Formation : Un dialogue des civilisations est-il possible ? L’exemple de l’émir Abd El-Kader par Cheikh Khaled Bentounes et Christian Salenson

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Un dialogue des civilisations est-il possible ? L’exemple de l’émir Abd el-Kader

Samedi 9 janvier 2021 – 18h45 (Europe)

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Chères sœurs, Chers frères, Cher(e)s ami(e)s

L’émir Abd el-Kader a été un des représentants majeurs au XIXème siècle du dialogue des civilisations. A travers son parcours de vie et ses écrits nous découvrirons au cours de ce webinaire l’homme de dialogue dans ses dimensions culturelle, religieuse et spirituelle.

Nous poserons la question en quoi le dialogue tel qu’il a été envisagé par l’émir Abd el-Kader peut nourrir des projets autour de l’éducation à la paix.

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Cheikh Khaled Bentounes est le guide spirituel de la confrérie soufie Alâwiyya-Darqâwiyya-Shâdhiliyya. A travers ses livres, ses conférences, et ses actions, il est notamment le fondateur des Scouts Musulmans de France, de l’ONG AISA et de la fondation Adlanya, le Cheikh Bentounes œuvre depuis quarante-cinq ans à transmettre la culture de paix et du vivre-ensemble. Il est l’initiateur de la Journée Internationale du Vivre Ensemble en Paix (JIVEP) adoptée à l’unanimité des 193 états membres de l’ONU et fixée au 16 mai de chaque année. Il est également fondateur du Prix Emir Abd El-Kader pour la promotion du vivre ensemble et de la coexistence pacifique en Méditerranée et dans le monde.

Christian Salenson est prêtre du diocèse de Nîmes, auteur et enseignant. Après avoir été supérieur du séminaire interdiocésain d’Avignon et vicaire-général du diocèse de Nîmes, il a été directeur de l’Institut de Sciences et Théologie des Religions de Marseille. Ces ouvrages portent principalement sur l’éthique du dialogue. Deux de ses essais ont été consacrés à la figure de Christian de Chergé, prieur des moines de Tibhérine assassinés en 1996 ; Christian de Chergé, une théologie de l’espérance a reçu le prix Siloé en 2009.

Salutations fraternelles

هل حوار الحضارات ممكن ؟ مثال الأمير عبد القادر

أصدقاءنا الأعزاء، إخواننا وأخواتنا الأعزاء،
في القرن التاسع عشر،كان الأمير عبد القادر أحد الممثلين الرئيسيين للحوار بين الحضارات.فمن خلال حياته وكتاباته سنكتشف جميعا خلال هذه الندوة عبر الإنترنت رجل الحوار بشتى أبعاده الثقافية والدينية والروحية. سوف نتساءل كيف يمكن للحوار كما تصوره الأمير عبد القادر أن يغذي المشاريع حول تربية السلام.

تقبلوا تحياتنا ا لأخوية

Is a dialogue between civilizations possible? An example of the Emir Abd el-Kader.

Dear sisters, brothers, and friends

The Emir Abd el-Kader has been one of the major representatives of the dialogue between civilizations in the 19th century. In this webinar, we will discover, through his life path and writings, a man of dialogue in the cultural, religious and spiritual dimensions.

We will wonder to what extent the dialogue, as considered by the Emir Abd-el-Kader, can nurture projects about the education to peace.

Fraternal greetings

¿Es posible un diálogo de civilizaciones? El ejemplo del Emir Abd el-Kader.

Queridos amigos, hermanas y hermanos

El Emir Abd el-Kader fue uno de los principales representantes en el siglo XIX del diálogo de civilizaciones. A través de su trayectoria vital y sus escritos descubriremos durante este seminario web al hombre del diálogo en sus dimensiones culturales, religiosas y espirituales.
Nos preguntaremos cómo el diálogo previsto por el Emir Abd el-Kader puede fomentar proyectos de educación para la paz.

Saludos fraternales

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Christian Salenson, Homélie de Noël 2020

Croix camarguaise — Wikipédia Homélie de Noël 2020

Chers amis,

En partage pour ce temps de Noël un peu particulier.

Avec notre amitié,

Christian et Dominique

            « Je vous annonce une grande joie ! » (Luc 2, 10) est-il dit aux bergers. Cela ne pouvait pas mieux tomber dans le contexte actuel de la situation de l’humanité aux prises avec un virus capable de confiner la moitié des êtres humains. Et le texte ajoute : « aujourd’hui ». On ne se réjouit pas parce que hier, il y a deux millénaires est né Jésus de Nazareth mais on se réjouit d’une grande joie pour « aujourd’hui ».  

            Pourtant il faut le dire nous sommes affectés par ce virus même si c’est de diverses manières : certains à cause de la crainte de la mort pour eux-mêmes ou pour leurs proches, d’autres par les problèmes économiques liés à la crise, tous parce que nous sommes contrariés dans nos manières de vivre, dans nos projets, etc. Tout cela est réel même si on doit le ramener à de justes proportions eu égard à ce qu’ont vécu les générations précédentes, aux prises avec de grands conflits ou des épidémies terribles. Mais il n’empêche que nous sommes atteints, y compris concrètement dans notre manière de vivre et de célébrer cette fête de Noël.  

            Allons-nous en rester là ? La foi nous fait regarder les événements avec un autre regard, le regard du disciple. Parmi les trois grands piliers sur lesquels repose la vie en chrétien : l’amour, la foi et l’espérance, il y a l’espérance. Péguy disait qu’elle était comme une petite fille qui tenait la main de ses deux grandes sœurs que sont l’amour et la foi. Vous connaissez peut-être ces croix de Camargue : la croix elle-même représente la foi, un cœur représente l’amour et une ancre marine représente l’espérance. Voilà une belle image : l’ancre empêche notre barque de dériver et d’être emportée par le courant. Mais une ancre a besoin d’être bien arrimée. L’espérance est solidement ancrée dans « la certitude que Dieu sait tout tourner en bien »[1].

Noël est un grand signe d’espérance qui se dessine dans le ciel d’aujourd’hui : « le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière… » (Isaïe 9, 1). Les gens simples qui se rendirent à la grotte pour voir cet enfant qui venait de naitre ne savaient pas que l’histoire venait de basculer. Ils ne savaient pas qu’à partir de ce jour-là le bouleversement serait tel qu’on allait même compter différemment les années. Un monde ancien s’en allait… Un monde nouveau était en train de naitre, sous leurs yeux, mais eux ne pouvaient voir tout cela. Ils ne voyaient que le signe de ce bouleversement : un enfant nouveau-né. Mais chacun savait au fond de lui que le monde ne serait plus comme avant. Voilà les manières de faire de Dieu. Il aime se cacher dans d’humbles signes… 

Aucun de ceux qui se rendirent à l’étable ne repartirent comme avant. Les bergers revinrent en chantant à tue-tête comme des anges, les mages repartirent mais par un autre chemin, manière de dire que leur vie ne serait plus la même. Les artistes qui ont inventé la pastorale des santons l’ont bien compris et ont su nous montrer le changement de tous les habitants de Bethléem : le gendarme comme le boumian, le pauvre comme le riche Roustido. Aucun ne comprenait ce qui se passait mais tous pressentaient que demain ne serait pas comme hier. Marie ne savait pas non plus mais elle gardait les événements dans son cœur… et Joseph, la tête appuyée sur la main était pensif… Ils étaient prêts à accueillir le monde nouveau qui était en train de naitre. Ils avaient dit Oui, donné leur consentement. 

La naissance de Jésus nous intéresse particulièrement parce qu’en elle se trouve représenté le mystère de la nativité, de toute naissance, de toute renaissance. Jésus un jour le dira à Nicodème : « Nul ne peut vivre s’il ne renait d’en-haut ! »  Ce Noël est encore plus Noël que tous les autres. L’heure est à la renaissance … 

L’espérance n’est pas passive. Dieu peut faire du neuf et agir en toute situation mais il compte sur les hommes. Le monde dans lequel nous étions allait droit dans le mur… Mais à la faveur de cette crise le monde peut se réinventer ! Le pape François jette toutes ses forces dans la bataille pour une écologie intégrale Laudato si, pour appeler les hommes à une fraternité universelle Fratelli tutti, à une sainteté du quotidien Gaudete et exultate etc. Le monde peut aussi ne pas se réinventer. Dieu ne fera rien sans le bon vouloir des hommes… 

En tout cas, chacun de nous peut renaitre humblement en inventant un autre art de vivre, d’autres manières de consommer, d’être en relation. Cela ne dépend que de nous ! Avec une promesse écrite dans le ciel étoilé que vous verrez en levant la tête et en vous laissant emporter au fond de vous par ce mystère de Noël : « Paix sur la terre aux hommes qu’il aime ! ».

Dieu ne veut rien d’autre ! 

Christian Salenson


[1] Pape François, Homélie de la veillée pascale 2020.

Françoise Lorcerie, Liberté d’expression, j’écris ton nom

Françoise Lorcerie : Liberté d’expression, j’écris ton nom

En ces lendemains d’hommage à Samuel Paty, il est bien tôt pour demander au lecteur d’écarter l’émotion suscitée par le crime et de mener une réflexion sur le point de départ scolaire du drame. Ce qui s’est passé au collège ne fut que le prétexte du crime. Pourtant c’est important de tenter de pousser la réflexion à ce sujet. Nombreuses sont les classes et nombreux les INSPE où un travail s’engage et va se poursuivre, avec les encouragements du ministre, autour de la liberté d’expression et de la laïcité. Il est plus que jamais nécessaire de cerner les enjeux d’un tel travail. Michel Crozier disait qu’en France les problèmes se résolvent grâce aux crises, en particulier à l’école. Ce pourrait être le cas avec la crise que nous traversons.

 

Il va bien falloir s’interroger sur l’enseignement de la liberté d’expression. Samuel Paty est mort pour avoir fait un cours sur la liberté d’expression, un cours qui a fait jaser les élèves après la classe. Laissons la justice définir au plan pénal l’engrenage fatal. Le drame oblige à poser la question des contenus et des supports de cet enseignement, et la question de ses méthodes. Il pousse dès lors à relire le programme d’enseignement moral et civique de 4ème, dans lequel s’inscrivait de cours de Samuel Paty, et à rouvrir la question de la mise en œuvre de ce programme.

La liberté d’expression est un pilier central de tout régime démocratique. Pour son cours, le professeur avait choisi de s’appuyer sur une fiche publiée par l’association Dessinez Créez Liberté (DCL), association soutenue par les ministères de l’Education nationale et de la Culture, la DILCRAH, Canopé, le Clemi, la BNF, l’AFP, etc. Cette association s’est donné pour mission, explique son site, d’« initier la jeunesse au dessin de presse –en particulier à la satire et la caricature– et [d’]offrir au plus grand nombre (enseignants, animateurs jeunesse, bibliothécaires, éducateurs, personnel pénitentiaire, etc.) des outils pédagogiques originaux pour ouvrir les débats et aborder les thématiques qui font l’actualité et agitent la société ». Ceci, ajoute le site, « sans tabou ni démagogie, ni frilosité intellectuelle ».

Dans le site de DCL, un onglet s’intitule « Nos fiches, décryptage ». La fiche dont s’est servi Samuel Paty est celle qui apparaît en premier. Elle a pour titre « Religion & caricature de Mahomet », et pour mots-clés : « Liberté d’expression. Liberté de conscience. Blasphème. Islamisme. ». On comprend qu’on peut s’en servir pour travailler la liberté d’expression et ses liens avec la liberté de conscience avec des élèves, des jeunes, des détenus éventuellement (l’éventail des publics auxquels DCL entend s’adresser). Les deux thèmes «blasphème» et « islamisme » ne sont pas sur le même plan que les deux premiers. S’il s’agit bien de valoriser la liberté d’expression et la liberté de conscience, il ne s’agit pas de célébrer le blasphème ou l’islamisme. Il s’agit, peut-on supposer, de faire réfléchir à leurs rapports avec les principes de liberté d’expression etliberté de conscience. Le blasphème, n’ayant pas d’existence en droit, il n’est ni interdit ni préconisé, et la fiche veut jouer de cette latitude. Quant à « l’islamisme », c’est selon la fiche, une façon d’« instrumentalis[er] la religion pour mieux faire taire les libertés démocratiques », et la fiche veut s’y attaquer.

Le dessin principal est une caricature signée de Coco, dessinatrice rescapée du massacre de l’équipe de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Il est daté de 2012. Il montre « Mahomet» prosterné dans la position de la prière musulmane, pieds, genoux et avant-bras à terre. Le personnage est dessiné nu à l’exception de son turban, et vu de dos légèrement de côté, depuis le niveau du sol. Son postérieur est donc au premier plan avec ses testicules et son pénis dont s’échappe une goutte. L’anus est caché par une étoile à cinq branches jaune (la seule couleur), qui renvoie au titre du dessin : « Mahomet : une étoile est née !». Le dessin est obscène et attaque avec virulence le personnage central de l’islam.

Le commentaire laisse totalement de côté ces caractères saillants, pour traiter des choix graphiques et l’intention de la dessinatrice. Coco, nous dit-on, s’est inspirée d’un film non diffusé en France, d’où l’étoile qui rappelle Hollywood, et le titre du dessin. Sur le fond, la dessinatrice « vient réaffirmer son droit d’exercer sa liberté de conscience ». Elle s’inscrit dans une tradition de la caricature caractérisée par « la sexualisation outrancière et la grivoiserie, ces jubilations de l’excès qui malmènent, à dessein, les puritanismes en tout genre». La « transgression » portée par le dessin, souligne le commentaire, est protégée par la loi : « Les limites à la liberté d’expression ne se déterminent pas en fonction de ce qui plaît ou déplaît à une personne ou à un groupe. La loi protège des citoyens, pas des mythes : on peut rire des religions, de leurs dogmes et de leurs porte-parole, mais on ne peut pas appeler à la haine contre les croyants. »

Est-ce suffisant pour que le dessin soit mis en avant dans le site DCL, accompagné d’une fiche qui vante son potentiel pédagogique dans un travail sur la liberté d’expression et la liberté de conscience ? C’est discutable. D’autant que la fiche n’évite pas les biais de raisonnement. Ainsi est-il dit qu’en représentant « Mahomet », le dessin transgresse un interdit de figuration qui ne concerne que « certains musulmans », sous-entendu les plus rigoristes, car il y a eu des figurations du prophète dans le chiisme jusqu’au XIX°s. Certes, mais ces représentations sont codifiées, tout comme les figures saintes des vitraux des cathédrales. Elles ne traitent en aucun cas Mohammed comme un homme ordinaire, encore moins comme un être lubrique singeant la posture de la prière. Il n’est pas un musulman qui ne soit pas profondément troublé par le dessin. Et même, probablement, les croyants de quelque religion qu’ils soient, sinon au-delà. Ce dessin pratique l’« offense charitable », dit plaisamment François Héran. Il choque, et pas seulement les « islamistes » désignés comme les cibles nominales de l’attaque, mais c’est pour le bien de ceux qu’il choque.

Intentionnellement ou non, la fiche joue aussi du sous-entendu, et toujours dans le même sens. Continuons la lecture : « Avec ce dessin, elle [Coco] rappelle que les religions n’ont pas à jouir d’un statut à part, d’un traitement de faveur ou d’une exception qui les placeraient hors du champ de la critique, de l’humour ou de la polémique ». Jusqu’ici tout va bien. La fiche enchaîne comme pour expliciter : « Respecter un croyant, c’est lui laisser la liberté de croire et de pratiquer sa religion. Respecter un non-croyant, un athée ou un agnostique, c’est lui laisser la liberté de ne pas croire, de critiquer et de rire des religions, de railler et de dénoncer ceux qui tuent au nom de celles-ci. » On relit. C’est bien cela : dénoncer ceux qui tuent au nom des religions est une « liberté », et c’est l’apanage du non-croyant. A contrario, comprend-on, le croyant, lui, n’a pas la liberté de dénoncer ceux qui tuent au nom de la religion. De musulman à terroriste…

La fiche flirte ainsi avec l’amalgame. Elle ne parait pas très adaptée à l’enseignement de la liberté d’expression au collège, c’est le moins qu’on puisse dire. Le dessin est grossier à dessein, violemment anti-musulman. Le texte est biaisé, également anti-musulman.

Est-ce à dire que la fiche « Religion & caricature de Mahomet » viole la neutralité religieuse à laquelle l’école est tenue au titre même de la laïcité ? Pas forcément. Mais à une condition absolument nécessaire : que son exploitation en classe respecte pleinement la dignité des individus qui se sentent attaqués par la caricature et par le commentaire. Que leur soit donnée en classe la liberté de parler de l’offense qui leur est faite, avec toute l’aide qui peut être nécessaire. Le sacrilège n’a pas d’existence dans le droit français. Mais il existe subjectivement pour certains membres de la société, et c’est bien ceux que vise le dessin. La laïcité de l’Etat non seulement protège le sentiment des individus ainsi attaqués, mais elle leur accorde le droit de le dire publiquement (« droit » a ici le sens de latitude). Y compris à l’école. En France, et à l’école, on peut aimer les caricatures de «Mahomet », c’est ce que fait l’association DCL. On peut ne pas les aimer, mais les défendre, comme dit le gouvernement aujourd’hui. On peut aussi ne pas les aimer et ne pas les défendre, les déplorer ou encore les critiquer, – tout cela dans le respect de l’ordre scolaire.

Mieux : la neutralité de l’école impose d’équilibrer les points de vue. Il est déontologiquement interdit de mener une activité pédagogique qui se place exclusivement du point de vue de l’athéisme combatif, sans faire une place aux autres points de vue et notamment au point de vue des personnes qui se savent attaquées. C’est ce qu’a essayé de faire Samuel Paty en offrant aux élèves qui le voulaient de détourner leur regard ou de sortir. C’est d’ailleurs prévu dans le standard pédagogique de DCL.L’association revendique dans sa page d’accueil, une approche en quatre temps, ainsi décrite :

  1. « Phase d’observation attentive et de description détaillée : que voit-on sur ce dessin ?
  2. Phase de recontextualisation : à quoi le dessinateur fait-il référence ? De quelles actualités traite-t-il ?
  3. Phase d’interprétation : quelles sont les intentions du dessinateur ? Que veut-il nous dire ?
  4. Phase de positionnement personnel et d’argumentation qui permet d’enclencher les débats : êtes-vous d’accord avec ce dessin ? Pourquoi ? »

La fiche « Religion & caricature de Mahomet », on l’a vu, couvre les trois premiers temps. Le quatrième n’est pas mentionné. Or ce quatrième temps est décisif dans la perspective d’une formation de tous les élèves à la liberté d’expression. Plus largement même : ce temps d’échange et de discussion entre les élèves, régulé par un professeur neutre et bienveillant, est décisif pour la formation morale et civique des jeunes, si l’on en croit le programme d’Enseignement moral et civique (EMC), implanté à tous les niveaux scolaires depuis la rentrée 2015. Sa première finalité énoncée est « Respecter autrui », avec ces attendus : « Respecter autrui, c’est respecter sa liberté, le considérer comme égal à soi en dignité, développer avec lui des relations de fraternité. C’est aussi respecter ses convictions philosophiques et religieuses, ce que permet la laïcité ».

L’enjeu étant la formation, à l’école et grâce à l’école, d’une société inclusive où chacun ait sa place, il est vital que les enseignants puissent concrétiser cette finalité. Hélas, les documents d’accompagnement de ces programmes novateurs ne sont pas publiés.

Françoise Lorcerie

CNRS-Aix-Marseille Université

A propos de la réunion des référents valeurs de la République, la démonstration de Françoise Lorcerie.

 

Christian Salenson, Liberté d’expression et révélation chrétienne

Aux Amis de la Communion Tibhirine 

Et du Département sur les religions à l’Ecole

Liberté d’expression et révélation chrétienne

Ces quelques lignes sont une réflexion personnelle sur la liberté d’expression dans le contexte actuel avec une question : en quoi la révélation chrétienne vient éclairer la liberté d’expression et son usage ?    

A-t-on le droit de représenter le Prophète et de le caricaturer ? La réponse est oui. Il n’y a pas de limite à la liberté d’expression, pas plus d’ailleurs qu’à la liberté de conscience ou à la liberté religieuse, à cause même de la nature de la liberté. La liberté est en soi sans limite. La révélation chrétienne fonde la liberté en Dieu lui-même. Dieu nous veut libres comme lui, autant dire une liberté infinie. Et si le Christ nous a libérés c’est pour que nous soyons vraiment libres Gal 5, 1. La liberté n’est pas un moyen, elle est une fin. 

Mais quel est son fondement ? On peut s’inspirer du débat qui eut lieu au concile Vatican II à propos de la liberté religieuse. D’aucuns disaient que la liberté religieuse est un droit civique. Mais cette opinion parut insuffisante pour fonder la liberté religieuse. Elle ne se fonde pas sur le droit, elle est une exigence irréductible de la dignité de la personne humaine. Avant d’être un droit, elle est une caractéristique de la personne humaine Elle est donc absolue, à tel point que chacun doit suivre les dictées de sa conscience fusse au risque d’être dans l’erreur. Il semble que nous pouvons dire la même chose pour la liberté d’expression. Elle n’est pas seulement un droit civique, mais elle est fondée sur la dignité de la personne humaine à qui on ne peut enlever a priori la possibilité de s’exprimer librement. De même qu’à cause de son fondement dans la dignité de la personne, la liberté religieuse ne peut être limitée, de même la liberté d’expression ne peut être limitée a priori. De même que la liberté religieuse ne s’évalue pas à partir de contenus de croyances, de même la liberté d’expression ne dépend pas de ce qui est exprimé. 

            La liberté ne va jamais sans soulever des débats, souvent avec le projet, avoué ou non, de la restreindre. Jésus a été un homme libre. Lui-même s’est vu reprocher sa trop grande liberté de parole et d’action, sa liberté affichée par rapport à Dieu, par rapport au Sabbat ou par rapport à la nourriture. Il a été accusé de blasphème et ce fut un élément du procès qui le conduisit à la mort. Les « justes » qui l’accusèrent de blasphème furent ceux qui le conduisirent à la mort. Cherchez l’erreur ! Qui peut s’arroger le droit de décider ce qu’est un blasphème ? 

Peut-on utiliser la caricature ? On peut donc caricaturer une religion, ou ses représentants sans limites a priori. La caricature elle-même est une forme de langage qui a son intérêt propre. En caricaturant on peut faire passer des messages. Le rire est un formidable moyen pour dénoncer des maux.  Rirum castigat mores (le rire corrige les mœurs) disaient les anciens. En soi ce langage, pour dérangeant qu’il soit quand on est visé par la critique, n’a rien de répréhensible, restant sauf sa qualité graphique et la qualité de son message. Ce qui n’est pas toujours le cas. Il y a de bonnes caricatures et de nettement moins bonnes. On peut estimer que celle représentant le prophète éploré de devoir supporter des terroristes qui se prétendent musulmans n’est pas dénuée de sens et bien des musulmans peuvent adhérer au message même s’ils ne souscrivent pas à la forme. 

La question alors se pose de savoir si on peut représenter le Prophète ? Cette question se pose pour ceux qui sont musulmans. Elle ne se pose pas pour les autres qui ne sont pas tenus par un lien particulier avec le Prophète. Par ailleurs les musulmans qui connaissent l’histoire de leur religion savent que la tradition musulmane, en d’autres temps et en d’autres lieux ne s’est pas privée de le représenter. Ils savent aussi que le Coran lui-même, loin de sacraliser le prophète, restreint sa place et son rôle et appelle les croyants de l’islam à éviter cette dérive eu égard à l’unique absolu du Dieu.   

Donc tant du point de vue de la liberté, du langage de la caricature que de la révélation coranique, rien ne s’oppose à caricaturer le Prophète. Rappelons encore une fois que la liberté est toujours absolue dans son principe dès lors qu’elle est fondamentale. 

Faut-il pour autant l’imposer à la vue de tout le monde ? Celui qui achète Charlie Hebdo assume le fait de voir des caricatures. Mais personne n’a le droit d’imposer à qui que ce soit de les regarder en les projetant publiquement comme ce fut le cas à Montpellier, en pleine rue. La liberté de voir ou de ne pas voir doit être totale au même titre que celle de caricaturer. Et donc c’est une atteinte grave à la liberté que d’imposer à quelqu’un de regarder une caricature qu’il n’a pas envie de voir. 

Mais il y a un autre critère qui peut nous guider. Je l’emprunte à Saint Paul dans la querelle dite des idolothytes. Rappelons le contexte. Les juifs devenus chrétiens étaient absolument choqués, à un point qu’on ne peut imaginer, que d’autres chrétiens consomment des viandes qui comme toutes les viandes dans l’Empire, à l’exception de celle que consommaient les juifs, avaient été tuées en l’honneur des dieux avant d’être mises sur les étals du marché. Cela créait une crise dans la communauté de Corinthe. On demande l’avis de Paul et que dit-il ? 

Son argumentation est claire. Elle peut se résumer en quelques mots. Elle s’adresse aux chrétiens venus du paganisme. Vous êtes libres de manger de tout ce que vous voulez et donc aussi des viandes qui proviennent de sacrifices offerts à des idoles. On aurait pu imaginer qu’il mette des réserves à cause de risques de compromission avec les rites païens. Nullement ! Ne vous posez pas de question à propos d’idoles qui de toutes façons pour vous n’existent pas ! Vous êtes des forts. Vous avez la connaissance et cette connaissance est double : Les idoles n’existent pas et Jésus nous a libérés. Donc vous avez le droit. Mais « que votre droit de devienne pas une pierre d’achoppement pour les faibles ». 1 Cor 8, 9. Tu risques de heurter la conscience de celui qui est d’une autre culture que toi et qui va te voir attablé dans une des salles du temps à festoyer avec tes amis. Et donc par motif d’amour du prochain tu dois éviter de le choquer. Tu peux manger ce que tu veux mais tu dois veiller à ne pas blesser ton frère, et à ne pas le fragiliser, etc. 

Il me semble qu’en raisonnant ainsi Paul garantit la totalité de la liberté. Nous pouvons manger, boire, regarder ou dessiner tout ce que nous voulons. Aucune restriction à la liberté qui par nature est infinie car elle est un attribut de Dieu. Dans la pratique nous devons juste veiller à tenir compte de notre propre faiblesse et surtout à ce que l’autre, l’autre croyant, le frère ne soit pas fragilisé dans sa foi. Pour la question de la liberté d’expression, il en va de même. Elle est totale et personne ne peut a priori la restreindre. Nous pouvons caricaturer qui nous voulons, y compris les religions, y compris la notre. Nous devons juste veiller dans la pratique à ce que notre attitude et l’orgueil que nous aurions à l’afficher ne vienne pas fragiliser des frères. Cela s’appelle le discernement. « Tout est possible mais tout n’est pas profitable » 1 Cor 6, 12.

                                                                                   Christian Salenson

Vivre une retraite spirituelle online avec Christian Salenson


VIVEZ UNE RETRAITE SPIRITUELLE ONLINE

AVEC CHRISTIAN SALENSON

les Mardi 21 et mercredi 22 juillet 2020
À la lumière notamment de la vie des moines de Tibhirine, Christian Salenson conduira une réflexion autour des thèmes :
1. Face à la violence, partir ou rester ?
2. Le signe de Mohammed (ami de Christian de Chergé qui mourut pour avoir défendu le moine)
3. Le dialogue du Salut
4. L’Église d’Algérie en mission pour le monde

Suivez en direct 4 conférences d’1 h + 45 mn d’échanges en petits groupes !

Participation minimum : 20 €

Cette retraite est organisée par la maison d’édition Nouvelle Cité.

Inscription sur le site : https://www.nouvellecite.fr/librairie/retraite-christian-salenson/

FICHE DE LECTURE, Isabelle Saint-Martin, Peut-on parler des religions à l’école ?

Fiche de lecture

Isabelle Saint-Martin « Peut-on parler des religions à l’école ? »

L’auteure : Isabelle Saint-Martin est directrice d’études à l’EPHE (section des Sciences religieuses). Elle a dirigé l’Institut Européen en Sciences des Religions de 2011 à 2018. Depuis le rapport Debray, elle s’est impliquée dans les formations sur l’enseignement des faits religieux et sur la place des religions dans le cadre de la laïcité française. En 2018, elle a co-dirigé la rédaction de l’ouvrage « Faits religieux et Manuels d’histoire » aux éditions de L’arbre bleu.

L’objectif du livre : Dans le contexte du débat actuel sur la laïcité, Isabelle Saint-Martin analyse les conditions d’un enseignement des faits religieux à l’école. A cet égard, l’ouvrage peut être considéré comme un passionnant manuel à l’usage des enseignants et de tous les acteurs de l’école (publique et privée).

La problématique : « En quoi parler des faits religieux n’est pas une entorse à la laïcité mais la pleine mise en œuvre d’un enseignement qui ne s’interdit aucun champ du savoir », « Comment s’y prendre pour préserver la neutralité de l’enseignement sans esquiver le propos par des stratégies de contournement ? » (p.13). Pour répondre à ces questions difficiles qu’elle analyse en détail, Isabelle Saint-Martin choisi d’exploiter l’histoire de l’art. De son point de vue, cet angle présente le double avantage d’être interdisciplinaire et de passer par la sensibilité pour faire comprendre la laïcité.

Le plan : L’ouvrage est composé de 5 chapitres.

  • Chapitre 1 : De l’histoire des religions à l’approche laïque des faits religieux.

Après avoir rappelé que le thème de la religion à l’école est ravivé par les attentats de 2015 et 2016, l’auteure reconstruit l’histoire de cette question. Trois périodes sont clairement identifiées. De 1881-1882 à 1980, la religion est marginalisée dans l’école, voire évacuée (p. 26). Au début des années 80 et jusqu’au rapport Debray (2002), le système éducatif prend peu à peu la mesure des effets pédagogiques et sociaux de l’inculture religieuse (p. 31). Le rapport Debray de 2002 inaugure une nouvelle manière d’aborder le problème. En rentrant par le « fait » religieux l’Éducation Nationale réalise sa mission formative et s’interdit en même temps tout jugement de valeur en ne travaillant que le « phénomène religieux » (p.37).

  • Chapitre 2 : Objectifs et critiques, les arguments en présence.

Le fait de proposer un enseignement des faits religieux cherche à atteindre un double objectif : étendre les connaissances et renforcer les compétences des élèves dans une société multiculturelle (p.47). Dans un premier temps, Isabelle Saint-Martin analyse les différentes positions sur le contenu d’un tel enseignement. Elles se répartissent entre ceux qui le trouvent superficiel (voire risqué) et ceux qui en regrettent la pauvreté car oublieux du sens du religieux (p.50). Dans un second temps, l’auteure montre qu’en contextualisant les phénomènes religieux et en apprenant à dissocier le discours symbolique du discours scientifique, l’école construit les conditions d’une citoyenneté plurielle (p.55). Enfin, l’enseignement des faits religieux, parce qu’il génère du débat, doit favoriser la construction d’un « respect mutuel » des différents convictions (p.59).

  • Chapitre 3 : État des lieux, méthodes et contenus.

En refusant de créer un enseignement dédié des faits religieux mais en choisissant de les intégrer dans diverses disciplines, l’Éducation Nationale permet leur contextualisation.  Isabelle Saint-Martin analyse d’abord rapidement la place des faits religieux dans les nouveaux programmes de l’école au lycée (p.67 à 75). Puis, dans une lecture critique plus approfondie, elle développe la manière dont les manuels abordent les trois principales religions : la Bible (p.79), le judaïsme (p.80), l’islam (p.81), le christianisme (p.84). Ensuite, elle s’attarde sur quelques limites de l’économie actuelle des programmes : les difficultés à expliquer l’évolution des systèmes religieux (p.85), celles liées à la différenciation entre les discours scientifiques et religieux (p.88), le paradoxe d’avoir à enseigner les faits religieux dans une société de plus en plus sécularisée (p.92). Enfin, elle s’interroge sur les différentes sensibilités des partisans de cet enseignement : ceux qui veulent utiliser l’histoire pour « mettre à distance les croyances » (p.98) afin de renforcer la capacité critique des élèves et ceux qui, s’éloignant de l’histoire, privilégient une approche phénoménologique plus ouverte à l’interreligieux (p.99).

  • Chapitre 4 : Du bon usage des œuvres d’art

L’auteure, rappelant le déficit culturel des jeunes générations en mal d’interprétation symbolique, propose de questionner le fait religieux à partir des œuvres d’art. Car, en effet, le constat est sans appel : sans références, nombre d’élèves ne peuvent identifier le sens d’une œuvre ni les contextes symboliques et intellectuels de leur production (p.113). Or, selon le B.O. n° 32 du 28 août 2008, l’objectif de l’histoire des arts consiste à « donner à chacun une conscience commune : celle d’appartenir à l’histoire des cultures et des civilisations, à l’histoire du monde » (p.115). Il s’agit donc bien d’exploiter l’histoire des arts pour conduire les jeunes à partager un patrimoine commun, éventuellement spirituel, ainsi « réconcilier le sensé et le sensible » (p.124). Deux espaces peuvent être exploités. D’abord, malgré les réticences de certains parents, visiter des lieux de culte permet de comparer des traditions religieuses parce que ce sont les seuls monuments qui « vivent encore leur vie intégrale » (p.129). Ensuite, les musées permettent de « déplacer les regards » en transformant le statut d’un d’objet rituel ou liturgique en objet d’art (p.134). Cette transformation dédramatise l’étude des faits religieux en « décloisonnant les univers culturels ».

  • Chapitre 5 : Voir au-delà des illustrations

Ce dernier chapitre a pour objet d’analyser le « défi de la représentation » et d’en montrer toutes les richesses pour l’éducation des jeunes. Par exemple, après avoir rappelé les rapports entre image et religion pour le judaïsme (p. 142), puis pour le christianisme (p.146), Isabelle Saint-Martin aborde le cas de l’islam (p. 152). Trop souvent associée à une religion sans image, l’auteure démontre pourtant qu’il n’interdit pas les représentations. De même, en travaillant des exemples de représentations extraites des grands textes sacrés elle éclaire certaines incompréhensions contemporaines (p.161), notamment quand elle les raccroche à leur dimension symbolique (p.168) ou rituelle comme les icônes par exemple (p.173).  Elle montre d’ailleurs comment l’interrogation sur le sacré n’est pas qu’une question religieuse mais concerne de la même manière la figuration laïque (p.182). Finalement, en abordant le religieux par les arts et leur histoire on favorise la construction de l’esprit critique des élèves. Toutefois, Isabelle Saint-Martin avertit les lecteurs de ne pas minorer les risques de conflit de loyauté qu’une telle approche peut faire émerger chez certains (p.186).

Pour Conclure : « Peut-on parler des religions à l’école ? » est le livre indispensable pour tous ceux qui s’interrogent sur les moyens de faire coexister questions religieuses et laïcité dans l’école française. En explicitant la richesse de l’entrée par les « faits religieux », Isabelle Saint-Martin montre avec brio que le pari n’est pas insurmontable. Son érudition artistique et sa maîtrise des contraintes scolaires donnent une mine de renseignements et d’idée à tous les pédagogues soucieux de se saisir de la question. L’ouvrage devrait devenir le livre de chevet de tous les étudiants du D.U. « La religion, les religions » mais aussi de tous les éducateurs de l’enseignement catholique.

Albin Michel, septembre 2019
221 pages, 18€