Christian Salenson, Éduquer au symbole, Octobre 2013

Enseignement Catholique Paris

Marseille le 8 octobre 2013

 

 

 

 

 

                                               Eduquer au symbole

 

 

 

                                                                                  Christian Salenson

                                                                                  ISTR Marseille.

 

 

 

 

 

Le programme des jours précédents a réactualisé le défi de la pluralité culturelle et religieuse. Loin de s’en tenir à un simple constat, pour le déplorer ou l’exalter, les intervenants précédents vous ont proposé des éléments pour nourrir votre réflexion. Je m’inscris dans le sillage de ce qu’ils ont dit. Je tiens, moi aussi, cette nouvelle phase de l’histoire de l’Occident comme un moment décisif, un kairos, ce moment favorable où émerge dans l’histoire à la faveur d’une convergence de phénomènes, un potentiel offert à la liberté. Mais ce kairos, je le ressens sous une double menace, celle de l’univocité de la pensée, d’une laïcité dévoyée qui n’ose pas affronter les défis de la pluralité et d’autre part le risque de l’éclatement dans des appartenances cloisonnées, fussent-elles catholiques. Personnellement, ce kairos se présente à moi sous le signe emblématique des moines de Tibhirine qui sont à mes yeux comme un signe des temps offert dans ce moment décisif de la culture occidentale.

 

Il m’a été demandé d’intervenir sur le symbole sans toutefois que ne soit précisée la problématique. Je ne voudrais pas vous distraire de la réflexion des jours précédents. Je souhaiterais donc contribuer à votre réflexion sur l’éducation à cette pluralité en m’interrogeant sur l’initiation à la dimension symbolique de la culture. Je ferais volontiers l’hypothèse que l’initiation à la démarche symbolique permet d’entrer dans ce jeu entre l’unité et la diversité. Je crois pouvoir avancer cette hypothèse à cause de la nature même du symbole, du rapport qu’il entretient avec la recherche de la vérité et du rapport qu’il permet au sujet d’entretenir avec lui-même.

 

Nous devons entrer tout d’abord dans la compréhension de ce que nous disons lorsque nous parlons de symbole, de symbolique, de symbolisme.

 

 

Symbole, symbolique

 

 

La notion de base est le symbole que l’on ne saurait confondre avec le signe ou l’allégorie et dont on pourrait retenir comme première définition limitée mais suffisante pour l’heure ce qu’en dit le dictionnaire philosophique de Lalande[1]  : « Tout signe concret évoquant, par un rapport naturel, quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir ». Un signe concret : Concret signifie « croître avec » (cum-crescere). Le symbole fait croître. Mais la concrétude dit aussi l’enracinement du symbole dans la matérialité du réel, alors même que le symbole ouvre une appréhension du réel qui sans sa médiation ne serait pas possible.

 

Le symbole et le concept ouvrent deux champs différents de la pensée et offrent des approches diversifiées. Le symbole évoque plus qu’il n’énonce. A la différence du concept, on ne peut pas dire ce qu’il signifie car ce qu’il signifie est multiple. Il ouvre un champ sémantique large que le sujet investit selon ses propres ressources. Il est impossible de ramener un symbole à l’unicité d’une représentation, gravant cette impossibilité jusque dans son étymologie : suv- balleiv : jeter ensemble : tenir des signification contraires dans un unique signe matériel. L’eau évoquera pour l’un les désastres de l’inondation quand il fera chanter aux oreilles d’un autre le murmure du ruisseau dissimulé sous les branchages. Ou encore, si tout le monde sait ce qu’est un « siège » et peut en définir la fonction, quand on le qualifie de « saint », le Saint-Siège devient un symbole tellement fort qu’il peut désigner non plus simplement un objet mais encore un lieu, un espace, mais une identité, une fonction, une organisation, une Eglise.

Tout cela n’est pas anecdotique. Ces deux formes de la pensée ne se concurrencent pas mais s’appellent l’une l’autre pour appréhender le réel. Elles s’entourent comme les serpents qui figurent sur le caducée, sans jamais se confondre, sans pouvoir se substituer l’une à l’autre, dans une juste et égale distance et un enroulement l’une sur l’autre qui ouvre l’espace de l’herméneutique du réel tout autant que du sujet qui le pense. Chacun joue son rapport au monde et à lui-même à travers ces symboles, ces rites, ces récits dans lesquels il tente, comme dirait Ricoeur de « comprendre et de se comprendre ». Pourquoi continuons-nous à vivre la symbolique du soleil qui se lève puisque nous savons pertinemment que ce n’est pas la juste explication scientifique ? L’un et l’autre, pensée scientifique et pensée symbolique nous sont nécessaires pour nous penser en relation au cosmos. Loin de s’exclure, ces approches se complètent, se renforcent, dialoguent parfois l’une avec l’autre. Le symbole donne accès à un sens du réel auquel personne n’a accès sans cette médiation, et l’absence du recours à l’intelligence symbolique dévitalise la pensée et contribue à désenchanter son être-au-monde.

 

           Le symbole est à la symbolique ce que le concept est à la rationalité. Un symbole produit des symbolismes, à l’instar du ciel qui dans sa matérialité est porteur de symbolismes de lumière, d’immensité, ou de l’eau aux multiples symbolismes dont Bachelard en son temps nous a fourni un si beau traité. La symbolique est l’organisation par une culture et/ou par une religion de cet ensemble de symboles et de symbolismes. Ainsi on peut parler de la symbolique chrétienne ou bien de la symbolique musulmane. Chaque religion et chaque culture organise selon un ordre propre et singulier une certaine articulation des symboles et de leurs symbolismes jusqu’à dégager et élaborer une symbolique propre.

 

La République n’y échappe pas, bien que sa symbolique soit pauvre. On assiste à plusieurs tentatives pour remettre des symboles dans ces lieux de la République en mal d’identité. Est-ce suffisant ? Le drapeau et la devise participe de la symbolique. Une charte est un piètre symbole. Elle relève plutôt du juridique dans lequel notre époque est d’autant plus entrainée qu’elle est en déficit de symboles, de récits et de rites communs.

 

La symbolisation[2] désigne le processus par lequel les hommes vont créer du sens à travers des récits, les mythes et textes sacrés, et à travers des rites. La symbolisation peut donc être collective ou individuelle. Elle est à proprement parler de l’ordre de la poétique. Elle est un faire Poiev , un agir symbolique de l’homme dans lequel il se saisit du réel à travers des symboles pour composer le réel et se construire lui-même. L’homme alors prend en charge le réel et se prend en charge. Mais ce processus échappe à sa maitrise. Il symbolise sans jamais maitriser le symbole, lequel le travaille et le construit comme sujet dans le moment même où il s’en saisit. Il est saisi lorsqu’il croit saisir. Le symbole le travaille dans des niveaux d’infra conscience. L’homme crée des mythes et invente des rites mais ces récits et ces agirs symboliques le façonnent.

 

Jacques Vidal considérait que l’on se rapporte au symbole selon trois modes : cosmique, onirique poétique. Le symbole est souvent emprunté à l’univers, au cosmos : eau, huile, vin, arbre, source, ciel, haut, bas etc.. L’onirique désigne la manière dont l’homme se voit et se pense à travers le symbole. Cet arbre n’est pas un symbole externe. Moi aussi j’ai des racines, je grandis, je porte des fruits etc. et je me comprends à travers la symbolique de l’arbre. Et le poétique : l’homme crée ces récits mythiques ou ces rites à travers lesquels il se raconte le monde et il se raconte lui-même que ce soit dans des récits ou dans des mises en scène rituelles.

 

 

La pensée symbolique

 

 

            La pensée symbolique est une pensée originale du réel et du sujet humain. Elle a été mise à mal en particulier à la période moderne. Gilbert Durand qualifie ce discrédit de la pensée symbolique de « victoire des iconoclastes[3] ». Il la repère dans l’histoire de la tradition occidentale chez Descartes dans son cogito. Ce triomphe dictatorial et exclusif de la raison chasse l’imagination symbolique du champ de l’humain décisif pour le confiner aux marges de l’art et de la religion désormais périphériques… Peut-être même faut-il suivre Gilbert Durand lorsqu’il fait remonter cette perte à l’impérialisme de l’aristotélisme contre le platonisme, victoire des iconoclastes à laquelle la théologie a prêté main forte.

Certes, le Moyen âge sait encore vivre du symbole. L’art roman l’atteste ! Mais aussi le jeu, tellement en usage au Moyen âge ! Un autre sens du temps : 90 jours chômés par an ! Ces vitraux ou ces cloitres aux chapiteaux historiés, ou ces les portails romans. Personnellement l’évolution des représentations du Christ, des christ romans catalans déjà ressuscités, aux visages graves et paisibles, jusqu’à ces christ douloureux à l’excès de la modernité, me raconte ce drame de la culture. Désormais on est dans la représentation de la souffrance, de la croix mais on a perdu cette capacité du symbole à tenir les contraires. La croix n’est plus le symbole de la mort et de la résurrection et signe l’incapacité à rendre compte précisément de ce qui fait le génie de la foi chrétienne.

 

L’avènement de la bourgeoisie marchande congédie le temps liturgique marqué au rythme des saisons et de la longueur des jours au profit du temps de l’horloge, du temps compté. Elle développe un autre rapport au corps et à la sexualité comme l’a bien montré Michel Foucault, vers un contrôle strict du corps et de la sexualité conjugale[4]. Dans le champ ecclésial, on ne sait plus lire l’Ecriture que dans son sens littéral : Jésus est descendu en Egypte avec Joseph et Marie sur un âne… ou encore le monde a été fait en 7 jours, un créationnisme que n’aurait pas soutenu Augustin et auquel Origène ne croyait pas. Cette univocité de la lecture fera des ravages au moment de la crise du modernisme. Les uns et les autres, ceux qui attaquent l’Eglise et ceux qui la défendent, ne savent plus lire un miracle que dans sa brutale matérialité que ce soit pour rejeter ou pour en défendre la véracité. Il ne restera plus qu’à réduire la religion à la morale. Le XIXème siècle s’y emploiera comme l’a si bien montré Karl Barth[5]. En ce temps là – les temps ont bien changé ! – on concédait encore à la religion de garantir une morale qui n’était pas encore devenue contractuelle. Saint Paul pourtant nous avait mis en garde sur la place de la Loi relative et ambigüe dans le salut…

 

Nous sommes les héritiers de cette culture qui a développé une pensée scientifique trop exclusive. Ce fut le règne de l’idéologie de la science dénoncée magistralement par Nietzsche mais qui ne sera entendu que lorsque, sous la poussée des drames du siècle dernier, la foi dans le progrès sera ébranlée. Et nous sommes immergés dans l’idéologie de la technique, critiquée par Habermas[6].

 

Intérêt de la pensée symbolique.

 

            Comment ouvrir de nouveaux chemins dans notre manière d’être-au-monde ? Il ne s’agit pas d’inventer des symboles. Les symboles sont là. Nous habitons un monde de symboles mais qu’il est nécessaire d’apprendre à lire. N’est-ce pas la grandeur de l’Ecole que d’y apprendre à lire, à lire le monde, à le comprendre en se comprenant soi-même ? Il en va du monde comme du texte biblique. La lecture est écrasée. Elle souvent réduite uniquement à son sens littéral. L’homme moderne est fier d’être réaliste ! La réalité, sans s’en rendre compte, lui cache souvent le Réel. Beaucoup croient atteindre le réel parce qu’ils s’agitent dans la réalité. Ne voyant le monde que d’un œil, le risque est grand de perdre la profondeur de champ. Le sens s’évanouit…

 

Il en va de la manière d’être au monde comme de la visite d’une exposition de peinture dans laquelle on se précipiterait. Muni d’un appareil audio, il est raconté l’histoire du tableau, du peintre et de ses amours, des couleurs utilisés et des lignes qui le traversent mais pendant que tout cela est compté au visiteur, il risque de ne pas regarder le tableau…et de passer ainsi de tableau en tableau. Ainsi s’achèvera la visite en ayant appris, et même en ayant vu et en ayant commenté mais sans jamais avoir été réellement saisi …

Les programmes de français ont inclus quelques grands textes mythiques ou sacrés, peu du Nouveau Testament et si possible offrant une lecture morale fut-ce au détriment de ce que dit le texte comme par exemple le bon samaritain. On cherchera en vain des Visitations ou des Annonciations. Qui saurait les lire ? Les catho grand teint n’y verraient probablement qu’un événement qui est arrivé à Marie et les autres le nierait. Les uns et les autres frappés d’une même cécité. Qui est capable de lire et de recevoir ces textes prodigieux qui ont produit tant d’œuvres d’art, inspirés tant d’artistes, parlé au cœur de tant de gens simples qui n’avaient pas les mots pour le dire ? Ces textes ne racontent pas des faits divers. Ils sont des clefs herméneutiques pour se comprendre.

 

 

 

III- En quels lieux initier à cette pensée du réel

 

 

            L’éducation au symbole peut s’entendre à la fois comme une éducation à la symbolique mais aussi comme éducation par le symbole. Pour initier les jeunes générations, les adultes doivent eux-mêmes apprendre. On initie en étant initiés.

 

L’espace

 

L’Ecole est un de ces lieux. Le symbole s’inscrit dans la matérialité : de l’eau, du vin, un arbre. Aussi le premier apprentissage du symbole à l’Ecole sera dans la disposition même des lieux. Ce n’est pas innocent de parler de sanctuariser l’Ecole. Cet espace diversifié est un lieu à forte tonalité symbolique et on ne se privera pas d’en user. La disposition renseigne plus sur le projet éducatif et même sur la mise en œuvre du caractère propre que les déclarations officielles. L’organisation parle plus fort que les discours, sans prononcer un seul mot, précisément parce que l’organisation symbolique des lieux ne s’adresse pas à la conscience claire. L’établissement est catholique. Quels symboles sont donnés à lire cette catholicité, sans oublier la question subsidiaire : de quelle catholicité parlons-nous ? Où se trouve le bureau de l’APS ? Et la chapelle ? Et en quels lieux se tient le directeur aux différents moments de la journée ?

 

Le temps

 

Et il va de même pour le temps. Le temps à l’Ecole ne peut pas être celui de la société. Hannah Arendt avait raison de nous dire que l’Ecole est un lieu protégé à distance du monde[7]. L’Ecole éduque au temps. A l’Ecole on a le temps. Le « je n’ai pas le temps » ne veut pas dire que je travaille beaucoup et bien mais que je me fais avoir par le temps… Un chef d’établissement est quelqu’un qui a le temps, plus exactement qui s’inscrit de manière originale dans le temps, parce qu’il est au service du temps, il garantir le temps de chacun, le temps de la construction, le temps de la maturation aussi bien des élèves que des enseignants. L’éducation s’inscrit dans le temps. Il faut justement apprendre à faire les choses avec un enracinement en soi, une intériorité, en s’habitant soi-même sans se prendre pour ce que l’on fait. Comment le signifier sans prendre le temps ?

Les programmes sont tés symboliques de l’organisation du temps, sans parler de la place de la catéchèse, des temps de formation humaine, et plus largement de ce qui a rapport à la gratuité, sans laquelle il n’y a pas de fécondité. Et aussi la manière dont on aborde le temps. Comment on commence une heure de cours et comment on la termine ? Comment on change de discipline ? Là commence l’apprentissage de l’intériorité.

 

La symbolique des célébrations.

 

Et encore quels sont les symboles qui rythment le temps de l’année ? Les célébrations ? J’ai travaillé avec Jean Vanier et les responsables des communautés de L’Arche pendant plusieurs années. Dans les communautés de L’Arche, les célébrations occupent une place décisive dans la vie de la communauté et pour les personnes qui la constituent. La construction d’une personne ou d’une communauté humaine doit beaucoup aux rites. Elles sont indispensables pour les personnes ayant un déficit mental mais on n’oubliera jamais que ces personnes nous révèlent ce dont nous avons le plus besoin. Les célébrations disent sans mentir la vie d’un établissement. Les célébrations, parce que ce sont des rites, ont une grande efficacité.  Leur absence serait terrible. Des personnes ou des groupes qui ne célèbrent pas ou plus, ne se structurent pas vraiment ou même se déstructurent. Les célébrations révèlent la réalité et en même temps elles la construisent. Elles mettent en scène l’unité et son corollaire la diversité telle qu’on la vit dans l’établissement sur un curseur qui va de Babel à Pentecôte…

L’imagination manque souvent. Les célébrations ne sont pas toutes strictement religieuses. Beaucoup d’évènements peuvent être fêtés : des arrivées dans l’établissement, des départs, les succès d’une classe, un examen blanc, les réussites d’un enseignant à l’agrégation ou au doctorat etc. Et comment sont célébrés aussi les événements qui marquent douloureusement le personnel, les enseignants, les élèves ?

 

 

Les disciplines comme initiation à la dimension symbolique

 

L’enseignement des disciplines n’a pas pour finalité ultime la transmission de savoirs. Cet oubli servirait l’idéologie de notre époque, mais il ne servirait pas la construction des personnes. Il enfermerait une nouvelle fois dans le sens littéral. Or l’enseignant a besoin de garder les yeux levés sur l’horizon symbolique de son enseignement. Le professeur d’anglais a besoin de percevoir le sens symbolique de ce qu’il fait, en l’occurrence la dimension pentecostale de son enseignement, car s’il y a un symbole qui parle, c’ets précisément celui de la langue. A travers ce qu’il donne à voir et à apprendre, il opère, ce qui ne se voit pas nécessairement mais qui n’en est que plus efficace : l’ouverture à l’autre.

 

A l’ISTR, au département des religions à l’Ecole, je dirige un laboratoire d’enseignants-chercheurs sur la didactique du fait religieux. La professeure de français qui travaille sur l’enfant de Noe de Schmitt, ne fait pas que du français. Elle travaille symboliquement un point focal et dramatique de l’histoire occidentale que fut la relation au judaïsme et qui fut peut-être matricielle pour une part de toutes les incapacités de notre histoire à accepter l’autre : le noir, l’indien, l’arabe, et maintenant le rom, l’immigré etc. Une autre professeure travaille sur l’Au-delà à partir de la Divine Comédie de Dante. L’enjeu n’est rien de moins que d’être initié à la symbolique, à travers ce symbole de l’Au-delà, sans lequel il est tellement difficile de construire le présent. Une autre enseignante intéressée par l’histoire mixte travaille sur la place des femmes dans la colonisation, absolument absente des livres d’histoire. Dans l’histoire enseignée, il n’y a ni femmes colonisées ni femmes colonisatrices. De plus elle conduit sa recherche dans l’histoire des missions. Alors là on est victime d’un double aveuglement : celui de l’histoire religieuse et celui de l’histoire des femmes… Dans l’histoire enseignée de la colonisation, il n’y a eu ni religieux, ni femmes. Quand les femmes sont à ce point absentes, le symbole parle ! Personnellement, je n’ai jamais oublié la gravure de mon livre de grammaire sur lequel était inscrit que le masculin l’emportait sur le féminin et qui représentait un tir à la corde où les garçons l’emportaient. Voilà comment l’Ecole de la République m’a appris le genre  et voilà comment elle continue de l’enseigner !

 

Ce qui vaut pour la symbolique des lieux, des temps, des célébrations, de l’enseignement des disciplines vaut a fortiori pour l’hypertrophie de l’évaluation, pour l’excellence revendiquée, pour l’ouverture à tous… Quelles représentations risquons-nous de transmettre ? Chacune des pratiques éducatives induit symboliquement un rapport au monde, à l’autre, à soi, au savoir, à la réussite. Là se trouve la vérité de l’éducation et de la transmission. A juste titre, les établissements visent ou revendiquent une excellence. Certains par charisme ont même comme vocation la formation des élites. Un établissement, sans le dire, met en place une symbolique de la réussite qu’il transmettra à l’enfant ou au jeune. J’imagine mal que ce puisse être la réussite au baccalauréat ! Avec plus de 80% de réussite nationale, le challenge serait mesquin ! Quand l’Evangile offre le symbole de la croix pour parler de la réussite, nous ne pouvons qu’admirer ces apôtres de l’Evangile que sont les enseignants, qu’ils se disent croyants ou non, lorsqu’ils se tiennent auprès de leurs élèves en échec dans l’espérance qui peut faire défaut à celui qui traverse l’échec, quel qu’il soit. Celui qui aura expérimenté cela une seule fois dans sa vie que de l’échec peut naitre une fécondité inattendue, celui là aura expérimenté rien de moins que le mystère pascal, qui est la clef de l’existence humaine dans la révélation chrétienne.

 

 

Intérêt de la pensée symbolique dans son rapport à l’unité et à la différence.

 

 

Je voudrais maintenant revenir à ce qui vous occupe ces deux jours sur l’unité et la différence Le symbole se donne dans un signifiant offert à tous mais susceptible de recevoir une multiplicité de lecture. La pensée rationnelle livrée à elle-même et qui se coupe de la pensée symbolique s’enferme et enferme sur ce qu’elle comprend et elle nie tout ce qui lui échappe. La raison livrée à elle même et à elle seule a ses pathologies, trop rapidement désignées sous le mot de rationalisme. Je formulerais volontiers l’hypothèse que la réduction à la rationalité est une des raisons de notre incapacité à penser la différence comme une des formes de l’un. Cette incapacité nous rend peu apte à affronter la différence et à s’en nourrir. Aujourd’hui je lis cette incapacité dans la culture contemporaine et les débats philosophiques jusque dans le double effacement de la différence entre l’homme et l’animal et entre l’homme et la femme. Je suis surpris de l’incapacité de penser ensemble l’égalité et la différence. Cette dernière est toujours perçue comme une menace par des êtres fragilisés par l’univocité de la pensée et une trop grande place faite à l’activité au détriment de l’agir symbolique.

 

Reprenons maintenant l’hypothèse annoncée. En quoi une prise en compte de la symbolique dans le processus éducatif offre la possibilité d’éduquer à la différence et à l’unité. Babel et Pentecôte. Le projet de construire une même tour, de parler la même langue s’achève dans la dispersion et la confusion. Le symbole de Babel donne à penser. Tel est le propre du symbole, disait Kant. Il donne à penser une vie de couple et la manière dont l’unité y est considérée. Il donne à penser tout autant le projet éducatif de l’établissement, les discours sur la mondialisation ou sur l’Europe. Le « chaque » et le « tous » alternés qui scandent le récit de la Pentecôte font d’une unité accueillie comme préexistante la possibilité d’une diversité et d’une profusion…

 

Le symbole unifie.

 

Telle est sa fonction première ! Il tient dans l’unité des significations contraires en vertu de sa capacité à manifester une unité préexistante. Le symbole révèle cette unité et au moment même où il réunit dans l’unité, il appelle la diversité des lectures, des interprétations, des manières d’être. Le signifiant est un, le signifié multiple. Le signifiant ancre dans la matérialité des choses, du monde, des relations. Le signifié est multiple. Il arrache à l’impérialisme d’une pensée unique, du rationalisme, de l’idéologie du moment, du déjà connu.

Le symbole tient dans l’unité. Le symbole des apôtres si bien nommé dit précisément que les articles sont des symboles qui attendent que chacun lui donne sens. Le corpus des Ecritures : prends et lis ! Et cela vaut pour tous les textes de la littérature, les symboles de la République… L’Ecole est un lieu à forte tonalité symbolique. Pas besoin de le sanctuariser comme disent les laïcs ! Il l’est déjà ! La symbolique des fêtes de l’établissement ou des célébrations révèle le rapport unité et diversité.

 

Quand l’enfant se perçoit dans le miroir, alors qu’il n’avait jusque-là qu’une perception parcellaire de son individualité, il se perçoit comme un tout par l’autre qu’il voit dans le miroir. Mais cette image ne suffit pas. Et toute sa vie l’image de lui ne lui suffira pas. Il risquera toujours de se perdre dans sa propre image. Elle le met de surcroit dans un rapport paranoïaque à l’autre. Augustin raconte cela : «  La faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. il ne parlait pas encore et regardait pâle et farouche, son frère de lait[8] » Il voit son frère de lait qui tête et cette image le met dans un état farouche. Pour advenir au « je » du sujet, ll lui faudra quitter ce stade de I’imaginaire, ce rapport paranoïaque à l’autre et narcissique envers soi pour entrer dans l’altérité. Ce passage de l’imaginaire au symbolique chez le jeune enfant se fera par la symbolique du nom que ses parents lui diront et par lequel il sera désigné comme unique, incomparable irremplaçable. Ce que La psychanalyse décrit comme un moment de la construction de la personne reste comme une clef de compréhension de la construction du sujet. Nous proposons trop souvent des images auxquelles s’identifier, image du bon élève, image de la bonne école, du bon parcours, de la bonne profession, de la belle réussite, jusqu’à s’y noyer et s’y perdre ou s’engager dans la rivalité concurrentielle mais mortifère quand chacun a besoin de s’entendre dire son nom pour exister et se construire dans un désir de vie authentique.

 

 

La symbole diversifie

 

Mais le symbole unifie sans écraser la différence. Le symbole unifie sans jamais enfermer dans une identité bétonnée, meurtrière pour soi et pour les autres. Il fait passer de l’autre perçu comme rival à l’autre comme médiation du « je ». « Je est un autre » dit Rimbaud. Le symbole médiatise la construction du sujet. Le corpus des Ecritures unifie ceux qui le reconnaissent comme texte sacré mais chaque texte, chaque parabole, chaque récit ouvre une infinité de compréhension selon chaque personne, selon le moment qu’elle vit etc. Le champ sémantique qu’ouvre le symbole offre à chacun la possibilité de se construire et d’exister dans l’unité d’une même symbolique déployée, et la diversité d’une richesse à exploiter sans fin et sans répit.

 

La faiblesse d’une charte, la pauvreté des symboles.

 

La volonté de la République que le service de l’éducation initie à une vie citoyenne dans laquelle aucune hégémonie religieuse ne puisse s’imposer est légitime. Dans une juste compréhension de la laïcité, celle-ci a pour finalité de garantir la liberté religieuse de chacun contre tout prosélytisme mais aussi contre tout rejet. Elle est au ervice d’une liberté fondamentale de l’être humain qui est la liberté religieuse. Elle a vocation à garantir non seulement la liberté de conscience mais aussi la liberté d’expression et ce que l’on dit moins souvent en France mais qui est inscrit dans la convention européenne la liberté de connaissance. La charte sur la laïcité, dans ceux qui en portent positivement le projet et ne la confisque pas, veut servir cette unité et cette diversité. Nous voyons dans le même temps combien le discours est celui de l’injonction et qu’il en a toutes les limites. Une charte est un texte juridique, ce n’est pas un symbole. Ceux qui sont à l’initiative de cette charte l’ont bien perçu. Ils essayent de mettre en œuvre des symboles pour accompagner la charte : les deux drapeaux français et européen, la devise de la République, les droits de l’homme.

 

Cela ne saurait suffire. A travers toute la symbolique de l’établissement et de tous les actes qui y sont posés, vous transmettez un sens de l’homme, une représentation du monde, du rapport à la différence homme/femme, à la différence de milieux sociaux, à la différence culturelle et religieuse. Bien plus profondément que des savoirs, dont on ne saurait relativiser l’importance, ce sont ces symboliques là qui vont s’inscrire dans la chair de cette jeune génération.

 

 

Conclusion

 

 

            Le symbole nous conduit du visible à l’invisible… L’Ecriture dit : « nous ne regardons pas ce qui se voit mais ce qui ne se voit pas… », ou plus exactement à travers le visible nous regardons l’invisible. Péguy dit que « nous naviguons entre deux bandes de curés : les curés laïques et les curés ecclésiastiques[9] ». Les uns voudraient séparer le temporel de l’éternel et les autres l’éternel du temporel : « les ceux qui nient l’éternité et les ceux qui nient la temporalité ». Nous sommes conviés à échapper à cette menace d’être enfermés dans la religion et tout autant d’être des hommes et des femmes réalistes, efficaces, actifs. Il nous est proposé d’habiter autrement les espaces que de manière fonctionnelle, autrement le temps que sous la seule dictée de Chronos qui dévore ses enfants, autrement les pratiques éducatives ou l’enseignement des disciplines que comme exclusivement des savoirs à acquérir.

 

Le symbole nous conduit aussi de l’unité vers la différence car « Dieu ne souhaitera jamais trouver entre les hommes une uniformité qu’il n’y a pas mise[10] », disait Christian de Chergé. En effet comme le dit le livre de la sagesse : « Le Seigneur dans sa grande sagesse a distingué les hommes et les a fait marcher dans des voies différentes [11]».

 

 

 

 

 

 

Christian Salenson

ISTR- Marseille.

 

 

 

 

 

[1] Lalande, Vocabulaire critique et technique de la philosophie.

[2] Jacques Vidal, p. 248 et s.

[3] Gilbert Durand, L’imagination symbolique, Quadrige, PUF, 1964, p. 21 et s.

[4] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, NRF Gallimard, 1976.

[5] Karl Barth, La théologie protestante au XIX ème siècle, Labor et Fides, 1946.

[6] Jurgen Habermas, La technique et la science comme idéologie, Gallimard, Tel, 1973.

[7] Hannah Arendt, « La crise de l’éducation » La crise de la culture, Folio essais, p. 239.

[8] Augustin, Les confessions, livre I, chapitre VII.

[9] Charles Péguy, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, Œuvres en prose complètes, t. III, p. 668.

[10] Christian de Chergé, L’invincible espérance, Bayard, p. 154.

[11] Si 33, 10-11.