce qu’il a appelé l’inceste social, cette sorte d’endogamie culturelle, religieuse ou sociale, l’excès de filiation, et sur la nécessaire ouverture de la filiation vers la germanité, le passage des frères de la tribu vers les cousins et partant vers l’ensemble de la vie de la cité.

Nous avons retrouvé encore cela avec Marie Laure Durand, en particulier avec la figure de Jésus dans le nouveau testament et sa question : Qui sont mes frères ? élargissant la fratrie tribale, fut-elle catholique, à l’universalité.

 

Nous pouvons garder cette clef : Toute fratrie, à l’échelon de la famille, des relations électives, de la nation, est enfermante sauf à tendre constamment vers l’ouverture à des altérités plus large. Toute fratrie quelle qu’elle soit a sa finalité dans la tension vers l’universel.

 

 

 

 

La mise en culture de l’intériorité

 

 

Nous avons été quelque peu surpris que parlant de la fraternité, dès le premier jour, on ait été recentrés immédiatement sur l’intériorité. On aurait pu imaginer que parlant de la fraternité, on nous parle des règles du dialogue, de la rencontre de l’autre, des processus à mettre en oeuvre et de ceux à éviter… Non ! On nous a dit que la fraternité s’inventait dans la mise en culture –nous avons aimé l’expression – de l’intériorité. Je cite : « Elle ne se décrète pas, elle se cultive par un travail en nous-même. Je suis convoqué en fait avec moi-même ». Si cette affirmation est vraie, si la fraternité se gagne personnellement par un travail sur l’intériorité alors on comprend qu’Abdennour Bidar dénonce ce qu’il appelle « L’incapacité à la fraternité par défaut d’éducation spirituelle ».

Marie Laure Durand est venu enrichir ce point par sa magnifique réflexion sur les fraternités bibliques. Nous avons en particulier retenu que la fraternité suppose de prendre sa place, rien que sa place mais vraiment sa place, pour garantir la place de l’autre. Il nous semble que cela nous parle comme chef d’établissement, comme APS, comme enseignant… Pour garantir à l’autre sa place et l’assurer qu’il pourra être ce qu’il est, il faut avoir soi-même pris sa propre place, ni trop ni pas assez, à l’exemple de Joseph et de ses frères. Joseph est le premier dans la Bible à se conduire en frère.

La fraternité se construit par la parole. Nous avons été très intéressés par ce qu’a dit ML Durand : Abel ne parle pas … Marthe ne parle pas directement à Marie. Elle parle à Marie en s’adressant à Jésus ! La parole ne passe pas entre elles… Ce qui nous renvoie à la parole/non-parole échangée dans les fratries familiales, mais aussi à l’école, dans une équipe éducative… ou encore en apprenant à des enfants et des jeunes à prendre la parole et à s’exprimer, à exprimer des points de vue personnels… et non exclusifs… Quand nous leur apprenons cela, nous les initions à la fraternité.

 

 

La vulnérabilité ou la voie royale de l’entrée en fraternité

 

Troisième axe majeur qui se dégage de cette session : L’expérience de la vulnérabilité.

La vulnérabilité ouvre la voie de la fraternité. Nous entendons par vulnérabilité cette expérience tant de fois refaite au cours de l’existence que je ne suis pas le tout, je ne suis pas l’absolu, je ne suis pas Dieu. Je ne suis pas ni tout puissant. Je ne trouve et prends ma place que dans ce consentement à la fragilité sans cesse remis sur le métier.

Cette expérience arrache celui qui la vit à une attitude d’écrasement des autres, de recherche de gloriole, de carriérisme etc. Je suis humain et je deviens humain dans ce consentement là !

 

On nous l’a dit : « la fraternité est une valeur par gros temps ». On l’a vu avec les témoins comme Foucauld, Massignon, Chergé, tous les trois confrontés à la limite et ultimement à la mort. La fraternité n’est pas une valeur que l’on vit quand tout est dans l’enchantement. Elle se joue aussi dans les conflits, dans la violence… « Ce soir là j’étais responsable aussi de ce frère là ! » dit Christian de Chergé en présence d’un terroriste du GIA, ou encore Claire Ly et les trois exemples cités dans la situation extrême d’un camp de rééducation kmer rouge.

Cette vulnérabilité consentie est le chemin par lequel on se porte à la rencontre du visage de l’autre. Jean François Noel nous a dit de belles choses sur cette vulnérabilité : je suis blessé de l’autre et je vais aller vers l’autre… et en psychanalyste qu’il est,  il l’a inscrit dans les débats de la première enfance…

 

Voilà, il y aurait encore bien d’autres pistes. Chacun d’entre vous a retenu d’autres points… Avec Dominique nous avons surtout épinglé ces trois axes : la fraternité comme ouverture constante à l’universel, l’intériorité comme le lieu où se gagne la fraternité, la vulnérabilité consentie comme entrée en fraternité.

 

 

II- Eduquer

 

            Mais ce n’était pas une session sur la fraternité… mais une session sur éduquer à la fraternité. Et là le risque existe de lancer des injonctions qui tomberaient comme de nouvelles charges ou de nouvelles exigences sur les enseignants, comme si l’école avait en charge de régler tous les problèmes de la société. Voilà pourquoi nous redisons comme nous l’avons dit en commençant que l’on n’a pas attendu la session pour éduquer à la fraternité ! Mais la session nous permet de mettre à jour ce que l’on vit déjà, d’en mieux voir l’intérêt, d’en nommer le sens etc. Nous en voulons pour preuve les témoignages portés par une cheffe d’établissement, une enseignante, une APS et leur synergie…

 

Trois attitudes

 

On a pu recueillir un certain nombre d’attitudes par lesquelles on vit la fraternité. Je retiens principalement ce que nous a dit Lidvine. Les trois attitudes fondamentales : L’apprentissage de la différence sur la base d’une unité. Nous avons trouvé que la formule de Jeanne de L’estonac était presqu’un moyen mnémotechnique : « tout le monde ne chausse pas le même pied ». Voilà une belle formule qui s’applique bien aux enseignants, « tous les enseignants ne chaussent pas le même pied ! » et que les enseignants peuvent à leur tour appliquer aux élèves… La seconde attitude est l’humilité. L’humilité n’est pas la modestie mais la conscience de ses limites, ce qui fait que nous sommes humains… Enfin l’accueil. On a aussi appelé cela l’hospitalité. Le mot est souvent revenu durant la session. Un mot qui porte en lui-même la réciprocité puisque l’hôte en français désigne tout aussi bien celui qui reçoit que celui est accueilli.  Rappelons-nous la phrase de Louis Massignon « Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte ». Hôte dans les deux sens…

 

A l’école

 

Comment on fait l’apprentissage de la fraternité à l’Ecole ? Nous pouvons retenir  les quatre pistes d’abdennour Bidar : 1- discuter ensemble. On a beaucoup évoqué cet apprentissage de la parole. 2- Agir ensemble. Xavier Leturq a même parlé du dialogue des œuvres. 3- La connaissance des grandes œuvres de l’humanité : Les misérables réédités ce mois ci à la Pléiade, Antigone, plusieurs fois citée… les récits fondateurs de l’humanité…   4- et se taire ensemble

 

La fraternité ne se transmet pas, elle se cultive par l’éducation. Vous l’aurez remarqué il a été beaucoup question de culture et même d’agriculture ! la métaphore de la forêt a permis à Rodrigue Coutouly de montrer l’interaction qu’il y a dans le travail éducatif. A ce propos nous pourrions garder ce que nous a dit Pascal Balmant :  « Un établissement ce sont des frères et des sœurs qui s’éduquent les uns les autres pour former une communauté éducatrice et pas seulement éducative ».

Le secrétaire général a posé des jalons pour la réflexion : Quelle relation fraternelle l’équipe éducative donne à voir ? On sait la force que donne dans le travail éducatif, l’unité ressentie des éducateurs. On sait aussi que ce n’est pas toujours le cas dans toutes les équipes ou avec tous les membres d’une équipe… On peut le regretter et se lamenter … mais on peut aussi voir tout ce qui se construit de fraternité entre enseignants…

 

Nous avons été intéressés aussi par tous ces lieux et moments concrets où la fraternité se construit : Est-ce que nos règlements intérieurs sont des chemins de fraternité ? ou encore comment la cantine, par la médiation symbolique de la nourriture, est un apprentissage de la fraternité . On sait bien que le repas est un lieu familial privilégié.

 

La question de l’évaluation est revenue plusieurs fois… Nous avons souligné le risque de concurrence, de rivalité qu’elle peut instaurer, selon la forme qu’elle prend, alors qu’il s’agit plutôt de permettre à des sujets de se former dans une estime de soi qui les rende aptes à la rencontre de l’altérité.

 

 

 

Enfin, nous avons célébré la fraternité ! l’histoire nous l’a appris : la fraternité républicaine est née dans la fête. La fraternité a besoin de se célébrer. Et si ce n’est plus comme les fédérés du champ de mars, nous avons aussi pris un temps dans la session… Qu’il fut doux durant ces trois jours de vivre un moment de fraternité !

 

 

Dominique Santelli

Christian Salenson