Nicolas LHERNOULD vicaire général de Tunis, Conférence de rentrée de l’ICM, Octobre 2015

« Serviteurs de l’Espérance »

L’Eglise Catholique au Maghreb aujourd’hui

L’expérience tunisienne

 

Bientôt cinq ans après le début des « printemps arabes », le Maghreb demeure en état de transition. Une dynamique qui présente de forts contrastes dans les deux pays directement concernés : si la Tunisie avance sur la ligne d’un processus démocratique constructif et prometteur, la Libye quant à elle peine à sortir d’une situation chaotique où perdurent violences et tensions de toutes sortes sur fond d’une déstabilisation profonde de l’Etat.

Au cœur de ces processus, en solidarité avec les peuples dont elles partagent espoirs et angoisses, nos Eglises se veulent « Servantes de l’Espérance », selon le titre choisi par les évêques de la Conférence Episcopale de la Région Nord de l’Afrique pour leur lettre pastorale commune publiée le 1er décembre dernier, en la fête de Bienheureux Charles de Foucauld. Une espérance « missionnaire », tournée vers l’avenir et vers le visage du Christ servi dans le visage du frère, à commencer par le plus petit.

En m’appuyant sur la situation de la Tunisie, où je vis depuis plus de vingt ans, je reviendrai d’abord sur le processus politique en cours depuis la révolution, en présentant aussi le visage actuel de l’Eglise Catholique dans le pays. J’aborderai ensuite quatre grands défis: la refondation du cadre sociétal, en insistant sur la question de la liberté de conscience, la sécurité, l’économie et la nouvelle donne des migrations, en m’efforçant de montrer comment l’Eglise, à la place qui est la sienne, mue par l’espérance, contribue à y faire face dans un contexte en pleine évolution.

 

  1. La Tunisie et l’Eglise en Tunisie aujourd’hui
  2. Le processus politique : rappels chronologiques

Le 14 janvier 2011, avec la chute du Président Zine el Abidine Ben Ali, marque le dénouement des premiers événements de la « Révolution de Jasmin », après un mois de luttes et de revendications dans plusieurs gouvernorats du pays, notamment au sud et à l’intérieur. Le 23 octobre 2011 ont lieu les premières élections libres de l’histoire du pays, remportées par le parti islamiste Ennahdha (« Renaissance ») avec près de 40% des voix et une majorité relative au sein de l’Assemblée Nationale Constituante. La gouvernance de la Tunisie s’organise alors autour de ce que l’on a appelé la « troïka » : la Présidence Transitoire de la République, assumée par Mohamed Moncef Marzouki, homme politique et militant des droits de l’homme, le Gouvernement, dirigé par Ennahda, et l’Assemblée Nationale Constituante, présidée par Mustafa Ben Jaafar, leader du parti de centre-gauche Ettakattol (« Forum », abréviation de « Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés »). Après une année 2012 difficile sur le plan social et sécuritaire, le chef du gouvernement, Hamadi Jebali démissionne début 2013. En mars de la même année lui succède Ali Laârayedh, du même parti Ennahdha, qui gouvernera jusqu’à la fin du mois de janvier 2014. La finalisation de la nouvelle constitution est l’enjeu principal, afin de stabiliser les institutions. Un dialogue national autour de l’UGTT, le grand syndicat, de l’UTICA, la centrale patronale, la Ligue des Droits de l’Homme et l’Ordre des Avocats élabore une feuille de route prévoyant l’instauration d’un gouvernement de compétences nationales indépendantes : en janvier 2014, la nouvelle constitution est promulguée, saluée par le monde entier. Ennahdha passe la main : Mehdi Jomâa, économiste de renom, devient chef du gouvernement. Les défis sont nombreux : il s’agit de relever le pays, qui connaît une situation économique et financière difficile, mais aussi de cheminer vers de nouvelles élections. Les législatives auront lieu le 26 octobre 2014, remportées par le parti Nidaa Tounes (« l’appel de la Tunisie »), avec 86 sièges sur 217, Ennahdha demeurant la deuxième force politique du pays, avec 69 sièges. Le 23 novembre, l’élection présidentielle est remportée au deuxième tour par Béji Caïd Essebsi, leader de Nidaa Tounes, 89 ans, homme politique et avocat, face au Président sortant Moncef Marzouki. Un gouvernement de coalition, présidé par Habib Essid, homme d’Etat et ingénieur agricole, est investi par l’Assemblée des Représentants du Peuple, formé pour moitié de personnalités issues de la société civile, incluant également 4 membres du parti Ennahdha, dont le ministre de l’emploi et de la formation professionnelle.

  1. La constitution de 2014 et le nouveau régime

 

Le texte de la constitution, organisé en 10 chapitres et 156 articles, déclare d’emblée s’inscrire dans « les objectifs de la révolution, de la liberté et de la dignité, révolution du 17 décembre 2010-14 janvier 2011 » (Préambule). Sur le plan institutionnel, il instaure un régime parlementaire mixte soignant particulièrement l’équilibre des pouvoirs, selon un régime « républicain démocratique et participatif dans le cadre d’un Etat civil et gouverné par le droit et dans lequel la souveraineté appartient au peuple qui l’exerce sur la base de l’alternance pacifique à travers des élections libres, et du principe de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs » (Préambule). Le pouvoir exécutif est ainsi exercé par le Président de la République (élu pour cinq ans au suffrage universel direct – art. 75) et le chef du Gouvernement (art. 71), leader de la formation politique arrivée en tête des élections législatives, organisées au suffrage universel direct également tous les cinq ans (art. 89). Après consultation du chef du Gouvernement, le Président de la République définit les orientations générales en matière de défense, de politique étrangère et de sécurité nationale (art. 77). Le Président jouit d’un pouvoir de dissolution de l’Assemblée (id.), qui peut quant à elle voter une motion de défiance vis-à-vis du Gouvernement (art. 99), ou de destitution du Président de la République en cas de violation de la constitution (art. 89). Le pouvoir législatif est exercé par l’Assemblée, ou par voie référendaire (article 50), tempéré par la création d’une Cour Constitutionnelle (art. 118-121), le contrôle de la constitutionnalité des lois s’exerçant sur requête du Président de la République ou du Gouvernement, ou par voie de procès (art. 120). En outre, cinq organes indépendants de régulation sont institués, en matière de droits de l’homme, de médias, de contrôle des élections, de bonne gouvernance et d’environnement (art. 125).

 

  1. L’Eglise catholique en Tunisie aujourd’hui

 

  • Le cadre actuel d’une présence multiséculaire

 

L’Eglise Catholique de Tunisie est un « petit troupeau », pour reprendre l’expression affectueuse de l’Evangile, composé d’environ 25000 personnes, d’au moins 70 nationalités différentes. Lors de sa visite à Tunis le 14 avril 1996, le Pape Jean-Paul II s’adressait à la communauté en ces termes: « Petit troupeau certes, mais divers par les langues, les cultures, les origines, vous êtes une image parlante de l’Église universelle. Par vos liens avec le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident, soyez ici des ferments d’unité et de solidarité. Par votre implantation dans ce pays accueillant, grâce à votre amitié fraternelle avec vos compagnons de travail ou vos voisins de quartier, par vos échanges dans la vie de tous les jours comme dans la réflexion sur le sens de la vie et sur la situation du monde, laissez transparaître la grâce que vous avez reçue d’être disciples de Jésus Christ ! »

 

Cette description résume la raison d’être et le projet de notre Eglise, présente sur cette terre depuis 1800 ans : celle de vivre avec les hommes et les femmes de Tunisie en communauté d’espérance et de destin, en compagnonnage quotidien, à travers de nombreuses formes d’engagements au sein de la société (familial, économique, culturel, éducatif, associatif…), avec une option préférentielle pour les « périphéries » et les plus démunis. Notre Eglise aime se définir comme une « Eglise citoyenne », ayant à cœur d’apporter sa part à la vie de la société, sans militantisme politique, mais dans un esprit de service gratuit au nom de l’Evangile, en solidarité avec le Peuple Tunisien dont elle se sent profondément membre de cœur. Si l’Eglise est en ce sens très attentive aux évolutions du pays dans toutes leurs dimensions, il ne faut pas néanmoins attendre d’elle un positionnement politique de quelque nature que ce soit. Telle n’est ni sa visée, ni sa raison d’être.

 

Les relations de l’Eglise et de l’Etat sont très cordiales. Elles sont régies par un Modus Vivendi, dont les instruments de ratification ont été échangés le 27 juin 1964 entre le Saint Siège et l’État Tunisien. Il s’agit du premier document de cette nature signé par le Saint Siège avec un pays arabe. En vigueur jusqu’à aujourd’hui et jamais modifié, il définit le cadre de la présence de l’Église Catholique dans le pays. A l’époque, il organisait en outre la « cession consentie » à l’État des biens de l’Église, dont les ressources sont aujourd’hui pauvres et limitées. L’opportunité d’un tel accord émanait principalement de ce que depuis l’indépendance, en 1956, la communauté catholique de Tunisie s’était considérablement réduite, en raison des vagues de départs liés aux évènements : indépendance (1956), Sakiet Sidi Youssef (1958), Bizerte (1961), nationalisations (1964)… Le Modus Vivendi, adopté à l’unanimité par l’Assemblée de l’époque, constitue un symbole national lié au processus de décolonisation. Il offre aujourd’hui un cadre restrictif sous bien des aspects, mais qui définit une situation claire, ce que d’autres Eglises du Maghreb peuvent parfois nous envier.

 

  • Visages et insertions

 

Le clergé de Tunisie, compte environ 35 prêtres, issus de trois continents : l’Europe, l’Afrique et les Amériques. La proportion de prêtres d’origine subsaharienne a fortement augmenté ces dernières années. La moyenne d’âge s’élève à 53 ans et elle a tendance à baisser. La majorité des prêtres vit dans la capitale ou sur la côte. Faute de vocations locales, nous sommes conduits à demander de l’aide à divers diocèses d’Europe et du Moyen Orient. Le monde des consacrés est en évolution. Le manque de vocations oblige des congrégations à abandonner la Tunisie, laissant un vide bien difficile à combler, le diocèse n’ayant pas la possibilité de les remplacer dans l’immédiat. De nouvelles congrégations sont néanmoins arrivées ces dernières années, originaires notamment d’Amérique du Sud.

 

Le monde des laïcs aussi est en mutation. Pour des raisons économiques ou politiques, beaucoup d’entreprises ont quitté le pays. Le cas le plus éclatant est celui de la Banque Africaine de Développement, l’an passé, après onze ans de présence à Tunis. On assiste en conséquence à un changement de visage de nos paroisses du Grand Tunis. Les jeunes, surtout subsahariens, étudiants, migrants ou jeunes professionnels, constituent le plus gros de nos communautés. Les couples islamo-chrétiens, enfin, sont une des réalités les plus nombreuses et les plus stables de notre Eglise, par un choix de vie s’inscrivant dans la durée. Le mariage à disparité de culte donne au dialogue islamo-chrétien une dimension éminemment incarnée, l’enracinant en pleine pâte humaine, dans toutes les régions, classes sociales et réalités du pays.

 

Vivre durablement comme chrétien au Maghreb exige bien entendu de pouvoir servir dans le respect de son charisme propre, mais aussi ne pas avoir peur de le voir souvent interrogé voire relativisé, dans une église plurielle où cohabitent de nombreuses différences dans une grande et belle communion ; de ne pas avoir peur non plus de se faire évangéliser par les habitants, musulmans à 99%, qui sont souvent, sans le savoir, une page d’évangile ouverte sous nos yeux ; d’être des apôtres qui s’efforcent de parler la langue du pays, l’arabe, d’en comprendre et d’en aimer la culture, en se considérant humblement comme « priants au milieu d’autres priants », selon l’heureuse expression de Christian de Chergé, à la fois prophètes dans une terre étrangère où Dieu habite avant que notre pied ne la foule, et pèlerins voire migrants vers le Royaume de Dieu.

 

Parmi nos principaux champs d’insertion, soulignons celui de l’éducation et de la culture : une priorité fondamentale, plus encore après la révolution. Nous gérons en particulier 10 établissements (1 école professionnelle, 2 jardins d’enfants, 7 écoles primaires) à Tunis, au nord et au centre du pays, pour un total d’environ 6000 élèves. L’éducation donnée dans nos institutions est appréciée, reçue avec fierté et reconnaissance depuis des générations. L’Ecole est pour nous le moyen institutionnel par excellence de construire un dialogue de vie dans la durée. Carrefour de rencontres, terreau de dialogue, elle offre aux enfants et aux adultes une expérience unique de connaissance réciproque, de croissance mutuelle, de découverte de la liberté, de mise en commun des différences objectivement reconnues et assumées dans les réalités quotidiennes…

 

L’engagement social de l’Eglise est également très fort, en vertu d’une « option fondamentale en faveur des plus pauvres » posée et entretenue depuis longtemps : personnes âgées, migrants, enfants, étudiants, malades, handicapés … Notre Caritas diocésaine, en cours de restructuration, tâche de travailler en partenariat de plus en plus étroit avec la société civile tunisienne, mais aussi avec des acteurs étrangers, notamment en France, en Sicile, en Sardaigne… L’Eglise est très active dans l’assistance aux réfugiés, comme ce fut le cas jusqu’en 2013 au camp de « Choucha », à la frontière tuniso-libyenne. Depuis 2014, une action de microcrédit se met aussi en place pour soutenir de nombreuses familles, en s’efforçant d’aider les personnes à se prendre en mains par elles-mêmes dans un contexte difficile. La présence de beaucoup de permanents de l’Eglise dans le monde associatif est enfin très forte : il y a en effet dans l’agir ensemble, chrétiens et musulmans, un enjeu essentiel au service du dialogue et du développement intégral de la personne, surtout des plus fragiles.

 

 

  1. La refondation du cadre sociétal – La liberté de conscience

 

Dans le cadre d’un processus politique visant à la construction progressive d’une démocratie tunisienne ayant son visage propre, les grandes questions attenantes à la refondation du cadre sociétal dans son ensemble ne manquent pas. Elles sont un lieu privilégié et nouveau où l’Eglise est appelée à être témoin et acteur d’espérance. La question de la liberté de conscience est l’un de ces lieux très importants.

 

  1. La liberté de conscience : nouveau cadre et débats

 

Après avoir rappelé dans son préambule « l’attachement de notre peuple aux enseignements de l’Islam et à ses finalités caractérisées par l’ouverture et la modération, des nobles valeurs humaines et des hauts principes des droits de l’Homme universels […] », le texte constitutionnel de 2014 ajoute, de manière très novatrice par rapport aux constitutions antérieures, que « l’État est gardien de la religion. Il garantit la liberté de croyance, de conscience et le libre exercice des cultes ; il est le garant de la neutralité des mosquées et lieux de culte par rapport à toute instrumentalisation partisane. L’Etat s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance, à protéger les sacrés et à interdire d’y porter atteinte, comme il s’engage à interdire les campagnes d’accusation d’apostasie et l’incitation à la haine et à la violence. Il s’engage également à s’y opposer » (article 6).

Des voix ont fait remarquer que le rôle de « protection des sacrés » dévolu à l’Etat pouvait prêter à des interprétations dangereuses pour les libertés. Une formule n’est jamais un absolu ; c’est son application qui compte et qui comptera. Il demeure du devoir de tous de veiller à ce que cette application favorise à tout moment le bien commun et celui des personnes. A l’occasion de la rencontre annuelle de la Fondation Oasis à Tunis, le 27 juin 2012, le Président de la République Provisoire, M. Moncef Marzouki avait déclaré: « S’il faut défendre la liberté de conscience, c’est parce qu’elle est le fondement d’un type d’appartenance moderne qu’est la citoyenneté. Aujourd’hui l’appartenance religieuse fonde l’appartenance à une communauté de foi, et non à l’appartenance à la communauté nationale. On peut être citoyen tunisien, tout en étant musulman, chrétien, juif, athée. Le plus important est qu’on le soit sans difficulté, de façon non conflictuelle, naturelle, confortable oserais-je dire, en connivence et en synergie avec l’autre reconnu et accepté comme si différent et si semblable. Tel est notre objectif, tel est notre destin si nous voulons nous humaniser chaque jour un peu plus. » Ces propos engageaient M. Marzouki à titre personnel. Ils engageaient aussi le pays, en vertu de la fonction qui était alors la sienne. Si la « protection du sacré » a pour visée de garantir l’épanouissement de la dimension spirituelle et religieuse de toute personne, quel que soit son credo, dans le respect de sa liberté, en harmonie avec les autres, cela va certainement dans le sens de « l’humanisation » qu’une telle déclaration appelait de ses vœux.

  1. L’approche de l’Eglise
  • La dignité de la personne comme fondement de toute norme

Le 2 février 2011, juste après les premiers événements de la révolution, les évêques catholiques d’Afrique du Nord écrivaient dans le communiqué final de leur réunion annuelle qui avait lieu à Alger : « […] La liberté religieuse est la garantie d’un respect complet et réciproque entre les personnes. Elle se traduit avant tout par la liberté de conscience reconnue à toute personne, la liberté de chercher la vérité. Elle suppose le respect de l’autre, de sa dignité, fondement de la légitimité morale de toute norme sociale ou juridique. La liberté de conscience et la citoyenneté seront sans doute de plus en plus au cœur des dialogues entre croyants musulmans et chrétiens qui habitent au Maghreb ». Les faits continuent d’en témoigner. Forts de ces mêmes convictions, nous nous réjouissons que l’Assemblée Nationale Constituante ait adopté les dispositions de cet article 6. Nous voyons en effet dans le respect de l’autre et de sa dignité en tant que personne, quelle que soit sa croyance, le fondement de la légitimité morale de toute norme sociale ou juridique, donc de l’action politique.

  • Les minorités comme « thermomètre » de démocratie

Les enjeux sous-jacents sont, fondamentalement, d’ordre culturel. Le droit est en effet une expression de la culture. Il en émane autant qu’il la sert. Les droits et les libertés seront d’autant mieux garantis que la culture aura à cœur de vivre et de mettre en valeur cette diversité et l’ouverture à l’autre dans le respect mutuel des différences. Tel est sans doute l’objectif le plus nécessaire d’une politique religieuse au service des libertés individuelles et de la cohésion nationale : favoriser juridiquement et culturellement la convivence et le dialogue au sein d’une nation dont la diversité est un atout, où les libertés individuelles puissent se conjuguer harmonieusement avec les principes fondamentaux qui en assurent le rayonnement et la stabilité. Les minorités religieuses sont en ce sens une richesse et une chance de la Tunisie. Leur présence rappelle que le pays a toujours été un carrefour de civilisations ouvert sur l’altérité. Ces minorités sont aujourd’hui chrétienne, juive, mais aussi musulmanes (ibadites, soufies…) et autres (bahaïe…). La préservation et la mise en valeur ce qui fait l’une des plus belles caractéristiques de la Tunisie, sa diversité, sont et seront un indicateur important de la qualité et de la robustesse du processus démocratique en cours. La démocratie, disait Clement Atlee, « n’est pas simplement la loi de la majorité, c’est la loi de la majorité respectant comme il convient le droit des minorités ». Ici comme ailleurs, la situation des minorités religieuses, la garantie de leur participation à une cohésion nationale riche de ses diversités, constituent un moyen de « mesure » privilégié de la qualité d’un cadre démocratique, quel que soit son visage particulier.

  1. Lignes d’action et d’espérance
  • Rechercher les voies d’une harmonisation

En ce domaine, il y a encore du chemin à parcourir : le principe de liberté de conscience, coulé dans le marbre de la constitution, est aujourd’hui mis au défi d’une harmonisation nécessaire avec d’autres dimensions du droit. Prenons l’exemple des mariages à disparité de culte, improprement appelés « mixtes » (cette dénomination concernant, en droit canonique, les mariages entre deux baptisés de confessions différentes, alors que le mariage « à disparité de culte » désigne l’union entre un(e) baptisé(e) et un non chrétien) : si une chrétienne peut sans difficultés épouser un tunisien musulman, il n’en est pas de même dans la situation inverse. Une circulaire administrative datant du début des années 1970 impose en effet aux officiers d’Etat Civil de n’enregistrer validement que les mariages dans lesquels le mari est musulman. Cela veut dire en pratique qu’une conversion à l’islam est requise pour un non-musulman désireux d’épouser une tunisienne musulmane. Des débats se font jour aujourd’hui pour examiner cette question, dans laquelle deux normes juridiques s’opposent. Si le débat juridique est fondamental, l’essentiel se jouera au niveau de la culture. Il faudra sans doute du temps. Le rôle de l’Eglise aujourd’hui consiste non seulement à accompagner ces couples, qui sont à l’avant-garde du dialogue islamo-chrétien, mais aussi à réfléchir aux conditions d’un respect concret des consciences, selon le principe partagé tant par le christianisme que l’islam, selon lequel il ne doit pas y avoir de contrainte en religion.

  • Participer aux grands débats de société

Au-delà de cette seule question, notre Eglise se réjouit et se sent honorée que la société civile, qui est l’un de plus grands atouts du pays, lui fasse de plus en plus appel pour réfléchir avec elle sur des questions fondamentales. Tel fut le cas en 2014, lors d’une assemblée traitant du lien entre religions et bioéthique ; en février 2015, lors d’un séminaire dont le titre était : « Quelle politique religieuse pour la Deuxième République ? », pour ne citer que ces exemples. Nous y sommes invités, ainsi que les représentants d’autres minorités, pour réfléchir à plusieurs voix. On nous demande souvent d’éclairer les débats en témoignant de la manière dont l’Eglise a vécu voire dépassé, à travers son histoire, un certain nombre de sujets travaillant la société tunisienne d’aujourd’hui : la tension entre le spirituel et le temporel, l’attitude face aux fondamentalismes, l’harmonie entre personne et communauté … Nous observons que les Pères de l’Eglise nord-africaine, au premier rangs desquels Saint Augustin, que nos pays redécouvrent comme figures intégrantes de leur histoire, aident à avancer. La thématique des « deux cités » chez Augustin est précieuse de ce point de vue.

  • Favoriser une vision plurielle de la société

Au quotidien, notre Eglise s’efforce de favoriser une vision plurielle de la société. Non par idéologie, mais par fidélité au réel : la Tunisie, nous l’avons dit, est plurielle depuis ses origines. Cette attitude répond à un appel que beaucoup de nos amis nous adressent, à l’exemple de Wathek, un ami tunisien musulman, qui me disait en 2012 : « Notre conviction profonde est que l’Eglise Catholique est un des piliers de notre identité tunisienne. Son émancipation et son rayonnement sont garants d’une harmonie sociale à laquelle nous aspirons tous ». Notre conviction d’Eglise est qu’il en est de même pour chacune des minorités religieuses présentes dans le pays, au service d’une harmonie sociale qui grandit réellement – nous le touchons du doigt chaque jour dans le concret de la vie – à l’école de la différence. Ou encore Fatma, la même année : « On m’a posé la question: ‘qu’est-ce que j’attends, moi, musulmane, de vous, chrétiens qui vivent en Tunisie ?’ Sachez déjà que par votre vie en Tunisie, vous qui venez de partout dans le monde, vous participez à donner de l’élan à une partie en danger de l’identité de la Tunisie, qui est la diversité et l’ouverture. Et par conséquent, j’attends que vous restiez, que vous ne cédiez pas à la peur et que vous ne partiez pas. Que nous continuions ensemble dans le respect de nos différences respectives, à se connaître, à échanger et à partager tout ce qui peut nous enrichir et nous réunir dans la paix. Je suis certaine que notre champ de rencontre dans la paix est plus large que tout ce qui était envisagé jusque-là. Mais pour découvrir sa profondeur et son étendue, nous devons le mériter par l’effort sur soi et vers l’autre ». La rencontre de l’autre au quotidien, le travail patient de l’éducation, la contribution à la consolidation d’une culture du débat à travers nos bibliothèques et nos centres d’étude, l’organisation de tables rondes sur des sujets de société, l’action commune dans le cadre associatif, la rencontre au quotidien, tout cela participe de cet élan citoyen où nous nous efforçons d’apporter notre pierre à la construction d’une société fière de son identité et riche de son pluralisme.

 

 

  1. Trois grands défis : la sécurité, l’économie, les migrations

 

Dans leur lettre pastorale « Serviteurs de l’Espérance », nos évêques écrivaient en décembre 2014 : « La région nord de l’Afrique se situe géographiquement et culturellement au carrefour de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient. La dynamique des ‘printemps arabes’, les enjeux sécuritaires régionaux et moyen-orientaux, la crise économique européenne et la nouvelle donne des migrations en provenance essentiellement d’Afrique subsaharienne entraînent pour notre région de profondes mutations et de nouveaux défis ». Sécurité, économie, migrations : tels sont bien les trois principaux défis qui demeurent ou s’amplifient aujourd’hui ; autant de lieux où le « service de l’espérance » est pour l’Eglise prioritaire.

 

  1. Une situation sécuritaire instable
  • Le contexte et les faits

Les premiers événements de la révolution en 2010-2011 ont fait, ne l’oublions pas, quelques 300 victimes et 700 blessés. La suite fut aussi ponctuée de divers actes de violence : affrontements entre syndicalistes et Ligue de Protection de la Révolution (LPR) le 4 décembre 2012, lors de la commémoration de l’assassinat du grand leader syndical des années 1930, Farhat Hached. Le 6 février 2013, assassinat de Chokri Belaïd, figure éminente de l’opposition de gauche. Six mois plus tard, Mohamed Brahmi, leader du Courant Populaire, tué lui aussi par balles devant son domicile. Militaires et forces de l’ordre ont également payé un lourd tribut, lors d’attaques répétées, menées principalement, mais non exclusivement, dans la région du Mont Chaambi, au centre du pays, près de la frontière avec l’Algérie. Le 18 mars 2015, le Musée du Bardo est le théâtre d’un attentat qui fera 24 victimes (21 touristes, un policier et deux terroristes) et 45 blessés, revendiqué le lendemain par l’Organisation de l’Etat Islamique. Le 26 juin 2015, à Port-El-Kantaoui, à proximité de Sousse, un nouvel attentat, également revendiqué par l’EI, frappe un grand hôtel de la côte, tuant 39 personnes et faisant 39 blessés.

Dans sa synthèse de juillet 2015 (Rapport Moyen-Orient / Afrique du Nord n° 261), l’International Crisis Group résume ainsi la situation : « […] Les attentats de Tunis et de Sousse, en mars et juin 2015, et les attaques fréquentes contre la police, la garde nationale et l’armée depuis plus de deux ans, particulièrement dans les zones frontalières, démontrent la percée significative des groupes islamistes radicaux. Les autorités éprouvent des difficultés à faire face à cette menace et à développer une politique publique de sécurité. Si la situation est en grande partie liée aux problèmes internes des forces de sécurité intérieure (FSI), le contexte régional n’aide guère […] ». De fait, la Libye traverse une période de chaos, en proie au désordre et aux violences. Plusieurs milliers de Tunisiens se sont par ailleurs engagés dans le djihad en Irak et en Syrie, ce qui entraîne un risque majeur de déstabilisation en perspective d’un retour au pays. L’enquête a montré que Seifeddine Rezqui, l’auteur de la fusillade de Port-El-Kantaoui, avait été formé à Sabratha, en Tripolitaine, le fief d’Ansar-al-Charia en Libye (groupe djihadiste ayant fait allégeance à l’EI), où il s’était rendu illégalement en janvier 2015. Des présomptions existent selon lesquelles il y aurait rencontré les auteurs de l’attentat du Bardo…

  • Servir l’espérance face à l’insécurité

L’Eglise n’est pas visée en tant que telle par les actes de violence. Il n’y a pas de dimension interreligieuse à la révolution tunisienne, et les chrétiens ne sont pas une cible en tant qu’ils sont chrétiens. Les victimes, quelles qu’elles soient, sont visées en tant qu’elles touchent à des symboles de la stabilité, de l’autorité, des valeurs ou de la prospérité du pays : hommes politiques, forces de l’ordre, touristes (le tourisme représente 7% du PIB de la Tunisie en termes directs, et 20% par les effets d’entrainement dans les autres secteurs)… L’un des rôles importants de l’Eglise, qui partage au quotidien la vie des gens, y compris leurs préoccupations et leurs angoisses, est de rester lucide et d’y encourager, en conjuguant prudence et sérénité ; d’être à l’écoute également de l’âme du Peuple Tunisien, victime elle-aussi des attentats, blessée très profondément dans des valeurs qui sont des piliers de l’identité, comme la culture et l’hospitalité. Beaucoup de Tunisiens sont venus spontanément nous demander pardon de ce qui s’était passé au Bardo ; avec une honte et une souffrance terribles. Plus généralement, nombreux sont les musulmans, en Tunisie et ailleurs, qui ont un grand besoin aujourd’hui d’entendre explicitement que nous ne les regardons pas selon le prisme des horreurs perpétrées par certaines organisations comme l’Etat Islamique, qui instrumentalisent le religieux au profit de logiques politiques ou terroristes. Nous profitons notamment des vœux exprimés lors des fêtes musulmanes pour le redire, pour être proches, fraternels, pour que l’on sente cela de manière réelle et pacifiante. C’est un besoin immense. Nous l’avons éprouvé très fortement aussi après l’attentat de Paris contre la rédaction de Charlie Hebdo.

Servir l’espérance face à l’insécurité suppose aussi d’avoir le courage d’une parole vraie appuyée sur l’Evangile. Le 11 août dernier, à l’initiative de l’Union Nationale de la Femme Tunisienne, avait lieu un colloque à l’hôtel Imperial Marhaba de Port-El-Kantaoui, où avait été perpétré l’attentat de juin. Monseigneur Antoniazzi, notre archevêque, y était invité. A cette occasion, il déclarait : « Le Christ présente le pardon comme le sommet de la liberté chez l’homme. Celui qui se venge est esclave des pires vices : la haine, la vengeance, l’orgueil, le refus de mon prochain. Au contraire celui qui pardonne est fils de Dieu qui est amour et qui pardonne nos péchés. […] Après les attentats du musée du Bardo et de Sousse, je demandais à tous, chrétiens ou pas, de prier pour les victimes, pour les blessés mais aussi pour les terroristes afin qu’ils puissent reconnaitre leurs crimes abominables, se réconcilier avec Dieu et recommencer une vie nouvelle avec la grâce de Dieu. […] La violence engendre la violence, la guerre engendre la guerre. On combat la violence et la guerre avec l’amour et le pardon. Beaucoup de ceux qui sont partis combattre sont nos fils. […] Ils sont nos fils et nous devons les reprendre et surtout en empêcher d’autres de mourir. Vous ne pouvez pas être indifférentes et les condamner une fois partis. Vous devez éduquer à l’amour, au pardon, à l’acceptation de l’autre mais surtout vous devez être des exemples pour leur vie. L’exemple le plus beau et que l’enfant ne peut refuser, n’est-il pas celui de sa maman, de sa grand-mère en un mot de vous les femmes ? C’est vous que nous supplions comme fils, parce que vous avez le pouvoir, la capacité de transmettre surtout aux jeunes les graines de la paix, du pardon, du respect et de l’acceptation de l’autre dans sa diversité. C’est vous qui avez l’obligation de guérir la Tunisie de la maladie du faux sens du martyre. C’est à vous que nous confions notre Tunisie. Pendant des millénaires, on a voulu écrire son histoire en se passant de la femme. Aujourd’hui nous prenons conscience que l’histoire doit être écrite avec la vision de la femme et surtout avec la présence, la délicatesse et la vision du cœur de la femme. Nous avons conscience de votre force morale et spirituelle et vous êtes les seules à pouvoir porter remède à notre société malade qui vit dans la peur du lendemain ». Les remerciements furent nombreux.

  1. Une situation économique et financière difficile
  • Eléments de diagnostic

Dans l’édition 2015 de ses « Perspectives Economiques en Afrique », la Banque Africaine de Développement dresse le diagnostic suivant : « Dans un environnement économique international incertain, caractérisé par les problèmes économiques et la faible croissance de la zone euro, principal client de la Tunisie, la croissance économique devrait légèrement progresser pour s’établir à 2,4% en 2014 contre 2,3 % en 2013. […] Les réformes structurelles et de relance de l’investissement se font attendre, pour soutenir la transformation de l’économie et sortir le pays de la crise. Les disparités régionales continuent de se creuser, malgré les politiques mises en œuvre depuis l’Indépendance, rendant nécessaire une stratégie globale à moyen et long terme ».

 

Avant la révolution, la croissance se situait autour de 5% annuels, un taux qui n’était pas assez élevé pour créer suffisamment d’emplois ni éviter les déséquilibres régionaux, ce qui motivera grandement le premier élan de la révolution. Après avoir été négative en 2011, la croissance se situe aujourd’hui aux alentours de 2,3%, portée surtout par la consommation tandis que l’investissement est à la peine. Le chômage, qui s’élevait à 18,9% en 2011, a baissé à 15% en 2015, grâce notamment à 120000 embauches entreprises sur 3 ans dans le secteur public. Le déficit budgétaire se creuse. La pression inflationniste reste forte et pèse beaucoup sur les ménages, même si la politique monétaire engagée par la Banque Centrale contribue à en limiter les effets et permet d’endiguer la forte dévaluation que le dinar a connue face à l’euro ou au dollar. Le déficit de la balance commerciale plombe celui des transactions courantes, tandis que le compte financier extérieur souffre de la faiblesse des investissements directs étrangers. Malgré ces indicateurs, le pays trouve appui auprès de bailleurs de fonds étrangers (FMI, Banque Mondiale, Turquie, Algérie…) qui lui permettent de tenir financièrement et d’envisager sérieusement une situation de résilience. En 2015, un emprunt obligataire public a pu être lancé, avec succès, sans nécessité de recourir à une garantie extérieure. La dette souveraine se situe aux alentours de 55% du PIB, et reste soutenable. Dans un contexte international plus favorable, la relance de l’investissement public, à son plus bas niveau historique en 2014 (4,2% du PIB) et la fixation d’un calendrier de réformes structurelles réclamées par les bailleurs de fonds, donneraient sans doute, de l’avis de nombreux analystes, une visibilité accrue, facilitant de fait l’investissement privé et la relance de l’économie.

  • Le rôle essentiel des laïcs

Beaucoup de chrétiens vivant en Tunisie sont chefs d’entreprise, insérés dans le tissu économique, en lien avec des centaines voire des milliers d’ouvriers et collaborateurs tunisiens. Le rôle des laïcs au service de cette relance est potentiellement très important. A leur propos, nos évêques écrivent dans leur lettre pastorale : « Nous sommes en admiration devant l’engagement également ‘citoyen’ de tant de nos frères et sœurs qui travaillent au sein du tissu économique de nos pays. Un engagement qui, lorsqu’il est vécu selon l’Evangile, soucieux de placer l’Homme au cœur du développement et de le considérer comme sa finalité, constitue un témoignage fondamental, parfois même héroïque, à l’heure où la région cherche de nouveaux équilibres et souffre d’une crise économique qui la dépasse de l’extérieur. Nous ne pouvons que rendre grâce devant le courage de ceux et celles qui, enracinés dans l’espérance, se sont efforcés, après les premiers événements des révolutions, de protéger et de relancer un outil de production souvent menacé, en sauvant par là-même de nombreuses familles de la précarité, par un effort soutenu, et non sans risques, en faveur de l’investissement et de l’emploi. Lorsqu’un tel engagement est vécu dans la foi, il devient porteur d’une puissante espérance face à tous les vents contraires qui voudraient s’imposer […] ». En relisant ces lignes, je pense à ces amis industriels dans le secteur textile qui, à l’encontre d’une logique strictement financière qu’on voulait leur imposer de l’extérieur, ont choisi de mettre les intérêts des personnes en priorité des démarches de fermeture de leur entreprise, rendue nécessaire par une situation économique difficile : résultat, ce sont les gens eux-mêmes qui ont aidé à ce que cette fermeture se passe au mieux, facilitant ainsi les reclassements dans d’autres unités de production. Je pense à cet autre gérant dans le secteur agricole qui, avec audace et non sans risques, proposait à ses employés une formation interne à l’action syndicale pour éviter les travers de mouvements désordonnés… Un succès. Les laïcs insérés dans le monde du travail sont en première ligne du « service de l’espérance » au sein du tissu économique. Avec nos partenaires de l’Institut Catholique de Lyon, nous avons organisé en 2012 à Tunis une rencontre de chefs d’entreprises tunisiens et français pour penser à plusieurs voix les enjeux du management interculturel ; nous réfléchissons aussi à la possibilité d’organiser à moyen terme des « Semaines Sociales » en Tunisie…

  1. La nouvelle donne des migrations
  • Une situation préoccupante

Traditionnellement pays de transit, nos pays d’Afrique du Nord deviennent depuis peu des pays de migrations mixtes. Des politiques d’accueil sont mise en œuvre, incluant la prise en charge des situations urgentes, parfois un processus de régularisation administrative, mais aussi des offres généreuses en matière de scolarisation ou d’emploi. Néanmoins, la situation actuelle en Méditerranée, avec ces dizaines de milliers de personnes fuyant les violences moyen-orientales ou la précarité de la corne de l’Afrique, renforce également une poussée migratoire d’origine subsaharienne. Les itinéraires sont multiples et périlleux à travers le désert. Beaucoup entrent au Maghreb à partir du Niger, carrefour vers Sebha en Libye, restant ensuite en Libye ou bifurquant vers la Tunisie, dans l’espoir de gagner l’Europe ; ou vers Tamanrasset en Algérie, une des portes d’entrée également vers le Maroc, avec l’Espagne en ligne de mire. L’Europe reste très attractive pour des personnes en mal de perspectives dans leurs pays, en particulier chez les jeunes. Les familles consentent souvent à de grands sacrifices pour permettre à un de leurs membres d’entreprendre ce voyage à haut risque. La présence de réseaux familiaux ou nationaux dans les pays de transit agit souvent en soutien. Le durcissement des conditions d’entrée en Europe, mais aussi la complexification des itinéraires tend à en limiter l’efficacité et à « professionnaliser » la fonction des passeurs clandestins. Les migrants sont de plus en plus conduits à prolonger leur séjour dans les pays du Maghreb, essayant d’y rassembler suffisamment de moyens pour payer les passeurs. En Tunisie, l’immigration de transit n’a pas l’ampleur qu’elle connaît au Maroc, en Algérie ni surtout en Libye. Néanmoins c’est toute la région qui doit faire face, en pleine période de mutations internes, à une pression dont les accents dramatiques relayés par les médias ne sont plus à rappeler.

  • Les migrants comme partenaires en vue d’un monde nouveau

Cette situation constitue un enjeu humain et pastoral majeur. D’abord parce que des personnes souffrent et que l’indifférence serait une attitude insupportable. S’il s’agit d’exercer avec autant d’efficacité que possible – et très peu de moyens – une « pastorale du bon samaritain » à l’égard de ceux qui traversent des difficultés souvent énormes, il importe aussi, et plus profondément, d’accueillir chacun comme frère, selon sa dignité évangélique, indépendamment des différences de nationalités, de religions ou autres. Les petits, vus selon l’esprit du monde comme des marginaux, sont au contraire le centre du Royaume tel que Jésus l’a annoncé. Les passages de l’Evangile où l’on voit une communauté s’organiser autour de Jésus et du plus petit placé au centre à ses côtés sont nombreux. Telle est la « révolution du Royaume », qui exige une conversion profonde du regard et de l’agir. Beaucoup de nos communautés chrétiennes au Maghreb en font l’expérience et grandissent de la sorte. Dans certains de nos pays, les migrants représentent ainsi une part prédominante de nos communautés et contribuent à leur donner une vitalité évangélique rayonnante.

Il est indispensable d’envisager le phénomène migratoire non seulement dans ses symptômes, mais aussi ses racines : le drame de la Méditerranée commence dans un autre océan silencieux, le Sahara. C’est en amont qu’il faut agir pour ouvrir des perspectives dans les pays d’origine, « ré-enchanter » des existences souvent précaires ou sans horizon. Accompagnement, éducation, développement sont autant de défis que nous tâchons d’aborder en dialogue avec les Eglises des pays ouest-africains, en vue d’une sensibilisation constructive et efficace, notamment auprès des jeunes. Faire face aux urgences est nécessaire, construire des horizons dans la durée est indispensable.

A cet égard, soulignons l’importance de travailler en partenariat avec les migrants eux-mêmes. Je pense à ces jeunes qui, en lien étroit avec la paroisse, ont monté une association à Tamanrasset pour suppléer, efficacement, aux réseaux clandestins à la merci desquels se trouvent très souvent des personnes épuisées, sans moyens et sans défense ; à ce jeune de ma paroisse de Tunis qui, après avoir traversé le Sahara – une expérience racontée dans un livre intitulé Que vaut la vie d’un aventurier ? – a lui aussi créé une association pour dissuader en amont les candidats à l’exil, en s’efforçant de les accompagner et d’ouvrir avec eux un avenir meilleur dans leur pays d’origine ; ou encore à ce jeune homme ayant fui la Libye, qui fut réfugié à Choucha et qui aujourd’hui, grâce au soutien d’un microprojet en Tunisie, a pu retrouver une certaine stabilité et devenir un témoin écouté par ceux et celles qui viennent sur le terrain pour mieux comprendre la réalité des migrations en amont, comme ce fut le cas d’une ministre allemande il y a deux ans, très marquée par son témoignage…

Les migrants ne sont pas un problème à régler par des murs ni des urgences à contenir, mais des partenaires avec lesquels il s’agit d’ouvrir les horizons d’un monde nouveau. La souffrance des migrants révèle en effet notre monde à lui-même, dans son incapacité à dépasser convoitises et esprit de domination. A-t-on suffisamment le courage de reconnaître que l’intensification de la crise migratoire d’aujourd’hui s’enracine sans doute pour beaucoup dans les orientations politiques d’hier, en Libye, au Moyen-Orient, en Afrique subsaharienne, et dans la défense d’intérêts particuliers, quelle que soit leur nature ? Il ne revient pas à l’Eglise de trouver des solutions globales aux problèmes géopolitiques, même si parfois sa méditation peut s’avérer utile, mais d’aider à les appréhender de sorte que la personne humaine, quoi qu’il en coûte, passe avant toute autre forme d’intérêts.

 

Conclusion

Je terminerai en reprenant les mots de conclusion de la lettre pastorale de nos évêques: « […] En ces temps de « passages » où l’avenir est ouvert, où la tentation peut parfois être forte pour certains de nos peuples de se laisser gagner par la peur ou les doutes, servir l’espérance est un acte de foi, un acte prophétique, un acte de confiance en Dieu qui seul est maître des temps et de l’Histoire. […] Serviteurs de l’Espérance, cherchons à l’être chaque jour par notre vie et par nos actes, dans un esprit de prière, de fidélité et de service de ce Royaume qui dépasse les frontières visibles de l’Église, que nous voyons à l’œuvre dans et par les autres, un Royaume que « nous ne pouvons pas ‘construire’ […] de nos propres forces – ce que nous construisons demeure toujours le règne de l’homme avec toutes les limites qui sont propres à la nature humaine » (Benoît XVI, Spe Salvi 27), mais que nous accueillons comme ce qu’il est, c’est-à-dire « un don, raison pour laquelle justement il est grand et beau, et qu’il constitue la réponse à l’espérance » (Id. 35). En Église, cheminons avec nos peuples d’Afrique du Nord, nous sentant invités à relire et à méditer en permanence ce qui arrive, en esprit de discernement, de clairvoyance et de réalisme créateur ; en nous sentant acteurs de cette Histoire en marche, à notre place, celle d’un amour gratuit dont Dieu seul est la source. Comme nous concluions déjà en 1979, l’histoire n’est pas achevée, et nous devons rester disponibles aux nouveaux appels que Dieu nous adresse, pour parcourir ensemble d’autres étapes de cette Histoire Sainte, celle de nos peuples, une Histoire à travers laquelle l’Esprit Saint nous mène ».

 

Nicolas LHERNOULD +

Vicaire Général de l’Archidiocèse de Tunis

ICM – Marseille – 3 octobre 2015.