Colette Hamza, Dieu : l’Unique est-il le même ?, Article paru dans la revue Dialogue des Xavières, n°83 et dans la lettre du SNRM (Service national pour les relations avec les musulmans), n°1

Dieu : l’Unique est-il le même ?

Lorsque l’on parle  de l’islam avec des chrétiens, la même question revient toujours : « avons-nous le même Dieu ? ». Certains affirment de manière catégorique : « non ce n’est pas le même ». Récemment, lors d’une session, quelqu’un affirmait « Dieu n’est pas unique » ! Il y aurait donc un Dieu des chrétiens et un Dieu des musulmans,  comme titrent certains livres. Il y aurait deux dieux !

 

L’affirmation juive, chrétienne et musulmane est pourtant claire : « Ecoute Israël, notre Dieu est l’Unique » répète le juif ; « Je crois en un seul Dieu » confesse le chrétien ; « Il n’y a de Dieu que Dieu »  atteste le musulman. Juifs, chrétiens et musulmans confessent ensemble le Dieu Unique.

 

C’est ce que redit le Concile, dans la Constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen Gentium, au N°16, «  Mais le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. ».

Le texte du Concile utilise l’expression «adorent avec nous », il s’agit donc bien de croyants tournés ensemble vers le Dieu créateur, vers l’Unique.

La déclaration conciliaire sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, Nostra aetate,  redit la même chose. Par la suite les déclarations des différents papes sur les relations avec les musulmans réaffirmeront cette reconnaissance d’une foi commune au Dieu unique.

 

On peut relire cette belle parole du pape Jean Paul II  s’adressant aux populations de Kaduna  au Nigéria en 1982 :

«  Nous tous, chrétiens et musulmans nous vivons sous le soleil du même Dieu miséricordieux. Nous croyons les uns et les autres en un seul Dieu, Créateur de l’homme. Nous adorons Dieu et professons une totale soumission à Lui. Donc, nous pouvons nous appeler au vrai sens des mots : frères et sœurs dans la foi au Dieu unique. ».

Juifs, chrétiens et musulmans, nous voilà donc « Frères et sœurs dans la foi au Dieu unique ».

Mais l’Unique est-il le même ?

La tentation commune est toujours de chercher le même dans l’autre alors qu’en lui se trouve de l’irréductible. Que dire alors  du Tout Autre qu’est Dieu.

 

MAIS L’UNIQUE EST-IL LE MEME ?

 

La tentation commune est toujours de chercher le même dans l’autre alors qu’en lui se trouve de l’irréductible. Que dire alors du Tout Autre qu’est Dieu ?

L’unique est-il le même ? La question est-elle bien posée ?  Car le terme même est ambigu au point qu’il veuille dire parfois un et parfois deux. Si nous disons que nous avons la même chemise…il est utile qu’il y en ait deux…mais s’il s’agit du même médecin, il n’y a en a bien sûr qu’un !

Comme le disait en son temps, le pape Grégoire VII : «   Nous croyons et nous confessons un seul Dieu, même si nous le faisons de manières diverses, chaque jour le louant et le vénérant comme créateur des siècles et souverain de ce monde ».

Si Dieu est l’Unique, les croyants ne l’envisagent pas d’une unique manière. Mais,  comme le rappelait Jean Marc Aveline, évêque auxiliaire de Marseille, l’étonnant n’est pas qu’il y ait plusieurs chemins allant des hommes à Dieu mais plutôt la multiplicité des chemins que  l’Unique emprunte pour aller vers chacun.

 

La différence alors fait sens. On lit dans le Coran, « Si Dieu l’avait voulu il aurait fait de vous une seule communauté mais il a voulu vous éprouver dans le don qu’il vous fait » Sourate 5,48.

Dieu est l’Unique et nous sommes divers dans notre manière de le nommer, de l’adorer, de le prier.

Multiplicité des chemins qu’emprunte Dieu et qui mènent à lui.  Ils nous redisent que Dieu n’aime pas l’uniforme mais se plaît à la liberté de tous ses enfants qui le cherchent à tâtons. Nul n’atteint la totalité de la vérité de l’Unique et les images qu’on en donne sont parfois brouillées voire déformées. Chercher le même est au risque de réduire son image, son visage et de vouloir mettre la main sur Lui. Il nous faut  consentir à cet irréductible en Dieu lui-même et  croire que la rencontre de l’autre peut nous révéler un visage, un nom, une manière de Dieu que nous ne savions pas.

 

Dire que juifs, chrétiens et musulmans confessent le Dieu Un et Unique ne fait pas fi des différences. Mais il nous faut chercher ensemble, comme l’évoquait Christian de Chergé,  en quoi ces différences ont sens de communion ?

 

Des différences qui ont un sens, une signification, comme autant de signes à déchiffrer que nous donne l’Unique.

Des différences qui ont un sens, une direction, qui sont invitation à nous mettre en route, pour éviter de nous enfermer dans notre différence et de manquer la rencontre de l’autre et du Tout Autre.

 

Ces différences,  accueillons-les comme une miséricorde qui renvoie au mystère de  l’Unique.

Colette Hamza, xavière

Article paru dans la revue Dialogue des Xavières, n°83, 2016 et dans la lettre du SNRM (Service national pour les relations avec les musulmans), n°1, 2016

 

 

 

 

Christian Salenson, Vivre dans une société multiculturelle et multi cultuelle, Janvier 2016

Varef-Marseille

28 Janvier 2016

 

 

 

 

Vivre dans une société multiculturelle et multi cultuelle

 

 

                                                          Christian Salenson

                                                          ISTR-Marseille

 

 

 

 

Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’argumenter pour montrer que l’on vit dans des sociétés plurielles ? Le fait est là, prégnant et durable. La pluralité culturelle et religieuse existait auparavant mais la société était plus uniforme. L’hégémonie de l’Église catholique absolue sous l’Ancien régime après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685, s’est poursuivie au XIXe et jusqu’à une période récente. Les musulmans étaient présents dans la République bien avant les années 1960 puisqu’il y avait trois départements algériens. Mais quelle considération la République avait-elle de ces Algériens musulmans ? Rappelons que contrairement à ce que prévoyait la loi de 1905, en son article 43, la séparation entre État et religion musulmane ne fut jamais appliquée en Algérie.

 

La République a été ébranlée au cours de son histoire par la présence et le rejet du judaïsme.  L’affaire Dreyfus a déchiré la France à la fin du XIXe. Les catholiques furent presque unanimement antidreyfusards. Rares furent ceux qui tels Péguy[1], ou Léon Bloy[2] prirent le parti inverse. Cet antijudaïsme qui a fini par anesthésier les consciences, s’est terminé comme l’on sait avec le nazisme, la collaboration de l’État français et le silence assourdissant des responsables de l’Église catholique lors des lois antijuives[3]. Peu nombreux furent aussi ceux qui prirent le parti de la résistance et souvent à l’encontre de leurs supérieurs hiérarchiques[4].

 

La question de l’altérité culturelle et religieuse se pose aujourd’hui de façon nouvelle, au sein de la société française à la faveur d’un métissage social, culturel et religieux, que l’on ne peut plus ignorer. Il est le résultat de l’immigration en particulier d’Afrique du Nord avec le passage d’une immigration de travailleurs à une immigration des familles, et plus généralement de la globalisation du monde qui voit désormais des populations fuir la guerre et/ou la famine.

 

 

  • La République face à la pluralité culturelle et religieuse

 

La République se trouve devant une situation inédite. Elle avait appris à composer avec les églises et particulièrement avec l’Église catholique qui, à la faveur d’une interprétation positive de la loi de séparation avait fini par accepter la laïcité. La République doit désormais relever le défi de la présence de l’islam. Or cette religion a une visibilité sociale plus forte que les églises chrétiennes. Les pratiques religieuses s’inscrivent socialement dans des règles alimentaires, des nourritures prohibées, des périodes de jeûne etc. et dans des coutumes religieuses vestimentaires, quasiment absentes avec le christianisme. Or cette visibilité sociale dérange un certain nombre de citoyens, d’autant plus que la religion est l’islam.

 

De nombreux français réduisent la religion à la liberté de conscience et s’imaginent, encouragés en cela par les discours médiatiques, que la religion doit être un phénomène privé. Or la religion est par nature publique. Depuis la loi de 1905, l’Église catholique n’est plus de droit public mais de droit privé au même titre que les partis politiques, les syndicats ou les associations mais elle se manifeste dans la sphère publique et participe comme les autres organisations sociales au débat démocratique. Au moment de loi dite du « mariage pour tous » un certain nombre de citoyens ne concevaient pas que des catholiques puissent manifester publiquement leur désaccord.

 

Le défi est double. La République doit apprendre à vivre avec cette pluralité religieuse. A contrario, les religions en général et l’islam en particulier, doivent apprendre à vivre dans des régimes démocratiques, dans lesquelles la religion n’est pas une évidence et ne s’impose pas à tous.

 

            Le communautarisme

 

Le communautarisme est souvent montré du doigt. Il se présente comme une tentation de repli de groupes religieux sur une culture native, réelle ou fantasmée. Il est souvent dénoncé, à juste titre pourrait-on dire, si on entend par là la fait que des groupes culturels ou religieux se retrouvent entre eux dans une sorte d’endogamie culturelle. Toutefois, on doit faire preuve de prudence et user de ce terme avec circonspection. Il me semble qu’il y a communautarisme quand il y a refus de participer à la vie et au destin de la communauté nationale mais qu’on ne peut accuser des groupes de communautarisme quand les manifestations d’appartenance culturelles ne contreviennent pas aux valeurs et aux règles de la République.

 

L’intégration

 

On oppose au communautarisme l’intégration. Mais ce concept lui-même mérite aussi quelques distances critiques. Que veut dire intégration ? Et intégration à quoi ? S’il s’agit d’accepter les lois qui gèrent le pays, la question ne supporte aucune discussion. Mais si par intégration, on entend l’uniformisation, chacun est en droit de la refuser. Chacun a le droit de manger ce qu’il veut, de s’habiller comme il l’entend et de prendre les loisirs qu’il souhaite et cela en vertu d’un droit humain fondamental qui est la liberté et la liberté d’expression. Il peut même y avoir des volontés d’intégration qui soient destructrices. Ce témoignage d’un djihadiste doit être pris avec prudence et surtout pas comme une justification mais il fait comprendre aussi comment des individus peuvent être déstabilisés :

« J’ai arrêté mes études. Mais c’est un choix, un suicide volontaire. J’ai été un élève plutôt brillant mais lorsque j’ai compris que le mode de vie que me proposait le système social français ou européen ou occidental cherchait à me déposséder de mon identité musulmane, de me désintégrer pour me faire adhérer aux valeurs dites nouvelles, j’ai senti que j’étais en danger dans ma personnalité [5]».

 

De fait la question se pose. De quelle intégration s’agit-il ? Chacun doit distinguer entre ses propres réactions viscérales et apprendre à vivre avec la désormais inévitable diversité du peuple français. Quelqu’un peut ne pas aimer le fait que des femmes portent le voile dans la rue, sa réaction est parfaitement légitime mais il ne peut vouloir l’interdire. Parfois on appelle intégration ce qui relève plutôt d’une volonté d’assimilation. Certains partis osent le mot.

Claire Ly, qui est une immigrée du Cambodge, internée dans les camps de Pol-pot, convertie à la foi chrétienne, substitue au concept d’intégration celui d’adoption. Cette notion a l’avantage de montrer la réciprocité et de l’inscrire dans une sorte d’apprivoisement mutuel dans la durée. On ne peut pas demander à quelqu’un d’adopter la France sans qu’en retour il soit adopté.

 

La laïcité

 

Face à ce défi la République dispose du principe de laïcité. Elle l’affirme dans sa constitution de 1958. « La République est laïque. » La laïcité est un principe juridique issu de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Cette loi a été durement acquise contre l’hégémonie de l’Église de France et à l’encontre des courants antireligieux ou gallicans qui entendaient en faire une loi de combat contre l’Église et d’achèvement de la déchristianisation. Cette loi fut en fait une loi d’apaisement que l’on doit à deux hommes d’exception que furent Aristide Briand et Jean Jaurès.

Elle instaure une séparation stricte entre l’État et les Églises : « l’État ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Mais elle est aussi une loi qui veille à ce que non seulement personne ne soit inquiété pour ses croyances, sa religion ou ses opinions mais encore que chacun puisse pratiquer la religion de son choix. A tel point que l’État subventionne des aumôniers dans les lycées, les hôpitaux et les prisons pour que chacun puisse vivre sa religion.

 

De tous temps la laïcité a été traversée de courants qui l’interprétèrent différemment. De nos jours, face à l’islam, certains courants anticléricaux ont même repris un regain de vitalité et trouvent la médiatisation dont ils ont besoin comme on le voit avec Michel Onfray par exemple. D’autres courants ont vu le jour. La laïcité qui était traditionnellement une idée de gauche a migré à droite, d’abord reprise par la droite républicaine qui pensait que désormais la laïcité n’inquiétait plus les catholiques de France et qu’elle pouvait être un bon argument électoral. La loi Stasi du 15 mars 2004, initié par François Barouin, en est un fruit. La droite républicaine n’avait pas imaginé que cette idée lui serait subtilisée par l’extrême droite. Les adeptes des religions en général et un nombre conséquent de démocrates demandent une laïcité ouverte. Ces conceptions différentes de la laïcité s’affrontent dans le champ social comme on l’a vu ces derniers jours entre le premier ministre Manuel Valls et Jean Louis Bianco, proche du président et responsable de l’Observatoire sur la laïcité, dans l’esprit de la loi de 1905. Un des problèmes majeurs est l’instrumentalisation politique de la laïcité par les partis politiques. Si la laïcité devient la religion civile de la société, alors le principe juridique qui garantit la vie en commun perd son efficacité. On comprend que les adeptes des religions prennent des distances avec ce qui deviendrait alors la religion civile de la République, comme l’a malencontreusement dit récemment un ministre.

 

Un des risques encourus est une laïcisation de la société, avec une volonté d’éradiquer les religions et toute manifestation religieuse de l’espace public. Ce serait contraire à la loi de 1905. Le cardinal Ricard a alerté sur ce point dans une conférence importante donnée à Rome : « L’État est laïc la société non ! » Entendons par là que dans la laïcité, l’État est neutre mais non la société. La neutralité des agents de l’État ne peut s’étendre à tous[6]. Les religions ont leur place dans l’espace public et dans le débat démocratique.

 

 

Conclusion de cette première partie :

 

Face à tout cela une question plus fondamentale se pose. Pourquoi la différence dérange-t-elle à ce point ? L’histoire européenne nous prédispose pas à une considération positive de l’altérité depuis les grecs qui qualifiaient les autres de barbares, les chrétiens et leur rejet des juifs, les indiens du nouveau monde dont on se demandaient s’ils avaient une âme, l’esclavage des noirs aux Antilles, les indigènes des colonies citoyens de seconde zone et jusqu’à la relation homme femme avec laquelle on en a pas fini, ni dans la société ni dans l’Église.

 

La révélation chrétienne nous fournit cependant des éléments de réflexion. Le mythe de Babel nous a appris le danger de l’uniformisation, d’une trop grande volonté d’unité, du refus des différences, de la volonté d’intégration. Il y a mieux à faire entre nous quand le récit de Pentecôte, sous la symbolique des langues de feu fait valoir l’unicité de chacun comme expression différenciée d’une unité originelle. Le même récit dit de manière fort imagée que lorsque chacun parle sa langue, il peut être entendu de tous. Le pape Jean-Paul II dans un célèbre discours de son pontificat a développé l’idée que l’unité est le fondement[7]. Entre deux êtres humains la différence n’est presque rien en rapport avec ce qu’ils ont en commun. Christian de Chergé a montré comment la différence est simplement une manière de décliner cette unité foncière.

 

 

  • Le choix et l’engagement de l’Église catholique

                                                                                                                 

 

Ceci me conduit à la deuxième partie de cet exposé. Je voudrais rappeler l’engagement de l’Église afin que nous puissions dans un troisième temps situer la vie des établissements dans cet engagement. Au concile Vatican II l’Église s’est solennellement engagée dans le dialogue entre les religions. Mais ce choix ne revèle vraiment sa pertinence que si nous l’inscrivons dans l’histoire récente. Le dialogue interreligieux a son origine dans le drame de la Shoah.

 

La shoah

 

La shoah est l’événement décisif du XXe siècle. Il reste pour une bonne part incompréhensible. Il marque une rupture décisive de civilisation. Il est le coup de grâce porté à la chrétienté, laquelle a largement participé à ce drame par des siècles d’antijudaïsme qui ont anesthésié les consciences. Pendant la guerre, la hiérarchie catholique fut largement pétainiste et son assourdissant silence lors du décret du statut des juifs[8] augurait du silence complice d’une grande majorité d’entre eux[9]. A la libération le très catholique de Gaulle a imposé le départ du nonce, et demandé le départ de 25 évêques que le nouveau nonce, le philosémite Roncalli, futur Jean XXIII et fin diplomate, parviendra à ramener ultimement à trois. La trahison de l’Église de France, et pire encore de l’Église d’Allemagne[10], ne doit pas faire oublier la réaction d’autant plus méritoire et l’entrée en résistance de chrétiens, sans le soutien de leur hiérarchie et parfois contre elle.

« La Shoah est née dans la décomposition de la chrétienté dans l’apostasie d’une Europe qui fut chrétienne » écrit Jean Dujardin[11] et a achevé la fin de la chrétienté. « L’apostasie des païens baptisés est le facteur religieux le plus significatif de la crise actuelle du christianisme [12]», écrit Clemens Tomas, l’auteur d’un essai de théologie chrétienne du judaïsme. L’antisémitisme a provoqué « une érosion des fondements chrétiens », un « écroulement de la conscience historique », un complexe païen et anti-juif, une hérésie docétiste, typique de la pensée grecque [13]».

 

            Nostra Aetate

 

Lorsque le concile Vatican II s’est ouvert le pape Roncalli a demandé qu’on envoie un message amical aux juifs. Déjà quelques chrétiens et quelques juifs s’étaient retrouvés au lendemain de la guerre pour s’interroger sur la responsabilité des chrétiens à Seelisberg[14], avaient dressé une série de points d’attention pour ne pas retomber dans « l’enseignement du mépris[15] », avaient fondé les amitiés judéo-chrétiennes[16] etc. De là sont nés la réflexion et la déclaration Nostra Aetate. Elle marque la conversion de l’Église dans son rapport au judaïsme, la reconnaissance par l’Église qu’elle est juive en ses fondements et l’ouverture à une relation positive avec les autres religions. Il n’a pas fallu moins de trois ans pour que les pères conciliaires se convertissent à ce nouveau regard.

 

En se positionnant ainsi, pour la première fois dans son histoire, l’Église inaugurait une nouvelle relation avec le monde. Désormais, elle ne se pense plus seule face aux autres religions mais elle se pense en relation avec elles dans un rapport sacramentel. Elle se reconnaît la mission non pas de convertir tout le monde à la religion chrétienne mais d’être dans le monde un signe d’unité, un signe du Royaume de Dieu. Elle ne s’identifie plus au Royaume de Dieu, dont elle est « germe signe et instrument ». Elle ne se pense plus comme étant à elle seule le peuple de Dieu mais elle le pense avec les juifs, le peuple élu, les musulmans « qui adorent avec nous le Dieu unique et miséricordieux [17]», avec les autres religions du monde et avec les hommes de bonne volonté. Beaucoup aujourd’hui encore n’ont pas pris la mesure de cette révolution copernicienne, de cette conversion de l’Église. Bien des discours et des comportements pastoraux demeurent anté conciliaires.

 

            Jean Paul II et Assise

 

Le pape Jean Paul II a posé de nombreux signes symboliques pour faire comprendre cette relation au monde et aux autres religions. Il a signifié une autre relation avec les juifs, se rendant à la synagogue de Rome, désignant les juifs comme « nos frères ainés » et parachevant tout cela au cours du voyage à Jérusalem en l’an 2000, en particulier lors de sa prière devant le mur occidental. Il s’était rendu au Maroc en août 1985 et a prononcé un discours qui constitue comme la charte des relations avec les musulmans. Enfin et surtout il a invité toutes les religions du monde à la rencontre d’Assise le 27 octobre 1986 pour une journée de prière et de jeûne pour la paix. Il a qualifié lui-même cette rencontre de « leçon de choses », de signe visible de l’engagement du concile. L’Église invite les religions du monde à vivre ensemble « leur vocation commune » d’ouverture de l’humanité à la transcendance.

 

            La liberté religieuse

 

Cet engagement de l’Église trouve son corollaire dans le décret conciliaire sur la liberté religieuse, Dignitatis humanis. Après avoir pendant longtemps rejeté cette idée, l’Église a reconnu en elle un droit humain. Le débat s’est ouvert alors pour savoir s’il s’agissait d’un droit positif nécessaire pour le vivre ensemble ou bien un droit fondamental lié à la nature même de l’homme. Ce fut ce point de vue qui s’est imposé. Le concile a affirmé que liberté religieuse est un droit humain fondamental et inaliénable qui a sa source dans la nature même de l’homme et dans sa dignité humaine et qui est nécessaire pour la recherche de la vérité. Depuis lors l’Église ne cesse de défendre ce droit et de le réclamer pour elle et pour les autres, croyants ou non-croyants.

 

 

            L’Eglise de France face à la laïcité et aux valeurs de la République

 

Pour l’Église de France, la laïcité est une des formes possibles de la liberté religieuse. La laïcité n’est pas une valeur comme on l’entend dire souvent, sauf à entendre par valeur non une valeur éthique mais une valeur sociale, ce que les sociologues appellent l’ethos. La laïcité n’a pas son fondement en elle-même. La liberté religieuse donne à la laïcité son fondement, son sens, sa visée et ses critères dévaluation. La liberté religieuse et la liberté d’expression religieuse et irreligieuse lui confèrent sa légitimité. Ultimement d’ailleurs en cas de conflit, la cour européenne des droits de l’homme se prononce en fonction de la liberté religieuse qui figure dans la Constitution européenne.

Aussi l’Église catholique qui a combattu dans sa grande majorité la loi de 1905 a appris au cours des décennies, à la faveur d’une application conciliante de cette loi, à vivre dans ce régime. La séparation lui donne une liberté qu’elle ne serait plus disposée à perdre par des formes concordataires, tant et si bien que les évêques dans leur Lettre aux catholiques de France ont parlé du « caractère positif de la laïcité ». Les papes eux-mêmes y avaient souscrit moyennant le fait que la laïcité ne soit pas antireligieuse.

 

            Les valeurs de la République

 

Les valeurs de la République ne posent pas vraiment de problèmes ni à l’Eglise ni à l’enseignement catholique[18]. Jean-Pierre Chevènement avait dit en son temps : « Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellenisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[19] »

 

Bernard Cazeneuve l’a exprimé courageusement dernièrement à Strasbourg : « L’histoire politique ne doit cependant pas nous dissimuler  la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique…

…Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich BONHOEFFER ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie.

De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ?

Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?[20].

Si la laïcité et les valeurs de la République ne nous posent pas de problèmes particuliers, il convient cependant de les relire selon le « caractère propre » de l’enseignement catholique, à savoir aller jusqu’à son fondement dans l’anthropologie chrétienne. La laïcité est l’expression juridique de la liberté religieuse qui est un droit humain fondamental et qui elle-même se fonde dans la dignité de la personne humaine qui doit être libre pour chercher la vérité, comme l’a dit le concile Vatican II dans le décret sur la liberté religieuse[21]. De plus la laïcité, qui n’est pas la neutralité, doit aussi être vécue au sein des établissements comme une éducation à l’altérité.

 

  • Vivre la pluralité dans l’Éducation au sein des établissements catholiques

 

 

Rappelons d’abord que les établissements catholiques sont des sujets ecclésiaux comme le dit le texte sur l’École catholique au seuil du troisième millénaire. Ils sont donc des ecclesiola, comme le disait saint Bernard de chaque monastère. Chaque établissement est une ecclesiola. Les engagements solennels que l’Église a pris au moment du concile et quelle n’a eu de cesse de mettre en oeuvre au long de ces années, sont particulièrement vécus dans les établissements scolaires qui accueillent en leur sein une diversité culturelle et religieuse.

 

Mais nous devons situer la mission propre des établissements catholiques dans la mission de l’Église. En ce domaine, bien des confusions subsistent. Contrairement à une idée répandue, la mission ne consiste pas en la croissance de l’Église et sa forme essentielle n’est pas l’annonce. La mission de l’Église est à replacer dans la mission de Dieu qui consiste dans un dessein d’unité du genre humain avec Dieu et des hommes entre eux.

 

La mission de l’Église

 

L’annonce ne définit pas la mission de l’Église. Elle n’est qu’un moment particulier de la mission. Elle relève de la fonction prophétique, une de ses trois grandes fonctions : prophétique, royale et sacerdotale. Chacun occupe une place particulière dans la mission et participe plus ou moins à telle ou telle fonction. Ainsi les moines assurent dans le monde un service de prière, ils vivent plutôt la fonction sacerdotale. Le charisme de saint Vincent de Paul n’est-il pas le soin de toute forme de pauvreté ? Cela relève plutôt de la fonction royale ! Le pape François est entrain de rétablir l’équilibre de la mission en rappelant que les pauvres sont premiers et donc en réinvestissant plus vigoureusement la fonction royale.

 

L’enseignement catholique ne relève pas tant de la fonction prophétique que de la fonction royale. En effet sa finalité est l’éducation. Le but est donc « la promotion de la personne humaine ». Parmi les raisons avancées par les évêques il y a une vingtaine d’années pour conserver l’enseignement catholique, il n’y avait pas le prosélytisme mais le souci des pauvres.

 

Aussi les conséquences ne se font pas attendre ! La pastorale d’un établissement est son projet éducatif. L’École n’a pas d’autre but que l’éducation ! Et on ne doit pas se laisser perturber par certaines injonctions. Les textes officiels de l’Église sont tout à fait clairs : « le but est la promotion de chacun dans toutes ses dimensions ». Aussi nous devons éviter des confusions néfastes. La pastorale de l’École n’est pas l’animation pastorale. La pastorale de l’École n’est pas la catéchèse, les célébrations ou la première annonce. Toutes ces activités au demeurant très utiles et nécessaires, ne sont que l’animation pastorale. La pastorale de l’École est la totalité du projet éducatif et sa mise en oeuvre. Toute la vie de l’établissement est pastorale. La pastorale de l’établissement s’évalue à la manière dont l’Évangile est vécue ou non dans l’établissement et particulièrement à la manière dont tout élève est accueilli, considéré et peut grandir dans toutes les dimensions de son humanité. La pastorale d’un établissement s’évalue à sa qualité éducative évangélique puisque telle est sa mission ecclésiale. Elle s’évalue aussi à la manière dont chaque personne, quelle que soit sa place dans l’organigramme, est considérée.

Tout cela n’est pas toujours bien compris parce que l’on s’imagine à tort que la mission de l’Église consiste essentiellement à faire vivre et grandir l’Église, attitude que le pape dénonce en parlant d’Église auto référente. L’Église n’est qu’une humble servante qui s’efface devant un dessein d’amour beaucoup plus vaste que la réussite humaine de l’Église et qui est l’avènement du Royaume de Dieu. L’Église n’est pas le Royaume de Dieu, dont elle est « germe, signe et instrument [22]». Comme Marie, elle en est l’humble servante qui n’attire pas l’attention sur elle.

 

 

La mission pastorale du chef d’établissement n’est pas une partie de sa mission qui ferait nombre avec sa responsabilité financière, administrative ou autre. Elle est Sa mission dans laquelle les autres tâches prennent leur sens et sont évaluées[23]. Aussi la lettre de mission par laquelle il reçoit sa responsabilité pastorale de l’évêque et de son presbyterium responsables collégialement de la pastorale, porte de fait sur l’ensemble de sa mission qu’il est appelée à vivre de manière pastorale, c’est-à-dire à la manière d’un pasteur qui veille sur chacun, qui connaît chacun par son nom[24] etc. Son obsession est le bien des personnes et la croissance de chacun.

 

La pastorale dans un établissement est l’ensemble de la vie de l’établissement qui permet ou ne permet pas le développement des personnes, qui permet pour des établissements vincentiens que des garçons et des filles issues de populations moins favorisées accèdent à des niveaux de culture et de croissance. Quand j’entends dire sur Marseille, j’ai orienté des élèves vers un établissement vincentien parce que je sais que là ils seront suivis et qu’ils réussiront ! Quand j’entends dire après que c’est ainsi que cela se passe et que ces jeunes viennent faire voir leur bulletin avec fierté à leur ancien chef d’établissement je me réjouis et je rends grâce à Dieu car je vois dans les faits que le charisme fonctionne ! L’Évangile est vécu !

 

Nous devons aujourd’hui avoir une grande vigilance car les modèles économiques inspirées par l’idéologie libérale inspirent et aspirent parfois nos fonctionnements, nos raisonnements, nos comportements vers des attitudes très à la mode mais très éloignés de l’Évangile. L’Évangile est notre ultime repère ! Et pas des vagues valeurs évangéliques qui habituellement ne sont pas évangéliques du tout !

 

Le chef d’établissement a reçu cette mission qu’il porte avec son APS avec qui il s’interroge régulièrement sur la vie de l’établissement. Il ne peut déléguer cette responsabilité à personne. Toutes ses autres responsabilités sont à relire à l’intérieur de cette unique responsabilité. Elle ne fait pas nombre avec les responsabilités administratives, financières ou autres, y compris d’animation pastorale. Elle les englobe et les évalue. Je ne fais que citer le statut qui est d’une grande profondeur théologique et encore peu compris !

 

 

L’apprentissage de l’altérité dans la mission de l’École

 

C’est dans cette éducation qu’il faut replacer les apprentissages de l’altérité. Ils sont divers. Notre but n’est pas de former des citoyens ! Notre but est de former des hommes et des femmes aptes au dialogue et à vivre la pluralité, sous toutes ses formes. Au moment de la Révolution française pour développer les acquis de la Révolution Robespierre voulait former des révolutionnaires. Condorcet qui poursuivait aussi ce but faisait le choix de former non des révolutionnaires mais des hommes et des femmes à l’esprit critique. Il pensait que c’était le seul moyen de prolonger la révolution. Son point de vue finit par l’emporter. Selon le conseil de Paul Ricoeur, dans cette époque ou « le moi est incertain », nous devons former des hommes et des femmes qui n’absolutisent pas ce qu’ils sont, tout en ayant assez de confiance en eux pour faire valoir leur point de vue. Des hommes et des femmes qui seraient plus aptes que leurs ainés à être ouverts aux diverses formes de la diversité.

 

La diversité des sexes.

 

La première d’entre elles est la diversité des sexes. Il fut un temps où les écoles étaient de garçons ou de filles. Désormais elles sont mixtes. Mais il ne suffit pas de mettre ensemble des garçons et des filles pour qu’il y ait mixité ! La différence des sexes est la différence humaine fondamentale, matricielle que l’on apprend à vivre toute sa vie et à travers laquelle on advient, non sans traverser des crises et quelque soit son état de vie, à son humanité. Quand Dieu crée dans le livre de la Genèse, il crée mâle et femme. Ils deviennent hommes et femmes lorsqu’ils se rencontrent et se parlent[25]. Il y a là un symbole. L’École est au service de ces premiers apprentissages. Elle veille à ne pas reproduire des discriminations. Comment on enseigne l’histoire mixte, le français etc. Le débat sur le genre est faussé par ceux qui pensent que l’on choisit son sexe et tout autant par ceux qui pensent que les rôles sociaux sont déterminés par des assignations de sexe. Au-delà des idéologies, la question reste posée de l’avènement de cet ordre nouveau des relations inauguré par Jésus et dont parlait saint Paul en s’écriant : « il n’y a plus ni homme ni femme ! »

 

La diversité religieuse et l’enseignement du fait religieux.

 

La diversité religieuse est un des apprentissages que permet l’École. Cet apprentissage se fait de diverses manières mais déjà par l’enseignement du fait religieux dans les disciplines et parfois aussi dans des cours de culture religieuse. Il permet de sortir de l’ignorance, donne accès au patrimoine, éveille au langage symbolique et contribue à la compréhension du monde dans sa complexité, comme le rappelle le recteur Joutard. La diplomatie française elle-même réagit parfois avec retard ou fait preuve d’incompréhension devant certaines situations parce que la question religieuse est trop absente de l’intelligence du monde. Le ministre des affaires étrangères, monsieur Fabius le reconnaissait dernièrement dans un colloque sur religion et politique qu’il avait voulu à Sciences po Paris.  D’autres formes d’apprentissages de l’altérité se vivent au jour le jour dans la vie de l’établissement, et parfois jusque dans des échanges sur la foi.

 

En ce moment en discutant avec des chefs d’établissement des quartiers nord de Marseille mais pas uniquement avec eux, je me demande s’il ne serait pas utile que nous dispensions de véritables cours sur les religions. Bon nombre de musulmans sont dans une indigence telle par rapport à la connaissance de leur religion qu’elle les rend vulnérables à des idéologies dévastatrices et qui ne leur permettront jamais de devenir d’authentiques musulmans. Or j’ai envie que ce soit de bons musulmans ! L’Église, par son ministère universel se sent une certaine responsabilité de la foi des autres. D’une certaine manière, l’Église se sent responsable de la foi de petits musulmans.

 

Cet enseignement du fait religieux est freiné par l’ignorance des enseignants. Nous avons créé un DU sur l’enseignement du FR qui en est à sa quatrième promotion et nous pouvons dire aujourd’hui que c’est d’un immense profit pour les enseignants. Nous pensions leur donner des éléments de connaissance, nous découvrons qu’ils en sont humainement profondément transformés.

 

Le dialogue interreligieux

 

L’école est un lieu d’apprentissage du dialogue interreligieux adapté à l’âge et au niveau scolaire. N’entendons pas par dialogue de grandes discussions théologiques ! Il s’agit plutôt de faire l’expérience de la diversité des manières et croire et de l’acceptation de l’autre. Nous devons à tout prix éviter tout ce qui laisserait croire que tout le monde est pareil. Au contraire, nous devons permettre à chacun de dire sa foi et autant que possible de l’accompagner.

La messe pour tous est à éviter par respect de la foi des autres croyants et par respect de la messe. Je rappelle que dans l’Antiquité chrétienne, il était même interdit aux chrétiens de raconter même aux catéchumènes ce qui se passait pendant la célébration de l’eucharistie !

Nous balbutions encore mais ici ou là des expériences intéressantes voient le jour à travers des célébrations interreligieuses par exemple. L’autre jour avec des APS nous nous interrogions sur les initiatives communes possibles l’année de la Miséricorde puisque nous avons une foi commune en un Dieu miséricordieux et qui nous appelle à faire miséricorde[26].

 

La place des faibles

 

La diversité est aussi la diversité des aptitudes. J’ai vécu une expérience magnifique avec les gens de L’Arche de Jean Vanier qui étaient venus me solliciter pour une session puis finalement pour trois sessions nationales. En me mettant à leur écoute, ils m’ont fait comprendre la richesse de leur expérience avec des personnes handicapées mentales. Leur rencontre avec eux les ouvrait à ce mystère incroyable de la fragilité. Des personnes avec un handicap peuvent avoir une humanité extraordinaire et ceux qui sont en charge du soin peuvent en être profondément transformés. C’est comme si les personnes avec un handicap les autorisaient à avoir aussi leur propre faiblesse ou leur fragilité humaine. Dans un monde qui ne supporte pas la mort, ni la maladie, ni le handicap, ni l’échec il y a là vraiment une bonne nouvelle[27].

L’année de la Miséricorde nous invite à reconsidérer les fragilités des personnes. L’anthropologie chrétienne n’est pas l’anthropologie libérale. Comme le dit l’apôtre Paul : ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, ce qui est petit, méprisé de tous. »

Pour vivre la rencontre de l’autre, il est nécessaire de ne pas être suffisant. Les personnes plus faibles nous apprennent autant que les autres et parfois plus que d’autres ce que c’est que d’être un homme ou une femme. Cela ne tient ni à la beauté physique, ni aux capacités intellectuelles, ni à la situation sociale mais à la capacité à être vraiment humain.

La place des pauvretés dans les établissements scolaires est le véritable critère d’excellence d’un établissement. Elle oblige à l’innovation pédagogique. Elle humanise le parcours scolaire. Elle oblige à reconsidérer autrement l’échec etc.

 

L’éducation à l’altérité.

 

Un des enjeux majeurs pour un être humain est son aptitude plus ou moins grande à vivre de l’altérité. Un être humain montre les limites de son processus d’humanisation aux limites de sa capacité à vivre cette altérité aux différents niveaux : d’abord hommes et femmes, inter génération, culturel, religieux. L’homme macho ou la femme castratrice, l’antisémite ou l’islamophobe, celui qui refuse son âge ou celui qui dénigre la jeunesse, toutes ces dérives montrent les difficultés d’un être humain par rapport à lui-même.

 

L’ouverture à l’altérité n’est pas spontanée. Elle est le fruit d’une conversion. On en a un remarquable exemple dans la relation de Pierre et de Corneille dans les actes des apôtres. Ce pauvre apôtre Pierre est complètement enfermé dans sa culture juive et dans sa religion. Il fait sa prière sur sa terrasse et explique au bon Dieu ce qu’on a le droit de manger ou pas ! Ridicule ! Il faudra que l’Esprit saint le fasse descendre de sa terrasse, lui fasse prendre la route et répondre aux appels de ceux qui sont venus le chercher pour finalement se rendre chez Corneille le craignant-Dieu. Et là, il vont faire ensemble un expérience de Dieu qui va transformer la vie de Pierre !

 

La promesse de la rencontre

 

La rencontre est porteuse d’une promesse pour celui qui s’y risque. On ne devient jamais soi-même sans l’autre. On advient à son identité d’homme ou de femme par des femmes ou par des hommes, à son identité de croyants de plus en plus par la médiation d’autres croyants.

La rencontre de l’autre est porteuse d’une fécondité inattendue et toujours surprenante qui nous amène plus loin que la seule efficacité personnelle. Il n’est pas très difficile d’être efficace si on est un peu organisé. Il est humainement plus riche mais aussi plus délicat d’entrer dans la fécondité car elle suppose pour une part de passer par l’autre et de risquer sa confiance. On reconnaît là les grands responsables ! Un homme ou une femme qui se risque dans la relation avec l’autre, dans la conjugalité ou dans d’autres formes de la relation hommes/femmes, dans la différence religieuse ou dans la rencontre de la fragilité du handicap ou de certaines formes de pauvreté n’en ressort pas indemne mais il en reçoit une humanité renouvelée.

 

Marie n’a pas échappé à cette expérience fondatrice. Marie a reçu l’annonce de sa maternité mais elle ne réalise pas vraiment ce qu’il lui arrive. Il faut qu’elle rencontre Élisabeth et que celle-ci lui dise : « tu es bénie « – car c’est pas l’ange qui l’a dit mais Élisabeth – pour qu’elle réalise vraiment et qu’elle dise son bonheur. Comme le dit Christian de Chergé, « Élisabeth a libéré le Magnificat de Marie ». Il en faut des Élisabeth dans nos vies pour libérer ce que nous sommes et ce que nous portons ! Cela fait partie du mystère de la rencontre par lequel un être humain s’avance vers sa pleine stature. De cela modestement nous sommes les initiateurs dans les formes particulières de l’École.

 

Parmi les joies les plus profondes et les plus durables se trouve la joie de la rencontre. Cette joie explose dans le Magnificat de Marie. La joie d’un homme et d’une femme qui se reconnaissent. La joie de se retrouver dans nos différences avec tel ou tel ami musulman et de pouvoir partager le plus intime de la foi. Chacun expérimente alors, dans quelques moments de sa vie, la Visitation. Mais d’où vient cette joie que nous éprouvons ? Comment ne pas y reconnaître la présence de Celui qui depuis le début, dans le clair-obscur de la vie, accompagne notre marche avec tel ou tel compagnon d’Emmaüs.

 

 

Conclusion

 

 

Il est temps de conclure ! Le défi actuel de la diversité n’est pas gagné. Il est parasité par la politique, y compris par les échéances électorales proches. Mais je crois que Dieu veut écrire avec les hommes une nouvelle page de l’histoire de l’humanité. Son dessein a été révélé aux hommes. Il veut convoquer à sa table tous les hommes. Accepterons-nous l’invitation ? Inventerons-nous une nouvelle vie ensemble ?

 

Honnêtement je ne le crois pas. Je ne crois pas qu’on puisse inventer un vivre ensemble si quelques-uns d’entre nous, d’entre les croyants ne vivent pas le dialogue en allant jusqu’à offrir l’hospitalité à la foi de l’autre. Il faudra que des chrétiens et d’autres croyants acceptent de se donner l’hospitalité réciproquement, jusque dans la prière les uns avec les autres et les partages de la foi.

Les moines de Tibhirine et quelques autres sont pour moi des témoins sur la route, des signes des temps, des prophètes envoyés par Dieu. Ils s’étaient définis comme des « priants parmi d’autres priants ». Voilà un projet de vie pour des chrétiens où s’invente l’avenir de Dieu : « être des priants parmi d’autres priants ». être des croyants en dialogue constant avec les autres croyants et vivre le dialogue du quotidien sur l’horizon du dialogue mystique.

 

 

 

 

[1] Charles Péguy, « les cahiers de la quinzaine, Œuvres complètes, Gallimard.

[2] Léon Bloy, Le salut par les juifs.

[3] le premier Statut des Juifs du 3 octobre 1940, préparé par Raphaël Alibert, interdit aux Juifs français d’exercer un certain nombre de professions : fonctionnaire, enseignant, journaliste, dirigeant de certaines entreprises, etc.

[4] Les Cahiers du témoignage chrétien ; De Lubac, Lettre à mes supérieurs. Ou encore Yves de Montcheuil, Chaillet etc.

[5] Revue Esprit, n° 421, janvier 2016, p. 51.

[6] Question posée par la crèche baby-loup.

[7] Jean Paul II, « Discours aux cardinaux et aux membres de la curie du 22 décembre 1986 ».

[8] Le premier statut des juifs, octobre 1940.

[9] Le 30 septembre 1997 les évêques français ont reconnu leurs torts dans un acte de repentance lu à Drancy par olivier de Berranger. «  Trop de pasteurs de l’Église ont par leur silence offensé l’Église elle-même et sa mission. Aujourd’hui nous confessons que ce silence fut une faute…  »

[10] Quelques chrétiens allemands, peu nombreux, entrèrent en résistance, dont Dietrich Bonhoeffer.

[11] Jean Dujardin,

[12] Clémens Tomas, p. 218.

[13] ClémensTomas, p. 226.

[14] Pour lutter contre de fausses interprétations de l’Évangile qui pourraient encourager le mépris ou la haine du peuple juif, une conférence de 60 participants catholiques, protestants et juifs, s’est tenue à Seelisberg (Suisse) en 1947 et a adopté les dix points comme guide de la prédication et de l’enseignement chrétien (cf. Vatican II, Les relations de l’Église avec les religions non-chrétiennes, Cerf, « Unam Sanctam » n° 61, 1966, p. 310-311).

[15] Jules Isaac, L’enseignement du mépris,

[16] Les Amitiés judéo-chrétiennes sont nées en 1948.

[17] Lumen Gentium n° 16.

[18] La question serait plus délicate avec la morale laïque. Cette notion reprise par Peillon a été à nouveau abandonnée par la nouvelle ministre de l’éducation nationale.

[19] Jean Pierre Chevènement La laïcité positive fait partie du message de l’Europe allocution prononcée à Strasbourg le 23 novembre 1997.

[20] Bernard Cazeneuve, Strasbourg, décembre 2015.

[21] Dignitatis humanis.

[22] Redemptoris missio

[23] Statut, art. 145. Avec la responsabilité pastorale que lui confère la lettre de mission, le chef d’établissement a la charge éducative, pédagogique, administrative et matérielle de l’établissement.

[24] Jean 10.

[25] Marie Balmary, La divine origine

[26] Pape François, Miséricordiae vultus, n° 23.

[27] Christian Salenson, Bouleversantes fragilités, Nouvelle Cité, 2015.

Christian Salenson, La responsabilité politique du chef d’établissement, Septembre 2016

Rentrée des Chefs d’établissement

DDEC Marseille

19-20 septembre 2016

 

 

 

 

La responsabilité politique du chef d’établissement

 

 

                                                                                             Christian Salenson

                                                                                             ISTR-ICM Marseille.

 

 

 

Au moment où nous avons convenu avec Françoise Gaussens du sujet de cette intervention pour la session de rentrée des chefs d’établissement, nous ne savions pas que l’été serait endeuillé par les événements graves, en France et à l’étranger, mais tout particulièrement bien sûr les événements de Nice et l’assassinat de Jacques Hamel au cours de la célébration de l’eucharistie. Ce sujet – la responsabilité politique des chefs d’établissement – me paraît aujourd’hui avoir acquis une sorte de nécessité et d’actualité en ce qu’à la fois il épouse la situation présente et permet dans le même temps la distanciation nécessaire à tout véritable exercice de responsabilité. Il est en effet hors de question de ne voir la vie de la société qu’au travers de ce prisme déformant tout comme de ne pas le prendre en compte.

 

Disons aussi tout de suite que dans mon esprit, il est hors de question en parlant de responsabilité politique de vouloir rajouter de la responsabilité à une responsabilité de chef d’établissement déjà bien trop lourde, ni de nouveaux impératifs à des injonctions réglementaires que d’autres se chargeront de vous faire parvenir et encore moins de vouloir faire compenser par l’école les incuries d’une société livrée à une idéologie dont nous voyons les fruits amers. Je vous invite plutôt à prendre de la hauteur dans une responsabilité que vous exercez déjà. En effet en ayant la charge d’un établissement scolaire, vous êtes des hommes et des femmes en responsabilité politique. Qu’est-ce qui est plus politique que d’introduire une nouvelle génération dans le cours de l’histoire d’une société en lui permettant comme le dit si fortement Hanna Arendt à la fois de pouvoir s’y intégrer et en même temps la bousculer en apportant sa part de nouveauté[1]. Dans toutes les sociétés, ceux qui ont été en charge de l’inculturation des jeunes générations ont eu une responsabilité politique décisive pour la vie de la Cité. Ils furent toujours exposés à ce que la Cité se retourne contre ces passeurs en leur reprochant de ne pas remplir leur fonction, voire de pervertir la jeunesse. Il leur disait « il ne faut pas que parviennent au pouvoir ceux qui en sont amoureux. Dans ce cas nous n’aurons que la guerre des prétendants ». La traduction est de Alain Badiou[2]. Socrate en est mort. La responsabilité de chef d’établissement est une très belle responsabilité, un peu risquée il est vrai…

 

 

La responsabilité pastorale du chef d’établissement.

 

 

La responsabilité de chef d’établissement est essentiellement une responsabilité pastorale. La responsabilité pastorale englobe toutes les autres. Contrairement à ce que beaucoup pensent encore, la responsabilité pastorale n’est pas la responsabilité de l’animation pastorale.

Vous connaissez le débat qui a eu lieu, il y a quelques années. Certains évêques disaient qu’ils voulaient renforcer le caractère catholique des établissements en particulier en obligeant l’ensemble des élèves à des pratiques chrétiennes, mais ils faisaient courir le risque à l’enseignement catholique sous contrat de ne plus correspondre au service public. Certains ne voulaient pas que des laïcs aient la responsabilité pastorale de l’établissement eu égard au fait qu’ils étaient des laïcs. Ils affirmaient que cette responsabilité ne relève que de la responsabilité des prêtres. Mais ils réduisaient de facto la responsabilité pastorale à la responsabilité de l’animation pastorale : première annonce, catéchèse, célébration, sacramentalisation. Ainsi paradoxalement ils réduisaient la pastorale à une seule dimension de la mission. La rédaction du nouveau statut de l’enseignement catholique est venu largement clarifier la question. La responsabilité pastorale du chef d’établissement fut non seulement reconnue et affirmée mais elle fut précisée et renforcée. Dans le nouveau statut, elle englobe toutes les autres responsabilités. Je cite l’article : « Avec la responsabilité pastorale que lui confère la lettre de mission, le Chef d’établissement a la charge éducative, pédagogique, administrative et matérielle de l’établissement [3]». Comprenons bien ! D’une certaine manière, la responsabilité pastorale est votre seule responsabilité ! Toutes les responsabilités sont à vivre de manière pastorale. Pourquoi ? L’Ecole n’est pas une institution qui ferait un peu de catéchèse parce que rattachée à l’Eglise. Elle est l’Eglise en acte, un sujet ecclésial disait le pape Jean Paul II dans l’Eglise au seuil du troisième millénaire.

 

Permettez-moi de poursuivre la réflexion en ecclésiologie. Votre statut ecclésial comme chef d’établissement relève de la question des ministères dans l’Eglise. J’ai relu attentivement le statut à la lumière de ce qu’en disait Paul VI dans un texte sur les ministères, ministeria quaedam. On peut en conclure que votre responsabilité de chef d’établissement est un ministère. Certains évêques ou certains prêtres n’aimeraient pas que je vous dise cela, mais ils auraient de la peine à contredire cette réflexion. Dans l’Eglise, il existe différents types de ministères. Les ministères ordonnés relèvent du sacrement de l’ordre et comprennent l’épiscopat, le presbytérat et le diaconat. Ensuite viennent les ministères institués tels que le ministère de lecteur ou de catéchistes dans les églises d’Afrique. Ils sont peu développés en France mais j’ai un ami qui est lecteur. Il est spécialiste de la Bible. Il a un ministère à vie. Puis viennent les ministères confiés qui sont « pour un temps », qui sont confiés à des hommes ou à des femmes. Or tous ces ministères ont en commun d’être des ministères pastoraux. Ils participent tous à la fonction pastorale. Je crois qu’il est difficile de contester que la responsabilité de chef d’établissement est un ministère confié. J’en veux pour preuve la lettre de mission que vous recevez. La lettre de mission n’a pas pour objet uniquement l’animation pastorale (catéchèse, célébration etc. ) Elle a pour objet l’ensemble de votre responsabilité car tout est pastoral. Cela signifie que vous êtes exercez une responsabilité de pasteurs confiés par ceux qui ont reçu la charge pastorale, l’évêque et son presbyterium. Comme eux, vous êtes appelés à le vivre à la suite et à l’imitation de Jésus. Jésus est le bon pasteur en ce qu’il connaît chacun par son nom, qu’il va chercher la brebis perdue ou blessée et qu’il la porte sur ses épaules, parce qu’il ouvre des portes et fait sortir son troupeau vers de bonnes nourritures etc. On peut filer la métaphore dans le prolongement du chapitre 10 de saint Jean. Jésus est le pasteur de l’humanité et de toute humanité. Il n’est pas le pasteur simplement de ceux qui confessent leur foi en lui. Aussi l’évêque et les prêtres sont pasteurs de tous et pas uniquement de catholiques. Aussi l’école catholique est-elle ouverte à tous, comme le dit le statut, non pas seulement à cause du contrat qui lit l’enseignement catholique à l’Etat mais à cause même de la responsabilité de l’Eglise par rapport à la famille humaine. Le statut le dit très bien : « Conformément à la mission qui lui a été confiée par le Christ, elle (L’Eglise) s’adresse à tous les hommes et à tout homme, aussi par choix pastoral l’Ecole catholique est-elle ouverte à tous, sans aucune forme de discrimination [4]».

Cette responsabilité ne peut être déléguée à personne. Elle est unique. Personne d’autre n’a reçu de lettre de mission sauf l’APS et surtout pas le président d’OGEC ou le président de l’Association ou tout autre administratif. Cette lettre de mission dit votre responsabilité unique. Elle est le signe de l’appel pastoral que vous avez reçu et de la réponse que vous inventez.

 

Désormais et durant le temps où vous occuperez cette charge, votre vie spirituelle sera marquée par cette figure du Christ bon pasteur. Vous inventez au fil des jours, des situations, des rencontres des enfants, des jeunes, de votre équipe enseignante, du personnel des attitudes et des gestes qui disent cette bienveillance pastorale. Parfois vous êtes insatisfaits de telle parole que vous avez dite ou de telle attitude que vous avez eue. D’autres fois vous êtes mieux accordés à cet idéal. Chacun invente une vie spirituelle qui lui permet de se tenir en authentique pasteur quand il gère l’établissement, quand il veille à la qualité de la cantine, quand il se rend présent à l’un de ses enseignants touché par la maladie ou par un deuil dans sa famille. Il faut faire preuve d’imagination mais il est nécessaire de prendre un peu de temps pour nourrir cette intériorité et ne pas se laisser emporter par le tourbillon des affaires. Il est bon que vous preniez quelques minutes par jour pour lire le texte du jour et aussi que vous relisiez de temps en temps telle ou telle rencontre.

 

La lettre de mission est le signe de votre participation à la charge pastorale. Je crois d’ailleurs qu’il y aurait un travail à faire sur les lettres de mission pour qu’elles soient moins administratives ou une feuille de route. On gagnerait à ce qu’elles aient une tonalité plus évangélique qui donne le sens de la responsabilité et en confie l’autorité.

 

La responsabilité pastorale est une responsabilité politique

 

La responsabilité pastorale est une responsabilité politique. Cette formule peut surprendre au premier abord selon l’idée que l’on se fait aussi bien de la pastorale que de la politique. Nous devons préciser les termes et leur rapport.

 

La pastorale est l’ensemble du projet éducatif de l’établissement. Les mots nous trompent. Par facilité de langage, nous disons souvent la pastorale pour désigner des activités qui relèvent de l’animation pastorale. Mais le statut de l’enseignement catholique est très clair à ce sujet. Le projet éducatif est pastoral ou bien il ne l’est pas ! Le projet pastoral est le projet éducatif de l’établissement. Les projets d’établissement ne sont plus ou moins pastoraux et certains mériteraient une réécriture. Cela dépend de leur tonalité évangélique. Parfois on appelle certaines valeurs « des valeurs évangéliques » alors qu’elles n’en sont pas et ne sont souvent alors que des valeurs bourgeoises ripolinées d’une apparence d’Evangile. Il est intéressant de regarder les priorités éducatives. S’il s’agit de former au sens de l’effort, cela n’est pas sans intérêt mais ce n’est pas une valeur chrétienne, pas plus que le travail. On aura intérêt à ne pas confondre un audit d’entreprise et une visite de tutelle et à ne pas confier à un organisme de management l’écriture d’un projet d’établissement pour lequel il n’a pas la connaissance évangélique voulue, ni la connaissance du charisme de la congrégation, ni le savoir voulu sur le caractère propre.

 

Pourquoi la responsabilité politique est-elle pastorale ? Pour une raison simple mais trop souvent occultée. Parce que la mission de l’Eglise n’a pas pour but la croissance de l’Eglise ou son succès, contrairement à une idée très répandue, héritée du paradigme missionnaire de la période moderne et surtout coloniale. Le but de la mission est l’avènement du Royaume de Dieu qui ne se confond pas avec l’Eglise catholique. L’Eglise ne travaille pas pour elle mais pour la croissance du Royaume dans le monde. Le pape François dénonce cette pathologie de l’Eglise se se mettre toujours au centre. Il dénonce une Eglise autoréférente. Le dessein de Dieu, selon la révélation chrétienne, est l’avènement d’une humanité où tout homme soit respecté, ait les moyens de vivre et de grandir, où l’étranger et le réfugié ont leur place etc. Le jugement dernier est fourni dans le texte du jugement dernier de Matthieu 25. La fin du monde : on peut la penser comme l’événement apocalyptique de la fin mais aussi comme la finalité du monde. Le Christ dit aux élus « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire » etc. on peut poursuivre la liste : « j’étais ignorant et tu m’as enseigné… ». Les élus sont tout surpris : quand est ce que nous t’avons vue ayant faim ou soif, malade nu ou en prison ? Et la réponse tombe : chaque fois que vous l’avez fait à un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait ! Beaucoup de chefs d’établissement à la fin des temps seront très surpris quand ils s‘entendront dire tout le bien qu’ils ont fait sans même s’en rendre compte !

 

Ainsi donc la responsabilité pastorale de l’Eglise a pour but à la fois l’avènement des personnes à leur pleine humanité et l’avènement d’un monde selon le Royaume de Dieu. L’Ecole catholique s’inscrit dans ce dessein de Dieu.

 

Le chef d’établissement est un expert de la vie politique

 

Ainsi parce que le chef d’établissement doit introduire cette nouvelle génération dans le monde, il est particulièrement sensible à la vie du monde. Le plus grand danger auquel vous êtes exposés est d’être de bons managers. Je n’ignore pas toutes les contraintes administratives, budgétaires, scolaires, ecclésiales même qui pèsent sur vous et moi qui vous considère avec la dignité de pasteur, à la suite du bon pasteur qui est le Christ, je prie parfois pour vous (c’est vrai !) pour que vous soyez moins bon en management qu’expert en humanité ! que vous ayez moins l’esprit d’entreprise que l’esprit évangélique ! que vous soyez moins dans le devoir qui vous culpabilise et plus dans la liberté des enfants de Dieu, que vous puissiez déployer toute votre dimension humaine, d’intelligence du monde, de compréhension des situations, de gratuité de la relation.

 

Mon esprit critique me fait penser que l’idéal pour la République serait que les chefs d’établissement ne réfléchissent pas trop, soient de dociles exécutants, et donc de leur proposer l’idéal néolibéral – qui sacrifie la politique à l’économique – d’être de bons managers. Et moi je pense que vous devez tout relire, recevoir et interpréter à la lumière d’un autre sens de l’homme et de la vie que celui qui nous conduit dans le mur – et aussi qui dresse des murs ! – comme on le voit aujourd’hui. On assigne comme but à l’Ecole de former des bons citoyens ? Je ne crois pas que le but de l’Ecole soit de former des citoyens. Le débat qui a agité Robespierre et Condorcet à ce sujet m’a éclairé. Ils voulaient l’un et l’autre conserver les acquis de la Révolution et ils avaient compris l’un et l’autre que cela passait par l’éducation et par l’école. Pour atteindre ce but commun, ils préconisaient des solutions opposées. Robespierre assignait à l’école de former des révolutionnaires. Condorcet ne partageait pas ce point de vue et estimait qu’il fallait former des hommes libres, à l’esprit critique et qu’ainsi ils seraient capables alors de conserver les acquis de la révolution en inventant ce qui convenait selon les situations. Ce fut finalement le point de vue de Condorcet qui prévalut. L’école aujourd’hui n’a pas pour but de former de bons citoyens. On ne conteste pas le fait qu’il faille être bon citoyen. L’Ecole doit viser plus loin et s’assigner comme tache la formation d’hommes et de femmes libres et responsables, qui seront alors de bons citoyens, peut-être un peu moins dociles mais plus avisés.

 

Quelques aspects de la responsabilité politique

 

On pourrait retenir bien des aspects de la responsabilité politique des chefs d’établissement. Je voudrais simplement en évoquer quatre. Je vais commencer par l’actualité, bien qu’elle ne soit pas plus urgente ni plus actuelle que les autres dimensions.

 

La sécurité.

 

Nous sommes entrés dans un monde plus instable qu’il ne l’était, il y a quelques années, du moins en ce qui concerne les démocraties. Certains, tels le pape François, n’hésitent pas à parler d’une « guerre mondiale en morceaux » mais qui se joue sous des modalités inconnues jusque là. Cet exposé n’est pas le lieu pour faire un diagnostic de la situation présente. Nous avons vocation à introduire cette nouvelle génération dans ce monde là. Nous devons réfléchir à cette question au moment où vous recevez de nouvelles consignes sur la sécurité des établissements.

 

Lorsque j’étais jeune moniteur de colonie de vacances, le directeur de l’époque qui était un prêtre en me confiant la charge d’un groupe m’avait vigoureusement alerté sur la sécurité des adolescents en des temps où on avait la chance de ne pas être corseté dans des règles juridiques qui en viennent à tuer la vie et toute initiative. Il me disait : Christian, on ne transige pas sur la sécurité ! Mais il a ajouté avec autant de force. Il y a deux aspects de la sécurité, la sécurité physique et tout aussi importante la sécurité affective. J’ai essayé d’en faire mon profit, y compris envers les adultes qui étaient sous ma responsabilité ou qui faisaient partie des équipes que j’ai dû gérer en diverses responsabilités. Nous ne pouvons nous fixer uniquement sur la sécurité physique des élèves d’un établissement et elle ne peut se vivre au détriment de leur sécurité affective, pour le dire autrement, nous ne pouvons renforcer des règles de sécurité pour les corps qui se traduiraient par une augmentation de l’insécurité psychologique. Il y a plusieurs raisons à cela.

 

La sécurité sous ces deux aspects est une condition nécessaire au plein développement d’une personnalité en formation. Mais nous savons aussi d’expérience qu’un surcroit de sécurité tant physique que psychologique est aliénant et infantilisant. On est parfois saisi de compassion pour les enfants à la vue de certains parents surprotecteurs ou de mères tellement castratrices ! Un véritable éducateur assure et rassure mais il prend aussi des risques pour permettre à une personnalité de s’épanouir et de s’autonomiser. La sécurité n’est pas un but mais une condition de croissance et de développement à condition qu’elle soit raisonnable, qu’elle ne soit pas anxiogène et n’aliène pas la liberté La phrase de Benjamin Franklin, non celle citée sur les réseaux sociaux s’applique mais la phrase exacte s’applique : « Ceux qui abandonnent une liberté essentielle pour acheter un peu de sécurité temporaire ne méritent ni liberté, ni sécurité. »

 

Or vous recevez des injonctions ministérielles diverses. Certains prennent la forme d’exercices pour prévenir des situations extrêmes. Chacun comprend qu’il y a une part de nécessité pour assurer la sécurité d’un établissement mais aussi bien d’autres enjeux. Tout cela permet de faire prendre conscience à la population des dangers de notre époque. Le discours sécuritaire sert aussi une basse politique politicienne qui entend bien tirer un profit électoral des attentats. J’ai lu une circulaire de rentrée dans laquelle je constate que la dimension éducative est totalement absente. La question qui se pose aux éducateurs que vous êtes : A quoi est-on entrain d’éduquer ? Quand on fait un exercice de confinement, assure-t-on la sécurité ou bien créons-nous artificiellement des situations anxiogènes ? Il me semble que ces demandes que bien évidemment vous devez honorer doivent faire l’objet d’une réflexion avec les équipes éducatives, avec les enfants et les jeunes eux-mêmes pour ne pas sacrifier la liberté intérieure, le désir de vivre, à la sécurité et à ses dérives.

 

Il me semble que nous devons réfléchir à ce qu’est la sécurité et à sa dimension politique. Hobbes disait qu’elle est au fondement du politique mais il ajoutait que cela ne saurait suffire à donner la légitimité nécessaire à l’Etat de droit[5]. Nous ne pouvons pas nous engouffrer dans des pratiques sécuritaires, même nécessaires, sans recul critique. Le philosophe Michaël Foessel dit que la sécurité est devenue « l’idéal d’une société désenchantée[6] ». Cela n’est pas sans évoquer « le dernier homme » chez Nietzsche[7]. Les citoyens en font la demande. L’action publique puise dans le sentiment d’insécurité une source de légitimité qu’elle ne trouve plus dans l’engagement à œuvrer pour une société plus juste.

 

La sécurité n’est pas un droit humain

Il y a quelques jours les chinois de France manifestaient avec le slogan : « liberté, égalité, fraternité, sécurité ». Or la sécurité n’est pas une valeur éthique comme le sont les valeurs de la République. Elle n’est pas non plus un droit de l’homme. Elle n’est pas un droit exigible, elle est un bien désirable. Elle n’est jamais garantie car il appartient à la nature de l’homme que d’être vulnérable. En revanche, la sûreté est un droit de l’homme mais dans la Déclaration de 1789 ou celle de 1948, la sûreté « désigne surtout la protection des citoyens contre l’arbitraire de l’Etat ». Mais sur fond de catastrophisme ambiant, au sortir d’années dites « glorieuses », la sécurité apparaît comme la demande que l’on peut encore faire à l’Etat qui a perdu sa souveraineté politique absorbée par la puissance économique. Cette demande des citoyens et cette injonction de l’Etat se retrouvent en de nombreux domaines de la vie sociale : alimentaire, sanitaire etc. On entre dans un cercle vicieux, électoralement rentable, d’une multiplication de règles de sécurité qui à son tour entraine de la peur qui elle-même demande de renforcer les règles etc.

 

La vigilance

 

Du coup, on exhorte à la vigilance, y compris dans les établissements scolaires. La vigilance est parfois élevée au rang de vertu. Elle n’est qu’un calcul des risques. Mais elle a des effets pervers et elle formate les individus, en l’occurrence la jeune génération, à une société sécuritaire. D’autre part, la vigilance est par définition, une forme de concentration de l’attention sur une part du réel. Cette sélection comme l’a montré Ricoeur occulte donc d’une certaine manière le regard sur le monde. Vigilant, le sujet abandonne son pouvoir d’interroger le réel selon d’autres critères que ceux qui lui sont dictés par sa quête de sécurité. En ce sens, c’est le monde lui-même qui se perd. On voit des personnes dans une telle vigilance qu’elles en ont perdu le goût de vivre à force de calcul des risques.

 

Ces quelques réflexions en vrac sont là pour nous alerter. Nous n’avons pas encore beaucoup de recul sur l’éducation à la sécurité car le contexte est relativement nouveau en France mais nous comprenons bien qu’il y a là des enjeux éducatifs pour les enfants et les jeunes, les enseignants et le personnel et une responsabilité politique pour nous. Quel type de citoyens voulons nous ? On pourrait s’inspirer de ce que vivent des éducateurs dans des zones de conflit. Je pense au Liban et au travail de recherche en éducation fait par l’association Adyan[8].

 

 

Mixité

 

 

Tout autant d’actualité bien que moins médiatique est la question politique de la relation hommes/femmes. Eduquer une nouvelle génération à entrer dans le monde, c’est aussi éduquer à vivre la différence des sexes.

Permettez-moi juste de rappeler quelques faits. Nous pouvons légitimement nous demander ce que recouvre le voile islamique et si certaines femmes ne sont pas contraintes à le porter mais nous ne devons pas oublier dans le même temps qu’une femme meurt tous les deux jours victime de violence conjugale. Elles ne sont pas toutes musulmanes ! Nous pouvons trouver que dans l’islam les femmes n’ont pas le même statut que les hommes mais nous ne devons pas oublier que dans l’Eglise catholique, elles n’ont pas accès aux mêmes postes de responsabilité. Nous pouvons trouver que les petites filles musulmanes sont trop vite voilées mais nous ne devons pas oublier qu’il a fallu que le pape lui-même se fende d’un texte pour dire que les petites filles pouvaient être enfants de chœur. Et que dire du comportement véreux et infamant d’un certain nombre de parlementaires, à commencer par le vice-président de l’assemblée naionale, ou bien qu’il ait fallu légiférer sur la parité dans les partis, certains préférant payer des amendes qu’appliquer la loi. La République ment quand elle affirme l’égalité. Mais l’Eglise catholique est infidèle à l’Evangile. Je ne connais pas de texte sacré qui fasse autant de place aux femmes que la Bible. Jésus a introduit un autre type de relation, jusqu’à se manifester ressuscité à une femme et quelle femme Marie Madeleine ! Heureusement que le droit canon n’existait pas encore, on lui aurait contesté la validité de l’apparition. Paul a bien compris le message novateur et subversif de Jésus quand il affirme aux Galates : « Dans le Christ il n’y a plus ni homme, ni femme ». Sur ce point aussi le pape François rapproche l’Eglise de l’Evangile en voulant confier des postes à responsabilité aux femmes, y compris en créant ces dernières semaines une commission pour envisager le diaconat féminin… le chemin sera long à parcourir…

 

Vous exercez une responsabilité politique et pastorale dans la manière dont est vécue la mixité dans les établissements scolaires. Il ne suffit pas de mettre ensemble des petits garçons et des petites filles pour qu’il y ait mixité. Comment est vécu la question du genre ? il ne faut pas avoir peur du mot et renvoyer dos à dos ceux qui pensent que l’on choisit son sexe le matin en se levant et les « cathos tradi » qui refusent la question parce qu’ils ne veulent surtout pas que les rôles sociaux changent entre hommes et femmes. Or le travail fait en ce domaine par les chercheurs est considérable. Au cours de ma scolarité je ne savais pas qu’il y avait des femmes dans l’histoire à l’exception de deux ou trois mères possessives et d’une pucelle. De l’histoire des femmes à l’histoire mixte que de chemin parcouru… et encore à parcourir ! De toute façon par l’enseignement et par la vie de l’établissement on prend position sur la question du genre. La transmission ne se fait pas par mode de décision. Les parents le savent. On transmet souvent à son insu, parce que l’on a n’a pas pris le temps de réfléchir à ses manières d’être et de vivre. Les éducateurs dans l’établissement accompagnent ce long travail d’apprentissage de la relation entre garçons et filles. On sait d’expérience qu’il se poursuit bien au-delà du collège ou du lycée !

 

 

Le dialogue interculturel et interreligieux

 

 

La congrégation pour l’éducation catholique a publié récemment un document sur le sujet intitulé : « Eduquer au dialogue interculturel à l’Ecole catholique, vivre ensemble pour une civilisation de l’amour »[9]. La situation de brassage culturel qui marque l’ensemble des pays doit être prise en compte dans l’enseignement catholique sur la base de l’enseignement du concile sur le dialogue interculturel et interreligieux. Je dois avouer que j’ai été fier de la réaction de mon Eglise et des chrétiens lors de l’assassinat de Jacques Hamel, d’autant plus qu’elle contrastait singulièrement avec celle des politiques voraces. Autour des morts de Nice, j’ai repensé à la phrase absconse de l’Evangile « Là où est le corps, là les vautours se rassembleront [10]» ! Mais mon Eglise a eu une belle attitude et je me suis dit que le long travail de sensibilisation au dialogue ad intra et ad extra portait des fruits.

 

Le texte fait valoir les enjeux et la chance de cette diversité qui oblige chaque culture à s’ouvrir à d’autres et on sait qu’en France les forces de résistance sont prégnantes. Pourtant il est « indispensable que les jeunes apprennent à travers l’expérience scolaire à se servir d’outils théoriques et pratiques leur permettant une plus grande connaissance des autres et de soi, des valeurs de leur propre culture et de celle des autres ».

 

Le texte est conscient des forces dont nous reparlerons demain qui voudraient restreindre l’expérience religieuse au domaine privé ou même de celles qui ont la prétention d’éradiquer totalement de la culture toute forme d’expression religieuse. On doit d’autre part faire face soit au relativisme qui est une sorte de tolérance « qui fait accepter l’autre sans que cela implique un échange ou une reconnaissance dans une transformation mutuelle » (p.9) et qui conduit à une sorte de multiculturalisme. On doit faire face aussi aujourd’hui à l’assimilationnisme qui accepte l’autre d’une autre culture ou d’une autre religion « à condition qu’il renonce à son identité propre aux racines culturelles qui sont les siennes, pour embrasser celles du pays d’accueil ». L’autre doit abandonner ses propres références culturelles pour faire siennes celles d’un autre groupe ou du pays d’accueil ». (n° 24).

 

Le chemin que l’Eglise essaye de tracer est celui d’une approche interculturelle qui se présente comme une chance aussi bien pour les individus qui s’enrichissent mutuellement et connaissent mieux leur propre identité, que pour la société qui dépasse ses clivages et ses fermetures ancestrales. L’Eglise catholique fonde théologiquement ce dialogue sur la foi que la famille humaine est une en son origine et appelée à l’unité et sur son anthropologie qui définit l’homme non comme individu mais comme une personne, c’est-à-dire par nature relationnel. Le fondement éducatif consiste alors à assumer la relationalité comme paradigme pédagogique fondamental. Nous fondons clairement le dialogue interculturel et interreligieux sur cette anthropologie chrétienne. Deux pistes s’ouvrent alors. L’une est celle de l’enseignement qui dans les contenus comme dans les méthodes valorise cette ouverture à l’altérité. A ce propos j’ai été étonné que le texte romain fasse référence à l’interdisciplinarité : « Chaque discipline n’est pas une île habitée par un savoir distinct et clos mais entre dans une relation dynamique avec toutes les autres formes de savoir ». Or on sait qu’un des plus gros problèmes de l’épistémé aujourd’hui est le morcellement des savoirs. Le texte révèle d’ailleurs un lien étroit entre la fragmentation des savoirs et l’incapacité à s’ouvrir à l’altérité. L’autre piste est celle de la vie de l’établissement qui offre des possibilités de vivre cet interculturel, interreligieux. Les enfants et les jeunes qui vivent la mixité culturelle et religieuse sont assurément mieux préparés à vivre dans un monde globalisé que ceux qui sont cantonnés dans des appartenances sociologiques trop univoques, élitistes ou marginalisées. En ce sens les initiatives de rencontres entre écoles qui accueillent des publics typés et différents, comme cela se fait sur Marseille, est probablement une chance qui leur est offerte, dès lors que cette ouverture se prolonge dans l’enseignement.

 

Il me semble que la responsabilité politique consiste à accompagner la jeune génération à entrer dans un monde de brassage des cultures, dans lequel ils auront à vivre ensemble mais aussi à échanger économiquement, à communiquer et ils ne le peuvent que s’ils sont capables d’affirmer une « identité ouverte », pour parler comme Ricoeur. Elle est engagée comme responsabilité pastorale car le dessein divin est un dessein d’unité. Dieu le Père convoque à sa table les hommes de tous pays, de toutes cultures, de toutes religions. Le Christ n’est pas un petit Jésus catholique, « le petit Jésus d’école » que dénonçait Teilhard de Chardin. Il est le pantocrator du fronton de nos cathédrales. Jésus n’est pas catho catho ! Il est catholique ! Il est Celui vers qui convergent toutes les aspirations de l’humanité[11]. Il est le pasteur de toute humanité et de toute l’humanité et l’Eglise catholique sociologiquement repérable n’est pas sa seule bergerie. Comme il le dit lui-même dans l’évangile de Jean, mais on ne cite jamais ce bout de phrase : « j’ai encore bien d’autres bergeries ! »[12]

 

Sur cette question, nous ne savons pas bien faire. Nous balbutions. Je le vois bien dans les discussions que nous pouvons avoir avec ceux qui sont en première ligne dans les quartiers difficiles et qui ne peuvent ignorer le fait, mais aussi autrement avec tous les autres. Grandit en moi la conviction que nous ne pouvons laisser des enfants et des jeunes dans l’ignorance de leur propre religion sans en faire les victimes désignées de tous les fondamentalismes, voire des formes diverses de radicalisme. En France le problème est plus grave qu’en d’autres pays car à cause de notre histoire, les religions ont été exclues de l’enseignement scolaire et universitaire. Je me demande si l’enseignement du fait religieux dans les disciplines ne devrait pas être renforcé d’un cours des religions qui mettent un peu de rationalité et d’objectivité dans la connaissance.

 

L’écologie

 

 

L’autre aspect que j’ai retenu porte sur l’écologie. L’état de la planète est compromis. Comment en est-on venu là ? La Renaissance a introduit un autre rapport au monde et en particulier la Conquista du Nouveau Monde. Jusque là la nature était pensée et vécue comme appartenant à Dieu, l’homme en ayant la jouissance mais non la propriété. Avec la Conquista, et aussi avec la conquête des sciences de la nature le monde qui était de Dieu est devenu le monde de l’homme. Descartes affirme dans le discours de la méthode que le but des sciences de la nature est de faire de l’homme, « le maitre et le possesseur de la nature ».  Nous voyons sous nos yeux les effets néfastes de ce rapport moderne au monde dans la catastrophe écologique qui est engagée Elle réclame une conscience commune et une volonté politique commune pour y mettre un terme et l’imposer aux puissances financières. Si la Cop 21 fut une réussite quant à la prise de conscience commune, et si on peut se réjouir de la ratification de cet accord par les USA et la Chine, on sait qu’il faudra encore bien d’autres initiatives pour y parvenir, réussir à l’imposer aux puissances financières aveugles. or le temps passe…

 

Mais la question qui se pose à nous est de savoir de quelle écologie, avons-nous besoin ? On peut s’accorder à dénoncer l’exploitation du monde. A cet égard, le vocabulaire est significatif : on est passé du jardinier et de l’agriculteur à l’exploitant agricole. On exploite les gisements de pétrole etc. On exploite aussi les pauvres… et même peut-être les chefs d’établissement !!! Mais au-delà du diagnostic, les positionnements sont très divers en fonction de l’idée que l’on se fait de l’écologie et donc de la relation entre l’homme et le monde.

 

Souvent l’eschatologie est présentée comme une volonté de se restreindre, de préserver. Une écologie exclusivement privative, de fait n’a pas changé de paradigme. Elle reste dans l’idée que l’homme exploite la nature et exerce sa domination. Il doit simplement veiller à être raisonnable, à réguler l’exploitation des ressources.

 

Cela peut aller jusqu’à une écologie qui remet en question la place unique de l’homme dans le monde. Les antihumanismes font de l’homme la cause de tous les maux. Or l’antihumanisme a le vent en poupe avec des personnalités médiatisées comme Houellebeecq par exmple ou avec la question du transhumanisme, ou encore ceux qui se revendiquent à tort de la pensée de Nietzsche comme Michel Onfray.

 

D’autres contestent à l’homme tout droit qu’il aurait sur le monde jusque parfois à son existence même.

 

Les idéologies par rapport à la nourriture sont assez significatives de ces divers points de vue, depuis les végétariens, aux végétaliens et aux véganes…

 

Ces quelques remarques suffisent pour affirmer que les manières de concevoir l’écologie sont sous-tendues par des anthropologies différentes et, consciemment ou non par des théologies de la création.

 

Nous voilà ramenés à notre responsabilité politique. En travaillant avec les enfants et les jeunes sur le développement durable, par les pratiques éducatives de fait exercées dans les cantines, au cours des voyages scolaires, quelle idéologie de l’écologie diffusons-nous. Est-elle exclusivement préservative, restrictive, voire punitive ? Quelle idée de l’homme distillons nous ? Notre écologie est-elle inspirée de l’anthropologie chrétienne portée par une théologie de la création ?

Je dois dire cependant que même en théologie chrétienne, nous héritons d’une théologie de la création à la période moderne qui a été très influencée idéologiquement par la Modernité et les Lumières et qui a souvent mis en avant le « soumettez la terre » du livre de la Genèse au détriment du respect des espèces – car Dieu crée chaque chose selon son espèce – et de la place de l’homme dans la création pensée dans le livre de la Genèse non sous la figure de l’exploitant agricole mais sous celle du jardinier. Pour ce que j’en comprends à ce jour, on peut schématiser deux théologies de la création qui produisent deux conceptions différentes de l’écologie. La théologie de la création dominante à l’époque moderne considère Dieu comme le créateur du monde mais une fois créé le monde est en quelque sorte laissé à lui-même et à l’homme, et Dieu se retire. Une autre théologie qui fut plus dominante dans l’Eglise ancienne et du Moyen âge et que nous avons besoin de retrouver considère plutôt la création comme inachevée et comme visage de Dieu.

L’encyclique du pape François vient alimenter la réflexion et elle a été saluée dans des sphères fort éloignées de l’Eglise par beaucoup d’humanistes. L’Eglise apporte sa contribution à la réflexion sur un problème majeur de la vie du monde. Le concept d’écologie intégrale permet de ne pas séparer le bien de la création du bien de l’homme et en particulier des pauvres.

 

Nous avons besoin de poursuivre le travail de réflexion. Nous allons à notre modeste place le poursuivre dans le cadre de la formation des chefs d’établissement et probablement prendre d’autres initiatives.

 

 

Conclusion

 

 

Votre place est belle et importante pour la vie de la Cité. L’Eglise vous reconnaît un véritable « ministère confié » qui fait de vous des pasteurs à la suite du Christ.

 

Les sujets que nous abordons sont des questions vives : sécurité, mixité, dialogue culturel et religieux, écologie… Il y en aurait quelques autres. Que faire ? Tout d’abord cela ne doit pas nous inquiéter. Personne n’est omnipotent. Personne n’a la maitrise sur ces questions vitales. D’autre part, ce n’est pas nous qui conduisons le monde. L’Esprit est plus malin que nous.

Il me semble que nous devons porter ces questions afin de ne pas avoir trop le nez dans le guidon, et de conduire l’établissement en ayant les yeux sur l’horizon de ces questions décisives pour la vie de la Cité et l’épanouissement des personnes.

 

A la figure du pasteur, j’ajouterai celle du jardinier. La tonalité sera ainsi nettement écologique ! Quelle est l’efficacité du jardinier ? Les légumes poussent de jour comme de nuit et ce n’est pas lui qui les fait pousser… Pourtant sa présence est indispensable ! Il donne un peu d’eau, il prend soin d’une plante plus fragile, il repique ! mais plus encore il regarde son jardin ! probablement est-ce le plus utile : l’amour qu’il a pour son jardin et la manière dont il le regarde… et puis… quand le moment est venu, il ramasse les fruits ! Et ça c’est vraiment ce que je vous souhaite ! Que vous sachiez regarder et voir avec une certaine gratuité et… Que vous ramassiez beaucoup de fruits, y compris là où vous n’avez pas peiné !

 

 

 

 

 

Christian Salenson

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Hannah Arentd, la crise de l’éducation dans La crise de la culture.

[2] Alain Badiou, La vraie vie, Fayard, 2016.

[3] Article n° 145.

[4] Article n° 10.

[5] Hobbes au XVIIe lorsqu’il essaie de dire quels sont les fondements de l’Etat en dehors de toute transcendance ou de toute tradition trouve dans la sécurité des individus, une des raisons fondamentales pour lesquelles ils transfèrent leur souveraineté à l’institution politique. « L’état de nature » et la violence inhérence fait courir des risques à la pérennité de la société. l’Etat doit donc garantir la sécurité des citoyens. Mais, même chez Hobbes, cela ne saurait suffire pour légitimer la souveraineté de l’Etat. L’Etat doit organiser la vie en société pour permettre le développement de celle-ci et du bien-être des individus. Hobbes, Leviathan.

[6] Michael Foessel, L’état de vigilance, la banalité sécuritaire, réédition 2016.

[7] Nietzsche, le Gai savoir,

[8] Nayla Tabarra, Fadi Daou au Liban

[9] Congrégation pour l’éducation catholique, « Eduquer au dialogue interculturel à l’Ecole catholique, vivre ensemble pour une civilisation de l’amour ».

[10] Luc 17, 20-37.

[11] Concile Vatican II, Gaudium et spes.

[12] Evangile de jean, chapitre 10.

Christian Salenson, Pour une École catholique décomptée, Septembre 2005

            Chefs d’établissement

Marseille.

22 septembre 2005

Pour une Ecole catholique décomplexée

 

 

Christian Salenson

                                                                                             Directeur de l’ISTR

 

 

 

Je dois dire en commençant d’où je parle. Je ne connais pas l’enseignement catholique bien qu’il m’arrive de faire des formations initiales ou continues auprès d’enseignants de l’enseignement catholique. Je ne suis pas directeur d’un établissement même si j’ai été directeur d’un établissement d’enseignement supérieur lorsque j’étais supérieur du séminaire interdiocésain d’Avignon. Je parle de l’endroit qui est le mien à savoir la théologie chrétienne telle qu’on la pratique à l’ISTR de Marseille, à savoir en essayant de relever le défi que pose à la foi chrétienne la pluralité religieuse et l’indifférence religieuse. Car il ne s’agit pas uniquement d’enseigner la connaissance des religions, il convient aussi de dire comment la foi chrétienne considère les autres religions et quelles conséquences en tirer sur la compréhension qu’elle a d’elle-même. Je parle donc depuis cet endroit. Je sollicite donc votre indulgence au cas où je ne serais pas tout à fait accordé à votre pratique. Je vous laisse le soin de faire les rectificatifs nécessaires.

 

Je ne veux pas trop parler de moi. Mais je peux dire que je suis originaire des cévennes gardoises, d’une famille mixte catholique protestant, d’un milieu rural modeste porteur de la culture ancestrale des paysans cévenols. Je suis très marqué par cette identité terrienne et cet enracinement dans un terroir. Je dois à cette origine d’attacher une grande importance à l’enracinement personnel. J’aime ma culture native fort différente de celle que j’ai acquise par les études, la formation et l’expérience. Mais elle a rendu possible cette acquisition et elle continue de me nourrir même si ma vie n’a pas grand chose à voir avec ce que j’en ai vécu. J’en ai conclue que plus quelqu’un acceptait ses racines, plus il pouvait s’ouvrir à d’autres choses, la solidité de son enracinement lui offre la possibilité de plus de s’ouvrir à d’autres réalités et à la nouveauté que la vie ne manque pas de proposer. En revanche j’ai remarqué que les personnes qui essayaient d’être autre chose que ce qu’elles sont, qui font l’impasse sur leur origine, qui se poussent du col, font du strabisme sur ce qu’elles pourraient devenir, cultivent péniblement leur image mais sont souvent très vulnérables.

 

Il en va de même pour les institutions. Une institution a aussi une identité, elle a une histoire, un passé, des marques, un enracinement. Or l’école est une institution ! et quelle institution ! et l’ecole catholique aussi ! C’est la raison pour laquelle j’aurai voulu intituler cet exposé : « pour une école catholique sans complexe. » Le « sans complexe » porte aussi bien sur l’école et on pourrait dire : Pour une ecole sans complexe ! que sur le terme de catholique et on pourrait dire catholique sans complexe. Ni l’un ni l’autre ne sont gagnés ! Voudrions nous fragiliser cette institution ? Il faudrait se faire des complexes sur ce qu’est l’école. Il faudrait s’en faire aussi sur son caractère propre. Faut-il ajouter que ce ne sont pas des fantasmes ? Je connais, (dans d’autres diocèses !), des enseignants, (mais pas des chefs d’établissement !), qui ont des complexes vis à vis de l’identité de l’école catholique.

 

N’attendez pas de moi pourtant que je vous tienne un discours identitaire ! Les discours identitaires signent la fragilité de ceux qui les tiennent. Regardez les intégristes musulmans, catholiques ou laiques. Ils nous font savoir les peurs et l’insécurité qui les anime. Ce serait faire bien des complexes que de tenir un discours bétonné sur l’identité de l’Ecole catholique. Nous n’avons pas besoin de cela. Je vais donc essayer de dire pourquoi l’Ecole catholique peut être une école, catholique et qu’elles sont les chances que, de l’extérieur, je vois. Puis si vous voulez j’essayerai de noter quelques défis, dont je sais bien que vous n’avez pas attendu aujourd’hui pour les noter.

Je voudrais d’abord faire quelques libres variations sur la culture tant il est impossible de dissocier l’école de la culture et de son état à un moment donné. Puis je voudrais évoquer la mission de l’école dans le contexte de laïcité et la manière dont on peut traiter le fait religieux dans tous ses états et pas uniquement sous la forme de son enseignement. Enfin je terminerai par trois remarques.

 

 

 

L’ecole dans la culture

 

 

 

L’école est dépendante de la culture dans laquelle elle se vit. Or notre culture est pétrie de valeurs, de références en provenance de la révélation chrétienne. Or La foi chrétienne a contribué à l’avènement de la culture occidentale, y compris d’ailleurs à l’existence même l’école, et pas uniquement dans le passé mais encore aujourd’hui même si elle a perdu de son assise sociale. Je ne reçois pas comme un signe positif pour l’état de santé de la France les débats qui ont eu lieu pour savoir si on devait mentionner les racines religieuses de l’europe dans la constitution que finalement les français n’ont pas votée. De même que l’amnésie sur des évènements de leur histoire personnelle ne sont pas bonnes pour les individus, l’amnésie ne produit rien de bon pour les sociétés non plus. Les trois grandes religions monothésites abrahamiques ont largement contribué à l’avènement de la culture occidentale, à des degrés divers selon qu’il s’agit du judaîsme, du christinaisme dans ses trois versions, catholiques, protestantes et orthodoxes ou de l’islam. J’aime bien citer Jean Pierre Chevènement. Chacun sait que ce n’est pas un père de l’Eglise ! Voilà ce qu’il écrivait quand il était ministre de l’intérieur et des cultes : .. et pour faire bonne mesure avec les ministres de l’intérieur voilà ce qu’a écrit Sarkozy. Il dit que la république ne peut pas donner de l’espérance et que l’on a besoin des religions dans la république.

 

Les religions abrahamiques ont donc proclamé qu’il n’y a qu’un seul Dieu, unique. On ne mesure pas toujours la portée de cette affirmation. En faisant cela elles ont contribué à démystifier la nature et la création. Le soleil et la lune ne sont pas des dieux. Ces religions ont largement contribué à démystifier le monde. Elles ont libéré l’homme de la dépendance à des esprits et rendu possible une étude « objective » de la réalité. La science est née dans la culture façonnée par ces religions. Et comme toujours il y a un revers à la médaille. Elles ont permis une maitrise sur la nature : « soumettez la terre et dominez là » mais en retour n’ont-elles pas contribué à laisser défigurer le monde, à ne pas le respecter etc… La question de l’écologie est aussi posée d’une certaine manière aux religions abrahamiques. Ces religions sont là aussi en face d’un défi.

 

Ces religions ont contribué au progres. Dans ces religions il y a un au-delà de la vie, fondateur d’une espérance. Cet au-delà trace le sens de l’histoire. L’histoire a un commencement : Dieu créateur. Elle a un terme le jugement dernier. L’histoire va vers un au-delà meilleur puisqu’il s’agit du paradis, de la fin des temps. Ainsi il y a un progres de l’histoire qui va vers son accomplissement. Ces religions ont contribué à une culture occidentale qui a développé un certain sens de l’histoire. Dans la culture sécularisée, cela se traduira soit dans l’idéologie marxiste par les lendemains qui chantent, soit dans l’idéologie libérale par l’idéologie du progrés. Evidemment cela reste ambivalent. Que n’a-t-on pas fait pour le progrès ?

 

Dans le judaisme et dans le christianisme, plus encore qu’en islam, Dieu parle dans les évènements. Cela aussi a contribué à façonner un certain rapport aux évènements de la vie. Ils font l’objet de longs commentaires, ils sont le lieu d’une interrogation constante sur leur sens. C’est une caractéristique forte de notre culture.

 

 

Dieu créateur est l’origine et le terme de la vie. Les révélations bibliques et coraniques ont contribué à développer une éthique qui a beaucoup marqué notre culture. Une éthique de la personne. L’islam insite beaucoup sur le combat contre l’injustice. Cela fait partie de la première révélation mekkoise. On retrouve là les paroles vigoureuses de prophètes de l’Ancien testament ou encore les recommandations évangéliques de Jésus sur les pauvres. Ce sens de la personne humaine a beaucoup marqué la philosophie occidentale. Le sens du respect de la vie de son origine à son terme est porté par chacune de ces religions. Elles ont façonné une éthique.

 

 

Il y aurait beaucoup à dire ensuite sur ce que chacune a apporté à la vie en société : la devise de la république est sortie tout droit de l’évangile. Les apports musulmans dans le domaine de l’art et de la pensée. Etc …

 

 

En retour ces religions ont aussi contribué à faire beaucoup de mal à la culture. La division des chrétiens entre Orient et Occident, rupture consommée au XIème siècle avec Michel Cérulaire, avec un orgueil occidental que l’on retrouve tout au long de l’histoire. La division des chrétiens d’Occident au moment de la réforme en, particulier où pour la première fois le pouvoir politique doit trancher. La division des chrétiens n’est pas que la division des chrétiens c’est pour une part un processus de décadence qui est amorcé et un processus de division dans la culture, dont nous ne sommes pas sortis. Je tiens pour ma part que l’œcuménisme est prioritaire dans la vie de l’Europe.

 

L’inquisition. Qu’est ce que l’inquisition dans sa nature profonde ? Un certain rapport à la vérité. La vérité serait quelque chose que l’on possède, un savoir. On combat dès lors tout ce qui n’est pas ce savoir. Notre culture est-elle sortie de ce rapport à la vérité ?

 

 

L’école est très dépendante de la culture. Or notre culture a été grandement blessée. J’évoquais les blessures de l’histoire et la responsabilité des religions. Il y a aussi les barbaries du XXeme siècle qui ne sont pas le fait des religions. Le nazisme est une idéologie paienne qui vise à l’éradication du peuple juif au double titre de son élection et de ce qu’il est porteur de l’alliance mosaique, c’est à dire des dix commandements. La violence qui marque cette culture se donne à voir dans l’art du XXeme siècle. Comment l’école pourrait-elle vivre sereine dans une société qui ne l’est pas ?

 

Cette culture a un grand défi à relever : celui de l’altérité. Son histoire est une histoire problématique. Elle a toujours eu de la difficulté avec tous ceux qui sont autres. Ce fut l’altérité du juif insupportable dans la chrétieneté, ce fut la découverte des amériques et la difficulté à reconnaître une humanité comme la nôtre dans ces gens du nouveau monde. Puis ce fut la colonisation qui se poursuit aujourd’hui sous d’autres formes. Nous n’avons jamais fait le point dans la culture française sur la question coloniale. A peine si nous commençons à parler de la guerre d’Algérie. Or nous sommes aujourd’hui à nouveau en présence de l’altérité à cause de l’internationalisation des échanges. Est ce que la mondialisation sera une mondialatinisation comme disait Derrida, c’est à dire simplement une forme renouvellée de la colonisation, de l’hégémonie des démocraties occidentales sur le reste du monde ? Les peuples supporteront-ils cette ingérence ? L’histoire nous apprend que les mouvements fondamentalistes, voire intégristes musulmans sont nés en réaction contre la colonisation. Or ils se développent aujourd’hui. N’est ce pas le signe que ces peuples ressentent comme insupportables les comportements des pays occidentaux, les USA en, particulier. En disant cela je pense aux frères musulmans fondés en Egypte en 1927.

 

Face à ce défi de l’autre, de la considération de l’autre, de la prise en compte de l’altérité, que propose notre société ? Le discours sur la tolérance. Mais le discours sur la tolérance est un discours mou. La tolérance n’est qu’une tolérance ! On ne fait pas du lien social avec de la tolérance. Pire la tolérance dévitalise le sens du jugement chez les personnes. Voici ce qu’en dit Finkielkraut « Le nihilisme de la tolérance universelle nous fait un devoir de ne pas juger. Mais l’indistinction c’est la mort »[1] Apprendre justement à former le jugement.

 

Il y a autre chose à faire que de tenir des discours sur la tolérance. Il faut lui préférer le dialogue. Le dialogue oblige à la prise en compte de l’autre pour lui-même. Il permet de faire la double expérience apparemment contradictoire, d’une part que l’autre est comme moi et d’autre part qu’il est autre que moi. On ne mesure sans doute pas combien dans la tache éducative l’apprentissage de l’altérité est formateur pour les personnes, pour le lien social et pour la culture. Mais il ne faut pas ignorer que nous avons contre nous des siècles de refus de l’altérité et une idéologie dominante qui considère que nous sommes supérieurs et que nous sommes dans la mondialisation ceux qui apportent les valeurs et les normes pour la réguler.

 

 

Il y aurait beaucoup à dire sur d’autres aspects de la culture moderne dans laquelle nous sommes. En particulier sur …

Le ressentiment contre tout ce qui est donné, y compris sa propre existence. Arendt. L’homme moderne a du ressentiement parce qu’il veut tout faire par lui-même. Or il y a du donné dans la vie… et pas que du conquis, de l’acquis etc … et donc de la gratitude.

 

 

 

 

II- La mission de l’école catholique dans un contexte de laïcité ?

 

 

                Le cadre de la laïcité

 

               

Je présentais le rapport Debray à des enseignants. Deux enseignants dans la salle m’ont fait savoir que l’on était soit les tenants de la laïcité soit les tenants de la catholicité. L’un était tenant de la laïcité, l’autre de la catholicité. Lorsqu’il fut question de la pluralité religieuse, la question s’est redoublée. Celui qui était soi-disant tenant de la catholicité ne voyait pas ce qu’on pourrait avoir à faire avec les autres religions. Celui qui était soi-disant partisan de la laïcité ne voyait pas en quoi on pourrait prêter le moindre intérêt au fait religieux et donc à la pluralité religieuse. Le mot de Péguy n’a rien perdu de son actualité : « Nous naviguons entre deux bandes de curés : les curés laïques et les curés ecclésiastiques… »[2]

 

 

Historiquement la laïcité a été le moyen de l’émancipation de l’état de la tutelle de l’Eglise catholique et cela ne s’est pas fait sans les difficultés inhérentes aux grandes ruptures. La laïcité est fondamentalement l’organisation de l’espace qui rend possible un vivre ensemble dans le respect de tous et de chacun. La laïcité est un cadre juridique qui organise les relations des religions et du politique et qui permet dans une société donnée de veiller à ce que toutes les opinions et croyances puissent être respectées et s’exprimer. La laïcité n’est pas anticléricale ! Ce serait sa négation même. La laïcité est aussi un état d’esprit et une valeur. Elle veille positivement à ce que toutes les opinions philosophiques et religieuses puissent s’exprimer, à la seule condition qu’elles ne perturbent pas l’ordre public.

La laïcité a évolué au cours des années. Elle est passée d’une laïcité de combat à une laïcité d’abstention. Regis Debray appelle de ses vœux le passage d’une laïcité d’incompétence à une laïcité d’intelligence. La laïcité ne peut pas rejetter la religion en dehors de l’espace public sans porter atteinte à la foi des croyants qui entendent habiter l’espace public avec toutes leurs convictions. Les croyants ne voient pas pourquoi ils seraient les seuls à ne pas pouvoir s’exprimer, en tant que tels, dans le débat démocratique.

 

 

Que dit la théologie chrétienne de la laïcité[3]. Il est bien évident que la laïcité n’est pas le seul mode d’organisation possible de l’espace public et que le discours théologique n’a pas pour but de justifier un mode de vie ensemble. Mais il n’y a aucune raison de contester tant soit peu le principe de la laïcité du point de vue de la révélation chrétienne. Elle n’est pas vécue comme imposée de l’extérieur aux catholiques. Elle a de solides fondements dans la révélation chrétienne. Le fondement théologique est la liberté religieuse pour chaque homme, y compris celle de ne pas avoir de religion[4]. L’autre fondement bien connu est dans la distinction entre Dieu et César. Il appartient au politique de gérer l’espace politique. Aussi bien la laïcité que la foi chrétienne font obligation de ne pas porter atteinte à la conscience de qui que ce soit. L’authenticité de la foi chrétienne interdit tout prosélytisme. Et si on peut désirer faire connaître et partager sa foi à d’autres, les chrétiens croient que « la vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance [5]» Que signifie que l’on envoie au catéchisme des petits musulmans ?

 

La laïcité offre aux croyants la garantie de la liberté de conscience et de la liberté de culte, c’est à dire la manifestation dans l’espace public de ses croyances. Le croyant attend que la société laïque lui garantisse la liberté de conscience et la liberté religieuse pour lui et pour les autres. Le croyant peut même trouver là une protection y compris vis-à-vis de sa propre religion. Les religions ne sont pas sans ambiguïtés, d’autant qu’elles touchent au sacré, à l’absolu et aux fondements même de l’existence. Elles peuvent se prendre pour l’absolu qu’elles désignent. Les religions, surtout si elles ont une longue tradition, ont leurs propres régulations internes contre leurs propres dérives. Ce sont les prophètes, les mystiques, la raison. Elles ont aussi besoin de garanties externes. Aujourd’hui le croyant attend de la laïcité qu’elle garantisse la liberté religieuse des autres, la sienne et l’espace inter religieux[6].

 

Évidemment la laïcité a ses propres perversions. Nous les connaissons. Ce sont les perversions même de la religion : cléricalisme, intégrisme, fondamentalisme mais on ne comprend pas un phénomène à partir de ses perversions.

 

 

 

 

L’école catholique a vocation à vivre pleinement la laïcité évidemment en ne cherchant pas à imposer sa foi, en garantissant la liberté de croire et de ne pas croire, de croire en chrétien ou en juif ou en musulman. Qu’elle vive pleinement la laïcité c’est-à-dire qu’elle offre un espace public où une diversité de croyances et d’opinions trouvent la possibilité de se vivre et de s’exprimer et non d’être brimées et forcées au silence. La laïcité se décline, à mes yeux, avec la pluralité reconnue, non pas tolérée mais acceptée et qui trouve les moyens de se dire. Mais sommes-nous vraiment catholiques quand nous disons cela ? C’est le point que je voudrais aborder à présent.

 

 

 

 

 

 

III la mission de l’Ecole catholique

 

 

N’y a-t-il pas incompatibilité entre la mission de l’Eglise et le régime de laïcité ? La mission de l’Eglise n’est-elle pas réduite à la portion congrue sitôt que l’école s’inscrit pleinement dans la laïcité, y compris dans un cadre où les opinions peuvent s’exprimer et les croyances diverses s’exprimer ?

 

Cela renvoie évidemment à la nature de la mission de l’Eglise. Le prosélytisme ne dit pas plus ce qu’est la mission de l’Eglise que le silence sur le fait religieux ne dit ce qu’est la laïcité. La mission avant d’être mission de l’Eglise est d’abord la mission de Dieu[7].  Le Père, qui est « l’Amour en sa Source »[8] a pour dessein de « rassembler à la table du royaume les hommes de toutes races, de tous pays, de toutes cultures ». Telle est la mission ! La mission de Jésus a consisté à annoncer le royaume de Dieu qui se réalise quand les boiteux marchent, les aveugles commencent à y voir et ceux qui sont morts à revivre[9]. De l’annonce du royaume est née l’Eglise. Le pape Jean Paul II a rappelé dans une encyclique sur la mission que l’Eglise n’était pas à elle-même sa propre fin mais le royaume de Dieu dont elle est le sacrement c’est à dire le signe et le moyen[10]. L’Eglise est donc un signe d’unité parmi les hommes. Telle est sa mission solennellement définie au concile Vatican II : l’Eglise est « en quelque sorte le sacrement, c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain »[11]. Jean Paul II a bien expliqué cela aux cardinaux et membres de la curie après la rencontre d’Assise en 1986[12]. « Dans ce grand dessein de Dieu sur l’humanité, l’Eglise trouve son identité et sa tache de « sacrement universel de salut ».

 

 

L’Ecole catholique est un « sujet ecclésial ». Cela fait partie de sa mission et de son identité la plus profonde, de son but de travailler à l’unité, concrètement par la rencontre des gens entre eux. Elle éduque à cette unité entre les hommes dans la pluralité des cultures. Elle est là pour que l’homme réussisse. Pour que l’enfant qui boite dans sa scolarité puisse continuer à marcher, pour que ceux qui entendent mal comprennent .. et pas uniquement les mathématiques ! bref elle travaille selon son caractère propre à l’avènement du royaume. Elle vit sa mission en ouvrant l’éducation à cette unité proposée par le Père à l’ensemble de l’humanité, unité à laquelle les hommes aspirent.

 

 

Sa mission est catholique. Le terme de catholique a une double signification. Il désigne tous les hommes ! L’école est catholique si elle est une école pour tous, y compris ceux qui professent une autre religion… et donc pas une école pour quelques-uns, ni pour n’importe qui ou pour personne, mais une école pour chacun. L’autre sens du mot est non plus extensif mais qualitatif. Il désigne non plus seulement tous les hommes mais la totalité de l’homme, dans toutes ses dimensions comme l’a bien explicité le cardinal de Lubac. L’école catholique ne s’adresse pas à des élèves mais à des personnes ! Le monde n’est pas l’Eglise et le monde entier n’a pas vocation à entrer dans l’église. Mais le monde entier a vocation à l’unité et l’Eglise à servir le monde. En agissant ainsi, l’Ecole catholique peut proposer la foi à ceux qui veulent ainsi travailler à l’avènement du royaume en devenant à leur tour disciple du Christ.

 

 

L’école catholique qui accueille vraiment des enfants d’horizons sociaux, religieux, d’opinions diverses et qui leur offre la possibilité de se parler, de se rencontrer, de se respecter, de dialoguer, est vraiment fidèle à sa mission. Or, en faisant cela elle est aussi fidèle à la laïcité. Pour être vraiment dans la laïcité, l’Eglise n’a pas à être moins missionnaire mais plus missionnaire. Ainsi la laïcité trouve écho dans la catholicité de l’école et sa catholicité l’appelle à vivre une laïcité qui considère la pluralité comme une chance. Là se trouve l’avenir de l’enseignement catholique. Les résultats du bac, aussi importants soient-ils ne suffisent pas à pérenniser l’école catholique. Sa catholicité justifie son existence… Et pas seulement aux yeux de la hiérarchie catholique ou de la communauté catholique mais aussi aux yeux de l’éducation nationale.

 

 

IV- Le fait religieux dans les établissements

 

Une grande distinction est à opérer entre d’une part l’apporche scientifique du fait religieux et d’autre part son approche théologique. Dans la première approche, il s’agit de la compréhension du fait religieux à partir des sciences : sociologie religieuse, histoire des religions, étude des phénomènes religieux communs à toutes les religions (pélerinage, jeûne, aumone. ..). Cela fait l’objet d’un enseignement.

 

A- L’enseignement de la culture religieuse

 

 

L’enseignement de la culture religieuse est un enseignement scientifique. Il peut prendre ou non la forme d’un cours. Dans tous les cas, toutes les disciplines sont concernées et l’enjeu n’est pas uniquement un enjeu de savoirs. On pourrait énoncer trois enjeux.

 

La nécessité de connaître les religions qui ont façonné l’Occident afin d’avoir accès au patrimoine et à la culture d’aujourd’hui qui reste profondément marquée par l’apport des religions et du christianisme en particulier. Il y va, pour une part, de l’identité culturelle. Que deviennent les peuples qui perdent la mémoire ?

La nécessité qu’il y a à connaître les religions qui sont présentes sur le territoire national pour contribuer au lien social. Rien n’est pire que l’ignorance de l’autre, de sa culture, de sa religion pour générer la peur, le rejet et parfois le conflit. Un français moyen aujourd’hui ne peut plus ignorer quelques fondements du christianisme, de l’islam et du judaïsme.

 

Enfin aborder la question des religions contribue aussi à poser la question du sens. Les religions n’ont pas le monopole du sens mais elles apportent leur contribution en ce domaine. Il est raisonnable de penser que ce soit un précieux service à rendre aux générations futures, de ne pas taire que l’on peut aussi donner un sens à sa vie et que l’expérience religieuse est un chemin praticable ! Contribuer à la question n’est pas donner la réponse.

 

 

On peut distinguer, dans l’enseignement scientifique des religions, la connaissance des religions et la connaissance du phénomène religieux. Dans la connaissance des religions, il semble qu’il faille privilégier, quoique de manière non exclusive, les monothéismes abrahamiques. Dans la connaissance du phénomène religieux, une place particulière est à ménager au langage religieux en tant qu’il est un langage symbolique. L’espace et le temps sont structurés symboliquement. Les mythes et les rites fonctionnent dans un langage symbolique. La nature du langage religieux est d’être un langage du symbole. Cet apprentissage du langage symbolique est nécessaire pour lire les textes sacrés et entrer dans un minimum d’intelligence des rites religieux, intelligence dont ont été privés des générations précédentes.

 

 

 

Enfin, après en avoir dit les enjeux et le contenu, on est en droit d’attendre que cet enseignement soit objectif aussi bien par l’objectivité des enseignants que celle du contenu de l’enseignement. L’objectivité des enseignants qui ne peuvent disqualifier les religions ou une religion particulière s’acquiert aussi par la formation. L’objectivité des contenus, y compris des ouvrages : Peut-on enseigner qu’Abraham a vécu 1800 avant Jésus-Christ ?

 

 

B-Le fait religieux du point de vue de la révélation chrétienne

 

 

Il s’agit là non plus d’une connaissance scientifique du fait religieux mais de la prise en compte de la démarche théologique. Évidemment, elle ne s’oppose pas à la démarche scientifique. Nous ne nous enfonçons pas dans l’obscurantisme en passant sur le versant de la théologie ! Elle se nourrit aussi de la connaissance scientifique des autres religions et du phénomène religieux. Elle dialogue avec les sciences des religions et avec la philosophie de la religion. Mais la démarche est spécifique. Elle pense le fait religieux de l’intérieur de la révélation chrétienne. Or l’école catholique a la chance et l’avantage de pourvoir aborder le fait religieux aussi de ce point de vue.

 

Trois propositions

 

 

Le fait religieux du point de vue de la révélation chrétienne, dans le cadre de l’école peut être traité selon trois propositions. Elles sont traditionnelles et définissent les trois grandes fonctions pastorales de l’Eglise[13]. Deux d’entre elles font appel à la démarche confessante de la foi, une de ces fonctions peut être vécue par tous.

 

La première d’entre elles est la proposition explicite de la révélation chrétienne dans la Parole : la fonction prophétique. La foi chrétienne est proposée à ceux qui le souhaitent. Cette proposition se fait souvent sous la forme de la catéchèse, mais pas exclusivement. La catéchèse est une activité spécifique qui a pour but non pas d’enseigner le christianisme mais de proposer la révélation biblique à la foi des enfants et des jeunes. Ce n’est pas une démarche de culture religieuse mais une proposition de foi. Aussi on ne peut imaginer que l’on envoie en catéchèse obligatoire des enfants musulmans ou juifs. Sauf demande explicite de leur part, ce serait une atteinte à leur conscience, à la laïcité et à la foi chrétienne : « Les droits des parents se trouvent violés lorsque les enfants sont contraints de suivre des cours ne répondant pas à la conviction religieuse des parents ou lorsque est imposée une forme d’éducation d’où toute formation religieuse est exclue »[14]. La question est posée aujourd’hui dans l’enseignement catholique. Elle se pose et elle a déjà trouvé des éléments de réponse dans plusieurs mouvements d’église comme les guides-soleil, où se retrouvent des filles chrétiennes et des filles musulmanes, ou dans d’autres mouvements comme la Jeunesse Ouvrière Chrétienne ?

 

 

 

La seconde proposition est celle de la célébration. Cette fonction pastorale est désignée par le terme de fonction sacerdotale. Il s’agit de l’initiation à la prière et à la vie sacramentelle. Cette proposition prend la forme de célébrations effectives, de préparations et de célébrations des sacrements de l’initiation chrétienne. Elles s’adressent à ceux qui sont chrétiens ou qui souhaitent être initiés à la foi chrétienne. Dans l’église primitive on n’acceptait à l’eucharistie après la liturgie de la Parole que ceux qui étaient baptisés. Les catéchumènes sortaient de l’Eglise. Cet esprit de la liturgie pourrait présider à nos choix et nos manières de faire. Nous avons travaillé cette année à mettre en place une réflexion en vue de célébrations qui évitent le double écueil soit de la confusion en envoynat tous les enfants à la messe ! soit de l’exclusion en ne réservant la célébration qu’à ceux qui sont catholiques.

 

Ces deux premières grandes fonctions pastorales sont orientées ou font appel à la confession de foi. Ils peuvent inclure une vraie prise en compte de la pluralité religieuse … mais que de chemin à parcourir !!!

 

 

 

 

La troisième proposition est la fonction royale. Elle vise à travailler à l’établissement de ce que les évangiles appellent le royaume en nous donnant quelques caractéristiques : « les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, les morts ressuscitent.. » Le royaume se réalise pour une part dans l’accomplissement de l’homme. Les activités éducatives proposées aux élèves auront pour but de donner ce sens de l’homme, de la personne : course du CCFD, découverte d’autres cultures, sensibilisation aux problèmes mondiaux etc …mais rien ne remplacera la manière dont ce sens de l’homme est vécu dans les établissements. Certaines de ces activités peuvent et doivent être proposées à tous.

 

 

 

 

 

 

L’anthropologie chrétienne

 

 

L’école catholique déploie, dans le cadre éducatif qui est le sien, l’anthropologie caractéristique de la révélation. Elle ne nécessite pas de confesser explicitement la foi chrétienne. En revanche, il convient que l’école l’annonce clairement dans son projet, sans taire ses références à l’évangile et à la personne de Jésus-Christ. Pas de projet pédagogique Canada Dry ! Cela constitue son caractère propre et un lieu innovant en pédagogie.

 

La révélation chrétienne détermine quelques caractéristiques propres qui mériteraient chacune de longs développements :

L’ absolu de la personne humaine qui se fonde sur la création de l’homme à l’image de Dieu et sur l’unicité de chacun. Il a été dit au printemps dernier, que déclarer que l’élève est au centre du dispositif de l’école est un propos démagogique. Le théologien n’a pas à se prononcer sur les choix de l’éducation nationale, (qui d’ailleurs dans ce cas devrait changer de nom) mais du point de vue de la mission de l’église non seulement l’élève est au centre du dispositif mais plus encore que l’élève, la personne. Cet absolu de la personne vaut pour l’élève mais vaut pareillement pour les enseignants, le personnel éducatif, administratif ou des services.

 

 

La deuxième caractéristique est le rapport à l’échec. Il est probable que l’échec se doive d’être traité autrement dans une école dont le projet se fonde en dernière instance sur l’expérience pascale de la vie qui resurgit précisément de la mort. Il est probable que les taux de réussite aux examens nous renseignent moins sur la bonne marche d’un établissement catholique que la manière dont y est traité l’échec.

 

Pour mémoire il convient de mentionner le sens de l’histoire. Dieu parle dans l’histoire, dans les évènements. L’élève n’est pas anhistorique. Il est une personne qui hérite d’une histoire familiale, collective en plus de son histoire personnelle propre. Il faut mentionner aussi le rapport à la vérité qui laisse la place à l’ignorance et à l’erreur et qui ne prétend pas détenir la vérité, fut-elle scientifique !

 

Certes cette anthropologie peut se vivre aussi dans des établissements de l’enseignement public. Comme l’a écrit Jean Pierre Chevènement, il y a quelques années, les principes de la république : liberté, égalité fraternité, sont tout droit sortis de l’évangile[15]. On ne peut que se réjouir si la révélation chrétienne a contribué à l’avènement de la personne et s’il y a là un bien commun. J’ai bien peur que ce soit de moins en moins le cas dans une société ou le droit se substitue à la responsabilité morale et où les lois et les intérêts du marché sont en passe de devenir le critère ultime.

 

 

 

Il ne reste plus en terminant qu’à définir ce que recouvre le terme de pastorale puisque nous sommes désormais en possession des éléments essentiels. Elle se définit par les trois grandes fonctions évoquées ainsi que par la mise en œuvre de l’anthropologie chrétienne dans le projet éducatif et le projet d’établissement. La responsabilité pastorale de l’établissement est une responsabilité ecclésiale, dans laquelle les chefs d’établissement ont une place prépondérante. Quand la fonction pastorale est perçue, ils souhaitent s’adjoindre un animateur en pastorale. l’APS n’est plus alors d’abord un délégué à la catéchèse ou à des « activités religieuses » mais véritablement un adjoint au directeur pour l’ensemble du fonctionnement « catholique » de l’établissement.

 

 

 

 

 

 

 

V- Quelques points

 

Je voudrais faire trois variations autour de l’anthropologie chrétienne.

 

La liberté que donne l’éthique.

 

 

L’Ecole se doit de transmettre dans une société donnée un certain nombre de valeurs sociales dont la société a besoin pour sa reproduction et parfois tout simplement pour la production. Ces valeurs sociales constituent l’ethos d’un groupe ou d’une société donnée. L’Ecole transmet un éthos social. Par exemple la compétition est une valeur culturelle. Les instances de reproduction, et l’Ecole en particulier devront transmettre cette valeur comme référentielle. Cette valeur culturelle sera transmise de différentes manières dans l’acte d’enseignement par la mise en place d’instances d’évaluation, par l’émulation dans le groupe etc.. La reproduction de l’ethos culturel se fait à la fois dans l’acte d’enseigner : exercice de l’autorité, évaluation, organisation spatio-temporelle de la classe… et par l’enseignement des diverses disciplines, chacune apportant sa contribution particulière dans l’appropriation de la culture, dans la transmission de représentations, dans des rapports à la vérité etc .. La reproduction de l’ethos dominant se fait pour une bonne part à l’insu des enseignants eux mêmes. Ils ont été formé à cela : ils ont passé de nombreux concours et examens. Ils ont rarement eu de lieux dans leur formation initiale où ils ont pu réfléchir au rôle de reproduction qui leur est assigné. Or quand la société fonctionne mal et développe de la violence ou de l’exclusion, la même société se retourne vers les instances de reproduction de l’ethos. Les enseignants, sans pouvoir le dire ni en avoir une conscience claire, assument en terme de culpabilité, pour une part au moins, les dysfonctionnements sociaux. On peut comprendre leur demande de se replier sur une stricte fonction d’enseignement, même si elle est illusoire.

 

Or l’ethos culturel n’est pas l’éthique! La compétition est une valeur sociale mais n’est pas une valeur éthique ! L’ethos comme l’ethique est de l’ordre des valeurs. Mais dans le premier cas les valeurs sont sociales, dans le second elles sont morales. L’Ethos imite l’éthique et une société donnée présente ses valeurs culturelles et donc particulières comme si elles étaient universelles. Elles sont les valeurs d’un moment donné et qu’elles sont au service d’un certain nombre d’interets. Dans l’exemple de la compétition, on comprend tres vite qu’il y a des interets en jeu..

 

L’éthique vérifie l’éthos

 

L’Ecole catholique soumet ses pratiques à une éthique. L’Ethique est là pour juger de l’ethos. Certes la compétition a son importance et ses richesses. Elle conduit aussi au dopage sous toutes ses formes ! et au suicide des cadres-cleenex .. Certes les réussites au bac d’un établissement comptent mais on n’était pas obligé de s’inscrire dans ces comptages et on pourrait en tout cas en proposer d’autres dans la présentation des établissements. Il y a aussi des parents intelligents qui ont aussi d’autres critères pour leurs enfants !

Il en va de même pour des pratiques pédagogiques comme l’évaluation. De quoi les manières différentes d’évaluer sont-elles signes. Quelle éthique de la personne les sous tend? Quel sens de l’homme ces pratiques véhiculent .. C’est là que se joue le rôle de l’Ecole. le reste est la mise en scène ! Et que dire de l’exercice de l’autorité .. Dans la manière dont s’exerce l’autorité se transmet le juste rapport à la Loi. Les discours que l’on tient sur la Loi n’ont jamais servi qu’à rendre lisibles des comportements effectifs.

 

Dans les discours officiels, on y parle beaucoup de l’autonomie de l’enfant et de sa responsabilité. Ces discours sont allègrement repris ! Ils peuvent avoir l’apparence de promotion de la personne .. Ils sont surtout le reflet de l’ethos culturel. On y reconnait le langage de l’entreprise, ce qui en soi ne disqualifierait pas necessairement le discours si ce discours n’avait surtout l’inconvénient de centrer l’élève dans la subjectivité. L’enfant n’est pas autonome et n’a pas à l’être. Il n’a pas à se prendre pleinement en responsabilité. L’enfant n’est pas un adulte même si les adultes le souhaitent pour des raisons qui mériteraient examen. « C’est à l’école que l’enfant fait son entrée dans le monde. Or, l’école n’est en aucune façon le monde et ne doit pas se donner pour tel.. « [16] La liberté et la responsabilité demandent de longs processus d’apprentissage qui nécessitent des lieux protégés. Cette tache éducative demande de considérer l’enfant dans son processus de développement. Hannah Arendt a des analyses très pertinentes sur la démission que cela représente de considérer les enfants comme des adultes : « La ligne qui sépare les enfants des adultes devrait signifier qu’on ne peut ni éduquer les adultes ni traiter les enfants comme de grandes personnes ». L’ethos culturel se présente avec un certain aspect d’évidence précisément parce qu’il est ethos dominant d’une société donnée. Le discours sur l’autonomie et la responsabilité de l’enfant confond identité et subjectivité, individu et personne.

 

 

L’Ecole catholique transmet l’ethos culturel mais constamment corrigé et évalué à l’aune de l’éthique. Elle est éthique chrétienne en ce qu’elle pose en son fondement que chacun est unique, aimé de Dieu, désiré par Lui et que la personne humaine est sacrée. La valeur de la personne n’est pas chosifiée mais se fonde dans une relation transcendante. Cette valeur est d’autant plus absolue que son fondement lui-même est absolu. Toute atteinte portée à la personne humaine, de quelque manière que ce soit est une atteinte portée à Dieu selon le texte célèbre de Matthieu 25 : « J’ai eu faim et vous ne m’avez pas donné à manger, j’ai eu soif et vous ne m’avez pas donné à boire ..  » Je pense à ces parents outrés profondément par une réflexion de chef d’établissement disant qu’il n’y avait rien à espérer de leur fils adolescent…Ils étaient d’autant plus outrés que la réflexion venait d’un chef d’établissement catholique. Inversément, certains comportements d’enseignants ou de chefs d’établissement structurent de manière décisive parfois des enfants ou des jeunes parce qu’ils donnent à entendre leur valeur incommensurable.

 

 

 

 

 

                Le critère de jugement que donne l’anthropologie chrétienne

 

 

Il n’est pas demandé à des enseignants d’être des catholiques pratiquants, ni même d’avoir la foi. D’une part, on n’a jamais trouvé l’unité de mesure pour jauger la foi de quelqu’un. D’autre part, la foi est quelque chose qui varie au cours d’une vie et en plus comme le disait Augustin, « certains croient être dehors qui sont dedans et d’autres croient être dedans qui sont dehors. » En revanche, il est demandé de souscrire à l’anthropologie qui constitue pour une bonne part le caractère propre d’un établissement. J’énoncerai cette anthropologie en deux points qui vous sont connus et qu’il n’est peut-etre pas nécessaire de développer : Le sens de la personne humaine et le sens de l’échec.

En ce qui concerne le premier il est le but même de l’ecole catholique. « La personne de chacun, dans ses besoins matériels et spirituels, est au centre de l’enseignement de Jésus : c’est pour cela que la promotion de la personne humaine est le but de l’école catholique [17]» Cette définition de l’école catholique est la définition officielle de l’Eglise. On ne dit pas que l’école catholique a pour finalité de faire des petits catholiques mais de vraies personnes humaines. Cela commence à devenir très original dans une société qui est incapable de penser son développement autrement que par la consommation de biens de production, qui fait passer les actionnaires avant les ouvriers! Comment sont traités les élèves difficiles, comment on parle d’eux en conseil d’enseignants. Est-ce que le chef d’établissement tolère certaines paroles ou certains jugements… la place du personnel dans l’établissement etc … Ce sont des questions avec lesquelle on n’en a jamais fini…Telle est la responsbailité première d’un chef d’établissement. L’Aps, qui veille avec lui au caractère propre de l’établissement, doit être associé étroitement à cette vigilance. Cela passe avant l’organisation de la catéchèse dans sa responsabilité d’APS.

 

L’autre point que j’ai retenu est le sens de l’échec. La révélation chrétienne a un regard original sur l’échec. En effet Celui de qui les chrétiens se réclament est celui qui a souffert l’échec. Si quelqu’un a réellement échoué c’est bien Jésus de Nazareth. difficile d’échouer plus ! Il ne réunit que 12 apôtrres et quelques disciples qui, au moment où les évènements tournent mal, s’enfuient. Il est trahi par l’un des plus proches. Bref pour quelqu’un qui annonce une bonne nouvelle, on ne peut pas dire que ce soit le succés ! Et que dire quand on le voit cloué sur une poutre de bois, n’ayant même plus une apparence humaine. Or celui là même qui connaît la déréliction est celui qui se donne à expérimenter comme vivant et ressuscité par les disciples. Je ne developpe pas tout cela mais j’en retiens que pour la révélation chrétienne l’échec loin d’être un terme, une impasse est au contraire le lieu d’une vie nouvelle. Voilà un aspect de nouveauté qui se démarque quelque peu du sort que l’on réserve au maillon faible dans la société et que l’on célèbre médiatiquement à la télévision ! Il faudrait réfléchir plus longuement à tout cela ; j’en viens directement aux conséquences. L’échec dans l’école catholique d’une enfant, voire d’un enseignant, voire d’un chef d’établissement, ne peut pas être traité de la même manière qu’ailleurs. Comment est considéré l’échec scolaire ? Comment en parle-t-on dans les conseils d’enseignants ?

Je peux le dire positivement car je sais des enseignants, des chefs d’établissement qui le vivent ainsi, qui ne désespèrent pas de celui qui traverse l’échec, qui se tiennent à ses côtés, qui espèrent pour lui. Nous sommes pleinement dans la mission catholique de l’école catholique quand c’est ainsi que nous agissons. Cela ne se comptabilise pas … sauf qu’il est des personnes pour qui ce travail de l’ombre un jour produira du fruit…Et même que parfois il nous est donné de voir de petites résurrections. !

 

 

                La liberté religieuse comme pierre de touche de la liberté.

 

 

Un dernier point pour conclure : la question de la liberté religieuse. Sous ce titre j’englobe la question du sens et la manière dont est traité la pluralité religieuse dans les établissements.

Fort heureusement la question de l’enseignement du fait religieux a été soulevé et abordé dans l’ensemble de l’enseignement. L’enjeu n’est pas uniquement une ignorance crasse des élèves, devrais-je dire des enseignants mais surtout sa conséquence. Je n’ai pas le temps de développer la question mais la religion est la fond de la culture. Cette ignorance opère une déculturation. Le processus de déculturation est suffisamment engagé pour que les plus éclairés de nos recteurs se soient mobilisés. Cela fait déjà quelques années.On sait cependant que même l’enseignement scientifique du fait religieux se heurte à de grandes inerties.

 

Pourtant il n’est qu’un aspect de la question. Je ne le developpe pas car je sais que demain René Nouilhat reprendra longuement cet aspect. Je lui attribue de l’importance. Il y a aussi et surtout la question du sens. Rien n’est pire que le discours sur la neutralité. La neutralité est celle de l’enseignant qui ne doit pas influencer par ses opinions personnelles les élèves… mais pas celle de l’élève qu’on ne doit pas faire taire quand il pose des questions sur le sens. Mais l’enseignement lui ne peut pas être neutre et les élèves non plus. La neutralité aboutit à une évacuation de la question du sens de l’espace scolaire. Ce qui ets lourd de conséquences. Et d’abord l’ennui ! Je tiens d’une inspectrice d’académie de la région parisienne une réaction vigoureuse devant la manière dont le français est enseigné. Même dans l’enseignement du français on évacue la question du sens, en se cantonant à la seule analyse du texte. On imagine l’ennui des élèves !!! Quel goût pour la littérature, les romans… ces plaisirs de tous les jours que nous offre la culture ! Autant dire que la question du sens aujourd’hui n’a plus beaucoup d’endroits où elle peut se dire. Il me semble que l’on ne peut pas, dans le même temps, évacuer la question du sens et s’étonner de certains comportements de jeunes. Une école qui neutralise le sens contribue à l’insensé de la société et du monde pour un nombre croissant de jeunes et d’adultes. Comment des jeunes peuvent vivre si la vie n’a pas de sens ?

 

La deuxième remarque porte sur la pluralité religieuse ; Elle est une chance pour aujourd’hui. J’ai suffisamment dit le problème de l’altérité dans notre culture.Or là nous avons les moyens de traiter l’altérité. Je sais bien que ce n’est pas simple et je n’ai de leçons à donner à personne. Mais l’altérité est là. Quand des enfants parlent arabes, ils ont vraiment beaucoup de chance. J’aimerais parler cette belle langue ! Je préfererais parler arabe qu’anglais. La culture est d’uen autre richesse ! Evidemment ils n’ont pas à parler arabe à un enseignant qui ne comprend pas cette langue mais on ne peut pas leur interdire d’utiliser cette langue. Au contraire il faut valoriser cette richesse culturelle qui est la leur.

 

Avec quelques enseignants l’an dernier nous avons créé un groupe de recherche sur la pluralité religieuse. et en particulier autour de la célébration dans les établissements catholiques. Comment prendre en compte sans confusion, sans syncrétisme, sans exclusion non plus l’ensemble des élèves dans leur diversité religieuse et nous mettons en place cette année une expérimentation.

 

Je crois qu’il y a une urgence à travailler ces questions là. Je serais prêt à poursuivre la recherche sur la manière de valoriser la pluralité culturelle et la pluralité religieuse dans les établissements catholiques. Il y a là une chance extraordianaire d’ouverture pour les jeunes.. etc …

 

 

Conclusion

 

 

Je conclue cet apport beaucoup trop long… La chance de l’école catholique est d’être catholique ! Intelligemment catholique ! En face du fait religieux, nous ne pouvons pas le traiter comme l’école publique. Elle a ses handicaps en ce domaine avec les répercussions sur la prise en compte de la pluralité culturelle. Les établissements catholiques ont la chance de pouvoir aborder ces questions en bénéficiant de l’engagement de l’Eglise et de son apport au monde en ce domaine. C’est une formidable aventure. Vous trouverez à vos côtés pour vous y aider l’ISTR.

                           

 

 

 

[1] Le magazine littéraire « Hannah Arendt » Septembre 2005. p 34

[2] Charles Péguy : « Texte Posthume » Juin 1912 Œuvre en prose complète, La Pleiade, Tome 3, p. 668.

[3] Henri Madelin : « Christianisme et laïcité » Chemins de dialogue n° 8. p.99-114.

[4] Déclaration du concile Vatican II : « la liberté religieuse »

[5] Déclaration du concile vatican II «  la liberté religieuse » N°1

[6] La république n’a pas pour vocation dans un régime de laîcité à intervenir dans le devenir des religions ni de leur évolution. Elle n’en a ni les compétences, ni le savoir-faire.

[7] Cette redécouverte de la mission comme « missio dei » au XXeme siècle a été reprise dans le concile vatican II Décret sur « l’activité missionnaire de l’Eglise » Principes doctrinaux n° 2-5 .

[8] Décret sur « l’Activité missionnaire de l’Eglise » n° 2

[9] Mt 11, 4-5.

[10] Encyclique du pape Jean Paul II « La mission du rédempteur » Chapitre 2

[11] Concile Vatican II : Constitution dogmatique sur l’Eglise N° 1

[12] « Discours du pape Jean Paul II aux cardinaux et à la curie romaine du 22 Décembre 1986 ». Revue Chemins de dialogue n° 20. p163-173

[13] Par exemple dans le texte de l’épiscopat français : « proposer la foi dans la société actuelle ».

[14] Concile Vatican II : Décret sur la liberté religieuse N° 5.

[15] Jean Pierre Chevènement, ministre de l’intérieur et des cultes : allocution prononcée le 23 Novembre 1997 lors de l’ordination épiscopale de Monseigneur Joseph Doré, archevêque de Strasbourg. Documentation catholique n° 2173. du 4 Janvier 1998.

[16] Hannah Arendt : la crise de la culture   1954 Gallimard pour la traduction française 1972.

[17] Discours au premier congres de l’école catholique en Italie Observatore romano du 24 novembre 1991. p. 4

Christian Salenson, Le rôle des religions dans le dialogue et la paix, Novembre 2015

Nice

ESAM

26 novembre 2015

 

 

 

 

Le rôle des religions dans le dialogue et la paix

 

 

                                                                                            Christian Salenson

                                                                                             ISTR-Marseille

 

 

 

La question qui m’a été posée est celle de la place des religions dans le dialogue et dans la paix. Les religions sont-elles fauteurs de guerre ou bien facteurs de paix ? Cette conférence intervient quelques jours après les dramatiques événements du vendredi 13 novembre. L’actualité ne doit pas fausser notre réflexion qui n’a pas pour objet l’analyse complexe de ces évènements. En même temps ils fournissent des éléments de réflexion sur le sujet qui retient notre attention ce soir.

 

Ces événements sont-ils religieux ? Quelle est la part de la religion dans le terrorisme islamiste ? La religion est présente. Les terroristes invoquent le nom de Dieu au moment de commettre leurs crimes. Ceux qui partent en Syrie se présentent comme des convertis à l’islam. Le communiqué officiel de Daesh qui revendique les attentats commence par une sourate du Coran et précise que les lieux ont été minutieusement choisis. Il dénonce le Bataclan comme « un rassemblement d’idolâtres pour une fête perverse ». Les membres de Daesh se présentent même comme les vrais musulmans et considèrent qu’ils sont les seuls musulmans puisque les sunnites qui ne sont pas radicalisés sont à leurs yeux de mauvais musulmans, que les chiites sont des hérétiques, que les juifs et les croisés sont des ennemis, à l’encontre de ce que dit le Coran[1]. Tous ceux là sont à abattre. On est donc bien en présence d’une dérive fondamentaliste de la religion dont les formes extrêmes se retrouvent en d’autres périodes et en d’autres religions et dont nous mesurons la capacité de nuisance. Ce qui pose une question sur la responsabilité de toutes religions par rapport à leurs fondamentalistes radicalisés.

 

Pourtant cette affirmation ne rend pas compte de la totalité de la réalité. Gilles Keppel disait l’autre jour que la religion n’est en ce cas qu’un vernis pour deux raisons au moins. L’islam tel qu’il est vécu et présenté par Daesch est en totale contradiction avec le Coran et les hadiths. Le directeur de l’IDEO au Caire, spécialiste de l’islam s’est attaché à en faire la démonstration à partir du communiqué officiel. D’autre part on est en présence d’une question essentiellement politique. Daesh se définit comme L’État islamique. Il revendique le califat. Il a un projet politique. Il veut fragiliser les démocraties, semer la division dans les pays, faire en sorte que les musulmans soient accusés et stigmatisés et qu’ainsi ils se radicalisent, en espérant ainsi aller jusqu’à la guerre civile.

 

L’analyse de Daesh prend appui sur un jeu d’idéologies qui s’alimentent mutuellement : le laïcisme qui connaît un regain de vitalité et trouve là une raison de plus de dénoncer les religions de les combattre, l’islamophobie trouve là de quoi se justifier, les islamistes radicalisés trouvent dans ce double rejet de la religion et de l’islam la justification du Djihad. Paradoxalement, ces trois idéologies en apparence aux antipodes sont complices dans les faits, mais au fond cela s’explique par un rejet commun de l’altérité.

 

Les événements du 13 novembre, assez différents dans la forme de ceux de janvier nous permettent de relever quelques questions : l’enjeu des relations entre le religieux et le politique, la responsabilité des religions face à leurs intégrismes, la place des religions dans les sociétés.

 

J’aurai trois parties dans cette communication : Religions et violence, la paix entre politique et religion, et une dernière partie intitulée chemins de paix dans laquelle je voudrais poser quelques balises sur ce chemin chaotique.

 

I- Religions et violence

 

 

La religion est un phénomène social

 

Mais je voudrais commencer par dire, contrairement à la vulgate médiatique, que la religion est un phénomène social et donc que la religion ne relève pas du domaine privé. Les religions occupent une place importante dans la vie internationale et dans la société. Si la foi est personnelle, la religion est publique. La sécularisation n’a pas produit sa disparition annoncée par les philosophes du XIXe siècle. Le sociologue de la religion Peter Berger avait annoncé la disparition de la religion engloutie par la sécularisation[2], avec beaucoup de probité il a reconnu quarante ans plus tard s’être trompé et affirme que « le monde est devenu furieusement religieux [3]». La religion est un phénomène social. Émile Durkheim fonde de la sociologie moderne par un ouvrage sur les formes élémentaires de la vie religieuse. Aucune religion ne peut accepter d’être renvoyé au domaine privé, ce qui serait contre nature.

 

Elles ont façonné les cultures

 

Les religions ont façonné des cultures : arabo-musulmane, asiatiques, européennes. Que serait l’Europe sans le christianisme dans sa triple version : catholique, protestant et orthodoxe ? Elles sont porteuses d’un capital symbolique artistique, éthique, transcendant qui nourrit les sociétés, même les plus sécularisées. Je cite volontiers à ce propos Jean Pierre Chevènement qui n’est pas soupçonnable de collusion avec la religion chrétienne. Alors qu’il était ministre de l’intérieur et des cultes, il a dit  : « Les religions monothéistes ont largement contribué au progrès moral de l’humanité, la sommant de s’interroger sur ses fins dernières, l’arrachant à ses attaches matérielles, l’invitant à se dépasser. » Je poursuis la citation : « Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellenisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[4] »

 

Les droits fondamentaux reconnaissent leur caractère public

 

Le droit déclare la nature publique de la religion. La Déclaration universelle des droits de l’homme[5], Article 18 affirme que:  » Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. «  La Convention européenne le rappelle. Rappelons que la Convention européenne est une autorité supérieure à la loi française puisque elle a été adoptée par un traité et que les traités priment sur les lois nationales. Elle va plus loin dans l’affirmation de la liberté religieuse que la législation française. Dans son article 9  alinéa 1, il est dit . « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites ».

 

D’où vient cette confusion entre la foi du domaine de la conscience et la religion ?

 

L’Église catholique qui était de droit public antérieurement à la Loi, est de droit privé depuis 1905. Mais elle l’est au même titre que les associations, les entreprises, les syndicats, les partis politiques qui interviennent dans l’espace public.

 

La cause est à chercher dans l’histoire religieuse de notre pays. L’autonomie du politique ne s’est imposé que lentement et difficilement. La révolution française a constitué un premier seuil de laïcisation mais n’a pas suffi et tout le XIXe a été en proie à des conflits entre le pouvoir politique et l’Église catholique. L’hégémonie de la religion catholique pendant des siècles fait renaitre constamment des peurs d’une ascendance de la religion sur le politique.

 

L’interprétation de la laïcité

 

La volonté de privatisation de la religion relève aussi d’une interprétation de la laïcité qui trahit la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Le régime de laïcité instauré par la loi de 1905 n’est ni antireligieux, ni ne privatise la religion. Bien au contraire l’État se sent et assume la responsabilité que chaque croyant puisse vivre sa religion, en privé et en public. C’est la raison pour laquelle il subventionne les aumôneries d’hôpitaux, de lycée ou de prison.

La loi portée par Aristide Briand et Jean Jaurès est une loi d’apaisement qui se démarque de la volonté hégémonique de l’Église catholique mais tout autant des courants antireligieux qui voulaient éradiquer la religion ou des courants gallicans qui voulaient contraindre la religion sous la tutelle de l’État. Après un siècle d’exercice de cette loi, l’Église catholique reconnaît « le caractère positif de la laïcité »[6].

 

Le principe de laïcité de l’État est la forme qu’a prise la séparation entre le politique et le religieux en France. Il est objet d’interprétations diverses, depuis les origines. Les courants traditionnels existent toujours et le courant antireligieux a même repris une certaine vigueur. Jean Bauberot dresse une typologie éclairante des différentes interprétations de la laïcité. Il analyse en particulier parmi les nouveaux courants, la laïcité identitaire. Bauberot montre comment la laïcité qui était plutôt une valeur de gauche est reprise par la droite et instrumentalisée par une droite extrême sinon contre la religion chrétienne pour le moment, du moins contre l’islam[7]. En effet la société française doit faire face à l’émergence d’une autre religion dont la visibilité sociale est structurellement plus forte que les confessions chrétiennes.

 

Les limites de la laïcité d’incompétence

 

Notre histoire est un peu curieuse ! Nous sommes un des rares pays développés où l’enseignement des religions est exclu de l’université et jusqu’à une date récente de l’enseignement dans les programmes scolaires. La « laïcité d’incompétence » pour reprendre l’expression de Régis Debray fait du tort à l’unité nationale[8]. L’ignorance des faits religieux interdit à des jeunes générations d’avoir accès au patrimoine de la nation[9]. L’ignorance de l’islam est négative pour les musulmans eux-mêmes qui ne sont pas confrontés à un enseignement objectif de leur religion. Elle est négative pour ceux qui ne sont pas musulmans qui continuent ainsi à vivre sur des clichés et dans la peur de l’inconnu[10]. L’ignorance des phénomènes religieux handicape l’intelligence de la complexité du monde comme se plait à le rappeler le recteur Joutard. Celui qui ignore les religions s’interdit de comprendre la vie du monde. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, l’affirmait lors d’un colloque international que lui-même avait souhaité, qui avait pour titre Religions et politique étrangère et qui se tenait à Sciences po. Paris : « Nombre des crises internationales actuelles restent inintelligibles et d’ailleurs insolubles quand le fait religieux n’est pas pris en compte. L’analyse des évolutions en matière religieuse est un outil essentiel à la compréhension du monde.[11] »

 

 

Ces quelques remarques rappellent que les religions sont des phénomènes publics qui contribuent à façonner les cultures, qui fournissent un capital symbolique artistique, religieux, éthique, qui informent les modes de vie des personnes, qui scandent le temps des sociétés, qui s’inscrivent dans l’espace géographique et le structurent etc. Les adeptes d’une religion ne peuvent pas accepter durablement d’être écartés comme croyants de l’espace public dans lequel ils comptent bien faire entendre leur voix. Le refoulement du religieux pourrait un jour ou l’autre se retourner contre la République elle-même. La volonté de privatisation des religions est une violence faite aux religions.

 

 

Les religions et la violence

 

 

Les religions sont-elles violentes ? La réponse est oui. Les guerres de religion sont un fait, en France et dans le monde. Les exemples ne manqueraient pas dans l’histoire et dans le monde pour montrer l’existence de conflits entre les religions. La France a été particulièrement traumatisée par les guerres de religion.

 

A contrario, tous les grands conflits ne sont pas religieux. La guerre de 14-18 avec ses millions de morts n’avait pas de motif religieux. La seconde guerre mondiale n’était pas une guerre de religion, même si la volonté d’extermination du peuple juif était la volonté de faire disparaître le peuple élu. La guerre en Irak n’était pas une guerre religieuse, même si Bush aurait bien aimé instrumentaliser « l’Occident chrétien » pour faire de cette guerre une « croisade ». Il s’est heurté en particulier au pape Jean Paul II[12]. L’annexion de la Crimée n’est pas une guerre religieuse etc. Il est donc abusif de dire que les religions sont la cause des guerres. Qui donc a intérêt à accuser les religions ? Les intérêts économiques et politiques sont généralement la première cause des conflits, comme le pétrole au Moyen-Orient. L’accusation des religions masque les auteurs véritables des guerres et discrédite dans le même temps les religions.

 

Faut-il pour autant disculper les religions ? Elles sont souvent présentes dans les conflits. Parfois elles offrent aux peuples une capacité de résistance et une force subversive comme le christianisme a permis à la Pologne de secouer le joug communiste. L’islam a été une force subversive dans la guerre d’indépendance de l’Algérie, facteur négligé à tort par les politiques français. Plus souvent, elles viennent en renfort idéologique au politique et elles amplifient les conflits. Le schisme entre sunnites et chiites est un facteur aggravant au Proche-Orient. Comme le disait Pascal, repris dans le film Les hommes et les dieux : « Les hommes ne font jamais le mal si complètement et joyeusement que lorsqu’ils le font par conviction religieuse ».

Plus que de guerres de religions, il vaut mieux parler de la dimension religieuse des conflits. Elles peuvent parfois contribuer à la radicalisation des conflits. Leur responsabilité est engagée mais il est parfois très difficile de déméler le politique et le religieux.

 

II- La paix entre politique et religion

 

La violence des religions ou leur participation à la violence politique ne suffit pas à répondre à la question posée : les religions et la paix. Parler des religions et de la paix ne consiste pas uniquement à parler de la religion et de la guerre. Les religions peuvent contribuer à la guerre mais peuvent aussi contribuer à la paix. Car si elles peuvent contribuer à la guerre, comment ne pourraient-elles aussi contribuer à la paix ? Nous devons donc considérer cette difficile question de la paix.

 

La paix est-elle politique ?

 

La paix est un problème politique. Le politique a pour but le bonheur des hommes. Il doit donc créer les conditions favorables à la paix entre les peuples et à l’intérieur des sociétés. La paix est une des premières responsabilités du politique[13]. La paix est de la responsabilité du politique mais la paix est-elle politique ? L’idéal de la Pax Romana semble insuffisant[14]. Elle garantit les activités humaines et en particulier les échanges. Cette paix a minima est imposée de l’extérieur par un pouvoir fort mais l’absence de conflit n’exclut pas la violence des structures. Sous une dictature, et sans conflit apparent, on ne saurait parler d’une situation de paix.

La paix est-elle politique ? Il semble qu’il faille répondre positivement car elle est de la responsabilité du politique. Mais elle se définit plutôt négativement comme une absence de conflits ou de violence. Elle ne suffit donc pas pour rendre compte de la paix. Pour répondre positivement à ce qu’est la paix, nous devons faire appel à une autre dimension de la paix.

 

Disons-le autrement : si on affirme que la guerre a un caractère religieux, il faut logiquement affirmer que la paix elle aussi a un caractère religieux.  On pourrait paraphraser Pascal. De même que l’on a dit que « Les hommes ne font jamais le mal si complètement et joyeusement que lorsqu’ils le font par conviction religieuse« . De même on pourrait dire que « Les hommes ne font jamais la paix si complètement et joyeusement que lorsqu’ils le font par conviction religieuse ».

 

La dimension religieuse de la paix

 

Les religions apportent une autre dimension à la paix, la paix intérieure. Toutes disent que la paix est le vrai but de la vie humaine. Elles proposent des voies pour rechercher cette paix, non plus collective mais individuelle. La voie des bouddhismes – réponse originale à la question du mal – n’est pas celle de la révélation chrétienne mais la même quête de paix est proposée. L’adepte d’une religion recherche la paix, dans ce monde ci et/où dans l’au-delà et dans une ouverture à la transcendance. Le sannyasi hindou est un être humain qui fait de la paix le but de son existence à laquelle il espère parvenir par la méditation et des pratiques ascétiques. Chez les indiens d’Amérique, fumer le calumet de la paix ne sert pas uniquement pour signer des traités de paix mais pour se mettre en relation avec le grand Esprit. La paix trouve son accomplissement au-delà de la mort. Dans la liturgie chrétienne, elle est le dernier mot prononcé sur une existence humaine : « qu’il repose dans la paix ».

 

Que disent les religions de la paix ?

 

La paix ne se conquiert pas. Elle se reçoit. Politiquement la victoire n’apporte pas la paix. Elle porte souvent en germe le prochain conflit comme ce fut le cas pour la guerre de 14-18. Les victoires spirituelles non plus ! Jésus d’ailleurs recommande de ne pas arracher le bon grain et dans une parabole curieuse, il déconseille de chasser son démon intérieur car le vide en soi pourrait faire appel d’air et on pourrait se retrouver non plus avec un démon mais avec une légion[15] ! Cette grande sagesse spirituelle trop ignorée renseigne sur la paix. Certes le moine bouddhiste, le contemplatif soufi ou le chrétien mystique se rend disponible pour accueillir la paix, mais vouloir conquérir la paix serait en contradiction formelle avec sa nature même qui est moins une conquête qu’un don. Celui qui voudrait conquérir la paix, entrerait dans une forme de combat qui ferait naitre en lui des tensions ou des conflits. La paix s’obtient par l’abandon de sa volonté propre pour le dire en langage chrétien. La paix ne se gagne pas en soi par la victoire sur ses penchants mauvais mais par l’acceptation de soi dans l’humilité d’un cœur désarmé qui demande la paix. La plupart des victoires spirituelles se gagnent en déposant les armes et celles là seules procurent la paix véritable.

 

Les religions montrent que la paix est globale. La paix est relationnelle. Elle est entre soi et le monde de la nature, entre soi et les êtres vivants, entre soi et les êtres humains, et surtout entre entre soi et soi. La paix est cosmothéandrique, dit Raimon Panikkar, en un néologisme qui unit inséparablement le cosmos, le theos et l’andros.

 

La paix est harmonie. L’écologie est une des formes de recherche de la paix. Impossible pour les êtres humains d’être en harmonie entre eux en continuant à malmener la nature. Les religions invitent à cette harmonie avec le cosmos par la prière de louange. La prière est une forme écologique de l’harmonie avec le monde. Le Cantique des créatures de François d’Assise en fournit un bel exemple. On trouverait d’autres formes de cette prière dans les psaumes ou certains passages du Coran ou des upanishads. Le pape François utilise le concept d’écologie intégrale pour désigner cette harmonie spirituelle globale[16]. Le christianisme, dans son humanisme radical, doit à ce propos relire la manière dont il parle de la prééminence de l’homme dans la création. L’homme au sommet de la création selon la révélation chrétienne, peut y être de deux manières, soit comme le maitre qui domine tout, soit comme le jardinier qui prélève dans son jardin mais qui prend grand soin des plantes ?

 

La paix intérieure est la source de la paix extérieure. On a des témoignages de personnes en situation extrême de violence qui gardent la paix intérieure. Etty Hillesum, juive convertie qui travaille dans le camp de Westerbork, aux Pays-Bas avant de partir elle-même en camp d’extermination garde une paix profonde.[17] Cet exemple et d’autres analogues montrent que la paix intérieure est plus forte que la violence externe et donc que la paix intérieure est première et fondamentale dans la construction de la paix[18]. A contrario, de nombreux conflits naissent du cœur humain, de ses propres blessures, de sa volonté hégémonique, de son besoin de reconnaissance, de sa colère et de sa volonté de vengeance etc.

 

Les religions nous apprennent que la paix se construit dans l’ouverture à une transcendance. Claire Ly internée dans un camp de Polpot, ravagée par la colère, trouve la paix dans la découverte imprévisible du « Dieu des occidentaux »[19]. Plus ordinairement, un être humain trouve la paix par une ouverture à la transcendance, que ce soit dans la prière confiante, dans la louange, dans l’ouverture à la beauté des choses, dans l’ouverture à la transcendance qui habite la relation d’amour. Etc.

 

De cela nous devons conclure que le politique seul ne peut pas conduire les hommes vers la paix, alors même que la paix est une de ses premières responsabilités. Les religions ont une responsabilité. Elles proposent aussi des moyens d’ouvrir des voies d’intériorité par où advient la paix intérieure. La paix a besoin à la fois du politique et du religieux.

 

 

III- Chemins de paix

 

 

Nous en venons maintenant à proposer quelques balises pour des chemins de paix. Comme le dit Raimon Panikkar, théologie indien et catalan : «  Le thème de la paix est trop sérieux pour le laisser entre les mains des politiques et il est trop complexe pour le confier aux hommes religieux. C’est une question qui incombe à l’homme en tant que tel. C’est pourquoi c’est à la fois un problème politique et religieux [20]». Nous partageons ce point de vue et nous pouvons proposer quelques balises à la fois dans la dimension externe et interne de la paix.

 

La paix sociale

 

La séparation du politique et du religieux

 

Ce sera une première réponse à notre question que de dire la nécessité de la séparation du politique et de religieux. L’histoire et l’actualité montrent les drames nés de cette confusion. Cette séparation est à la fois de la responsabilité du politique qui doit empêcher les religions de devenir hégémonique. Elle est aussi de la responsabilité des religions qui doivent empêcher le politique de vouloir les instrumentaliser. Jean Paul II a eu cette attitude après les attentats du 11 septembre et l’instrumentalisation des confessions chrétiennes programmée par Georges Bush. Toutefois la séparation n’est ni l’ignorance ni l’exclusion. Le politique et le religieux grandissent à portée l’un de l’autre, un lien très fort les unis et l’un a besoin de l’autre dans l’avènement de la paix. L’apartheid du religieux ampute le politique et ne manquerait pas à terme de se retourner contre le politique.

 

Le politique a besoin du religieux

 

Les grands problèmes politiques sont des problèmes religieux, comme on vient de le dire pour la paix. On peut le dire pareillement pour la justice ou encore pour la fraternité qui sont des facteurs de paix. Parfois des hommes politiques éclairés le reconnaissent et le disent. Ainsi Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur et des cultes en exercice, à Strasbourg s’exprimait ainsi il y a quelques semaines :

« L’histoire politique ne doit pas nous dissimuler  la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique… » Ainsi le politique puise ses valeurs dans les religions. Il en fait la démonstration pour les trois valeurs républicaines : « Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich Bonhoeffer ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie. De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ? Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?”. [21]»

Ainsi la religion inspire le politique lui fournissant des valeurs éthiques susceptibles de devenir des valeurs républicaines, lui rappelant la valeur intrinsèque de l’être humain etc. et cela même lorsque le politique ne reconnaît pas avec la même probité que Bernard Cazeneuve la place prépondérante de la religion. Jugen Habermas reconnaît l’intérêt des religions pour le politique[22].

Le religieux a besoin du politique

 

La religion a besoin du politique. La religion tend par elle-même à tout envahir, y compris le champ du politique et la religion peut fort bien instrumentaliser le politique. L’histoire en fournit de nombreux exemples. Il faut, pour le bien de la religion elle-même et de ses adeptes que ses prétentions soient limitées par le politique.

De plus, la religion vise l’Absolu et comporte une part d’irrationalité ! Elle peut se croire et se présenter elle-même comme absolue. Le politique doit la circonscrire afin qu’elle ne s’impose pas dans l’espace public de manière hégémonique.

Le politique doit aussi garantir la liberté religieuse de tous, veiller au respect des minorités et au droit de chacun de pratiquer le culte de son choix, particulièrement dans des sociétés pluri religieuses. Le politique veille à l’ordre public et impose aux religions le respect de l’ordre public, de la loi, de l’organisation sociale.

La limite des religions par le politique est une des conditions de la paix sociale mais aussi de la paix des individus, y compris des adeptes de la religion qui trouvent dans le politique une protection vis-à-vis de l’institution religieuse à laquelle ils appartiennent. La loi française empêche de licencier un chef d’établissement catholique divorcé-remarié et le protège jusqu’à ce jour de l’institution ecclésiale.

 

La critique interne des religions

 

Les religions apportent leur contribution à la paix quand à l’intérieur d’elles-mêmes les équilibres sont maintenus et que les instances critiques fonctionnent normalement. Les religions doivent gérer leurs intégristes, leurs fondamentalistes. Or la religion n’a pas de moyens coercitifs. Elles assument cette responsabilité propre par un équilibre interne. Trois instances doivent jouer leur rôle critique à l’intérieur même des religions.

La mystique. Les mystiques rappellent aux religions que leur finalité est la transcendance. Ils les arrachent ainsi à la tentation de se prendre elles-mêmes pour l’Absolu qu’elles ont vocation à désigner mais non à annexer. En rappelant que l’unique absolu est Dieu, ils relativisent les formes concrètes de la religion. Aussi les mystiques – et à travers eux tous ceux qui privilégient la quête spirituelle – en général ne sont pas très aimés dans les religions. Beaucoup sont morts martyrs : El Hallaj[23] par exemple, ou bien ont été marginalisés de leur vivant comme Saint François par exemple.

Le prophète dénonce dans sa religion le décalage entre l’éthique qu’elle annonce et la manière dont elle en vit. Les monothéismes abrahamiques accordent une place privilégiée aux pauvres, une « option préférentielle ». Les pratiques sont en général nettement en retrait des textes fondateurs. Si un prophète chrétien rappelle que la miséricorde est au cœur de l’enseignement de Jésus, même si ce prophète est pape, il se heurtera à bien des résistances. L’histoire n’a cessé de violenter ou de vouloir faire taire les prophètes.

Le théologien est celui qui fait intervenir la raison critique. La fonction théologique critique la lecture fondamentaliste des textes ou la sclérose des énoncés dogmatiques ou la magie de la ritualité. Elle appelle à une intelligence de la foi en redonnant constamment sa place à la raison. Les théologiens sont très exposés dans leur institution religieuse. En islam, la théologie pendant des siècles a été totalement marginalisée et les conséquences sont désastreuses. La plupart des grands théologiens catholiques du XXe siècle ont été condamnés ou interdits de publication : de Lubac, Congar, Teilhard de Chardin, avant d’être réhabilités et experts au concile Vatican II. Ces dernières années les théologiens de la libération ont été suspectés avant que cette théologie soit réhabilitée aujourd’hui.

 

L’absence prolongée de ces régulations internes conduit inévitablement à des dérives des religions. A contrario, leur équilibre protège la religion de ses dérives.

 

Une voie : L’acceptation du pluralisme

 

Un des défis actuel est le pluralisme culturel et religieux. Il n’y aura pas de paix sans acceptation de la diversité culturelle et religieuse. La responsabilité est double. Le politique doit veiller à la cohésion sociale et à la place diversifiée des cultures et des religions sans sacrifier à des discours d’exclusion à terme inévitablement générateurs de conflits. La responsabilité est aussi celle des religions entre elles appelées à dialoguer. A la faveur de l’engagement de l’Église catholique depuis Vatican II, des rapprochements et des dialogues bilatéraux ont beaucoup évolué depuis 50 ans : dialogue judeochrétien, islamochrétien, dialogue intermonastique etc.

La pluralité religieuse est une contribution indispensable à la paix. La paix ne se fera pas sans les religions et sans le dialogue entre les religions. Ce dialogue là est une nécessité politique dans laquelle des croyants sont engagés dans leurs relations, leur vie sociale, etc. Certains croyants enracinés dans leur foi estiment que le dialogue politique ne peut suffire. Ils veulent vivre le dialogue spirituel. Ils veulent pratiquer l’hospitalité spirituelle en s’accueillant mutuellement dans leur foi différente. Ils se pensent comme des « priants parmi d’autres priants » comme le furent les frères de Tibhirine. Si beaucoup sont convaincus de la nécessité du dialogue politique, le dialogue spirituel est plus exigeant, demande plus de liberté et est encore très nouveau. Ce dialogue spirituel est la clef de voute du dialogue politique. Je connais des chrétiens qui sont engagés dans une Communion spirituelle : la Communion Tibhirine. Ils veulent vivre ce dialogue spirituel au plus intime d’eux-mêmes. Ils refusent toute stigmatisation des autres croyants, en particulier des musulmans. Ils veulent se mettre à l’écoute des croyants de l’islam et de leur tradition religieuse. Ils considèrent qu’ils ont besoin de la foi de ces autres croyants pour vivre la leur. Ils veulent leur offrir l’hospitalité spirituelle. Ils ne veulent plus croire en chrétien sans eux. Cette communion Tibhirine – tel est son nom – est dans la continuité des frères de Tibhirine.

 

            La paix intérieure

 

La paix s’origine dans les cœurs. Elle demande à chacun d’aller vers une paix intérieure qui passe par un désarmement vis-à-vis des autres, une réconciliation avec soi et une écoute intérieure. Je voudrais évoquer ces trois aspects.

 

Le désarmement

 

Pour que la paix soit possible, le désarmement de chacun est nécessaire. Lors de la visite du 24 décembre 1993 de Sayyah Attiyah et d’une bande armée qui avait assassiné 12 croates dix jours auparavant dans un petit village visible de fenêtres du monastère, Christian de Chergé lui a tenu tête et a refusé de répondre à ses injonctions. Finalement la rencontre s’est terminée sans violence. Mais Christian raconte qu’après, il lui a fallu revenir à la vie[24]. Désireux de rester dans une attitude de fraternité, dans sa prière il a demandé à Dieu : « Désarme-le ! ». Rapidement, il s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas demander à Dieu de désarmer les autres sans considérer lui aussi ses propres défenses et demander en même temps, « désarme nous, désarme moi ». La paix passe par ce désarmement personnel.

 

Le désarmement personnel est dépassement de toutes sortes de représentations héritées d’une culture, d’une éducation et de toutes formes de supériorité. Chacun doit désormais se penser dans une relation paritaire à l’autre sans surplomb au nom d’une culture ou d’une religion.

Le désarmement est progressivement une expérience de la nudité. La nudité se vit peu à peu dans la confiance qui permet l’abandon à l’être aimé. Elle s’apprend dans la prière et l’abandon. Frère Christophe de Tibhirine disait : « La nudité de ton « je t’aime » me dénude ». Cela s’applique indifféremment à la relation avec Dieu et à la relation avec le compagnon ou la compagne de route qui en ce cas médiatise la relation à Dieu. On vient à la nudité à la mesure du « je t’aime » dont on se sait et dont on accepte d’être aimé. Là, on n’est plus très loin de la paix…

 

La réconciliation de soi.

 

La paix intérieure est impossible tant qu’un être humain n’a pas réussi pour une part à s’accepter lui-même, à accepter ses propres blessures, à être livré au pardon. La paix est un des fruits de la réconciliation avec soi. Tout être humain a sa part de blessures. Certaines sont héritées, d’autres sont de son fait. La paix d’un être humain dépend de l’acceptation de ces blessures, de la volonté de vivre avec et de la foi en ce qu’elles peuvent être source de vie et de fécondité.

Un être humain ne se définit ni par ses titres, ni par ses responsabilités, ni par sa carrière, ni par ses capacités intellectuelles, ou autres. L’expérience de la rencontre avec la personne handicapée mentale nous apprend ce qu’il en est d’être un être humain quand tous les oripeaux sont tombés. La paix est au bout de l’acceptation de soi, de ses limites et de ses fragilités physiques, intellectuelles, morales, spirituelles… Mais comment s’accepter soi-même sans se savoir accueilli tel que l’on est par Dieu, dans la foi et par ceux qui nous aiment vraiment.

 

De la réconciliation avec soi dépend dans une large mesure la réconciliation avec autrui. Il faudra un jour arrêter d’imputer à l’autre les blessures reçues et vivre avec. Alors et alors seulement une vie nouvelle est possible et une nouvelle fécondité sera donnée, à l’endroit même où la vie a été blessée. La miséricorde envers soi ouvre à la miséricorde envers l’autre.

 

La prière

 

Les religions, toutes les religions privilégient la prière comme chemin vers la paix. L’étymologie du mot nous renseigne sur sa nature et sa nécessité. La prière vient du latin precari qui a donné en français le mot précarité. La prière est une attitude qui accepte la précarité. Elle s’exerce aussi bien dans la louange qui est la forme normale de la prière que dans la demande. Celui qui loue devant la splendeur des choses est dans l’attitude de se savoir tout petit dans l’univers. Et celui qui demande exprime aussi sa précarité en disant ce dont il a besoin pour vivre. La paix se reçoit au cœur de cette attitude foncière, de cette respiration de l’être qu’est la prière.

 

 

 

 

La quête de la paix intérieure comme instance critique

 

La quête de la paix demande une distance critique envers l’ethos dominant et plus un être humain vit de la paix, plus il est distant de ces discours. Il n’est pas vrai que le travail est une valeur éthique. Au Moyen âge, il y avait l’otium, le repos et le negotium, l’activité. L’otium était la part noble et le négoce la négation du repos. Dans la révélation chrétienne, et en général dans les religions, la contemplation est plus importante que le travail et lorsque la révélation chrétienne privilégie lactivité de l’homme, elle privilégie sa part créative. Tout travail n’est pas créatif.

La quête de la paix engage un autre rapport au temps. Chronos est un dieu qui dans la mythologie grecque dévore ses enfants. Il me semble que nous y sacrifions beaucoup ! Les religions sont dans un autre rapport au temps.

Il faudrait encore critiquer bien des aspects de l’ethos culturel si nous voulons retrouver un rapport harmonieux à la nature et aux autres tels que le consumérisme, le mythe de la croissance infinie etc. mais il est temps de conclure.

 

 

Conclusion

 

Ce parcours met en évidence un certain nombre de paradoxes. Il montre l’ambivalence des religions, capables du meilleur et du pire, capables de radicaliser des conflits et d’accompagner des êtres humains vers une paix inaliénable. Paradoxe de leur caractère public et leur dangerosité politique. Séparées du politique pour vivre et ne pouvant pas vivre sans lui. Le politique nous est apparu lui aussi avec ses paradoxes. Il a ses responsabilités propres envers la paix, mais ne peut y répondre sans les religions. Il doit se protéger de la tendance hégémonique des religions et en même temps a besoin du trésor de sens qu’elles portent. Ainsi, que nous parlions du politique ou des religions, nous mettions en évidence le paradoxe d’une dépendance mutuelle et d’une nécessaire séparation.

 

Quant à la paix elle-même, nous avons dit combien elle était précieuse et fragile, combien elle sollicitait à la fois le politique et la religion. Elle nous est apparue comme une question trop sérieuse pour le laisser entre les mains des politiques et trop complexe pour le confier aux hommes religieux. C’est une question qui incombe à l’homme en tant que tel. Elle est la question humaine la plus publique de toutes mais elle nait au plus intime des êtres. Chaque être humain la désire, comme le disait Augustin : Nemo qui pacem habere nolit : « Il n’y a personne qui ne désire la paix », mais personne n’en a la maitrise. Chacun la veut mais elle ne se conquiert pas. On veut faire la paix mais elle se reçoit. Rien n’est plus intime que la paix et rien ne dépend autant de ses relations, au cosmos, à l’autre et à tous les autres. Et paradoxe suprême, rien n’est plus humain que la paix et rien n’est plus divin. Et si la paix était un autre nom de Dieu ? Et si la paix était un des beaux noms de Dieu ? Ne serait-il pas le « Prince de la Paix » ?

 

[1] Par exemple cette sourate : « Ceux qui croient, ceux qui pratiquent le judaïsme, ceux qui sont chrétiens ou sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier jour, ceux qui font le bien ; voilà ceux là trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur… ».

[2] Peter Berger, La religion dans la conscience moderne, Le centurion 1971.

[3] Peter Berger, Le ré-enchantement du monde, Bayard, 2001.

[4] Jean Pierre Chevènement La laïcité positive fait partie du message de l’Europe allocution prononcée à Strasbourg le 23 novembre 1997.

[5] dans sa résolution 217 A (III) du 10 décembre 1948,

[6] La lettre aux catholiques de France affirme « le caractère positif de la laïcité, non pas telle qu’elle a été à l’origine, lorsqu’elle se présentait comme une idéologie conquérante et anti-catholique, mais telle qu’elle est devenue après plus d’un siècle d’évolutions culturelles et politiques : un cadre institutionnel, et, en même temps, un état d’esprit qui aide à reconnaître la réalité du fait religieux, et spécialement du fait religieux chrétien, dans l’histoire de la société française ». Jean-Paul II lui-même disait que « le principe de laïcité, s’il est bien compris, appartient aussi à la doctrine sociale de l’Église. »

[7] Bauberot, Sept laïcités françaises, 2015.

[8] L’expression est de Régis Debray, dans son rapport de février 2002.

[9] Après les attentats de janvier 2015, dans le cadre de la grande mobilisation de la République, le président de la République française a demande un renforcement de cet enseignement.

[10] Des voies s’élèvent pour demander un autre traitement. Mohammed Arkoun souhaitait une faculté musulmane dans une faculté d’État. Eric Vinson…

[11] Ce colloque s’est tenu en 2013.

[12] Journée de jeune pour les chrétiens le dernier jour du Ramadan, le 4 décembre 2001 et second rassemblement à Assise le 24 janvier 2002, au cours duquel les participants élaboreront une charte pour la paix qui sera envoyée à tous les dirigeants de tous les pays de monde.

[13] L’internationalisation des échanges et des communications à la période moderne a obligé les nations à se doter d’instances internationales pour réguler cette paix entre les peuples et tenter de désamorcer les conflits. L’ONU en est une pièce maitresse. Hélas elle a été dépossédée pour une part de ses prérogatives originelles par la guerre froide et par le droit de véto au sein du Conseil de sécurité.

[14] La pax Romana désigne cette longue période du 1er et second siècle ap. JC pendant laquelle les peuples soumis vécurent dans une relative tranquillité.

[15]

[16] Laudato si, n°

[17] Etty Hillesum, Œuvres complètes, Gallimard.

[18] Etty Hillesum, Les écrits d’Etty Hillesum, Opus, Seuil, Prière du dimanche matin, le 12 juillet 1942, p. 679-680.

[19] Claire Ly, Revenue de l’enfer, Ed. de l’Atelier.

[20] Raimon Panikkar, Paix et désarmement culturel, Actes sud, spiritualité, 2008. p. 30.

[21] Bernard Cazeneuve, le discours de clôture des débats aux États généraux du christianisme organisés par La Vie dans la cathédrale de Strasbourg. Octobre 2015.

[22] Jürgen Habermas, « religion et sphère publique », Entre naturalisme et religion, les défis de la démocratie, NRF essais Gallimard. P. 182-183.

[23] Louis Massignon, la passion de Hallaj, 4 tomes, coll. Tel, Gallimard. Hallaj , mystique musulman est mort martyrisé, crucifié à Bagdad en 922.

[24] Christian de Chergé, L’invincible espérance, Bayard 1996, p. 309.

Christian Salenson, Le soin du prochain, l’accueil du fragile, Janvier 2016

DDEC Nîmes

27 janvier 2016

 

 

 

Le soin du prochain, l’accueil du fragile

 

 

 

La demande que vous m’avez adressée s’inscrit totalement et sans aucun artifice dans la démarche jubilaire sur la miséricorde, inaugurée par le pape François le 8 décembre dernier et qui se terminera en novembre prochain. Or cela s’inscrit aussi totalement dans la mission des établissements catholiques qui sont, selon le statut même de l’enseignement catholique, « ouverts à tous » et donc forcément accueillants à des formes de pauvreté. Ainsi sans même avoir besoin d’entreprendre des démarches particulières, comme établissements catholiques d’enseignement vous êtes au cœur de la démarche jubilaire. Elle se présente alors comme un temps privilégié pour vérifier et relire la manière dont vous vivez l’accueil du fragile. Je vais donc commencer évoquer succintement l’année jubilaire et surtout le thème de la Miséricorde, puis je redirai quelques mots sur la mission des établissements dans la mission de l’Église, enfin je ferai quelques remarques sur l’accueil des pauvretés.

 

La Miséricorde

 

Le mot lui-même est a priori peu engageant. Il fait quelque peu désuet et renvoie à des images religieuses peu attrayantes. Je crois que la nouvelle traduction liturgique de la Bible s’est efforcée de ne pas employer le mot ! Étymologiquement, il a pourtant une belle connotation : « un cœur sensible à la misère », « un cœur sensible au malheur[1] », « un cœur sensible à toute forme de désarroi ». Il est la traduction du latin miséricordia. L’AT pour parler de la miséricorde utilise le mot Rahamim qui provient du mot Rehem, lequel désigne le sein maternel. Un autre terme renvoie à la notion de compassion, et de miséricorde : Hésed qui signifie la grâce et donc ce qui est donné à l’homme indépendamment de ses mérites, plus loin et autrement que ses attentes[2]. En arabe, on trouve les mêmes racines : Rahman et Rahim, mots qui eux aussi ont des connotations féminines, d’entrailles maternelles. Ces deux termes sont très fréquents dans le Coran. On est donc en présence d’un terme qui contrairement à ce qu’on en perçoit habituellement est d’une belle richesse sémantique.

 

Nous pouvons difficilement faire l’impasse sur ce terme car il tient unis des dimensions très différentes du mal. Il est la réponse au mal moral, au péché et au mal physique ou psychique. Or il y a une grande différence entre les deux comme l’a longuement développé Paul Ricoeur[3]. La différence fondamentale consiste en ce que le mal moral implique une responsabilité de l’homme ; le mal physique – un tremblement de terre par exemple – n’engage pas sa responsabilité. «  La faute fait l’homme coupable, la souffrance fait l’homme victime ». Une fois ces deux polarités clairement distinguées, bien des combinaisons sont possibles. Or la miséricorde couvre l’ensemble de la question du mal. Par miséricorde on entend le pardon qui est la réponse au péché. Par miséricorde on entend aussi le soulagement de toute misère.

 

Le pape François a voulu cette année de la miséricorde. On peut se demander pour quelles raisons. Puisque nous ne sommes pas dans une année jubilaire ordinaire, il doit y avoir des raisons pas ordinaires à cela. Il y a une urgence dit-il ? « Il y a des moments, dit-il, où nous sommes appelés de façon encore plus pressante à fixer notre regard sur la miséricorde afin d’en devenir signe efficace de l’agir du Père »[4]. De quelle urgence s’agit-il ? La réponse est double. Les défis de la pauvreté sous toutes ses formes. On sait les gestes qu’il a posés en se rendant à Lampedusa par exemple, ou bien ce qu’il a dit sur les pauvres pas assez présents et considérés, dans la société et dans l’Église. Sa première exhortation apostolique sur l’écologie intègre l’écologie sociale au respect de la planète et propose le concept d’écologie intégrale.

L’autre raison porte sur les défis de vivre la plénitude du pardon, y compris ad intra de l’Église. « Nul ne peut imposer une limite à l’amour de Dieu qui pardonne [5]». Il est marqué par la première session du synode et en pasteur avisé, il sait les souffrances d’un certain nombre de personnes qui souffrent de leur situation ecclésiale : divorcés remariés, couples homosexuels etc. Il exprime un vœu : « Combien je désire que les années à venir soient comme imprégnées de miséricorde pour aller à la rencontre de chacun en lui offrant la bonté et la tendresse de Dieu. Qu’à tous, croyants ou loin de la foi, puisse parvenir le baume de la miséricorde comme signe du Règne de Dieu, déjà présent au milieu de nous. »

 

Il appelle donc chacun à une conversion en ces deux domaines : accueil des pauvres et accueil des pécheurs. La conversion concerne chaque chrétien ou même chaque homme de bonne volonté. Elle concerne aussi l’institution ecclésiale, elle aussi appelée à se convertir à plus de miséricorde, dans ses règles disciplinaires et ses pratiques pastorales. Le premier synode en octobre 2014 a été le lieu d’un débat entre ceux qui faisaient valoir l’absolu de la justice et ceux qui mettaient en premier la miséricorde révélée en Jésus-Christ. Les uns disaient que la justice devait s’appliquer, les autres faisaient valoir que dans la Révélation chrétienne, la miséricorde est au-dessus de la justice. « La miséricorde est la manière de Dieu de pratiquer la justice », selon Thomas d’Aquin lui-même.

Selon la révélation chrétienne, l’Église doit d’abord témoigner de la miséricorde de Dieu et cela demande une conversion de sa part. En effet, de l’avis d’une majorité de pères synodaux, certaines disciplines ecclésiastiques ne rendent pas ce témoignage. Le rapport de la fin du synode des pères conciliaires appelle à aller dans le sens d’une modification. «  Les baptisés divorcés remariés civilement doivent être davantage intégrés à la communauté chrétienne… La logique de l’intégration est la clef de leur accompagnement pastoral… Leur participation doit s’exercer dans divers services ecclésiaux. Il convient donc de discerner quelles sont, parmi les diverses formes d’exclusion actuellement pratiquées dans les domaines liturgiques, pastoral, éducatif et institutionnel, celles qui peuvent être dépassées… [6]» De mon point de vue l’exclusion de postes de responsabilité dans l’enseignement catholique demande à être dépassée en fonction de critères évangéliques supérieurs de discernement envers les personnes.

 

La miséricorde est la clef de voute de la révélation chrétienne car la miséricorde n’est pas un attribut second de Dieu mais qu’il le définit dans sa nature même. La miséricorde n’est pas seulement un agir de Dieu, elle son être même. On trouve cette même affirmation dans le judaïsme et dans l’islam, comme le rappelle le pape. Le terme rahamim désigne l’être miséricordieux de Dieu et le terme de rahim désigne son agir miséricordieux. La racine rhm est employée 339 fois dans le Coran. Il y a là une proximité entre chrétiens et musulmans sur ce point qui faisait dire à Christian de Chergé que chrétiens et musulmans avaient une « vocation commune » à témoigner de la miséricorde de Dieu. Dans les établissements scolaires, les démarches vécues cette année peuvent, dans les établissements où il y a un pourcentage conséquent de musulmans, donner lieu à de beaux échanges ou des initiatives communes, particulièrement en ce qui concerne l’éducation aux diverses formes de pauvretés, pendant le carême par exemple. Ce serait une belle manière de vivre cette année de la miséricorde, en intégrant le dialogue interreligieux dans la démarche même de la miséricorde comme y invite le pape François dans la bulle d’indiction : Que cette Année Jubilaire, vécue dans la miséricorde, favorise la rencontre avec ces religions et les autres nobles traditions religieuses. Qu’elle nous rende plus ouverts au dialogue pour mieux nous connaître et nous comprendre. Qu’elle chasse toute forme de fermeture et de mépris. Qu’elle repousse toute forme de violence et de discrimination[7].

.

 

La mission royale de l’enseignement catholique

 

 

La mission de l’Église doit toujours être ramenée à sa source et à son but. Le but de la mission de l’Église n’est pas l’Église. L’Église n’est pas à elle-même sa propre fin[8]. Le but de la mission de l’Église est la réalisation du dessein divin de réussite de l’humanité. La source de la mission est dans le Père qui veut réunir à sa table les hommes et les femmes de toutes races, de toutes cultures de toutes religions et qui veut aussi être « tout en tous »[9]. Nous devons toujours revenir à ce fondement. A cela s’ajoute la mission du Christ et de l’Esprit[10] sont toujours présents et agissants dans les cultures et dans les religions[11]. La mission de Dieu se réalise par le Verbe et par l’Esprit. Dieu n’a pas délégué la mission à l’Église. La mission de Dieu se poursuit dans le monde. L’Église a un service à rendre : en témoigner par sa vie et par ses paroles. Elle est « l’humble servante » d’un dessein qui la déborde de toutes parts[12].

 

Les établissements catholiques ont une place particulière dans la mission de l’Église. Ils n’ont pas pour but premier de servir la réussite de l’Église, ni de faire un quelconque prosélytisme. Ils servent la réussite du dessein divin voulu pour chaque être humain quelque soit son âge, sa culture ou sa religion. Les établissements catholiques servent ce dessein divin par la spécificité de leur tâche qui est l’éducation. L’École n’a pas d’autre but ! Les textes officiels de l’Église sont tout à fait clairs : « le but est la promotion de chacun dans toutes ses dimensions ». Aussi nous devons éviter des confusions néfastes. La pastorale de l’École n’est pas l’animation pastorale. La pastorale de l’École n’est pas la catéchèse, les célébrations ou la première annonce. Toutes ces activités au demeurant très utiles et nécessaires, ne sont que l’animation pastorale. La pastorale de l’École est la totalité du projet éducatif et sa mise en oeuvre. Toute la vie de l’établissement est pastorale. La pastorale de l’établissement s’évalue à la manière dont l’Évangile est vécue ou non dans l’établissement et particulièrement à la manière dont tout élève est accueilli, considéré et peut grandir dans toutes les dimensions de son humanité. La pastorale d’un établissement s’évalue à sa qualité éducative puisque telle est sa mission ecclésiale. Elle s’évalue aussi à la manière dont chaque personne, quelle que soit sa place dans l’organigramme, est considérée.

Tout cela n’est pas toujours bien compris parce que l’on s’imagine que la mission de l’Église consiste à faire vivre et grandir l’Église, attitude que le pape dénonce en parlant d’Église auto référente. L’Église n’est qu’une humble servante qui s’efface devant un dessein d’amour beaucoup plus vaste que la réussite humaine et qui est l’avènement du Royaume de Dieu. L’Église n’est pas le Royaume de Dieu, dont elle est « germe, signe et instrument [13]». Comme Marie, elle en est l’humble servante qui n’attire pas l’attention sur elle.

 

 

La mission pastorale du chef d’établissement n’est pas une partie de sa mission qui ferait nombre avec sa responsabilité financière, administrative ou autre. Elle est Sa mission dans laquelle les autres tâches prennent leur sens et sont évaluées[14]. Aussi la lettre de mission par laquelle il reçoit sa responsabilité pastorale de l’évêque et de son presbyterium responsables collégialement de la pastorale, porte de fait sur l’ensemble de sa mission qu’il est appelée à vivre de manière pastorale, c’est-à-dire à la manière d’un pasteur qui veille sur chacun, qui connaît chacun par son nom[15] etc. Son obsession est le bien des personnes et la croissance de chacun.

 

Nous devons bien comprendre que la mission de l’Église ne se limite pas à l’annonce dont on parle avec excès en notre temps. La mission de l’Église se déploie sur trois volets : une fonction prophétique, une fonction sacerdotale, une fonction royale. Or selon la place où l’on se trouve, on n’occupe pas la même fonction. Les moines ne sont pas d’abord préoccupés par l’annonce. Ils sont dans une fonction de service de l’humanité par la prière essentiellement. Ils ont essentiellement une fonction sacerdotale. Ils font partie de la mission de l’Église, peut-être même sont-ils les membres les plus cachés et donc les plus importants ! Les évêques et les vicaires généraux des Églises d’Afrique du Nord, viennent de rédiger une lettre pastorale remarquable : Serviteurs de l’espérance. Dans le contexte culturel et religieux dans lequel ils sont, ils ne peuvent pas faire de prosélytisme d’aucune sorte et, comme ils le disent eux-mêmes, l’annonce à proprement parler, n’a aucune place dans leur dispositif pastoral. Elles vivent pourtant une mission extraordinaire.

Remettons chaque chose à sa place : la fonction sacerdotale n’est pas la fonction la plus importante dans les établissements scolaires, même s’il est très utile qu’il y ait des temps de prière et de célébration. La fonction prophétique n’est pas non plus la fonction la plus importante dans les établissements. L’annonce et la catéchèse sont utiles et nécessaires. Elles ne définissent pas la pastorale des établissements. J’en veux pour preuve les établissements catholiques qui dans le Maghreb ou dans certains quartiers de Marseille ont 100% d’élèves musulmans. La mission des établissements est l’éducation de tous les enfants et les jeunes quelques soient leur culture ou leur religion. L’éducation fait partie de la fonction royale comme d’autres grands services de l’humanité : la santé, les SDF, les chiffonniers du Caire, l’engagement politique etc. Chacun dans son ordre propre. L’Église est engagée dans cette fonction royale. Elle se souvient même que le jugement dernier de sa mission se joue là-dessus : J’ai eu faim et tu m’as donné à manger, j’étais ignorant et tu m’as enseigné. N’oublions pas que l’éducation et l’instruction font partie des œuvres de miséricorde !

 

Ce travail éducatif est « ouvert à tous ». La loyauté envers la République réclame cette ouverture car tel est l’engagement contractuel qui est signé depuis la loi Debré. On ne peut donc pas déroger avec malhonnêteté en sélectionnant à l’entrée pour obtenir des résultats et trier les candidats en faisant preuve de discrimination sociale ou religieuse, ou les deux. Vous savez comme moi que ce n’est pas respecté. Il y a eu une alerte, il y a deux ans qui a obligé le Secrétariat général à intervenir pour calmer le jeu auprès du ministère de l’éducation nationale. Forcément, il y en aura d’autres et on n’aura rien à dire quand on sera pris en flagrant délit. Pourtant une raison encore plus fondamentale devrait nous guider comme elle a guidé les rédacteurs du statut de l’enseignement catholique : on n’est pas ouvert d’abord parce qu’on a un contrat avec l’État. On est ouvert parce qu’on est catholique. « Par choix pastoral, l’école catholique est ouverte à tous, sans aucune forme de discrimination[16] ». Le mot catholique lui-même désigne cette universalité. Un établissement, comme une personne, est catholique s’il accueille la diversité des sexes, des cultures et des religions, des richesses et des pauvretés.

 

La diversité des sexes. Il fut un temps où les écoles étaient de garçons ou de filles. Désormais elles sont mixtes. Il ne suffit pas de mettre ensemble des garçons et des filles pour qu’il y ait mixité ! Cette différence est la différence humaine fondamentale, matricielle que l’on apprend à vivre toute sa vie et à travers laquelle on advient, non sans traverser des crises et quelque soit son état de vie, à son humanité. Quand Dieu crée dans le livre de la Genèse, il crée mâle et femme. Ils deviennent hommes et femmes lorsqu’ils se rencontrent et se parlent. Il y a là un symbole. L’École est au service de ces premiers apprentissages. Elle veille à ne pas reproduire des discriminations. Le débat sur le genre est faussé par ceux qui pensent que l’on choisit son sexe et tout autant par ceux qui pensent que les rôles sociaux sont déterminés par des assignations de sexe. Au-delà des idéologies, la question reste posée de l’avènement de cet ordre nouveau des relations inauguré par Jésus et dont parlait saint Paul en s’écriant : « il n’y a plus ni home ni femme ! »

 

La diversité religieuse. Elle affecte les établissements de manière variable selon les lieux. Elle est une donnée actuelle. La société est plurielle de fait. L’islam est implanté dans la société française. Or l’histoire montre que l’on a toujours résisté à cette diversité. L’antijudaïsme séculaire a conduit l’Europe au drame de la Shoah. L’histoire avec les musulmans est complexe elle aussi et souvent discriminatoire. Pour ne citer qu’un simple fait, la loi de séparation des églises et de l’État de 1905, malgré son article 43, n’a jamais été appliquée dans les trois départements français d’Algérie ! Désormais la donne a changé et on ne peut plus faire autrement que de prendre en compte et de vivre avec l’islam. Deux idéologies font le lit de Daesh le laïcisme autrefois de gauche, désormais de droite et de gauche[17] et l’islamophobie, l’une et l’autre instrumentalisées politiquement. Ces trois idéologies s’autoalimentent et ont en commun, à des degrés divers, un refus de l’altérité.

 

Bref tout cela appelle aussi un apprentissage de la diversité à l’École. Les moyens sont divers et vous les mettez en œuvre. L’enseignement du fait religieux dans les disciplines et parfois aussi dans des cours de culture religieuse sort de l’ignorance, donne accès au patrimoine, éveille au langage symbolique et contribue à la compréhension du monde dans sa complexité, comme le rappelle le recteur Joutard. La diplomatie française elle-même réagit parfois avec retard ou fait preuve d’incompréhension devant certaines situations parce que la question religieuse est trop absente de l’intelligence du monde. Le ministre des affaires étrangères, monsieur Fabius le reconnaissait dernièrement dans un colloque sur religion et politique qu’il avait voulu à Sciences po Paris.  D’autres formes d’apprentissages de l’altérité se vivent au jour le jour dans la vie de l’établissement, et parfois jusque dans des échanges sur la foi.

 

L’enseignement catholique est engagé aussi dans « La grande mobilisation pour les valeurs de la République ». Comme l’a écrit le secrétariat général en la personne de Pascal Balmant, il faut articuler sereinement le projet chrétien d’éducation et la laïcité républicaine. Il n’ y a pas de difficultés majeures à cela dès lors qu’on est vraiment dans un projet chrétien d’éducation avec l’ouverture à tous, le sens de la personne, le respect des différences et de la liberté religieuse et d’autre part dans une laïcité qui soit dans l’esprit de la loi de 1905.

 

Les valeurs de la République ne posent pas vraiment de problèmes à l’enseignement catholique. Jean-Pierre Chevènement avait dit en son temps : « Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellenisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[18] »

 

Bernard Cazeneuve l’a exprimé courageusement dernièrement à Strasbourg : « L’histoire politique ne doit cependant pas nous dissimuler  la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique…

…Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich BONHOEFFER ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie.

De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ?

Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?”.

Si la laïcité et les valeurs de la République ne nous posent pas de problèmes particuliers, il convient cependant de les relire selon le caractère propre de l’enseignement catholique, à savoir aller jusqu’à son fondement dans l’anthropologie chrétienne. La laïcité est l’expression juridique de la liberté religieuse qui est un droit humain fondamental et qui elle-même se fonde dans la dignité de la personne humaine qui doit être libre pour chercher la vérité, comme l’a dit le concile Vatican II dans le décret sur la liberté religieuse[19].

De plus la laïcité doit aussi être vécue au sein des établissements comme une éducation à l’altérité.

 

Le soin des fragiles

 

J’en viens à la troisième partie de cet exposé : le soin des fragiles. Nous savons d’expérience qu’il y a un lien très fort entre l’appartenance sociale et la réussite scolaire, même s’il y a des échecs chez des enfants originaires de milieux favorisés et inversement. On accuse même l’École, qui a été un puissant facteur de promotion sociale en d’autres temps, d’être un facteur aggravant des inégalités sociales et ce n’est pas l’admission en grandes écoles de quelques individus originaires de quartiers défavorisés qui donne le change.

Or dans la riche tradition éducative de l’Église, antérieure de plusieurs siècles à l’éducation nationale et dont les charismes de plusieurs sont toujours vivants, le souci des pauvres a toujours été au centre de ses préoccupations. La pauvreté prenait la forme de la pauvreté sociale, ou de discriminations du sexe ou du handicap. Quant il s’est agi de savoir si l’Église de France devait garder les Écoles, il y a une trentaine d’années, ce fut l’une des raisons qui ont contribué à une réponse positive de la part de l’épiscopat français.

 

Cette pauvreté sociale n’est pas la seule. Les pauvretés affectives qu’on ne saurait ramener trop facilement aux familles séparées et/ou recomposées. Des familles qui ne sont pas séparées peuvent aussi développer bien d’autres formes de pauvretés affectives, dues par exemple à l’absence professionnelle d’un des conjoints, etc. Et puis il y a tous les accidents de la vie et les échecs de toutes sortes y compris scolaires.

 

Jésus

 

Nous sommes au coeur de l’Évangile. Jésus le dit : « je ne suis pas venu pour les bien-portants mais pour les malades, les pécheurs ». On le voit aussi bien soulager toute misère que plein d’indulgence envers les pécheurs. Il choisit le traître Pierre pour conduire le collège des douze. Aujourd’hui on aurait exclu Pierre de la communion eucharistique. Walter Kasper fait remarquer non sans humour que si l’on considère la vie de saint Augustin avant sa conversion, il n’aurait aucune chance aujourd’hui d’être nomme évêque ni même acolyte !

Les établissements n’ont pas besoin d’inventer des actions particulières pour vivre l’année de la Miséricorde car le travail éducatif lui-même vous met au contact de toutes sortes de pauvretés. Les enseignants font un travail remarquable que probablement on ne dit pas assez et qui n’est pas assez reconnu. Il est plus judicieux de révéler aux enseignants ce qu’ils en vivent quand ils font preuve de patience et d’inventivité pédagogique pour aider les plus démunis socialement, affectivement ou autres.

 

Expérience de L’Arche

 

J’ai vécu une expérience magnifique avec les gens de L’Arche de Jean Vanier qui étaient venus me solliciter pour une session puis finalement pour trois sessions nationales. En me mettant à leur écoute, ils m’ont fait comprendre la richesse de leur expérience avec des personnes handicapées mentales. Leur rencontre avec eux les ouvrait à ce mystère incroyable de la fragilité. Des personnes avec un handicap peuvent avoir une humanité extraordinaire et ceux qui sont en charge du soin peuvent en être profondément transformés. C’est comme si les personnes avec un handicap les autorisaient à avoir aussi leur propre faiblesse ou leur fragilité humaine. Dans un monde qui ne supporte pas la mort, ni la maladie, ni le handicap, ni l’échec il y a là vraiment une bonne nouvelle.

 

L’année de la Miséricorde nous invite à reconsidérer les fragilités des personnes. L’anthropologie chrétienne n’est pas l’anthropologie libérale. Comme le dit l’apôtre Paul : ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, ce qui est petit, méprisé de tous. »

 

Le mystère de la fragilité

 

Il ne suffit pas de faire preuve de charité envers quelqu’un. Il y a un mystère de la pauvreté beaucoup plus grand qui est offert à notre regard dans la passion et la croix/résurrection du Christ. Le Christ vit l’échec total de sa mission. Il est rejeté par le peuple, condamné par les prêtres et les politiques, trahis par les siens. Or de cet échec total surgit une vie nouvelle et inattendue pour lui et pour les autres et qui se poursuit jusqu’à ce jour.

Dans l’anthropologie chrétienne, l’échec n’est pas une fin mais un commencement ! J’ai si souvent vu cela dans mon ministère. Des personnes vivent un échec affectif terrible, source de souffrances incroyables… et au creux de cet échec, voilà que de la vie renait, un nouvel amour, une autre manière de voir la vie, le monde etc. Nous devons tenir fermement dans l’éducation que l’échec n’est pas une fin mais un commencement. Beaucoup d’enseignants le vivent ainsi. Quand quelqu’un renait de son échec, il acquiert une force décuplée dans sa vie. Le mystère pascal, dont le croix est le symbole, est une clef de l’éducation.

 

La figure de Marie

 

S’offre alors à notre regard la figure de Marie au pied de la croix. Elle se tient debout. Stabat mater. Elle est dans l’espérance. Elle ne dit rien, ne commente pas les événements et de ne donne pas de bons conseils ou de fausses consolations. Elle espère. Elle se tient debout dans l’espérance.

Cette attitude est la seule possible quand nous sommes auprès d’amis et de parents qui traversent de redoutables épreuves. Elle est aussi une attitude pédagogique ! L’enfant ou le jeune en échec scolaire dont il peut beaucoup souffrir peut désespérer et il a besoin que quelqu’un y croit quand lui-même doute. Beaucoup ont pu ainsi se remettre debout et s’engager dans la vie parce que tel ou tel enseignant, une équipe ont cru en lui et ont réussi à lui communiquer leur espérance.

Il est bon parfois de rappeler le sens de ce que l’on fait dans des conseils de classe ou d’orientation. Il ne suffit pas de trouver une bonne filière ou de caser quelqu’un mais de se remettre devant le sens divin de ce que vous faites, souvent très bien. Il me semble qu’il faut le révéler aux équipes enseignantes ou de la vie scolaire.

 

Les pauvres sont nos maitres                

 

Permettez moi de faire un pas de plus. Les fragiles sont objet de nos soins mais cela ne suffit pas. Ils sont nécessaires. Ils sont porteurs d’un sens de la vie qui l’arrache aux artifices de la réussite. Ils ont émerveillés Jésus : «  je te bénis Père de révéler ce mystère aux sages et savants et de le révéler aux petits . Que veut dire réussir sa vie ? La réussite scolaire pas plus que la réussite professionnelle n’est la garantie d’une humanité réussie. Ils nous apprennent que la vie ne se réduit pas à ce qu’une société met en valeur pour son propre intérêt et parfois au détriment des personnes.

Le handicap nous l’apprend. La valeur d’un être humain ne dépend ni de sa beauté physique, ni de ses capacités intellectuelles, ni de sa capacité à briller en société, ni de sa place dans la hiérarchie. Que reste-t-il alors de décisif quand on a ramené à sa juste place les capacités, les apparences, la réussite sociale ? Il reste l’humanité… Ils sont alors pour nous une bonne nouvelle, nous qui vieillissons et dont la beauté s’estompe, nous qui ne réussissons pas nécessairement ce que nous entreprenons, nous dont tout le monde oubliera l’œuvre que nous laisserons derrière nous… Notre valeur est ailleurs, dans ce que nous aurons fait grandir d’humain, dans notre humaine humanité !

 

Conclusion

 

 

Il est temps de conclure ! L’année de la miséricorde vient rejoindre les établissements dans ce qui fait le quotidien de leur vie.  Votre mission ecclésiale est l’éducation et parce que nous vivons sur le registre de l’anthropologie chrétienne, chaque personne a une valeur infinie. Les pauvres méritent une attention particulière. Un établissement scolaire ne se juge pas sur sa réussite au bac. Il ne se juge pas sur des critères extérieurs. Il s’évalue dans son attention à toutes les formes de pauvreté. L’accueil des pauvretés est le critère d’excellence d’un établissement. Et cela vaut pour chacun de nous. La réussite d’une vie humaine vaut par la capacité à s’accepter soi-même avec sa part de pauvreté, dans la foi que la force de Dieu se déploie dans la faiblesse et que Dieu est venu non pour les biens-portants mais pour les petits.

 

 

 

 

[1] Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française.

[2] En grec le terme eleos, l’émotion qui traduit Hesed

[3] Paul Ricoeur, le mal

[4] N° 3

[5] n°3

[6] N° 83 du rapport final du synode.

[7] Miséricordiae Vultus, n° 23

[8] Redemptoris missio

[9] Décret ad Gentes, n° 2.

[10] Ad gentes, n° 3 et 4.

[11] Redemtoris missio.

[12] Voilà pourquoi le terme de ministère correspondrait mieux que celui de mission pour parler de l’activité missionnaire de l’Église. On retrouverait ainsi le sens traditionnel de mission qui jusqu’au XVIe siècle ne s’appliquait qu’à Dieu, et jamais à l’Église. Cf. Karl Barth.

 

[13] Redemptoris missio

[14] Statut, art. 145. Avec la responsabilité pastorale que lui confère la lettre de mission, le chef d’établissement a la charge éducative, pédagogique, administrative et matérielle de l’établissement.

[15] Jean 10.

[16] Article 10.

[17] Jean Bauberot, Sept laïcités françaises, 2015.

[18] Jean Pierre Chevènement La laïcité positive fait partie du message de l’Europe allocution prononcée à Strasbourg le 23 novembre 1997.

[19] Dignitatis humanis.