Christian Salenson, Et l’autre devint frère, Foucault, Massignon, Chergé

Conférence, Et l’autre devint frère,Foucault, Massignon, Chergé, Christian Salenson

 

 

La fraternité est une notion complexe puisqu’elle est à la fois biologique et politique, qu’elle définit la famille humaine et en ce sens elle précède tout homme qui vient au monde et qu’elle s’apprend dans l’expérience par mode d’apprentissage. Je voudrais essayer d’éclairer cette notion en la prenant sous un angle d’approche particulier : l’entrée en fraternité par la médiation de l’altérité religieuse. Ma question est la suivant : comment entre-t-on en fraternité ? Comment entre-t-on en fraternité par la médiation de l’altérité ? Et plus précisément encore comment entre-t-on en fraternité par la médiation de l’autre d’une autre culture et d’une autre religion ?

 

Pour conduire cette réflexion, je me propose de prendre appui sur trois grands témoins qui ont vécu à des époques différentes et entre lesquels existe une vraie filiation : Charles de Foucauld (1858-1916), Louis Massignon (1883-1962)  et Christian de Chergé (1937-1996). Tous les trois ont fait l’apprentissage de la fraternité dans la rencontre de l’islam, le premier en vivant les dernières années de sa vie auprès des Touaregs (1903-1916), le second par l’expérience qu’il fit de l’hospitalité à Bagdad (1908), le troisième durant la guerre d’indépendance de l’Algérie (1959-1961). La rencontre de l’altérité culturelle et religieuse a été pour eux non un obstacle à la fraternité mais plutôt un chemin privilégié de son apprentissage.  Aussi il m’a semblé qu’ils pouvaient, à nous qui vivons dans une société et particulièrement dans des établissements catholiques d’enseignement ouverts à la pluralité, donner quelques points de repères, baliser quelques chemins, nommer quelques défis.

 

Charles de Foucauld

 

Charles de Foucauld a passé sa vie à chercher sa vocation. Il nait en Alsace en 1858 et Orphelin de père, de mère à 6 ans et de patrie à 12 par l’annexion de l’Alsace par les prussiens en 1870, il entre à Saint Cyr. Héritier d’une grande fortune il la dilapide dans une vie de fêtard avant de se convertir à la foi chrétienne. Il devient alors moine cistercien en Syrie, puis ermite, avant d’être ordonné prêtre et de partir missionnaire en Algérie à Beni-Abbés de 1901 à 1903 puis chez les Touaregs de 1903 où il meurt assassiné en 1916.

 

Charles de Foucauld est un militaire et un colon. Il baigne dans l’idéologie coloniale. Il est favorable à l’annexion du Maroc et à la colonisation de l’Algérie. Il rêve de convertir les musulmans et de les amener à la foi chrétienne. Le désir de les convertir au christianisme est inséparable du devoir de les « civiliser » en leur apportant le progrès technique et intellectuel, moral et religieux de la France. Il en est persuadé : la force de son témoignage de foi, la grandeur de l’unique vraie religion catholique et les bienfaits de la colonisation ne manqueront pas de lui permettre d’atteindre son but. Il y consacre sa vie.

 

Les Touaregs sont, selon ses propres mots, des « sauvages » ou des « arriérés ». Il faut leur apporter « la » civilisation. Aussi, avec cohérence et probité, il s’insurge contre les nombreux colons qui exploitent la population ou contre les pères blancs qui ont préféré des pays de mission « plus faciles » comme l’Afrique subsaharienne. Il s’emploie de toutes ses forces à sa mission de développement. Il réalise une œuvre colossale en créant le premier dictionnaire Touareg et en recueillant des poèmes et des légendes de ce peuple. Il se veut le frère des Touaregs.

 

Son drame personnel fut qu’il ne convertit personne ! Pire pendant le temps de sa présence chez les Touaregs, sous l’influence d’un mystique musulman et en réaction à l’occupation française, les Touaregs devinrent plus musulmans que jamais auparavant. Il éprouve alors au début de l’année 1908 une sorte de burn out physique et spirituel, intellectuel et moral. Ses jours sont en danger. Il est sauvé par les femmes touarègues qui malgré la famine terrible réussissent à récolter un peu de lait et à lui fournir quelques nourritures. Le colon, le militaire, l’homme occidental assuré de la supériorité présumée de sa civilisation et de sa religion fait l’expérience de la dépendance vitale de ceux qu’il qualifiait de sauvages et d’arriérés. Celui qui se voulait le frère universel commence à comprendre que la fraternité n’est pas une simple attitude de dévouement envers les autres mais se bâtit dans la réciprocité et en renonçant à toute forme de supériorité présumée… Il n’y a pas de fraternité coloniale ! Son projet missionnaire lui-même s’en trouve grandement modifié. Il apprend à ses dépends la fraternité universelle à laquelle il aspirait.

 

Bien que de son propre aveu, il ait été converti grâce au contact de l’islam, Foucauld n’a jamais reconnu l’islam. Il salue l’authenticité de la foi de quelques musulmans, mais n’a pas d’estime pour leur religion. Il est enserré dans les filets de l’idéologie coloniale et d’une théologie de la mission conquérante. etc. Homme de son temps, sa découverte de la fraternité n’en fut que plus belle.

 

Nous pouvons peut-être recueillir déjà deux aspects de la fraternité à travers l’expérience de Charles. Entrer en fraternité demande obligatoirement une conversion… non de l’autre mais de soi et de son regard sur l’autre ! Le frère n’est pas celui qui me ressemble. Etre frère ne consiste pas à rechercher la ressemblance. Le frère se définit par la ressemblance mais tout autant par la dissemblance. Il est le même et l’autre. L’entrée en fraternité se fait par renoncement à tout projet mimétique sur l’autre.

 

Foucauld entre en fraternité par et dans l’expérience de ses limites. Il fait l’expérience de ses fragilités et du besoin où il est de ces femmes touarègues, de ces autres.  L’entrée en fraternité se fait par la reconnaissance de la particularité de sa culture, de la relativité historique de sa religion, de la partialité de ses idéaux par confrontation et découverte de la culture de l’autre. L’entrée en fraternité exige un dépouillement de soi.

 

 

Louis Massignon

 

Parmi ceux qui ont été marqués par le frère Charles de Foucauld, le premier d’entre eux est Louis Massignon qui fit éditer la première biographie[1]. Son histoire n’en est pas moins étonnante que celle de Foucauld. Lui aussi se déclare athée. Sur le bateau qui l’emmène en Egypte pour une mission archéologique, il fait la rencontre d’un jeune et beau noble espagnol avec qui au Caire il va vivre lui aussi une vie délurée. Puis il est envoyé en mission en Irak. Ses mœurs et la concurrence scientifique avec des archéologues allemands mettent sa vie en danger. Sur le bateau qui le ramène à Bagdad, il fait une tentative de suicide. Il est malade, menacé par ses compagnons de voyage, rejeté de tous, en danger de mort. A son arrivée à Bagdad, il est recueilli par la grande famille des Alussis, qui non seulement le prennent sous leur protection afin qu’il ne soit pas assassiné, mais se relaient à ses côtés pour réciter la prière des agonisants et finalement, à force de soins  permettent son rétablissement. Il est sauvé au nom de droit sacré de l’hospitalité. Ce n’est pas sans rappeler l’expérience de Foucauld sauvé par les femmes touarègues.

Ce fut à ce moment là qu’il fit une expérience mystique forte et qu’il se convertit à la foi chrétienne. Cette expérience fonde sa vie future. Il devient un fin connaisseur de la langue arabe. Il sera le plus grand islamologue du XXe siècle, reconnu comme tel dans le monde musulman. Il devient un chrétien engagé auprès des musulmans. Enseignant au collège de France, il intervient fréquemment pour les droits des travailleurs algériens et pour le respect des engagements de la France envers les algériens. Il prend la défense des palestiniens au moment de la création de l’Etat d’Israel. Dans l’Eglise catholique, il offre un autre regard sur l’islam. Sans lui et ses disciples, le concile Vatican II n’aurait pas pu dire qu’elle tenait les musulmans et l’islam en estime et qu’elle reconnaissait tout ce qu’il y a de vrai et de saint dans l’islam. Certains de ses disciples épouseront son point de vue théologique qui fait de l’islam un rameau original de la révélation biblique.

 

Lorsqu’il revient sur l’événement fondateur de sa vie et de sa foi, il affirme tout ce qu’il doit à l’hospitalité des Alusis. Les Alussis ont rappelé à ses ennemis l’exigence de l’hospitalité sacrée : « Si vous tuez Massignon, vous tuez l’un d’entre nous. Il est notre hôte et un hôte est sacré. Vous ne pouvez donc pas le tuer… il est l’hôte de Dieu et j’ai été sauvé. » Il apprend la fraternité par les Alussis qui pourtant ne partageaient ni la même culture, ni la même foi, et pour qui il était un étranger et peut-être même un espion mais qui font de l’hospitalité un droit sacré.

 

A son tour, il offrira la même hospitalité aux musulmans et à l’islam. Il fera de l’hospitalité sa règle de vie. Le premier contact entre deux civilisations c’est le principe de l’hospitalité. L’hospitalité c’est de supposer que l’étranger, l’ennemi a quelque chose de bon tout de même à nous donner… pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte[2].

Massignon comme Foucauld ont été introduit en fraternité par d’autres d’une autre culture et d’une autre religion. A leur tour, ils se sont engagés dans cette fraternité qui ne se réserve pas au semblable ou à celui qui a fini par nous ressembler mais qui s’épanouit dans ce que Foucauld appelle la « fraternité universelle ».

 

 

 

Christian de Chergé

 

 

Et Christian de Chergé ? Beaucoup d’entre vous connaissent l’histoire du prieur de Tibhirine ou ont vu le film de Xavier Beauvois, grand prix du jury de Cannes, les hommes et les dieux ». Son expérience fondatrice a lieu durant la guerre d’Algérie. Il est séminariste à cette époque et il est envoyé en Algérie comme appelé du contingent. Il noue une amitié, par dessus la mélée,avec le garde champêtre jusqu’au jour où au cours une embuscade, sa vie est en danger. Mohammed prend sa défense. Christian a la vie sauve mais Mohammed est retrouvé assassiné auprès de son puits peu de jours après.

 

Ce drame marque définitivement Christian de Chergé et réoriente sa vie. « Dans le sang de cet ami, j’ai su que mon appel à suivre le Christ aurait à se vivre tôt ou tard dans le pays ou m’avait été donné le gage de l’amour le plus grand… ».Il devient moine en Algérie. Il se consacre à la prière en communion avec la prière des musulmans se voulant un « priant parmi d’autres priants ». Il donnera sa vie aux algériens. Il l’écrira dans son testament : ma vie était donnée à Dieu et à l’Algérie.

 

La fraternité n’est pas un long fleuve tranquille. Aux heures sombres de la décennie tragique de 1990, il est prieur de la communauté. Le soir du 24 décembre 1993, le monastère reçoit la visite d’une bande armée conduite par Sayah Attiyah qui a assassiné douze croates dix jours auparavant à 4 kms de l’Abbaye.  Quand pendant un quart d’heure je me suis retrouvé en tête à tête avec le meurtrier des douze croates, Sayyah Attiyah qui était le grand chef du GIA dans notre coin, il venait demander des choses précises. Il était armé, poignard et pistolet mitrailleur. Ils étaient six en tout et c’était dans la nuit… Nous nous sommes retrouvés dehors… à mes yeux il était désarmé. Nous avons été visage en face de visage. Il a présenté ses trois exigences et par trois fois j’ai pu dire non, et « pas comme cela ». Il a bien dit : « vous n’avez pas le choix » ; j’ai dit : « Si j’ai le choix ». Non seulement parce que j’étais le gardien de mes frères, mais aussi parce qu’en fait j’étais aussi le gardien de ce frère qui était là en face de moi et qui devait découvrir en lui autre chose que ce qu’il était devenu… [3]»

 

Je me suis souvent demandé comment il avait pu ce soir là être dans cette attitude de fraternité qui, d’une certaine manière a désarmé Sayyah Attiyah. Il fallait qu’il soit préparé. Je trouve une explication dans la décision prise par les moines de ne jamais utiliser des termes comme terroristes ou islamistes. « Pour exorciser toutes ces tendances qu’il y a en nous à choisir notre camp, à dresser les uns contre les autres, à donner des prix de qualité ou des prix d’horreur, nous avons eu cet instinct, en communauté, instinct que je trouve après coup sauveur – mais cela nous est venu comme ça –, nous désignons les montagnards, ceux que l’on appelle les terroristes, les “frères de la montagne”, et les forces armées, nous les appelons les “frères de la plaine”. C’est très commode pour parler au téléphone. C’est une manière de rester en fraternité [4]».J’en déduis que la fraternité s’apprend. Plus exactement on s’y exerce. Elle demande un long apprentissage.

 

Suis-je le gardien de mon frère ? interrogeait Caïn après le meurtre de son frère.« Emmanuel Lévinas disait : approcher de son prochain, c’est devenir le gardien de son frère… » Suis-je le gardien de mon frère terroriste ? Telle est la question à laquelle Chergé a dû répondre dans l’urgence d’une visite à haut risque. La question nous interesse…

 

Je n’ai pas retenu ces trois témoins au hasard. Ils sont des personnalités marquantes. Ils ont tous les trois fait une expérience décisive d’entrée en fraternité par et dans la rencontre de l’altérité culturelle et religieuse. Je voudrais maintenant revenir sur cette expérience.

 

 

La fraternité et la violence.

 

 

Une première remarque s’impose. Ces trois expériences se vivent dans des contextes de violence. Si nous confondions la fraternité avec la chaleur des sentiments fraternels, ces trois exemples montrent qu’il n’en est rien ! La fraternité se vit aussi en situation de conflit.

 

Je retiens l’exemple de Christian de Chergé. Il entre en fraternité dans la violence d’une guerre d’indépendance qui a fait 300.000 morts et il accomplit cette fraternité dans la violence de la guerre civile jusque dans le don de sa vie. Une première constatation s’impose : malgré la violence et la guerre, la fraternité est possible. A quelles conditions ? A condition de ne pas nier la violence de l’autre mais aussi la sienne. Christian de Chergé ne se considère pas comme un innocent. Il se sait complice de la violence. Dans son testament, il écrit : « Je n’ai pas l’innocence de l’enfance et je me sais complice du mal qui pourrait me frapper aveuglément ». On ne surmonte pas la violence en se mettant du côté des innocents et en faisant tout retomber sur la barbarie des autres. L’innocence présumée est illusoire. On surmonte la violence en reconnaissant sa propre complicité avec le mal. Sans rien enlever de la responsabilité des terroristes dans l’Algérie de 1990, Christian de Chergé sait que comme français il est solidaire du mal fait à ce peuple par 130 ans de colonisation et des milliers de morts. Il sait aussi qu’en lui-même il porte sa part de violence. Cette remarque confirme un point déjà énoncé à propos de Charles de Foucauld. On entre en fraternité par l’acceptation de ses limites. Désigner des coupables ne dispensera jamais de reconnaître sa part de complicité avec le mal et avec la violence.  On se reconnaît frères aussi dans les compromis avec le mal et la violence. Quand il serre la main de Sayyah Attiyah après leur entretien musclé, il est dans la fraternité. Elle est possible pour deux raisons : parce que lui-même ne se met pas du côté des innocents et que d’autre part il ne le considère pas exclusivement comme un criminel. Il ne l’identifie pas à ses exactions. Il sait voir en lui, malgré ses mains pleines de sang, un homme … et donc un frère. Ce soir-là j’étais le gardien de frère qui devait pouvoir reconnaître en lui autre chose que ce qu’il était devenu.

 

La fraternité est donc la reconnaissance d’une commune humanité dans la ressemblance mais aussi dans la dissemblance, à travers les différences d’origine, de culture ou de religion, y compris dans les ambiguïtés et les compromis d’une commune humanité. Est-ce que ces remarques ne peuvent pas éclairer la situation présente en France ?

Dans le travail éducatif, la fraternité se construit aussi dans des relations conflictuelles parfois. Le conflit est aussi le lieu d’apprentissage de la fraternité.

 

 

Les conditions de la Fraternité

 

L’expérience de ces trois témoins nous renseignent sur la fraternité. Il n’y a une réelle fraternité vécue que moyennant un certain nombre de conditions.

 

La fraternité appelle l’égalité. Il n’y a pas de fraternité possible tant que subsiste une supériorité de droit ou de fait entre des frères. La fraternité familiale est symbolique de cette nécessaire égalité. Lorsque l‘un des frères ou des sœurs prétend à une supériorité quelconque sur les autres, les sentiments fraternels sont malmenés. La fraternité conjugue la différence entre les frères et leur égalité. Charles de Foucauld doit renoncer à sa supériorité prétendue, culturelle, morale ou religieuse sur les Touaregs pour vivre la fraternité universelle. Il ne peut continuer à les considérer comme des arriérés et vouloir qu’ils épousent la civilisation occidentale. Son expérience met en lumière la difficulté à conjuguer égalité et différence, à accepter que le frère soit le même et l’autre.

 

La fraternité se conjugue avec la liberté. La fraternité ne se construit pas dans la domination et tant que subsistent des formes de coercitions physiques ou morales. Massignon, professeur au collège de France, prend parti pour la liberté des algériens, leur statut promis mais jamais accordé, leur liberté religieuse restreinte. La fraternité est une école de liberté.  La fraternité demande de donner à l’autre sa liberté et de garder la sienne. Il y a un corollaire entre prendre sa liberté et la donner à l’autre. Dans la relecture que fait André Gide du fils prodigue, le fils cadet qui est parti, a mené une vie aventureuse, et est revenu auprès du Père, prend son frère par le bras et l’aide à partir à son tour conquérir sa liberté.

 

La fraternité en se choisit pas. On ne choisit pas ses frères et ses sœurs, ni familialement ni politiquement. D’où le sentiment qu’on peut avoir parfois de trouver la fratrie pesante. Dans une République qui a inscrit la fraternité dans sa devise, on ne peut choisir ses concitoyens, ni les classer en fonction de leur origine, de leur religion, de leur niveau de vie ou de leur sexe.

 

Liberté, égalité, fraternité se conjuguent. Elles sont trop souvent juxtaposées. La fraternité est probablement première et la plus fondamentale. Elle définit le genre humain. Elle réclame de rendre à chacun sa liberté et de donner l’égalité dans la différence comme conditions de sa réalisation. La liberté et l’égalité trouve dans la fraternité leur fondement et leur finalité.

 

 

Le dialogue interreligieux et la fraternité

 

 

Les trois témoins sont entrés en fraternité par la rencontre d’une autre religion. Cette rencontre a entrainé pour chacun une transformation profonde. J’y vois une richesse et une promesse pour un monde pluraliste. La rencontre entre croyants de différentes religions, entre croyants et athée est un moyen privilégié d’entrée en fraternité. Il est un des lieux de la vie où se manifeste le plus vigoureusement l’altérité, avec la relation entre les hommes et les femmes, et celle entre les riches et les démunis.

Voilà pourquoi, je pense que la fraternité républicaine ne sera pas possible tant qu’on voudra renvoyer la religion au domaine privé. La fraternité, républicaine ou autre, ne peut se vivre que si on considère l’autre avec la totalité de ce qui le fait être ce qu’il est, et la religion en fait évidemment partie. La reconnaissance de l’altérité est la condition de la fraternité. La reconnaissance de l’altérité religieuse est un moment décisif de la fraternité républicaine. Nous ne disons rien de plus que la déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention européenne, ou la laïcité quand elle est dans l’esprit de la loi de 1905. Oserais-je dire que la pluralité culturelle et religieuse est la chance et le défi de notre époque et de la République ? C’est en tout cas ce que je crois !

 

 

La fraternité appelle le dialogue. Le dialogue fait entrer en fraternité. On peut distinguer deux niveaux de dialogue. Beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté savent que le dialogue interreligieux, entre personnes d’appartenances religieuses diverses, y compris entre croyants et athées, est une nécessité pour la paix. Ils veillent à éviter toutes formes de discrimination et s’attachent à permettre le vivre ensemble. Ils rendent un grand service à la paix. Mais il est une autre forme de dialogue plus ambitieux qui s’intéresse à ce que vit l’autre et à ce qui le fait vivre, en particulier à sa foi et à sa religion, aux richesses de sa culture, à l’originalité de son rapport au monde. Cette forme plus poussée du dialogue croit que les dons que l’autre a reçu en propre tels que sa foi particulière, sa culture singulière, peuvent enrichir l’ensemble. Christian de Chergé appelle cette forme du dialogue « l’échelle mystique du dialogue ». Le but alors n’est pas uniquement le « vivre ensemble » mais le « vivre en frère ».

 

Or l’Eglise, au niveau international veut promouvoir non seulement le premier mais le second niveau de dialogue et elle en tire les conséquences au plan de l’éducation. Elle l’a clairement énoncé dans un grand texte « Eduquer au dialogue interculturel dans l’Ecole catholique », qui a été repris et a donné lieu au dossier remarquable du Secrétariat général : « Eduquer au dialogue, l’interculturel et l’interreligieux en école catholique ». Dans ces textes,  l’Eglise fait de l’éducation à la « relationalité » le but premier de l’Ecole. L’Eglise a conscience qu’un monde nouveau est entrain de naitre et qu’il faut jeter les bases d’une nouvelle civilisation, qu’elle appelle la civilisation de l’amour. Tout cela a beaucoup de souffle mais peut passer inaperçu dans des congrégations ou des diocèses tellement préoccupés de leur fonctionnement, autoréférents comme dit le pape, qu’ils en oublient leur responsabilité du devenir de l’humanité. Charles de Foucauld, Louis Massignon, Christian de Chergé ont été des pionniers de cette civilisation de l’amour fondée sur la fraternité universelle.

 

 

Le dialogue guérit des maladies de la fraternité

 

Le dialogue guérit ou préserve des maladies de la fraternité. Car la fraternité a ses maladies. La première d’entre elles est la comparaison.

 

La comparaison

 

Entre frères la comparaison est dévastatrice. La comparaison entre les frères au sein d’une famille peut faire beaucoup de mal et générer des conflits présents ou à venir. Il va en de même dans les établissements scolaires. Certaines formes d’évaluation instituent une comparaison permanente avec les élèves, les assignant au bout d’un moment à occuper la place qui leur a été désignée par les notes ou les observations. Il n’y a pas de fraternité possible dans la comparaison. On ne compare pas « les frères de la montagne » et « les frères de la plaine » ! On ne compare pas les religions. La comparaison introduit à terme la disqualification de l’une ou de l’autre et génère des discours apologétiques simplistes et vains.

 

La rivalité

 

La comparaison introduit la rivalité. La rivalité est la maladie mortelle de la fraternité. Là encore la symbolique de la fraternité familiale aide à comprendre. Le petit d’homme  fait sa première expérience de la fraternité dans la famille. Or tout enfant se compare. Est-il plus ceci ou plus cela que son frère ou sa soeur. Mais ce qui est un exercice naturel et apprentissage de la fraternité dans l’enfance devient à l’âge adulte mortifère, familialement, professionnellement, politiquement. Le mythe de Caïn et Abel nous met en garde. Caïn se pense en rivalité avec Abel et ne peut le supporter. La rivalité conduit au meurtre de l’autre, physique ou symbolique. La rivalité mimétique a été analysée par René Girard comme l’une des sources majeures de la violence. L’apologétique antimusulmane ou antichrétienne ne sont en fait que l’expression de cette rivalité mimétique des frères.

L’éducation a pour tache de donner suffisamment confiance à quelqu’un pour qu’il puisse se construire avec une estime de soi qui le dispense d’avoir besoin de constamment se mettre en rivalité avec les autres. La tache se complique dans nos sociétés libérales qui transforme l’émulation en concurrence et fait de la rivalité un moyen coercitif sur les individus.

 

Le sentiment de supériorité

 

Ce sentiment a largement marqué l’histoire de la mission à la période moderne. Avec une bonne dose de générosité certes mais avec l’assurance de l’absoluité du christianisme doublé de l’assurance de la supériorité de la civilisation occidentale, on a voulu imposer à d’autres la manière de penser, de croire et de voir de l’Occident. Le sentiment de supériorité est une maladie des idéologies et des religions en général auquel le christianisme n’a pas échappé. Il est construit sur un rapport malsain à la vérité. Ce que l’Eglise croit ne l’autorise pas à se croire elle-même supérieure car il y a loin entre ce en qui l’Eglise croit qui est Dieu et ce qu’elle est en elle-même. De plus il y a loin entre ce qu’elle croit et ce qu’elle en vit, si bien que rien ni personne ne lui permet de s’identifier avec l’objet de sa foi, Dieu qui est le seul absolu… On pourrait tenir le même raisonnement pour l’islam. Plus encore, ce qui fait la validité d’une religion est sa capacité à s’effacer elle-même devant l’objet de la foi. Seule une religion qui accepte de se nier elle-même peut élever une prétention à participer à la vérité.

 

 

Un défi de la fraternité : Les trois frères abrahamiques

 

 

Mais un défi particulier attend les religions monothéistes : la fraternité abrahamique sans laquelle il n’y aura pas de fraternité universelle. Nos trois témoins sont en ce domaine des pionniers.

 

Abraham a eu deux fils, Isaac et Ismaël. Isaac était le fils de Sarah sa femme. Ismaël, était le fils de la servante Agar. Abraham a eu d’abord un fils avec la servante avant d’avoir un fils avec la femme libre. Selon le récit biblique, Sarah n’a pas supporté Agar et Ismaël et a demandé à Abraham leur exclusion. Abraham a accédé à sa demande et renvoyé Agar et son fils Ismaël au désert, tout en implorant sur eux la protection de Dieu. Les arabes chrétiens, bien avant la naissance de l’islam, reconnaissaient déjà dans Ismaël leur ancêtre. Lorsque les arabes deviendront Musulmans, ils se reconnaitront dans cette figure tutélaire.

Les juifs, eux, se reconnaissent dans la descendance d’Isaac. Ainsi on a une première fraternité entre Ismaël et Isaac, entre les juifs et les arabes.

 

On a un second échelon de fraternité entre juifs et chrétiens. Tous deux se reconnaissent comme la descendance d’Isaac. Or on sait qu’au cours de l’histoire de nombreuses inimitiés se sont dressés entre les juifs et les chrétiens à propos de l’héritage. Ce conflit s’est souvent joué sur le mode de l’exclusion des juifs ou de leur ghettoïsation, entretenues par un antijudaïsme qui a pu être virulent. On a pu en mesurer les effets dévastateurs au moment de la shoah par l’anesthésie de la conscience chrétienne d’un grand nombre.

 

Ainsi la fraternité abrahamique est constituée de trois frères : Les descendants d’Ismaël, les descendants d’Isaac sous la double descendance juive et chrétienne. Le défi est de parvenir à un dialogue entre les trois frères : juifs, chrétiens et musulmans. La relation entre ces trois frères est paradigmatique de la fraternité universelle. L’avènement d’une humanité fraternelle passe par la réconciliation de la descendance d’Abraham. On est en présence d’un véritable enjeu du dialogue interreligieux.

 

Où en est-on de ce défi ?

 

Après des siècles d’exclusion, l’Eglise reconnaît que les juifs sont « les frères ainés dans la foi ». L’expression est du pape Jean Paul II. Cette reconnaissance a beaucoup contribué à un rapprochement entre juifs et chrétiens. En fait, l’Eglise accepte à nouveau son identité juive intrinsèque, non seulement à cause de l’héritage passé mais dans un lien vital actuel. Reconnaître les juifs comme « les frères ainés » est une avancée considérable qui dans l’avenir transformera profondément la compréhension que l’Eglise a d’elle-même et de sa mission.

 

En ce qui concerne l’islam, la question se pose en terme différents selon que l’on considère avec Louis Massignon que l’islam fait ou non partie de la révélation biblique. Le concile Vatican II n’a pas voulu prendre position sur cette question, estimant que la recherche islamologique et surtout théologique n’était pas suffisamment avancée. On peut penser que l’islam est une religion différente. Mais on peut aussi raisonnablement penser que l’islam fait partie de manière originale de la révélation biblique. Certes la foi confessée est différente entre chrétiens et musulmans mais elle l’est aussi entre chrétiens et juifs. Evidemment, il est clair que les liens qui unissent les chrétiens aux juifs ne sont pas de même nature que les liens entre les chrétiens et les musulmans, mais il est non moins clair qu’aucune autre religion à l’exclusion du judaïsme n’a de liens aussi fondamentaux avec le christianisme que n’en a l’islam. Le concile a pris la peine d’énumérer ces liens, le fondement étant que les « musulmans adorent avec nous le Dieu un et miséricordieux ». Or cette affirmation se heurte à des résistances dans l’Eglise. En soi, ce n’est pas très grave. Comme souvent les résistances sont le signe de l’importance de l’enjeu. Je crois qu’elles s’expliquent par le saut que cette affirmation fait faire dans la fraternité… Après des siècles de conflits et d’imprécations, tout le monde n’est pas encore prêt à faire ce saut.

 

Il m’apparaît plus clairement que la prise de conscience et l’acceptation de la « fraternité abrahamique » qui englobe juifs, chrétiens et musulmans, est une des conditions et un levier de l’avènement d’une « fraternité universelle », elle-même inscrite dans les gènes de l’humanité. On voit que cela commence par la reconnaissance par les uns et par les autres de cette fraternité dans le semblable et le différent.

 

On mesure le chemin à parcourir quand on voit les conflits entre les frères ! Mais a contrario, on n’a pas toujours conscience qu’en oeuvrant au sein des établissements aux formes diverses de la fraternité, et en particulier à la fraternité entre fils d’Abraham, ne serait-ce que l’accueil et l’ouverture à tous de nos établissements, on apporte une contribution modeste mais décisive à l’avènement de la fraternité universelle.

 

Et le Verbe s’est fait frère

 

Je voudrais ajouter encore une note théologique. Christian de Chergé a cette belle formule pour parler de Jésus-Christ. Il dit que le Verbe s’est fait frère. En se faisant homme, il s’est fait frère. Selon un principe théologique que je ne peux développer ici, cette affirmation christologique a une traduction anthropologique ? Autrement dit, cela signifie en anthropologie chrétienne que tout homme qui vient au monde a vocation à se faire frère de tous.

Frère de qui ? Je cite « Le Verbe s’est fait frère, frère d’Abel et aussi de Caïn, frère d’Isaac et d’Ismaël à la fois, frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, frère de la plaine et frère de la montagne, frère de Pierre, de Judas et de l’un et l’autre en moi.[5]»Chaque expression a une portée symbolique. En disant qu’il s’est fait frère de Caïn et d’Abel, il inclut dans la fraternité la victime et le meurtrier. En disant frère d’Isaac et de d’Ismaël à la fois, il englobe dans une même fraternité les fils d’Isaac, juifs et chrétiens et les musulmans. On n’a pas l’habitude de dire que Jésus est le frère des musulmans ! En disant frère de la plaine et frère de la montagne, il fait référence au conflit de la guerre civile algérienne et à travers elles de toutes les guerres, en disant frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, chacun peut y lire le commerce des êtres humains.

Pour des disciples de Jésus, la fraternité est un article de foi. Comme le dit la ddéclarationNostra Aetatesur le dialogue entre les religions,que : « Nul ne peut invoquer Dieu pour Père s’il refuse de se conduire fraternellement avec certains de ses frères créés à l’image de Dieu[6] ».

 

Pour conclure ce chemin fait avec nos trois témoins, nous pouvons affirmer quela fraternité apparaît pour ce qu’elle est vraiment. Comme l’avait bien entrevu et frère Charles, « la fraternité est universelle » ! On entre par une « hospitalité réciproque » comme l’a magnifiquement vécu et exprimé Louis Massignon ! Elle se déploie dans un « dialogue » dont la finalité n’est pas tant le vivre ensemble que le vivre en frère cher à Christian de Chergé.

 

 

 

 

Christian Salenson

[1]Massignon demande à René Bazin décrire sa biographie qui paraitra en 1922. Il fait aussi tirer à quelques exemplaires « le directoire »,règle de vie et conseils évangéliques proposés aux religieux et aux laïcs qui voudraient poursuivre l’œuvre foucaldienne.

[2]Charles de Foucauld lors de son expédition géographique au Maroc, déguise en rabbin russe pour ne pas être démasqué, mettant en jeu sa vie pour faire des relevés pour l’armée française, bien que reconnu par tel ou tel de ses hôtes, ne fut pas dénoncé au nom de ce même droit sacré.

 

[3]Christian de Chergé,L’invincible espérance, Bayard 1996, p. 308-309.

[4]« L’Église, c’est l’incarnation continuée, récollection de Carême 8 mars 1996 »,

L’invincible espérance, op.cit. p. 289-318 (extraits).

 

[5]L’Autre que nous attendons, homélie du jeudi saint 1995, op.cit., p. 455.

[6]Nostra Aetate, n° 5.