Colette Hamza, Accompagner une école à majorité musulmane, l’expérience de Saint Théodore

Expérience pédagogique «Accompagner une école à majorité musulmane, l’expérience de Saint Théodore »

 

L’école Saint Théodore dans le centre ville de Marseille reçoit presque exclusivement des élèves musulmans. L’école catholique en relevant ce défi approfondit le sens du « caractère propre ».

 

A Marseille un certain nombre d’établissements catholiques accueillent une majorité d’élèves musulmans. Cela peut aller de 50 à 90 % des élèves de l’établissement.

Il m’est donné depuis que je travaille à l’ICM d’intervenir dans ces établissements à leur demande pour aider à répondre à un certain nombre de questions qui peuvent se poser au quotidien dans la rencontre des musulmans.

Les questions posées ici rejoignent le plus souvent les situations exposées dans dans les fiches produites par le secrétariat de l’enseignement catholiques et auxquelles j’ai travaillé, « Musulmans en école catholique ».

Situations liées à une réalité   culturelle, situations touchant à l’articulation entre pratique religieuse des musulmans et vie de l’établissement catholique, situations touchant à l’articulation entre les activités pastorales de l’établissement et la participation des élèves musulmans.

 

La première fois que je suis intervenue à l’école Notre Dame St Théodore, c’était pour rencontrer l’équipe éducative, à propos de la rédaction du projet pastoral de l’école.
Celle-ci se situe dans le centre ville de Marseille, dans un quartier pauvre, entièrement habité par une population issue de l’immigration maghrébine.

Cette petite école d’une centaine d’élèves compte donc 90% d’enfants musulmans.

 

Comment penser un projet pastoral dans ce contexte ?

Quel sens prend le caractère propre de l’établissement ?
Comment entendre sa catholicité ?

Ou plus clairement, est-on encore catholique dans ces conditions ?

 

Lors de la première rencontre j’ai senti des enseignants un peu désemparés voire culpabilisés devant ces questions qui leur étaient renvoyées.

 

Comme la présence de l’Eglise dans les terres non chrétiennes et notamment à majorité musulmanes, est signe, fait signe, il m’a semblé que la présence de l’école catholique dans ce quartier de Marseille, accueillant majoritairement des enfants musulmans était en soit sacrement.

Si comme le rappellent les textes du Concile Vatican II, la rencontre et le dialogue avec l’autre dans sa différence religieuse est une dimension intrinsèque de la mission de l’Eglise, toute la vie de cette école participe pleinement de cette mission, aussi déconcertant que cela puisse paraître à certains.

Ni caté, ni messe mensuelle, mais une présence humble silencieuse, peut-être pas efficace aux yeux de beaucoup mais féconde assurément.

 

 

 

Après le premier contact avec St Théodore, la direction a changé et le nouveau directeur a souhaité un accompagnement plus régulier, pour faire Eglise ensemble dans ce contexte.

Et nous savons bien qu’il suffit que deux ou trois se réunissent en son nom pour qu’il soit là au milieu de nous !

 

Je vais donc depuis trois ans maintenant tous les mois à l’école, Il s’agit d’une présence auprès des enseignants, pour réfléchir avec eux, mieux connaître l’islam, répondre à leurs questions, rencontrer le personnel de service, le temps d’un repas, tisser des liens tout simplement, saluer les parents à l’entrée de l’école et surtout rencontrer les enfants.

Je fais donc dans l’année le tour des classes, 20’, ½ heure, 1h selon le niveau de classe, parfois à la demande d’un enseignant sur telle ou telle question.
Ainsi en CP lorsqu’un enfant ayant affirmé ne pas croire que Dieu existe s’est vu envoyer en enfer par les élèves musulmans !

Et nous voilà échangeant, sur cette grave question….qui peut juger l’autre ? Serais-tu Dieu ? Oh non ma sœur ! Alors crois-tu que l’on puisse vivre ensemble même si l’on ne pense pas pareil ? Peux-tu lui expliquer comment tu crois en Dieu et l’écouter te dire ce qu’il pense lui ?

Merveilleux chemin quand les certitudes tombent, que l’écoute se fait…et que la parole devient rencontre….

 

Ou cette autre fois, me voilà en moyenne section de maternelle….pour expliquer aux petits musulmans qui le demandent, ce qu’est l’Esprit saint dont a parlé une des rares chrétiennes de la classe en faisant le signe de croix lors d’une prière….

Et nous voilà chrétiens et musulmans cherchant ensemble ce que cette force nous donne de faire de beau chaque jour….

 

Et puis il y a Amza, primo arrivant en CM2 qui n’écrit pas bien encore mais qui comprend vite et qui après avoir entendu le sens de catholique, par le directeur, l’universel, l’importance pour les chrétiens d’aller à la rencontre de tous, d’échanger quelle que soit sa religion ….et qui s’écrie «  Maître mais c’est ce qu’on vient de faire alors on est tous catholiques….. ! »

Sans doute pas dans l’appartenance mais sûrement dans l’ouverture d’esprit à la rencontre de l’altérité !

 

Et puis cet échange entre Pierre unique chrétien de la classe et les autres….chacun explique sa religion puis interroge l’autre…Chez vous il y a Saint Pierre et St Paul ? Et toi tu te déchausses quand tu pries ?

 

Et encore lorsqu’en CE1un un petit musulman me dit « Moi Dieu je le vois » Ah bon où ça ? « Dans le cœur des gens » me répond-il ….

 

Des perles ainsi recueillis je pourrais vous en confier beaucoup….

Elles disent qu’il suffit d’oser la rencontre, et que des oreilles, des yeux, des cœurs peuvent alors s’ouvrir à l’autre, à ce que je ne savais pas de l’autre et qui me manquait pour être totalement moi-même.
L’enjeu est là dans ces établissements, celui de construire le vivre ensemble dans une société plurielle. Et cela passe par la confrontation de l’altérité.

Cela n’a-t-il pas à voir avec la catholicité ?

 

Certes ce n’est pas toujours simple car l’ignorance a vite fait de cataloguer l’autre et de l’assigner dans une catégorie.

Ne rien laisser passer de ce qui dénie l’autre et laisser advenir le Dieu plus grand qui habite le cœur de ces enfants.

Ce n’est pas facile non plus de voir des enfants « non musulmans » inscrits jusqu’en maternelle puis retirés de l’école au CP pour trouver mieux…..Comment vivre l’altérité et permettre à ces enfants de sortir de leur monde s’il n’y a plus de mixité ?

 

Une manière d’y répondre est de sortir de l’école et d’aller vers d’autres écoles, d’autres quartiers.

Ainsi, l’an dernier un groupe d’élèves volontaires a rencontré ceux d’une autre école de Marseille.

Chaque groupe avait préparé la rencontre de son côté avant de partager la manière dont chacun vit sa religion.

Alors sans doute ce n’était pas parfait, il n’est pas simple pour des enfants de trouver les mots pour dire une religion qu’ils connaissent souvent très mal mais c’est un début d’ouverture à l’autre, de sortie de soi et surtout de son monde.

 

Le dialogue se vit à l’intérieur de l’école et les enseignants sans être de grands théologiens ni même croyants parfois, sont attentifs à ces petits signes vécus au quotidien ou lors de la fête de l’école le 8 décembre….

Une chance pour l’école de s’appeler Notre Dame puisque Marie est vraiment un pont entre chrétiens et musulmans.

Cette année avec Marie nous avons cherché comment mettre de la lumière dans nos vies et je peux vous assurer que de la maternelle au CM2, tous les yeux étaient lumineux comme les cœurs.
L’an dernier un temps de prière chrétienne réunissait ceux qui le voulaient, chant, écoute de la Parole de Dieu, petit commentaire et temps d’intercession ….peu de monde mais toujours quelques élèves, musulmans en général, l’une ou l’autre maman, des enseignants….

Et parfois un enfant a pris la parole dans une prière ….moment de grâce qu’il faudrait oser renouveler, tout simplement.

 

Il ne suffit pas de se satisfaire de l’existence d’une telle école et d’un tel projet de rencontre que vivent aussi l’un ou l’autre établissement de Marseille.
Il ne faudrait pas que ces expériences ne servent que de vitrines lors de grands rassemblements. Il est important que tous les établissements catholiques entrent à leur manière dans cette dynamique d’ouverture à l’autre non en surplomb mais dans une véritable réciprocité.

Il me semble que Notre Dame St Théodore fait plus que vivre la catholicité, mais cette école comme les autres établissements confrontés de manière forte à l’altérité religieuse donnent sens à la catholicité. Ils en témoignent, et tracent un chemin pour la rencontre de l’autre dans notre société qui a tant de mal à le faire, les derniers sondages le montrent.

Inscrire la perspective du dialogue à l’intérieur même du projet éducatif c’est espérer pour tous….

Assurer le service de l’espérance telle est l’exigence de la catholicité à St Théodore, sans exclusion ni découragement, par l’écoute, l’attention, le dialogue.

C’est la seule prétention à l’universalité, c’est-à-dire à la catholicité que l’on peut porter et qui soit de l’ordre de la diaconie, du service et non de la conquête.

Voilà une belle tâche d’éducateur. Voilà un beau défi pour l’enseignement catholique.

Reprenant les mots de Mgr Paul Desfarges, évêque de Constantine et Hippone dans sa lettre pastorale de Noël2012, Il me semble qu’en cette école, «  se vit une présence d’Eglise, servante humble de la relation que Dieu, en Jésus, veut vivre avec tous ses enfants. ».

Elle témoigne d’une réalité chrétienne qui ne peut se suffire à elle-même mais qui se vit toujours en manque et en attente de l’autre.

Colette Hamza