Christian Salenson, Homélie de Noël 2020

Croix camarguaise — Wikipédia Homélie de Noël 2020

Chers amis,

En partage pour ce temps de Noël un peu particulier.

Avec notre amitié,

Christian et Dominique

            « Je vous annonce une grande joie ! » (Luc 2, 10) est-il dit aux bergers. Cela ne pouvait pas mieux tomber dans le contexte actuel de la situation de l’humanité aux prises avec un virus capable de confiner la moitié des êtres humains. Et le texte ajoute : « aujourd’hui ». On ne se réjouit pas parce que hier, il y a deux millénaires est né Jésus de Nazareth mais on se réjouit d’une grande joie pour « aujourd’hui ».  

            Pourtant il faut le dire nous sommes affectés par ce virus même si c’est de diverses manières : certains à cause de la crainte de la mort pour eux-mêmes ou pour leurs proches, d’autres par les problèmes économiques liés à la crise, tous parce que nous sommes contrariés dans nos manières de vivre, dans nos projets, etc. Tout cela est réel même si on doit le ramener à de justes proportions eu égard à ce qu’ont vécu les générations précédentes, aux prises avec de grands conflits ou des épidémies terribles. Mais il n’empêche que nous sommes atteints, y compris concrètement dans notre manière de vivre et de célébrer cette fête de Noël.  

            Allons-nous en rester là ? La foi nous fait regarder les événements avec un autre regard, le regard du disciple. Parmi les trois grands piliers sur lesquels repose la vie en chrétien : l’amour, la foi et l’espérance, il y a l’espérance. Péguy disait qu’elle était comme une petite fille qui tenait la main de ses deux grandes sœurs que sont l’amour et la foi. Vous connaissez peut-être ces croix de Camargue : la croix elle-même représente la foi, un cœur représente l’amour et une ancre marine représente l’espérance. Voilà une belle image : l’ancre empêche notre barque de dériver et d’être emportée par le courant. Mais une ancre a besoin d’être bien arrimée. L’espérance est solidement ancrée dans « la certitude que Dieu sait tout tourner en bien »[1].

Noël est un grand signe d’espérance qui se dessine dans le ciel d’aujourd’hui : « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière… » (Isaïe 9, 1). Les gens simples qui se rendirent à la grotte pour voir cet enfant qui venait de naitre ne savaient pas que l’histoire venait de basculer. Ils ne savaient pas qu’à partir de ce jour-là le bouleversement serait tel qu’on allait même compter différemment les années. Un monde ancien s’en allait… Un monde nouveau était en train de naitre, sous leurs yeux, mais eux ne pouvaient voir tout cela. Ils ne voyaient que le signe de ce bouleversement : un enfant nouveau-né. Mais chacun savait au fond de lui que le monde ne serait plus comme avant. Voilà les manières de faire de Dieu. Il aime se cacher dans d’humbles signes… 

Aucun de ceux qui se rendirent à l’étable ne repartirent comme avant. Les bergers revinrent en chantant à tue-tête comme des anges, les mages repartirent mais par un autre chemin, manière de dire que leur vie ne serait plus la même. Les artistes qui ont inventé la pastorale des santons l’ont bien compris et ont su nous montrer le changement de tous les habitants de Bethléem : le gendarme comme le boumian, le pauvre comme le riche Roustido. Aucun ne comprenait ce qui se passait mais tous pressentaient que demain ne serait pas comme hier. Marie ne savait pas non plus mais elle gardait les événements dans son cœur… et Joseph, la tête appuyée sur la main était pensif… Ils étaient prêts à accueillir le monde nouveau qui était en train de naitre. Ils avaient dit Oui, donné leur consentement. 

La naissance de Jésus nous intéresse particulièrement parce qu’en elle se trouve représenté le mystère de la nativité, de toute naissance, de toute renaissance. Jésus un jour le dira à Nicodème : « Nul ne peut vivre s’il ne renait d’en-haut ! »  Ce Noël est encore plus Noël que tous les autres. L’heure est à la renaissance … 

L’espérance n’est pas passive. Dieu peut faire du neuf et agir en toute situation mais il compte sur les hommes. Le monde dans lequel nous étions allait droit dans le mur… Mais à la faveur de cette crise le monde peut se réinventer ! Le pape François jette toutes ses forces dans la bataille pour une écologie intégrale Laudato si, pour appeler les hommes à une fraternité universelle Fratelli tutti, à une sainteté du quotidien Gaudete et exultate etc. Le monde peut aussi ne pas se réinventer. Dieu ne fera rien sans le bon vouloir des hommes… 

En tout cas, chacun de nous peut renaitre humblement en inventant un autre art de vivre, d’autres manières de consommer, d’être en relation. Cela ne dépend que de nous ! Avec une promesse écrite dans le ciel étoilé que vous verrez en levant la tête et en vous laissant emporter au fond de vous par ce mystère de Noël : « Paix sur la terre aux hommes qu’il aime ! ».

Dieu ne veut rien d’autre ! 

Christian Salenson


[1] Pape François, Homélie de la veillée pascale 2020.

Françoise Lorcerie, Liberté d’expression, j’écris ton nom

Françoise Lorcerie : Liberté d’expression, j’écris ton nom

En ces lendemains d’hommage à Samuel Paty, il est bien tôt pour demander au lecteur d’écarter l’émotion suscitée par le crime et de mener une réflexion sur le point de départ scolaire du drame. Ce qui s’est passé au collège ne fut que le prétexte du crime. Pourtant c’est important de tenter de pousser la réflexion à ce sujet. Nombreuses sont les classes et nombreux les INSPE où un travail s’engage et va se poursuivre, avec les encouragements du ministre, autour de la liberté d’expression et de la laïcité. Il est plus que jamais nécessaire de cerner les enjeux d’un tel travail. Michel Crozier disait qu’en France les problèmes se résolvent grâce aux crises, en particulier à l’école. Ce pourrait être le cas avec la crise que nous traversons.

 

Il va bien falloir s’interroger sur l’enseignement de la liberté d’expression. Samuel Paty est mort pour avoir fait un cours sur la liberté d’expression, un cours qui a fait jaser les élèves après la classe. Laissons la justice définir au plan pénal l’engrenage fatal. Le drame oblige à poser la question des contenus et des supports de cet enseignement, et la question de ses méthodes. Il pousse dès lors à relire le programme d’enseignement moral et civique de 4ème, dans lequel s’inscrivait de cours de Samuel Paty, et à rouvrir la question de la mise en œuvre de ce programme.

La liberté d’expression est un pilier central de tout régime démocratique. Pour son cours, le professeur avait choisi de s’appuyer sur une fiche publiée par l’association Dessinez Créez Liberté (DCL), association soutenue par les ministères de l’Education nationale et de la Culture, la DILCRAH, Canopé, le Clemi, la BNF, l’AFP, etc. Cette association s’est donné pour mission, explique son site, d’« initier la jeunesse au dessin de presse –en particulier à la satire et la caricature– et [d’]offrir au plus grand nombre (enseignants, animateurs jeunesse, bibliothécaires, éducateurs, personnel pénitentiaire, etc.) des outils pédagogiques originaux pour ouvrir les débats et aborder les thématiques qui font l’actualité et agitent la société ». Ceci, ajoute le site, « sans tabou ni démagogie, ni frilosité intellectuelle ».

Dans le site de DCL, un onglet s’intitule « Nos fiches, décryptage ». La fiche dont s’est servi Samuel Paty est celle qui apparaît en premier. Elle a pour titre « Religion & caricature de Mahomet », et pour mots-clés : « Liberté d’expression. Liberté de conscience. Blasphème. Islamisme. ». On comprend qu’on peut s’en servir pour travailler la liberté d’expression et ses liens avec la liberté de conscience avec des élèves, des jeunes, des détenus éventuellement (l’éventail des publics auxquels DCL entend s’adresser). Les deux thèmes «blasphème» et « islamisme » ne sont pas sur le même plan que les deux premiers. S’il s’agit bien de valoriser la liberté d’expression et la liberté de conscience, il ne s’agit pas de célébrer le blasphème ou l’islamisme. Il s’agit, peut-on supposer, de faire réfléchir à leurs rapports avec les principes de liberté d’expression etliberté de conscience. Le blasphème, n’ayant pas d’existence en droit, il n’est ni interdit ni préconisé, et la fiche veut jouer de cette latitude. Quant à « l’islamisme », c’est selon la fiche, une façon d’« instrumentalis[er] la religion pour mieux faire taire les libertés démocratiques », et la fiche veut s’y attaquer.

Le dessin principal est une caricature signée de Coco, dessinatrice rescapée du massacre de l’équipe de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Il est daté de 2012. Il montre « Mahomet» prosterné dans la position de la prière musulmane, pieds, genoux et avant-bras à terre. Le personnage est dessiné nu à l’exception de son turban, et vu de dos légèrement de côté, depuis le niveau du sol. Son postérieur est donc au premier plan avec ses testicules et son pénis dont s’échappe une goutte. L’anus est caché par une étoile à cinq branches jaune (la seule couleur), qui renvoie au titre du dessin : « Mahomet : une étoile est née !». Le dessin est obscène et attaque avec virulence le personnage central de l’islam.

Le commentaire laisse totalement de côté ces caractères saillants, pour traiter des choix graphiques et l’intention de la dessinatrice. Coco, nous dit-on, s’est inspirée d’un film non diffusé en France, d’où l’étoile qui rappelle Hollywood, et le titre du dessin. Sur le fond, la dessinatrice « vient réaffirmer son droit d’exercer sa liberté de conscience ». Elle s’inscrit dans une tradition de la caricature caractérisée par « la sexualisation outrancière et la grivoiserie, ces jubilations de l’excès qui malmènent, à dessein, les puritanismes en tout genre». La « transgression » portée par le dessin, souligne le commentaire, est protégée par la loi : « Les limites à la liberté d’expression ne se déterminent pas en fonction de ce qui plaît ou déplaît à une personne ou à un groupe. La loi protège des citoyens, pas des mythes : on peut rire des religions, de leurs dogmes et de leurs porte-parole, mais on ne peut pas appeler à la haine contre les croyants. »

Est-ce suffisant pour que le dessin soit mis en avant dans le site DCL, accompagné d’une fiche qui vante son potentiel pédagogique dans un travail sur la liberté d’expression et la liberté de conscience ? C’est discutable. D’autant que la fiche n’évite pas les biais de raisonnement. Ainsi est-il dit qu’en représentant « Mahomet », le dessin transgresse un interdit de figuration qui ne concerne que « certains musulmans », sous-entendu les plus rigoristes, car il y a eu des figurations du prophète dans le chiisme jusqu’au XIX°s. Certes, mais ces représentations sont codifiées, tout comme les figures saintes des vitraux des cathédrales. Elles ne traitent en aucun cas Mohammed comme un homme ordinaire, encore moins comme un être lubrique singeant la posture de la prière. Il n’est pas un musulman qui ne soit pas profondément troublé par le dessin. Et même, probablement, les croyants de quelque religion qu’ils soient, sinon au-delà. Ce dessin pratique l’« offense charitable », dit plaisamment François Héran. Il choque, et pas seulement les « islamistes » désignés comme les cibles nominales de l’attaque, mais c’est pour le bien de ceux qu’il choque.

Intentionnellement ou non, la fiche joue aussi du sous-entendu, et toujours dans le même sens. Continuons la lecture : « Avec ce dessin, elle [Coco] rappelle que les religions n’ont pas à jouir d’un statut à part, d’un traitement de faveur ou d’une exception qui les placeraient hors du champ de la critique, de l’humour ou de la polémique ». Jusqu’ici tout va bien. La fiche enchaîne comme pour expliciter : « Respecter un croyant, c’est lui laisser la liberté de croire et de pratiquer sa religion. Respecter un non-croyant, un athée ou un agnostique, c’est lui laisser la liberté de ne pas croire, de critiquer et de rire des religions, de railler et de dénoncer ceux qui tuent au nom de celles-ci. » On relit. C’est bien cela : dénoncer ceux qui tuent au nom des religions est une « liberté », et c’est l’apanage du non-croyant. A contrario, comprend-on, le croyant, lui, n’a pas la liberté de dénoncer ceux qui tuent au nom de la religion. De musulman à terroriste…

La fiche flirte ainsi avec l’amalgame. Elle ne parait pas très adaptée à l’enseignement de la liberté d’expression au collège, c’est le moins qu’on puisse dire. Le dessin est grossier à dessein, violemment anti-musulman. Le texte est biaisé, également anti-musulman.

Est-ce à dire que la fiche « Religion & caricature de Mahomet » viole la neutralité religieuse à laquelle l’école est tenue au titre même de la laïcité ? Pas forcément. Mais à une condition absolument nécessaire : que son exploitation en classe respecte pleinement la dignité des individus qui se sentent attaqués par la caricature et par le commentaire. Que leur soit donnée en classe la liberté de parler de l’offense qui leur est faite, avec toute l’aide qui peut être nécessaire. Le sacrilège n’a pas d’existence dans le droit français. Mais il existe subjectivement pour certains membres de la société, et c’est bien ceux que vise le dessin. La laïcité de l’Etat non seulement protège le sentiment des individus ainsi attaqués, mais elle leur accorde le droit de le dire publiquement (« droit » a ici le sens de latitude). Y compris à l’école. En France, et à l’école, on peut aimer les caricatures de «Mahomet », c’est ce que fait l’association DCL. On peut ne pas les aimer, mais les défendre, comme dit le gouvernement aujourd’hui. On peut aussi ne pas les aimer et ne pas les défendre, les déplorer ou encore les critiquer, – tout cela dans le respect de l’ordre scolaire.

Mieux : la neutralité de l’école impose d’équilibrer les points de vue. Il est déontologiquement interdit de mener une activité pédagogique qui se place exclusivement du point de vue de l’athéisme combatif, sans faire une place aux autres points de vue et notamment au point de vue des personnes qui se savent attaquées. C’est ce qu’a essayé de faire Samuel Paty en offrant aux élèves qui le voulaient de détourner leur regard ou de sortir. C’est d’ailleurs prévu dans le standard pédagogique de DCL.L’association revendique dans sa page d’accueil, une approche en quatre temps, ainsi décrite :

  1. « Phase d’observation attentive et de description détaillée : que voit-on sur ce dessin ?
  2. Phase de recontextualisation : à quoi le dessinateur fait-il référence ? De quelles actualités traite-t-il ?
  3. Phase d’interprétation : quelles sont les intentions du dessinateur ? Que veut-il nous dire ?
  4. Phase de positionnement personnel et d’argumentation qui permet d’enclencher les débats : êtes-vous d’accord avec ce dessin ? Pourquoi ? »

La fiche « Religion & caricature de Mahomet », on l’a vu, couvre les trois premiers temps. Le quatrième n’est pas mentionné. Or ce quatrième temps est décisif dans la perspective d’une formation de tous les élèves à la liberté d’expression. Plus largement même : ce temps d’échange et de discussion entre les élèves, régulé par un professeur neutre et bienveillant, est décisif pour la formation morale et civique des jeunes, si l’on en croit le programme d’Enseignement moral et civique (EMC), implanté à tous les niveaux scolaires depuis la rentrée 2015. Sa première finalité énoncée est « Respecter autrui », avec ces attendus : « Respecter autrui, c’est respecter sa liberté, le considérer comme égal à soi en dignité, développer avec lui des relations de fraternité. C’est aussi respecter ses convictions philosophiques et religieuses, ce que permet la laïcité ».

L’enjeu étant la formation, à l’école et grâce à l’école, d’une société inclusive où chacun ait sa place, il est vital que les enseignants puissent concrétiser cette finalité. Hélas, les documents d’accompagnement de ces programmes novateurs ne sont pas publiés.

Françoise Lorcerie

CNRS-Aix-Marseille Université

A propos de la réunion des référents valeurs de la République, la démonstration de Françoise Lorcerie.

 

Christian Salenson, Liberté d’expression et révélation chrétienne

Aux Amis de la Communion Tibhirine 

Et du Département sur les religions à l’Ecole

Liberté d’expression et révélation chrétienne

Ces quelques lignes sont une réflexion personnelle sur la liberté d’expression dans le contexte actuel avec une question : en quoi la révélation chrétienne vient éclairer la liberté d’expression et son usage ?    

A-t-on le droit de représenter le Prophète et de le caricaturer ? La réponse est oui. Il n’y a pas de limite à la liberté d’expression, pas plus d’ailleurs qu’à la liberté de conscience ou à la liberté religieuse, à cause même de la nature de la liberté. La liberté est en soi sans limite. La révélation chrétienne fonde la liberté en Dieu lui-même. Dieu nous veut libres comme lui, autant dire une liberté infinie. Et si le Christ nous a libérés c’est pour que nous soyons vraiment libres Gal 5, 1. La liberté n’est pas un moyen, elle est une fin. 

Mais quel est son fondement ? On peut s’inspirer du débat qui eut lieu au concile Vatican II à propos de la liberté religieuse. D’aucuns disaient que la liberté religieuse est un droit civique. Mais cette opinion parut insuffisante pour fonder la liberté religieuse. Elle ne se fonde pas sur le droit, elle est une exigence irréductible de la dignité de la personne humaine. Avant d’être un droit, elle est une caractéristique de la personne humaine Elle est donc absolue, à tel point que chacun doit suivre les dictées de sa conscience fusse au risque d’être dans l’erreur. Il semble que nous pouvons dire la même chose pour la liberté d’expression. Elle n’est pas seulement un droit civique, mais elle est fondée sur la dignité de la personne humaine à qui on ne peut enlever a priori la possibilité de s’exprimer librement. De même qu’à cause de son fondement dans la dignité de la personne, la liberté religieuse ne peut être limitée, de même la liberté d’expression ne peut être limitée a priori. De même que la liberté religieuse ne s’évalue pas à partir de contenus de croyances, de même la liberté d’expression ne dépend pas de ce qui est exprimé. 

            La liberté ne va jamais sans soulever des débats, souvent avec le projet, avoué ou non, de la restreindre. Jésus a été un homme libre. Lui-même s’est vu reprocher sa trop grande liberté de parole et d’action, sa liberté affichée par rapport à Dieu, par rapport au Sabbat ou par rapport à la nourriture. Il a été accusé de blasphème et ce fut un élément du procès qui le conduisit à la mort. Les « justes » qui l’accusèrent de blasphème furent ceux qui le conduisirent à la mort. Cherchez l’erreur ! Qui peut s’arroger le droit de décider ce qu’est un blasphème ? 

Peut-on utiliser la caricature ? On peut donc caricaturer une religion, ou ses représentants sans limites a priori. La caricature elle-même est une forme de langage qui a son intérêt propre. En caricaturant on peut faire passer des messages. Le rire est un formidable moyen pour dénoncer des maux.  Rirum castigat mores (le rire corrige les mœurs) disaient les anciens. En soi ce langage, pour dérangeant qu’il soit quand on est visé par la critique, n’a rien de répréhensible, restant sauf sa qualité graphique et la qualité de son message. Ce qui n’est pas toujours le cas. Il y a de bonnes caricatures et de nettement moins bonnes. On peut estimer que celle représentant le prophète éploré de devoir supporter des terroristes qui se prétendent musulmans n’est pas dénuée de sens et bien des musulmans peuvent adhérer au message même s’ils ne souscrivent pas à la forme. 

La question alors se pose de savoir si on peut représenter le Prophète ? Cette question se pose pour ceux qui sont musulmans. Elle ne se pose pas pour les autres qui ne sont pas tenus par un lien particulier avec le Prophète. Par ailleurs les musulmans qui connaissent l’histoire de leur religion savent que la tradition musulmane, en d’autres temps et en d’autres lieux ne s’est pas privée de le représenter. Ils savent aussi que le Coran lui-même, loin de sacraliser le prophète, restreint sa place et son rôle et appelle les croyants de l’islam à éviter cette dérive eu égard à l’unique absolu du Dieu.   

Donc tant du point de vue de la liberté, du langage de la caricature que de la révélation coranique, rien ne s’oppose à caricaturer le Prophète. Rappelons encore une fois que la liberté est toujours absolue dans son principe dès lors qu’elle est fondamentale. 

Faut-il pour autant l’imposer à la vue de tout le monde ? Celui qui achète Charlie Hebdo assume le fait de voir des caricatures. Mais personne n’a le droit d’imposer à qui que ce soit de les regarder en les projetant publiquement comme ce fut le cas à Montpellier, en pleine rue. La liberté de voir ou de ne pas voir doit être totale au même titre que celle de caricaturer. Et donc c’est une atteinte grave à la liberté que d’imposer à quelqu’un de regarder une caricature qu’il n’a pas envie de voir. 

Mais il y a un autre critère qui peut nous guider. Je l’emprunte à Saint Paul dans la querelle dite des idolothytes. Rappelons le contexte. Les juifs devenus chrétiens étaient absolument choqués, à un point qu’on ne peut imaginer, que d’autres chrétiens consomment des viandes qui comme toutes les viandes dans l’Empire, à l’exception de celle que consommaient les juifs, avaient été tuées en l’honneur des dieux avant d’être mises sur les étals du marché. Cela créait une crise dans la communauté de Corinthe. On demande l’avis de Paul et que dit-il ? 

Son argumentation est claire. Elle peut se résumer en quelques mots. Elle s’adresse aux chrétiens venus du paganisme. Vous êtes libres de manger de tout ce que vous voulez et donc aussi des viandes qui proviennent de sacrifices offerts à des idoles. On aurait pu imaginer qu’il mette des réserves à cause de risques de compromission avec les rites païens. Nullement ! Ne vous posez pas de question à propos d’idoles qui de toutes façons pour vous n’existent pas ! Vous êtes des forts. Vous avez la connaissance et cette connaissance est double : Les idoles n’existent pas et Jésus nous a libérés. Donc vous avez le droit. Mais « que votre droit de devienne pas une pierre d’achoppement pour les faibles ». 1 Cor 8, 9. Tu risques de heurter la conscience de celui qui est d’une autre culture que toi et qui va te voir attablé dans une des salles du temps à festoyer avec tes amis. Et donc par motif d’amour du prochain tu dois éviter de le choquer. Tu peux manger ce que tu veux mais tu dois veiller à ne pas blesser ton frère, et à ne pas le fragiliser, etc. 

Il me semble qu’en raisonnant ainsi Paul garantit la totalité de la liberté. Nous pouvons manger, boire, regarder ou dessiner tout ce que nous voulons. Aucune restriction à la liberté qui par nature est infinie car elle est un attribut de Dieu. Dans la pratique nous devons juste veiller à tenir compte de notre propre faiblesse et surtout à ce que l’autre, l’autre croyant, le frère ne soit pas fragilisé dans sa foi. Pour la question de la liberté d’expression, il en va de même. Elle est totale et personne ne peut a priori la restreindre. Nous pouvons caricaturer qui nous voulons, y compris les religions, y compris la notre. Nous devons juste veiller dans la pratique à ce que notre attitude et l’orgueil que nous aurions à l’afficher ne vienne pas fragiliser des frères. Cela s’appelle le discernement. « Tout est possible mais tout n’est pas profitable » 1 Cor 6, 12.

                                                                                   Christian Salenson

Colette Hamza, Dieu : l’Unique est-il le même ?, Article paru dans la revue Dialogue des Xavières, n°83 et dans la lettre du SNRM (Service national pour les relations avec les musulmans), n°1

Dieu : l’Unique est-il le même ?

Lorsque l’on parle  de l’islam avec des chrétiens, la même question revient toujours : « avons-nous le même Dieu ? ». Certains affirment de manière catégorique : « non ce n’est pas le même ». Récemment, lors d’une session, quelqu’un affirmait « Dieu n’est pas unique » ! Il y aurait donc un Dieu des chrétiens et un Dieu des musulmans,  comme titrent certains livres. Il y aurait deux dieux !

 

L’affirmation juive, chrétienne et musulmane est pourtant claire : « Ecoute Israël, notre Dieu est l’Unique » répète le juif ; « Je crois en un seul Dieu » confesse le chrétien ; « Il n’y a de Dieu que Dieu »  atteste le musulman. Juifs, chrétiens et musulmans confessent ensemble le Dieu Unique.

 

C’est ce que redit le Concile, dans la Constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen Gentium, au N°16, «  Mais le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. ».

Le texte du Concile utilise l’expression «adorent avec nous », il s’agit donc bien de croyants tournés ensemble vers le Dieu créateur, vers l’Unique.

La déclaration conciliaire sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, Nostra aetate,  redit la même chose. Par la suite les déclarations des différents papes sur les relations avec les musulmans réaffirmeront cette reconnaissance d’une foi commune au Dieu unique.

 

On peut relire cette belle parole du pape Jean Paul II  s’adressant aux populations de Kaduna  au Nigéria en 1982 :

«  Nous tous, chrétiens et musulmans nous vivons sous le soleil du même Dieu miséricordieux. Nous croyons les uns et les autres en un seul Dieu, Créateur de l’homme. Nous adorons Dieu et professons une totale soumission à Lui. Donc, nous pouvons nous appeler au vrai sens des mots : frères et sœurs dans la foi au Dieu unique. ».

Juifs, chrétiens et musulmans, nous voilà donc « Frères et sœurs dans la foi au Dieu unique ».

Mais l’Unique est-il le même ?

La tentation commune est toujours de chercher le même dans l’autre alors qu’en lui se trouve de l’irréductible. Que dire alors  du Tout Autre qu’est Dieu.

 

MAIS L’UNIQUE EST-IL LE MEME ?

 

La tentation commune est toujours de chercher le même dans l’autre alors qu’en lui se trouve de l’irréductible. Que dire alors du Tout Autre qu’est Dieu ?

L’unique est-il le même ? La question est-elle bien posée ?  Car le terme même est ambigu au point qu’il veuille dire parfois un et parfois deux. Si nous disons que nous avons la même chemise…il est utile qu’il y en ait deux…mais s’il s’agit du même médecin, il n’y a en a bien sûr qu’un !

Comme le disait en son temps, le pape Grégoire VII : «   Nous croyons et nous confessons un seul Dieu, même si nous le faisons de manières diverses, chaque jour le louant et le vénérant comme créateur des siècles et souverain de ce monde ».

Si Dieu est l’Unique, les croyants ne l’envisagent pas d’une unique manière. Mais,  comme le rappelait Jean Marc Aveline, évêque auxiliaire de Marseille, l’étonnant n’est pas qu’il y ait plusieurs chemins allant des hommes à Dieu mais plutôt la multiplicité des chemins que  l’Unique emprunte pour aller vers chacun.

 

La différence alors fait sens. On lit dans le Coran, « Si Dieu l’avait voulu il aurait fait de vous une seule communauté mais il a voulu vous éprouver dans le don qu’il vous fait » Sourate 5,48.

Dieu est l’Unique et nous sommes divers dans notre manière de le nommer, de l’adorer, de le prier.

Multiplicité des chemins qu’emprunte Dieu et qui mènent à lui.  Ils nous redisent que Dieu n’aime pas l’uniforme mais se plaît à la liberté de tous ses enfants qui le cherchent à tâtons. Nul n’atteint la totalité de la vérité de l’Unique et les images qu’on en donne sont parfois brouillées voire déformées. Chercher le même est au risque de réduire son image, son visage et de vouloir mettre la main sur Lui. Il nous faut  consentir à cet irréductible en Dieu lui-même et  croire que la rencontre de l’autre peut nous révéler un visage, un nom, une manière de Dieu que nous ne savions pas.

 

Dire que juifs, chrétiens et musulmans confessent le Dieu Un et Unique ne fait pas fi des différences. Mais il nous faut chercher ensemble, comme l’évoquait Christian de Chergé,  en quoi ces différences ont sens de communion ?

 

Des différences qui ont un sens, une signification, comme autant de signes à déchiffrer que nous donne l’Unique.

Des différences qui ont un sens, une direction, qui sont invitation à nous mettre en route, pour éviter de nous enfermer dans notre différence et de manquer la rencontre de l’autre et du Tout Autre.

 

Ces différences,  accueillons-les comme une miséricorde qui renvoie au mystère de  l’Unique.

Colette Hamza, xavière

Article paru dans la revue Dialogue des Xavières, n°83, 2016 et dans la lettre du SNRM (Service national pour les relations avec les musulmans), n°1, 2016

 

 

 

 

Christian Salenson, Vivre dans une société multiculturelle et multi cultuelle, Janvier 2016

Varef-Marseille

28 Janvier 2016

 

 

 

 

Vivre dans une société multiculturelle et multi cultuelle

 

 

                                                          Christian Salenson

                                                          ISTR-Marseille

 

 

 

 

Aujourd’hui, il n’est plus nécessaire d’argumenter pour montrer que l’on vit dans des sociétés plurielles ? Le fait est là, prégnant et durable. La pluralité culturelle et religieuse existait auparavant mais la société était plus uniforme. L’hégémonie de l’Église catholique absolue sous l’Ancien régime après la révocation de l’Édit de Nantes en 1685, s’est poursuivie au XIXe et jusqu’à une période récente. Les musulmans étaient présents dans la République bien avant les années 1960 puisqu’il y avait trois départements algériens. Mais quelle considération la République avait-elle de ces Algériens musulmans ? Rappelons que contrairement à ce que prévoyait la loi de 1905, en son article 43, la séparation entre État et religion musulmane ne fut jamais appliquée en Algérie.

 

La République a été ébranlée au cours de son histoire par la présence et le rejet du judaïsme.  L’affaire Dreyfus a déchiré la France à la fin du XIXe. Les catholiques furent presque unanimement antidreyfusards. Rares furent ceux qui tels Péguy[1], ou Léon Bloy[2] prirent le parti inverse. Cet antijudaïsme qui a fini par anesthésier les consciences, s’est terminé comme l’on sait avec le nazisme, la collaboration de l’État français et le silence assourdissant des responsables de l’Église catholique lors des lois antijuives[3]. Peu nombreux furent aussi ceux qui prirent le parti de la résistance et souvent à l’encontre de leurs supérieurs hiérarchiques[4].

 

La question de l’altérité culturelle et religieuse se pose aujourd’hui de façon nouvelle, au sein de la société française à la faveur d’un métissage social, culturel et religieux, que l’on ne peut plus ignorer. Il est le résultat de l’immigration en particulier d’Afrique du Nord avec le passage d’une immigration de travailleurs à une immigration des familles, et plus généralement de la globalisation du monde qui voit désormais des populations fuir la guerre et/ou la famine.

 

 

  • La République face à la pluralité culturelle et religieuse

 

La République se trouve devant une situation inédite. Elle avait appris à composer avec les églises et particulièrement avec l’Église catholique qui, à la faveur d’une interprétation positive de la loi de séparation avait fini par accepter la laïcité. La République doit désormais relever le défi de la présence de l’islam. Or cette religion a une visibilité sociale plus forte que les églises chrétiennes. Les pratiques religieuses s’inscrivent socialement dans des règles alimentaires, des nourritures prohibées, des périodes de jeûne etc. et dans des coutumes religieuses vestimentaires, quasiment absentes avec le christianisme. Or cette visibilité sociale dérange un certain nombre de citoyens, d’autant plus que la religion est l’islam.

 

De nombreux français réduisent la religion à la liberté de conscience et s’imaginent, encouragés en cela par les discours médiatiques, que la religion doit être un phénomène privé. Or la religion est par nature publique. Depuis la loi de 1905, l’Église catholique n’est plus de droit public mais de droit privé au même titre que les partis politiques, les syndicats ou les associations mais elle se manifeste dans la sphère publique et participe comme les autres organisations sociales au débat démocratique. Au moment de loi dite du « mariage pour tous » un certain nombre de citoyens ne concevaient pas que des catholiques puissent manifester publiquement leur désaccord.

 

Le défi est double. La République doit apprendre à vivre avec cette pluralité religieuse. A contrario, les religions en général et l’islam en particulier, doivent apprendre à vivre dans des régimes démocratiques, dans lesquelles la religion n’est pas une évidence et ne s’impose pas à tous.

 

            Le communautarisme

 

Le communautarisme est souvent montré du doigt. Il se présente comme une tentation de repli de groupes religieux sur une culture native, réelle ou fantasmée. Il est souvent dénoncé, à juste titre pourrait-on dire, si on entend par là la fait que des groupes culturels ou religieux se retrouvent entre eux dans une sorte d’endogamie culturelle. Toutefois, on doit faire preuve de prudence et user de ce terme avec circonspection. Il me semble qu’il y a communautarisme quand il y a refus de participer à la vie et au destin de la communauté nationale mais qu’on ne peut accuser des groupes de communautarisme quand les manifestations d’appartenance culturelles ne contreviennent pas aux valeurs et aux règles de la République.

 

L’intégration

 

On oppose au communautarisme l’intégration. Mais ce concept lui-même mérite aussi quelques distances critiques. Que veut dire intégration ? Et intégration à quoi ? S’il s’agit d’accepter les lois qui gèrent le pays, la question ne supporte aucune discussion. Mais si par intégration, on entend l’uniformisation, chacun est en droit de la refuser. Chacun a le droit de manger ce qu’il veut, de s’habiller comme il l’entend et de prendre les loisirs qu’il souhaite et cela en vertu d’un droit humain fondamental qui est la liberté et la liberté d’expression. Il peut même y avoir des volontés d’intégration qui soient destructrices. Ce témoignage d’un djihadiste doit être pris avec prudence et surtout pas comme une justification mais il fait comprendre aussi comment des individus peuvent être déstabilisés :

« J’ai arrêté mes études. Mais c’est un choix, un suicide volontaire. J’ai été un élève plutôt brillant mais lorsque j’ai compris que le mode de vie que me proposait le système social français ou européen ou occidental cherchait à me déposséder de mon identité musulmane, de me désintégrer pour me faire adhérer aux valeurs dites nouvelles, j’ai senti que j’étais en danger dans ma personnalité [5]».

 

De fait la question se pose. De quelle intégration s’agit-il ? Chacun doit distinguer entre ses propres réactions viscérales et apprendre à vivre avec la désormais inévitable diversité du peuple français. Quelqu’un peut ne pas aimer le fait que des femmes portent le voile dans la rue, sa réaction est parfaitement légitime mais il ne peut vouloir l’interdire. Parfois on appelle intégration ce qui relève plutôt d’une volonté d’assimilation. Certains partis osent le mot.

Claire Ly, qui est une immigrée du Cambodge, internée dans les camps de Pol-pot, convertie à la foi chrétienne, substitue au concept d’intégration celui d’adoption. Cette notion a l’avantage de montrer la réciprocité et de l’inscrire dans une sorte d’apprivoisement mutuel dans la durée. On ne peut pas demander à quelqu’un d’adopter la France sans qu’en retour il soit adopté.

 

La laïcité

 

Face à ce défi la République dispose du principe de laïcité. Elle l’affirme dans sa constitution de 1958. « La République est laïque. » La laïcité est un principe juridique issu de la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Cette loi a été durement acquise contre l’hégémonie de l’Église de France et à l’encontre des courants antireligieux ou gallicans qui entendaient en faire une loi de combat contre l’Église et d’achèvement de la déchristianisation. Cette loi fut en fait une loi d’apaisement que l’on doit à deux hommes d’exception que furent Aristide Briand et Jean Jaurès.

Elle instaure une séparation stricte entre l’État et les Églises : « l’État ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Mais elle est aussi une loi qui veille à ce que non seulement personne ne soit inquiété pour ses croyances, sa religion ou ses opinions mais encore que chacun puisse pratiquer la religion de son choix. A tel point que l’État subventionne des aumôniers dans les lycées, les hôpitaux et les prisons pour que chacun puisse vivre sa religion.

 

De tous temps la laïcité a été traversée de courants qui l’interprétèrent différemment. De nos jours, face à l’islam, certains courants anticléricaux ont même repris un regain de vitalité et trouvent la médiatisation dont ils ont besoin comme on le voit avec Michel Onfray par exemple. D’autres courants ont vu le jour. La laïcité qui était traditionnellement une idée de gauche a migré à droite, d’abord reprise par la droite républicaine qui pensait que désormais la laïcité n’inquiétait plus les catholiques de France et qu’elle pouvait être un bon argument électoral. La loi Stasi du 15 mars 2004, initié par François Barouin, en est un fruit. La droite républicaine n’avait pas imaginé que cette idée lui serait subtilisée par l’extrême droite. Les adeptes des religions en général et un nombre conséquent de démocrates demandent une laïcité ouverte. Ces conceptions différentes de la laïcité s’affrontent dans le champ social comme on l’a vu ces derniers jours entre le premier ministre Manuel Valls et Jean Louis Bianco, proche du président et responsable de l’Observatoire sur la laïcité, dans l’esprit de la loi de 1905. Un des problèmes majeurs est l’instrumentalisation politique de la laïcité par les partis politiques. Si la laïcité devient la religion civile de la société, alors le principe juridique qui garantit la vie en commun perd son efficacité. On comprend que les adeptes des religions prennent des distances avec ce qui deviendrait alors la religion civile de la République, comme l’a malencontreusement dit récemment un ministre.

 

Un des risques encourus est une laïcisation de la société, avec une volonté d’éradiquer les religions et toute manifestation religieuse de l’espace public. Ce serait contraire à la loi de 1905. Le cardinal Ricard a alerté sur ce point dans une conférence importante donnée à Rome : « L’État est laïc la société non ! » Entendons par là que dans la laïcité, l’État est neutre mais non la société. La neutralité des agents de l’État ne peut s’étendre à tous[6]. Les religions ont leur place dans l’espace public et dans le débat démocratique.

 

 

Conclusion de cette première partie :

 

Face à tout cela une question plus fondamentale se pose. Pourquoi la différence dérange-t-elle à ce point ? L’histoire européenne nous prédispose pas à une considération positive de l’altérité depuis les grecs qui qualifiaient les autres de barbares, les chrétiens et leur rejet des juifs, les indiens du nouveau monde dont on se demandaient s’ils avaient une âme, l’esclavage des noirs aux Antilles, les indigènes des colonies citoyens de seconde zone et jusqu’à la relation homme femme avec laquelle on en a pas fini, ni dans la société ni dans l’Église.

 

La révélation chrétienne nous fournit cependant des éléments de réflexion. Le mythe de Babel nous a appris le danger de l’uniformisation, d’une trop grande volonté d’unité, du refus des différences, de la volonté d’intégration. Il y a mieux à faire entre nous quand le récit de Pentecôte, sous la symbolique des langues de feu fait valoir l’unicité de chacun comme expression différenciée d’une unité originelle. Le même récit dit de manière fort imagée que lorsque chacun parle sa langue, il peut être entendu de tous. Le pape Jean-Paul II dans un célèbre discours de son pontificat a développé l’idée que l’unité est le fondement[7]. Entre deux êtres humains la différence n’est presque rien en rapport avec ce qu’ils ont en commun. Christian de Chergé a montré comment la différence est simplement une manière de décliner cette unité foncière.

 

 

  • Le choix et l’engagement de l’Église catholique

                                                                                                                 

 

Ceci me conduit à la deuxième partie de cet exposé. Je voudrais rappeler l’engagement de l’Église afin que nous puissions dans un troisième temps situer la vie des établissements dans cet engagement. Au concile Vatican II l’Église s’est solennellement engagée dans le dialogue entre les religions. Mais ce choix ne revèle vraiment sa pertinence que si nous l’inscrivons dans l’histoire récente. Le dialogue interreligieux a son origine dans le drame de la Shoah.

 

La shoah

 

La shoah est l’événement décisif du XXe siècle. Il reste pour une bonne part incompréhensible. Il marque une rupture décisive de civilisation. Il est le coup de grâce porté à la chrétienté, laquelle a largement participé à ce drame par des siècles d’antijudaïsme qui ont anesthésié les consciences. Pendant la guerre, la hiérarchie catholique fut largement pétainiste et son assourdissant silence lors du décret du statut des juifs[8] augurait du silence complice d’une grande majorité d’entre eux[9]. A la libération le très catholique de Gaulle a imposé le départ du nonce, et demandé le départ de 25 évêques que le nouveau nonce, le philosémite Roncalli, futur Jean XXIII et fin diplomate, parviendra à ramener ultimement à trois. La trahison de l’Église de France, et pire encore de l’Église d’Allemagne[10], ne doit pas faire oublier la réaction d’autant plus méritoire et l’entrée en résistance de chrétiens, sans le soutien de leur hiérarchie et parfois contre elle.

« La Shoah est née dans la décomposition de la chrétienté dans l’apostasie d’une Europe qui fut chrétienne » écrit Jean Dujardin[11] et a achevé la fin de la chrétienté. « L’apostasie des païens baptisés est le facteur religieux le plus significatif de la crise actuelle du christianisme [12]», écrit Clemens Tomas, l’auteur d’un essai de théologie chrétienne du judaïsme. L’antisémitisme a provoqué « une érosion des fondements chrétiens », un « écroulement de la conscience historique », un complexe païen et anti-juif, une hérésie docétiste, typique de la pensée grecque [13]».

 

            Nostra Aetate

 

Lorsque le concile Vatican II s’est ouvert le pape Roncalli a demandé qu’on envoie un message amical aux juifs. Déjà quelques chrétiens et quelques juifs s’étaient retrouvés au lendemain de la guerre pour s’interroger sur la responsabilité des chrétiens à Seelisberg[14], avaient dressé une série de points d’attention pour ne pas retomber dans « l’enseignement du mépris[15] », avaient fondé les amitiés judéo-chrétiennes[16] etc. De là sont nés la réflexion et la déclaration Nostra Aetate. Elle marque la conversion de l’Église dans son rapport au judaïsme, la reconnaissance par l’Église qu’elle est juive en ses fondements et l’ouverture à une relation positive avec les autres religions. Il n’a pas fallu moins de trois ans pour que les pères conciliaires se convertissent à ce nouveau regard.

 

En se positionnant ainsi, pour la première fois dans son histoire, l’Église inaugurait une nouvelle relation avec le monde. Désormais, elle ne se pense plus seule face aux autres religions mais elle se pense en relation avec elles dans un rapport sacramentel. Elle se reconnaît la mission non pas de convertir tout le monde à la religion chrétienne mais d’être dans le monde un signe d’unité, un signe du Royaume de Dieu. Elle ne s’identifie plus au Royaume de Dieu, dont elle est « germe signe et instrument ». Elle ne se pense plus comme étant à elle seule le peuple de Dieu mais elle le pense avec les juifs, le peuple élu, les musulmans « qui adorent avec nous le Dieu unique et miséricordieux [17]», avec les autres religions du monde et avec les hommes de bonne volonté. Beaucoup aujourd’hui encore n’ont pas pris la mesure de cette révolution copernicienne, de cette conversion de l’Église. Bien des discours et des comportements pastoraux demeurent anté conciliaires.

 

            Jean Paul II et Assise

 

Le pape Jean Paul II a posé de nombreux signes symboliques pour faire comprendre cette relation au monde et aux autres religions. Il a signifié une autre relation avec les juifs, se rendant à la synagogue de Rome, désignant les juifs comme « nos frères ainés » et parachevant tout cela au cours du voyage à Jérusalem en l’an 2000, en particulier lors de sa prière devant le mur occidental. Il s’était rendu au Maroc en août 1985 et a prononcé un discours qui constitue comme la charte des relations avec les musulmans. Enfin et surtout il a invité toutes les religions du monde à la rencontre d’Assise le 27 octobre 1986 pour une journée de prière et de jeûne pour la paix. Il a qualifié lui-même cette rencontre de « leçon de choses », de signe visible de l’engagement du concile. L’Église invite les religions du monde à vivre ensemble « leur vocation commune » d’ouverture de l’humanité à la transcendance.

 

            La liberté religieuse

 

Cet engagement de l’Église trouve son corollaire dans le décret conciliaire sur la liberté religieuse, Dignitatis humanis. Après avoir pendant longtemps rejeté cette idée, l’Église a reconnu en elle un droit humain. Le débat s’est ouvert alors pour savoir s’il s’agissait d’un droit positif nécessaire pour le vivre ensemble ou bien un droit fondamental lié à la nature même de l’homme. Ce fut ce point de vue qui s’est imposé. Le concile a affirmé que liberté religieuse est un droit humain fondamental et inaliénable qui a sa source dans la nature même de l’homme et dans sa dignité humaine et qui est nécessaire pour la recherche de la vérité. Depuis lors l’Église ne cesse de défendre ce droit et de le réclamer pour elle et pour les autres, croyants ou non-croyants.

 

 

            L’Eglise de France face à la laïcité et aux valeurs de la République

 

Pour l’Église de France, la laïcité est une des formes possibles de la liberté religieuse. La laïcité n’est pas une valeur comme on l’entend dire souvent, sauf à entendre par valeur non une valeur éthique mais une valeur sociale, ce que les sociologues appellent l’ethos. La laïcité n’a pas son fondement en elle-même. La liberté religieuse donne à la laïcité son fondement, son sens, sa visée et ses critères dévaluation. La liberté religieuse et la liberté d’expression religieuse et irreligieuse lui confèrent sa légitimité. Ultimement d’ailleurs en cas de conflit, la cour européenne des droits de l’homme se prononce en fonction de la liberté religieuse qui figure dans la Constitution européenne.

Aussi l’Église catholique qui a combattu dans sa grande majorité la loi de 1905 a appris au cours des décennies, à la faveur d’une application conciliante de cette loi, à vivre dans ce régime. La séparation lui donne une liberté qu’elle ne serait plus disposée à perdre par des formes concordataires, tant et si bien que les évêques dans leur Lettre aux catholiques de France ont parlé du « caractère positif de la laïcité ». Les papes eux-mêmes y avaient souscrit moyennant le fait que la laïcité ne soit pas antireligieuse.

 

            Les valeurs de la République

 

Les valeurs de la République ne posent pas vraiment de problèmes ni à l’Eglise ni à l’enseignement catholique[18]. Jean-Pierre Chevènement avait dit en son temps : « Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellenisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[19] »

 

Bernard Cazeneuve l’a exprimé courageusement dernièrement à Strasbourg : « L’histoire politique ne doit cependant pas nous dissimuler  la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique…

…Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich BONHOEFFER ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie.

De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ?

Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?[20].

Si la laïcité et les valeurs de la République ne nous posent pas de problèmes particuliers, il convient cependant de les relire selon le « caractère propre » de l’enseignement catholique, à savoir aller jusqu’à son fondement dans l’anthropologie chrétienne. La laïcité est l’expression juridique de la liberté religieuse qui est un droit humain fondamental et qui elle-même se fonde dans la dignité de la personne humaine qui doit être libre pour chercher la vérité, comme l’a dit le concile Vatican II dans le décret sur la liberté religieuse[21]. De plus la laïcité, qui n’est pas la neutralité, doit aussi être vécue au sein des établissements comme une éducation à l’altérité.

 

  • Vivre la pluralité dans l’Éducation au sein des établissements catholiques

 

 

Rappelons d’abord que les établissements catholiques sont des sujets ecclésiaux comme le dit le texte sur l’École catholique au seuil du troisième millénaire. Ils sont donc des ecclesiola, comme le disait saint Bernard de chaque monastère. Chaque établissement est une ecclesiola. Les engagements solennels que l’Église a pris au moment du concile et quelle n’a eu de cesse de mettre en oeuvre au long de ces années, sont particulièrement vécus dans les établissements scolaires qui accueillent en leur sein une diversité culturelle et religieuse.

 

Mais nous devons situer la mission propre des établissements catholiques dans la mission de l’Église. En ce domaine, bien des confusions subsistent. Contrairement à une idée répandue, la mission ne consiste pas en la croissance de l’Église et sa forme essentielle n’est pas l’annonce. La mission de l’Église est à replacer dans la mission de Dieu qui consiste dans un dessein d’unité du genre humain avec Dieu et des hommes entre eux.

 

La mission de l’Église

 

L’annonce ne définit pas la mission de l’Église. Elle n’est qu’un moment particulier de la mission. Elle relève de la fonction prophétique, une de ses trois grandes fonctions : prophétique, royale et sacerdotale. Chacun occupe une place particulière dans la mission et participe plus ou moins à telle ou telle fonction. Ainsi les moines assurent dans le monde un service de prière, ils vivent plutôt la fonction sacerdotale. Le charisme de saint Vincent de Paul n’est-il pas le soin de toute forme de pauvreté ? Cela relève plutôt de la fonction royale ! Le pape François est entrain de rétablir l’équilibre de la mission en rappelant que les pauvres sont premiers et donc en réinvestissant plus vigoureusement la fonction royale.

 

L’enseignement catholique ne relève pas tant de la fonction prophétique que de la fonction royale. En effet sa finalité est l’éducation. Le but est donc « la promotion de la personne humaine ». Parmi les raisons avancées par les évêques il y a une vingtaine d’années pour conserver l’enseignement catholique, il n’y avait pas le prosélytisme mais le souci des pauvres.

 

Aussi les conséquences ne se font pas attendre ! La pastorale d’un établissement est son projet éducatif. L’École n’a pas d’autre but que l’éducation ! Et on ne doit pas se laisser perturber par certaines injonctions. Les textes officiels de l’Église sont tout à fait clairs : « le but est la promotion de chacun dans toutes ses dimensions ». Aussi nous devons éviter des confusions néfastes. La pastorale de l’École n’est pas l’animation pastorale. La pastorale de l’École n’est pas la catéchèse, les célébrations ou la première annonce. Toutes ces activités au demeurant très utiles et nécessaires, ne sont que l’animation pastorale. La pastorale de l’École est la totalité du projet éducatif et sa mise en oeuvre. Toute la vie de l’établissement est pastorale. La pastorale de l’établissement s’évalue à la manière dont l’Évangile est vécue ou non dans l’établissement et particulièrement à la manière dont tout élève est accueilli, considéré et peut grandir dans toutes les dimensions de son humanité. La pastorale d’un établissement s’évalue à sa qualité éducative évangélique puisque telle est sa mission ecclésiale. Elle s’évalue aussi à la manière dont chaque personne, quelle que soit sa place dans l’organigramme, est considérée.

Tout cela n’est pas toujours bien compris parce que l’on s’imagine à tort que la mission de l’Église consiste essentiellement à faire vivre et grandir l’Église, attitude que le pape dénonce en parlant d’Église auto référente. L’Église n’est qu’une humble servante qui s’efface devant un dessein d’amour beaucoup plus vaste que la réussite humaine de l’Église et qui est l’avènement du Royaume de Dieu. L’Église n’est pas le Royaume de Dieu, dont elle est « germe, signe et instrument [22]». Comme Marie, elle en est l’humble servante qui n’attire pas l’attention sur elle.

 

 

La mission pastorale du chef d’établissement n’est pas une partie de sa mission qui ferait nombre avec sa responsabilité financière, administrative ou autre. Elle est Sa mission dans laquelle les autres tâches prennent leur sens et sont évaluées[23]. Aussi la lettre de mission par laquelle il reçoit sa responsabilité pastorale de l’évêque et de son presbyterium responsables collégialement de la pastorale, porte de fait sur l’ensemble de sa mission qu’il est appelée à vivre de manière pastorale, c’est-à-dire à la manière d’un pasteur qui veille sur chacun, qui connaît chacun par son nom[24] etc. Son obsession est le bien des personnes et la croissance de chacun.

 

La pastorale dans un établissement est l’ensemble de la vie de l’établissement qui permet ou ne permet pas le développement des personnes, qui permet pour des établissements vincentiens que des garçons et des filles issues de populations moins favorisées accèdent à des niveaux de culture et de croissance. Quand j’entends dire sur Marseille, j’ai orienté des élèves vers un établissement vincentien parce que je sais que là ils seront suivis et qu’ils réussiront ! Quand j’entends dire après que c’est ainsi que cela se passe et que ces jeunes viennent faire voir leur bulletin avec fierté à leur ancien chef d’établissement je me réjouis et je rends grâce à Dieu car je vois dans les faits que le charisme fonctionne ! L’Évangile est vécu !

 

Nous devons aujourd’hui avoir une grande vigilance car les modèles économiques inspirées par l’idéologie libérale inspirent et aspirent parfois nos fonctionnements, nos raisonnements, nos comportements vers des attitudes très à la mode mais très éloignés de l’Évangile. L’Évangile est notre ultime repère ! Et pas des vagues valeurs évangéliques qui habituellement ne sont pas évangéliques du tout !

 

Le chef d’établissement a reçu cette mission qu’il porte avec son APS avec qui il s’interroge régulièrement sur la vie de l’établissement. Il ne peut déléguer cette responsabilité à personne. Toutes ses autres responsabilités sont à relire à l’intérieur de cette unique responsabilité. Elle ne fait pas nombre avec les responsabilités administratives, financières ou autres, y compris d’animation pastorale. Elle les englobe et les évalue. Je ne fais que citer le statut qui est d’une grande profondeur théologique et encore peu compris !

 

 

L’apprentissage de l’altérité dans la mission de l’École

 

C’est dans cette éducation qu’il faut replacer les apprentissages de l’altérité. Ils sont divers. Notre but n’est pas de former des citoyens ! Notre but est de former des hommes et des femmes aptes au dialogue et à vivre la pluralité, sous toutes ses formes. Au moment de la Révolution française pour développer les acquis de la Révolution Robespierre voulait former des révolutionnaires. Condorcet qui poursuivait aussi ce but faisait le choix de former non des révolutionnaires mais des hommes et des femmes à l’esprit critique. Il pensait que c’était le seul moyen de prolonger la révolution. Son point de vue finit par l’emporter. Selon le conseil de Paul Ricoeur, dans cette époque ou « le moi est incertain », nous devons former des hommes et des femmes qui n’absolutisent pas ce qu’ils sont, tout en ayant assez de confiance en eux pour faire valoir leur point de vue. Des hommes et des femmes qui seraient plus aptes que leurs ainés à être ouverts aux diverses formes de la diversité.

 

La diversité des sexes.

 

La première d’entre elles est la diversité des sexes. Il fut un temps où les écoles étaient de garçons ou de filles. Désormais elles sont mixtes. Mais il ne suffit pas de mettre ensemble des garçons et des filles pour qu’il y ait mixité ! La différence des sexes est la différence humaine fondamentale, matricielle que l’on apprend à vivre toute sa vie et à travers laquelle on advient, non sans traverser des crises et quelque soit son état de vie, à son humanité. Quand Dieu crée dans le livre de la Genèse, il crée mâle et femme. Ils deviennent hommes et femmes lorsqu’ils se rencontrent et se parlent[25]. Il y a là un symbole. L’École est au service de ces premiers apprentissages. Elle veille à ne pas reproduire des discriminations. Comment on enseigne l’histoire mixte, le français etc. Le débat sur le genre est faussé par ceux qui pensent que l’on choisit son sexe et tout autant par ceux qui pensent que les rôles sociaux sont déterminés par des assignations de sexe. Au-delà des idéologies, la question reste posée de l’avènement de cet ordre nouveau des relations inauguré par Jésus et dont parlait saint Paul en s’écriant : « il n’y a plus ni homme ni femme ! »

 

La diversité religieuse et l’enseignement du fait religieux.

 

La diversité religieuse est un des apprentissages que permet l’École. Cet apprentissage se fait de diverses manières mais déjà par l’enseignement du fait religieux dans les disciplines et parfois aussi dans des cours de culture religieuse. Il permet de sortir de l’ignorance, donne accès au patrimoine, éveille au langage symbolique et contribue à la compréhension du monde dans sa complexité, comme le rappelle le recteur Joutard. La diplomatie française elle-même réagit parfois avec retard ou fait preuve d’incompréhension devant certaines situations parce que la question religieuse est trop absente de l’intelligence du monde. Le ministre des affaires étrangères, monsieur Fabius le reconnaissait dernièrement dans un colloque sur religion et politique qu’il avait voulu à Sciences po Paris.  D’autres formes d’apprentissages de l’altérité se vivent au jour le jour dans la vie de l’établissement, et parfois jusque dans des échanges sur la foi.

 

En ce moment en discutant avec des chefs d’établissement des quartiers nord de Marseille mais pas uniquement avec eux, je me demande s’il ne serait pas utile que nous dispensions de véritables cours sur les religions. Bon nombre de musulmans sont dans une indigence telle par rapport à la connaissance de leur religion qu’elle les rend vulnérables à des idéologies dévastatrices et qui ne leur permettront jamais de devenir d’authentiques musulmans. Or j’ai envie que ce soit de bons musulmans ! L’Église, par son ministère universel se sent une certaine responsabilité de la foi des autres. D’une certaine manière, l’Église se sent responsable de la foi de petits musulmans.

 

Cet enseignement du fait religieux est freiné par l’ignorance des enseignants. Nous avons créé un DU sur l’enseignement du FR qui en est à sa quatrième promotion et nous pouvons dire aujourd’hui que c’est d’un immense profit pour les enseignants. Nous pensions leur donner des éléments de connaissance, nous découvrons qu’ils en sont humainement profondément transformés.

 

Le dialogue interreligieux

 

L’école est un lieu d’apprentissage du dialogue interreligieux adapté à l’âge et au niveau scolaire. N’entendons pas par dialogue de grandes discussions théologiques ! Il s’agit plutôt de faire l’expérience de la diversité des manières et croire et de l’acceptation de l’autre. Nous devons à tout prix éviter tout ce qui laisserait croire que tout le monde est pareil. Au contraire, nous devons permettre à chacun de dire sa foi et autant que possible de l’accompagner.

La messe pour tous est à éviter par respect de la foi des autres croyants et par respect de la messe. Je rappelle que dans l’Antiquité chrétienne, il était même interdit aux chrétiens de raconter même aux catéchumènes ce qui se passait pendant la célébration de l’eucharistie !

Nous balbutions encore mais ici ou là des expériences intéressantes voient le jour à travers des célébrations interreligieuses par exemple. L’autre jour avec des APS nous nous interrogions sur les initiatives communes possibles l’année de la Miséricorde puisque nous avons une foi commune en un Dieu miséricordieux et qui nous appelle à faire miséricorde[26].

 

La place des faibles

 

La diversité est aussi la diversité des aptitudes. J’ai vécu une expérience magnifique avec les gens de L’Arche de Jean Vanier qui étaient venus me solliciter pour une session puis finalement pour trois sessions nationales. En me mettant à leur écoute, ils m’ont fait comprendre la richesse de leur expérience avec des personnes handicapées mentales. Leur rencontre avec eux les ouvrait à ce mystère incroyable de la fragilité. Des personnes avec un handicap peuvent avoir une humanité extraordinaire et ceux qui sont en charge du soin peuvent en être profondément transformés. C’est comme si les personnes avec un handicap les autorisaient à avoir aussi leur propre faiblesse ou leur fragilité humaine. Dans un monde qui ne supporte pas la mort, ni la maladie, ni le handicap, ni l’échec il y a là vraiment une bonne nouvelle[27].

L’année de la Miséricorde nous invite à reconsidérer les fragilités des personnes. L’anthropologie chrétienne n’est pas l’anthropologie libérale. Comme le dit l’apôtre Paul : ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, ce qui est petit, méprisé de tous. »

Pour vivre la rencontre de l’autre, il est nécessaire de ne pas être suffisant. Les personnes plus faibles nous apprennent autant que les autres et parfois plus que d’autres ce que c’est que d’être un homme ou une femme. Cela ne tient ni à la beauté physique, ni aux capacités intellectuelles, ni à la situation sociale mais à la capacité à être vraiment humain.

La place des pauvretés dans les établissements scolaires est le véritable critère d’excellence d’un établissement. Elle oblige à l’innovation pédagogique. Elle humanise le parcours scolaire. Elle oblige à reconsidérer autrement l’échec etc.

 

L’éducation à l’altérité.

 

Un des enjeux majeurs pour un être humain est son aptitude plus ou moins grande à vivre de l’altérité. Un être humain montre les limites de son processus d’humanisation aux limites de sa capacité à vivre cette altérité aux différents niveaux : d’abord hommes et femmes, inter génération, culturel, religieux. L’homme macho ou la femme castratrice, l’antisémite ou l’islamophobe, celui qui refuse son âge ou celui qui dénigre la jeunesse, toutes ces dérives montrent les difficultés d’un être humain par rapport à lui-même.

 

L’ouverture à l’altérité n’est pas spontanée. Elle est le fruit d’une conversion. On en a un remarquable exemple dans la relation de Pierre et de Corneille dans les actes des apôtres. Ce pauvre apôtre Pierre est complètement enfermé dans sa culture juive et dans sa religion. Il fait sa prière sur sa terrasse et explique au bon Dieu ce qu’on a le droit de manger ou pas ! Ridicule ! Il faudra que l’Esprit saint le fasse descendre de sa terrasse, lui fasse prendre la route et répondre aux appels de ceux qui sont venus le chercher pour finalement se rendre chez Corneille le craignant-Dieu. Et là, il vont faire ensemble un expérience de Dieu qui va transformer la vie de Pierre !

 

La promesse de la rencontre

 

La rencontre est porteuse d’une promesse pour celui qui s’y risque. On ne devient jamais soi-même sans l’autre. On advient à son identité d’homme ou de femme par des femmes ou par des hommes, à son identité de croyants de plus en plus par la médiation d’autres croyants.

La rencontre de l’autre est porteuse d’une fécondité inattendue et toujours surprenante qui nous amène plus loin que la seule efficacité personnelle. Il n’est pas très difficile d’être efficace si on est un peu organisé. Il est humainement plus riche mais aussi plus délicat d’entrer dans la fécondité car elle suppose pour une part de passer par l’autre et de risquer sa confiance. On reconnaît là les grands responsables ! Un homme ou une femme qui se risque dans la relation avec l’autre, dans la conjugalité ou dans d’autres formes de la relation hommes/femmes, dans la différence religieuse ou dans la rencontre de la fragilité du handicap ou de certaines formes de pauvreté n’en ressort pas indemne mais il en reçoit une humanité renouvelée.

 

Marie n’a pas échappé à cette expérience fondatrice. Marie a reçu l’annonce de sa maternité mais elle ne réalise pas vraiment ce qu’il lui arrive. Il faut qu’elle rencontre Élisabeth et que celle-ci lui dise : « tu es bénie « – car c’est pas l’ange qui l’a dit mais Élisabeth – pour qu’elle réalise vraiment et qu’elle dise son bonheur. Comme le dit Christian de Chergé, « Élisabeth a libéré le Magnificat de Marie ». Il en faut des Élisabeth dans nos vies pour libérer ce que nous sommes et ce que nous portons ! Cela fait partie du mystère de la rencontre par lequel un être humain s’avance vers sa pleine stature. De cela modestement nous sommes les initiateurs dans les formes particulières de l’École.

 

Parmi les joies les plus profondes et les plus durables se trouve la joie de la rencontre. Cette joie explose dans le Magnificat de Marie. La joie d’un homme et d’une femme qui se reconnaissent. La joie de se retrouver dans nos différences avec tel ou tel ami musulman et de pouvoir partager le plus intime de la foi. Chacun expérimente alors, dans quelques moments de sa vie, la Visitation. Mais d’où vient cette joie que nous éprouvons ? Comment ne pas y reconnaître la présence de Celui qui depuis le début, dans le clair-obscur de la vie, accompagne notre marche avec tel ou tel compagnon d’Emmaüs.

 

 

Conclusion

 

 

Il est temps de conclure ! Le défi actuel de la diversité n’est pas gagné. Il est parasité par la politique, y compris par les échéances électorales proches. Mais je crois que Dieu veut écrire avec les hommes une nouvelle page de l’histoire de l’humanité. Son dessein a été révélé aux hommes. Il veut convoquer à sa table tous les hommes. Accepterons-nous l’invitation ? Inventerons-nous une nouvelle vie ensemble ?

 

Honnêtement je ne le crois pas. Je ne crois pas qu’on puisse inventer un vivre ensemble si quelques-uns d’entre nous, d’entre les croyants ne vivent pas le dialogue en allant jusqu’à offrir l’hospitalité à la foi de l’autre. Il faudra que des chrétiens et d’autres croyants acceptent de se donner l’hospitalité réciproquement, jusque dans la prière les uns avec les autres et les partages de la foi.

Les moines de Tibhirine et quelques autres sont pour moi des témoins sur la route, des signes des temps, des prophètes envoyés par Dieu. Ils s’étaient définis comme des « priants parmi d’autres priants ». Voilà un projet de vie pour des chrétiens où s’invente l’avenir de Dieu : « être des priants parmi d’autres priants ». être des croyants en dialogue constant avec les autres croyants et vivre le dialogue du quotidien sur l’horizon du dialogue mystique.

 

 

 

 

[1] Charles Péguy, « les cahiers de la quinzaine, Œuvres complètes, Gallimard.

[2] Léon Bloy, Le salut par les juifs.

[3] le premier Statut des Juifs du 3 octobre 1940, préparé par Raphaël Alibert, interdit aux Juifs français d’exercer un certain nombre de professions : fonctionnaire, enseignant, journaliste, dirigeant de certaines entreprises, etc.

[4] Les Cahiers du témoignage chrétien ; De Lubac, Lettre à mes supérieurs. Ou encore Yves de Montcheuil, Chaillet etc.

[5] Revue Esprit, n° 421, janvier 2016, p. 51.

[6] Question posée par la crèche baby-loup.

[7] Jean Paul II, « Discours aux cardinaux et aux membres de la curie du 22 décembre 1986 ».

[8] Le premier statut des juifs, octobre 1940.

[9] Le 30 septembre 1997 les évêques français ont reconnu leurs torts dans un acte de repentance lu à Drancy par olivier de Berranger. «  Trop de pasteurs de l’Église ont par leur silence offensé l’Église elle-même et sa mission. Aujourd’hui nous confessons que ce silence fut une faute…  »

[10] Quelques chrétiens allemands, peu nombreux, entrèrent en résistance, dont Dietrich Bonhoeffer.

[11] Jean Dujardin,

[12] Clémens Tomas, p. 218.

[13] ClémensTomas, p. 226.

[14] Pour lutter contre de fausses interprétations de l’Évangile qui pourraient encourager le mépris ou la haine du peuple juif, une conférence de 60 participants catholiques, protestants et juifs, s’est tenue à Seelisberg (Suisse) en 1947 et a adopté les dix points comme guide de la prédication et de l’enseignement chrétien (cf. Vatican II, Les relations de l’Église avec les religions non-chrétiennes, Cerf, « Unam Sanctam » n° 61, 1966, p. 310-311).

[15] Jules Isaac, L’enseignement du mépris,

[16] Les Amitiés judéo-chrétiennes sont nées en 1948.

[17] Lumen Gentium n° 16.

[18] La question serait plus délicate avec la morale laïque. Cette notion reprise par Peillon a été à nouveau abandonnée par la nouvelle ministre de l’éducation nationale.

[19] Jean Pierre Chevènement La laïcité positive fait partie du message de l’Europe allocution prononcée à Strasbourg le 23 novembre 1997.

[20] Bernard Cazeneuve, Strasbourg, décembre 2015.

[21] Dignitatis humanis.

[22] Redemptoris missio

[23] Statut, art. 145. Avec la responsabilité pastorale que lui confère la lettre de mission, le chef d’établissement a la charge éducative, pédagogique, administrative et matérielle de l’établissement.

[24] Jean 10.

[25] Marie Balmary, La divine origine

[26] Pape François, Miséricordiae vultus, n° 23.

[27] Christian Salenson, Bouleversantes fragilités, Nouvelle Cité, 2015.

Christian Salenson, La responsabilité politique du chef d’établissement, Septembre 2016

Rentrée des Chefs d’établissement

DDEC Marseille

19-20 septembre 2016

 

 

 

 

La responsabilité politique du chef d’établissement

 

 

                                                                                             Christian Salenson

                                                                                             ISTR-ICM Marseille.

 

 

 

Au moment où nous avons convenu avec Françoise Gaussens du sujet de cette intervention pour la session de rentrée des chefs d’établissement, nous ne savions pas que l’été serait endeuillé par les événements graves, en France et à l’étranger, mais tout particulièrement bien sûr les événements de Nice et l’assassinat de Jacques Hamel au cours de la célébration de l’eucharistie. Ce sujet – la responsabilité politique des chefs d’établissement – me paraît aujourd’hui avoir acquis une sorte de nécessité et d’actualité en ce qu’à la fois il épouse la situation présente et permet dans le même temps la distanciation nécessaire à tout véritable exercice de responsabilité. Il est en effet hors de question de ne voir la vie de la société qu’au travers de ce prisme déformant tout comme de ne pas le prendre en compte.

 

Disons aussi tout de suite que dans mon esprit, il est hors de question en parlant de responsabilité politique de vouloir rajouter de la responsabilité à une responsabilité de chef d’établissement déjà bien trop lourde, ni de nouveaux impératifs à des injonctions réglementaires que d’autres se chargeront de vous faire parvenir et encore moins de vouloir faire compenser par l’école les incuries d’une société livrée à une idéologie dont nous voyons les fruits amers. Je vous invite plutôt à prendre de la hauteur dans une responsabilité que vous exercez déjà. En effet en ayant la charge d’un établissement scolaire, vous êtes des hommes et des femmes en responsabilité politique. Qu’est-ce qui est plus politique que d’introduire une nouvelle génération dans le cours de l’histoire d’une société en lui permettant comme le dit si fortement Hanna Arendt à la fois de pouvoir s’y intégrer et en même temps la bousculer en apportant sa part de nouveauté[1]. Dans toutes les sociétés, ceux qui ont été en charge de l’inculturation des jeunes générations ont eu une responsabilité politique décisive pour la vie de la Cité. Ils furent toujours exposés à ce que la Cité se retourne contre ces passeurs en leur reprochant de ne pas remplir leur fonction, voire de pervertir la jeunesse. Il leur disait « il ne faut pas que parviennent au pouvoir ceux qui en sont amoureux. Dans ce cas nous n’aurons que la guerre des prétendants ». La traduction est de Alain Badiou[2]. Socrate en est mort. La responsabilité de chef d’établissement est une très belle responsabilité, un peu risquée il est vrai…

 

 

La responsabilité pastorale du chef d’établissement.

 

 

La responsabilité de chef d’établissement est essentiellement une responsabilité pastorale. La responsabilité pastorale englobe toutes les autres. Contrairement à ce que beaucoup pensent encore, la responsabilité pastorale n’est pas la responsabilité de l’animation pastorale.

Vous connaissez le débat qui a eu lieu, il y a quelques années. Certains évêques disaient qu’ils voulaient renforcer le caractère catholique des établissements en particulier en obligeant l’ensemble des élèves à des pratiques chrétiennes, mais ils faisaient courir le risque à l’enseignement catholique sous contrat de ne plus correspondre au service public. Certains ne voulaient pas que des laïcs aient la responsabilité pastorale de l’établissement eu égard au fait qu’ils étaient des laïcs. Ils affirmaient que cette responsabilité ne relève que de la responsabilité des prêtres. Mais ils réduisaient de facto la responsabilité pastorale à la responsabilité de l’animation pastorale : première annonce, catéchèse, célébration, sacramentalisation. Ainsi paradoxalement ils réduisaient la pastorale à une seule dimension de la mission. La rédaction du nouveau statut de l’enseignement catholique est venu largement clarifier la question. La responsabilité pastorale du chef d’établissement fut non seulement reconnue et affirmée mais elle fut précisée et renforcée. Dans le nouveau statut, elle englobe toutes les autres responsabilités. Je cite l’article : « Avec la responsabilité pastorale que lui confère la lettre de mission, le Chef d’établissement a la charge éducative, pédagogique, administrative et matérielle de l’établissement [3]». Comprenons bien ! D’une certaine manière, la responsabilité pastorale est votre seule responsabilité ! Toutes les responsabilités sont à vivre de manière pastorale. Pourquoi ? L’Ecole n’est pas une institution qui ferait un peu de catéchèse parce que rattachée à l’Eglise. Elle est l’Eglise en acte, un sujet ecclésial disait le pape Jean Paul II dans l’Eglise au seuil du troisième millénaire.

 

Permettez-moi de poursuivre la réflexion en ecclésiologie. Votre statut ecclésial comme chef d’établissement relève de la question des ministères dans l’Eglise. J’ai relu attentivement le statut à la lumière de ce qu’en disait Paul VI dans un texte sur les ministères, ministeria quaedam. On peut en conclure que votre responsabilité de chef d’établissement est un ministère. Certains évêques ou certains prêtres n’aimeraient pas que je vous dise cela, mais ils auraient de la peine à contredire cette réflexion. Dans l’Eglise, il existe différents types de ministères. Les ministères ordonnés relèvent du sacrement de l’ordre et comprennent l’épiscopat, le presbytérat et le diaconat. Ensuite viennent les ministères institués tels que le ministère de lecteur ou de catéchistes dans les églises d’Afrique. Ils sont peu développés en France mais j’ai un ami qui est lecteur. Il est spécialiste de la Bible. Il a un ministère à vie. Puis viennent les ministères confiés qui sont « pour un temps », qui sont confiés à des hommes ou à des femmes. Or tous ces ministères ont en commun d’être des ministères pastoraux. Ils participent tous à la fonction pastorale. Je crois qu’il est difficile de contester que la responsabilité de chef d’établissement est un ministère confié. J’en veux pour preuve la lettre de mission que vous recevez. La lettre de mission n’a pas pour objet uniquement l’animation pastorale (catéchèse, célébration etc. ) Elle a pour objet l’ensemble de votre responsabilité car tout est pastoral. Cela signifie que vous êtes exercez une responsabilité de pasteurs confiés par ceux qui ont reçu la charge pastorale, l’évêque et son presbyterium. Comme eux, vous êtes appelés à le vivre à la suite et à l’imitation de Jésus. Jésus est le bon pasteur en ce qu’il connaît chacun par son nom, qu’il va chercher la brebis perdue ou blessée et qu’il la porte sur ses épaules, parce qu’il ouvre des portes et fait sortir son troupeau vers de bonnes nourritures etc. On peut filer la métaphore dans le prolongement du chapitre 10 de saint Jean. Jésus est le pasteur de l’humanité et de toute humanité. Il n’est pas le pasteur simplement de ceux qui confessent leur foi en lui. Aussi l’évêque et les prêtres sont pasteurs de tous et pas uniquement de catholiques. Aussi l’école catholique est-elle ouverte à tous, comme le dit le statut, non pas seulement à cause du contrat qui lit l’enseignement catholique à l’Etat mais à cause même de la responsabilité de l’Eglise par rapport à la famille humaine. Le statut le dit très bien : « Conformément à la mission qui lui a été confiée par le Christ, elle (L’Eglise) s’adresse à tous les hommes et à tout homme, aussi par choix pastoral l’Ecole catholique est-elle ouverte à tous, sans aucune forme de discrimination [4]».

Cette responsabilité ne peut être déléguée à personne. Elle est unique. Personne d’autre n’a reçu de lettre de mission sauf l’APS et surtout pas le président d’OGEC ou le président de l’Association ou tout autre administratif. Cette lettre de mission dit votre responsabilité unique. Elle est le signe de l’appel pastoral que vous avez reçu et de la réponse que vous inventez.

 

Désormais et durant le temps où vous occuperez cette charge, votre vie spirituelle sera marquée par cette figure du Christ bon pasteur. Vous inventez au fil des jours, des situations, des rencontres des enfants, des jeunes, de votre équipe enseignante, du personnel des attitudes et des gestes qui disent cette bienveillance pastorale. Parfois vous êtes insatisfaits de telle parole que vous avez dite ou de telle attitude que vous avez eue. D’autres fois vous êtes mieux accordés à cet idéal. Chacun invente une vie spirituelle qui lui permet de se tenir en authentique pasteur quand il gère l’établissement, quand il veille à la qualité de la cantine, quand il se rend présent à l’un de ses enseignants touché par la maladie ou par un deuil dans sa famille. Il faut faire preuve d’imagination mais il est nécessaire de prendre un peu de temps pour nourrir cette intériorité et ne pas se laisser emporter par le tourbillon des affaires. Il est bon que vous preniez quelques minutes par jour pour lire le texte du jour et aussi que vous relisiez de temps en temps telle ou telle rencontre.

 

La lettre de mission est le signe de votre participation à la charge pastorale. Je crois d’ailleurs qu’il y aurait un travail à faire sur les lettres de mission pour qu’elles soient moins administratives ou une feuille de route. On gagnerait à ce qu’elles aient une tonalité plus évangélique qui donne le sens de la responsabilité et en confie l’autorité.

 

La responsabilité pastorale est une responsabilité politique

 

La responsabilité pastorale est une responsabilité politique. Cette formule peut surprendre au premier abord selon l’idée que l’on se fait aussi bien de la pastorale que de la politique. Nous devons préciser les termes et leur rapport.

 

La pastorale est l’ensemble du projet éducatif de l’établissement. Les mots nous trompent. Par facilité de langage, nous disons souvent la pastorale pour désigner des activités qui relèvent de l’animation pastorale. Mais le statut de l’enseignement catholique est très clair à ce sujet. Le projet éducatif est pastoral ou bien il ne l’est pas ! Le projet pastoral est le projet éducatif de l’établissement. Les projets d’établissement ne sont plus ou moins pastoraux et certains mériteraient une réécriture. Cela dépend de leur tonalité évangélique. Parfois on appelle certaines valeurs « des valeurs évangéliques » alors qu’elles n’en sont pas et ne sont souvent alors que des valeurs bourgeoises ripolinées d’une apparence d’Evangile. Il est intéressant de regarder les priorités éducatives. S’il s’agit de former au sens de l’effort, cela n’est pas sans intérêt mais ce n’est pas une valeur chrétienne, pas plus que le travail. On aura intérêt à ne pas confondre un audit d’entreprise et une visite de tutelle et à ne pas confier à un organisme de management l’écriture d’un projet d’établissement pour lequel il n’a pas la connaissance évangélique voulue, ni la connaissance du charisme de la congrégation, ni le savoir voulu sur le caractère propre.

 

Pourquoi la responsabilité politique est-elle pastorale ? Pour une raison simple mais trop souvent occultée. Parce que la mission de l’Eglise n’a pas pour but la croissance de l’Eglise ou son succès, contrairement à une idée très répandue, héritée du paradigme missionnaire de la période moderne et surtout coloniale. Le but de la mission est l’avènement du Royaume de Dieu qui ne se confond pas avec l’Eglise catholique. L’Eglise ne travaille pas pour elle mais pour la croissance du Royaume dans le monde. Le pape François dénonce cette pathologie de l’Eglise se se mettre toujours au centre. Il dénonce une Eglise autoréférente. Le dessein de Dieu, selon la révélation chrétienne, est l’avènement d’une humanité où tout homme soit respecté, ait les moyens de vivre et de grandir, où l’étranger et le réfugié ont leur place etc. Le jugement dernier est fourni dans le texte du jugement dernier de Matthieu 25. La fin du monde : on peut la penser comme l’événement apocalyptique de la fin mais aussi comme la finalité du monde. Le Christ dit aux élus « j’ai eu faim et vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire » etc. on peut poursuivre la liste : « j’étais ignorant et tu m’as enseigné… ». Les élus sont tout surpris : quand est ce que nous t’avons vue ayant faim ou soif, malade nu ou en prison ? Et la réponse tombe : chaque fois que vous l’avez fait à un de ces petits, c’est à moi que vous l’avez fait ! Beaucoup de chefs d’établissement à la fin des temps seront très surpris quand ils s‘entendront dire tout le bien qu’ils ont fait sans même s’en rendre compte !

 

Ainsi donc la responsabilité pastorale de l’Eglise a pour but à la fois l’avènement des personnes à leur pleine humanité et l’avènement d’un monde selon le Royaume de Dieu. L’Ecole catholique s’inscrit dans ce dessein de Dieu.

 

Le chef d’établissement est un expert de la vie politique

 

Ainsi parce que le chef d’établissement doit introduire cette nouvelle génération dans le monde, il est particulièrement sensible à la vie du monde. Le plus grand danger auquel vous êtes exposés est d’être de bons managers. Je n’ignore pas toutes les contraintes administratives, budgétaires, scolaires, ecclésiales même qui pèsent sur vous et moi qui vous considère avec la dignité de pasteur, à la suite du bon pasteur qui est le Christ, je prie parfois pour vous (c’est vrai !) pour que vous soyez moins bon en management qu’expert en humanité ! que vous ayez moins l’esprit d’entreprise que l’esprit évangélique ! que vous soyez moins dans le devoir qui vous culpabilise et plus dans la liberté des enfants de Dieu, que vous puissiez déployer toute votre dimension humaine, d’intelligence du monde, de compréhension des situations, de gratuité de la relation.

 

Mon esprit critique me fait penser que l’idéal pour la République serait que les chefs d’établissement ne réfléchissent pas trop, soient de dociles exécutants, et donc de leur proposer l’idéal néolibéral – qui sacrifie la politique à l’économique – d’être de bons managers. Et moi je pense que vous devez tout relire, recevoir et interpréter à la lumière d’un autre sens de l’homme et de la vie que celui qui nous conduit dans le mur – et aussi qui dresse des murs ! – comme on le voit aujourd’hui. On assigne comme but à l’Ecole de former des bons citoyens ? Je ne crois pas que le but de l’Ecole soit de former des citoyens. Le débat qui a agité Robespierre et Condorcet à ce sujet m’a éclairé. Ils voulaient l’un et l’autre conserver les acquis de la Révolution et ils avaient compris l’un et l’autre que cela passait par l’éducation et par l’école. Pour atteindre ce but commun, ils préconisaient des solutions opposées. Robespierre assignait à l’école de former des révolutionnaires. Condorcet ne partageait pas ce point de vue et estimait qu’il fallait former des hommes libres, à l’esprit critique et qu’ainsi ils seraient capables alors de conserver les acquis de la révolution en inventant ce qui convenait selon les situations. Ce fut finalement le point de vue de Condorcet qui prévalut. L’école aujourd’hui n’a pas pour but de former de bons citoyens. On ne conteste pas le fait qu’il faille être bon citoyen. L’Ecole doit viser plus loin et s’assigner comme tache la formation d’hommes et de femmes libres et responsables, qui seront alors de bons citoyens, peut-être un peu moins dociles mais plus avisés.

 

Quelques aspects de la responsabilité politique

 

On pourrait retenir bien des aspects de la responsabilité politique des chefs d’établissement. Je voudrais simplement en évoquer quatre. Je vais commencer par l’actualité, bien qu’elle ne soit pas plus urgente ni plus actuelle que les autres dimensions.

 

La sécurité.

 

Nous sommes entrés dans un monde plus instable qu’il ne l’était, il y a quelques années, du moins en ce qui concerne les démocraties. Certains, tels le pape François, n’hésitent pas à parler d’une « guerre mondiale en morceaux » mais qui se joue sous des modalités inconnues jusque là. Cet exposé n’est pas le lieu pour faire un diagnostic de la situation présente. Nous avons vocation à introduire cette nouvelle génération dans ce monde là. Nous devons réfléchir à cette question au moment où vous recevez de nouvelles consignes sur la sécurité des établissements.

 

Lorsque j’étais jeune moniteur de colonie de vacances, le directeur de l’époque qui était un prêtre en me confiant la charge d’un groupe m’avait vigoureusement alerté sur la sécurité des adolescents en des temps où on avait la chance de ne pas être corseté dans des règles juridiques qui en viennent à tuer la vie et toute initiative. Il me disait : Christian, on ne transige pas sur la sécurité ! Mais il a ajouté avec autant de force. Il y a deux aspects de la sécurité, la sécurité physique et tout aussi importante la sécurité affective. J’ai essayé d’en faire mon profit, y compris envers les adultes qui étaient sous ma responsabilité ou qui faisaient partie des équipes que j’ai dû gérer en diverses responsabilités. Nous ne pouvons nous fixer uniquement sur la sécurité physique des élèves d’un établissement et elle ne peut se vivre au détriment de leur sécurité affective, pour le dire autrement, nous ne pouvons renforcer des règles de sécurité pour les corps qui se traduiraient par une augmentation de l’insécurité psychologique. Il y a plusieurs raisons à cela.

 

La sécurité sous ces deux aspects est une condition nécessaire au plein développement d’une personnalité en formation. Mais nous savons aussi d’expérience qu’un surcroit de sécurité tant physique que psychologique est aliénant et infantilisant. On est parfois saisi de compassion pour les enfants à la vue de certains parents surprotecteurs ou de mères tellement castratrices ! Un véritable éducateur assure et rassure mais il prend aussi des risques pour permettre à une personnalité de s’épanouir et de s’autonomiser. La sécurité n’est pas un but mais une condition de croissance et de développement à condition qu’elle soit raisonnable, qu’elle ne soit pas anxiogène et n’aliène pas la liberté La phrase de Benjamin Franklin, non celle citée sur les réseaux sociaux s’applique mais la phrase exacte s’applique : « Ceux qui abandonnent une liberté essentielle pour acheter un peu de sécurité temporaire ne méritent ni liberté, ni sécurité. »

 

Or vous recevez des injonctions ministérielles diverses. Certains prennent la forme d’exercices pour prévenir des situations extrêmes. Chacun comprend qu’il y a une part de nécessité pour assurer la sécurité d’un établissement mais aussi bien d’autres enjeux. Tout cela permet de faire prendre conscience à la population des dangers de notre époque. Le discours sécuritaire sert aussi une basse politique politicienne qui entend bien tirer un profit électoral des attentats. J’ai lu une circulaire de rentrée dans laquelle je constate que la dimension éducative est totalement absente. La question qui se pose aux éducateurs que vous êtes : A quoi est-on entrain d’éduquer ? Quand on fait un exercice de confinement, assure-t-on la sécurité ou bien créons-nous artificiellement des situations anxiogènes ? Il me semble que ces demandes que bien évidemment vous devez honorer doivent faire l’objet d’une réflexion avec les équipes éducatives, avec les enfants et les jeunes eux-mêmes pour ne pas sacrifier la liberté intérieure, le désir de vivre, à la sécurité et à ses dérives.

 

Il me semble que nous devons réfléchir à ce qu’est la sécurité et à sa dimension politique. Hobbes disait qu’elle est au fondement du politique mais il ajoutait que cela ne saurait suffire à donner la légitimité nécessaire à l’Etat de droit[5]. Nous ne pouvons pas nous engouffrer dans des pratiques sécuritaires, même nécessaires, sans recul critique. Le philosophe Michaël Foessel dit que la sécurité est devenue « l’idéal d’une société désenchantée[6] ». Cela n’est pas sans évoquer « le dernier homme » chez Nietzsche[7]. Les citoyens en font la demande. L’action publique puise dans le sentiment d’insécurité une source de légitimité qu’elle ne trouve plus dans l’engagement à œuvrer pour une société plus juste.

 

La sécurité n’est pas un droit humain

Il y a quelques jours les chinois de France manifestaient avec le slogan : « liberté, égalité, fraternité, sécurité ». Or la sécurité n’est pas une valeur éthique comme le sont les valeurs de la République. Elle n’est pas non plus un droit de l’homme. Elle n’est pas un droit exigible, elle est un bien désirable. Elle n’est jamais garantie car il appartient à la nature de l’homme que d’être vulnérable. En revanche, la sûreté est un droit de l’homme mais dans la Déclaration de 1789 ou celle de 1948, la sûreté « désigne surtout la protection des citoyens contre l’arbitraire de l’Etat ». Mais sur fond de catastrophisme ambiant, au sortir d’années dites « glorieuses », la sécurité apparaît comme la demande que l’on peut encore faire à l’Etat qui a perdu sa souveraineté politique absorbée par la puissance économique. Cette demande des citoyens et cette injonction de l’Etat se retrouvent en de nombreux domaines de la vie sociale : alimentaire, sanitaire etc. On entre dans un cercle vicieux, électoralement rentable, d’une multiplication de règles de sécurité qui à son tour entraine de la peur qui elle-même demande de renforcer les règles etc.

 

La vigilance

 

Du coup, on exhorte à la vigilance, y compris dans les établissements scolaires. La vigilance est parfois élevée au rang de vertu. Elle n’est qu’un calcul des risques. Mais elle a des effets pervers et elle formate les individus, en l’occurrence la jeune génération, à une société sécuritaire. D’autre part, la vigilance est par définition, une forme de concentration de l’attention sur une part du réel. Cette sélection comme l’a montré Ricoeur occulte donc d’une certaine manière le regard sur le monde. Vigilant, le sujet abandonne son pouvoir d’interroger le réel selon d’autres critères que ceux qui lui sont dictés par sa quête de sécurité. En ce sens, c’est le monde lui-même qui se perd. On voit des personnes dans une telle vigilance qu’elles en ont perdu le goût de vivre à force de calcul des risques.

 

Ces quelques réflexions en vrac sont là pour nous alerter. Nous n’avons pas encore beaucoup de recul sur l’éducation à la sécurité car le contexte est relativement nouveau en France mais nous comprenons bien qu’il y a là des enjeux éducatifs pour les enfants et les jeunes, les enseignants et le personnel et une responsabilité politique pour nous. Quel type de citoyens voulons nous ? On pourrait s’inspirer de ce que vivent des éducateurs dans des zones de conflit. Je pense au Liban et au travail de recherche en éducation fait par l’association Adyan[8].

 

 

Mixité

 

 

Tout autant d’actualité bien que moins médiatique est la question politique de la relation hommes/femmes. Eduquer une nouvelle génération à entrer dans le monde, c’est aussi éduquer à vivre la différence des sexes.

Permettez-moi juste de rappeler quelques faits. Nous pouvons légitimement nous demander ce que recouvre le voile islamique et si certaines femmes ne sont pas contraintes à le porter mais nous ne devons pas oublier dans le même temps qu’une femme meurt tous les deux jours victime de violence conjugale. Elles ne sont pas toutes musulmanes ! Nous pouvons trouver que dans l’islam les femmes n’ont pas le même statut que les hommes mais nous ne devons pas oublier que dans l’Eglise catholique, elles n’ont pas accès aux mêmes postes de responsabilité. Nous pouvons trouver que les petites filles musulmanes sont trop vite voilées mais nous ne devons pas oublier qu’il a fallu que le pape lui-même se fende d’un texte pour dire que les petites filles pouvaient être enfants de chœur. Et que dire du comportement véreux et infamant d’un certain nombre de parlementaires, à commencer par le vice-président de l’assemblée naionale, ou bien qu’il ait fallu légiférer sur la parité dans les partis, certains préférant payer des amendes qu’appliquer la loi. La République ment quand elle affirme l’égalité. Mais l’Eglise catholique est infidèle à l’Evangile. Je ne connais pas de texte sacré qui fasse autant de place aux femmes que la Bible. Jésus a introduit un autre type de relation, jusqu’à se manifester ressuscité à une femme et quelle femme Marie Madeleine ! Heureusement que le droit canon n’existait pas encore, on lui aurait contesté la validité de l’apparition. Paul a bien compris le message novateur et subversif de Jésus quand il affirme aux Galates : « Dans le Christ il n’y a plus ni homme, ni femme ». Sur ce point aussi le pape François rapproche l’Eglise de l’Evangile en voulant confier des postes à responsabilité aux femmes, y compris en créant ces dernières semaines une commission pour envisager le diaconat féminin… le chemin sera long à parcourir…

 

Vous exercez une responsabilité politique et pastorale dans la manière dont est vécue la mixité dans les établissements scolaires. Il ne suffit pas de mettre ensemble des petits garçons et des petites filles pour qu’il y ait mixité. Comment est vécu la question du genre ? il ne faut pas avoir peur du mot et renvoyer dos à dos ceux qui pensent que l’on choisit son sexe le matin en se levant et les « cathos tradi » qui refusent la question parce qu’ils ne veulent surtout pas que les rôles sociaux changent entre hommes et femmes. Or le travail fait en ce domaine par les chercheurs est considérable. Au cours de ma scolarité je ne savais pas qu’il y avait des femmes dans l’histoire à l’exception de deux ou trois mères possessives et d’une pucelle. De l’histoire des femmes à l’histoire mixte que de chemin parcouru… et encore à parcourir ! De toute façon par l’enseignement et par la vie de l’établissement on prend position sur la question du genre. La transmission ne se fait pas par mode de décision. Les parents le savent. On transmet souvent à son insu, parce que l’on a n’a pas pris le temps de réfléchir à ses manières d’être et de vivre. Les éducateurs dans l’établissement accompagnent ce long travail d’apprentissage de la relation entre garçons et filles. On sait d’expérience qu’il se poursuit bien au-delà du collège ou du lycée !

 

 

Le dialogue interculturel et interreligieux

 

 

La congrégation pour l’éducation catholique a publié récemment un document sur le sujet intitulé : « Eduquer au dialogue interculturel à l’Ecole catholique, vivre ensemble pour une civilisation de l’amour »[9]. La situation de brassage culturel qui marque l’ensemble des pays doit être prise en compte dans l’enseignement catholique sur la base de l’enseignement du concile sur le dialogue interculturel et interreligieux. Je dois avouer que j’ai été fier de la réaction de mon Eglise et des chrétiens lors de l’assassinat de Jacques Hamel, d’autant plus qu’elle contrastait singulièrement avec celle des politiques voraces. Autour des morts de Nice, j’ai repensé à la phrase absconse de l’Evangile « Là où est le corps, là les vautours se rassembleront [10]» ! Mais mon Eglise a eu une belle attitude et je me suis dit que le long travail de sensibilisation au dialogue ad intra et ad extra portait des fruits.

 

Le texte fait valoir les enjeux et la chance de cette diversité qui oblige chaque culture à s’ouvrir à d’autres et on sait qu’en France les forces de résistance sont prégnantes. Pourtant il est « indispensable que les jeunes apprennent à travers l’expérience scolaire à se servir d’outils théoriques et pratiques leur permettant une plus grande connaissance des autres et de soi, des valeurs de leur propre culture et de celle des autres ».

 

Le texte est conscient des forces dont nous reparlerons demain qui voudraient restreindre l’expérience religieuse au domaine privé ou même de celles qui ont la prétention d’éradiquer totalement de la culture toute forme d’expression religieuse. On doit d’autre part faire face soit au relativisme qui est une sorte de tolérance « qui fait accepter l’autre sans que cela implique un échange ou une reconnaissance dans une transformation mutuelle » (p.9) et qui conduit à une sorte de multiculturalisme. On doit faire face aussi aujourd’hui à l’assimilationnisme qui accepte l’autre d’une autre culture ou d’une autre religion « à condition qu’il renonce à son identité propre aux racines culturelles qui sont les siennes, pour embrasser celles du pays d’accueil ». L’autre doit abandonner ses propres références culturelles pour faire siennes celles d’un autre groupe ou du pays d’accueil ». (n° 24).

 

Le chemin que l’Eglise essaye de tracer est celui d’une approche interculturelle qui se présente comme une chance aussi bien pour les individus qui s’enrichissent mutuellement et connaissent mieux leur propre identité, que pour la société qui dépasse ses clivages et ses fermetures ancestrales. L’Eglise catholique fonde théologiquement ce dialogue sur la foi que la famille humaine est une en son origine et appelée à l’unité et sur son anthropologie qui définit l’homme non comme individu mais comme une personne, c’est-à-dire par nature relationnel. Le fondement éducatif consiste alors à assumer la relationalité comme paradigme pédagogique fondamental. Nous fondons clairement le dialogue interculturel et interreligieux sur cette anthropologie chrétienne. Deux pistes s’ouvrent alors. L’une est celle de l’enseignement qui dans les contenus comme dans les méthodes valorise cette ouverture à l’altérité. A ce propos j’ai été étonné que le texte romain fasse référence à l’interdisciplinarité : « Chaque discipline n’est pas une île habitée par un savoir distinct et clos mais entre dans une relation dynamique avec toutes les autres formes de savoir ». Or on sait qu’un des plus gros problèmes de l’épistémé aujourd’hui est le morcellement des savoirs. Le texte révèle d’ailleurs un lien étroit entre la fragmentation des savoirs et l’incapacité à s’ouvrir à l’altérité. L’autre piste est celle de la vie de l’établissement qui offre des possibilités de vivre cet interculturel, interreligieux. Les enfants et les jeunes qui vivent la mixité culturelle et religieuse sont assurément mieux préparés à vivre dans un monde globalisé que ceux qui sont cantonnés dans des appartenances sociologiques trop univoques, élitistes ou marginalisées. En ce sens les initiatives de rencontres entre écoles qui accueillent des publics typés et différents, comme cela se fait sur Marseille, est probablement une chance qui leur est offerte, dès lors que cette ouverture se prolonge dans l’enseignement.

 

Il me semble que la responsabilité politique consiste à accompagner la jeune génération à entrer dans un monde de brassage des cultures, dans lequel ils auront à vivre ensemble mais aussi à échanger économiquement, à communiquer et ils ne le peuvent que s’ils sont capables d’affirmer une « identité ouverte », pour parler comme Ricoeur. Elle est engagée comme responsabilité pastorale car le dessein divin est un dessein d’unité. Dieu le Père convoque à sa table les hommes de tous pays, de toutes cultures, de toutes religions. Le Christ n’est pas un petit Jésus catholique, « le petit Jésus d’école » que dénonçait Teilhard de Chardin. Il est le pantocrator du fronton de nos cathédrales. Jésus n’est pas catho catho ! Il est catholique ! Il est Celui vers qui convergent toutes les aspirations de l’humanité[11]. Il est le pasteur de toute humanité et de toute l’humanité et l’Eglise catholique sociologiquement repérable n’est pas sa seule bergerie. Comme il le dit lui-même dans l’évangile de Jean, mais on ne cite jamais ce bout de phrase : « j’ai encore bien d’autres bergeries ! »[12]

 

Sur cette question, nous ne savons pas bien faire. Nous balbutions. Je le vois bien dans les discussions que nous pouvons avoir avec ceux qui sont en première ligne dans les quartiers difficiles et qui ne peuvent ignorer le fait, mais aussi autrement avec tous les autres. Grandit en moi la conviction que nous ne pouvons laisser des enfants et des jeunes dans l’ignorance de leur propre religion sans en faire les victimes désignées de tous les fondamentalismes, voire des formes diverses de radicalisme. En France le problème est plus grave qu’en d’autres pays car à cause de notre histoire, les religions ont été exclues de l’enseignement scolaire et universitaire. Je me demande si l’enseignement du fait religieux dans les disciplines ne devrait pas être renforcé d’un cours des religions qui mettent un peu de rationalité et d’objectivité dans la connaissance.

 

L’écologie

 

 

L’autre aspect que j’ai retenu porte sur l’écologie. L’état de la planète est compromis. Comment en est-on venu là ? La Renaissance a introduit un autre rapport au monde et en particulier la Conquista du Nouveau Monde. Jusque là la nature était pensée et vécue comme appartenant à Dieu, l’homme en ayant la jouissance mais non la propriété. Avec la Conquista, et aussi avec la conquête des sciences de la nature le monde qui était de Dieu est devenu le monde de l’homme. Descartes affirme dans le discours de la méthode que le but des sciences de la nature est de faire de l’homme, « le maitre et le possesseur de la nature ».  Nous voyons sous nos yeux les effets néfastes de ce rapport moderne au monde dans la catastrophe écologique qui est engagée Elle réclame une conscience commune et une volonté politique commune pour y mettre un terme et l’imposer aux puissances financières. Si la Cop 21 fut une réussite quant à la prise de conscience commune, et si on peut se réjouir de la ratification de cet accord par les USA et la Chine, on sait qu’il faudra encore bien d’autres initiatives pour y parvenir, réussir à l’imposer aux puissances financières aveugles. or le temps passe…

 

Mais la question qui se pose à nous est de savoir de quelle écologie, avons-nous besoin ? On peut s’accorder à dénoncer l’exploitation du monde. A cet égard, le vocabulaire est significatif : on est passé du jardinier et de l’agriculteur à l’exploitant agricole. On exploite les gisements de pétrole etc. On exploite aussi les pauvres… et même peut-être les chefs d’établissement !!! Mais au-delà du diagnostic, les positionnements sont très divers en fonction de l’idée que l’on se fait de l’écologie et donc de la relation entre l’homme et le monde.

 

Souvent l’eschatologie est présentée comme une volonté de se restreindre, de préserver. Une écologie exclusivement privative, de fait n’a pas changé de paradigme. Elle reste dans l’idée que l’homme exploite la nature et exerce sa domination. Il doit simplement veiller à être raisonnable, à réguler l’exploitation des ressources.

 

Cela peut aller jusqu’à une écologie qui remet en question la place unique de l’homme dans le monde. Les antihumanismes font de l’homme la cause de tous les maux. Or l’antihumanisme a le vent en poupe avec des personnalités médiatisées comme Houellebeecq par exmple ou avec la question du transhumanisme, ou encore ceux qui se revendiquent à tort de la pensée de Nietzsche comme Michel Onfray.

 

D’autres contestent à l’homme tout droit qu’il aurait sur le monde jusque parfois à son existence même.

 

Les idéologies par rapport à la nourriture sont assez significatives de ces divers points de vue, depuis les végétariens, aux végétaliens et aux véganes…

 

Ces quelques remarques suffisent pour affirmer que les manières de concevoir l’écologie sont sous-tendues par des anthropologies différentes et, consciemment ou non par des théologies de la création.

 

Nous voilà ramenés à notre responsabilité politique. En travaillant avec les enfants et les jeunes sur le développement durable, par les pratiques éducatives de fait exercées dans les cantines, au cours des voyages scolaires, quelle idéologie de l’écologie diffusons-nous. Est-elle exclusivement préservative, restrictive, voire punitive ? Quelle idée de l’homme distillons nous ? Notre écologie est-elle inspirée de l’anthropologie chrétienne portée par une théologie de la création ?

Je dois dire cependant que même en théologie chrétienne, nous héritons d’une théologie de la création à la période moderne qui a été très influencée idéologiquement par la Modernité et les Lumières et qui a souvent mis en avant le « soumettez la terre » du livre de la Genèse au détriment du respect des espèces – car Dieu crée chaque chose selon son espèce – et de la place de l’homme dans la création pensée dans le livre de la Genèse non sous la figure de l’exploitant agricole mais sous celle du jardinier. Pour ce que j’en comprends à ce jour, on peut schématiser deux théologies de la création qui produisent deux conceptions différentes de l’écologie. La théologie de la création dominante à l’époque moderne considère Dieu comme le créateur du monde mais une fois créé le monde est en quelque sorte laissé à lui-même et à l’homme, et Dieu se retire. Une autre théologie qui fut plus dominante dans l’Eglise ancienne et du Moyen âge et que nous avons besoin de retrouver considère plutôt la création comme inachevée et comme visage de Dieu.

L’encyclique du pape François vient alimenter la réflexion et elle a été saluée dans des sphères fort éloignées de l’Eglise par beaucoup d’humanistes. L’Eglise apporte sa contribution à la réflexion sur un problème majeur de la vie du monde. Le concept d’écologie intégrale permet de ne pas séparer le bien de la création du bien de l’homme et en particulier des pauvres.

 

Nous avons besoin de poursuivre le travail de réflexion. Nous allons à notre modeste place le poursuivre dans le cadre de la formation des chefs d’établissement et probablement prendre d’autres initiatives.

 

 

Conclusion

 

 

Votre place est belle et importante pour la vie de la Cité. L’Eglise vous reconnaît un véritable « ministère confié » qui fait de vous des pasteurs à la suite du Christ.

 

Les sujets que nous abordons sont des questions vives : sécurité, mixité, dialogue culturel et religieux, écologie… Il y en aurait quelques autres. Que faire ? Tout d’abord cela ne doit pas nous inquiéter. Personne n’est omnipotent. Personne n’a la maitrise sur ces questions vitales. D’autre part, ce n’est pas nous qui conduisons le monde. L’Esprit est plus malin que nous.

Il me semble que nous devons porter ces questions afin de ne pas avoir trop le nez dans le guidon, et de conduire l’établissement en ayant les yeux sur l’horizon de ces questions décisives pour la vie de la Cité et l’épanouissement des personnes.

 

A la figure du pasteur, j’ajouterai celle du jardinier. La tonalité sera ainsi nettement écologique ! Quelle est l’efficacité du jardinier ? Les légumes poussent de jour comme de nuit et ce n’est pas lui qui les fait pousser… Pourtant sa présence est indispensable ! Il donne un peu d’eau, il prend soin d’une plante plus fragile, il repique ! mais plus encore il regarde son jardin ! probablement est-ce le plus utile : l’amour qu’il a pour son jardin et la manière dont il le regarde… et puis… quand le moment est venu, il ramasse les fruits ! Et ça c’est vraiment ce que je vous souhaite ! Que vous sachiez regarder et voir avec une certaine gratuité et… Que vous ramassiez beaucoup de fruits, y compris là où vous n’avez pas peiné !

 

 

 

 

 

Christian Salenson

 

 

 

 

 

 

 

 

[1] Hannah Arentd, la crise de l’éducation dans La crise de la culture.

[2] Alain Badiou, La vraie vie, Fayard, 2016.

[3] Article n° 145.

[4] Article n° 10.

[5] Hobbes au XVIIe lorsqu’il essaie de dire quels sont les fondements de l’Etat en dehors de toute transcendance ou de toute tradition trouve dans la sécurité des individus, une des raisons fondamentales pour lesquelles ils transfèrent leur souveraineté à l’institution politique. « L’état de nature » et la violence inhérence fait courir des risques à la pérennité de la société. l’Etat doit donc garantir la sécurité des citoyens. Mais, même chez Hobbes, cela ne saurait suffire pour légitimer la souveraineté de l’Etat. L’Etat doit organiser la vie en société pour permettre le développement de celle-ci et du bien-être des individus. Hobbes, Leviathan.

[6] Michael Foessel, L’état de vigilance, la banalité sécuritaire, réédition 2016.

[7] Nietzsche, le Gai savoir,

[8] Nayla Tabarra, Fadi Daou au Liban

[9] Congrégation pour l’éducation catholique, « Eduquer au dialogue interculturel à l’Ecole catholique, vivre ensemble pour une civilisation de l’amour ».

[10] Luc 17, 20-37.

[11] Concile Vatican II, Gaudium et spes.

[12] Evangile de jean, chapitre 10.