Françoise Lorcerie, Liberté d’expression, j’écris ton nom

Françoise Lorcerie : Liberté d’expression, j’écris ton nom

En ces lendemains d’hommage à Samuel Paty, il est bien tôt pour demander au lecteur d’écarter l’émotion suscitée par le crime et de mener une réflexion sur le point de départ scolaire du drame. Ce qui s’est passé au collège ne fut que le prétexte du crime. Pourtant c’est important de tenter de pousser la réflexion à ce sujet. Nombreuses sont les classes et nombreux les INSPE où un travail s’engage et va se poursuivre, avec les encouragements du ministre, autour de la liberté d’expression et de la laïcité. Il est plus que jamais nécessaire de cerner les enjeux d’un tel travail. Michel Crozier disait qu’en France les problèmes se résolvent grâce aux crises, en particulier à l’école. Ce pourrait être le cas avec la crise que nous traversons.

 

Il va bien falloir s’interroger sur l’enseignement de la liberté d’expression. Samuel Paty est mort pour avoir fait un cours sur la liberté d’expression, un cours qui a fait jaser les élèves après la classe. Laissons la justice définir au plan pénal l’engrenage fatal. Le drame oblige à poser la question des contenus et des supports de cet enseignement, et la question de ses méthodes. Il pousse dès lors à relire le programme d’enseignement moral et civique de 4ème, dans lequel s’inscrivait de cours de Samuel Paty, et à rouvrir la question de la mise en œuvre de ce programme.

La liberté d’expression est un pilier central de tout régime démocratique. Pour son cours, le professeur avait choisi de s’appuyer sur une fiche publiée par l’association Dessinez Créez Liberté (DCL), association soutenue par les ministères de l’Education nationale et de la Culture, la DILCRAH, Canopé, le Clemi, la BNF, l’AFP, etc. Cette association s’est donné pour mission, explique son site, d’« initier la jeunesse au dessin de presse –en particulier à la satire et la caricature– et [d’]offrir au plus grand nombre (enseignants, animateurs jeunesse, bibliothécaires, éducateurs, personnel pénitentiaire, etc.) des outils pédagogiques originaux pour ouvrir les débats et aborder les thématiques qui font l’actualité et agitent la société ». Ceci, ajoute le site, « sans tabou ni démagogie, ni frilosité intellectuelle ».

Dans le site de DCL, un onglet s’intitule « Nos fiches, décryptage ». La fiche dont s’est servi Samuel Paty est celle qui apparaît en premier. Elle a pour titre « Religion & caricature de Mahomet », et pour mots-clés : « Liberté d’expression. Liberté de conscience. Blasphème. Islamisme. ». On comprend qu’on peut s’en servir pour travailler la liberté d’expression et ses liens avec la liberté de conscience avec des élèves, des jeunes, des détenus éventuellement (l’éventail des publics auxquels DCL entend s’adresser). Les deux thèmes «blasphème» et « islamisme » ne sont pas sur le même plan que les deux premiers. S’il s’agit bien de valoriser la liberté d’expression et la liberté de conscience, il ne s’agit pas de célébrer le blasphème ou l’islamisme. Il s’agit, peut-on supposer, de faire réfléchir à leurs rapports avec les principes de liberté d’expression etliberté de conscience. Le blasphème, n’ayant pas d’existence en droit, il n’est ni interdit ni préconisé, et la fiche veut jouer de cette latitude. Quant à « l’islamisme », c’est selon la fiche, une façon d’« instrumentalis[er] la religion pour mieux faire taire les libertés démocratiques », et la fiche veut s’y attaquer.

Le dessin principal est une caricature signée de Coco, dessinatrice rescapée du massacre de l’équipe de Charlie Hebdo le 7 janvier 2015. Il est daté de 2012. Il montre « Mahomet» prosterné dans la position de la prière musulmane, pieds, genoux et avant-bras à terre. Le personnage est dessiné nu à l’exception de son turban, et vu de dos légèrement de côté, depuis le niveau du sol. Son postérieur est donc au premier plan avec ses testicules et son pénis dont s’échappe une goutte. L’anus est caché par une étoile à cinq branches jaune (la seule couleur), qui renvoie au titre du dessin : « Mahomet : une étoile est née !». Le dessin est obscène et attaque avec virulence le personnage central de l’islam.

Le commentaire laisse totalement de côté ces caractères saillants, pour traiter des choix graphiques et l’intention de la dessinatrice. Coco, nous dit-on, s’est inspirée d’un film non diffusé en France, d’où l’étoile qui rappelle Hollywood, et le titre du dessin. Sur le fond, la dessinatrice « vient réaffirmer son droit d’exercer sa liberté de conscience ». Elle s’inscrit dans une tradition de la caricature caractérisée par « la sexualisation outrancière et la grivoiserie, ces jubilations de l’excès qui malmènent, à dessein, les puritanismes en tout genre». La « transgression » portée par le dessin, souligne le commentaire, est protégée par la loi : « Les limites à la liberté d’expression ne se déterminent pas en fonction de ce qui plaît ou déplaît à une personne ou à un groupe. La loi protège des citoyens, pas des mythes : on peut rire des religions, de leurs dogmes et de leurs porte-parole, mais on ne peut pas appeler à la haine contre les croyants. »

Est-ce suffisant pour que le dessin soit mis en avant dans le site DCL, accompagné d’une fiche qui vante son potentiel pédagogique dans un travail sur la liberté d’expression et la liberté de conscience ? C’est discutable. D’autant que la fiche n’évite pas les biais de raisonnement. Ainsi est-il dit qu’en représentant « Mahomet », le dessin transgresse un interdit de figuration qui ne concerne que « certains musulmans », sous-entendu les plus rigoristes, car il y a eu des figurations du prophète dans le chiisme jusqu’au XIX°s. Certes, mais ces représentations sont codifiées, tout comme les figures saintes des vitraux des cathédrales. Elles ne traitent en aucun cas Mohammed comme un homme ordinaire, encore moins comme un être lubrique singeant la posture de la prière. Il n’est pas un musulman qui ne soit pas profondément troublé par le dessin. Et même, probablement, les croyants de quelque religion qu’ils soient, sinon au-delà. Ce dessin pratique l’« offense charitable », dit plaisamment François Héran. Il choque, et pas seulement les « islamistes » désignés comme les cibles nominales de l’attaque, mais c’est pour le bien de ceux qu’il choque.

Intentionnellement ou non, la fiche joue aussi du sous-entendu, et toujours dans le même sens. Continuons la lecture : « Avec ce dessin, elle [Coco] rappelle que les religions n’ont pas à jouir d’un statut à part, d’un traitement de faveur ou d’une exception qui les placeraient hors du champ de la critique, de l’humour ou de la polémique ». Jusqu’ici tout va bien. La fiche enchaîne comme pour expliciter : « Respecter un croyant, c’est lui laisser la liberté de croire et de pratiquer sa religion. Respecter un non-croyant, un athée ou un agnostique, c’est lui laisser la liberté de ne pas croire, de critiquer et de rire des religions, de railler et de dénoncer ceux qui tuent au nom de celles-ci. » On relit. C’est bien cela : dénoncer ceux qui tuent au nom des religions est une « liberté », et c’est l’apanage du non-croyant. A contrario, comprend-on, le croyant, lui, n’a pas la liberté de dénoncer ceux qui tuent au nom de la religion. De musulman à terroriste…

La fiche flirte ainsi avec l’amalgame. Elle ne parait pas très adaptée à l’enseignement de la liberté d’expression au collège, c’est le moins qu’on puisse dire. Le dessin est grossier à dessein, violemment anti-musulman. Le texte est biaisé, également anti-musulman.

Est-ce à dire que la fiche « Religion & caricature de Mahomet » viole la neutralité religieuse à laquelle l’école est tenue au titre même de la laïcité ? Pas forcément. Mais à une condition absolument nécessaire : que son exploitation en classe respecte pleinement la dignité des individus qui se sentent attaqués par la caricature et par le commentaire. Que leur soit donnée en classe la liberté de parler de l’offense qui leur est faite, avec toute l’aide qui peut être nécessaire. Le sacrilège n’a pas d’existence dans le droit français. Mais il existe subjectivement pour certains membres de la société, et c’est bien ceux que vise le dessin. La laïcité de l’Etat non seulement protège le sentiment des individus ainsi attaqués, mais elle leur accorde le droit de le dire publiquement (« droit » a ici le sens de latitude). Y compris à l’école. En France, et à l’école, on peut aimer les caricatures de «Mahomet », c’est ce que fait l’association DCL. On peut ne pas les aimer, mais les défendre, comme dit le gouvernement aujourd’hui. On peut aussi ne pas les aimer et ne pas les défendre, les déplorer ou encore les critiquer, – tout cela dans le respect de l’ordre scolaire.

Mieux : la neutralité de l’école impose d’équilibrer les points de vue. Il est déontologiquement interdit de mener une activité pédagogique qui se place exclusivement du point de vue de l’athéisme combatif, sans faire une place aux autres points de vue et notamment au point de vue des personnes qui se savent attaquées. C’est ce qu’a essayé de faire Samuel Paty en offrant aux élèves qui le voulaient de détourner leur regard ou de sortir. C’est d’ailleurs prévu dans le standard pédagogique de DCL.L’association revendique dans sa page d’accueil, une approche en quatre temps, ainsi décrite :

  1. « Phase d’observation attentive et de description détaillée : que voit-on sur ce dessin ?
  2. Phase de recontextualisation : à quoi le dessinateur fait-il référence ? De quelles actualités traite-t-il ?
  3. Phase d’interprétation : quelles sont les intentions du dessinateur ? Que veut-il nous dire ?
  4. Phase de positionnement personnel et d’argumentation qui permet d’enclencher les débats : êtes-vous d’accord avec ce dessin ? Pourquoi ? »

La fiche « Religion & caricature de Mahomet », on l’a vu, couvre les trois premiers temps. Le quatrième n’est pas mentionné. Or ce quatrième temps est décisif dans la perspective d’une formation de tous les élèves à la liberté d’expression. Plus largement même : ce temps d’échange et de discussion entre les élèves, régulé par un professeur neutre et bienveillant, est décisif pour la formation morale et civique des jeunes, si l’on en croit le programme d’Enseignement moral et civique (EMC), implanté à tous les niveaux scolaires depuis la rentrée 2015. Sa première finalité énoncée est « Respecter autrui », avec ces attendus : « Respecter autrui, c’est respecter sa liberté, le considérer comme égal à soi en dignité, développer avec lui des relations de fraternité. C’est aussi respecter ses convictions philosophiques et religieuses, ce que permet la laïcité ».

L’enjeu étant la formation, à l’école et grâce à l’école, d’une société inclusive où chacun ait sa place, il est vital que les enseignants puissent concrétiser cette finalité. Hélas, les documents d’accompagnement de ces programmes novateurs ne sont pas publiés.

Françoise Lorcerie

CNRS-Aix-Marseille Université

A propos de la réunion des référents valeurs de la République, la démonstration de Françoise Lorcerie.

 

Christian Salenson, Liberté d’expression et révélation chrétienne

Aux Amis de la Communion Tibhirine 

Et du Département sur les religions à l’Ecole

Liberté d’expression et révélation chrétienne

Ces quelques lignes sont une réflexion personnelle sur la liberté d’expression dans le contexte actuel avec une question : en quoi la révélation chrétienne vient éclairer la liberté d’expression et son usage ?    

A-t-on le droit de représenter le Prophète et de le caricaturer ? La réponse est oui. Il n’y a pas de limite à la liberté d’expression, pas plus d’ailleurs qu’à la liberté de conscience ou à la liberté religieuse, à cause même de la nature de la liberté. La liberté est en soi sans limite. La révélation chrétienne fonde la liberté en Dieu lui-même. Dieu nous veut libres comme lui, autant dire une liberté infinie. Et si le Christ nous a libérés c’est pour que nous soyons vraiment libres Gal 5, 1. La liberté n’est pas un moyen, elle est une fin. 

Mais quel est son fondement ? On peut s’inspirer du débat qui eut lieu au concile Vatican II à propos de la liberté religieuse. D’aucuns disaient que la liberté religieuse est un droit civique. Mais cette opinion parut insuffisante pour fonder la liberté religieuse. Elle ne se fonde pas sur le droit, elle est une exigence irréductible de la dignité de la personne humaine. Avant d’être un droit, elle est une caractéristique de la personne humaine Elle est donc absolue, à tel point que chacun doit suivre les dictées de sa conscience fusse au risque d’être dans l’erreur. Il semble que nous pouvons dire la même chose pour la liberté d’expression. Elle n’est pas seulement un droit civique, mais elle est fondée sur la dignité de la personne humaine à qui on ne peut enlever a priori la possibilité de s’exprimer librement. De même qu’à cause de son fondement dans la dignité de la personne, la liberté religieuse ne peut être limitée, de même la liberté d’expression ne peut être limitée a priori. De même que la liberté religieuse ne s’évalue pas à partir de contenus de croyances, de même la liberté d’expression ne dépend pas de ce qui est exprimé. 

            La liberté ne va jamais sans soulever des débats, souvent avec le projet, avoué ou non, de la restreindre. Jésus a été un homme libre. Lui-même s’est vu reprocher sa trop grande liberté de parole et d’action, sa liberté affichée par rapport à Dieu, par rapport au Sabbat ou par rapport à la nourriture. Il a été accusé de blasphème et ce fut un élément du procès qui le conduisit à la mort. Les « justes » qui l’accusèrent de blasphème furent ceux qui le conduisirent à la mort. Cherchez l’erreur ! Qui peut s’arroger le droit de décider ce qu’est un blasphème ? 

Peut-on utiliser la caricature ? On peut donc caricaturer une religion, ou ses représentants sans limites a priori. La caricature elle-même est une forme de langage qui a son intérêt propre. En caricaturant on peut faire passer des messages. Le rire est un formidable moyen pour dénoncer des maux.  Rirum castigat mores (le rire corrige les mœurs) disaient les anciens. En soi ce langage, pour dérangeant qu’il soit quand on est visé par la critique, n’a rien de répréhensible, restant sauf sa qualité graphique et la qualité de son message. Ce qui n’est pas toujours le cas. Il y a de bonnes caricatures et de nettement moins bonnes. On peut estimer que celle représentant le prophète éploré de devoir supporter des terroristes qui se prétendent musulmans n’est pas dénuée de sens et bien des musulmans peuvent adhérer au message même s’ils ne souscrivent pas à la forme. 

La question alors se pose de savoir si on peut représenter le Prophète ? Cette question se pose pour ceux qui sont musulmans. Elle ne se pose pas pour les autres qui ne sont pas tenus par un lien particulier avec le Prophète. Par ailleurs les musulmans qui connaissent l’histoire de leur religion savent que la tradition musulmane, en d’autres temps et en d’autres lieux ne s’est pas privée de le représenter. Ils savent aussi que le Coran lui-même, loin de sacraliser le prophète, restreint sa place et son rôle et appelle les croyants de l’islam à éviter cette dérive eu égard à l’unique absolu du Dieu.   

Donc tant du point de vue de la liberté, du langage de la caricature que de la révélation coranique, rien ne s’oppose à caricaturer le Prophète. Rappelons encore une fois que la liberté est toujours absolue dans son principe dès lors qu’elle est fondamentale. 

Faut-il pour autant l’imposer à la vue de tout le monde ? Celui qui achète Charlie Hebdo assume le fait de voir des caricatures. Mais personne n’a le droit d’imposer à qui que ce soit de les regarder en les projetant publiquement comme ce fut le cas à Montpellier, en pleine rue. La liberté de voir ou de ne pas voir doit être totale au même titre que celle de caricaturer. Et donc c’est une atteinte grave à la liberté que d’imposer à quelqu’un de regarder une caricature qu’il n’a pas envie de voir. 

Mais il y a un autre critère qui peut nous guider. Je l’emprunte à Saint Paul dans la querelle dite des idolothytes. Rappelons le contexte. Les juifs devenus chrétiens étaient absolument choqués, à un point qu’on ne peut imaginer, que d’autres chrétiens consomment des viandes qui comme toutes les viandes dans l’Empire, à l’exception de celle que consommaient les juifs, avaient été tuées en l’honneur des dieux avant d’être mises sur les étals du marché. Cela créait une crise dans la communauté de Corinthe. On demande l’avis de Paul et que dit-il ? 

Son argumentation est claire. Elle peut se résumer en quelques mots. Elle s’adresse aux chrétiens venus du paganisme. Vous êtes libres de manger de tout ce que vous voulez et donc aussi des viandes qui proviennent de sacrifices offerts à des idoles. On aurait pu imaginer qu’il mette des réserves à cause de risques de compromission avec les rites païens. Nullement ! Ne vous posez pas de question à propos d’idoles qui de toutes façons pour vous n’existent pas ! Vous êtes des forts. Vous avez la connaissance et cette connaissance est double : Les idoles n’existent pas et Jésus nous a libérés. Donc vous avez le droit. Mais « que votre droit de devienne pas une pierre d’achoppement pour les faibles ». 1 Cor 8, 9. Tu risques de heurter la conscience de celui qui est d’une autre culture que toi et qui va te voir attablé dans une des salles du temps à festoyer avec tes amis. Et donc par motif d’amour du prochain tu dois éviter de le choquer. Tu peux manger ce que tu veux mais tu dois veiller à ne pas blesser ton frère, et à ne pas le fragiliser, etc. 

Il me semble qu’en raisonnant ainsi Paul garantit la totalité de la liberté. Nous pouvons manger, boire, regarder ou dessiner tout ce que nous voulons. Aucune restriction à la liberté qui par nature est infinie car elle est un attribut de Dieu. Dans la pratique nous devons juste veiller à tenir compte de notre propre faiblesse et surtout à ce que l’autre, l’autre croyant, le frère ne soit pas fragilisé dans sa foi. Pour la question de la liberté d’expression, il en va de même. Elle est totale et personne ne peut a priori la restreindre. Nous pouvons caricaturer qui nous voulons, y compris les religions, y compris la notre. Nous devons juste veiller dans la pratique à ce que notre attitude et l’orgueil que nous aurions à l’afficher ne vienne pas fragiliser des frères. Cela s’appelle le discernement. « Tout est possible mais tout n’est pas profitable » 1 Cor 6, 12.

                                                                                   Christian Salenson

Colette Hamza, Dieu : l’Unique est-il le même ?, Article paru dans la revue Dialogue des Xavières, n°83 et dans la lettre du SNRM (Service national pour les relations avec les musulmans), n°1

Dieu : l’Unique est-il le même ?

Lorsque l’on parle  de l’islam avec des chrétiens, la même question revient toujours : « avons-nous le même Dieu ? ». Certains affirment de manière catégorique : « non ce n’est pas le même ». Récemment, lors d’une session, quelqu’un affirmait « Dieu n’est pas unique » ! Il y aurait donc un Dieu des chrétiens et un Dieu des musulmans,  comme titrent certains livres. Il y aurait deux dieux !

 

L’affirmation juive, chrétienne et musulmane est pourtant claire : « Ecoute Israël, notre Dieu est l’Unique » répète le juif ; « Je crois en un seul Dieu » confesse le chrétien ; « Il n’y a de Dieu que Dieu »  atteste le musulman. Juifs, chrétiens et musulmans confessent ensemble le Dieu Unique.

 

C’est ce que redit le Concile, dans la Constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen Gentium, au N°16, «  Mais le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. ».

Le texte du Concile utilise l’expression «adorent avec nous », il s’agit donc bien de croyants tournés ensemble vers le Dieu créateur, vers l’Unique.

La déclaration conciliaire sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, Nostra aetate,  redit la même chose. Par la suite les déclarations des différents papes sur les relations avec les musulmans réaffirmeront cette reconnaissance d’une foi commune au Dieu unique.

 

On peut relire cette belle parole du pape Jean Paul II  s’adressant aux populations de Kaduna  au Nigéria en 1982 :

«  Nous tous, chrétiens et musulmans nous vivons sous le soleil du même Dieu miséricordieux. Nous croyons les uns et les autres en un seul Dieu, Créateur de l’homme. Nous adorons Dieu et professons une totale soumission à Lui. Donc, nous pouvons nous appeler au vrai sens des mots : frères et sœurs dans la foi au Dieu unique. ».

Juifs, chrétiens et musulmans, nous voilà donc « Frères et sœurs dans la foi au Dieu unique ».

Mais l’Unique est-il le même ?

La tentation commune est toujours de chercher le même dans l’autre alors qu’en lui se trouve de l’irréductible. Que dire alors  du Tout Autre qu’est Dieu.

 

MAIS L’UNIQUE EST-IL LE MEME ?

 

La tentation commune est toujours de chercher le même dans l’autre alors qu’en lui se trouve de l’irréductible. Que dire alors du Tout Autre qu’est Dieu ?

L’unique est-il le même ? La question est-elle bien posée ?  Car le terme même est ambigu au point qu’il veuille dire parfois un et parfois deux. Si nous disons que nous avons la même chemise…il est utile qu’il y en ait deux…mais s’il s’agit du même médecin, il n’y a en a bien sûr qu’un !

Comme le disait en son temps, le pape Grégoire VII : «   Nous croyons et nous confessons un seul Dieu, même si nous le faisons de manières diverses, chaque jour le louant et le vénérant comme créateur des siècles et souverain de ce monde ».

Si Dieu est l’Unique, les croyants ne l’envisagent pas d’une unique manière. Mais,  comme le rappelait Jean Marc Aveline, évêque auxiliaire de Marseille, l’étonnant n’est pas qu’il y ait plusieurs chemins allant des hommes à Dieu mais plutôt la multiplicité des chemins que  l’Unique emprunte pour aller vers chacun.

 

La différence alors fait sens. On lit dans le Coran, « Si Dieu l’avait voulu il aurait fait de vous une seule communauté mais il a voulu vous éprouver dans le don qu’il vous fait » Sourate 5,48.

Dieu est l’Unique et nous sommes divers dans notre manière de le nommer, de l’adorer, de le prier.

Multiplicité des chemins qu’emprunte Dieu et qui mènent à lui.  Ils nous redisent que Dieu n’aime pas l’uniforme mais se plaît à la liberté de tous ses enfants qui le cherchent à tâtons. Nul n’atteint la totalité de la vérité de l’Unique et les images qu’on en donne sont parfois brouillées voire déformées. Chercher le même est au risque de réduire son image, son visage et de vouloir mettre la main sur Lui. Il nous faut  consentir à cet irréductible en Dieu lui-même et  croire que la rencontre de l’autre peut nous révéler un visage, un nom, une manière de Dieu que nous ne savions pas.

 

Dire que juifs, chrétiens et musulmans confessent le Dieu Un et Unique ne fait pas fi des différences. Mais il nous faut chercher ensemble, comme l’évoquait Christian de Chergé,  en quoi ces différences ont sens de communion ?

 

Des différences qui ont un sens, une signification, comme autant de signes à déchiffrer que nous donne l’Unique.

Des différences qui ont un sens, une direction, qui sont invitation à nous mettre en route, pour éviter de nous enfermer dans notre différence et de manquer la rencontre de l’autre et du Tout Autre.

 

Ces différences,  accueillons-les comme une miséricorde qui renvoie au mystère de  l’Unique.

Colette Hamza, xavière

Article paru dans la revue Dialogue des Xavières, n°83, 2016 et dans la lettre du SNRM (Service national pour les relations avec les musulmans), n°1, 2016