Pierre Montfraix, Droit « de » la fraternité ou Droit « à » la fraternité ?

Droit « de » la fraternité ou Droit « à » la fraternité ?

 

« Que serait cet univers s’il n’abritait quelque part ceux que l’on aime ? » Stephen Hawkins

 

Où en est la Fraternité aujourd’hui ? Cette question taraude les chrétiens dans la mesure où elle est au cœur de leur identité spirituelle. Être « frères en Christ », c’est se reconnaitre une même origine. Or l’actualité de cette année nous a donné diverses occasions de nous interroger sur ce qui nous relie les uns aux autres et sur la réalité de cette valeur. Premier exemple, le sort des refugiés méditerranéens. Selon le HCR, entre 2014 et 2017 près de 1 700 000 personnes ont traversé la méditerranée, principalement en 2015 (du fait de la guerre de Syrie) et 16 000  y ont perdu la vie. Les malaises politiques et certains discours haineux en Europe ont mis à mal cet idéal fondateur de nos sociétés occidentales. Second exemple, les SDF. Selon  l’enquête  de l’INSEE de 2012, ils seraient 143 000 en France, soit une augmentation de + 50% en 10 ans. De plus, l’enquête du Samu social de Paris les 15 et 16 février 2018 a recensé 2952 personnes (a minima) qui vivent dans les rues de la capitale, très loin des sous-estimations des autorités politiques. A-t-on réellement cherché à réduire ces grandes fragilités ?

Ces deux seuls cas suffisent à montrer que la question de la fraternité reste, plus que jamais d’actualité dans nos sociétés d’abondance et de paix. Que faisons-nous de la fraternité dans nos vies de tous les jours ; surtout dans un pays qui a fait de cette valeur l’une des devises de la République ?

Mais de quoi parle-t-on exactement?

Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicale du CNRS définit la fraternité de la manière suivante :

« Lien de parenté entre les enfants issus de mêmes parents,  du latin « Fraternitas » relations entre frères »

Le Larousse propose 2 définitions :

« Lien de solidarité qui devraitunir tous les membres de la famille humaine »

« Lien qui existeentre les personnes appartenant à la même organisation ou qui participent au même idéal »

On remarque que ces définitions révèlent deux approches de la fraternité. Une, naturaliste, met l’accent sur les liens familiaux, l’autre étend la fraternité à des relations plus électives. Curieusement, pour Larousse, la fraternité des liens familiaux semble être un idéal encore à atteindre.

On peut aussi observer ce concept de fraternité par diverses approches :

En tant que concept théologique la fraternité est « consubstantielle » du christianisme. « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de mes frères le plus petit, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,31-46). A cet égard, le partage de la chair et du sang dans l’eucharistie transforme les chrétiens en « frères en Jésus Christ ».

Comme concept politique, la fraternité réduit la diversité des individus à l’égalité des citoyens, titulaires des mêmes droits et des mêmes devoirs.

La dimension sociale du concept, construite par Émile Durkheim dès 1883, fait de la famille et des liens fraternels les socles de toute société. La famille est le noyau central de l’ordonnancement social. La fraternité différencie ici l’égalité du statut entre les enfants  du rapport parents/enfants fondé lui sur l’autorité.

Finalement, le principe central incarné par la fraternité est bien celui de l’égalité. Si l’on cherche une équivalence tangible de l’idéal égalitaire c’est dans la fraternité qu’on le trouve.

Or, curieusement, la fraternité n’est pas un concept juridique. La notion relève, en effet, davantage d’une morale publique que d’un acte positif soumis  à une règle de droit.

 

« Le droit se révèle incapable (…) d’exprimer et de traduire l’intégralité (de la fraternité) ; s’il peut très certainement lui donner corps en consacrant telle ou telle de ses implications, il ne peut en revanche instituer ce qui par définition ne s’institue pas : à savoir le sentiment même recelé par le concept. »

Michel Borgetto, « La notion de fraternité en droit public français », LGDJ, 1993, p. 3

 

La question se pose alors de savoir comment le droit prend en compte la fraternité ? Dans une société valorisant davantage chaque jour l’individualisation des rapports sociaux et glorifiant l’intérêt personnel, l’ambition d’une fraternité universelle peut-elle trouver pourtant une traduction juridique ? Ne serait-elle pas un horizon juridique encore à construire ?

 

Première partie : La fraternité est-elle un principe universellement reconnu ?

 

A-   Dans la déclaration universelle des droits de l’homme (1948),… oui

 

La déclaration universelle des droits de l’homme doit être analysée dans le contexte historique de sa rédaction. 3 ans après la fin de la pire guerre de l’histoire, il fallait construire une digue juridique interdisant à jamais la répétition d’une telle horreur.

« Ces dernières années, des hommes ont surgi, qui incarnaient des pires instincts de la nature humaine, et ont foulé aux pieds la dignité de l’homme. C’est pour cette raison que l’on désire actuellement s’assurer que de telles atrocités ne se reproduiront pas. »[1]

 

Or pour reconstruire cette humanité oubliée, l’ONU choisi de se référer à l’institution de base de la société : La famille. Cette ambition est d’ailleurs inscrite dès le préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Préambule

Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaineet de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

 

Dans cette ouverture, l’humanité entière se fond dans une grande famille dont tous les membres sont des frères, liés par des liens d’affection et de solidarité réciproques. Toutefois, afin de préciser cette ambition, le texte de la déclaration  affirme :

 

Article premier
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

 

Et encore cette formulation définitive est-elle moins explicite que la première version, finalement non retenue.

 

Article 1 : « Tous les hommes sont frères. Comme êtres doués de raison et membres d’une seule famille, ils sont libres et sont égaux en dignité et en droits ».

 

Donc, en construisant la communauté internationale en 1945, les  Etats associés ont considéré que l’idéal de fraternité devait être un fondement de leurs relations.

 

B-   Mais aussi dans bien des textes constitutionnels

 

Si plusieurs textes constitutionnels consacrent la fraternité (notamment ceux issus de la tradition française[2]), en règle générale, elle reste sous-entendue à partir de notions connexes : État social, solidarité, dignité, tolérance, etc.

Toutefois, tous les États ne lui donnent pas la même signification symbolique. Ainsi, par exemple, en France elle symbolise une valeur révolutionnaire mais en revanche en Haïti ou dans les anciennes colonies françaises elle représente surtout la fin de l’esclavage et la lutte pour l’indépendance. Autre exemple, au Cambodge elle est associée au processus de réconciliation.

Surtout, le fondement juridique du principe est souvent très différent. Dans certains pays, la fraternité sera associée à un modèle religieux, alors que dans d’autres elle correspondra au développement de l’État providence.

Dans certains pays fédéraux (Canada, Belgique, Suisse par exemple), l’idéal de fraternité étaye des dispositifs d’intégration des différentes communautés. En défendant un régime de discrimination positive par exemple, ces pays mettent en œuvre une fraternité juridique implicite (par exemple le régime dérogatoire du Nunavut au Canada).

On le voit, si la plupart des Etats intègrent la fraternité dans leur dispositif constitutionnel, elle reste souvent un principe abstrait, dont la traduction formelle est, le plus souvent, détournée.

Comment se présente-t-elle  en France ?

Deuxième partie : La fraternité est-elle  un principe  constitutionnel de la République Française ?

 

  • La dégradation progressive de l’idéal révolutionnaire de la fraternité

La première occurrence de la « fraternité » dans un texte constitutionnel est celle du Titre premier de la Constitution de septembre  1791 qui propose :

« Il sera établi des fêtes nationales pour conserver le souvenir de la Révolution française, entretenir la fraternitéentre les citoyens, et les attacher à la Constitution, à la Patrie et aux lois. »

Dès 1791, la fraternité entre les citoyens ne se présume pas. Elle existe à l’évidence et les fêtes nationales sont là pour la revitaliser annuellement. En l’inscrivant dans le premier texte constitutionnel on a alors voulu donner une traduction juridique des liens sociaux que la révolution souhaitait faire naître entre les citoyens. La fraternité entrait ainsi, mais de manière marginale, dans le droit français par une injonction à la fêter.

Il faut attendre le préambule de la Constitution du 4 novembre 1848 pour que la fraternité devienne un principe républicain.

Préambule :

  1. – [La République Française] a pour principe la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Elle a pour base la Famille, le Travail, la Propriété, l’Ordre public.

(…)

VII. – Les citoyens (…) doivent concourir au bien-être commun en s’entraidant fraternellement les uns les autres (…).

VIII. – La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa religion, sa propriété, son travail, et mettre à la portée de chacun l’instruction indispensable à tous les hommes ; elle doit, par une assistance fraternelle, assurer l’existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d’état de travailler.

 

Ici, la force de la fraternité a changé. Il ne s’agit plus d’un idéal révolutionnaire transformant une masse d’individus en une famille politique. Elle devient un principe d’action politique à double effet. Elle contraint d’une part les citoyens à s’entraider « fraternellement » et elle oblige, d’autre part, la République à mettre en place les conditions d’une assistance « fraternelle » en faveur des plus pauvres. La devise Républicaine « Liberté, Égalité Fraternité » s’impose dans les entêtes administratifs et sur les frontons des bâtiments publics. Toutefois, pendant la période impériale elle est bien entendue retirée et ne retrouvera sa place de devise officielle qu’à partir de 1880.

 

Dans la constitution d’octobre 1946, en revanche, le statut constitutionnel de la devise est formellement affirmé.

 

Art. 2 : La devise de la République est :  » Liberté, Égalité, Fraternité. « 

 

Au lendemain d’une guerre cruelle pendant laquelle les liens républicains se sont brisés, il devenait essentiel de remobiliser la fraternité entre les citoyens. Mais, le caractère contraignant de la version de 1848 disparaît au profit d’une valeur, positive certes, mais dont l’expression juridique reste vague. Ceci est d’autant plus étonnant que, nous le verrons plus loin, c’est précisément à partir de 1946 que des politiques de solidarité sociale vont véritablement se mettre en place.

 

Ainsi, en 150 ans, l’idéal de fraternité structurant les rapports entre les citoyens et contraignant l’action publique s’est transformé en une valeur principielle dont les formes juridiques ne sont pas très évidentes à repérer, au contraire des valeurs de l’égalité et de la liberté. Parce que trop floue, et surtout parce que trop puissante, la fraternité ne trouve pas réellement de traduction juridique expresse, elle reste de l’ordre d’une intention ou d’une valeur fondamentale. C’est d’ailleurs ce que vont confirmer les dispositions de la constitution de 1958.

 

B-   Une fraternité marginalisée dans la constitution de la 5èmeRépublique

De prime abord, le statut constitutionnel de la devise  de 1946 est bien réaffirmé:

Art. 2 : La devise de la République française est « Liberté, Égalité, Fraternité »

Mais, dans le texte d’octobre 1958, la fraternité caractérise avant tout les relations entre la métropole et la communauté française avant la période de la décolonisation (Alinéa 2 du préambule de 1958), puis, après la décolonisation, avec les territoires d’outre mer (réforme constitutionnelle du 28 mars 2003).

Art. 72-3 :« La République reconnaît, au sein du peuple français, les populations d’Outre-mer, dans un idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité».

Il s’agit donc de la seule mention expresse de la fraternité dans le texte constitutionnel. Mais identifiée à un idéal, le droit positif français actuel ne se réfère jamais à cette valeur. Aucun texte de loi, aucun règlement ne définit ou n’utilise la notion de fraternité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il n’existe à ce jour aucune  décision du Conseil Constitutionnel fondée expressément sur cette notion[3]. En  revanche, celle connexe de solidarité a fait l’objet de nombreuses interprétations.

  • La fraternité implicite des préambules de 1946 et de 1958

 

En 1946, conscient de la nécessité de construire un outil juridique empêchant le délitement  social vécu pendant la seconde guerre mondiale, les constitutionnalistes ont inscrit dans le préambule un ensemble de normes originales. Notamment, en complément de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, le texte impose à la fois des « principes fondamentaux reconnus par les lois de République » et « des principes particulièrement nécessaires à notre temps », parmi lesquels :

 

  1. La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement.
  2. 11. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protectionde la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humainqui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenirde la collectivité des moyens convenables d’existence.
  3. La Nation proclame la solidaritéet l’égalité de tous les Françaisdevant les charges qui résultent des calamités nationales.
  4. La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture.

 

Cette suite d’obligations républicaines constitue ce qu’on  appelle les « droits créances ». Or, pour la plupart des juristes il s’agit bien ici de la traduction formelle de la notion de fraternité. Si la Fraternité doit être vue comme un principe d’action politique, la solidarité en est l’incarnation juridique[4]

En effet, si on reprend les définitions données par le professeur Charles Gonthier de l’Université MacGill du Canada, l’idéal de  fraternité  recouvre 4 objectifs[5] :

  • L’inclusion consistant à ne laisser aucune personne faible sans attention
  • L’engagement et la responsabilité, qui sont des valeurs opposées à l’individualisme
  • La Justice et l’Équité,
  • La confiance et la coopération

En s’inspirant de cette classification, le Conseil Constitutionnel français a construit, depuis les années 80, toute une jurisprudence de la solidarité en sollicitant deux champs d’action principaux.

  • La fraternité concerne d’abord le champ des régimes sociaux. Par exemple la décision du 16 janvier 1986 contraint le législateur à organiser la solidarité entre les actifs et les personnes sans emploi ou à la retraite[6].
  • La fraternité concerne ensuite le champ de la dignité humaine, du droit d’asile, du droit à une vie familiale normale, du droit à la santé. Par exemple, il juge en 1995 que le droit pour toute personne de disposer d’un logement décent est un objectif constitutionnel[7].

Au bout de cette lecture sommaire de la constitution française on remarque que la fraternité en droit positif reste principalement un idéal, une valeur fondamentale, mais  sa traduction formelle en textes précis ne s’est jamais réellement concrétisée.

Comment expliquer un tel vide?

Peut-être faut-il voir là une réticence, dans un système politique laïque, à transformer en règles de droit positif une valeur trop proche d’un idéal religieux.

 

Troisième Partie : Existe-t-il cependant un droit « de » la fraternité ?

 

En effet, il existe bien des règles de droit positif que l’on peut associer à  la fraternité, mais uniquement de manière indirecte. Il est possible alors de distinguer deux types de fraternité juridique : une fraternité « chaude » que l’on appellera « de chair » et une fraternité « froide » que l’on qualifiera « d’esprit ».

A-    La fraternité « de chair »

Cette forme « chaude » de fraternité n’est pas définie en tant que telle par le droit français. En fait, il est possible de la repérer plutôt dans le droit de la filiation. Deux évolutions majeures la caractérisent.

  1. Des fratries « naturelles » aux fratries « sociales »

 

Dans le modèle « classique » de la famille tel qu’il fut construit par le code civil de 1804, la filiation se fondait sur trois composantes :

  • Une dimension biologique : les enfants sont engendrés par leur père et leur mère
  • Une dimension juridique : les parents sont mariés, l’autorité du père et les règles de filiation en sont déduites. Ainsi, dans le titre VII du Code Civil de 1804, intitulé « De la paternité et de la filiation », l’article 312 disposait : « L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari ». La mère apparaît alors comme secondaire dans la transmission de la filiation.
  • Une dimension sociale : L’éducation est assurée par le père principalement et par la mère en second lieu.

Dans ce modèle que l’on a longtemps considéré comme « naturel », la fratrie est constituée par les descendants des parents.  De là découlait un ensemble de droits, mais surtout d’obligations, délimitant ce que l’on pourrait appeler un droit de la fraternité.

Toutefois, on connaissait au moins une situation exceptionnelle par rapport à ce modèle ;  l’adoption plénière, mais celle-ci était réservée aux majeurs et l’adoptant devait avoir au moins 50 ans et aucun enfant. Il faut attendre la loi  du 19 juin 1923 pour que la procédure d’adoption s’ouvre enfin aux mineurs.

Dans cette structure familiale, la référence biologique de la filiation est remplacée par une conception sociale.  La loi construit, par cet artifice, une fraternité juridique fictive en recopiant le modèle biologique dominant.

 

En dehors de ces cas, les filiations hors mariage (les enfants naturels) ne pouvaient se prévaloir d’aucun droit spécifique. S’il existait des fratries composées d’enfants « légitimes »  et « naturels » (les bâtards), elles n’étaient jamais reconnues en droit.

La loi du 3 janvier 1972, inscrit dans le droit français la confusion des deux états (naturel et légitime) à propos du régime successoral. Mais il faut ensuite la loi du 4 mars 2002 pour que les mentions enfant « naturel » et enfant « légitime » disparaissent du régime de filiation.

Cette évolution de la législation française résulte de la condamnation de la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme le 1erfévrier 2000 dans l’affaire Mazureck[8].

 

Loi du 4 mars 2002 : Tous les enfants dont la filiation naturelle est régulièrement établie ont les mêmes droits et les mêmes devoirs dans leurs rapports avec leur père et mère. Ils entrent dans la famille de chacun d’eux (Art. 310 du Code Civil)

 

Enfin, la loi du 4 juillet 2005, supprime toute référence à « naturelle » ou « légitime » du Code civil. Le droit a donc ainsi progressivement reconnu et institutionnalisé une fraternité juridique ne se contentant pas d’un lien biologique entre les parents et les enfants.

 

Or cette évolution en annonce d’autres. Quid des enfants élevés ensemble au sein d’une famille recomposée ? Quid des enfants issus d’une Procréation Médicalement Assistée avec tiers donneur ? Quid des enfants nés d’une Gestation Pour Autrui  alors qu’existent déjà des enfants chez la mère biologique ou/et chez la mère porteuse? Quid des enfants nés d’un couple homoparental? On le voit bien, la notion de fraternité est en train de changer, poussée par des mutations sociales et techniques qui rendent obsolètes nos anciennes représentations.

 

Le Conseil Constitutionnel a récemment eut à connaitre de ce genre de questions.  Il a en effet jugé que :

 

«aucune exigence constitutionnelle n’impose …que les liens de parenté établis par la filiation adoptive imitent ceux de la filiation biologique » et « qu’il n’existe aucun principe fondamental reconnu par les Lois de la République en matière de caractère bilinéaire de la filiation fondé sur l’altérité sexuelle »[9].

 

Un tel bouleversement juridique montre combien la conception biologico-naturelle de la fraternité « de chair » s’enrichit aujourd’hui d’une conception plus « sociale » de cette relation. D’autant que la force de ce lien est de mieux en mieux garantie par le droit.

 

  1. Le principe de l’indivisibilité de la fratrie

L’affirmation de ce principe est assez récente (1996) et s’étend d’ailleurs aux « demi- frères » et « demi-sœurs », mais de quoi s’agit-il ? Le texte interdit la séparation des fratries  dans le cadre des procédures de divorce ou de placement.

 

Article 371-5 : L’enfant ne doit pas être séparé de ses frères et soeurs, sauf si cela n’est pas possible ou si son intérêt commande une autre solution. S’il y a lieu, le juge statue sur les relations personnelles entre les frères et soeurs.

Article 375-7 :Le lieu d’accueil de l’enfant doit être recherché dans l’intérêt de celui-ci et afin de faciliter l’exercice du droit de visite et d’hébergement par le ou les parents et le maintien de ses liens avec ses frères et sœurs en application de l’article 371-5

 

Dans sa décision du 24 mars 1988, Olsson contre Suède, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a d’ailleurs annulé la décision des autorités publiques de séparer une fratrie pour les placer dans diverses familles d’accueil en raison de l’inaptitude des parents à s’occuper d’eux correctement[10].

 

On le voit donc, même si elle n’est pas expressément formulée dans les dispositions du Code Civil, la fraternité de chair se traduit tout de même par quelques règles  en droit français.

B-    Les fraternités « d’esprit »

 

Pour illustrer ce qu’on appelle une « fraternité d’esprit », on reprendra ici  une partie de la définition élargie de la fraternité donnée par le Larousse :

« Lien qui existeentre les personnes appartenant à la même organisationou qui participent au même idéal »

Or, une telle définition nous renvoie vers deux formes juridiques l’illustrant parfaitement.

 

  1. L’association comme forme affinitaire de la fraternité

La grande loi de 1901 définissant le régime des associations représente la première forme de cette fraternité « d’esprit ».  En effet, le principe fondateur de toute association  s’appuie sur la construction de liens entre individus partageant un même idéal ou un même projet : le fameux « objet social ». On retrouve ainsi l’élément conditionnel de la définition du Larousse. Mais, de plus, le caractère « désintéressé » des associations renforce la nature particulière du lien existant entre les associatifs. Ici, à la différence du régime des « sociétés », il ne s’agit pas de chercher un profit, mais uniquement à faire vivre un projet. En cela, l’association construit une autre forme de fraternité, ouverte et libre, s’appuyant sur des relations affinitaires finalement assez proches des relations fraternelles[11].

 

  1. La solidarité des régimes sociaux, forme originale de fraternité sociale

Cette confusion entre la solidarité collective et  la fraternité est affirmée très tôt. Ainsi, lors des débats préparatoires à la rédaction de la constitution de 1848, le député Alphonse Blanc, propose de définir la fraternité comme « le droit de chacun à la protection de tous »[12].

Entre la rédaction de la constitution de 1848 et la deuxième guerre mondiale, un régime de solidarité partagée va être mis en place progressivement.

 

8 avril 1898 :Loi assurant la protection contre les accidents du travail des salariés de l’industrie

5 avril 1928 et 30 avril 1930 :Lois créant au bénéfice des salariés de l’industrie et du commerce le premier système complet et obligatoire d’assurances sociales (couverture des risques maladie, maternité, invalidité, vieillesse, décès)

11 mars 1932 :Loi créant au bénéfice des salariés de l’industrie et du commerce le premier système obligatoire de versement d’allocations couvrant les charges familiales (« sursalaire » familial) financées par des versements des employeurs.

4 et 19 octobre 1945 :Ordonnances assurant la création du système de sécurité sociale en France sur le modèle « bismarckien » (gestion par les partenaires sociaux, financement par des cotisations à la charge des employeurs et des salariés)

27 octobre 1946 :Le Préambule de la Constitution de la IVème République reconnaît le droit de tous à « la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui (…) se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ».

4 juillet 1975 : Loi assurant la généralisation à l’ensemble de la population active de l’assurance vieillesse obligatoire.

1er décembre 1988 :Loi créant le Revenu minimum d’insertion (RMI), prestation financée par le budget de l’Etat mais versée par les caisses d’allocations familiales.

27 juillet 1999 :Loi créant la Couverture maladie universelle (CMU).

 

Comment interpréter cette succession de règlementations ? Il est possible de trouver une double explication :

  • D’une part, en inventant une forme de protection fondée sur la solidarité financière entre les bénéficiaires, on pouvait se passer des deux modes de solidarité préexistant : le paternalisme industriel et les hospices de charité catholiques. En effet, le premier mode est alors perçu comme une domination sociale par les forces de gauche au pouvoir à la libération tandis que, de son côté, la charité renforce la position de celui qui donne au détriment de celui qui reçoit. Par rapport à ces deux cas, les régimes sociaux proposent une libération.
  • D’autre part, il s’agissait de répondre à un besoin de solidarité collective. Il fallait alors inventer un moyen permettant compenser les sacrifices demandés par la Nation dans les combats des deux guerres mondiales. La République ne pouvait pas prendre des vies pendant la guerre quand elle en a besoin, pour ensuite renvoyer les survivants à leur misère et à leur précarité. En créant, par une Sécurité Sociale, une interdépendance financière de chacun envers tous, le gouvernement de la Libération a construit une nouvelle fraternité[13]. Nous sommes chacun d’entre nous redevable de tous les autres et vice versa, comme dans une famille.

Pour réaliser cet idéal, les régimes sociaux tissent ainsi un système de solidarité dual répondant à la fragilité des uns en s’appuyant sur la force des autres : Pauvres/Riches, Inactifs/Actifs, Malades/Bien portants, Vieux/Jeunes.

 

Cependant, il convient d’en distinguer les deux formes qui existent actuellement :

Avec les régimes de prévoyance seuls ceux ayant cotisé peuvent bénéficier des prestations. Du coup, tous les salariés et tous les employeurs y sont « obligatoirement » soumis. C’est pourquoi les employeurs ont l’obligation légale de déclarer leurs salariés au moment de l’embauche. (Déclaration Unique d’Embauche auprès de l’URSAF).

Par les régimes d’assistance, les plus pauvres (ceux qui n’ont pas pu cotiser par leur travail) sont aidés par une contribution fiscale des plus riches (l’ISF). C’est le principe que l’on retrouve dans le  RMI (1988), puis le RSA, puis la CMU(1999). Aucune condition économique n’est exigée du bénéficiaire, seule sa situation sociale commande la solidarité.

 

Ainsi, il existe bien en droit français un droit « de » la fraternité, même s’il n’apparaît pas explicitement sous cette appellation. Il s’agit bien de construire du lien et de « l’affectio » dans une société qui s’appuie de plus en plus sur le seul intérêt personnel.

 

 

Pour conclure : Finalement, existe-t-il un droit « à » la fraternité ?

 

On peut en douter au regard de certaines évolutions sociales et politiques.

Par exemple, on remarquera la recrudescence depuis quelques temps des dénonciations de « l’assistanat » et donc indirectement du modèle social français. « Il coûte trop cher, il manque d’efficacité, il favorise l’inactivité ». Peu importe que toutes les études statistiques réalisées à ce sujet aient échoué a démontrer la réalité de cette idée, l’impression reste (« on connait tous un gars qui profite du système »). Indirectement, c’est notre modèle de fraternité républicaine qui se trouve ainsi contesté. Les réticences pour reconnaître un « droit au logement » au profit des plus démunis est à cet égard particulièrement éclairant.

 

De même, la manière avec laquelle certains contestent le statut de réfugiés montre, là aussi, que la fraternité perd un peu de son aura dans l’imaginaire collectif. Il est d’ailleurs intéressant de rappeler, au moment ou quelques fâcheux envisagent d’en limiter la portée, l’ardente obligation contenue dans la Constitution Française de 1958.

 

Article 4 . Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asilesur les territoires de la République.

 

La fraternité n’est donc pas une règle juridique impliquant obligations et sanctions. Elle reste un idéal fragile et pourtant indispensable à la survie d’une société démocratique et égalitaire. A moins que l’on considère comme normal de séparer des enfants de leurs parents  s’il s’agit de migrants. Mais alors les propos du Christ vieux de 2000 ans devraient nous obliger.

« Ce que tu fais au plus petit des miens, c’est à moi que tu le fais ».

La fraternité siège ici.

 

Pierre MONTFRAIX

[1] M.Malik, déclaration lors des débats de la rédaction, cité par Emmanuel de Jonge in « La Déclaration universelle des droits de l’homme comme expression d’une vision du monde », Arguments et analyse du discours, n°4, 2010, § 21.

[2]Par exemple Haïti, le Benin, le Cameroun, la Guinée Équatoriale.

[3] Michel Borgetto, « Rapport du Conseil Constitutionnel Français au 3ièmecongrès de l’Association des Cours Constitutionnelles ayant en Partage l’Usage du Français (ACCPUF) », mars 2003, page 397.

[4]Michel Borgetto, « La notion de fraternité dans le droit public français », LGDJ, 1993.

[5]Charles Gonthier, « La fraternité comme valeur constitutionnelle », Introduction au colloque de l’Université MacGill, juin 2003.

[6]Décision n° 85-200 du 16 janvier 1986, Rec., p.9, considérant 7.

[7]Décision n° 94-359 du 19 janvier 1995, Rec. P.176, considérants 6 et 7.

[8] Cour Européenne des Droits de l’Homme, « Affaire Mazureck contre France », en l’espèce, il s’agit d’un litige entre l’enfant légitime et l’enfant adultérin d’une femme décédée. Le premier refusant au second tout droit à la succession de sa mère.  L’enfant adultérin contestait devant la CEDH le régime juridique français  autorisant ce genre de discrimination.

[9] Conseil Constitutionnel, Décision N° 2013-669  DC du 17 mai 2013, considérants 51 et 56.

 

[10]CEDH, « Olsson contre Suède », 24 mars 1988, à lire sur https://www.doctrine.fr.

[11] On pourra d’ailleurs rapprocher le vocabulaire maçonnique de cette représentation dans la mesure où tous les membres d’une loge se considèrent comme « frères ». De plus les relations entres « frères » de loges différentes mais ayant des métiers dans la même branche professionnelle se nomment des « Fraternelles ».

[12]Michel Borgetto, précité, page 257.

[13]Voir le livre de François Ewald, « L’Etat Providence », 1986

Anne-Sophie Luiggi, Antigone et la fraternité

ANTIGONE ET LA FRATERNITÉ

 

 

Vous avez peut-être trouvé un peu étrange  que le personnage d’Antigone s’invite dans une session intitulée Éduquer à la fraternité. En effet, George Steiner dans les Antigones, écrit : « je crois qu’il n’a été donné qu’à un seul texte littéraire d’exprimer la totalité des principales constantes des conflits inhérents à la condition humaine. Elles sont au nombre de cinq : l’affrontement des hommes et des femmes, de la vieillesse et de la jeunesse, de la société et de l’individu, des vivants et des morts, des hommes et des dieux. » Or, paradoxalement, avec Antigone,  le conflit s’articule notamment autour de la notion de fraternité qui va revêtir différentes nuances selon les auteurs et les contextes historiques.  Aussi, allons-nous commencer par étudier la fraternité dans l’Antigonede Sophocle au Vème siècle av JC.  Nous étudierons ensuite comment Antigone devient afghane dans Une Antigone à Kandaharde Roy-Bhattacharya : le lecteur européen plonge alors dans un univers à la fois très éloigné et en même temps si proche : la fraternité impossible à vivre en Afghanistan est un hymne pour changer notre regard, dépasser les apparences et œuvrer pour la fraternisation des peuples. Ensuite, nous irons à la rencontre de l’Antigone d’Anouilh qui a fortement marqué le XXème. Enfin, dans le quatrième murde Sorj Chalandon, nous verrons comment mettre en scène Antigoned’Anouilh peut-être un moyen d’éduquer à la fraternité. Cette pièce du conflit autour de la fraternité  s’avère paradoxalement une occasion de mettre en œuvre, de vivre  la fraternité dans le conflit.

 

I Antigone de Sophocle (-441)

 

Le personnage d’Antigone vient de la mythologie grecque. Il appartient au mythe des Labdacides, les descendants de Labdacos dont le plus connu est Œdipe et  dont l’histoire s’ancre dans la ville de Thèbes.

Pour nous,  aujourd’hui, c’est la pièce de Sophocle,  Antigone,  qui a véritablement donné vie au personnage et l’a fait entrer en littérature, puisque de très nombreuses œuvres sont inspirées ou sont des réécritures de cette tragédie.

 

Avant d’entrer plus avant dans la connaissance du personnage, il faut étudier le contexte dans lequel la pièce est née afin de bien comprendre l’enjeu de la fraternité.

 

1 Le théâtre grec au Vème  siècle av JC .

 

Le V siècle av JC, ou siècle de Périclès,  marque l’apogée d’Athènes. C’est alors  dans cette cité l’affirmation de la démocratie et l’apparition d’une nouvelle réflexion sur le rapport de l’homme à sa famille, à la cité. Or, à travers les tragédies,  qui pourtant traitent souvent des mythes, ces thèmes vont resurgir, mais de façon un peu décalée. En effet, pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Vernant, le théâtre est un « miroir brisé » de la cité. Il n’y a donc pas une représentation fidèle de la réalité, mais une transposition voire une sorte de négatif qui doit permettre aux spectateurs de réfléchir.

 

Quelles sont les conditions d’une représentation théâtrale à Athènes au Veme siècle av JC ?

 

  1. Fonction religieuse

 

Elle est liée à la vie religieuse et est organisée par l’Etat athénien. Elle a lieu principalement pendant les grandes Dionysies en mars  qui sont des fêtes en l’honneur de Dionysos, dieu également associé à l’ivresse et à la vigne.  Elles durent six jours : les trois derniers sont consacrés à des concours de représentations théâtrales qui se déroulent dans le théâtre de Dionysos sur le versant sud de l’Acropole.  Trois auteurs tragiques et trois  comiques rivalisent pour remporter une couronne de lierre et une somme d’argent pour les acteurs et le chorège, un riche habitant qui avait financé la tétralogie.  Qu’est-ce qu’une tétralogie ?

 

  1. le public regarde une tétralogie

 

Chaque jour en effet, un public très large,  puisqu’il est constitué de citoyens (donc d’ hommes), de métèques (étrangers résidant à Athènes), d’étrangers et sans doute de femmes, mais en aucun cas d’esclaves,   assiste à une tétralogie, c’est-à-dire trois tragédies et un drame satyrique, soit six heures environ de spectacle.  Un poète tragique composait au début une trilogie, c’est-à-dire, trois pièces développant le même thème. L’Orestie[1]d’Eschyle autour de l’histoire d’Oreste est le seul exemple de trilogie qui ait été conservée jusqu’à notre époque. Sophocle, le poète tragique, auteur d’Antigone a contribué à détacher les tragédies les unes des autres.

 

  1. Sophocle (496-406)

 

Sophocle (496-406) est un homme à la carrière dramatique brillante puisqu’il aurait remporté la couronne de lierre plus de 20 fois[2], mais tout en participant  à la vie politique athénienne. Par exemple, en -441, l’année où Antigoneest jouée et où il remporte le concours des grandes Dionysies, il est également élu stratège pour mener une expédition contre Samos, cité qui se rebelle contre la domination athénienne au sein de la ligue de Délos[3]. Les historiens pensent que c’est lui qui a introduit un 3eme acteur pour jouer des tragédies.

 

  1. L’organisation d’une tragédie

 

Les tragédies grecques sont extrêmement codifiées.

Tout d’abord, il existe des personnages qui échangent et agissent sur le proskenion, mais originalité grecque, apparaît dans la partie circulaire (ou trapézoïdale[4])que l’on appelle l’orchestre, le chœur composé de 15 personnes ou choreutes qui chantent les parties lyriques de la tragédie, nommées Stasimon au singulier, stasima au pluriel .  Seul, le Coryphée ou chef du chœur peut dialoguer avec les personnages.  Le choeur incarne en général la voix du peuple, la sagesse populaire. Le public athénien se reconnaissait sans doute en lui.

 

De plus, l’organisation de la tragédie est également très réglementée :

Il existe un prologue, scène d’exposition dirait-on aujourd’hui, puis vient la parodos ou entrée du chœur dans l’orchestre, puis il y a une alternance d’épisodes (présence des personnages) et de stasima (parties chantées par le chœur accompagné par la flûte, qui sont des passages poétiques, imagés). Enfin, l’exodos est le dénouement à l’issue duquel sort le choeur. Des personnages dialoguent alors avec le coryphée pour tirer ainsi une morale de la pièce.

 

2 la pièce

 

Désormais, nous pouvons aborder la pièce d’Antigone de Sophocle en commençant par étudier le prologue et en nous demandant ce qui concerne la fraternité dans ce que nous lisons ou voyons.

 

Rappelons-nous peut-être avant les différents sens du mot  fraternité en nous aidant de l’article du CNRTL :

 

A Lien de parenté entre les enfants issus de mêmes parents

B par analogie

Sentiment de solidarité et d’amitié entre les membres d’une association, d’une confrérie, nation etc…

Entre les hommes considérés comme les membres d’une même famille

  1. Au fig. Intelligence, entente, harmonie entre plusieurs personnes

 

 

  1. Le prologue

 

Dès le prologue, et même dès le 1 er vers,  la fraternité, voire la sororité, s’invite :ὦ κοινὸν αὐτάδελφον Ἰσμήνης κάρα. G.Steiner dans les Antigonessouligne la densité et la complexité des termes employés[5]. Le mot tête κάρα est un terme affectueux que l’on peut remplacer par ma chérie. Antigone s’adresse à sa sœur : « tête chérie d’Ismène, ma chère Ismène ». Le mot κοινὸν, qui veut dire commun, est un peu plus incongru. Il peut signifier de la même lignée, du même sang, mais c’est aussi la communauté, quelque chose que l’on partage. Il évoque donc une fusion entre les deux sœurs  aux accents un peu étranges. Voici deux traductions qui ne rendent pas vraiment compte du trouble suscité par ce mot car il est impossible à rendre : « Tu es mon sang, ma sœur, Ismène, ma chérie[6] » et « Ismène, tu es ma sœur, ma petite sœur, /Nous avons le même père, la même mère[7] ». La deuxième traduction développe l’idée de commun en interprétant. Cependant,  cette synthèse que cherche peut-être à opérer Antigone est troublante, comme est troublante leur origine.

 

En effet, elle relève ici d’un tabou comme le rappelle Ismène : «  (Notre père) a fini odieux, infâme : dénonçant le premier ses crimes, il s’est lui-même, et de sa propre main, arraché les deux yeux. Songe à celle qui fut et sa mère et sa femme, qui mérita ce doublenom et détruisit sa vie dans le nœud d’un lacet. » Ledoublefrappe telle une malédiction cette famille comme nous pouvons le voir en grec :

 

οἴμοι. φρόνησον, ὦ κασιγνήτη, πατὴρ

ὡς νῷν ἀπεχθὴς δυσκλεής τ᾽ ἀπώλετο,  50

πρὸςαὐτοφώρων ἀμπλακημάτωνδιπλᾶς

ὄψεις ἀράξας αὐτὸςαὐτουργῷ χερί.

ἔπειτα μήτηρ καὶ γυνή, διπλοῦν ἔπος,

πλεκταῖσιν ἀρτάναισι λωβᾶται βίον·

 

Seules la mort ou la destruction peuvent permettre de revenir à l’unité.En grec l’utilisation d’ αὐτὸς, pronom ou préfixe qui signifie lui-même, crée une insistance sur la singularité de l’individu, sur la liberté retrouvée face à ce double inquiétant, tabou qu’est l’inceste.

 

C’est en effet une généalogie monstrueuse que rappelle ici Ismène : leur père Œdipe (pieds enflés en grec) a épousé sa propre mère Jocaste  et tué son père Laïos. De cette union sont nées deux filles,  Ismène et Antigone, qui sont donc à la fois filles et sœurs d’Œdipe. Deux garçons naissent également, à la fois frères et fils d’Oedipe : Polynice et Etéocle. Mais là encore la fraternité s’avère complexe et se décline sur le mode du conflit et de la violence :

 

τρίτον δ᾽ ἀδελφὼ δύομίανκαθ᾽ ἡμέραν  55

αὐτοκτονοῦντε τὼ ταλαιπώρωμόρον

κοινὸνκατειργάσαντ᾽ ἐπαλλήλοιν χεροῖν.

 

Même sans comprendre le Grec, vous pouvez remarquer le retour dἀδελφὼ, le frère, de κοινὸν, commun qui s’opposent à l’unité μίαν. Le thème du double est toujours présent : là ce qui est commun , c’est la mort μόρον . Le duel est ici utilisé pour associer les deux frères, les fusionner dans la mort. En grec, en plus du singulier et du pluriel,  il existe le duel qui est utilisé quand on souhaite parler de deux personnes. Cela renforce la cohésion.  Voici la traduction qu’en donne Paul Mazon :

 

« Songe enfin à nos deux frères, à ces infortunés  qu’on vit en un seul jour se massacrer tous deux et s’infliger, sous des coups mutuels, une mort fratricide ! ». La fraternité se vit donc plus comme un duel qu’une complicité…Seule la mort unit les deux frères : la fraternité est fratricide.  Florence Dupont propose une traduction assez poétique de ce passage qui insiste sur la dualité qui s’unit dans la mort:

 

Mon dieu !

Sois raisonnable, petite sœur.

Pense à notre père.

Il est mort haï de tous,

Et l’horrible souvenir qu’il a laissé

Pèse sur nous aussi.

Pense à ses yeux, ses deux yeux aveugles,

Ses yeux qu’il s’est lui-même crevés,

Quand il a découvert ses crimes.

Et pense à celle qui fut sa mère et sa femme-

Tu peux l’appeler comme tu veux-

Un nom ou l’autre…,

Pense à  sa mort affreuse

Pense à elle se balançant au bout d’une corde.

Pense enfin à nos deux frères.

Un seul jour a suffi pour qu’ils s’entre-tuent.

En se jetant l’un contre l’autre, main contre main,

Mort contre mort, ensemble,

Ils se sont mutuellement suicidés.

 

 

Or, cette unité dans la mort, Créon veut la rompre. C’est ce que rappelle Antigone : « Créon, pour leurs funérailles, distingue entre nos deux frères : à l’un il accorde l’honneur d’une tombe, à l’autre il inflige l’affront d’un refus ! Pour Etéocle, me dit-on, il juge bon de le traiter suivant l’équité et le rite, il l’a fait ensevelir d’une manière qui lui vaille le respect des ombres sous terre. Mais pour l’autre, Polynice, le pauvre mort, défense est faite, paraît-il, aux citoyens de donner à son cadavre ni tombeau, ni lamentation : on le laissera là, sans larmes, ni sépulture, proie magnifique offerte aux oiseaux en quête d’un gibier.  Et voilà, m’assure-t-on, ce que le noble Créon nous aurait ainsi défendu à toi comme à moi -à moi ![8] »

 

C’est donc parce qu’elle est la sœur de Polynice, parce que des liens fraternels l’unissent à Polynice qu’Antigone veut rendre les honneurs funèbres : « j’enterrerai, moi, Polynice et serai fière de mourir en agissant de telle sorte. C’est ainsi que j’irai reposer près de lui, chère à qui m’est cher, saintement criminelle ». Cependant, il faut aller un peu plus loin et considérer la singularité de cette fraternité. En effet, elle relève de la piété ou εὐσέβεια(eusebeia) en grec. « C’est une attitude sociale qui traduit l’appartenance à un groupe (famille, cité) par l’observation de rites particuliers »[9]. Cette fraternité n’est donc pas qu’un sentiment purement individuel, mais il est aussi collectif car il intègre la famille et englobe également le respect des dieux. Antigone les évoque lorsqu’elle dit : « Ne dois-je pas plus longtemps plaire à ceux d’en bas qu’à ceux d’ici, puisque aussi bien c’est là-bas qu’à jamais je reposerai ? » En effet,  ne pas rendre les honneurs funèbres à un mort est un sacrilège car cela signifie que l’âme du mort est condamnée à errer sans trouver le repos.

Ismène justifie son refus de l’aider en invoquant le respect de la loi, incarnée par Créon qui alors qualifié de Τύραννος (turannos)  qui peut avoir une valeur péjorative en grec : c’est un maître tout puissant qui usurpe le pouvoir absolu dans un Etat libre. Il est intéressant de remarquer qu’Œdipe dont l’arrivée au pouvoir déplaît aux dieux, du fait de son union incestueuse avec Jocaste,   est appelé Τύραννοςdans Œdipe Roi, autre pièce de Sophocle. Lorsqu’Antigone s’adresse à Créon,  elle qualifie son pouvoir de tyrannie au vers 507. De même, à la fin, le devin Tirésias reprendra ce terme  quand il annoncera que les dieux condamne le décret de Créon.  En revanche, au début, lorsque le coryphée annonce l’arrivée de Créon sur scène, il le présente comme un Βασιλεύς(basileus), un roi légitime, mot qu’il reprendra à la fin de la pièce.

 

  1. La parodos et le premier épisode

 

Il  se réfère d’ailleurs aux dieux: « il est le chef nouveau que réclame à cette heure l’Etat nouveau établi par les dieux ».  Créon lui-même explique que « les dieux ont fermement redressé notre ville ».

 

Par ailleurs, il justifie  sa décision lors d’une longue tirade : « Qui s’imagine qu’on peut aimer quelqu’un plus que son pays, à mes yeux, ne compte pas.  Moi, au contraire-et Zeus m’en soit témoin, Zeus qui voit tout et à toute heure,-moi, je ne puis me taire, quand au lieu du salut, j’entrevois le malheur en marche vers ma ville ; pas plus que je ne puis tenir pour mon ami un ennemi de mon pays. Sais-je pas que c’est ce pays qui assure ma propre vie et que, pour moi, lui garantir une heureuse traversée constitue le seul vrai moyen de me faire des amis ?   Les voilà, les principes sur lesquels je prétends fonder la grandeur de Thèbes.  Et c’est pour leur être fidèle qu’en ce qui concerne les deux fils d ‘Œdipe j’ai déjà proclamé ceci. Etéocle est tombé en défendant sa ville, après s’être couvert de gloire à la bataille : on l’ensevelira donc, lui, dans un tombeau ; on accomplira tous les rites qui doivent suivre un héros sous la terre. Son frère, en revanche, ce Polynice qui n’est rentré d’exil que pour mettre à feu et anéantir le pays de ses pères et les dieux de sa race, pour s’abreuver du sang des siens, pour emmener les Thébains en servage, j’ai solennellement déjà interdit que personne lui accorde ni tombeau ni chant de deuil. J’entends qu’on le laisse là, cadavre sans sépulture, pâture et jouet des oiseaux ou des chiens[10]. »

 

Lorsqu’il évoque son rapport à ses concitoyens en terme d’amitié ou d’inimitié, cela rappelle la définition de fraternité : « sentiment d’amitié entre les membres d’une nation ».  Ainsi, c’est au nom de la fraternité au sein de la nation, qu’il refuse de rendre les honneurs funèbres à Polynice. Or cette mesure prise par Créon, un basileus ,pouvait sembler même normale pour les Athéniens qui regardaient la tragédie. En effet, ce débat autour des honneurs funèbres était un sujet d’actualité pour le public puisqu’il y avait de nombreuses guerres et qu’à chaque fois, la question de rendre les honneurs funèbres était posée. Par ailleurs, Créon présente Polynice comme un traître puisqu’il a trahi les siens en les attaquant. Il n’a pas fait pas preuve d’εὐσέβεια,de piété à l’égard des siens.  Or,  à Athènes, les traîtres n’avaient pas droit aux honneurs funèbres.

 

Cependant, ce qu’omet de dire Créon, c’est qu’après le départ d’Œdipe, Etéocle et Polynice s’étaient mis d’accord pour régner à tour de rôle sur Thèbes. Or, au bout de la première année,  Etéocle avait refusé de céder le trône à Polynice. Ce dernier avait donc levé une armée avec 6 cités alliées et avait attaqué Thèbes aux 7 portes. Chaque chef se trouvait devant une porte. Etéocle et Polynice s‘étaient alors affrontés  et s’étaient donné mutuellement la mort.

Or, lorsqu’Antigone recouvre pour la première fois le corps, le coryphée s’interroge : « l’événement, prince, ne serait-il pas voulu par les dieux ? A la réflexion, depuis un moment, je me le demande ». Créon est alors en proie à la colère qui le mène peu à peu vers la démesure, l’orgueil puni par les dieux, ὕϐρις(l’hybris). « Vas-tu prétendre que les dieux portent intérêt à ce mort ? Ils iraient l’ensevelir lui,  lui qui est ici venu pour incendier leurs temples-colonnes et offrandes comprises-et ce pays qui est à eux, détruire enfin toutes les lois ? (…) Il ajoute ensuite : « Mais non, la vérité, c’est que depuis un moment il y a dans cette ville des hommes qui s’impatientent et qui murmurent contre moi. Sournoisement ils vont secouant la tête ; ils ne savent pas, comme il le faudrait, se plier au joug, se résigner à m’obéir. »  Dès lors, rendre les honneurs funèbres à Polynice est alors présenté comme un refus de se soumettre à son autorité, à la loi qu’il a édictée personnellement.

 

  1. Deuxième,troisième et quatrième épisodes

 

Suit un ἀγών (agôn),un affrontement entre Antigone et Créon où chacun laisse cours à son hybris. Antigone, au nom de la fraternité et des lois divines, a enterré son frère et attend la mort tandis que Créon refuse de revenir sur la défense qu’il a prononcée, créant des tensions au sein de son peuple, mettant fin à la fraternité qu’il voulait mettre en place. C’est ce qu’Hémon, son fils et futur époux d’Antigone lui rapporte lors du troisième épisode : « J’entends Thèbes gémir sur le sort de cette fille : « Entre toutes les femmes, elle est sans doute celle qui mérite le moins de périr dans l’ignominie, pour des actes qui font sa gloire ! Elle n’a pas voulu qu’un frère tombé au combat disparût sans sépulture, proie des oiseaux, des chiens voraces : n’est-elle pas digne, au contraire de l’honneur le plus éclatant ? ». Créon refuse de l’écouter et renouvelle la condamnation à mort d’Antigone.  Dans le quatrième épisode, Antigone s’adresse à sa famille  pour  faire ses adieux à la vie  en justifiant de son choix de la fraternité : « ô tombeau, chambre nuptiale ! retraite souterraine, ma prison à jamais ! en m’en allant vers vous, je m’en vais vers les miens, qui, déjà morts pour la plupart, sont les hôtes de Perséphone, et vers qui je descends , la dernière de toutes et la plus misérable, avant d’avoir usé jusqu’à son dernier terme ma portion de vie. Tout au moins, en partant, gardé-je l’espérance d’arriver là-bas chérie de mon père, chérie de toi, mère, chérie de toi aussi, frère bien aimé, puisque c’est moi qui de mes mains ai lavé, paré vos corps ; c’est moi qui vous ai offert les libations funéraires. Et voilà comment aujourd’hui, pour avoir, Polynice, pris soin de ton cadavre, voilà comment je suis payée ! Ces honneurs funèbres pourtant, j’avais raison de te les rendre, aux yeux de tous les gens de sens. Si j’avais eu des enfants, si c’était mon mari qui se fût trouvé là à pourrir sur le sol, je n’eusse certes pas assuré cette charge contre le gré de ma cité. Quel est donc le principe auquel je prétends avoir obéi ? »

 

Elle développe alors une argumentation un peu surprenante, sûrement héritée des sophistes, ces spécialistes de l’art oratoire et de l’argumentation parfois spécieuse contre lesquels Socrate s’est élevé : « un mari mort, je pouvais en trouver un autre et avoir de lui un enfant, si j’avais perdu mon premier époux ; mais, mon père et ma mère une fois dans la tombe, nul autre frère ne me fût jamais né. Le voilà, le principe pour lequel je t’ai fait passer avant tout autre. Et c’est ce qui me vaut de paraître à Créon coupable, rebelle, frère bien aimé ».

La fraternité est une relation unique qui justifie ainsi son geste. Elle se dresse déterminée et isolée de tous les vivants car emmurée dans son dessein. Face à elle, Créon, tout aussi déterminé et furieux, ne cédera que lorsque Tirésias, un devin bien connu des Grecs, lui révélera de nombreux présages, signes du désaccord des dieux : « les dieux dès lors n’agréent plus nos sacrifices suppliants, ni le feu allumé sous les cuisseaux de nos victimes ; les oiseaux ne font plus entendre de bruissement d’ailes propice : ils se sont trop repus de la graisse sanglante du héros massacré ! ». Il ajoutera Va, tu ne verras plus longtemps le soleil achever sa course impatiente, avant d’avoir, en échange d’un mort, fourni toi-même un mort – un mort issu de tes propres entrailles ! Tu payeras ainsi le crime d’avoir précipité des vivants chez les morts, d’avoir donné à une vie humaine le cadre outrageux d’une tombe, alors qu’en même temps tu retiens sur la terre un mort qui appartient aux dieux infernaux, un mort que tu frustres ici de ses droits, des offrandes, des rites qui lui restent dus. »

 

Créon renoncera finalement à faire appliquer sa loi, mais en vain : il trouvera Antigone pendue, son fils Hémon se tuera avec son épée sous ses yeux et sa femme Eurydice rentrera dans son palais pour mettre également fin à ses jours.

 

Ainsi, Créon comme Antigone, tous deux en proie à l’hybris, agissent au nom de la fraternité. Antigone affronte la mort  pour son frère au nom du respect des lois divines «  qui ne datent ni d’aujourd’hui, ni d’hier, elles sont éternelles et nul ne sait le jour où elles ont paru » tandis que Créon, aveuglé par son pouvoir terrestre,  s’aperçoit trop  tardivement que sa conception de la fraternité dans la cité n’était qu’illusion.  La pièce s’achève sur cette morale du chœur: « la sagesse est de beaucoup la première des conditions du bonheur. Il ne faut jamais commettre d’impiété envers les dieux. Les orgueilleux voient leurs grands mots payés par les grands coups du sort, et ce n’est qu’avec les années qu’ils apprennent à être sages. »

 

Nous allons maintenant faire un saut considérable dans le temps et dans l’espace pour retrouver maintenant Antigone en Afghanistan au XXI ème siècle.

 

II Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya

Il s’agit d’un roman paru en 2012, mais 2015 pour la traduction française. Voici la présentation de l’auteur et du livre par Florence Noiville que l’on pouvait lire dans le Monde des livres du 17 septembre 2015 à l’occasion du Festival des écrivains du monde.
Joydeep Roy-Bhattacharya, l’un des invités de l’édition 2015, incarne à lui seul cette pluralité. Né à Jamshedpur, en Inde, il a étudié la philosophie et les sciences politiques à Calcutta, puis les relations internationales et la philosophie politique en Pennsylvanie. Il vit aujourd’hui dans l’Etat de New York, ce qui ne l’a pas empêché, pendant des années, de se transporter au moins mentalement en Afghanistan pour concevoir son nouveau livre, le deuxième traduit en français, Antigone à Kandahar. Un grand roman afghan écrit par un citoyen américain d’origine indienne se mettant dans la peau d’une femme pachtoune incarnant une héroïne grecque : n’y a-t-il pas là une belle illustration de ce que l’on pourrait appeler le roman global ?[11]
La référence à l’héroïne grecque est évidente dès le titre, mais ce n’est que le titre français. En anglais, c’est the watch, c’est-à-dire le guet, la surveillance. A mon avis, les français ont été plus inspirés !

Cependant, Antigone est présente dès la première page en épigraphe :

Il s’agit d’un extrait du deuxième épisode lorsqu’Antigone justifie son acte au nom des lois divines qui dépassent les lois humaines de Créon.

 

Les derniers mots sont également ceux de Sophocle dans la bouche de Créon lorsque dans le troisième épisode, il défend sa décision devant Hémon .

 

Les titres des chapitres Antigone et Ismène (l’interprète)  sont bien sûr intéressants.

 

Voici quelques extraits de ce livre :

 

L’incipit :

 

« Un.

Deux.

Trois.

Quatre. Je compte les instants et je récite la bsmala dans ma tête.

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux…

C’est à moi d’agir maintenant. J’ai peur : j’ai les mains qui tremblent, la bouche sèche. Je jette un regard en arrière vers les montagnes ou j’ai passé ma vie, où je suis née, où ma famille est morte. Toute ma famille, à l’exception de mon frère Youssouf. Je me souviens de ce que Youssouf a dit avant de partir à l’assaut du fort : il y a des moments où, pour maîtriser la situation, il faut devenir fou et garder la tête froide en même temps »[12]

 

« Je me dis que je suis ici parce que mon cœur est immense et ma tendresse authentique. Je suis ici pour enterrer mon frère selon les rites de ma religion. Il n’y a rien de compliqué à cela ».  p : 16

 

Lors d’un dialogue avec le fort :

 

« C’est impossible, je réponds en essayant de ne pas laisser l’émotion faire trembler ma voix. Youssouf doit être enterré correctement. C’est la raison pour laquelle je suis ici. C’est mon droit.

Nous n’en avons pas terminé avec lui.

Il est mort. Qu’est-ce que vous pouvez bien avoir à terminer avec lui ?

C’était un terroriste, un taliban, un saray malfaisant.

C’est faux ! Mon frère était un héros patchoun, un moudjahid, et un résistant. Il a combattu les talibans. Et il est mort en combattant les envahisseurs marikâyi. C’était un homme courageux.

Tu te trompes autant que lui, Patchana. Tu n’as rien à faire ici. Va-t’en.

J’ai apporté un linceul blanc, je réponds. Je vous demanderai de l’eau pour le laver, comme j’en ai le droit. Je creuserai la tombe et j’y déposerai son corps tourné vers la qibla. Puis je dirai une prière, je jetterai sur lui trois poignées de terre et je réciterai » p:20

 

Un autre extrait pour finir, un chant d’amour à son frère:

« Je sais mon frère, je sais. Je sais que ce n’est rien. Ce n’est rien d ‘autre que le silence-un silence cruel,  sans fin, qui me murmure à l’oreille. Mais qu’est-ce qui me reste d’autre pour me tenir compagnie-pour me consoler, maintenant que toi aussi tu es parti, seul vestige de ma chair et de mon sang à présent disparu. Mon premier, mon meilleur ami depuis l’enfance. Mon dernier, mon ultime compagnon. Comme mon cœur saigne ». p : 43-44

 

Ce livre  permet au lecteur d’entrer dans la complexité et l’absurdité de la situation en évitant les jugements trop hâtifs. Une belle Antigone qui nous éduque à la fraternité dans une situation où la fraternité balbutie…

 

Changeons d’auteur et remontons un peu dans le temps pour découvrir une Antigone qui a beaucoup marqué son époque et la nôtre…

 

III Antigone d’Anouilh

 

En 1942, Anouilh reprend le personnage d’Antigone. Le dramaturge explique après guerre que « l’Antigone de Sophocle, lue et relue et que je connaissais par cœur depuis toujours, a été un choc soudain pour moi pendant la guerre, le jour des petites affiches rouges. Je l’ai réécrite à ma façon, avec la résonance de la tragédie que nous étions alors en train de vivre ».  C’était à l’été 1941. Un ouvrier Paul Collette , 21 ans avait tiré sur Pierre Laval et Marcel Déat.  Il avait agi seul, mais des otages furent fusillés en représailles.

 

La pièce acceptée par la censure nazie, est jouée en 1944. La mise en scène est d’ André Barsacq.  Les acteurs portent des  costumes modernes, cirés noirs pour les gardes (ce qui évoque bien sûr la Gestapo dans l’esprit des spectateurs), frac pour Créon, longues robes noires et blanches pour Antigone et Ismène.

Elle  déclenche une polémique : si beaucoup y voient la défense de la résistance, d’autres l’interprètent comme une justification du régime de Pétain.  Voici quelques exemples de réactions :

 

Antigone, petite déesse de l’anarchie, en se dressant contre la loi de Créon, ne sera plus seulement le droit naturel en révolte contre le droit social, mais aussi la révolte de la pureté contre les mensonges des hommes , de l’âme contre la vie, une révolte insensée et magnifique, mais terriblement dangereuse pour l’espèce, puisque dans la vie des sociétés elle aboutit au désordre et au chaos , et dans la vie des êtres , elle aboutit au suicide.

Alain Laubreaux, Je suis partout ( hebdomadaire d’extrême droite) , 18 février 1944

 

Entre Créon et Antigone s’établit un accord parfait , une trouble connivence. [Parce qu’elle méprise les hommes], Antigone court au suicide. Parce qu’il les méprise, Créon les opprime et les mate. Le tyran glacé et la jeune fille exaltée étaient faits pour s’entendre… L’accent désespéré de l’Antigone de Jean Anouilh risque de séduire certains dans ce temps où il s’élève, au temps du mépris et du désespoir. Mais il y a dans le désespoir et dans le refus , et dans l’anarchisme sentimental, et total d’un Anouilh et de ses frères d’armes et d’esprit, le germe de périls infiniment graves… A force de se complaire dans le « désespoir » et le sentiment de tout, de l’inanité et de l’absurdité du monde, on en vient à accepter, souhaiter, acclamer la première poigne venue.

Claude Roy, Les lettres françaises (Publication clandestine de la Résistance) mars 1944

 

Pour je suis partout, journal d’extrême droite et collaborationniste, Antigone incarne l’anarchie tandis que Créon possède une valeur morale qui s’adapte aux circonstances. Claude Roy, résistant, reproche à Anouilh les accents désespérés de la pièce et l’inutilité de l’acte d’Antigone.

L’association de la régie théâtrale a rassemblé d’autres commentaires à propos des débuts d’Antigone : « Ce fut un très gros succès. la critique fut plus qu’ enthousiaste : « Il y a autour de cette œuvre exceptionnelle, la qualité de silence, la zone glacée, l’émotion qu’on éprouve au contact des chefs d’œuvre », Les Nouveaux temps « Depuis Racine, l’on avait rien écrit d’aussi beau, d’aussi grand et d’aussi profondément humain ». L’Illustration Les spectateurs et particulièrement le jeune public, qui s’identifiait à l’héroïne, avaient bien du mérite, mais ils étaient heureux : « On joua la pièce longtemps dans des conditions abominables, le théâtre n’étant pas chauffé, les gens venaient avec des passe-montagnes et des plaids. Pendant un temps, le courant coupé, on ne joua qu’en matinée, les acteurs vaguement éclairés par la verrière nettoyée pour la circonstance. Mais c’était le bon temps du théâtre, on avaitenvie de se réunir et pas tellement envie de s’amuser à des gaudrioles… »  raconta Jean Anouilh dans La Vicomtesse d’Eristal n’a pas reçu son balai mécanique. Il poursuit: « La salle était pleine tous les soirs, il y avait beaucoup d’officiers et de soldats allemands. Que pensaient-ils ? Plus perspicace, un écrivain allemand, Frédéric Sieburg, l’auteur de Dieu est-il Français ?, alerta, m’a-t-on dit, Berlin, disant qu’on jouait à Paris une pièce qui pouvait avoir un effet démoralisant sur les militaires qui s’y pressaient. Barsacq fut aussitôt convoqué à la Propaganda-Staffel où on lui fit une scène très violente, l’accusant de jouer une pièce sans avoir demandé l’autorisation. C’était grave. Barsacq fit l’imbécile innocent, la pièce avait été autorisée en 1941 – il montra son manuscrit tamponné et on retrouva le second exemplaire dans le bureau voisin. Les autorités allemandes ne pouvaient pas déjuger sans perdre la face. On lui suggéra cependant d’arrêter la pièce ». Heureusement la libération arriva peu de temps après.

 

  1. Le prologue

Si l’intrigue et les personnages de la pièce de Sophocle sont dans l’ensemble conservés, il existe quelques modifications.

La nourrice remplace Tirésias, le devin. Cela annonce une disparition du religieux dans la pièce.

Il s’agit toujours d’une tragédie puisque tout finira mal. Un peu plus loin, Anouilh fait dire au chœur : « Dans la tragédie on est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents en somme ! Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution. Et puis surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos et qu’on n’a plus qu’à crier, -pas à gémir, non, pas à se plaindre,-à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. (…) Là c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y plus rien à tenter enfin ! »     Si le chœur est toujours présent, ses propos ne sont plus aussi poétiques que chez Sophocle ou du moins c’est la poésie du quotidien, une poésie triviale (« gueuler, fait comme des rats »).

Le roi est devenu un homme qui remplit une fonction. Il se retrousse les manches, il est comparé à l’ouvrier qui doit accomplir sa besogne.

 

  1. L’affrontement Créon/ Antigone

Créon, au cours de cet affrontement tente de convaincre Antigone de renoncer à son projet. Mais cette dernière résiste au nom de la fraternité. Cependant, interrogeons-nous sur ce que recouvre alors la notion de fraternité. C’est toujours lié au frère : « c’était mon frère ».  Et à un devoir: je le devais/c’était interdit/je le devais quand même

Il s’agit d’accomplir un rite funéraire: « ceux qu’on n’enterre pas errent éternellement sans jamais trouver de repos ».

Etudions les arguments de Créon :les dieux ne sont plus les garants des rites qui sont réduits à des gestes absurdes : « écourtant les gestes, ce passeport dérisoire, ce bredouillage en série, cette pantomime ». Les prêtres ne sont plus que « des employés fatigués ».

Le geste d’Antigone perd de ses fondements car elle est à elle-même sa propre fin.

 

De plus, Polynice s’avère « un mauvais frère, un étranger » d’après Ismène dès le début. Le seul souvenir qu’ait conservé Antigone, c’est une « grande fleur de papier » donnée un matin après une nuit festive. Ensuite, c’est Créon qui révèle à Antigone des aspects très noirs de ce dernier : il est brutal et violent envers sa famille, ingrat.

Jean –Yves Guérin dans pour une lecture politique d’Antigoneécrit : « La démythification se double ainsi d’une démystification. Étéocle et Polynice étaient deux petites crapules dorées et les prêtres sont des fonctionnaires du sacré. Le long agônde Créon et d’Antigone se joue sur des enjeux diminués qui excluent toute exaltation héroïsante. Ce n’est plus l’affrontement de la conscience et de la raison d’État. Il n’est plus question des lois non écrites ».

 

Antigone est alors déstabilisée : elle est prête à remonter dans sa chambre, vaincue par l’argumentation de Créon « je vais remonter dans ma chambre ».  Elle renonce à défendre la   fraternité.

 

Cependant, un mot va la faire réagir : le mot bonheur. Elle refuse le monde que lui présente Créon. Elle refuse de compromettre ses idéaux de pureté, d’intensité, d’exigence qui donne toute sa saveur à la vie. Elle refuse la compromission, la collaboration aurait-on envie de dire… Elle oppose alors un refus que rien ne peut ébranler et qui la mène à la mort. Créon, à la fin, ne cherche plus à la retenir et laisse la tragédie se dérouler: « C’était elle qui voulait mourir. Aucun de nous n’était assez fort pour la décider à vivre. Je la comprends maintenant, Antigone était faite pour être morte. Elle-même ne le savait peut-être pas, mais Polynice n’était qu’un prétexte. Quand elle a dû y renoncer, elle a trouvé autre chose tout de suite. Ce qui était important pour elle, c’était de refuser et de mourir ».

 

Dans cette pièce,  le personnage d’Antigone touche par sa simplicité, son amour paradoxal pour  une vie sensuelle,  intense et dense,  son choix de la liberté quel qu’en soit le prix. Cependant, finalement, la défense de la fraternité pour Antigone est surtout un refus de la compromission et de la collaboration, quelles qu’elles soient. Ce sont donc les spectateurs qui partagent ses idéaux qui vont se sentir  devenir  frères (ou sœurs) d’Antigone. Certains résistants ne s’y sont pas trompés. Mais nous pourrions aller plus loin et penser que la mise en scène de cette pièce peut vraiment permettre d’éduquer à la fraternité.

 

IV Le quatrième mur de Sorj Chalandon

 

Dans cette fiction, le narrateur Georges 24 ans  qui appartient à un mouvement sans doute communiste,  rencontre en janvier 1974 dans un amphi de la faculté de Jussieu Samuel Anoukis, un metteur en scène grec de 34 ans  qui a lutté contre le dictateur Papadopoulos et qui a dû fuir le régime après de nombreux actes de résistances (dont la mise en scène d’Ubu roi de Jarry et d’Antigoned’Anouilh). Cet homme étonne Georges par sa capacité à nuancer les prises de position. Il découvre ainsi qu’il est juif et engagé dans la défense de la cause palestinienne. Samuel tombe malade des suites des tortures subies en Grèce. En janvier 1982, sur son lit d’hôpital, mourant, il demande au narrateur de mener à bien un projet : monter Antigoned’Anouilh à Beyrouth, au Liban, en pleine guerre civile avec les acteurs suivants :

Antigone une palestinienne et sunnite, Imane

Ismène, une catholique arménienne[13], Yeviknée

Hémon, un Druze[14]du Chouf, Nakad

Créon , un maronite[15]de Gemmayzé, Charbel

Les gardes, trois chiites ainsi qu’une vieille chiite pour la reine Eurydice : Hussein, Nabil, Nimer et Khadijah

La Nourrice une chaldéenne[16], Madeleine

Samuel avait mis deux ans à réunir des acteurs qui acceptent de collaborer.

La réaction d’Aurore, la femme de Georges et amie de Samuel est vive : « cette fois, il ne s’agissait pas de réciter trois répliques de théâtre dans une Maison des Jeunes, mais de s’élever contre une guerre générale. C’était sublime, c’était impensable, impossible, grotesque. Aller dans un pays de mort avec un nez de clown, rassembler dix peuples sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat dans chaque camp pour jouer à la paix. Faire monter cette armée sur scène. La diriger comme on mène un ballet. Demander à Créon, acteur chrétien, de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne. Proposer à un chiite d’être le page d’un maronite.  Tout cela n’avait aucun sens. Je lui ai dit qu’elle avait raison. Ses remarques étaient justes. La guerre  était folie ? Sam disait que la paix devait l’être aussi.[17] »

Au nom de son amitié pour Samuel, Georges accepte de mettre en oeuvre ce projet fou et va même jusqu’à accepter de porter la kippa de son ami Samuel pour  jouer le choeur alors qu’il est athée. Il essaie quand même de s’y soustraire : « Je lui avais répondu ne pas en avoir le courage. On ne devient pas juif par la grâce d’un bonnet de velours.

-Tu te poses trop de questions. Un personnage est un personnage. C’est comme ça que je vois le Chœur et c’est toi qui dois l’incarner ».

« -Le chœur, c’est un peu celui qui observe. Tu n’as pas peur d’être perçu comme le juif qui commente le complot du dehors ? » lui avait demandé Imane, Antigone, l’actrice palestinienne.

-Tu préfères qu’il l’orchestre du dedans ? »

Georges va alors faire plusieurs voyages pour retrouver les acteurs et les convaincre de participer. Il décrit une ville, Beyrouth, déchirée par les armes et les combats, en proie à la violence, où passer d’un quartier à l’autre, d’une religion à une autre, c’est risquer sa vie.  Malgré les difficultés, il va réussir à les faire venir sur la ligne de démarcation dans un cinéma en ruine où un décor grec subsistait, vestige d’une répétition de Lysistrata arrêtée par la guerre. Ce sera le lieu de la représentation.

Lorsque Georges rencontre le frère d’Imane, Antigone, la palestinienne, pour lui demander l’autorisation de la laisser jouer, s’instaure le dialogue suivant. Le frère d’Imane demande à Georges sans moquerie:

« Etes-vous venu faire la paix au Liban ? »

Georges répond :

« Je veux juste donner à des adversaires une chance de se parler.

-A des ennemis.

-Si vous voulez

-Se parler en récitant un texte qui n’est pas d’eux, c’est ça ?

-En travaillant ensemble autour d’un projet commun[18] »

Or, il s’avère qu’avec l’Antigoned’Anouilh, l’ambiguïté des personnages que nous avons étudiée va permettre à chaque camp de s’identifier à son personnage.

Par exemple, le chef phalangiste[19]chrétien que Georges rencontre pour Créon « trouvait que l’obstination à mourir de la jeune femme était risible, vaine, sans but ni raison. Il disait que son entêtement aveugle était érigé contre le sens commun. Il appréciait que son jeune frère incarne Créon le puissant. Celui qui dirigeait la cité, qui était craint par son peuple, qui oeuvrait pour l’intérêt de tous, qui gardait la tête haute, qui échappait au déshonneur[20]. »

Quant au cheikh chiite rencontré pour les gardes et la reine, ce dernier lui dit : « mes fils m’ont dit que leur rôle de gardes serait d’entourer leur chef, de le protéger comme un père et de faire respecter son autorité. Ils m’ont expliqué qu’une jeune femme le défiait. Qu’à travers lui, elle narguait la loi divine et que ce calife bien guidé mettait un terme à cette arrogance[21]. »  Georges conclut : « Après Anouilh revisité par les chrétiens, Anouilh était transfiguré par les chiites. Créon, vieillard fatigué par la guerre, qui ne veut que la paix pour son peuple. Créon qui tente jusqu’au bout de sauver sa nièce. Créon qui fait le sale travail pour que force reste à la loi. Créon devient un chef phalangiste d’un côté de la ligne, un calife éclairé de l’autre. (…) et il finit par : « Et voilà qu’assis sur un tapis de prière,  à l’autre bout du monde, avec un trou gênant à ma chaussette, je hochais religieusement la tête à l’idée d’une Antigone hystérique heureusement contrée par un sage souverain[22]. »

 

Lorsque le jour de la répétition arrive, la question du choix de la pièce resurgit. Yeviknée l’Arménienne qui joue Ismène explique : «  le Liban est un pays en guerre et nous ne sommes pas réunis autour d’un texte qui parle de paix. Personne ne tend la main à personne et tout le monde meurt à la fin non ? »

-c’est une pièce qui parle de dignité, a répondu Charbel.(Créon)

-Dignité de Créon ou d’Antigone ?

Narbil (le garde) posait la question.

J’étais à la fois heureux de cet échange et vaguement mécontent. Je pensais que cette conversation avait eu lieu avec Sam, que le sujet du pourquoi était clos. Imane (la palestinienne) voyait dans ce texte un appel à la rébellion. Nakad (Hémon) trouvait que c’était une preuve d’amour. Nabil et Nimer (les gardes) estimaient qu’Antigone était emblématique des cités désertées par Dieu. Pour Madeleine, Anouilh racontait la solitude absolue du pouvoir et la fragilité de l’adolescence[23] »

Cependant, il est difficile pour les acteurs d’oublier leurs origines. Dès les présentations, ce problème apparaît . Nous voyons alors à quel point la frontière entre l’acteur et le personnage est ténue. Le personnage résonne dans l’acteur, mais l’acteur s’oublie lui-même  lorsqu’il est personnage.  Il peut baisser la garde et  ainsi se tourner vers l’autre, son ennemi. Cette première expérience de la fraternité dans le cadre de la scène est une forme de mise à distance du conflit tout en jouant le conflit. C’est le début d’une véritable rencontre. Malheureusement, la guerre s’invite également sur scène…je vous laisse lire la suite de ce roman bouleversant.

 

Voilà, nous avons marché aux côtés d’Antigone, nous avons traversé très rapidement les siècles, car il existe de nombreuses autres Antigones que nous avons volontairement laissées dans l’ombre. Nous avons pu observer comment la relation au frère évolue selon les dramaturges. Cependant, qu’elle soit piété ou absurdité, la fraternité en fait naître une autre.  Antigone peut être l’occasion de s’ouvrir à l’altérité pour le lecteur, le spectateur ou l’acteur et de vivre ainsi la fraternité.

ANNE SOPHIE LUIGGI

[1]Agamemnon, les Choéphores, les Euménides,

[2]Il aurait écrit 130 pièces : il reste 7 tragédies et quelques extraits d’un drame satyrique : les Limiers.

[3]Association de cités grecques  pour lutter contre les Perses, créée à la suite des guerres médiques et dirigée par Athènes.

[4]Antigone, Sophocle, traduit par Florence Dupont, p : 90, édition de l’Arche

[5]Les Antigones, G.Steiner, Gallimard, 1986,  p : 228

[6]Antigone, Sophocle, traduction par Paul Mazon, les Belles Lettres, 1994

[7]Antigone, Sophocle, traduction par Florence Dupont, L’Arche, 2007

[8]Traduction de Paul Mazon

[9]Définition donnée par Gilliane Verhulst dans son étude sur Antigone de Sophocle, Ellipses

[10]Traduction de Paul Mazon

[11]En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/09/17/festival-des-ecrivains-du-monde-en-afghanistan-la-liberte-ou-la-vie_4760605_3260.html#lR8vE7tZkM1jTHZL.99

 

 

[12]Une Antigone à Kandaharde Joydeep Roy-Bhattacharya, Folio Gallimard , 2015 p : 15

[13]église catholique orientale

[14]La doctrine religieuse druzeest un schisme de l’islam chiite ismaélien.

[15]Eglise catholique d’Orient

[16]église chrétienne d’Orient

[17] Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Livre de poche, 1ere édition 2013, Paris p : 100

[18]p : 137

[19]parti chrétien nationaliste, qui s’oppose aux palestiniens. Parvient au pouvoir en 1982, organise les massacres

[20]p : 164

[21]p : 168

[22]p : 169

[23]p : 217-218

Programme de la session 2018 « Éduquer à la fraternité »

SESSION FAIT RELIGIEUX

Eduquer à la fraternité

21, 22 et 23 mars 2018

 

Cette session participe à la promotion au sein des établissements d’une éducation à la fraternité. L’enseignement catholique y répond avec sa singularité et son patrimoine éducatif. La fraternité sera lue selon le caractère propre de l’enseignement catholique.

La fraternité est une valeur. Si on n’enseigne pas des valeurs, on peut cependant initier à l’éthique les jeunes générations. Là se trouvent convoqués l’enseignant et l’éducateur.

Eduquer à la fraternité comme valeur de la République se doit d’intégrer deux dimensions inséparables : fraternité/sororité et pluralité culturelle et religieuse. Comment parler de frères sans parler de sœurs ? Dans le contexte sociétal d’aujourd’hui la question de l’éducation à la mixité semble un incontournable d’une éducation à la fraternité. Eduquer à la différence culturelle et religieuse en déploie l’urgence et la dimension sociale.

On se propose de chercher comment vivre une relation éducative fraternelle entre élèves, entre adultes et élèves et entre adultes et comment l’intègrer au projet éducatif.

Sous l’éclairage du texte « Eduquer au dialogue interculturel à l’École catholique »[1]il s’agira de montrer que la fraternité s’apprend dans la confrontation à la différence des sexes, des cultures et des religions. L’enseignement critique du fait religieux contribue à en relever le défi et participe ainsi à construire la « civilisation de l’amour ».

 

MERCREDI 21 MARS 2018

8h 30 : Accueil café

9h : Conférence d’ouverture,Enjeux d’une éducation à la fraternité, Christian Salenson et Dominique Santelli, responsables du Département d’études et de recherches sur les religions à l’école, ISTR de Marseille.

Cette conférence d’ouverture à deux voix se propose de situer les enjeux d’une éducation à la fraternité. La fraternité intéresse l’Ecole catholique à un double titre. Comme participante au service public de la nation car elle est une des valeurs de la République et parce qu’elle relève de l’anthropologie biblique qui fonde sa philosophie de l’éducation et son projet éducatif.

9h 30 : Conférence inaugurale, Plaidoyer pour la fraternité, Abdennour Bidar, Inspecteur général de l’éducation nationale.

Comment passer de l’idéologie du “choc des civilisations” à la fraternité des cœurs et des cultures ? Ce plaidoyer proposera des pistes de réflexion, d’engagement et d’actions concrètes.

10h 15 : Pause

10h 45 : Conférence, Les frères et les cousins, Xavier Manzano, philosophe, directeur de l’Institut Catholique de la Méditerranée.

En quoi les liens du sang entre frères et frères et sœurs sont au fondement de la vie en société et réciproquement ? Comment passe-t-on de la famille à la cité ou de la cité à la famille ? Comment articule-t-on filiation, germanité et alliance pour fonder une fraternité universelle ?

11h 45 : Table ronde animée par Valérie Marmoy, L’école et l’éducation à la fraternitéavec Abdennour Bidar, Rodrigue Coutouly, proviseur vie scolaire au rectorat d’Aix Marseille et Xavier Leturcq, directeur diocésain de Marseille

Dans le contexte actuel, on est en droit de s’interroger sur l’Ecole et sur sa capacité à transmettre la valeur de la fraternité. En quoi l’Ecole initie-t-elle aujourd’hui à cette valeur républicaine ? Comment fait-elle partie du projet de l’éducation nationale ? Comment la fait-on vivre au sein même des établissements catholiques ?

12h 45 : Questions

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, La fraternité républicaine :histoire d’un mot, fin mot d’une histoire, Dominique Santelli, historienne.

Quand et comment cette idée de la fraternité s’impose comme une valeur de la République. Quels courants de pensée ont porté la fraternité jusque à l’inscrire sur les frontons des bâtiments publics ? Quelles furent les résistances rencontrées ? Qu’ont à nous enseigner ses premiers porte-paroles ?

15h :La fraternité en marche, Françoise Thomas, APS.

15 h 15 : Pause

15h 30 : Conférence, La fraternité :une invention juive ?Marie-Laure Durand, théologienne.

Dans les mythes fondateurs bibliques, la fraternité occupe une place centrale : Caïn et Abel, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, Léa et Rachel mais aussi Lazare et ses sœurs, Jésus et ses frères etc. La fraternité est-elle une invention juive ? Comment est-elle reprise dans la tradition chrétienne ?

16h 15 : Conférence, Et ta sœur…Lidvine Nguemeta, Supérieure provinciale de la Compagnie de Marie Notre-Dame, théologienne.

On a demandé à une sœur de dire ce qu’est vivre en frère ! A partir de son expérience de vie en communauté quelles sont les attitudes fondamentales qui permettent une vie fraternelle ? A partir de cette expérience et de sa responsabilité de supérieure d’une congrégation d’éducation qu’est-ce qu’éduquer à la fraternité dans des établissements catholiques d’enseignement.

 

 

JEUDI 22 MARS 2018

9h : Reprise par Catherine Pagès

9h 30 : Une expérience d’éducation à la fraternité à école, Bérangère Sylvestre, cheffe d’établissement.

9h 45 : Conférence, Passer du vivre ensemble au vivre en frères, Pascal Balmand, Secrétaire Général de l’Enseignement Catholique.

La diversité culturelle et religieuse marque de plus en plus notre société, et avec elle les établissements catholiques. C’est au vivre en frères que l’Ecole catholique entend contribuer pour une civilisation de l’amour.

10h 30 : Pause

11h : Ateliers

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, Fraternité en résilience, Claire Ly, philosophe.

Comment la fraternité est encore possible quand elle a dû faire face à la barbarie ? Peut-on parler d’une fraternité en résilience ? Comment l’identité se construit à travers des réseaux de fraternités multiples ?

15 h 30 : Echanges

15h 45 : Pause

16h 00 : Conférence, Et l’autre devint frère,Foucault, Massignon, Chergé, Christian Salenson, théologien.

Comment se construit l’idée de fraternité universelle dans le brassage culturel et religieux, à travers trois témoins : Charles de Foucault, Louis Massignon et Christian de Chergé ? On s’interrogera alors sur la place de la pluralité religieuse comme un terreau favorable pour inventer la fraternité pour aujourd’hui. 

17h : Célébration suivie d’un temps de convivialité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VENDREDI 23 MARS 2018

9h : Reprise par Valérie Marmoy

9h 30 : Une expérience d’éducation à la fraternité à l’école, Virginie Prin Clary, enseignante.

9h 45 : Conférence, Les frères ennemis, Jean François Noël, psychanalyste.

Quelles sont les caractéristiques de la relation entre frères dont l’expérience nous apprend qu’elle peut être tumultueuse ? Quels éclairages sur la dimension politique de la fraternité ?

10h 30 : Pause

11h : Ateliers

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, La fraternité, ça s’apprend,Bruno Mattéi, philosophe.

La fraternité est une démarche qui nous met à l’épreuve de nous-mêmes. Elle nous met devant nos faibles capacités. On parle souvent de solidarité, mais c’est de la fraternité revue à la baisse. C’est pourquoi la fraternité doit s’apprendre.

 

15h 30 : Pause

15h 45:Conférence conclusive, Christian Salenson et Dominique Santelli, responsables du Département d’études et de recherches sur les religions à l’école, ISTR de Marseille

Evaluation

[1]Congrégation pour l’éducation catholique, Éduquer au dialogue interculturel à l’école catholique, vivre ensemble pour une civilisation de l’amour, 28octobre 2013.

Christian Salenson, Dominique Santelli, Ouverture de la session « Éduquer à la fraternité »

Ouverture de la session Eduquer à la fraternité

Christian Salenson, Dominique Santelli

 

Nous avons la joie d’ouvrir ce matin pour la sixième année consécutive, la session régionale organisée par le département sur les religions à l’Ecole de l’ISTR de Marseille qui a comme sujet : « Eduquer à la fraternité ». Elle fait suite à « Eduquer à la paix », « l’initiation à la symbolique », « le fait religieux au féminin », « laïcité et liberté religieuse », « l’islam à l’école. » Les actes de ces diverses sessions sont sur le blog sauf ceux de l’an dernier sur « l’islam à l’école » qui ont donné lieu à une publication.

 

Eduquer à la fraternité ! On décide parfois avec enthousiasme d’un sujet de session puis lorsqu’il s’agit de la mettre en oeuvre, on mesure le décalage entre l’intuition à laquelle on a fait confiance, d’ailleurs à juste titre, et la difficulté à se saisir de l’objet. C’est particulièrement vrai pour la fraternité !

 

A priori la fraternité n’est pas un objet non identifié, ce serait-ce que par l’expérience familiale que nous en avons. Chacun de nous peut avoir l’expérience de la fratrie. Il a pu en gouter les joies et aussi, les pesanteurs… Chacun sait d’expérience que ces liens peuvent être forts et tout autant à certaines heures, un peu lourds et que décidemment on ne choisit pas ses frères et ses sœurs !

Mais aussi parce que cette valeur est inscrite au fronton des monuments publics et qu’elle se présente comme une valeur de la République aux cotés de l’égalité et de la liberté. D’ailleurs cette proximité dans la devise républicaine des trois valeurs invite à s’interroger sur les liens qui les réunissent.  Sont-elles de simples valeurs juxtaposées ou bien sont-elles réunies par une telle dépendance qu’aucune ne pourrait exister sans les autres ?

Enfin une troisième raison devrait nous la rendre familière particulièrement dans les établissements catholiques puisque cette valeur est une valeur fondamentale de l’Evangile. Jean Pierre Chevènement, qui, comme chacun sait, ne fait pas partie des pères de l’Eglise, a écrit alors qu’il était ministre de l’intérieur et des cultes que cette notion est « sortie tout droit de l’Evangile » et qu’elle est la traduction de l’agapé du Nouveau testament et le ministre de l’intérieur et des cultes du gouvernement précédent, Bernard Cazeneuve a récidivé en affirmant que « la fraternité républicaine est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?” ».

Tout cela devrait nous la rendre familière et on comprend que dans un élan spontané, on ait pu avoir l’intuition qu’il y avait là un riche sujet de session. Pourtant quand il s’agit de s’en saisir, de la penser comme telle, les difficultés se présentent en particulier dans le champ politique… mais c’est aussi évidemment ce qui en fait l’intérêt !  Si elle a émergé avec les révolutionnaires de 1789[1]et si elle a été inscrite dans la devise républicaine lors de la révolution de 1848, elle fut vigoureusement critiquée au cours de la 3èmeRépublique, certains proposant même de l’exclure de la devise républicaine. Comme le dit un philosophe, la fraternité « c’est bon pour les chrétiens, les francs-maçons et les imbéciles » !Remarquez que cela fait tout de même pas mal de monde ! Certains proposèrent de remplacer ce terme par celui de solidarité, d’autant plus que la fraternité a des accents religieux comme nous le rappellent nos ministres de l’intérieur et que cela pouvait incommoder en périodes anticléricales… Charles Gide, célèbre gardois, – le tonton de l’autre Gide- , disait « : La fraternité, on laisse à ceux qui y croient encore le soin de la démontrer par des embrassades, mais les gens sérieux ne lui donnent pas plus de place dans la science que dans les affaires ».Et il ajoutait : « La fraternité est un mot sonore… mais la solidarité est un fait ».  

 

Peut-être mais la solidarité n’est pas la fraternité[2]… Reconnaissons que dans nos établissements, on parle plus aisément de la solidarité que de la fraternité. On mène des actions de solidarité. Ainsi, on éduquerait les enfants et les jeunes à la solidarité plutôt qu’à la fraternité. La fraternité paraît trop idéaliste et illusoire. La solidarité plus concrète… A vrai dire elle est surtout plus bourgeoise comme dirait Péguy ! La solidarité veut soulager les injustices trop criantes ou trop risquées dans la société ou dans le désordre mondial. Ce faisant, au moment même où elle tente de compenser et de colmater des brèches, elle entérine cette inégalité. Elle s’en accommode. La solidarité est compatible avec l’inégalité et avec l’exclusion. Elle en est un correctif. En ce cas, comme dans l’idéologie de la solidarité de la IIIème république, la fraternité est alors renvoyée à n’être plus qu’un « supplément d’âme ».

 

Pourtant la fraternité n’a pas disparu pour autant malgré ces éclipses. Depuis quelques années, le terme revient. On publie des livres[3]. Elle retrouve une certaine actualité. Elle donne lieu parfois à d’étonnants surgissements. De grandes manifestations spontanées ont été des expressions publiques de la fraternité lorsque de nombreux français se sont retrouvés dans la rue au lendemain des attentats… Le pays aux prises avec le terrorisme, au-delà de la compassion pour les victimes ou de la solidarité, se lève dans un grand élan de fraternité. Ce retour de la fraternité n’est pas un exemple unique dans l’histoire. Ce fut dans la liesse de la fraternité retrouvée pour un temps que les français ont planté les arbres de la liberté en 1848, que les clercs ont béni.  Mais le risque est qu’elle soit une nouvelle fois un astre à éclipses…

 

Pourtant nous en avons besoin, dans une société qui doit faire face à une pluralité culturelle et religieuse inédite, dans un contexte international de brassage des populations, face aux défis de l’écologie ou de l’immigration… En fait nous avons besoin dans la situation présente de redonner à cette valeur toute sa place. Mais si nous voulons éviter qu’elle ne soit qu’une valeur clignotante ou confinée dans les relations individuelles et qu’elle puisse renouveler la vie politique, alors il faut la penser, donner du contenu à cette notion. Notre session voudrait y contribuer à notre modeste mesure.Le vivre ensemble ne suffit pas !

 

 

Mais qu’est-ce que la fraternité ? Nous avons trois jours ensemble pour apporter des éléments de réponse à cette question. On peut déjà faire quelques remarques inaugurales. On peut interroger l’origine même du mot. Benveniste affirme que le mot grec phrater(frater) désigne pour les Grecs anciens un groupe d’hommes reliés par une parenté mystique. D’apparition postérieure serait le mot adelphos (adelfos) qui désigne la parenté biologique.  Ainsi la fraternité dans la cité serait antérieure à la fraternité familiale.

Elle nous apparait mieux si nous la distinguons d’autres notions. Lefrère n’est pas le camarade, étymologiquement celui qui fait partie de la même chambrée (camara) et par extension, celui qui partage les mêmes occupations ou à qui on est lié par une communauté d’intérêts. Le frère est autre que le compagnon, cum et panis.  « celui avec qui l’on partage le pain ». Plus éloigné du frère est le collègue, celui ou celle qui exerce la même profession ou qui travaille dans la même organisation ou encore le confrère, celui qui fait partie d’une compagnie, d’une société religieuse, littéraire, artistique, etc., particulièrement quand il y a été admis par les autres membres.

 

 

La fraternité est une notion à la fois très riche et flottante. Ilfaut penser la fraternité plus loin que l’émotion et le sensible même si elle peut s’exprimer aussi à travers de grands moments d’émotion. Elle n’est pas un sentiment mais il n’est pas exclu d’avoir des sentiments fraternels ! Elle n’est pas non plus un idéal à atteindre, que les humanismes ou les religions encourageraient mais elle se gagne. Est-elle une valeur ? Ne serait-elle pas d’abord un fait, un fait originel comme dirait Lévinas. Le genre humain est une famille. Etre humain c’est être frère au sens où l’on dit que le genre humain est une famille. Ainsi au moment ou je viens au monde, je suis inscrit dans une fraternité qui me précède. La fraternité n’est pas d’abord un choix. Etre frère c’est être en relation avec l’autre. Elle s’expérimente. Elle est expérience de l’altérité. Et c’est bien pourquoi, elle revêt ce caractère d’urgente nécessité dans nos sociétés plurielles. Et en même temps elle est en devenir. L’expérience de la fraternité n’est pas un long fleuve tranquille.  Les racines juives et grecques de notre culture nous en avertissent, que ce soit dans la Genèse Caïn et Abel ou dans l’Antigone de Sophocle, Etéocle et Polynice. La fraternité est une épreuve.  Qu’as-tu fait de ton frère ?L’autre me concerne comme quelqu’un dont j’ai à répondre.

 

La question : qu’as-tu fait de ton frèrea son corollaire : qu’as-tu fait de ta sœur ?Avouons que la question ne manque pas de pertinence dans notre société où tant de femmes sont violentées. Comment se fait-il que l’égalité hommes/femmes prêchée et revendiquée depuis tant d’années soit constamment ajournée ? Et que sous des voiles invisibles et au-delà des apparences, la liberté soit tellement entravée ? N’aurions-nous pas oublié la fraternité ?

 

 

 

Ces quelques lignes déjà nous alertent sur le sens de cette session… Mais il est un second terme qui doit retenir notre attention : celui d’éduquer. Le titre de cette session est « Eduquer à la fraternité ».

 

Que signifie éduquer. S’il s’agit d’enseigner les valeurs de la République, alors je n’hésiterai pas à dire, tout de go, que cela pourrait produire l’effet inverse de celui qui est attendu. Certains refusent les valeurs de la République, non parce qu’ils seraient a priori en désaccord avec elles mais parce qu’ils mesurent de par leurs difficultés de vie, voire par la discrimination dont ils se sentent l’objet, l’écart entre le dire et le faire. Ils expérimentent à l’excès le décalage entre les valeurs enseignées et la réalité ressentie. Ils en viennent à interroger les buts poursuivis par la République qui les lui enseigne. Certes il y a toujours une part d’enseignement… mais peut-on dire qu’on enseigne la fraternité ? En général, on n’enseigne pas des valeurs, on initie aux valeurs en général et à celles de la République en particulier. On est initié en les vivant, en les expérimentant. Il n’y a pas d’initiation qui ne passe par l’expérience. On éduque à la fraternité en la vivant dans la classe et au sein des établissements.  On y est initié dès le plus jeune âge, dès la maternelle, et l’initiation n’est jamais achevée, pas même à l’âge adulte. On y éduque plus particulièrement par l’expérience de la mixité sociale, l’apprentissage de la différence des sexes, la chance de la mixité religieuse. Dans les établissements catholiques, nous avons la possibilité de prendre en compte comme telle. La mixité générationelle. La fraternité reste le paradigme de la relation adultes / jeunes, fut-elle maitre/élèves.

 

Et puis, l’enseignement catholique vit selon son caractère propre et un projet éducatif qualifié. L’anthropologie biblique qui fonde ce projet fait de la fraternité la définition même de la relation entre les hommes, sans en gommer les difficultés. Aussi « on ne saurait se contenter d’un vivre ensemble minimaliste mais c’est au vivre en frères que l’Ecole catholique entend particulièrement contribuer ». Pour cela, « il faut oser la mise en projet d’un apprentissage patient de la diversité [4]».

L’Eglise catholique a une parole forte sur l’éducation. Eduquer à la fraternité s’inscrit dans son projet éducatif. Le premier but que l’Eglise fixe à l’Ecole aujourd’hui, dans un contexte de mondialisation et de brassage des cultures, est l’éducation à la « relationalité ». Elle nous avertit, il ne s’agit pas simplement de s’adapter à la pluralité culturelle et religieuse mais de changer de paradigme éducatif. Le but étant, au-delà de l’idéologie libérale dominante et de son cortège de souffrances humaines, d’avoir en perspective l’avènement d’une nouvelle civilisation.

 

 

Nous ne sommes pas devant une page blanche ! Disons-le tout de suite, nous le faisons déjà ! Chacun de nous est déjà engagé dans ce travail éducatif sans quoi il ne se serait pas inscrit à la session.  Peut-être le ferons-nous mieux ? Peut-être en comprendrons-nous mieux le sens et les enjeux ? Aussi modeste soit notre contribution quand on a entrevu le sens, on ne le vit plus pareil. Là où le devoir rend parfois la charge plus pesante, le sens donne de la liberté et de la légèreté dans la tache éducative !

 

Et puis, et cela il faut se le redire, on a de la chance de vivre un métier de l’humain comme celui d’éducateur ! Car à vrai dire, en essayant de vivre plus intelligemment son métier, en lui donnant du sens, chacun s’en nourrit. Chacun reçoit quelque chose qui dépasse sa seule fonction d’éducateur et qui vient enrichir son humanité. Cet enrichissement personnel est une des grandes chances du métier d’enseignant, d’APS, de chef d’établissement. Probablement que chacun, dans cette session, donnera un sens nouveau à sa propre manière de recevoir et de vivre la fraternité, dans sa famille, au sein de l’école, dans les multiples relations de la vie. Avec Dominique c’est notre vœu le plus cher.

 

Bonne session à chacune et chacun !

[1]En 1793, la commune de Paris impose d’inscrire « La République une et indivisible – Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort » sur la façade de l’Hôtel de ville, sur tous les édifices publics de la ville et aussi sur des monuments aux morts.

 

[2]Du latin juridique « in soldo » a proprement « pour le tout », responsable envers tout. Puis entendu comme, qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale.  Se dit de personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité.

[3]Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité

Régis Debray,

Jacques Attali,

Catherine Chalier,

Bruno Mattei

[4]

Christian Salenson, Et l’autre devint frère, Foucault, Massignon, Chergé

Conférence, Et l’autre devint frère,Foucault, Massignon, Chergé, Christian Salenson

 

 

La fraternité est une notion complexe puisqu’elle est à la fois biologique et politique, qu’elle définit la famille humaine et en ce sens elle précède tout homme qui vient au monde et qu’elle s’apprend dans l’expérience par mode d’apprentissage. Je voudrais essayer d’éclairer cette notion en la prenant sous un angle d’approche particulier : l’entrée en fraternité par la médiation de l’altérité religieuse. Ma question est la suivant : comment entre-t-on en fraternité ? Comment entre-t-on en fraternité par la médiation de l’altérité ? Et plus précisément encore comment entre-t-on en fraternité par la médiation de l’autre d’une autre culture et d’une autre religion ?

 

Pour conduire cette réflexion, je me propose de prendre appui sur trois grands témoins qui ont vécu à des époques différentes et entre lesquels existe une vraie filiation : Charles de Foucauld (1858-1916), Louis Massignon (1883-1962)  et Christian de Chergé (1937-1996). Tous les trois ont fait l’apprentissage de la fraternité dans la rencontre de l’islam, le premier en vivant les dernières années de sa vie auprès des Touaregs (1903-1916), le second par l’expérience qu’il fit de l’hospitalité à Bagdad (1908), le troisième durant la guerre d’indépendance de l’Algérie (1959-1961). La rencontre de l’altérité culturelle et religieuse a été pour eux non un obstacle à la fraternité mais plutôt un chemin privilégié de son apprentissage.  Aussi il m’a semblé qu’ils pouvaient, à nous qui vivons dans une société et particulièrement dans des établissements catholiques d’enseignement ouverts à la pluralité, donner quelques points de repères, baliser quelques chemins, nommer quelques défis.

 

Charles de Foucauld

 

Charles de Foucauld a passé sa vie à chercher sa vocation. Il nait en Alsace en 1858 et Orphelin de père, de mère à 6 ans et de patrie à 12 par l’annexion de l’Alsace par les prussiens en 1870, il entre à Saint Cyr. Héritier d’une grande fortune il la dilapide dans une vie de fêtard avant de se convertir à la foi chrétienne. Il devient alors moine cistercien en Syrie, puis ermite, avant d’être ordonné prêtre et de partir missionnaire en Algérie à Beni-Abbés de 1901 à 1903 puis chez les Touaregs de 1903 où il meurt assassiné en 1916.

 

Charles de Foucauld est un militaire et un colon. Il baigne dans l’idéologie coloniale. Il est favorable à l’annexion du Maroc et à la colonisation de l’Algérie. Il rêve de convertir les musulmans et de les amener à la foi chrétienne. Le désir de les convertir au christianisme est inséparable du devoir de les « civiliser » en leur apportant le progrès technique et intellectuel, moral et religieux de la France. Il en est persuadé : la force de son témoignage de foi, la grandeur de l’unique vraie religion catholique et les bienfaits de la colonisation ne manqueront pas de lui permettre d’atteindre son but. Il y consacre sa vie.

 

Les Touaregs sont, selon ses propres mots, des « sauvages » ou des « arriérés ». Il faut leur apporter « la » civilisation. Aussi, avec cohérence et probité, il s’insurge contre les nombreux colons qui exploitent la population ou contre les pères blancs qui ont préféré des pays de mission « plus faciles » comme l’Afrique subsaharienne. Il s’emploie de toutes ses forces à sa mission de développement. Il réalise une œuvre colossale en créant le premier dictionnaire Touareg et en recueillant des poèmes et des légendes de ce peuple. Il se veut le frère des Touaregs.

 

Son drame personnel fut qu’il ne convertit personne ! Pire pendant le temps de sa présence chez les Touaregs, sous l’influence d’un mystique musulman et en réaction à l’occupation française, les Touaregs devinrent plus musulmans que jamais auparavant. Il éprouve alors au début de l’année 1908 une sorte de burn out physique et spirituel, intellectuel et moral. Ses jours sont en danger. Il est sauvé par les femmes touarègues qui malgré la famine terrible réussissent à récolter un peu de lait et à lui fournir quelques nourritures. Le colon, le militaire, l’homme occidental assuré de la supériorité présumée de sa civilisation et de sa religion fait l’expérience de la dépendance vitale de ceux qu’il qualifiait de sauvages et d’arriérés. Celui qui se voulait le frère universel commence à comprendre que la fraternité n’est pas une simple attitude de dévouement envers les autres mais se bâtit dans la réciprocité et en renonçant à toute forme de supériorité présumée… Il n’y a pas de fraternité coloniale ! Son projet missionnaire lui-même s’en trouve grandement modifié. Il apprend à ses dépends la fraternité universelle à laquelle il aspirait.

 

Bien que de son propre aveu, il ait été converti grâce au contact de l’islam, Foucauld n’a jamais reconnu l’islam. Il salue l’authenticité de la foi de quelques musulmans, mais n’a pas d’estime pour leur religion. Il est enserré dans les filets de l’idéologie coloniale et d’une théologie de la mission conquérante. etc. Homme de son temps, sa découverte de la fraternité n’en fut que plus belle.

 

Nous pouvons peut-être recueillir déjà deux aspects de la fraternité à travers l’expérience de Charles. Entrer en fraternité demande obligatoirement une conversion… non de l’autre mais de soi et de son regard sur l’autre ! Le frère n’est pas celui qui me ressemble. Etre frère ne consiste pas à rechercher la ressemblance. Le frère se définit par la ressemblance mais tout autant par la dissemblance. Il est le même et l’autre. L’entrée en fraternité se fait par renoncement à tout projet mimétique sur l’autre.

 

Foucauld entre en fraternité par et dans l’expérience de ses limites. Il fait l’expérience de ses fragilités et du besoin où il est de ces femmes touarègues, de ces autres.  L’entrée en fraternité se fait par la reconnaissance de la particularité de sa culture, de la relativité historique de sa religion, de la partialité de ses idéaux par confrontation et découverte de la culture de l’autre. L’entrée en fraternité exige un dépouillement de soi.

 

 

Louis Massignon

 

Parmi ceux qui ont été marqués par le frère Charles de Foucauld, le premier d’entre eux est Louis Massignon qui fit éditer la première biographie[1]. Son histoire n’en est pas moins étonnante que celle de Foucauld. Lui aussi se déclare athée. Sur le bateau qui l’emmène en Egypte pour une mission archéologique, il fait la rencontre d’un jeune et beau noble espagnol avec qui au Caire il va vivre lui aussi une vie délurée. Puis il est envoyé en mission en Irak. Ses mœurs et la concurrence scientifique avec des archéologues allemands mettent sa vie en danger. Sur le bateau qui le ramène à Bagdad, il fait une tentative de suicide. Il est malade, menacé par ses compagnons de voyage, rejeté de tous, en danger de mort. A son arrivée à Bagdad, il est recueilli par la grande famille des Alussis, qui non seulement le prennent sous leur protection afin qu’il ne soit pas assassiné, mais se relaient à ses côtés pour réciter la prière des agonisants et finalement, à force de soins  permettent son rétablissement. Il est sauvé au nom de droit sacré de l’hospitalité. Ce n’est pas sans rappeler l’expérience de Foucauld sauvé par les femmes touarègues.

Ce fut à ce moment là qu’il fit une expérience mystique forte et qu’il se convertit à la foi chrétienne. Cette expérience fonde sa vie future. Il devient un fin connaisseur de la langue arabe. Il sera le plus grand islamologue du XXe siècle, reconnu comme tel dans le monde musulman. Il devient un chrétien engagé auprès des musulmans. Enseignant au collège de France, il intervient fréquemment pour les droits des travailleurs algériens et pour le respect des engagements de la France envers les algériens. Il prend la défense des palestiniens au moment de la création de l’Etat d’Israel. Dans l’Eglise catholique, il offre un autre regard sur l’islam. Sans lui et ses disciples, le concile Vatican II n’aurait pas pu dire qu’elle tenait les musulmans et l’islam en estime et qu’elle reconnaissait tout ce qu’il y a de vrai et de saint dans l’islam. Certains de ses disciples épouseront son point de vue théologique qui fait de l’islam un rameau original de la révélation biblique.

 

Lorsqu’il revient sur l’événement fondateur de sa vie et de sa foi, il affirme tout ce qu’il doit à l’hospitalité des Alusis. Les Alussis ont rappelé à ses ennemis l’exigence de l’hospitalité sacrée : « Si vous tuez Massignon, vous tuez l’un d’entre nous. Il est notre hôte et un hôte est sacré. Vous ne pouvez donc pas le tuer… il est l’hôte de Dieu et j’ai été sauvé. » Il apprend la fraternité par les Alussis qui pourtant ne partageaient ni la même culture, ni la même foi, et pour qui il était un étranger et peut-être même un espion mais qui font de l’hospitalité un droit sacré.

 

A son tour, il offrira la même hospitalité aux musulmans et à l’islam. Il fera de l’hospitalité sa règle de vie. Le premier contact entre deux civilisations c’est le principe de l’hospitalité. L’hospitalité c’est de supposer que l’étranger, l’ennemi a quelque chose de bon tout de même à nous donner… pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte[2].

Massignon comme Foucauld ont été introduit en fraternité par d’autres d’une autre culture et d’une autre religion. A leur tour, ils se sont engagés dans cette fraternité qui ne se réserve pas au semblable ou à celui qui a fini par nous ressembler mais qui s’épanouit dans ce que Foucauld appelle la « fraternité universelle ».

 

 

 

Christian de Chergé

 

 

Et Christian de Chergé ? Beaucoup d’entre vous connaissent l’histoire du prieur de Tibhirine ou ont vu le film de Xavier Beauvois, grand prix du jury de Cannes, les hommes et les dieux ». Son expérience fondatrice a lieu durant la guerre d’Algérie. Il est séminariste à cette époque et il est envoyé en Algérie comme appelé du contingent. Il noue une amitié, par dessus la mélée,avec le garde champêtre jusqu’au jour où au cours une embuscade, sa vie est en danger. Mohammed prend sa défense. Christian a la vie sauve mais Mohammed est retrouvé assassiné auprès de son puits peu de jours après.

 

Ce drame marque définitivement Christian de Chergé et réoriente sa vie. « Dans le sang de cet ami, j’ai su que mon appel à suivre le Christ aurait à se vivre tôt ou tard dans le pays ou m’avait été donné le gage de l’amour le plus grand… ».Il devient moine en Algérie. Il se consacre à la prière en communion avec la prière des musulmans se voulant un « priant parmi d’autres priants ». Il donnera sa vie aux algériens. Il l’écrira dans son testament : ma vie était donnée à Dieu et à l’Algérie.

 

La fraternité n’est pas un long fleuve tranquille. Aux heures sombres de la décennie tragique de 1990, il est prieur de la communauté. Le soir du 24 décembre 1993, le monastère reçoit la visite d’une bande armée conduite par Sayah Attiyah qui a assassiné douze croates dix jours auparavant à 4 kms de l’Abbaye.  Quand pendant un quart d’heure je me suis retrouvé en tête à tête avec le meurtrier des douze croates, Sayyah Attiyah qui était le grand chef du GIA dans notre coin, il venait demander des choses précises. Il était armé, poignard et pistolet mitrailleur. Ils étaient six en tout et c’était dans la nuit… Nous nous sommes retrouvés dehors… à mes yeux il était désarmé. Nous avons été visage en face de visage. Il a présenté ses trois exigences et par trois fois j’ai pu dire non, et « pas comme cela ». Il a bien dit : « vous n’avez pas le choix » ; j’ai dit : « Si j’ai le choix ». Non seulement parce que j’étais le gardien de mes frères, mais aussi parce qu’en fait j’étais aussi le gardien de ce frère qui était là en face de moi et qui devait découvrir en lui autre chose que ce qu’il était devenu… [3]»

 

Je me suis souvent demandé comment il avait pu ce soir là être dans cette attitude de fraternité qui, d’une certaine manière a désarmé Sayyah Attiyah. Il fallait qu’il soit préparé. Je trouve une explication dans la décision prise par les moines de ne jamais utiliser des termes comme terroristes ou islamistes. « Pour exorciser toutes ces tendances qu’il y a en nous à choisir notre camp, à dresser les uns contre les autres, à donner des prix de qualité ou des prix d’horreur, nous avons eu cet instinct, en communauté, instinct que je trouve après coup sauveur – mais cela nous est venu comme ça –, nous désignons les montagnards, ceux que l’on appelle les terroristes, les “frères de la montagne”, et les forces armées, nous les appelons les “frères de la plaine”. C’est très commode pour parler au téléphone. C’est une manière de rester en fraternité [4]».J’en déduis que la fraternité s’apprend. Plus exactement on s’y exerce. Elle demande un long apprentissage.

 

Suis-je le gardien de mon frère ? interrogeait Caïn après le meurtre de son frère.« Emmanuel Lévinas disait : approcher de son prochain, c’est devenir le gardien de son frère… » Suis-je le gardien de mon frère terroriste ? Telle est la question à laquelle Chergé a dû répondre dans l’urgence d’une visite à haut risque. La question nous interesse…

 

Je n’ai pas retenu ces trois témoins au hasard. Ils sont des personnalités marquantes. Ils ont tous les trois fait une expérience décisive d’entrée en fraternité par et dans la rencontre de l’altérité culturelle et religieuse. Je voudrais maintenant revenir sur cette expérience.

 

 

La fraternité et la violence.

 

 

Une première remarque s’impose. Ces trois expériences se vivent dans des contextes de violence. Si nous confondions la fraternité avec la chaleur des sentiments fraternels, ces trois exemples montrent qu’il n’en est rien ! La fraternité se vit aussi en situation de conflit.

 

Je retiens l’exemple de Christian de Chergé. Il entre en fraternité dans la violence d’une guerre d’indépendance qui a fait 300.000 morts et il accomplit cette fraternité dans la violence de la guerre civile jusque dans le don de sa vie. Une première constatation s’impose : malgré la violence et la guerre, la fraternité est possible. A quelles conditions ? A condition de ne pas nier la violence de l’autre mais aussi la sienne. Christian de Chergé ne se considère pas comme un innocent. Il se sait complice de la violence. Dans son testament, il écrit : « Je n’ai pas l’innocence de l’enfance et je me sais complice du mal qui pourrait me frapper aveuglément ». On ne surmonte pas la violence en se mettant du côté des innocents et en faisant tout retomber sur la barbarie des autres. L’innocence présumée est illusoire. On surmonte la violence en reconnaissant sa propre complicité avec le mal. Sans rien enlever de la responsabilité des terroristes dans l’Algérie de 1990, Christian de Chergé sait que comme français il est solidaire du mal fait à ce peuple par 130 ans de colonisation et des milliers de morts. Il sait aussi qu’en lui-même il porte sa part de violence. Cette remarque confirme un point déjà énoncé à propos de Charles de Foucauld. On entre en fraternité par l’acceptation de ses limites. Désigner des coupables ne dispensera jamais de reconnaître sa part de complicité avec le mal et avec la violence.  On se reconnaît frères aussi dans les compromis avec le mal et la violence. Quand il serre la main de Sayyah Attiyah après leur entretien musclé, il est dans la fraternité. Elle est possible pour deux raisons : parce que lui-même ne se met pas du côté des innocents et que d’autre part il ne le considère pas exclusivement comme un criminel. Il ne l’identifie pas à ses exactions. Il sait voir en lui, malgré ses mains pleines de sang, un homme … et donc un frère. Ce soir-là j’étais le gardien de frère qui devait pouvoir reconnaître en lui autre chose que ce qu’il était devenu.

 

La fraternité est donc la reconnaissance d’une commune humanité dans la ressemblance mais aussi dans la dissemblance, à travers les différences d’origine, de culture ou de religion, y compris dans les ambiguïtés et les compromis d’une commune humanité. Est-ce que ces remarques ne peuvent pas éclairer la situation présente en France ?

Dans le travail éducatif, la fraternité se construit aussi dans des relations conflictuelles parfois. Le conflit est aussi le lieu d’apprentissage de la fraternité.

 

 

Les conditions de la Fraternité

 

L’expérience de ces trois témoins nous renseignent sur la fraternité. Il n’y a une réelle fraternité vécue que moyennant un certain nombre de conditions.

 

La fraternité appelle l’égalité. Il n’y a pas de fraternité possible tant que subsiste une supériorité de droit ou de fait entre des frères. La fraternité familiale est symbolique de cette nécessaire égalité. Lorsque l‘un des frères ou des sœurs prétend à une supériorité quelconque sur les autres, les sentiments fraternels sont malmenés. La fraternité conjugue la différence entre les frères et leur égalité. Charles de Foucauld doit renoncer à sa supériorité prétendue, culturelle, morale ou religieuse sur les Touaregs pour vivre la fraternité universelle. Il ne peut continuer à les considérer comme des arriérés et vouloir qu’ils épousent la civilisation occidentale. Son expérience met en lumière la difficulté à conjuguer égalité et différence, à accepter que le frère soit le même et l’autre.

 

La fraternité se conjugue avec la liberté. La fraternité ne se construit pas dans la domination et tant que subsistent des formes de coercitions physiques ou morales. Massignon, professeur au collège de France, prend parti pour la liberté des algériens, leur statut promis mais jamais accordé, leur liberté religieuse restreinte. La fraternité est une école de liberté.  La fraternité demande de donner à l’autre sa liberté et de garder la sienne. Il y a un corollaire entre prendre sa liberté et la donner à l’autre. Dans la relecture que fait André Gide du fils prodigue, le fils cadet qui est parti, a mené une vie aventureuse, et est revenu auprès du Père, prend son frère par le bras et l’aide à partir à son tour conquérir sa liberté.

 

La fraternité en se choisit pas. On ne choisit pas ses frères et ses sœurs, ni familialement ni politiquement. D’où le sentiment qu’on peut avoir parfois de trouver la fratrie pesante. Dans une République qui a inscrit la fraternité dans sa devise, on ne peut choisir ses concitoyens, ni les classer en fonction de leur origine, de leur religion, de leur niveau de vie ou de leur sexe.

 

Liberté, égalité, fraternité se conjuguent. Elles sont trop souvent juxtaposées. La fraternité est probablement première et la plus fondamentale. Elle définit le genre humain. Elle réclame de rendre à chacun sa liberté et de donner l’égalité dans la différence comme conditions de sa réalisation. La liberté et l’égalité trouve dans la fraternité leur fondement et leur finalité.

 

 

Le dialogue interreligieux et la fraternité

 

 

Les trois témoins sont entrés en fraternité par la rencontre d’une autre religion. Cette rencontre a entrainé pour chacun une transformation profonde. J’y vois une richesse et une promesse pour un monde pluraliste. La rencontre entre croyants de différentes religions, entre croyants et athée est un moyen privilégié d’entrée en fraternité. Il est un des lieux de la vie où se manifeste le plus vigoureusement l’altérité, avec la relation entre les hommes et les femmes, et celle entre les riches et les démunis.

Voilà pourquoi, je pense que la fraternité républicaine ne sera pas possible tant qu’on voudra renvoyer la religion au domaine privé. La fraternité, républicaine ou autre, ne peut se vivre que si on considère l’autre avec la totalité de ce qui le fait être ce qu’il est, et la religion en fait évidemment partie. La reconnaissance de l’altérité est la condition de la fraternité. La reconnaissance de l’altérité religieuse est un moment décisif de la fraternité républicaine. Nous ne disons rien de plus que la déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention européenne, ou la laïcité quand elle est dans l’esprit de la loi de 1905. Oserais-je dire que la pluralité culturelle et religieuse est la chance et le défi de notre époque et de la République ? C’est en tout cas ce que je crois !

 

 

La fraternité appelle le dialogue. Le dialogue fait entrer en fraternité. On peut distinguer deux niveaux de dialogue. Beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté savent que le dialogue interreligieux, entre personnes d’appartenances religieuses diverses, y compris entre croyants et athées, est une nécessité pour la paix. Ils veillent à éviter toutes formes de discrimination et s’attachent à permettre le vivre ensemble. Ils rendent un grand service à la paix. Mais il est une autre forme de dialogue plus ambitieux qui s’intéresse à ce que vit l’autre et à ce qui le fait vivre, en particulier à sa foi et à sa religion, aux richesses de sa culture, à l’originalité de son rapport au monde. Cette forme plus poussée du dialogue croit que les dons que l’autre a reçu en propre tels que sa foi particulière, sa culture singulière, peuvent enrichir l’ensemble. Christian de Chergé appelle cette forme du dialogue « l’échelle mystique du dialogue ». Le but alors n’est pas uniquement le « vivre ensemble » mais le « vivre en frère ».

 

Or l’Eglise, au niveau international veut promouvoir non seulement le premier mais le second niveau de dialogue et elle en tire les conséquences au plan de l’éducation. Elle l’a clairement énoncé dans un grand texte « Eduquer au dialogue interculturel dans l’Ecole catholique », qui a été repris et a donné lieu au dossier remarquable du Secrétariat général : « Eduquer au dialogue, l’interculturel et l’interreligieux en école catholique ». Dans ces textes,  l’Eglise fait de l’éducation à la « relationalité » le but premier de l’Ecole. L’Eglise a conscience qu’un monde nouveau est entrain de naitre et qu’il faut jeter les bases d’une nouvelle civilisation, qu’elle appelle la civilisation de l’amour. Tout cela a beaucoup de souffle mais peut passer inaperçu dans des congrégations ou des diocèses tellement préoccupés de leur fonctionnement, autoréférents comme dit le pape, qu’ils en oublient leur responsabilité du devenir de l’humanité. Charles de Foucauld, Louis Massignon, Christian de Chergé ont été des pionniers de cette civilisation de l’amour fondée sur la fraternité universelle.

 

 

Le dialogue guérit des maladies de la fraternité

 

Le dialogue guérit ou préserve des maladies de la fraternité. Car la fraternité a ses maladies. La première d’entre elles est la comparaison.

 

La comparaison

 

Entre frères la comparaison est dévastatrice. La comparaison entre les frères au sein d’une famille peut faire beaucoup de mal et générer des conflits présents ou à venir. Il va en de même dans les établissements scolaires. Certaines formes d’évaluation instituent une comparaison permanente avec les élèves, les assignant au bout d’un moment à occuper la place qui leur a été désignée par les notes ou les observations. Il n’y a pas de fraternité possible dans la comparaison. On ne compare pas « les frères de la montagne » et « les frères de la plaine » ! On ne compare pas les religions. La comparaison introduit à terme la disqualification de l’une ou de l’autre et génère des discours apologétiques simplistes et vains.

 

La rivalité

 

La comparaison introduit la rivalité. La rivalité est la maladie mortelle de la fraternité. Là encore la symbolique de la fraternité familiale aide à comprendre. Le petit d’homme  fait sa première expérience de la fraternité dans la famille. Or tout enfant se compare. Est-il plus ceci ou plus cela que son frère ou sa soeur. Mais ce qui est un exercice naturel et apprentissage de la fraternité dans l’enfance devient à l’âge adulte mortifère, familialement, professionnellement, politiquement. Le mythe de Caïn et Abel nous met en garde. Caïn se pense en rivalité avec Abel et ne peut le supporter. La rivalité conduit au meurtre de l’autre, physique ou symbolique. La rivalité mimétique a été analysée par René Girard comme l’une des sources majeures de la violence. L’apologétique antimusulmane ou antichrétienne ne sont en fait que l’expression de cette rivalité mimétique des frères.

L’éducation a pour tache de donner suffisamment confiance à quelqu’un pour qu’il puisse se construire avec une estime de soi qui le dispense d’avoir besoin de constamment se mettre en rivalité avec les autres. La tache se complique dans nos sociétés libérales qui transforme l’émulation en concurrence et fait de la rivalité un moyen coercitif sur les individus.

 

Le sentiment de supériorité

 

Ce sentiment a largement marqué l’histoire de la mission à la période moderne. Avec une bonne dose de générosité certes mais avec l’assurance de l’absoluité du christianisme doublé de l’assurance de la supériorité de la civilisation occidentale, on a voulu imposer à d’autres la manière de penser, de croire et de voir de l’Occident. Le sentiment de supériorité est une maladie des idéologies et des religions en général auquel le christianisme n’a pas échappé. Il est construit sur un rapport malsain à la vérité. Ce que l’Eglise croit ne l’autorise pas à se croire elle-même supérieure car il y a loin entre ce en qui l’Eglise croit qui est Dieu et ce qu’elle est en elle-même. De plus il y a loin entre ce qu’elle croit et ce qu’elle en vit, si bien que rien ni personne ne lui permet de s’identifier avec l’objet de sa foi, Dieu qui est le seul absolu… On pourrait tenir le même raisonnement pour l’islam. Plus encore, ce qui fait la validité d’une religion est sa capacité à s’effacer elle-même devant l’objet de la foi. Seule une religion qui accepte de se nier elle-même peut élever une prétention à participer à la vérité.

 

 

Un défi de la fraternité : Les trois frères abrahamiques

 

 

Mais un défi particulier attend les religions monothéistes : la fraternité abrahamique sans laquelle il n’y aura pas de fraternité universelle. Nos trois témoins sont en ce domaine des pionniers.

 

Abraham a eu deux fils, Isaac et Ismaël. Isaac était le fils de Sarah sa femme. Ismaël, était le fils de la servante Agar. Abraham a eu d’abord un fils avec la servante avant d’avoir un fils avec la femme libre. Selon le récit biblique, Sarah n’a pas supporté Agar et Ismaël et a demandé à Abraham leur exclusion. Abraham a accédé à sa demande et renvoyé Agar et son fils Ismaël au désert, tout en implorant sur eux la protection de Dieu. Les arabes chrétiens, bien avant la naissance de l’islam, reconnaissaient déjà dans Ismaël leur ancêtre. Lorsque les arabes deviendront Musulmans, ils se reconnaitront dans cette figure tutélaire.

Les juifs, eux, se reconnaissent dans la descendance d’Isaac. Ainsi on a une première fraternité entre Ismaël et Isaac, entre les juifs et les arabes.

 

On a un second échelon de fraternité entre juifs et chrétiens. Tous deux se reconnaissent comme la descendance d’Isaac. Or on sait qu’au cours de l’histoire de nombreuses inimitiés se sont dressés entre les juifs et les chrétiens à propos de l’héritage. Ce conflit s’est souvent joué sur le mode de l’exclusion des juifs ou de leur ghettoïsation, entretenues par un antijudaïsme qui a pu être virulent. On a pu en mesurer les effets dévastateurs au moment de la shoah par l’anesthésie de la conscience chrétienne d’un grand nombre.

 

Ainsi la fraternité abrahamique est constituée de trois frères : Les descendants d’Ismaël, les descendants d’Isaac sous la double descendance juive et chrétienne. Le défi est de parvenir à un dialogue entre les trois frères : juifs, chrétiens et musulmans. La relation entre ces trois frères est paradigmatique de la fraternité universelle. L’avènement d’une humanité fraternelle passe par la réconciliation de la descendance d’Abraham. On est en présence d’un véritable enjeu du dialogue interreligieux.

 

Où en est-on de ce défi ?

 

Après des siècles d’exclusion, l’Eglise reconnaît que les juifs sont « les frères ainés dans la foi ». L’expression est du pape Jean Paul II. Cette reconnaissance a beaucoup contribué à un rapprochement entre juifs et chrétiens. En fait, l’Eglise accepte à nouveau son identité juive intrinsèque, non seulement à cause de l’héritage passé mais dans un lien vital actuel. Reconnaître les juifs comme « les frères ainés » est une avancée considérable qui dans l’avenir transformera profondément la compréhension que l’Eglise a d’elle-même et de sa mission.

 

En ce qui concerne l’islam, la question se pose en terme différents selon que l’on considère avec Louis Massignon que l’islam fait ou non partie de la révélation biblique. Le concile Vatican II n’a pas voulu prendre position sur cette question, estimant que la recherche islamologique et surtout théologique n’était pas suffisamment avancée. On peut penser que l’islam est une religion différente. Mais on peut aussi raisonnablement penser que l’islam fait partie de manière originale de la révélation biblique. Certes la foi confessée est différente entre chrétiens et musulmans mais elle l’est aussi entre chrétiens et juifs. Evidemment, il est clair que les liens qui unissent les chrétiens aux juifs ne sont pas de même nature que les liens entre les chrétiens et les musulmans, mais il est non moins clair qu’aucune autre religion à l’exclusion du judaïsme n’a de liens aussi fondamentaux avec le christianisme que n’en a l’islam. Le concile a pris la peine d’énumérer ces liens, le fondement étant que les « musulmans adorent avec nous le Dieu un et miséricordieux ». Or cette affirmation se heurte à des résistances dans l’Eglise. En soi, ce n’est pas très grave. Comme souvent les résistances sont le signe de l’importance de l’enjeu. Je crois qu’elles s’expliquent par le saut que cette affirmation fait faire dans la fraternité… Après des siècles de conflits et d’imprécations, tout le monde n’est pas encore prêt à faire ce saut.

 

Il m’apparaît plus clairement que la prise de conscience et l’acceptation de la « fraternité abrahamique » qui englobe juifs, chrétiens et musulmans, est une des conditions et un levier de l’avènement d’une « fraternité universelle », elle-même inscrite dans les gènes de l’humanité. On voit que cela commence par la reconnaissance par les uns et par les autres de cette fraternité dans le semblable et le différent.

 

On mesure le chemin à parcourir quand on voit les conflits entre les frères ! Mais a contrario, on n’a pas toujours conscience qu’en oeuvrant au sein des établissements aux formes diverses de la fraternité, et en particulier à la fraternité entre fils d’Abraham, ne serait-ce que l’accueil et l’ouverture à tous de nos établissements, on apporte une contribution modeste mais décisive à l’avènement de la fraternité universelle.

 

Et le Verbe s’est fait frère

 

Je voudrais ajouter encore une note théologique. Christian de Chergé a cette belle formule pour parler de Jésus-Christ. Il dit que le Verbe s’est fait frère. En se faisant homme, il s’est fait frère. Selon un principe théologique que je ne peux développer ici, cette affirmation christologique a une traduction anthropologique ? Autrement dit, cela signifie en anthropologie chrétienne que tout homme qui vient au monde a vocation à se faire frère de tous.

Frère de qui ? Je cite « Le Verbe s’est fait frère, frère d’Abel et aussi de Caïn, frère d’Isaac et d’Ismaël à la fois, frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, frère de la plaine et frère de la montagne, frère de Pierre, de Judas et de l’un et l’autre en moi.[5]»Chaque expression a une portée symbolique. En disant qu’il s’est fait frère de Caïn et d’Abel, il inclut dans la fraternité la victime et le meurtrier. En disant frère d’Isaac et de d’Ismaël à la fois, il englobe dans une même fraternité les fils d’Isaac, juifs et chrétiens et les musulmans. On n’a pas l’habitude de dire que Jésus est le frère des musulmans ! En disant frère de la plaine et frère de la montagne, il fait référence au conflit de la guerre civile algérienne et à travers elles de toutes les guerres, en disant frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, chacun peut y lire le commerce des êtres humains.

Pour des disciples de Jésus, la fraternité est un article de foi. Comme le dit la ddéclarationNostra Aetatesur le dialogue entre les religions,que : « Nul ne peut invoquer Dieu pour Père s’il refuse de se conduire fraternellement avec certains de ses frères créés à l’image de Dieu[6] ».

 

Pour conclure ce chemin fait avec nos trois témoins, nous pouvons affirmer quela fraternité apparaît pour ce qu’elle est vraiment. Comme l’avait bien entrevu et frère Charles, « la fraternité est universelle » ! On entre par une « hospitalité réciproque » comme l’a magnifiquement vécu et exprimé Louis Massignon ! Elle se déploie dans un « dialogue » dont la finalité n’est pas tant le vivre ensemble que le vivre en frère cher à Christian de Chergé.

 

 

 

 

Christian Salenson

[1]Massignon demande à René Bazin décrire sa biographie qui paraitra en 1922. Il fait aussi tirer à quelques exemplaires « le directoire »,règle de vie et conseils évangéliques proposés aux religieux et aux laïcs qui voudraient poursuivre l’œuvre foucaldienne.

[2]Charles de Foucauld lors de son expédition géographique au Maroc, déguise en rabbin russe pour ne pas être démasqué, mettant en jeu sa vie pour faire des relevés pour l’armée française, bien que reconnu par tel ou tel de ses hôtes, ne fut pas dénoncé au nom de ce même droit sacré.

 

[3]Christian de Chergé,L’invincible espérance, Bayard 1996, p. 308-309.

[4]« L’Église, c’est l’incarnation continuée, récollection de Carême 8 mars 1996 »,

L’invincible espérance, op.cit. p. 289-318 (extraits).

 

[5]L’Autre que nous attendons, homélie du jeudi saint 1995, op.cit., p. 455.

[6]Nostra Aetate, n° 5.

Dominique Santelli, La fraternité républicaine : histoire d’un mot, fin mot d’une histoire

LA FRATERNITE REPUBLICAINE :

HISTOIRE D’UN MOT, FIN MOT D’UNE HISTOIRE

Dominique Santelli

 

Cet article est fortement inspiré des articles de Mona Ozouf dans Les lieux de mémoire et dans le dictionnaire critique de la RF

 

La devise de la République française est une formule inscrite sur tous les frontons des bâtiments publics de France et en tête des actes officiels de la République : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Avant de devenir officiellement la devise de la République française, en 1848, cette formule commence à s’imposer pendant la Révolution française. Elle est employée pour la première fois par Robespierre dans un discours de 1790.

Premier mot de la devise républicaine, la Liberté est défini dans la Déclaration des droits de l’Homme de 1793 :« La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui ; elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. »

Le deuxième terme, l’Egalité, y est défini aussi : « Tous les hommes sont égaux par nature et devant la loi. » Selon la Déclaration des droits de l’homme de 1795 : « L’égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. L’égalité n’admet aucune distinction de naissance, aucune hérédité de pouvoirs. »

Troisième élément de la devise de la République, la Fraternité est ainsi défini dans cette même Déclaration : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ; faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir ».

En 1848, dans le Manuel républicain des Droits de l’Homme et du Citoyen, Charles Renouvier résumait toute la philosophie du triptyque républicain :

« Les hommes naissent égaux en droits, c’est-à-dire qu’ils ne sauraient exercer naturellement de domination les uns sur les autres. La loi, dans la République, n’admet aucune distinction de naissance entre les citoyens, aucune hérédité de pouvoir. La loi est la même pour tous. » 

« S’il n’y avait signé que la liberté, l’inégalité irait toujours croissant et l’Etat périrait par l’aristocratie ; car les plus riches et les plus forts finiraient toujours par l’emporter sur les plus pauvres et les plus faibles. S’il n’y avait qu’égalité, le citoyen ne serait plus rien, ne pourrait plus rien par lui-même, la liberté serait détruite, et l’Etat périrait par la trop grande domination de tout le monde sur chacun. Mais la liberté et l’égalité réunies composeront une République parfaite, grâce à la fraternité. C’est la fraternité qui portera les citoyens réunis en Assemblée de représentants à concilier tous leurs droits, de manière à demeurer des hommes libres et à devenir, autant qu’il est possible, des égaux ».

 

Sur les frontons des édifices publics, sur les papiers officiels, dans les programmes d’EMC ils sont aujourd’hui partout ces 3 mots « liberté, égalité, fraternité »…mais les voit-on vraiment ? Scandée à de multiples reprises lors des manifestations en particulier celles en hommage aux victimes de Charlie Hebdo et de l’hyper Casher, la devise de la République française fait aujourd’hui partie intégrante de notre patrimoine national. Mais avant de se retrouver dans nos constitutions, de 1946 puis 1958, elle a longtemps été l’objet de débats, de retraits et autres contestations. Je vous propose un petit survol.

Histoire d’un mot…

Sans remonter aux esclaves grecs on peut faire débuter l’histoire de la devise à la période prérévolutionnaire. En effet ces trois mots étaient en vogue au XVIIIème siècle au milieu toutefois de beaucoup d’autres. La véritable naissance est le moment révolutionnaire de 1789 qui affectionne particulièrement les formules ternaires au premier rang desquellesla Nation, la Loi, le Roi ; Force Egalité, Justice ; Liberté, Sureté, Propriétéet donc Liberté, Egalité, Fraternitémais pas plus que les autres et pas bien assurée. On trouve souvent l’un des éléments de la triade sans l’autre sur les papiers de cette période. Ainsi peut-on lire Liberté, Unité, Egalitéou Liberté, Egalité, Justiceou Liberté, Raison, Egalité…On constate que si Liberté et Egalitévont souvent de pair Fraternitéapparaît plus rarement !

Le mot est absent des Cahiers de doléances rédigés au printemps 1789. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen adoptée le 26 aout 1789, la liberté et l’égalité sont posées comme droits seulement dès l’article 1er« les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Il faut attendre le 14 juillet 1790 pour voir inscrit sur les drapeaux des soldats le mot de Fraternité.

La Fraternité apparaît donc le 14 juillet 1790, à Paris, avec la commémoration en grande pompe du premier anniversaire de la prise de la prise de la Bastille. Notre fête nationale du 14 juillet perpétue le souvenir de cette fête, qui, elle-même donc, commémorait la prise de la Bastille.

Pour des motifs divers, chacun dans le pays est désireux de clore la Révolution. Les députés, qui se sont depuis lors érigés en assemblée nationale constituante, ont beaucoup légiféré, modernisé les structures administratives et mis sur pied un projet de monarchie constitutionnelle. Le roi, son épouse et la cour s’en accommodent contraints et forcés.Il s’agit de célébrer ce grand moment d’unité retrouvée… Des fêtes civiques spontanées organisées çà et là dans les départements ont inspiré l’idée de cette grande fête d’union nationale aux députés de l’Assemblée constituante et au marquis de La Fayette, homme de confiance du roi. Les députés et les délégués de tous les départements que l’on appelle les «Fédérés» forment un immense cortège qui traverse la Seine et gagne la vaste esplanade du Champ-de-Mars. Dans les tribunes, sur les côtés de l’esplanade, on compte 260.000 Parisiens auxquels s’ajoutent une centaine de milliers de fédérés, rangés sous les bannières de leur département. La tribune royale est située à une extrémité du Champ-de-Mars, sous une haute tente. À l’autre extrémité, un arc de triomphe. Au centre de l’esplanade, Talleyrand, évêque d’Autun célèbre la messe sur l’autel de la patrie, entouré de 300 prêtres. Ensuite vient la prestation de serment. La Fayette, commandant de la garde nationale, prononce celui-ci le premier, au nom des gardes nationales fédérées : «Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et des subsistances dans l’intérieur du royaume, la prescription des contributions publiques sous quelque forme qu’elle existe, et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité». Après La Fayette, c’est au tour du président de l’Assemblée et du roi de prêter serment. Camille Desmoulins, dans son journal écrit à propos de cette fête : « après le serment surtout, ce fut un spectacle touchant de voir les soldats citoyens se précipiter dans les bras l’un de l’autre en se promettant, liberté, égalité, fraternité. » On peut rajouter l’habitude qui va être prise de se saluer comme « frères et amis » et celle de signer « salut et fraternité ».

L’auteur de la devise en tant que telle est pourtant Robespierre, qui dans son Discours sur l’organisation des gardes nationales du 18 décembre 1790 présenté à la Société des Amis de la Constitution de Versailles écrit que « les gardes nationales porteront sur leur poitrine ces mots gravés : LE PEUPLE FRANÇAIS, et, en dessous : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. Les mêmes mots seront inscrits sur leurs drapeaux, qui porteront les trois couleurs de la nation ».En mai 1791, au club des Cordeliers, à la suite d’un discours du marquis de Girardin sur l’armée (le marquis avait affirmé que le peule français « veut pour base de sa constitution la justice et l’universelle fraternité »), les révolutionnaires expriment le souhait que chaque soldat français porte désormais sur le cœur une plaque avec ces trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité.

Ainsi à propos de la garde nationale, La Fayette, Robespierre ou Desmoulins emploient le terme de fraternité – et pour les deux derniers elle est associée à la liberté et à l’égalité – parce que ce terme constitue le contrat social, c’est-à-dire l’acte par lequel les hommes s’organisent en société, forment un peuple au sens politique du terme, c’est-à-dire une nation.

Toutefois au fur et à mesure que la révolution avance ces souhaits sont difficiles à tenir. On reconnaît très vite qu’elle ne peut pas être pour tous et en particulier pour les traitres à la patrie comme les aristocrates qui ont fui la France. De plus elle semble ne pas couler de source révolutionnaire et semble devoir être mise en œuvre parfois de manière énergique comme en témoigne une autre expression à la mode « la fraternité ou la mort » !

Avec la chute de Robespierre en juillet 1794 (9 thermidor an II), la devise est ébranlée et pour cause ! Elle disparaît sous l’Empire et la Restauration, Napoléon lui préfèrant Liberté, Ordre public. Quant à la monarchie républicaine si elle s’approprie les couleurs du drapeau elle choisit comme devise en 1830 Ordre et Liberté.

Avec la révolution de 1848, la question du drapeau et de la devise ressurgit. Sur le drapeau tricolore, on accole alors une rosette rouge et on y écrit la devise mais les discussions vont bon train sur l’ordre des mots. La IIème République l’adopte comme devise officielle le 27 février 1848. Sa Constitution précise dans son article 4 que la République « a pour principe La Liberté, l’Egalité et la Fraternité. » Adoption de courte durée car avec la répression du mouvement ouvrier et le retour de l’Empire la devise est remise en question. Ce n’est que le 14 juillet 1880 que la Troisième République la reprend officiellement à son compte et, qu’elle figure sur les frontons des édifices publics, églises comprises parfois par la suite.

La Troisième République cesse d’exister le 10 juillet 1940. L’état français, dirigé par le maréchal Pétain, remplace la République française. Régime autoritaire aux teintes fascisantes, il met en place une Révolution nationale et adopte dès ses premiers jours une nouvelle devise : Travail, Famille, Patrie.

Il faut attendre le retour de la République et de la Constitution de la IVème République en 1946 repris dans l’article 2 de la Constitution de 1958 pour voir stipulé que « la devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité» et pour que la devise s’inscrive durablement dans l’histoire de la République française.

Le panorama ne serait pas complet si nous ne citions pas l’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 inspiré fortement de la France: « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité »

Voilà pour le survol historique de ce que Pierre Leroux, un historien du XIXème siècle appelait « la sainte devise de nos pères ». Toutefois lorsqu’on essaie de faire l’historiographie de cette devise force est de constater que les parties ne sont pas égales ! Lorsqu’on essaie de reconstituer l’histoire de la triade, la fraternité, petite dernière, est aussi la parente pauvre, la moins usitée. On peut reconstituer une histoire de l’idée de liberté ou d’égalité. Il est beaucoup plus difficile de faire celle de la fraternité.

… Fin mot d’une histoire

 

Pourquoi son adjonction à ses sœurs ennemies a-t-il été si difficile ?  Car à l’évidence elle est d’un autre ordre. En effet si Liberté et Egalité sont de l’ordre des droits, la Fraternité est de l’ordre des devoirs, si Liberté et Egalité sont de l’ordre des statuts, la Fraternité est de l’ordre des liens, si Liberté et Egalité sont de l’ordre des contrats, la Fraternité est de l’ordre de l’harmonie, si Liberté et Egalité sont de l’ordre de l’individu, la Fraternité est de l’ordre de la communauté. Ordre charnel plus qu’intellectuel, religieux plus que juridique, spontané plus que réfléchi…

Il en existe d’ailleurs plusieurs interprétations et j’en veux pour preuve l’iconographie :cf Nora p 594. La première d’après Mona Ozouf est la « fraternité de rébellion » incarnée lors du Serment du Jeu de Paume. Cf. Serment du jeu de Paume de David : article Jacques André, l’assemblée des frères

Petit rappel historique d’un des épisodes les plus traités dans les manuels scolaires : chassés du lieu de leur séance les députés du 1/3 état se réfugient dans la salle du jeu de paume et jure de ne pas se séparer avant d’avoir voté une constitution. Le député Mirabeau lance alors aux gardes venus les déloger : « allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes. » Regardons le tableau de David. Les bras droits des députés sont tendus à l’horizontale ; Bailly, maire de Paris est dressé au centre de la composition et pointe en désignant le ciel la constitution qui va venir. Mais ce n’est pas lui qui nous intéresse…Regardons les autres, les députés dans la salle qui prêtent serment. Chaque homme accomplit un double geste. Les bras, généralement le droit, convergent en un point, au centre de l’assemblée. Par ce geste chacun s’efface comme personne privée, s’abandonne au nouveau lien social dont le faisceau des bras en même temps qu’il l’instaure est le premier emblème. L’autre bras, le gauche enserre ou embrasse le plus proche : il tient la taille, entoure l’épaule…Ces hommes sont comme des frères, leur bras gauche affirme la fraternité, fraternité virile, inspirée de l’antique, où le geste du bras gauche vient adoucir celui du bras droit.

Que disent les textes que la Révolution consacre à la fraternité ? Mirabeau voit dès l’été 1789 dans la fraternité l’invention révolutionnaire majeure : « l’histoire n’a trop souvent raconté que les actions des bêtes féroces parmi lesquelles on distingue de loin en loin des héros ; il nous est permis d’espérer que nous commençons l’histoire des hommes, l’histoire des frères. »

Les textes sont nombreux à propos de cette fraternité révolutionnaire. Ils précisent de quelle fraternité il s’agit. Il s’agit d’une fraternité de combat contre le roi qui a déclaré le 23 juin que les délibérations du 1/3 état étaient illégales : « je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite ». Quand par exemple le 22 juin, les députés du Tiers sont rejoints par les députés du clergé, Bailly commente : « je vois avec peine que des frères d’un autre ordre manquent à cette auguste famille. ». L’archevêque de Bordeaux reprend alors : « Nous avons de bons frères qui ne sont pas ici ». Trois jours plus tard, quand une partie de la noblesse se rallie, un député déplore que leur conscience « ait retenue un grand nombre de nos frères ». Bailly le console en rappelant que trois jours auparavant, dans l’ordre du clergé, il « manquait aussi des frères » et promet : « Bientôt tous nos frères seront ici. » C’est encore Bailly qui prononce le mot de la fin : « Ce jour-ci rend la famille complète ».

Dans les premiers temps de la révolution française apparaît également un autre type de fraternité que l’on peut déceler dans les discours de l’Eglise patriote, celle partisane de la révolution. Dans les sermons des fêtes fédératives ou des baptêmes civiques le clergé patriote utilise le mot de fraternité chaque fois qu’il évoque l’Eglise primitive qu’il s’agit de faire revivre dans sa pureté première. Pour les curés patriotes, tout adversaire de la société issue de la révolution est un adversaire de l’Eglise primitive, Eglise de la fraternité. Je cite Mona Ozouf : « la doctrine de l’incarnation n’a pas créé la grandeur humaine, car depuis Adam les hommes sont des figures, tout imparfaites soient-elles, du Christ, elle l’a décisivement révélée. Elle apporte la preuve ultime, que Dieu s’est fait homme. Le versant humain c’est la fraternité, puisque la qualité du chrétien fait d’eux, en inscrivant en chacun la marque divine, des frères. »[1]

On sent bien que cette seconde fraternité issue des premiers temps de la Révolution est différente de celle du jeu de Paume car elle est non pas à inventer mais à retrouver. Mona Ozouf poursuit en expliquant que loin d’être volontaire, éprouvée par la construction commune de la Nation, elle est un don, immédiatement reçu de Dieu. Comme telle, elle n’est pour l’homme l’objet ni d’un contrat ni d’une conquête, mais d’un assentiment. A l’évidence elle précède la liberté et c’est elle aussi qui accouche de l’égalité. L’ordre de la devise alors ne serait pas le bon et il faudrait commencer par le véritable principe, le plus fécond des trois, capable d’engendrer les deux autres : la fraternité. C’est d’ailleurs ce que propose l’abbé Grégoire en septembre 1791 quand il déclare : « La religion nous apporte la fraternité, l’égalité et la liberté. »

Ainsi les débuts de la révolution mettent à jour deux fraternités : l’une, celle du jeu de Paume,  qui suit la liberté et l’égalité et qui est l’objet d’un pacte libre et l’autre qui les précède, comme la marque du divin.

Jean-Paul II, lors de son voyage en France en 1980 dans son homélie au Bourget fait une belle synthèse de ces origines de la fraternité : « On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, ce sont là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers, cet idéal, ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme. »

Les historiens et philosophes de la Révolution du XIXème siècle vont mettre en valeur tout particulièrement le principe de fraternité, protestation contre une humanité divisée en races et en classes. Pour Michelet la révolution est « l’époque unanime, l’époque sainte où la nation entière, sans connaître encore ou bien peu les oppositions de classe marche sous un drapeau fraternel ». Michelet présente alors la fraternité comme une invention de la révolution. Parlant de la fête de la Fédération il écrit : « toute division avait cessé, il n’y avait ni noblesse, ni bourgeoisie, ni peuple… »

Pour certains penseurs du XIXème siècle comme Michelet la fraternité est l’accomplissement-dépassement de la liberté et de l’égalité. Mais pour d’autres comme Louis Blanc elle est leur contestation. Michelet admet l’ordre de la devise républicaine comme le bon ordre : sans liberté et égalité pre existantes pas de fraternité. Pour Louis Blanc c’est la fraternité qui est première car elle ne vient pas de l’homme mais de dieu. Pour d’autres enfin comme Pierre Leroux il faut placer la fraternité au milieu des deux autres car elle relie les deux autres…

En guise de conclusion provisoire je ne résiste pas à vous lire un passage de la conclusion de Régis Debray, Le moment fraternitépage 334 : « L’hiver fut bien long… le retour de la belle saison impose à tout un chacun une petite cure de nous. Sortir de la naphtaline notre vieille dame humiliée, mais pas encore alitée, ne serait pas la pire façon, sous nos latitudes, d’affronter un avenir qui s’annonce carnassier ».

[1]Lieux de mémoire page 596

Lidvine Nguemeta, Et ta soeur…

Conférence, Et ta sœur…

Lidvine Nguemeta,

Supérieure provinciale de la Compagnie de Marie Notre-Dame, théologienne

 

Préambule 

Quand j’ai lu l’intitulé de mon intervention….Et ta sœur…..

Spontanément je me suis posée les questions suivantes : « Et ma sœur… ? Laquelle ? Ma sœur même père même mère comme on dit en jargon Camerounais ? Ma sœur du village ? Ma sœur Camerounaise ? Ma sœur Africaine ? Ma sœur en humanité ? Puis en lisant  le développement de  l’intitulé,  j’ai compris qu’il s’agissait de ma sœur de la Compagnie de Marie Notre-Dame? De ma sœur de communauté….

 

Introduction

Faire un témoignage demande toujours une grande sortie de soi. C’est à la fois contraignant et passionnant. Contraignant parce que cela demande de faire un certain tri car on ne peut pas tout dire, et passionnant parce que cela nous fait prendre soudain conscience de certains pans de notre vie que jusqu’ici, nous avons considérés comme neutres, insignifiants, prennent tout à coup de l’importance, à travers une relecture comme celle-ci.  Nous nous exclamons : « Tiens, jusqu’ici je n’avais pas considéré tel ou tel détail et pourtant, il est la clé de lecture de ma vie !!!! »

Vous m’avez demandé de« dire ce qu’est vivre en frère !  [ et pour mon cas précis en sœur] A partir de [mon] expérience de vie en communauté quelles sont les attitudes fondamentales qui permettent une vie fraternelle ? A partir de cette expérience et de [ma] responsabilité de supérieure d’une congrégation d’éducation qu’est-ce qu’éduquer à la fraternité dans des établissements catholiques d’enseignement.

 

Je vais donc risquer une parole… Dans un premier temps je vous indiquerai d’où je parle, ensuite à partir de mon expérience, dégager quelques attitudes qui m’ont aidée comme femme et sœur (sororité[1])   et qui continuent pour moi de m’aider à vivre cette fraternité dans ma communauté et même partout, et dans un troisième temps, à partir de cette expérience et de ma responsabilité  d’une congrégation d’éducation, j’essayerai de dire ce  qu’est éduquer à la fraternité dans des établissements catholiques d’enseignement.

 

 

  1. Mon lieu de parole : Sœur de la Compagnie de Marie Notre-Dame vivant en communauté.

Je suis une Camerounaise de 44 ans et religieuse de la Compagnie de Marie Notre-Dame, un ordre religieux, fondé en 1607 à Bordeaux par Jeanne de Lestonnac, nièce de Montaigne,  dont le projet est de travailler pour l’augmentation de la gloire de Dieu par l’instruction, par l’Education.  D’inspiration ignacienne dès l’origine, sa pédagogie est marquée par les exercices spirituels de St Ignace de Loyola et surtout la Ratio Studiorum, par la Pédagogie Calviniste et par l’Humanisme de Montaigne.

La Compagnie de Marie Notre-Dame est fondamentalement éducatrice, et dans les 25 pays dans lesquels elle se trouve, cette éducation passe par la présence dans des lieux d’éducation à la santé (Hôpitaux, centre de santé, Ecoles d’infirmières), dans les projets populaires et sociaux (villages et périphéries des grandes villes), dans des Centres Spirituels, dans de foyers et résidences universitaires, et bien évidemment dans des Etablissements Scolaires.  En France, la Compagnie de Marie Notre-Dame a presque toujours été dans les Etablissements scolaires[2].

Pour ce qui me concerne donc,  depuis 1997-1998, je vis dans une communauté religieuse[3]. Etant donné l’universalité de la Compagnie, nous sommes appelées à vivre une certaine disponibilité qui passe par une mobilité aussi bien intérieure que géographique. C’est pourquoi il y a presque toujours des changements d’une année à l’autre,  soit on  change de communauté, soit on accueille une nouvelle sœur en communauté…

Presque chaque année je me retrouve avec une nouvelle sœur dans ma communauté, soit parce que je change de communauté, soit par ce que j’accueille une nouvelle sœur dans la communauté.

C’est ainsi que je suis déjà passée par plus d’une douzaine de communautés religieuses avec des sœurs de différentes régions (mon pays Nord, Centre, je suis de l’Ouest mais née et grandit à Douala, dans le Littoral), de différentes nationalités (Française, Congolaise RD, Colombienne, Péruvienne, Japonaise, Argentine, Mexicaine, Brésilienne, Vietnamienne), continents (Afrique, Amérique (Latine),  Asie, Europe); des sœurs ayant des caractères et cultures différents, etc.

 

La vie en communauté pour les religieux (ses) est très importante et exigeante car elle « est lieu même de vérification de notre vocation à la suite du Christ »[4]. De plus la « vie fraternelle [ou la fraternité vécue entre nous et autour de nous], est par elle-même  un témoignage qui proclame la présence parmi nous du Seigneur ressuscité. »[5]Car c’est à l’amour que nous aurons envers les uns et les autres que nous serons reconnus comme étant du Christ[6].

Nous considérant comme des femmes appelées par Dieu pour une mission précise, la fraternité devient une conséquence de la réponse à cet appel, un devoir, une responsabilité, une mission.  Nous avons donc, la mission de cultiver et de vivre cette vie fraternelle qui passe par des moments de joies et des moments d’épreuves. Une communauté fraternelle se construit à l’aide de chacun de ses membres. Pour nous religieuses, la fraternité est à la fois un don, un chemin et une responsabilité.

Pour moi personnellement,  J’ai toujours été frappée par le témoignage de vie fraternelle ou le contre-témoignage de mes sœurs qui m’a édifié ou au contraire a été pour moi comme une sonnette d’alarme !!!! Parfois, le contre-témoignage vient nous rappeler l’exigence de la vie fraternelle.

Par ailleurs, trois textes fondamentaux sont pour moi comme des textes références qui m’aident à essayer de vivre la vie fraternelle, à savoir le chapitre 12 de l’épitre aux Romains, qui définit comment la relation à Dieu nourrit ma relation à mes frères et sœurs et vice versa et contribue par-là à une véritable vie dans la fraternité, bref la dimension verticale et la dimension horizontale de ma personne !   L’article XIII de nos Constitutions (Règles de vie, notre manière propre de vivre l’Evangile) sur la manière concrète de vivre une vie fraternelle communautaire Compagnie de Marie Notre-Dame, et les Règles du discernement des esprits de St Ignace de Loyola : comment savoir que telle disposition de cœur, telle attitude mène à la vie, ou au contraire mène à la mort ?

Construire une communauté fraternelle avec nos différences, suppose déjà de prendre conscience que la fraternité n’est pas un acquis, elle est toujours à construire, d’où 3 attitudes qui peuvent nous y aider.

 

  1. 3 attitudes qui peuvent nous aider à construire une communauté fraternelle

 

  • Reconnaitre nos différences et les respecter, reconnaitre l’unicité de chacune

J’aimerais d’emblée souligner le mot «différence», car parfois, le mot « différence »sonne comme un tabou. Nous voulons cacher nos différences  ou tout simplement  les annihiler. Nous essayons de faire taire les différences pour nous concentrer uniquement sur ce qui nous unit. C’est très important et même vital de mettre l’accent sur ce qui nous unit (même congrégation, même charisme, même spiritualité, même mission, même combat, mêmes intérêts, même humanité etc.), nous devons très souvent  le mentionner, car cela fait notre unité.

Mais j’ai  aussi expérimenté que la joie d’une communauté fraternelle, réside dans la reconnaissance de la spécificité de chacune de ses membres, donc, dans la reconnaissance de ce qui nous différencie les unes des autres (origines, histoires personnelles, éducations, familles, pays, continents), car « toutes ne chaussent pas au même pied »[7].

Nommer et reconnaître ce qui nous différencie les unes des autres peut être une grande aide  pour vivre l’unité dans la diversité dans nos communautés, pour vivre la fraternité, la complémentarité  et la coresponsabilité dans la joie.

Nommer la différence, la reconnaitre s’avère donc important. Le « tu »qui n’est pas le « je » et vice versa.  C’est toute la question de l’altérité[8].  Mais attention le plus important c’est de savoir ce que je fais de cette différence que je nomme.  L’essentiel n’est pas une réalité en soi, mais ce que je fais de cette réalité. Aucune réalité n’est ni bonne ni mauvaise en soi, mais, c’est l’usage que j’en fais… ma main, un couteau,  Qu’est-ce que j’en fais ? Quel usage j’en fais ?

D’où cette question capitale : Qu’est-ce ce que je fais de cette différence ? Qu’est-ce que je fais de la différence de caractères, de dons, de manières d’être et de faire de ma sœur, de mes sœurs en communauté que je découvre ?

Comment vais-je utiliser cette différence que je dénote chez ma sœur? 3 possibilités d’usage : pour me survaloriser ? Pour survaloriser ma sœur ? Pour reconnaitre l’importance de sa place unique et irremplaçable  dans la communauté ?

  • Danger de me survaloriser

Si je me survalorise, j’anéantis par le fait même ma sœur.  Je vivrai en pensant que je suis la meilleure, la référence, que je suis le centre, le principe et fondement de la communauté. Je suis la seule de la communauté qui vit selon le charisme, la spiritualité, la mission, je suis la seule qui vit le projet communautaire. Autoglorification de moi, de mon groupe, de ma région, de mon pays, de mon continent, etc…

Plus subtile encore la survalorisation de ma personne peut aussi passer par le fait de présenter chaque fois la faiblesse de ma sœur sous ses yeux ou les yeux de la communauté, de parler chaque fois de cette faiblesse…et ceci nuit à ma sœur et la fragilise davantage.

  • Danger de survaloriser ma sœur

Si tel est le cas, je vivrai seulement en pensant que l’autre est la meilleure et qu’il n’y a pas son pareil, en la divinisant ? Et ainsi je vais disparaître ! Idolâtrie !

Telle sœur est l’incarnation de la vie religieuse Compagnie ; c’est grâce à elle que je suis ce que je suis (je ne dis pas qu’il ne faut pas être reconnaissante, attention !!!! il faut l’être, être reconnaissant nourrit et entretien la fraternité ! s’inspirer les unes des autres est vital) ; mais si cette reconnaissance ne me libère pas, c’est très grave !!!!! Tout comme le type de relation qui oblige  à la reconnaissance peut être nuisible. La gratitude et la gratuité sont inhérentes à la fraternité.

  • Importance de reconnaitre la différence de façon saine, lucide et objective.

Reconnaitre la différence de façon saine, lucide et objective n’est pas toujours facile car nous avons toujours des penchants liés soit à notre histoire personnelle ou commune, soit à notre éducation, aux préjugés que nous avons forgés avec ou sans l’aide de la société, etc. C’est pourquoi, reconnaitre la différence de façon saine, lucide et objective, importante pour construire une communauté fraternelle joyeuse, exige de vivre en  attitude d’humilité

  • Vivre en attitude d’humilité

L’attitude d’humilité est incontournable si nous voulons construire la fraternité.

Bon nombre de  grands penseurs et maitres spirituels sont unanimes sur le fait que l’humilité est le fondement de toutes les vertus  et donc fondamentale dans toute relation fraternelle.  Le Christ l’a dit et l’a vécu avec ses apôtres ; les Pères de l’Eglise les Fondateurs et Fondatrices des Instituts Religieux aussi.

L’humilité n’est pas la négation de ce que je suis et j’ai, l’humilité n’est ni cacher ce que je suis ni cacher ce que j’ai. L’humilité bien évidemment, n’est pas non plus faire étalage de ce que je suis et j’ai, surtout quand je recherche ma propre gloriole !!!

L’humilité est la reconnaissance de ce que je suis et j’ai, c’est faire usage de ce que je suis et j’ai pour le service des autres sans me comparer ! C’est surtout me placer de façon appropriée dans la vie de la communauté avec ce que je suis et ce que j’ai pour donner et recevoir, recevoir et donner.

L’humilité, c’est aussi laisser les autres vivre dans la communauté, les laisser être ce qu’elles doivent être, pas ce que nous voulons qu’elles soient (trouver ma place dans la communauté et laisser les autres trouver leur place dans la communauté ; les aider à trouver leur place,  m’émerveiller de leur présence ! les aider à être ce qu’elles doivent être, nous laisser aider à être ce que nous devons être). Même si ce n’est pas toujours facile !

L’humilité nous fait donc apprécier à juste titre, nos dons, les dons des unes et des autres, la grâce de la présence de l’autre. Même si elle est « casse-pied », je chercherai à trouver quelque chose de positif, de grand en cette sœur car il y en a toujours!!!! Quelque chose de nouveau qui me pousse à l’émerveillement ! Les unes ont leurs travers à l’extérieur, d’autres à l’intérieur. Chacune a ses travers, inutile de pointer une telle.

C’est l’attitude d’humilité qui nous permet de passer du « différent » au «nouveau »,  le différent devient nouveau pour moi et me pousse à l’émerveillement. Comme le dit le Moine Bouddhiste Mathieu Ricard,  « L’humilité est la vertu de celui qui mesure tout ce qui lui reste à apprendre et le chemin qu’il doit encore parcourir »[9]

L’attitude humble m’aide à m’ouvrir à l’autre, à l’accueillir et me laisser être accueillie. D’où la troisième attitude :

 

  • Vivre en attitude d’ouverture-accueil

La reconnaissance de la différence-nouveauté, l’attitude d’humilité me conduisent à l’ouverture-accueil. Je m’ouvre à l’autre, à ma sœur  parce que je suis consciente que je ne suis pas le TOUT, je ne suis pas la totalité, je ne suis qu’une partie. Dieu seul est la totalité, le Tout.  Pour voir et reconnaitre en ma sœur, un cadeau, une partie de mon humanité, qui me complète et que je complète,  je suis appelée à m’ouvrir un peu plus chaque jour davantage à sa réalité.

Ce n’est pas facile : ma sœur est un monde : tempérament, éducation, histoire personnelle, familiale, de son peuple. Parfois, nous pouvons nous cacher derrière tous ces facteurs pour nous enfermer sur nous-mêmes.

Il s’agit donc de l’approcher avec respect de se « déchausser » devant cette « histoire sacrée ». Regarder et  voir, écouter et essayer de comprendre les sentiments de nos sœurs, de goûter et d’apprécier, d’entrer progressivement dans son expérience, poser des questions d’une manière simple pour comprendre et également répondre d’une manière simple. L’ouverture-accueil est un grand enrichissement mutuel, car « si tu diffères de moi, mon frère, [ma sœur], loin de me léser, tu m’enrichis » nous dit  Antoine de St Exupéry.

Mais l’ouverture-accueil nous rend vulnérable et nous met devant notre pauvreté. Celle qui aime est vulnérable car elle se livre à l’autre. La fraternité vécue rend vulnérable.  Si je refuse d’être vulnérable, cela peut signifier que je me ferme à l’amour, à la fraternité. Cette vulnérabilité-pauvreté, qui n’est pas toujours facile à assumer, a son côté positif, car elle porte ses fruits: fruits de la patience et de la compréhension des autres, des autres cultures en étant consciente qu’il y aura toujours un «vide» « une distance » que je ne peux atteindre, et donc la seule chose à faire est de respecter.

L’ouverture-accueil peut aussi provoquer un choc. C’est normal qu’elle provoque un choc, une crise.  Elle peut nous affecter physiquement et surtout psychologiquement (nervosité, anxiété, solitude, nostalgie, confusion, des questions telles que « qu’est-ce que je fais ici ? », « je ne suis pas comprise », « je ne la comprends pas ») peuvent surgir et doivent même surgir…M’ouvrir à ma sœur et l’accueillir peut réveiller des inquiétudes, des peurs, des blessures profondes en moi ou en elle : blessures liées à l’histoire personnelle, à l’histoire parfois douloureuses de nos peuples. Lieu de passion et de résurrection.

Que faire ? Rester enfermer dans la tristesse ? Enfermement, dépression, étouffement et mort ? Certainement non, car  le plus important n’est pas ce qui nous arrive, mais ce que nous faisons de ce qui nous arrive… D’où l’importance d’en parler pour un travail d’accompagnement, de  purification, de réconciliation.

Pour moi religieuse, vivant en communauté, il s’agit donc de laisser le Christ pénétrer jusqu’au fond de nous-mêmes, nos entrailles de femmes (les entrailles pour nous femmes, sont des lieux de vie, des lieux où la vie se conçoit et grandit et est  donnée au monde) ; laisser le Christ pénétrer nos entrailles  pour éclairer nos obscurités et  « y allumer le feu qui ne s’éteint jamais. »

Ce choc est important parce que c’est l’occasion que nous avons de nous ouvrir à la réconciliation personnelle et communautaire, de nous laisser transformer, ou transfigurer par la nouveauté de l’autre avec qui  nous vivons, autrement dit, de recevoir et de donner. Sans cette profonde ouverture-accueil, construire une communauté fraternelle n’est qu’illusion !

Reconnaître nos différences et donc notre unicité de façon saine en vivant dans l’humilité et l’ouverture-accueil.

Cette fraternité que nous essayons de vivre en communauté n’a de sens que si elle nous aide à accomplir notre mission éducative. Ce qui nous est confiée par l’Eglise.

 

  • Eduquer à la fraternité dans les établissements catholiques d’enseignement

 

Eduquer, vient du mot latin « ex ducere » qui signifie conduire hors, faire sortir les potentialités : c’est former, instruire,   donner à quelqu’un, un enfant ou un adolescent tous les soins nécessaires à l’épanouissement de  sa personnalité.

Un peu d’histoire 

Dès l’origine, l’une des missions de l’Eglise est d’aider l’homme à accomplir sa vocation d’homme selon le cœur de Dieu et de fils de Dieu. Ceci  passe par l’enseignement, par l’éducation. Car Dieu Lui-même est un Educateur par excellence.

Dans l’Ancien Testament, Dieu nous est présenté comme Celui qui éduque son Peuple comme un père, une mère éduque son fils, avec douceur et fermeté[10]. Il les a éduqués par l’enseignement et la vie des différents Patriarches, la Loi et Prophètes, Rois, Sages, multipliant des alliances, les conduisant vers la vie car le « Projet Educatif » de Dieu est de donner la vie en abondance  à l’homme, sa créature.

Et pour nous chrétiens, Dieu Lui-même va prendre la condition de l’homme pour venir éduquer en la personne de Jésus (mystère de l’incarnation)  qui se laissera éduquer  par ses parents et par l’école de la synagogue.

Durant son ministère, il enseigne, éduque ses disciples par ses paroles et ses actes, il est reconnu comme celui  « enseigne avec autorité »[11], car il joint les actes à sa parole. La quintessence de sa Parole et de sa vie peut se résumer ainsi : nous sommes tous frères et n’avons qu’un  Seul Père : Dieu. Un message d’amour et de fraternité.

Les Apôtres recevront l’Esprit Saint et continueront cet enseignement, s’ouvrant à la dimension universelle avec l’apôtre des nations avec Paul : Education à la fraternité universelle.

Les Pères de l’Eglise et les Congrégations religieuses consacrées à l’éducation vont plus tard continuer la mission évangélisatrice à travers l’éducation dans les milieux scolaires et universitaires.

Les statuts de l’Enseignement catholique en France le résument bien en ces termes : «Aujourd’hui comme hier, l’Eglise catholique est engagée dans le service de l’éducation. Elle accomplit ainsi la mission qu’elle a reçue du Christ : travailler à faire connaitre la Bonne nouvelle du salut » [12]

 

Mission des Etablissements catholiques d’enseignement : Evangélisation par l’éducation 

Les Etablissements catholiques ont la responsabilité de continuer cette mission salvatrice du Christ que nous ont transmis les apôtres à travers l’éducation. Ils évangélisent à travers l’éducation. Une éducation, comme nous le rappelle le Concile Vatican II,  « authentique [qui] a pour finalité la formation de la personne humaine ordonnée à sa fin suprême, en même temps qu’au bien des communautés dont l’homme est membre »[13]   bref une éducation en vue  de la construction et de la transformation de la société, une société plus fraternelle.

Si l’école est  considérée comme un lieu de formation intégrale et de socialisation après la famille sa finalité  consiste donc à former des « des personnalités autonomes et responsables, capables de choix libres et conformes à la conscience »[14].

L’Enseignement Catholique éduque à la fraternité à travers le Projet pédagogiquequi  lui-même est « porteur d’évangile » et garant de l’unité de l’Ecole. En effet,  « Le Christ est […] le fondement du projet éducatif de l’école catholique »[15]à ce titre,  ses principes, ses valeurs font de l’école catholique une école de l’amour de la vérité. La recherche de la vérité doit être menée en honorant la liberté qui fonde la dignité humaine[16], « à la liberté des consciences, à l’écoute des croyances dans leur diversité et accueillante aux différents parcours personnels », ce faisant, elle donne à chacun, au sein de la communauté éducative, « de grandir en humanité en répondant librement à sa vocation »[17].

 

Eduquer à la fraternité c’est éduquer aux valeurs

Eduquer à la fraternité dans les Etablissements catholiques d’enseignement c’est éduquer aux valeurs. Une valeur étant réalité intangible, que nous ne pouvons ni voir, ni toucher, elle ne s’exprime que par un style de vie, par la manière dont nous vivons, travaillons et entrons en relation[18].   Nous ne pouvons pas toucher le respect, la bienveillance, la patience, l’accueil, l’humilité, la compassion, bref nous ne pouvons pas voir  la fraternité. C’est en nous voyant vivre que l’on peut dire que cette institution vit la fraternité, cet établissement vit la fraternité.

C’est toute la communauté éducative qui éduque, vit et transmet les valeurs.  Eduquer en communauté à partir d’un projet commun » dit la nécessité de l’interrelation entre les acteurs de l’éducation en commençant par les enfants eux-mêmes qui sont au centre de celle-ci.

« Si l’enseignant garde une forte responsabilité pour transmettre, il ne le peut qu’en se faisant éducateur, apte à rejoindre chaque élève, dans ses besoins et ses aspirations. Ses compétences professionnelles se déploient dans le cadre d’un projet éducatif, dont il connaît et reconnait les fondements et les visées. Tous les enseignants sont appelés à accompagner leurs élèves sur un chemin de croissance humaine. Les enseignants chrétiens, au nom de leur baptême, contribuent à l’annonce de l’Evangile »[19]

Ce qui est dit pour l’enseignant, vaut pour tout acteur d’un Etablissement Catholique (élèves parents, l’équipe de Direction, le personnel de gestion, le personnel, d’appui,  l’environnement) chacun et tous sont donc chacun à son niveau enseignant et éducateur. Même les enfants (éducation et enseignement) par les pairs.

Tout acteur de l’Enseignement Catholique doit enseigner,  éduquer, transmettant par-là certaines valeurs.

 L’Expression des valeurs

Selon Torralba, les valeurs s’expriment à travers la Parole, l’action et la production[20](fruits).

La parole : Elle dit quelque chose de nous. Par la parole, on peut savoir si nous respectons, accueillons, écoutons, sommes solidaires, fraternelles.  Est-ce une  parole qui construit, réconforte, unit, unifie, console, bref  donne la vie ? Ou au contraire, est-ce une parole blesse, démolit, divise, humilie, tue la vie ?

Est-ce que dans ma parole, on sent le stp, c’est-à-dire le respect de la liberté de l’autre ;  le merci : c’est-à-dire la reconnaissance que je ne suis pas sans l’autre, le pardon : c’est-à-dire le désir de recréer le lien rompu, de recréer la fraternité coupée ?

L’action :L’acte dit beaucoup de nous, des valeurs que nous avons, ce que nous faisons et comment nous le faisons. Comment est-ce que j’agis en classe, dans l’établissement ? En autoritaire, avec une méthode de dialogue ?  En traitant l’autre comme interlocuteur valable ? Comment je me  situe par rapport à l’autre ?

La production : (les fruits) Les fruits, c’est le produit… à quoi reconnait-on le « produit » l’enseignement catholique ? Comment reconnait-on que cet élève est un élève de la Compagnie de Marie ND, des Jésuites, ou du Sacré cœur ou de l’enseignement publique ? Le produit fini, le fruit est un peu « la marque déposée ».C’est ce qui fait la différence.  Jésus qui dit qu’on reconnaît l’arbre à ses fruits[21]

Le produit parle donc de lui-même du producteur. Un établissement  catholique d’enseignement produira des personnes qui vivent les valeurs de l’Evangile qui s’expriment par une vie fraternelle authentique à travers les paroles et les actes : des personnes attachées à la dignité de la personne, attentives aux pauvres et aux faibles, grandissent dans la vérité de l’amour, bref qui vivent le projet de Dieu qui est de donner la vie en abondance. C’est un horizon de sens à maintenir….

Conclusion :

L’éducation à la fraternité passe dans les  établissements catholiques d’enseignement à travers :

  • L’éducation aux valeurs esthétiques : le beau, le savoir-faire ;
  • L’éducation aux valeurs éthiques : le bon et  le vrai
  • L’éducation aux valeurs religieuses et à la spiritualité : grâce à l’enseignement de la culture

religieuse ; et surtout aux valeurs intérieures (éducation à l’intériorité). Les valeurs intérieures  aident à cultiver le lien avec le sacré à travers le silence, l’écoute de la parole, la méditation/contemplation,  l’empathie,  l’engagement, etc.

Autrement dit, Il s’agit de développer la dimension verticale des élèves, l’intériorité, la relation à Dieu,  qui nourrit la dimension horizontale : la fraternité vécue et vice versa.

 

Je vous remercie !

 

Lidvine Nguemeta, odn

ITSR Marseille 21 Mars 2018

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]Lien de fraternité entre les sœurs, état de sœur, communauté de femmes. Fraternité : lien entre les membres d’une même famille, d’un ensemble d’humains…

[2]A Marseille,  Chevreul Champavier et Chevreul Blancarde font partie du Réseau Educatif de la Compagnie de Marie Notre-Dame en France

[3]Une communauté religieuse est «  le lieu de vie des religieux (ses). Les membres de cette communauté sont réunis au nom de Jésus Christ. Ils ne se choisissent pas. Ils vivent ensemble avec un rythme structuré par la prière et les différents services communs. Leur participation à l’Eglise se réalise selon le charisme propre à chaque communauté en lien avec les églises locales. La dimension communautaire est importante car elle témoigne de l’appartenance d’une à une véritable famille religieuse » http://eglise.catholique.fr/glossaire/communaute-religieuse/, consulté le 18 Mars 2018

[4]Constitutions ODN, Art XIII, c 8, p.53 « union et conformité mutuelle » sur la communauté. Les Constitutions des ordres religieux sont leur manière propre de vivre l’Evangile.

[5]Constitutions ODN, Art XIII, c 1, p.51

[6]Jn 13, 35

[7]Le premier des 7 Principes Philosophico-pédagogiques qui donnent au Projet Pédagogique ODN son identité. Cf Projet Educatif Compagnie de Marie Notre-Dame, Editions Lestonnac, 2011, p 15

[8]Cf. les Philosophes de m’altérité : Parménide, Aristote, Montaigne, Levinas, etc.

[9]Mathieu Ricard, Moine Bouddhiste, Photographe et auteur http://www.matthieuricard.org/blog/posts/les-vertus-de-l-humilite-1, consulté le 18 Mars 2018

[10]Dt 8, 2-5

[11]Mc 1, 21-22

[12]Statut de l’Enseignement Catholique, art 8

[13]Concile Vatican II, Déclaration sur l’éducation chrétienne Gravissimum Educationis n°1

[14]Sacrée Congrégation pour l’Education catholique, l’Ecole catholique (19mars 1977) n° 31

[15]Sacrée congrégation pour l’Education catholique (19 mars 1977)  n°34

[16]Cf Vatican II Déclaration sur la liberté religieuse-Dignitas Humanae, n°3

[17]Statuts de l’Enseignement Catholique en France, 2013, art 37

[18]Conférence « Valeurs et vertus » Francesc Torralba, philosophe et théologien professeur à l’université Ramon Llull in XVII Chapitre de de la Compagnie de Marie Notre Dame, Edition Lestonnac, 2015, p.98

[19]« Etre Enseignant Catholique dans l’Ecole Catholique »

www.eeducmaster.com/data_AFADEC/2d_degre/accueil_CATHO.pdf, consulté le 16 mars 2018

[20]Conférence « Valeurs et vertus » Francesc Torralba, philosophe et théologien professeur à l’université Ramon Llull in XVII Chapitre de l’Ordre de la Compagnie de Marie Notre Dame, Editions Lestonnac,  2015, pp 94-108

[21]Mt 7, 16