Christian Salenson, Dominique Santelli, Ouverture de la session « Éduquer à la fraternité »

Ouverture de la session Eduquer à la fraternité

Christian Salenson, Dominique Santelli

 

Nous avons la joie d’ouvrir ce matin pour la sixième année consécutive, la session régionale organisée par le département sur les religions à l’Ecole de l’ISTR de Marseille qui a comme sujet : « Eduquer à la fraternité ». Elle fait suite à « Eduquer à la paix », « l’initiation à la symbolique », « le fait religieux au féminin », « laïcité et liberté religieuse », « l’islam à l’école. » Les actes de ces diverses sessions sont sur le blog sauf ceux de l’an dernier sur « l’islam à l’école » qui ont donné lieu à une publication.

 

Eduquer à la fraternité ! On décide parfois avec enthousiasme d’un sujet de session puis lorsqu’il s’agit de la mettre en oeuvre, on mesure le décalage entre l’intuition à laquelle on a fait confiance, d’ailleurs à juste titre, et la difficulté à se saisir de l’objet. C’est particulièrement vrai pour la fraternité !

 

A priori la fraternité n’est pas un objet non identifié, ce serait-ce que par l’expérience familiale que nous en avons. Chacun de nous peut avoir l’expérience de la fratrie. Il a pu en gouter les joies et aussi, les pesanteurs… Chacun sait d’expérience que ces liens peuvent être forts et tout autant à certaines heures, un peu lourds et que décidemment on ne choisit pas ses frères et ses sœurs !

Mais aussi parce que cette valeur est inscrite au fronton des monuments publics et qu’elle se présente comme une valeur de la République aux cotés de l’égalité et de la liberté. D’ailleurs cette proximité dans la devise républicaine des trois valeurs invite à s’interroger sur les liens qui les réunissent.  Sont-elles de simples valeurs juxtaposées ou bien sont-elles réunies par une telle dépendance qu’aucune ne pourrait exister sans les autres ?

Enfin une troisième raison devrait nous la rendre familière particulièrement dans les établissements catholiques puisque cette valeur est une valeur fondamentale de l’Evangile. Jean Pierre Chevènement, qui, comme chacun sait, ne fait pas partie des pères de l’Eglise, a écrit alors qu’il était ministre de l’intérieur et des cultes que cette notion est « sortie tout droit de l’Evangile » et qu’elle est la traduction de l’agapé du Nouveau testament et le ministre de l’intérieur et des cultes du gouvernement précédent, Bernard Cazeneuve a récidivé en affirmant que « la fraternité républicaine est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?” ».

Tout cela devrait nous la rendre familière et on comprend que dans un élan spontané, on ait pu avoir l’intuition qu’il y avait là un riche sujet de session. Pourtant quand il s’agit de s’en saisir, de la penser comme telle, les difficultés se présentent en particulier dans le champ politique… mais c’est aussi évidemment ce qui en fait l’intérêt !  Si elle a émergé avec les révolutionnaires de 1789[1]et si elle a été inscrite dans la devise républicaine lors de la révolution de 1848, elle fut vigoureusement critiquée au cours de la 3èmeRépublique, certains proposant même de l’exclure de la devise républicaine. Comme le dit un philosophe, la fraternité « c’est bon pour les chrétiens, les francs-maçons et les imbéciles » !Remarquez que cela fait tout de même pas mal de monde ! Certains proposèrent de remplacer ce terme par celui de solidarité, d’autant plus que la fraternité a des accents religieux comme nous le rappellent nos ministres de l’intérieur et que cela pouvait incommoder en périodes anticléricales… Charles Gide, célèbre gardois, – le tonton de l’autre Gide- , disait « : La fraternité, on laisse à ceux qui y croient encore le soin de la démontrer par des embrassades, mais les gens sérieux ne lui donnent pas plus de place dans la science que dans les affaires ».Et il ajoutait : « La fraternité est un mot sonore… mais la solidarité est un fait ».  

 

Peut-être mais la solidarité n’est pas la fraternité[2]… Reconnaissons que dans nos établissements, on parle plus aisément de la solidarité que de la fraternité. On mène des actions de solidarité. Ainsi, on éduquerait les enfants et les jeunes à la solidarité plutôt qu’à la fraternité. La fraternité paraît trop idéaliste et illusoire. La solidarité plus concrète… A vrai dire elle est surtout plus bourgeoise comme dirait Péguy ! La solidarité veut soulager les injustices trop criantes ou trop risquées dans la société ou dans le désordre mondial. Ce faisant, au moment même où elle tente de compenser et de colmater des brèches, elle entérine cette inégalité. Elle s’en accommode. La solidarité est compatible avec l’inégalité et avec l’exclusion. Elle en est un correctif. En ce cas, comme dans l’idéologie de la solidarité de la IIIème république, la fraternité est alors renvoyée à n’être plus qu’un « supplément d’âme ».

 

Pourtant la fraternité n’a pas disparu pour autant malgré ces éclipses. Depuis quelques années, le terme revient. On publie des livres[3]. Elle retrouve une certaine actualité. Elle donne lieu parfois à d’étonnants surgissements. De grandes manifestations spontanées ont été des expressions publiques de la fraternité lorsque de nombreux français se sont retrouvés dans la rue au lendemain des attentats… Le pays aux prises avec le terrorisme, au-delà de la compassion pour les victimes ou de la solidarité, se lève dans un grand élan de fraternité. Ce retour de la fraternité n’est pas un exemple unique dans l’histoire. Ce fut dans la liesse de la fraternité retrouvée pour un temps que les français ont planté les arbres de la liberté en 1848, que les clercs ont béni.  Mais le risque est qu’elle soit une nouvelle fois un astre à éclipses…

 

Pourtant nous en avons besoin, dans une société qui doit faire face à une pluralité culturelle et religieuse inédite, dans un contexte international de brassage des populations, face aux défis de l’écologie ou de l’immigration… En fait nous avons besoin dans la situation présente de redonner à cette valeur toute sa place. Mais si nous voulons éviter qu’elle ne soit qu’une valeur clignotante ou confinée dans les relations individuelles et qu’elle puisse renouveler la vie politique, alors il faut la penser, donner du contenu à cette notion. Notre session voudrait y contribuer à notre modeste mesure.Le vivre ensemble ne suffit pas !

 

 

Mais qu’est-ce que la fraternité ? Nous avons trois jours ensemble pour apporter des éléments de réponse à cette question. On peut déjà faire quelques remarques inaugurales. On peut interroger l’origine même du mot. Benveniste affirme que le mot grec phrater(frater) désigne pour les Grecs anciens un groupe d’hommes reliés par une parenté mystique. D’apparition postérieure serait le mot adelphos (adelfos) qui désigne la parenté biologique.  Ainsi la fraternité dans la cité serait antérieure à la fraternité familiale.

Elle nous apparait mieux si nous la distinguons d’autres notions. Lefrère n’est pas le camarade, étymologiquement celui qui fait partie de la même chambrée (camara) et par extension, celui qui partage les mêmes occupations ou à qui on est lié par une communauté d’intérêts. Le frère est autre que le compagnon, cum et panis.  « celui avec qui l’on partage le pain ». Plus éloigné du frère est le collègue, celui ou celle qui exerce la même profession ou qui travaille dans la même organisation ou encore le confrère, celui qui fait partie d’une compagnie, d’une société religieuse, littéraire, artistique, etc., particulièrement quand il y a été admis par les autres membres.

 

 

La fraternité est une notion à la fois très riche et flottante. Ilfaut penser la fraternité plus loin que l’émotion et le sensible même si elle peut s’exprimer aussi à travers de grands moments d’émotion. Elle n’est pas un sentiment mais il n’est pas exclu d’avoir des sentiments fraternels ! Elle n’est pas non plus un idéal à atteindre, que les humanismes ou les religions encourageraient mais elle se gagne. Est-elle une valeur ? Ne serait-elle pas d’abord un fait, un fait originel comme dirait Lévinas. Le genre humain est une famille. Etre humain c’est être frère au sens où l’on dit que le genre humain est une famille. Ainsi au moment ou je viens au monde, je suis inscrit dans une fraternité qui me précède. La fraternité n’est pas d’abord un choix. Etre frère c’est être en relation avec l’autre. Elle s’expérimente. Elle est expérience de l’altérité. Et c’est bien pourquoi, elle revêt ce caractère d’urgente nécessité dans nos sociétés plurielles. Et en même temps elle est en devenir. L’expérience de la fraternité n’est pas un long fleuve tranquille.  Les racines juives et grecques de notre culture nous en avertissent, que ce soit dans la Genèse Caïn et Abel ou dans l’Antigone de Sophocle, Etéocle et Polynice. La fraternité est une épreuve.  Qu’as-tu fait de ton frère ?L’autre me concerne comme quelqu’un dont j’ai à répondre.

 

La question : qu’as-tu fait de ton frèrea son corollaire : qu’as-tu fait de ta sœur ?Avouons que la question ne manque pas de pertinence dans notre société où tant de femmes sont violentées. Comment se fait-il que l’égalité hommes/femmes prêchée et revendiquée depuis tant d’années soit constamment ajournée ? Et que sous des voiles invisibles et au-delà des apparences, la liberté soit tellement entravée ? N’aurions-nous pas oublié la fraternité ?

 

 

 

Ces quelques lignes déjà nous alertent sur le sens de cette session… Mais il est un second terme qui doit retenir notre attention : celui d’éduquer. Le titre de cette session est « Eduquer à la fraternité ».

 

Que signifie éduquer. S’il s’agit d’enseigner les valeurs de la République, alors je n’hésiterai pas à dire, tout de go, que cela pourrait produire l’effet inverse de celui qui est attendu. Certains refusent les valeurs de la République, non parce qu’ils seraient a priori en désaccord avec elles mais parce qu’ils mesurent de par leurs difficultés de vie, voire par la discrimination dont ils se sentent l’objet, l’écart entre le dire et le faire. Ils expérimentent à l’excès le décalage entre les valeurs enseignées et la réalité ressentie. Ils en viennent à interroger les buts poursuivis par la République qui les lui enseigne. Certes il y a toujours une part d’enseignement… mais peut-on dire qu’on enseigne la fraternité ? En général, on n’enseigne pas des valeurs, on initie aux valeurs en général et à celles de la République en particulier. On est initié en les vivant, en les expérimentant. Il n’y a pas d’initiation qui ne passe par l’expérience. On éduque à la fraternité en la vivant dans la classe et au sein des établissements.  On y est initié dès le plus jeune âge, dès la maternelle, et l’initiation n’est jamais achevée, pas même à l’âge adulte. On y éduque plus particulièrement par l’expérience de la mixité sociale, l’apprentissage de la différence des sexes, la chance de la mixité religieuse. Dans les établissements catholiques, nous avons la possibilité de prendre en compte comme telle. La mixité générationelle. La fraternité reste le paradigme de la relation adultes / jeunes, fut-elle maitre/élèves.

 

Et puis, l’enseignement catholique vit selon son caractère propre et un projet éducatif qualifié. L’anthropologie biblique qui fonde ce projet fait de la fraternité la définition même de la relation entre les hommes, sans en gommer les difficultés. Aussi « on ne saurait se contenter d’un vivre ensemble minimaliste mais c’est au vivre en frères que l’Ecole catholique entend particulièrement contribuer ». Pour cela, « il faut oser la mise en projet d’un apprentissage patient de la diversité [4]».

L’Eglise catholique a une parole forte sur l’éducation. Eduquer à la fraternité s’inscrit dans son projet éducatif. Le premier but que l’Eglise fixe à l’Ecole aujourd’hui, dans un contexte de mondialisation et de brassage des cultures, est l’éducation à la « relationalité ». Elle nous avertit, il ne s’agit pas simplement de s’adapter à la pluralité culturelle et religieuse mais de changer de paradigme éducatif. Le but étant, au-delà de l’idéologie libérale dominante et de son cortège de souffrances humaines, d’avoir en perspective l’avènement d’une nouvelle civilisation.

 

 

Nous ne sommes pas devant une page blanche ! Disons-le tout de suite, nous le faisons déjà ! Chacun de nous est déjà engagé dans ce travail éducatif sans quoi il ne se serait pas inscrit à la session.  Peut-être le ferons-nous mieux ? Peut-être en comprendrons-nous mieux le sens et les enjeux ? Aussi modeste soit notre contribution quand on a entrevu le sens, on ne le vit plus pareil. Là où le devoir rend parfois la charge plus pesante, le sens donne de la liberté et de la légèreté dans la tache éducative !

 

Et puis, et cela il faut se le redire, on a de la chance de vivre un métier de l’humain comme celui d’éducateur ! Car à vrai dire, en essayant de vivre plus intelligemment son métier, en lui donnant du sens, chacun s’en nourrit. Chacun reçoit quelque chose qui dépasse sa seule fonction d’éducateur et qui vient enrichir son humanité. Cet enrichissement personnel est une des grandes chances du métier d’enseignant, d’APS, de chef d’établissement. Probablement que chacun, dans cette session, donnera un sens nouveau à sa propre manière de recevoir et de vivre la fraternité, dans sa famille, au sein de l’école, dans les multiples relations de la vie. Avec Dominique c’est notre vœu le plus cher.

 

Bonne session à chacune et chacun !

[1]En 1793, la commune de Paris impose d’inscrire « La République une et indivisible – Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort » sur la façade de l’Hôtel de ville, sur tous les édifices publics de la ville et aussi sur des monuments aux morts.

 

[2]Du latin juridique « in soldo » a proprement « pour le tout », responsable envers tout. Puis entendu comme, qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale.  Se dit de personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité.

[3]Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité

Régis Debray,

Jacques Attali,

Catherine Chalier,

Bruno Mattei

[4]