Christian Salenson et Dominique Santelli, Conférence conclusive

Conférence conclusive

Christian Salenson et Dominique Santelli

 

Le moment est venu de recueillir les fruits de cette belle session. Tout d’abord les intervenants. Nous avions invité des personnalités susceptibles d’éclairer notre recherche, y compris Pascal Balmant, Abdennour Bidar ou Rodrigue Coutouly.  Lorsque nous les avons invités, nous ne pensions pas que tous nous répondraient favorablement – heureuse surprise ! –  et qu’ils s’engageraient autant dans leurs propos.

Nous étions ouverts la session avec deux points d’attention : d’une part comprendre la fraternité et d’autre part se dire ce qu’est : éduquer à la fraternité.

 

La fraternité

 

On a très vite compris que ce troisième terme de la devise de la République n’avait pas le même statut ni le même succès idéologique que les deux premiers, ce qui n’a pas manqué de nous mettre en alerte. L’historienne, tout en nous faisant réviser nos fondamentaux, nous a montré qu’en même temps que la fraternité est une idée force de la révolution, elle mettait du temps à s’inscrire solidement comme valeur de la République. Peut-être n’est-elle pas encore vraiment en place et pourrait-elle à l’avenir prendre des couleurs…

 

Vers la fraternité universelle.

 

Très rapidement on nous a alertés sur l’ambiguité de la fraternité. Il ne suffit pas de parler de fraternité, avec des grands sentiments ou comme un « supplément d’âme », comme on disait sous la 3eme République. Il est décisif de comprendre que la fraternité est sous une menace constante, celle de fratries réduites qui s’absolutisent : familiales, communautaires, idéologiques. Dès la conférence inaugurale, Abdennour Bidar nous a dit cela, en dénonçant ces fraternités fermées dans lesquelles des personnes se confortent dans des identités partielles et excluantes. La fraternité est en quelque sorte un mouvement ininterrompu par lequel on passe d’une fratrie restreinte à une fratrie plus large… On pourrait dire avec Charles de Foucauld : la fraternité tend vers l’universalité ou elle n’est pas …

Xavier Manzano nous a clairement désigné ce passage. A partir des trois paramètres qui caractérisent la famille : l’alliance, la filiation et la fraternité, il a attiré notre attention sur ce qu’il a appelé l’inceste social, cette sorte d’endogamie culturelle, religieuse ou sociale, l’excès de filiation, et sur la nécessaire ouverture de la filiation vers la germanité, le passage des frères de la tribu vers les cousins et partant vers l’ensemble de la vie de la cité.

Nous avons retrouvé encore cela avec Marie Laure Durand, en particulier avec la figure de Jésus dans le nouveau testament et sa question : Qui sont mes frères ? élargissant la fratrie tribale, fut-elle catholique, à l’universalité.

 

Nous pouvons garder cette clef : Toute fratrie, à l’échelon de la famille, des relations électives, de la nation, est enfermante sauf à tendre constamment vers l’ouverture à des altérités plus large. Toute fratrie quelle qu’elle soit a sa finalité dans la tension vers l’universel.

 

 

 

 

La mise en culture de l’intériorité

 

 

Nous avons été quelque peu surpris que parlant de la fraternité, dès le premier jour, on ait été recentrés immédiatement sur l’intériorité. On aurait pu imaginer que parlant de la fraternité, on nous parle des règles du dialogue, de la rencontre de l’autre, des processus à mettre en oeuvre et de ceux à éviter… Non ! On nous a dit que la fraternité s’inventait dans la mise en culture –nous avons aimé l’expression – de l’intériorité. Je cite : « Elle ne se décrète pas, elle se cultive par un travail en nous-même. Je suis convoqué en fait avec moi-même ». Si cette affirmation est vraie, si la fraternité se gagne personnellement par un travail sur l’intériorité alors on comprend qu’Abdennour Bidar dénonce ce qu’il appelle « L’incapacité à la fraternité par défaut d’éducation spirituelle ».

Marie Laure Durand est venu enrichir ce point par sa magnifique réflexion sur les fraternités bibliques. Nous avons en particulier retenu que la fraternité suppose de prendre sa place, rien que sa place mais vraiment sa place, pour garantir la place de l’autre. Il nous semble que cela nous parle comme chef d’établissement, comme APS, comme enseignant… Pour garantir à l’autre sa place et l’assurer qu’il pourra être ce qu’il est, il faut avoir soi-même pris sa propre place, ni trop ni pas assez, à l’exemple de Joseph et de ses frères. Joseph est le premier dans la Bible à se conduire en frère.

La fraternité se construit par la parole. Nous avons été très intéressés par ce qu’a dit ML Durand : Abel ne parle pas … Marthe ne parle pas directement à Marie. Elle parle à Marie en s’adressant à Jésus ! La parole ne passe pas entre elles… Ce qui nous renvoie à la parole/non-parole échangée dans les fratries familiales, mais aussi à l’école, dans une équipe éducative… ou encore en apprenant à des enfants et des jeunes à prendre la parole et à s’exprimer, à exprimer des points de vue personnels… et non exclusifs… Quand nous leur apprenons cela, nous les initions à la fraternité.

 

 

La vulnérabilité ou la voie royale de l’entrée en fraternité

 

Troisième axe majeur qui se dégage de cette session : L’expérience de la vulnérabilité.

La vulnérabilité ouvre la voie de la fraternité. Nous entendons par vulnérabilité cette expérience tant de fois refaite au cours de l’existence que je ne suis pas le tout, je ne suis pas l’absolu, je ne suis pas Dieu. Je ne suis pas ni tout puissant. Je ne trouve et prends ma place que dans ce consentement à la fragilité sans cesse remis sur le métier.

Cette expérience arrache celui qui la vit à une attitude d’écrasement des autres, de recherche de gloriole, de carriérisme etc. Je suis humain et je deviens humain dans ce consentement là !

 

On nous l’a dit : « la fraternité est une valeur par gros temps ». On l’a vu avec les témoins comme Foucauld, Massignon, Chergé, tous les trois confrontés à la limite et ultimement à la mort. La fraternité n’est pas une valeur que l’on vit quand tout est dans l’enchantement. Elle se joue aussi dans les conflits, dans la violence… « Ce soir là j’étais responsable aussi de ce frère là ! » dit Christian de Chergé en présence d’un terroriste du GIA, ou encore Claire Ly et les trois exemples cités dans la situation extrême d’un camp de rééducation kmer rouge.

Cette vulnérabilité consentie est le chemin par lequel on se porte à la rencontre du visage de l’autre. Jean François Noel nous a dit de belles choses sur cette vulnérabilité : je suis blessé de l’autre et je vais aller vers l’autre… et en psychanalyste qu’il est,  il l’a inscrit dans les débats de la première enfance…

 

Voilà, il y aurait encore bien d’autres pistes. Chacun d’entre vous a retenu d’autres points… Avec Dominique nous avons surtout épinglé ces trois axes : la fraternité comme ouverture constante à l’universel, l’intériorité comme le lieu où se gagne la fraternité, la vulnérabilité consentie comme entrée en fraternité.

 

 

II- Eduquer

 

            Mais ce n’était pas une session sur la fraternité… mais une session sur éduquer à la fraternité. Et là le risque existe de lancer des injonctions qui tomberaient comme de nouvelles charges ou de nouvelles exigences sur les enseignants, comme si l’école avait en charge de régler tous les problèmes de la société. Voilà pourquoi nous redisons comme nous l’avons dit en commençant que l’on n’a pas attendu la session pour éduquer à la fraternité ! Mais la session nous permet de mettre à jour ce que l’on vit déjà, d’en mieux voir l’intérêt, d’en nommer le sens etc. Nous en voulons pour preuve les témoignages portés par une cheffe d’établissement, une enseignante, une APS et leur synergie…

 

Trois attitudes

 

On a pu recueillir un certain nombre d’attitudes par lesquelles on vit la fraternité. Je retiens principalement ce que nous a dit Lidvine. Les trois attitudes fondamentales : L’apprentissage de la différence sur la base d’une unité. Nous avons trouvé que la formule de Jeanne de L’estonac était presqu’un moyen mnémotechnique : « tout le monde ne chausse pas le même pied ». Voilà une belle formule qui s’applique bien aux enseignants, « tous les enseignants ne chaussent pas le même pied ! » et que les enseignants peuvent à leur tour appliquer aux élèves… La seconde attitude est l’humilité. L’humilité n’est pas la modestie mais la conscience de ses limites, ce qui fait que nous sommes humains… Enfin l’accueil. On a aussi appelé cela l’hospitalité. Le mot est souvent revenu durant la session. Un mot qui porte en lui-même la réciprocité puisque l’hôte en français désigne tout aussi bien celui qui reçoit que celui est accueilli.  Rappelons-nous la phrase de Louis Massignon « Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte ». Hôte dans les deux sens…

 

A l’école

 

Comment on fait l’apprentissage de la fraternité à l’Ecole ? Nous pouvons retenir  les quatre pistes d’abdennour Bidar : 1- discuter ensemble. On a beaucoup évoqué cet apprentissage de la parole. 2- Agir ensemble. Xavier Leturq a même parlé du dialogue des œuvres. 3- La connaissance des grandes œuvres de l’humanité : Les misérables réédités ce mois ci à la Pléiade, Antigone, plusieurs fois citée… les récits fondateurs de l’humanité…   4- et se taire ensemble

 

La fraternité ne se transmet pas, elle se cultive par l’éducation. Vous l’aurez remarqué il a été beaucoup question de culture et même d’agriculture ! la métaphore de la forêt a permis à Rodrigue Coutouly de montrer l’interaction qu’il y a dans le travail éducatif. A ce propos nous pourrions garder ce que nous a dit Pascal Balmant :  « Un établissement ce sont des frères et des sœurs qui s’éduquent les uns les autres pour former une communauté éducatrice et pas seulement éducative ».

Le secrétaire général a posé des jalons pour la réflexion : Quelle relation fraternelle l’équipe éducative donne à voir ? On sait la force que donne dans le travail éducatif, l’unité ressentie des éducateurs. On sait aussi que ce n’est pas toujours le cas dans toutes les équipes ou avec tous les membres d’une équipe… On peut le regretter et se lamenter … mais on peut aussi voir tout ce qui se construit de fraternité entre enseignants…

 

Nous avons été intéressés aussi par tous ces lieux et moments concrets où la fraternité se construit : Est-ce que nos règlements intérieurs sont des chemins de fraternité ? ou encore comment la cantine, par la médiation symbolique de la nourriture, est un apprentissage de la fraternité . On sait bien que le repas est un lieu familial privilégié.

 

La question de l’évaluation est revenue plusieurs fois… Nous avons souligné le risque de concurrence, de rivalité qu’elle peut instaurer, selon la forme qu’elle prend, alors qu’il s’agit plutôt de permettre à des sujets de se former dans une estime de soi qui les rende aptes à la rencontre de l’altérité.

 

 

 

Enfin, nous avons célébré la fraternité ! l’histoire nous l’a appris : la fraternité républicaine est née dans la fête. La fraternité a besoin de se célébrer. Et si ce n’est plus comme les fédérés du champ de mars, nous avons aussi pris un temps dans la session… Qu’il fut doux durant ces trois jours de vivre un moment de fraternité !

 

 

Dominique Santelli

Christian Salenson

 

 

 

 

 

 

Colette Hamza, Dieu : l’Unique est-il le même ?, Article paru dans la revue Dialogue des Xavières, n°83 et dans la lettre du SNRM (Service national pour les relations avec les musulmans), n°1

Dieu : l’Unique est-il le même ?

Lorsque l’on parle  de l’islam avec des chrétiens, la même question revient toujours : « avons-nous le même Dieu ? ». Certains affirment de manière catégorique : « non ce n’est pas le même ». Récemment, lors d’une session, quelqu’un affirmait « Dieu n’est pas unique » ! Il y aurait donc un Dieu des chrétiens et un Dieu des musulmans,  comme titrent certains livres. Il y aurait deux dieux !

 

L’affirmation juive, chrétienne et musulmane est pourtant claire : « Ecoute Israël, notre Dieu est l’Unique » répète le juif ; « Je crois en un seul Dieu » confesse le chrétien ; « Il n’y a de Dieu que Dieu »  atteste le musulman. Juifs, chrétiens et musulmans confessent ensemble le Dieu Unique.

 

C’est ce que redit le Concile, dans la Constitution dogmatique sur l’Eglise, Lumen Gentium, au N°16, «  Mais le dessein de salut enveloppe également ceux qui reconnaissent le Créateur, en tout premier lieu les musulmans qui, professant avoir la foi d’Abraham, adorent avec nous le Dieu unique, miséricordieux, futur juge des hommes au dernier jour. ».

Le texte du Concile utilise l’expression «adorent avec nous », il s’agit donc bien de croyants tournés ensemble vers le Dieu créateur, vers l’Unique.

La déclaration conciliaire sur les relations de l’Eglise avec les religions non chrétiennes, Nostra aetate,  redit la même chose. Par la suite les déclarations des différents papes sur les relations avec les musulmans réaffirmeront cette reconnaissance d’une foi commune au Dieu unique.

 

On peut relire cette belle parole du pape Jean Paul II  s’adressant aux populations de Kaduna  au Nigéria en 1982 :

«  Nous tous, chrétiens et musulmans nous vivons sous le soleil du même Dieu miséricordieux. Nous croyons les uns et les autres en un seul Dieu, Créateur de l’homme. Nous adorons Dieu et professons une totale soumission à Lui. Donc, nous pouvons nous appeler au vrai sens des mots : frères et sœurs dans la foi au Dieu unique. ».

Juifs, chrétiens et musulmans, nous voilà donc « Frères et sœurs dans la foi au Dieu unique ».

Mais l’Unique est-il le même ?

La tentation commune est toujours de chercher le même dans l’autre alors qu’en lui se trouve de l’irréductible. Que dire alors  du Tout Autre qu’est Dieu.

 

MAIS L’UNIQUE EST-IL LE MEME ?

 

La tentation commune est toujours de chercher le même dans l’autre alors qu’en lui se trouve de l’irréductible. Que dire alors du Tout Autre qu’est Dieu ?

L’unique est-il le même ? La question est-elle bien posée ?  Car le terme même est ambigu au point qu’il veuille dire parfois un et parfois deux. Si nous disons que nous avons la même chemise…il est utile qu’il y en ait deux…mais s’il s’agit du même médecin, il n’y a en a bien sûr qu’un !

Comme le disait en son temps, le pape Grégoire VII : «   Nous croyons et nous confessons un seul Dieu, même si nous le faisons de manières diverses, chaque jour le louant et le vénérant comme créateur des siècles et souverain de ce monde ».

Si Dieu est l’Unique, les croyants ne l’envisagent pas d’une unique manière. Mais,  comme le rappelait Jean Marc Aveline, évêque auxiliaire de Marseille, l’étonnant n’est pas qu’il y ait plusieurs chemins allant des hommes à Dieu mais plutôt la multiplicité des chemins que  l’Unique emprunte pour aller vers chacun.

 

La différence alors fait sens. On lit dans le Coran, « Si Dieu l’avait voulu il aurait fait de vous une seule communauté mais il a voulu vous éprouver dans le don qu’il vous fait » Sourate 5,48.

Dieu est l’Unique et nous sommes divers dans notre manière de le nommer, de l’adorer, de le prier.

Multiplicité des chemins qu’emprunte Dieu et qui mènent à lui.  Ils nous redisent que Dieu n’aime pas l’uniforme mais se plaît à la liberté de tous ses enfants qui le cherchent à tâtons. Nul n’atteint la totalité de la vérité de l’Unique et les images qu’on en donne sont parfois brouillées voire déformées. Chercher le même est au risque de réduire son image, son visage et de vouloir mettre la main sur Lui. Il nous faut  consentir à cet irréductible en Dieu lui-même et  croire que la rencontre de l’autre peut nous révéler un visage, un nom, une manière de Dieu que nous ne savions pas.

 

Dire que juifs, chrétiens et musulmans confessent le Dieu Un et Unique ne fait pas fi des différences. Mais il nous faut chercher ensemble, comme l’évoquait Christian de Chergé,  en quoi ces différences ont sens de communion ?

 

Des différences qui ont un sens, une signification, comme autant de signes à déchiffrer que nous donne l’Unique.

Des différences qui ont un sens, une direction, qui sont invitation à nous mettre en route, pour éviter de nous enfermer dans notre différence et de manquer la rencontre de l’autre et du Tout Autre.

 

Ces différences,  accueillons-les comme une miséricorde qui renvoie au mystère de  l’Unique.

Colette Hamza, xavière

Article paru dans la revue Dialogue des Xavières, n°83, 2016 et dans la lettre du SNRM (Service national pour les relations avec les musulmans), n°1, 2016