Christian Salenson, Le rôle des religions dans le dialogue et la paix, Novembre 2015

Nice

ESAM

26 novembre 2015

 

 

 

 

Le rôle des religions dans le dialogue et la paix

 

 

                                                                                            Christian Salenson

                                                                                             ISTR-Marseille

 

 

 

La question qui m’a été posée est celle de la place des religions dans le dialogue et dans la paix. Les religions sont-elles fauteurs de guerre ou bien facteurs de paix ? Cette conférence intervient quelques jours après les dramatiques événements du vendredi 13 novembre. L’actualité ne doit pas fausser notre réflexion qui n’a pas pour objet l’analyse complexe de ces évènements. En même temps ils fournissent des éléments de réflexion sur le sujet qui retient notre attention ce soir.

 

Ces événements sont-ils religieux ? Quelle est la part de la religion dans le terrorisme islamiste ? La religion est présente. Les terroristes invoquent le nom de Dieu au moment de commettre leurs crimes. Ceux qui partent en Syrie se présentent comme des convertis à l’islam. Le communiqué officiel de Daesh qui revendique les attentats commence par une sourate du Coran et précise que les lieux ont été minutieusement choisis. Il dénonce le Bataclan comme « un rassemblement d’idolâtres pour une fête perverse ». Les membres de Daesh se présentent même comme les vrais musulmans et considèrent qu’ils sont les seuls musulmans puisque les sunnites qui ne sont pas radicalisés sont à leurs yeux de mauvais musulmans, que les chiites sont des hérétiques, que les juifs et les croisés sont des ennemis, à l’encontre de ce que dit le Coran[1]. Tous ceux là sont à abattre. On est donc bien en présence d’une dérive fondamentaliste de la religion dont les formes extrêmes se retrouvent en d’autres périodes et en d’autres religions et dont nous mesurons la capacité de nuisance. Ce qui pose une question sur la responsabilité de toutes religions par rapport à leurs fondamentalistes radicalisés.

 

Pourtant cette affirmation ne rend pas compte de la totalité de la réalité. Gilles Keppel disait l’autre jour que la religion n’est en ce cas qu’un vernis pour deux raisons au moins. L’islam tel qu’il est vécu et présenté par Daesch est en totale contradiction avec le Coran et les hadiths. Le directeur de l’IDEO au Caire, spécialiste de l’islam s’est attaché à en faire la démonstration à partir du communiqué officiel. D’autre part on est en présence d’une question essentiellement politique. Daesh se définit comme L’État islamique. Il revendique le califat. Il a un projet politique. Il veut fragiliser les démocraties, semer la division dans les pays, faire en sorte que les musulmans soient accusés et stigmatisés et qu’ainsi ils se radicalisent, en espérant ainsi aller jusqu’à la guerre civile.

 

L’analyse de Daesh prend appui sur un jeu d’idéologies qui s’alimentent mutuellement : le laïcisme qui connaît un regain de vitalité et trouve là une raison de plus de dénoncer les religions de les combattre, l’islamophobie trouve là de quoi se justifier, les islamistes radicalisés trouvent dans ce double rejet de la religion et de l’islam la justification du Djihad. Paradoxalement, ces trois idéologies en apparence aux antipodes sont complices dans les faits, mais au fond cela s’explique par un rejet commun de l’altérité.

 

Les événements du 13 novembre, assez différents dans la forme de ceux de janvier nous permettent de relever quelques questions : l’enjeu des relations entre le religieux et le politique, la responsabilité des religions face à leurs intégrismes, la place des religions dans les sociétés.

 

J’aurai trois parties dans cette communication : Religions et violence, la paix entre politique et religion, et une dernière partie intitulée chemins de paix dans laquelle je voudrais poser quelques balises sur ce chemin chaotique.

 

I- Religions et violence

 

 

La religion est un phénomène social

 

Mais je voudrais commencer par dire, contrairement à la vulgate médiatique, que la religion est un phénomène social et donc que la religion ne relève pas du domaine privé. Les religions occupent une place importante dans la vie internationale et dans la société. Si la foi est personnelle, la religion est publique. La sécularisation n’a pas produit sa disparition annoncée par les philosophes du XIXe siècle. Le sociologue de la religion Peter Berger avait annoncé la disparition de la religion engloutie par la sécularisation[2], avec beaucoup de probité il a reconnu quarante ans plus tard s’être trompé et affirme que « le monde est devenu furieusement religieux [3]». La religion est un phénomène social. Émile Durkheim fonde de la sociologie moderne par un ouvrage sur les formes élémentaires de la vie religieuse. Aucune religion ne peut accepter d’être renvoyé au domaine privé, ce qui serait contre nature.

 

Elles ont façonné les cultures

 

Les religions ont façonné des cultures : arabo-musulmane, asiatiques, européennes. Que serait l’Europe sans le christianisme dans sa triple version : catholique, protestant et orthodoxe ? Elles sont porteuses d’un capital symbolique artistique, éthique, transcendant qui nourrit les sociétés, même les plus sécularisées. Je cite volontiers à ce propos Jean Pierre Chevènement qui n’est pas soupçonnable de collusion avec la religion chrétienne. Alors qu’il était ministre de l’intérieur et des cultes, il a dit  : « Les religions monothéistes ont largement contribué au progrès moral de l’humanité, la sommant de s’interroger sur ses fins dernières, l’arrachant à ses attaches matérielles, l’invitant à se dépasser. » Je poursuis la citation : « Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellenisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[4] »

 

Les droits fondamentaux reconnaissent leur caractère public

 

Le droit déclare la nature publique de la religion. La Déclaration universelle des droits de l’homme[5], Article 18 affirme que:  » Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction, seule ou en commun, tant en public qu’en privé, par l’enseignement, les pratiques, le culte et l’accomplissement des rites. «  La Convention européenne le rappelle. Rappelons que la Convention européenne est une autorité supérieure à la loi française puisque elle a été adoptée par un traité et que les traités priment sur les lois nationales. Elle va plus loin dans l’affirmation de la liberté religieuse que la législation française. Dans son article 9  alinéa 1, il est dit . « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites ».

 

D’où vient cette confusion entre la foi du domaine de la conscience et la religion ?

 

L’Église catholique qui était de droit public antérieurement à la Loi, est de droit privé depuis 1905. Mais elle l’est au même titre que les associations, les entreprises, les syndicats, les partis politiques qui interviennent dans l’espace public.

 

La cause est à chercher dans l’histoire religieuse de notre pays. L’autonomie du politique ne s’est imposé que lentement et difficilement. La révolution française a constitué un premier seuil de laïcisation mais n’a pas suffi et tout le XIXe a été en proie à des conflits entre le pouvoir politique et l’Église catholique. L’hégémonie de la religion catholique pendant des siècles fait renaitre constamment des peurs d’une ascendance de la religion sur le politique.

 

L’interprétation de la laïcité

 

La volonté de privatisation de la religion relève aussi d’une interprétation de la laïcité qui trahit la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905. Le régime de laïcité instauré par la loi de 1905 n’est ni antireligieux, ni ne privatise la religion. Bien au contraire l’État se sent et assume la responsabilité que chaque croyant puisse vivre sa religion, en privé et en public. C’est la raison pour laquelle il subventionne les aumôneries d’hôpitaux, de lycée ou de prison.

La loi portée par Aristide Briand et Jean Jaurès est une loi d’apaisement qui se démarque de la volonté hégémonique de l’Église catholique mais tout autant des courants antireligieux qui voulaient éradiquer la religion ou des courants gallicans qui voulaient contraindre la religion sous la tutelle de l’État. Après un siècle d’exercice de cette loi, l’Église catholique reconnaît « le caractère positif de la laïcité »[6].

 

Le principe de laïcité de l’État est la forme qu’a prise la séparation entre le politique et le religieux en France. Il est objet d’interprétations diverses, depuis les origines. Les courants traditionnels existent toujours et le courant antireligieux a même repris une certaine vigueur. Jean Bauberot dresse une typologie éclairante des différentes interprétations de la laïcité. Il analyse en particulier parmi les nouveaux courants, la laïcité identitaire. Bauberot montre comment la laïcité qui était plutôt une valeur de gauche est reprise par la droite et instrumentalisée par une droite extrême sinon contre la religion chrétienne pour le moment, du moins contre l’islam[7]. En effet la société française doit faire face à l’émergence d’une autre religion dont la visibilité sociale est structurellement plus forte que les confessions chrétiennes.

 

Les limites de la laïcité d’incompétence

 

Notre histoire est un peu curieuse ! Nous sommes un des rares pays développés où l’enseignement des religions est exclu de l’université et jusqu’à une date récente de l’enseignement dans les programmes scolaires. La « laïcité d’incompétence » pour reprendre l’expression de Régis Debray fait du tort à l’unité nationale[8]. L’ignorance des faits religieux interdit à des jeunes générations d’avoir accès au patrimoine de la nation[9]. L’ignorance de l’islam est négative pour les musulmans eux-mêmes qui ne sont pas confrontés à un enseignement objectif de leur religion. Elle est négative pour ceux qui ne sont pas musulmans qui continuent ainsi à vivre sur des clichés et dans la peur de l’inconnu[10]. L’ignorance des phénomènes religieux handicape l’intelligence de la complexité du monde comme se plait à le rappeler le recteur Joutard. Celui qui ignore les religions s’interdit de comprendre la vie du monde. Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, l’affirmait lors d’un colloque international que lui-même avait souhaité, qui avait pour titre Religions et politique étrangère et qui se tenait à Sciences po. Paris : « Nombre des crises internationales actuelles restent inintelligibles et d’ailleurs insolubles quand le fait religieux n’est pas pris en compte. L’analyse des évolutions en matière religieuse est un outil essentiel à la compréhension du monde.[11] »

 

 

Ces quelques remarques rappellent que les religions sont des phénomènes publics qui contribuent à façonner les cultures, qui fournissent un capital symbolique artistique, religieux, éthique, qui informent les modes de vie des personnes, qui scandent le temps des sociétés, qui s’inscrivent dans l’espace géographique et le structurent etc. Les adeptes d’une religion ne peuvent pas accepter durablement d’être écartés comme croyants de l’espace public dans lequel ils comptent bien faire entendre leur voix. Le refoulement du religieux pourrait un jour ou l’autre se retourner contre la République elle-même. La volonté de privatisation des religions est une violence faite aux religions.

 

 

Les religions et la violence

 

 

Les religions sont-elles violentes ? La réponse est oui. Les guerres de religion sont un fait, en France et dans le monde. Les exemples ne manqueraient pas dans l’histoire et dans le monde pour montrer l’existence de conflits entre les religions. La France a été particulièrement traumatisée par les guerres de religion.

 

A contrario, tous les grands conflits ne sont pas religieux. La guerre de 14-18 avec ses millions de morts n’avait pas de motif religieux. La seconde guerre mondiale n’était pas une guerre de religion, même si la volonté d’extermination du peuple juif était la volonté de faire disparaître le peuple élu. La guerre en Irak n’était pas une guerre religieuse, même si Bush aurait bien aimé instrumentaliser « l’Occident chrétien » pour faire de cette guerre une « croisade ». Il s’est heurté en particulier au pape Jean Paul II[12]. L’annexion de la Crimée n’est pas une guerre religieuse etc. Il est donc abusif de dire que les religions sont la cause des guerres. Qui donc a intérêt à accuser les religions ? Les intérêts économiques et politiques sont généralement la première cause des conflits, comme le pétrole au Moyen-Orient. L’accusation des religions masque les auteurs véritables des guerres et discrédite dans le même temps les religions.

 

Faut-il pour autant disculper les religions ? Elles sont souvent présentes dans les conflits. Parfois elles offrent aux peuples une capacité de résistance et une force subversive comme le christianisme a permis à la Pologne de secouer le joug communiste. L’islam a été une force subversive dans la guerre d’indépendance de l’Algérie, facteur négligé à tort par les politiques français. Plus souvent, elles viennent en renfort idéologique au politique et elles amplifient les conflits. Le schisme entre sunnites et chiites est un facteur aggravant au Proche-Orient. Comme le disait Pascal, repris dans le film Les hommes et les dieux : « Les hommes ne font jamais le mal si complètement et joyeusement que lorsqu’ils le font par conviction religieuse ».

Plus que de guerres de religions, il vaut mieux parler de la dimension religieuse des conflits. Elles peuvent parfois contribuer à la radicalisation des conflits. Leur responsabilité est engagée mais il est parfois très difficile de déméler le politique et le religieux.

 

II- La paix entre politique et religion

 

La violence des religions ou leur participation à la violence politique ne suffit pas à répondre à la question posée : les religions et la paix. Parler des religions et de la paix ne consiste pas uniquement à parler de la religion et de la guerre. Les religions peuvent contribuer à la guerre mais peuvent aussi contribuer à la paix. Car si elles peuvent contribuer à la guerre, comment ne pourraient-elles aussi contribuer à la paix ? Nous devons donc considérer cette difficile question de la paix.

 

La paix est-elle politique ?

 

La paix est un problème politique. Le politique a pour but le bonheur des hommes. Il doit donc créer les conditions favorables à la paix entre les peuples et à l’intérieur des sociétés. La paix est une des premières responsabilités du politique[13]. La paix est de la responsabilité du politique mais la paix est-elle politique ? L’idéal de la Pax Romana semble insuffisant[14]. Elle garantit les activités humaines et en particulier les échanges. Cette paix a minima est imposée de l’extérieur par un pouvoir fort mais l’absence de conflit n’exclut pas la violence des structures. Sous une dictature, et sans conflit apparent, on ne saurait parler d’une situation de paix.

La paix est-elle politique ? Il semble qu’il faille répondre positivement car elle est de la responsabilité du politique. Mais elle se définit plutôt négativement comme une absence de conflits ou de violence. Elle ne suffit donc pas pour rendre compte de la paix. Pour répondre positivement à ce qu’est la paix, nous devons faire appel à une autre dimension de la paix.

 

Disons-le autrement : si on affirme que la guerre a un caractère religieux, il faut logiquement affirmer que la paix elle aussi a un caractère religieux.  On pourrait paraphraser Pascal. De même que l’on a dit que « Les hommes ne font jamais le mal si complètement et joyeusement que lorsqu’ils le font par conviction religieuse« . De même on pourrait dire que « Les hommes ne font jamais la paix si complètement et joyeusement que lorsqu’ils le font par conviction religieuse ».

 

La dimension religieuse de la paix

 

Les religions apportent une autre dimension à la paix, la paix intérieure. Toutes disent que la paix est le vrai but de la vie humaine. Elles proposent des voies pour rechercher cette paix, non plus collective mais individuelle. La voie des bouddhismes – réponse originale à la question du mal – n’est pas celle de la révélation chrétienne mais la même quête de paix est proposée. L’adepte d’une religion recherche la paix, dans ce monde ci et/où dans l’au-delà et dans une ouverture à la transcendance. Le sannyasi hindou est un être humain qui fait de la paix le but de son existence à laquelle il espère parvenir par la méditation et des pratiques ascétiques. Chez les indiens d’Amérique, fumer le calumet de la paix ne sert pas uniquement pour signer des traités de paix mais pour se mettre en relation avec le grand Esprit. La paix trouve son accomplissement au-delà de la mort. Dans la liturgie chrétienne, elle est le dernier mot prononcé sur une existence humaine : « qu’il repose dans la paix ».

 

Que disent les religions de la paix ?

 

La paix ne se conquiert pas. Elle se reçoit. Politiquement la victoire n’apporte pas la paix. Elle porte souvent en germe le prochain conflit comme ce fut le cas pour la guerre de 14-18. Les victoires spirituelles non plus ! Jésus d’ailleurs recommande de ne pas arracher le bon grain et dans une parabole curieuse, il déconseille de chasser son démon intérieur car le vide en soi pourrait faire appel d’air et on pourrait se retrouver non plus avec un démon mais avec une légion[15] ! Cette grande sagesse spirituelle trop ignorée renseigne sur la paix. Certes le moine bouddhiste, le contemplatif soufi ou le chrétien mystique se rend disponible pour accueillir la paix, mais vouloir conquérir la paix serait en contradiction formelle avec sa nature même qui est moins une conquête qu’un don. Celui qui voudrait conquérir la paix, entrerait dans une forme de combat qui ferait naitre en lui des tensions ou des conflits. La paix s’obtient par l’abandon de sa volonté propre pour le dire en langage chrétien. La paix ne se gagne pas en soi par la victoire sur ses penchants mauvais mais par l’acceptation de soi dans l’humilité d’un cœur désarmé qui demande la paix. La plupart des victoires spirituelles se gagnent en déposant les armes et celles là seules procurent la paix véritable.

 

Les religions montrent que la paix est globale. La paix est relationnelle. Elle est entre soi et le monde de la nature, entre soi et les êtres vivants, entre soi et les êtres humains, et surtout entre entre soi et soi. La paix est cosmothéandrique, dit Raimon Panikkar, en un néologisme qui unit inséparablement le cosmos, le theos et l’andros.

 

La paix est harmonie. L’écologie est une des formes de recherche de la paix. Impossible pour les êtres humains d’être en harmonie entre eux en continuant à malmener la nature. Les religions invitent à cette harmonie avec le cosmos par la prière de louange. La prière est une forme écologique de l’harmonie avec le monde. Le Cantique des créatures de François d’Assise en fournit un bel exemple. On trouverait d’autres formes de cette prière dans les psaumes ou certains passages du Coran ou des upanishads. Le pape François utilise le concept d’écologie intégrale pour désigner cette harmonie spirituelle globale[16]. Le christianisme, dans son humanisme radical, doit à ce propos relire la manière dont il parle de la prééminence de l’homme dans la création. L’homme au sommet de la création selon la révélation chrétienne, peut y être de deux manières, soit comme le maitre qui domine tout, soit comme le jardinier qui prélève dans son jardin mais qui prend grand soin des plantes ?

 

La paix intérieure est la source de la paix extérieure. On a des témoignages de personnes en situation extrême de violence qui gardent la paix intérieure. Etty Hillesum, juive convertie qui travaille dans le camp de Westerbork, aux Pays-Bas avant de partir elle-même en camp d’extermination garde une paix profonde.[17] Cet exemple et d’autres analogues montrent que la paix intérieure est plus forte que la violence externe et donc que la paix intérieure est première et fondamentale dans la construction de la paix[18]. A contrario, de nombreux conflits naissent du cœur humain, de ses propres blessures, de sa volonté hégémonique, de son besoin de reconnaissance, de sa colère et de sa volonté de vengeance etc.

 

Les religions nous apprennent que la paix se construit dans l’ouverture à une transcendance. Claire Ly internée dans un camp de Polpot, ravagée par la colère, trouve la paix dans la découverte imprévisible du « Dieu des occidentaux »[19]. Plus ordinairement, un être humain trouve la paix par une ouverture à la transcendance, que ce soit dans la prière confiante, dans la louange, dans l’ouverture à la beauté des choses, dans l’ouverture à la transcendance qui habite la relation d’amour. Etc.

 

De cela nous devons conclure que le politique seul ne peut pas conduire les hommes vers la paix, alors même que la paix est une de ses premières responsabilités. Les religions ont une responsabilité. Elles proposent aussi des moyens d’ouvrir des voies d’intériorité par où advient la paix intérieure. La paix a besoin à la fois du politique et du religieux.

 

 

III- Chemins de paix

 

 

Nous en venons maintenant à proposer quelques balises pour des chemins de paix. Comme le dit Raimon Panikkar, théologie indien et catalan : «  Le thème de la paix est trop sérieux pour le laisser entre les mains des politiques et il est trop complexe pour le confier aux hommes religieux. C’est une question qui incombe à l’homme en tant que tel. C’est pourquoi c’est à la fois un problème politique et religieux [20]». Nous partageons ce point de vue et nous pouvons proposer quelques balises à la fois dans la dimension externe et interne de la paix.

 

La paix sociale

 

La séparation du politique et du religieux

 

Ce sera une première réponse à notre question que de dire la nécessité de la séparation du politique et de religieux. L’histoire et l’actualité montrent les drames nés de cette confusion. Cette séparation est à la fois de la responsabilité du politique qui doit empêcher les religions de devenir hégémonique. Elle est aussi de la responsabilité des religions qui doivent empêcher le politique de vouloir les instrumentaliser. Jean Paul II a eu cette attitude après les attentats du 11 septembre et l’instrumentalisation des confessions chrétiennes programmée par Georges Bush. Toutefois la séparation n’est ni l’ignorance ni l’exclusion. Le politique et le religieux grandissent à portée l’un de l’autre, un lien très fort les unis et l’un a besoin de l’autre dans l’avènement de la paix. L’apartheid du religieux ampute le politique et ne manquerait pas à terme de se retourner contre le politique.

 

Le politique a besoin du religieux

 

Les grands problèmes politiques sont des problèmes religieux, comme on vient de le dire pour la paix. On peut le dire pareillement pour la justice ou encore pour la fraternité qui sont des facteurs de paix. Parfois des hommes politiques éclairés le reconnaissent et le disent. Ainsi Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur et des cultes en exercice, à Strasbourg s’exprimait ainsi il y a quelques semaines :

« L’histoire politique ne doit pas nous dissimuler  la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique… » Ainsi le politique puise ses valeurs dans les religions. Il en fait la démonstration pour les trois valeurs républicaines : « Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich Bonhoeffer ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie. De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ? Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?”. [21]»

Ainsi la religion inspire le politique lui fournissant des valeurs éthiques susceptibles de devenir des valeurs républicaines, lui rappelant la valeur intrinsèque de l’être humain etc. et cela même lorsque le politique ne reconnaît pas avec la même probité que Bernard Cazeneuve la place prépondérante de la religion. Jugen Habermas reconnaît l’intérêt des religions pour le politique[22].

Le religieux a besoin du politique

 

La religion a besoin du politique. La religion tend par elle-même à tout envahir, y compris le champ du politique et la religion peut fort bien instrumentaliser le politique. L’histoire en fournit de nombreux exemples. Il faut, pour le bien de la religion elle-même et de ses adeptes que ses prétentions soient limitées par le politique.

De plus, la religion vise l’Absolu et comporte une part d’irrationalité ! Elle peut se croire et se présenter elle-même comme absolue. Le politique doit la circonscrire afin qu’elle ne s’impose pas dans l’espace public de manière hégémonique.

Le politique doit aussi garantir la liberté religieuse de tous, veiller au respect des minorités et au droit de chacun de pratiquer le culte de son choix, particulièrement dans des sociétés pluri religieuses. Le politique veille à l’ordre public et impose aux religions le respect de l’ordre public, de la loi, de l’organisation sociale.

La limite des religions par le politique est une des conditions de la paix sociale mais aussi de la paix des individus, y compris des adeptes de la religion qui trouvent dans le politique une protection vis-à-vis de l’institution religieuse à laquelle ils appartiennent. La loi française empêche de licencier un chef d’établissement catholique divorcé-remarié et le protège jusqu’à ce jour de l’institution ecclésiale.

 

La critique interne des religions

 

Les religions apportent leur contribution à la paix quand à l’intérieur d’elles-mêmes les équilibres sont maintenus et que les instances critiques fonctionnent normalement. Les religions doivent gérer leurs intégristes, leurs fondamentalistes. Or la religion n’a pas de moyens coercitifs. Elles assument cette responsabilité propre par un équilibre interne. Trois instances doivent jouer leur rôle critique à l’intérieur même des religions.

La mystique. Les mystiques rappellent aux religions que leur finalité est la transcendance. Ils les arrachent ainsi à la tentation de se prendre elles-mêmes pour l’Absolu qu’elles ont vocation à désigner mais non à annexer. En rappelant que l’unique absolu est Dieu, ils relativisent les formes concrètes de la religion. Aussi les mystiques – et à travers eux tous ceux qui privilégient la quête spirituelle – en général ne sont pas très aimés dans les religions. Beaucoup sont morts martyrs : El Hallaj[23] par exemple, ou bien ont été marginalisés de leur vivant comme Saint François par exemple.

Le prophète dénonce dans sa religion le décalage entre l’éthique qu’elle annonce et la manière dont elle en vit. Les monothéismes abrahamiques accordent une place privilégiée aux pauvres, une « option préférentielle ». Les pratiques sont en général nettement en retrait des textes fondateurs. Si un prophète chrétien rappelle que la miséricorde est au cœur de l’enseignement de Jésus, même si ce prophète est pape, il se heurtera à bien des résistances. L’histoire n’a cessé de violenter ou de vouloir faire taire les prophètes.

Le théologien est celui qui fait intervenir la raison critique. La fonction théologique critique la lecture fondamentaliste des textes ou la sclérose des énoncés dogmatiques ou la magie de la ritualité. Elle appelle à une intelligence de la foi en redonnant constamment sa place à la raison. Les théologiens sont très exposés dans leur institution religieuse. En islam, la théologie pendant des siècles a été totalement marginalisée et les conséquences sont désastreuses. La plupart des grands théologiens catholiques du XXe siècle ont été condamnés ou interdits de publication : de Lubac, Congar, Teilhard de Chardin, avant d’être réhabilités et experts au concile Vatican II. Ces dernières années les théologiens de la libération ont été suspectés avant que cette théologie soit réhabilitée aujourd’hui.

 

L’absence prolongée de ces régulations internes conduit inévitablement à des dérives des religions. A contrario, leur équilibre protège la religion de ses dérives.

 

Une voie : L’acceptation du pluralisme

 

Un des défis actuel est le pluralisme culturel et religieux. Il n’y aura pas de paix sans acceptation de la diversité culturelle et religieuse. La responsabilité est double. Le politique doit veiller à la cohésion sociale et à la place diversifiée des cultures et des religions sans sacrifier à des discours d’exclusion à terme inévitablement générateurs de conflits. La responsabilité est aussi celle des religions entre elles appelées à dialoguer. A la faveur de l’engagement de l’Église catholique depuis Vatican II, des rapprochements et des dialogues bilatéraux ont beaucoup évolué depuis 50 ans : dialogue judeochrétien, islamochrétien, dialogue intermonastique etc.

La pluralité religieuse est une contribution indispensable à la paix. La paix ne se fera pas sans les religions et sans le dialogue entre les religions. Ce dialogue là est une nécessité politique dans laquelle des croyants sont engagés dans leurs relations, leur vie sociale, etc. Certains croyants enracinés dans leur foi estiment que le dialogue politique ne peut suffire. Ils veulent vivre le dialogue spirituel. Ils veulent pratiquer l’hospitalité spirituelle en s’accueillant mutuellement dans leur foi différente. Ils se pensent comme des « priants parmi d’autres priants » comme le furent les frères de Tibhirine. Si beaucoup sont convaincus de la nécessité du dialogue politique, le dialogue spirituel est plus exigeant, demande plus de liberté et est encore très nouveau. Ce dialogue spirituel est la clef de voute du dialogue politique. Je connais des chrétiens qui sont engagés dans une Communion spirituelle : la Communion Tibhirine. Ils veulent vivre ce dialogue spirituel au plus intime d’eux-mêmes. Ils refusent toute stigmatisation des autres croyants, en particulier des musulmans. Ils veulent se mettre à l’écoute des croyants de l’islam et de leur tradition religieuse. Ils considèrent qu’ils ont besoin de la foi de ces autres croyants pour vivre la leur. Ils veulent leur offrir l’hospitalité spirituelle. Ils ne veulent plus croire en chrétien sans eux. Cette communion Tibhirine – tel est son nom – est dans la continuité des frères de Tibhirine.

 

            La paix intérieure

 

La paix s’origine dans les cœurs. Elle demande à chacun d’aller vers une paix intérieure qui passe par un désarmement vis-à-vis des autres, une réconciliation avec soi et une écoute intérieure. Je voudrais évoquer ces trois aspects.

 

Le désarmement

 

Pour que la paix soit possible, le désarmement de chacun est nécessaire. Lors de la visite du 24 décembre 1993 de Sayyah Attiyah et d’une bande armée qui avait assassiné 12 croates dix jours auparavant dans un petit village visible de fenêtres du monastère, Christian de Chergé lui a tenu tête et a refusé de répondre à ses injonctions. Finalement la rencontre s’est terminée sans violence. Mais Christian raconte qu’après, il lui a fallu revenir à la vie[24]. Désireux de rester dans une attitude de fraternité, dans sa prière il a demandé à Dieu : « Désarme-le ! ». Rapidement, il s’est rendu compte qu’il ne pouvait pas demander à Dieu de désarmer les autres sans considérer lui aussi ses propres défenses et demander en même temps, « désarme nous, désarme moi ». La paix passe par ce désarmement personnel.

 

Le désarmement personnel est dépassement de toutes sortes de représentations héritées d’une culture, d’une éducation et de toutes formes de supériorité. Chacun doit désormais se penser dans une relation paritaire à l’autre sans surplomb au nom d’une culture ou d’une religion.

Le désarmement est progressivement une expérience de la nudité. La nudité se vit peu à peu dans la confiance qui permet l’abandon à l’être aimé. Elle s’apprend dans la prière et l’abandon. Frère Christophe de Tibhirine disait : « La nudité de ton « je t’aime » me dénude ». Cela s’applique indifféremment à la relation avec Dieu et à la relation avec le compagnon ou la compagne de route qui en ce cas médiatise la relation à Dieu. On vient à la nudité à la mesure du « je t’aime » dont on se sait et dont on accepte d’être aimé. Là, on n’est plus très loin de la paix…

 

La réconciliation de soi.

 

La paix intérieure est impossible tant qu’un être humain n’a pas réussi pour une part à s’accepter lui-même, à accepter ses propres blessures, à être livré au pardon. La paix est un des fruits de la réconciliation avec soi. Tout être humain a sa part de blessures. Certaines sont héritées, d’autres sont de son fait. La paix d’un être humain dépend de l’acceptation de ces blessures, de la volonté de vivre avec et de la foi en ce qu’elles peuvent être source de vie et de fécondité.

Un être humain ne se définit ni par ses titres, ni par ses responsabilités, ni par sa carrière, ni par ses capacités intellectuelles, ou autres. L’expérience de la rencontre avec la personne handicapée mentale nous apprend ce qu’il en est d’être un être humain quand tous les oripeaux sont tombés. La paix est au bout de l’acceptation de soi, de ses limites et de ses fragilités physiques, intellectuelles, morales, spirituelles… Mais comment s’accepter soi-même sans se savoir accueilli tel que l’on est par Dieu, dans la foi et par ceux qui nous aiment vraiment.

 

De la réconciliation avec soi dépend dans une large mesure la réconciliation avec autrui. Il faudra un jour arrêter d’imputer à l’autre les blessures reçues et vivre avec. Alors et alors seulement une vie nouvelle est possible et une nouvelle fécondité sera donnée, à l’endroit même où la vie a été blessée. La miséricorde envers soi ouvre à la miséricorde envers l’autre.

 

La prière

 

Les religions, toutes les religions privilégient la prière comme chemin vers la paix. L’étymologie du mot nous renseigne sur sa nature et sa nécessité. La prière vient du latin precari qui a donné en français le mot précarité. La prière est une attitude qui accepte la précarité. Elle s’exerce aussi bien dans la louange qui est la forme normale de la prière que dans la demande. Celui qui loue devant la splendeur des choses est dans l’attitude de se savoir tout petit dans l’univers. Et celui qui demande exprime aussi sa précarité en disant ce dont il a besoin pour vivre. La paix se reçoit au cœur de cette attitude foncière, de cette respiration de l’être qu’est la prière.

 

 

 

 

La quête de la paix intérieure comme instance critique

 

La quête de la paix demande une distance critique envers l’ethos dominant et plus un être humain vit de la paix, plus il est distant de ces discours. Il n’est pas vrai que le travail est une valeur éthique. Au Moyen âge, il y avait l’otium, le repos et le negotium, l’activité. L’otium était la part noble et le négoce la négation du repos. Dans la révélation chrétienne, et en général dans les religions, la contemplation est plus importante que le travail et lorsque la révélation chrétienne privilégie lactivité de l’homme, elle privilégie sa part créative. Tout travail n’est pas créatif.

La quête de la paix engage un autre rapport au temps. Chronos est un dieu qui dans la mythologie grecque dévore ses enfants. Il me semble que nous y sacrifions beaucoup ! Les religions sont dans un autre rapport au temps.

Il faudrait encore critiquer bien des aspects de l’ethos culturel si nous voulons retrouver un rapport harmonieux à la nature et aux autres tels que le consumérisme, le mythe de la croissance infinie etc. mais il est temps de conclure.

 

 

Conclusion

 

Ce parcours met en évidence un certain nombre de paradoxes. Il montre l’ambivalence des religions, capables du meilleur et du pire, capables de radicaliser des conflits et d’accompagner des êtres humains vers une paix inaliénable. Paradoxe de leur caractère public et leur dangerosité politique. Séparées du politique pour vivre et ne pouvant pas vivre sans lui. Le politique nous est apparu lui aussi avec ses paradoxes. Il a ses responsabilités propres envers la paix, mais ne peut y répondre sans les religions. Il doit se protéger de la tendance hégémonique des religions et en même temps a besoin du trésor de sens qu’elles portent. Ainsi, que nous parlions du politique ou des religions, nous mettions en évidence le paradoxe d’une dépendance mutuelle et d’une nécessaire séparation.

 

Quant à la paix elle-même, nous avons dit combien elle était précieuse et fragile, combien elle sollicitait à la fois le politique et la religion. Elle nous est apparue comme une question trop sérieuse pour le laisser entre les mains des politiques et trop complexe pour le confier aux hommes religieux. C’est une question qui incombe à l’homme en tant que tel. Elle est la question humaine la plus publique de toutes mais elle nait au plus intime des êtres. Chaque être humain la désire, comme le disait Augustin : Nemo qui pacem habere nolit : « Il n’y a personne qui ne désire la paix », mais personne n’en a la maitrise. Chacun la veut mais elle ne se conquiert pas. On veut faire la paix mais elle se reçoit. Rien n’est plus intime que la paix et rien ne dépend autant de ses relations, au cosmos, à l’autre et à tous les autres. Et paradoxe suprême, rien n’est plus humain que la paix et rien n’est plus divin. Et si la paix était un autre nom de Dieu ? Et si la paix était un des beaux noms de Dieu ? Ne serait-il pas le « Prince de la Paix » ?

 

[1] Par exemple cette sourate : « Ceux qui croient, ceux qui pratiquent le judaïsme, ceux qui sont chrétiens ou sabéens, ceux qui croient en Dieu et au dernier jour, ceux qui font le bien ; voilà ceux là trouveront leur récompense auprès de leur Seigneur… ».

[2] Peter Berger, La religion dans la conscience moderne, Le centurion 1971.

[3] Peter Berger, Le ré-enchantement du monde, Bayard, 2001.

[4] Jean Pierre Chevènement La laïcité positive fait partie du message de l’Europe allocution prononcée à Strasbourg le 23 novembre 1997.

[5] dans sa résolution 217 A (III) du 10 décembre 1948,

[6] La lettre aux catholiques de France affirme « le caractère positif de la laïcité, non pas telle qu’elle a été à l’origine, lorsqu’elle se présentait comme une idéologie conquérante et anti-catholique, mais telle qu’elle est devenue après plus d’un siècle d’évolutions culturelles et politiques : un cadre institutionnel, et, en même temps, un état d’esprit qui aide à reconnaître la réalité du fait religieux, et spécialement du fait religieux chrétien, dans l’histoire de la société française ». Jean-Paul II lui-même disait que « le principe de laïcité, s’il est bien compris, appartient aussi à la doctrine sociale de l’Église. »

[7] Bauberot, Sept laïcités françaises, 2015.

[8] L’expression est de Régis Debray, dans son rapport de février 2002.

[9] Après les attentats de janvier 2015, dans le cadre de la grande mobilisation de la République, le président de la République française a demande un renforcement de cet enseignement.

[10] Des voies s’élèvent pour demander un autre traitement. Mohammed Arkoun souhaitait une faculté musulmane dans une faculté d’État. Eric Vinson…

[11] Ce colloque s’est tenu en 2013.

[12] Journée de jeune pour les chrétiens le dernier jour du Ramadan, le 4 décembre 2001 et second rassemblement à Assise le 24 janvier 2002, au cours duquel les participants élaboreront une charte pour la paix qui sera envoyée à tous les dirigeants de tous les pays de monde.

[13] L’internationalisation des échanges et des communications à la période moderne a obligé les nations à se doter d’instances internationales pour réguler cette paix entre les peuples et tenter de désamorcer les conflits. L’ONU en est une pièce maitresse. Hélas elle a été dépossédée pour une part de ses prérogatives originelles par la guerre froide et par le droit de véto au sein du Conseil de sécurité.

[14] La pax Romana désigne cette longue période du 1er et second siècle ap. JC pendant laquelle les peuples soumis vécurent dans une relative tranquillité.

[15]

[16] Laudato si, n°

[17] Etty Hillesum, Œuvres complètes, Gallimard.

[18] Etty Hillesum, Les écrits d’Etty Hillesum, Opus, Seuil, Prière du dimanche matin, le 12 juillet 1942, p. 679-680.

[19] Claire Ly, Revenue de l’enfer, Ed. de l’Atelier.

[20] Raimon Panikkar, Paix et désarmement culturel, Actes sud, spiritualité, 2008. p. 30.

[21] Bernard Cazeneuve, le discours de clôture des débats aux États généraux du christianisme organisés par La Vie dans la cathédrale de Strasbourg. Octobre 2015.

[22] Jürgen Habermas, « religion et sphère publique », Entre naturalisme et religion, les défis de la démocratie, NRF essais Gallimard. P. 182-183.

[23] Louis Massignon, la passion de Hallaj, 4 tomes, coll. Tel, Gallimard. Hallaj , mystique musulman est mort martyrisé, crucifié à Bagdad en 922.

[24] Christian de Chergé, L’invincible espérance, Bayard 1996, p. 309.

Christian Salenson, Le soin du prochain, l’accueil du fragile, Janvier 2016

DDEC Nîmes

27 janvier 2016

 

 

 

Le soin du prochain, l’accueil du fragile

 

 

 

La demande que vous m’avez adressée s’inscrit totalement et sans aucun artifice dans la démarche jubilaire sur la miséricorde, inaugurée par le pape François le 8 décembre dernier et qui se terminera en novembre prochain. Or cela s’inscrit aussi totalement dans la mission des établissements catholiques qui sont, selon le statut même de l’enseignement catholique, « ouverts à tous » et donc forcément accueillants à des formes de pauvreté. Ainsi sans même avoir besoin d’entreprendre des démarches particulières, comme établissements catholiques d’enseignement vous êtes au cœur de la démarche jubilaire. Elle se présente alors comme un temps privilégié pour vérifier et relire la manière dont vous vivez l’accueil du fragile. Je vais donc commencer évoquer succintement l’année jubilaire et surtout le thème de la Miséricorde, puis je redirai quelques mots sur la mission des établissements dans la mission de l’Église, enfin je ferai quelques remarques sur l’accueil des pauvretés.

 

La Miséricorde

 

Le mot lui-même est a priori peu engageant. Il fait quelque peu désuet et renvoie à des images religieuses peu attrayantes. Je crois que la nouvelle traduction liturgique de la Bible s’est efforcée de ne pas employer le mot ! Étymologiquement, il a pourtant une belle connotation : « un cœur sensible à la misère », « un cœur sensible au malheur[1] », « un cœur sensible à toute forme de désarroi ». Il est la traduction du latin miséricordia. L’AT pour parler de la miséricorde utilise le mot Rahamim qui provient du mot Rehem, lequel désigne le sein maternel. Un autre terme renvoie à la notion de compassion, et de miséricorde : Hésed qui signifie la grâce et donc ce qui est donné à l’homme indépendamment de ses mérites, plus loin et autrement que ses attentes[2]. En arabe, on trouve les mêmes racines : Rahman et Rahim, mots qui eux aussi ont des connotations féminines, d’entrailles maternelles. Ces deux termes sont très fréquents dans le Coran. On est donc en présence d’un terme qui contrairement à ce qu’on en perçoit habituellement est d’une belle richesse sémantique.

 

Nous pouvons difficilement faire l’impasse sur ce terme car il tient unis des dimensions très différentes du mal. Il est la réponse au mal moral, au péché et au mal physique ou psychique. Or il y a une grande différence entre les deux comme l’a longuement développé Paul Ricoeur[3]. La différence fondamentale consiste en ce que le mal moral implique une responsabilité de l’homme ; le mal physique – un tremblement de terre par exemple – n’engage pas sa responsabilité. «  La faute fait l’homme coupable, la souffrance fait l’homme victime ». Une fois ces deux polarités clairement distinguées, bien des combinaisons sont possibles. Or la miséricorde couvre l’ensemble de la question du mal. Par miséricorde on entend le pardon qui est la réponse au péché. Par miséricorde on entend aussi le soulagement de toute misère.

 

Le pape François a voulu cette année de la miséricorde. On peut se demander pour quelles raisons. Puisque nous ne sommes pas dans une année jubilaire ordinaire, il doit y avoir des raisons pas ordinaires à cela. Il y a une urgence dit-il ? « Il y a des moments, dit-il, où nous sommes appelés de façon encore plus pressante à fixer notre regard sur la miséricorde afin d’en devenir signe efficace de l’agir du Père »[4]. De quelle urgence s’agit-il ? La réponse est double. Les défis de la pauvreté sous toutes ses formes. On sait les gestes qu’il a posés en se rendant à Lampedusa par exemple, ou bien ce qu’il a dit sur les pauvres pas assez présents et considérés, dans la société et dans l’Église. Sa première exhortation apostolique sur l’écologie intègre l’écologie sociale au respect de la planète et propose le concept d’écologie intégrale.

L’autre raison porte sur les défis de vivre la plénitude du pardon, y compris ad intra de l’Église. « Nul ne peut imposer une limite à l’amour de Dieu qui pardonne [5]». Il est marqué par la première session du synode et en pasteur avisé, il sait les souffrances d’un certain nombre de personnes qui souffrent de leur situation ecclésiale : divorcés remariés, couples homosexuels etc. Il exprime un vœu : « Combien je désire que les années à venir soient comme imprégnées de miséricorde pour aller à la rencontre de chacun en lui offrant la bonté et la tendresse de Dieu. Qu’à tous, croyants ou loin de la foi, puisse parvenir le baume de la miséricorde comme signe du Règne de Dieu, déjà présent au milieu de nous. »

 

Il appelle donc chacun à une conversion en ces deux domaines : accueil des pauvres et accueil des pécheurs. La conversion concerne chaque chrétien ou même chaque homme de bonne volonté. Elle concerne aussi l’institution ecclésiale, elle aussi appelée à se convertir à plus de miséricorde, dans ses règles disciplinaires et ses pratiques pastorales. Le premier synode en octobre 2014 a été le lieu d’un débat entre ceux qui faisaient valoir l’absolu de la justice et ceux qui mettaient en premier la miséricorde révélée en Jésus-Christ. Les uns disaient que la justice devait s’appliquer, les autres faisaient valoir que dans la Révélation chrétienne, la miséricorde est au-dessus de la justice. « La miséricorde est la manière de Dieu de pratiquer la justice », selon Thomas d’Aquin lui-même.

Selon la révélation chrétienne, l’Église doit d’abord témoigner de la miséricorde de Dieu et cela demande une conversion de sa part. En effet, de l’avis d’une majorité de pères synodaux, certaines disciplines ecclésiastiques ne rendent pas ce témoignage. Le rapport de la fin du synode des pères conciliaires appelle à aller dans le sens d’une modification. «  Les baptisés divorcés remariés civilement doivent être davantage intégrés à la communauté chrétienne… La logique de l’intégration est la clef de leur accompagnement pastoral… Leur participation doit s’exercer dans divers services ecclésiaux. Il convient donc de discerner quelles sont, parmi les diverses formes d’exclusion actuellement pratiquées dans les domaines liturgiques, pastoral, éducatif et institutionnel, celles qui peuvent être dépassées… [6]» De mon point de vue l’exclusion de postes de responsabilité dans l’enseignement catholique demande à être dépassée en fonction de critères évangéliques supérieurs de discernement envers les personnes.

 

La miséricorde est la clef de voute de la révélation chrétienne car la miséricorde n’est pas un attribut second de Dieu mais qu’il le définit dans sa nature même. La miséricorde n’est pas seulement un agir de Dieu, elle son être même. On trouve cette même affirmation dans le judaïsme et dans l’islam, comme le rappelle le pape. Le terme rahamim désigne l’être miséricordieux de Dieu et le terme de rahim désigne son agir miséricordieux. La racine rhm est employée 339 fois dans le Coran. Il y a là une proximité entre chrétiens et musulmans sur ce point qui faisait dire à Christian de Chergé que chrétiens et musulmans avaient une « vocation commune » à témoigner de la miséricorde de Dieu. Dans les établissements scolaires, les démarches vécues cette année peuvent, dans les établissements où il y a un pourcentage conséquent de musulmans, donner lieu à de beaux échanges ou des initiatives communes, particulièrement en ce qui concerne l’éducation aux diverses formes de pauvretés, pendant le carême par exemple. Ce serait une belle manière de vivre cette année de la miséricorde, en intégrant le dialogue interreligieux dans la démarche même de la miséricorde comme y invite le pape François dans la bulle d’indiction : Que cette Année Jubilaire, vécue dans la miséricorde, favorise la rencontre avec ces religions et les autres nobles traditions religieuses. Qu’elle nous rende plus ouverts au dialogue pour mieux nous connaître et nous comprendre. Qu’elle chasse toute forme de fermeture et de mépris. Qu’elle repousse toute forme de violence et de discrimination[7].

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La mission royale de l’enseignement catholique

 

 

La mission de l’Église doit toujours être ramenée à sa source et à son but. Le but de la mission de l’Église n’est pas l’Église. L’Église n’est pas à elle-même sa propre fin[8]. Le but de la mission de l’Église est la réalisation du dessein divin de réussite de l’humanité. La source de la mission est dans le Père qui veut réunir à sa table les hommes et les femmes de toutes races, de toutes cultures de toutes religions et qui veut aussi être « tout en tous »[9]. Nous devons toujours revenir à ce fondement. A cela s’ajoute la mission du Christ et de l’Esprit[10] sont toujours présents et agissants dans les cultures et dans les religions[11]. La mission de Dieu se réalise par le Verbe et par l’Esprit. Dieu n’a pas délégué la mission à l’Église. La mission de Dieu se poursuit dans le monde. L’Église a un service à rendre : en témoigner par sa vie et par ses paroles. Elle est « l’humble servante » d’un dessein qui la déborde de toutes parts[12].

 

Les établissements catholiques ont une place particulière dans la mission de l’Église. Ils n’ont pas pour but premier de servir la réussite de l’Église, ni de faire un quelconque prosélytisme. Ils servent la réussite du dessein divin voulu pour chaque être humain quelque soit son âge, sa culture ou sa religion. Les établissements catholiques servent ce dessein divin par la spécificité de leur tâche qui est l’éducation. L’École n’a pas d’autre but ! Les textes officiels de l’Église sont tout à fait clairs : « le but est la promotion de chacun dans toutes ses dimensions ». Aussi nous devons éviter des confusions néfastes. La pastorale de l’École n’est pas l’animation pastorale. La pastorale de l’École n’est pas la catéchèse, les célébrations ou la première annonce. Toutes ces activités au demeurant très utiles et nécessaires, ne sont que l’animation pastorale. La pastorale de l’École est la totalité du projet éducatif et sa mise en oeuvre. Toute la vie de l’établissement est pastorale. La pastorale de l’établissement s’évalue à la manière dont l’Évangile est vécue ou non dans l’établissement et particulièrement à la manière dont tout élève est accueilli, considéré et peut grandir dans toutes les dimensions de son humanité. La pastorale d’un établissement s’évalue à sa qualité éducative puisque telle est sa mission ecclésiale. Elle s’évalue aussi à la manière dont chaque personne, quelle que soit sa place dans l’organigramme, est considérée.

Tout cela n’est pas toujours bien compris parce que l’on s’imagine que la mission de l’Église consiste à faire vivre et grandir l’Église, attitude que le pape dénonce en parlant d’Église auto référente. L’Église n’est qu’une humble servante qui s’efface devant un dessein d’amour beaucoup plus vaste que la réussite humaine et qui est l’avènement du Royaume de Dieu. L’Église n’est pas le Royaume de Dieu, dont elle est « germe, signe et instrument [13]». Comme Marie, elle en est l’humble servante qui n’attire pas l’attention sur elle.

 

 

La mission pastorale du chef d’établissement n’est pas une partie de sa mission qui ferait nombre avec sa responsabilité financière, administrative ou autre. Elle est Sa mission dans laquelle les autres tâches prennent leur sens et sont évaluées[14]. Aussi la lettre de mission par laquelle il reçoit sa responsabilité pastorale de l’évêque et de son presbyterium responsables collégialement de la pastorale, porte de fait sur l’ensemble de sa mission qu’il est appelée à vivre de manière pastorale, c’est-à-dire à la manière d’un pasteur qui veille sur chacun, qui connaît chacun par son nom[15] etc. Son obsession est le bien des personnes et la croissance de chacun.

 

Nous devons bien comprendre que la mission de l’Église ne se limite pas à l’annonce dont on parle avec excès en notre temps. La mission de l’Église se déploie sur trois volets : une fonction prophétique, une fonction sacerdotale, une fonction royale. Or selon la place où l’on se trouve, on n’occupe pas la même fonction. Les moines ne sont pas d’abord préoccupés par l’annonce. Ils sont dans une fonction de service de l’humanité par la prière essentiellement. Ils ont essentiellement une fonction sacerdotale. Ils font partie de la mission de l’Église, peut-être même sont-ils les membres les plus cachés et donc les plus importants ! Les évêques et les vicaires généraux des Églises d’Afrique du Nord, viennent de rédiger une lettre pastorale remarquable : Serviteurs de l’espérance. Dans le contexte culturel et religieux dans lequel ils sont, ils ne peuvent pas faire de prosélytisme d’aucune sorte et, comme ils le disent eux-mêmes, l’annonce à proprement parler, n’a aucune place dans leur dispositif pastoral. Elles vivent pourtant une mission extraordinaire.

Remettons chaque chose à sa place : la fonction sacerdotale n’est pas la fonction la plus importante dans les établissements scolaires, même s’il est très utile qu’il y ait des temps de prière et de célébration. La fonction prophétique n’est pas non plus la fonction la plus importante dans les établissements. L’annonce et la catéchèse sont utiles et nécessaires. Elles ne définissent pas la pastorale des établissements. J’en veux pour preuve les établissements catholiques qui dans le Maghreb ou dans certains quartiers de Marseille ont 100% d’élèves musulmans. La mission des établissements est l’éducation de tous les enfants et les jeunes quelques soient leur culture ou leur religion. L’éducation fait partie de la fonction royale comme d’autres grands services de l’humanité : la santé, les SDF, les chiffonniers du Caire, l’engagement politique etc. Chacun dans son ordre propre. L’Église est engagée dans cette fonction royale. Elle se souvient même que le jugement dernier de sa mission se joue là-dessus : J’ai eu faim et tu m’as donné à manger, j’étais ignorant et tu m’as enseigné. N’oublions pas que l’éducation et l’instruction font partie des œuvres de miséricorde !

 

Ce travail éducatif est « ouvert à tous ». La loyauté envers la République réclame cette ouverture car tel est l’engagement contractuel qui est signé depuis la loi Debré. On ne peut donc pas déroger avec malhonnêteté en sélectionnant à l’entrée pour obtenir des résultats et trier les candidats en faisant preuve de discrimination sociale ou religieuse, ou les deux. Vous savez comme moi que ce n’est pas respecté. Il y a eu une alerte, il y a deux ans qui a obligé le Secrétariat général à intervenir pour calmer le jeu auprès du ministère de l’éducation nationale. Forcément, il y en aura d’autres et on n’aura rien à dire quand on sera pris en flagrant délit. Pourtant une raison encore plus fondamentale devrait nous guider comme elle a guidé les rédacteurs du statut de l’enseignement catholique : on n’est pas ouvert d’abord parce qu’on a un contrat avec l’État. On est ouvert parce qu’on est catholique. « Par choix pastoral, l’école catholique est ouverte à tous, sans aucune forme de discrimination[16] ». Le mot catholique lui-même désigne cette universalité. Un établissement, comme une personne, est catholique s’il accueille la diversité des sexes, des cultures et des religions, des richesses et des pauvretés.

 

La diversité des sexes. Il fut un temps où les écoles étaient de garçons ou de filles. Désormais elles sont mixtes. Il ne suffit pas de mettre ensemble des garçons et des filles pour qu’il y ait mixité ! Cette différence est la différence humaine fondamentale, matricielle que l’on apprend à vivre toute sa vie et à travers laquelle on advient, non sans traverser des crises et quelque soit son état de vie, à son humanité. Quand Dieu crée dans le livre de la Genèse, il crée mâle et femme. Ils deviennent hommes et femmes lorsqu’ils se rencontrent et se parlent. Il y a là un symbole. L’École est au service de ces premiers apprentissages. Elle veille à ne pas reproduire des discriminations. Le débat sur le genre est faussé par ceux qui pensent que l’on choisit son sexe et tout autant par ceux qui pensent que les rôles sociaux sont déterminés par des assignations de sexe. Au-delà des idéologies, la question reste posée de l’avènement de cet ordre nouveau des relations inauguré par Jésus et dont parlait saint Paul en s’écriant : « il n’y a plus ni home ni femme ! »

 

La diversité religieuse. Elle affecte les établissements de manière variable selon les lieux. Elle est une donnée actuelle. La société est plurielle de fait. L’islam est implanté dans la société française. Or l’histoire montre que l’on a toujours résisté à cette diversité. L’antijudaïsme séculaire a conduit l’Europe au drame de la Shoah. L’histoire avec les musulmans est complexe elle aussi et souvent discriminatoire. Pour ne citer qu’un simple fait, la loi de séparation des églises et de l’État de 1905, malgré son article 43, n’a jamais été appliquée dans les trois départements français d’Algérie ! Désormais la donne a changé et on ne peut plus faire autrement que de prendre en compte et de vivre avec l’islam. Deux idéologies font le lit de Daesh le laïcisme autrefois de gauche, désormais de droite et de gauche[17] et l’islamophobie, l’une et l’autre instrumentalisées politiquement. Ces trois idéologies s’autoalimentent et ont en commun, à des degrés divers, un refus de l’altérité.

 

Bref tout cela appelle aussi un apprentissage de la diversité à l’École. Les moyens sont divers et vous les mettez en œuvre. L’enseignement du fait religieux dans les disciplines et parfois aussi dans des cours de culture religieuse sort de l’ignorance, donne accès au patrimoine, éveille au langage symbolique et contribue à la compréhension du monde dans sa complexité, comme le rappelle le recteur Joutard. La diplomatie française elle-même réagit parfois avec retard ou fait preuve d’incompréhension devant certaines situations parce que la question religieuse est trop absente de l’intelligence du monde. Le ministre des affaires étrangères, monsieur Fabius le reconnaissait dernièrement dans un colloque sur religion et politique qu’il avait voulu à Sciences po Paris.  D’autres formes d’apprentissages de l’altérité se vivent au jour le jour dans la vie de l’établissement, et parfois jusque dans des échanges sur la foi.

 

L’enseignement catholique est engagé aussi dans « La grande mobilisation pour les valeurs de la République ». Comme l’a écrit le secrétariat général en la personne de Pascal Balmant, il faut articuler sereinement le projet chrétien d’éducation et la laïcité républicaine. Il n’ y a pas de difficultés majeures à cela dès lors qu’on est vraiment dans un projet chrétien d’éducation avec l’ouverture à tous, le sens de la personne, le respect des différences et de la liberté religieuse et d’autre part dans une laïcité qui soit dans l’esprit de la loi de 1905.

 

Les valeurs de la République ne posent pas vraiment de problèmes à l’enseignement catholique. Jean-Pierre Chevènement avait dit en son temps : « Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellenisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[18] »

 

Bernard Cazeneuve l’a exprimé courageusement dernièrement à Strasbourg : « L’histoire politique ne doit cependant pas nous dissimuler  la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique…

…Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich BONHOEFFER ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie.

De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ?

Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?”.

Si la laïcité et les valeurs de la République ne nous posent pas de problèmes particuliers, il convient cependant de les relire selon le caractère propre de l’enseignement catholique, à savoir aller jusqu’à son fondement dans l’anthropologie chrétienne. La laïcité est l’expression juridique de la liberté religieuse qui est un droit humain fondamental et qui elle-même se fonde dans la dignité de la personne humaine qui doit être libre pour chercher la vérité, comme l’a dit le concile Vatican II dans le décret sur la liberté religieuse[19].

De plus la laïcité doit aussi être vécue au sein des établissements comme une éducation à l’altérité.

 

Le soin des fragiles

 

J’en viens à la troisième partie de cet exposé : le soin des fragiles. Nous savons d’expérience qu’il y a un lien très fort entre l’appartenance sociale et la réussite scolaire, même s’il y a des échecs chez des enfants originaires de milieux favorisés et inversement. On accuse même l’École, qui a été un puissant facteur de promotion sociale en d’autres temps, d’être un facteur aggravant des inégalités sociales et ce n’est pas l’admission en grandes écoles de quelques individus originaires de quartiers défavorisés qui donne le change.

Or dans la riche tradition éducative de l’Église, antérieure de plusieurs siècles à l’éducation nationale et dont les charismes de plusieurs sont toujours vivants, le souci des pauvres a toujours été au centre de ses préoccupations. La pauvreté prenait la forme de la pauvreté sociale, ou de discriminations du sexe ou du handicap. Quant il s’est agi de savoir si l’Église de France devait garder les Écoles, il y a une trentaine d’années, ce fut l’une des raisons qui ont contribué à une réponse positive de la part de l’épiscopat français.

 

Cette pauvreté sociale n’est pas la seule. Les pauvretés affectives qu’on ne saurait ramener trop facilement aux familles séparées et/ou recomposées. Des familles qui ne sont pas séparées peuvent aussi développer bien d’autres formes de pauvretés affectives, dues par exemple à l’absence professionnelle d’un des conjoints, etc. Et puis il y a tous les accidents de la vie et les échecs de toutes sortes y compris scolaires.

 

Jésus

 

Nous sommes au coeur de l’Évangile. Jésus le dit : « je ne suis pas venu pour les bien-portants mais pour les malades, les pécheurs ». On le voit aussi bien soulager toute misère que plein d’indulgence envers les pécheurs. Il choisit le traître Pierre pour conduire le collège des douze. Aujourd’hui on aurait exclu Pierre de la communion eucharistique. Walter Kasper fait remarquer non sans humour que si l’on considère la vie de saint Augustin avant sa conversion, il n’aurait aucune chance aujourd’hui d’être nomme évêque ni même acolyte !

Les établissements n’ont pas besoin d’inventer des actions particulières pour vivre l’année de la Miséricorde car le travail éducatif lui-même vous met au contact de toutes sortes de pauvretés. Les enseignants font un travail remarquable que probablement on ne dit pas assez et qui n’est pas assez reconnu. Il est plus judicieux de révéler aux enseignants ce qu’ils en vivent quand ils font preuve de patience et d’inventivité pédagogique pour aider les plus démunis socialement, affectivement ou autres.

 

Expérience de L’Arche

 

J’ai vécu une expérience magnifique avec les gens de L’Arche de Jean Vanier qui étaient venus me solliciter pour une session puis finalement pour trois sessions nationales. En me mettant à leur écoute, ils m’ont fait comprendre la richesse de leur expérience avec des personnes handicapées mentales. Leur rencontre avec eux les ouvrait à ce mystère incroyable de la fragilité. Des personnes avec un handicap peuvent avoir une humanité extraordinaire et ceux qui sont en charge du soin peuvent en être profondément transformés. C’est comme si les personnes avec un handicap les autorisaient à avoir aussi leur propre faiblesse ou leur fragilité humaine. Dans un monde qui ne supporte pas la mort, ni la maladie, ni le handicap, ni l’échec il y a là vraiment une bonne nouvelle.

 

L’année de la Miséricorde nous invite à reconsidérer les fragilités des personnes. L’anthropologie chrétienne n’est pas l’anthropologie libérale. Comme le dit l’apôtre Paul : ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, ce qui est petit, méprisé de tous. »

 

Le mystère de la fragilité

 

Il ne suffit pas de faire preuve de charité envers quelqu’un. Il y a un mystère de la pauvreté beaucoup plus grand qui est offert à notre regard dans la passion et la croix/résurrection du Christ. Le Christ vit l’échec total de sa mission. Il est rejeté par le peuple, condamné par les prêtres et les politiques, trahis par les siens. Or de cet échec total surgit une vie nouvelle et inattendue pour lui et pour les autres et qui se poursuit jusqu’à ce jour.

Dans l’anthropologie chrétienne, l’échec n’est pas une fin mais un commencement ! J’ai si souvent vu cela dans mon ministère. Des personnes vivent un échec affectif terrible, source de souffrances incroyables… et au creux de cet échec, voilà que de la vie renait, un nouvel amour, une autre manière de voir la vie, le monde etc. Nous devons tenir fermement dans l’éducation que l’échec n’est pas une fin mais un commencement. Beaucoup d’enseignants le vivent ainsi. Quand quelqu’un renait de son échec, il acquiert une force décuplée dans sa vie. Le mystère pascal, dont le croix est le symbole, est une clef de l’éducation.

 

La figure de Marie

 

S’offre alors à notre regard la figure de Marie au pied de la croix. Elle se tient debout. Stabat mater. Elle est dans l’espérance. Elle ne dit rien, ne commente pas les événements et de ne donne pas de bons conseils ou de fausses consolations. Elle espère. Elle se tient debout dans l’espérance.

Cette attitude est la seule possible quand nous sommes auprès d’amis et de parents qui traversent de redoutables épreuves. Elle est aussi une attitude pédagogique ! L’enfant ou le jeune en échec scolaire dont il peut beaucoup souffrir peut désespérer et il a besoin que quelqu’un y croit quand lui-même doute. Beaucoup ont pu ainsi se remettre debout et s’engager dans la vie parce que tel ou tel enseignant, une équipe ont cru en lui et ont réussi à lui communiquer leur espérance.

Il est bon parfois de rappeler le sens de ce que l’on fait dans des conseils de classe ou d’orientation. Il ne suffit pas de trouver une bonne filière ou de caser quelqu’un mais de se remettre devant le sens divin de ce que vous faites, souvent très bien. Il me semble qu’il faut le révéler aux équipes enseignantes ou de la vie scolaire.

 

Les pauvres sont nos maitres                

 

Permettez moi de faire un pas de plus. Les fragiles sont objet de nos soins mais cela ne suffit pas. Ils sont nécessaires. Ils sont porteurs d’un sens de la vie qui l’arrache aux artifices de la réussite. Ils ont émerveillés Jésus : «  je te bénis Père de révéler ce mystère aux sages et savants et de le révéler aux petits . Que veut dire réussir sa vie ? La réussite scolaire pas plus que la réussite professionnelle n’est la garantie d’une humanité réussie. Ils nous apprennent que la vie ne se réduit pas à ce qu’une société met en valeur pour son propre intérêt et parfois au détriment des personnes.

Le handicap nous l’apprend. La valeur d’un être humain ne dépend ni de sa beauté physique, ni de ses capacités intellectuelles, ni de sa capacité à briller en société, ni de sa place dans la hiérarchie. Que reste-t-il alors de décisif quand on a ramené à sa juste place les capacités, les apparences, la réussite sociale ? Il reste l’humanité… Ils sont alors pour nous une bonne nouvelle, nous qui vieillissons et dont la beauté s’estompe, nous qui ne réussissons pas nécessairement ce que nous entreprenons, nous dont tout le monde oubliera l’œuvre que nous laisserons derrière nous… Notre valeur est ailleurs, dans ce que nous aurons fait grandir d’humain, dans notre humaine humanité !

 

Conclusion

 

 

Il est temps de conclure ! L’année de la miséricorde vient rejoindre les établissements dans ce qui fait le quotidien de leur vie.  Votre mission ecclésiale est l’éducation et parce que nous vivons sur le registre de l’anthropologie chrétienne, chaque personne a une valeur infinie. Les pauvres méritent une attention particulière. Un établissement scolaire ne se juge pas sur sa réussite au bac. Il ne se juge pas sur des critères extérieurs. Il s’évalue dans son attention à toutes les formes de pauvreté. L’accueil des pauvretés est le critère d’excellence d’un établissement. Et cela vaut pour chacun de nous. La réussite d’une vie humaine vaut par la capacité à s’accepter soi-même avec sa part de pauvreté, dans la foi que la force de Dieu se déploie dans la faiblesse et que Dieu est venu non pour les biens-portants mais pour les petits.

 

 

 

 

[1] Alain Rey, Dictionnaire historique de la langue française.

[2] En grec le terme eleos, l’émotion qui traduit Hesed

[3] Paul Ricoeur, le mal

[4] N° 3

[5] n°3

[6] N° 83 du rapport final du synode.

[7] Miséricordiae Vultus, n° 23

[8] Redemptoris missio

[9] Décret ad Gentes, n° 2.

[10] Ad gentes, n° 3 et 4.

[11] Redemtoris missio.

[12] Voilà pourquoi le terme de ministère correspondrait mieux que celui de mission pour parler de l’activité missionnaire de l’Église. On retrouverait ainsi le sens traditionnel de mission qui jusqu’au XVIe siècle ne s’appliquait qu’à Dieu, et jamais à l’Église. Cf. Karl Barth.

 

[13] Redemptoris missio

[14] Statut, art. 145. Avec la responsabilité pastorale que lui confère la lettre de mission, le chef d’établissement a la charge éducative, pédagogique, administrative et matérielle de l’établissement.

[15] Jean 10.

[16] Article 10.

[17] Jean Bauberot, Sept laïcités françaises, 2015.

[18] Jean Pierre Chevènement La laïcité positive fait partie du message de l’Europe allocution prononcée à Strasbourg le 23 novembre 1997.

[19] Dignitatis humanis.

Christian Salenson, La liberté religieuse en France, Décembre 2015

Université de Fribourg

4 décembre 2015

 

 

 

 

La liberté religieuse en France

 

 

                       Christian Salenson

                       Institut de Sciences et Théologie des Religions

                       Marseille.

 

 

 

L’histoire de la liberté religieuse en France est complexe. Elle est inséparable du long processus par lequel la République parviendra à s’émanciper progressivement de la tutelle de l’Église catholique, à prononcer la séparation des églises et de l’État par la loi de 1905 et à énoncer le principe de laïcité. La laïcité sera réaffirmée au lendemain de la seconde guerre mondiale après les dérives du régime de Vichy. Enfin elle figurera dans la constitution de la 5ème République de 1958 qui affirme dans son article 1, « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances.

 

Je ne crois pas que ce soit le lieu de reprendre cette histoire longue et tourmentée. Mais je me propose de faire trois remarques sur cette histoire. Puis j’en viendrai aux changements en cours et au bouleversement d’équilibres précaires. Enfin je ferai part d’un certain nombre de préoccupations actuelles.

 

 

I- Quelques remarques sur l’histoire de la laïcité.

 

 

Le monopole du catholicisme

 

En 1789, la France est en situation de monopole de l’Église catholique. Elle a traversé les guerres de religions mais la révocation de l’édit de Nantes par l’édit de Fontainebleau en 1685 a rétabli le monopole de l’Église catholique, en interdisant l’exercice du culte protestant. La déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 affirme dans son article 10 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi ». Mais les révolutionnaires de 1789 sont dans une posture difficile. Contrairement à la déclaration américaine de 1776 qui affirme que le Créateur a donné à l’être humain des droits inaliénables, les révolutionnaires de 1789 ne pourront pas dire que Dieu est l’auteur des droits de l’homme. L’Assemblée nationale des débuts de la Révolution française ne pouvait pas courir le risque que l’Église catholique apparaisse comme l’interprète légitime des « droits de l’homme ». En France, la Déclaration des droits de l’homme s’effectue seulement « en présence et sous les auspices » de « l’Être suprême ». Dieu n’est pas l’auteur des « droits de l’homme » mais une sorte de président de séance muet. Cette simple remarque fait percevoir la complexité de la situation française et le temps qu’il faudra entre cette déclaration de 1789 et la séparation de l’Église et de l’État par la loi de 1905.

 

La séparation des Églises et de l’État

 

Tout le XIXe siècle est marqué par des conflits qui ont tous rapport à la liberté religieuse et à l’affirmation de l’autonomie des Églises et de l’État. A la fin du XIXe la France est coupée en deux : une France catholique monarchique qui reste nostalgique de l’Ancien Régime, et une France républicaine. Les catholiques français auront beaucoup de difficultés à comprendre et à accepter « le Ralliement à la République » demandé par Léon XIII[1]. La France républicaine elle aussi est partagée entre des courants divers. La loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État est une loi d’apaisement entre un courant antireligieux qui veut en finir avec la religion et une France catholique qui n’a pas renoncé à son hégémonie. Elle est portée par deux hommes d’exception : Aristide Briand et Jean Jaurès. Elle sera votée et elle finira par être progressivement acceptée par tous. Aujourd’hui, les évêques français dans la « Lettre aux catholiques de France » reconnaissent « le caractère positif de la laïcité », moyennant le fait qu’elle ne soit pas une idéologie antireligieuse. Mais les conditions conflictuelles de la naissance de la loi de séparation marqueront durablement l’histoire de la laïcité. D’une certaine manière, l’histoire se poursuit aujourd’hui avec quelques complications idéologiques supplémentaires.

 

Dans l’article premier de la loi de 1905, il est dit que « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes » et dans son article 2 :
 « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». À l’exception toutefois des « dépenses relatives à des services d’aumônerie et destinées à assurer le libre exercice des cultes dans les établissements publics tels que lycées, collèges, écoles, hospices, asiles et prisons ».

Cette dernière note montre que la République veut réellement garantir la liberté religieuse et permettre l’exercice des cultes. Elle n’est donc pas antireligieuse. Elle établit la neutralité de l’État. Toutefois cette séparation stricte, qui s’explique par l’histoire de la France et le contexte conflictuel extrêmement tendu de l’époque, a eu des dommages collatéraux, en particulier elle a entrainé une exclusion de l’enseignement des religions dans les universités et les écoles. Quelques esprits éclairés commencent à mesurer aujourd’hui les conséquences néfastes de cette ignorance.

 

 

L’exception des colonies

 

Je voudrais encore faire une troisième remarque qui n’est pas sans annoncer la situation présente. La loi de séparation des Églises et de l’État n’a été appliquée qu’en métropole, bien que l’article 43 stipulât explicitement son application en Algérie ! Malgré de nombreuses promesses jamais tenues, l’Algérie n’a jamais bénéficié de cette loi dans les trois départements algériens. L’administration contrôlait l’exercice du culte musulman par la nomination d’un clergé, les pèlerinages à La Mecque, et disposait des biens habous[2] qu’une application de la loi de séparation aurait obligé à rendre pour l’entretien des mosquées et l’exercice du culte. L’administration laïque s’en glorifiait : «  En quatre vingt ans nous y avons fabriqué un islam unique au monde, sans habous, avec des mosquées administratives, des dévots recensés, des cadis fonctionnaires, un pèlerinage à autorisation[3]» Par le décret Crémieux[4], les juifs à la différence des musulmans se voient accorder la citoyenneté française. La discrimination des musulmans n’en apparaitra que plus forte. Ce refus de l’application de la loi a été ignoré pendant 60 ans dans la République sans jamais émouvoir beaucoup de politiques.

 

 

Conclusions rapides de cette première partie

 

 

Nous sommes les héritiers d’une histoire qui suspecte volontiers les religions et dans laquelle resurgit constamment la peur plus ou moins consciente qu’elles reprennent une place indue dans le champ politique. Après un siècle de séparation, cette peur est moindre vis-à-vis de l’Église catholique, encore que !… mais elle s’est transférée sur l’islam qui inquiète d’autant plus qu’il a une plus grande visibilité sociale, ne serait-ce que par la nourriture et le vêtement que le catholicisme ou le protestantisme.

 

Les religions ont été exclues de l’enseignement, y compris universitaire. On vient tout juste de reconnaître les diplômes canoniques. Ainsi on pouvait avoir des diplômes canoniques reconnus dans de nombreux pays du monde sauf en France ! Même l’acceptation de cette reconnaissance des diplômes, qui concerne peu de personnes et n’a pratiquement aucune conséquence s’est faite par nécessité, imposée à la France par l’Europe, non sans susciter des réactions virulentes.

 

Peu à peu toutefois, la laïcité est devenue une laïcité apaisée. Un soubresaut a eu lieu en 1984 au moment où le gouvernement voulait créer un service unifié de l’éducation en englobant l’enseignement catholique.  La réaction a été suffisamment vive et massive pour enterrer le projet. Le principe de laïcité a fini par être admis par tous comme modus vivendi… Au moment du centenaire de la Loi, les évêques français n’ont pas souhaité que l’on revienne sur la Loi de 1905 dont finalement chacun s’accorde à reconnaître un certain équilibre. Le climat apaisé que l’on a connu jusqu’il y a une vingtaine d’année, n’est toutefois plus tout à fait d’actualité aujourd’hui.

 

 

II- Facteurs de déstabilisation

 

 

Les mutations de la période contemporaines entrainent une certaine déstabilisation de cet équilibre somme toute assez précaire. Le constat désormais acté que la sécularisation n’est pas fin du religieux. La persistance des religions qui contredit l’annonce de leur disparition, le brassage de populations, des cultures et des religions qui suscitent des peurs d’une perte d’identité. A la faveur de l’immigration, le paysage religieux français a changé, en particulier lorsque l’on est passé d’une immigration de travailleurs à une immigration des familles, contribuant à constituer un islam de France qui met la République en face d’une situation neuve et le principe de laïcité dans de grands embarras.

 

Nouvelles religions, La loi sur les sectes

 

Aujourd’hui tout se focalise sur l’islam mais antérieurement, les Nouveaux Mouvements Religieux cristallisaient toutes les inquiétudes. Le terme sociologique de Nouveaux mouvements religieux ne fait même pas partie du vocabulaire médiatique ni politique. Généralement ces groupes religieux sont désignés du terme impropre de sectes. Il est d’ailleurs aussi difficile que nécessaire de faire entendre dans l’opinion commune que de Nouveaux Mouvements Religieux, dans des démocraties ont absolument le droit d’exister et de se manifester publiquement. Pour une large partie de l’opinion publique ils devraient tout simplement être interdits. Il faut expliquer longuement qu’en vertu de la liberté religieuse chacun peut bien inventer et vivre les croyances et les rites de son choix, que la liberté religieuse est indépendante des objets de croyances, moyennant le respect des règles de la République.

 

Le comportement vis-à-vis des nouveaux mouvements religieux a toujours été ambigu. Les parlementaires ont voulu faire des lois pour limiter leur existence et leur liberté. Des listes de sectes ont été dressées et données dans la presse, sans que ces Nouveaux Mouvements Religieux aient perpétré des agissements interdits par la Loi, sans même qu’ils aient eu quelques dérives sectaires. On a essayé de renforcer l’arsenal juridique, non sans difficulté. En effet comment définir une secte par rapport à une religion et considérer que la première n’a pas droit à l’existence alors que la seconde a droit de cité. Évidemment ce fut impossible et inutile puisque la loi donne les moyens de contrôler et de sanctionner d’éventuelles dérives financières, de mœurs ou d’abus. Cette politique chaotique a valu à la France d’être l’objet de plusieurs enquêtes et inspections diligentées par l’ONU. Les médias ont gardé un silence réservé et embarrassé, presque choqué que l’on puisse soupçonner le pays qui se définit volontiers comme le pays des droits de l’homme. Aujourd’hui on n’entend quasiment plus parler de sectes, à croire que les nouveaux mouvements religieux ont disparu ! Ils sont toujours aussi présents mais n’intéressent plus les médias. L’islam occupe désormais largement l’attention !

 

 

L’islam

 

La question de la liberté religieuse se pose aujourd’hui par la présence visible de l’islam. L’islam est largement fantasmé par les citoyens français. D’abord quant au nombre. Les enquêtes montrent que le nombre des musulmans est largement inférieur à ce que l’opinion publique imagine. Beaucoup aussi pensent que quasiment tous les musulmans sont pratiquants quand le taux de pratique est de l’ordre de 10 %.. Dans l’opinion publique, à force de caricatures, de discours simplistes, les médias ont fini par accréditer l’idée que l’islam se ramenait finalement à sa version islamiste. Quelques individus partis faire le Djiahd dans l’État islamique, dont la dangerosité n’est plus à démontrer, sont prétextes à stigmatiser l’ensemble des musulmans. Ce fut particulièrement le cas après les attentats de Paris en janvier 2015 contre Charlie Hebdo et l’hyper cacher. Il est un peu tôt pour savoir les répercussions de la tuerie du vendredi 13 novembre sur l’opinion publique. Au lendemain de ces événements un constat s’impose. Ils suscitent moins de réactions islamophobes à la fois parce que les victimes sont moins ciblées qu’en janvier. Les responsables religieux musulmans sont plus libres pour dénoncer ces attentats et ou sont mieux relayés médiatiquement pour se démarquer et rejeter tout amalgame. Il est trop tôt pour savoir ce que deviendront ces réactions dans la durée et dans un contexte électoral qui ne manquera pas d’instrumentaliser ces événements.

 

La France n’est pas neutre par rapport à l’islam. Elle ne l’a jamais été comme on l’a évoqué précédemment en rappelant que la loi de 1905 n’avait pas été appliquée en Algérie. La guerre d’Algérie reste une zone d’ombre et honteuse de la République. La conquête de l’Algérie s’est faite en décimant 25% de la population, ce que tout français ignore. Jusqu’à une période très récente on parlait encore pudiquement des événements d’Algérie pour désigner la guerre d’indépendance qui elle a fait 200.000 morts. Le terme de guerre d’Algérie n’est utilisé que depuis quelques années. Cette guerre coloniale n’a jamais été analysée comme telle, encore moins enseignée dans les écoles. La mémoire des français d’Algérie rapatriés en 1962 reste une mémoire douloureuse qui se transmet d’ailleurs d’une génération à l’autre. La mémoire douloureuse continue à se substituer à un véritable travail d’histoire et de son enseignement qui aurait exigé le courage de faire la vérité sur des pages d’histoire pas toujours glorieuses. Des chercheurs estiment que ce déficit d’histoire et de reconnaissance de ce que fut réellement la colonisation contribue à ce la post-colonisation se poursuive aujourd’hui dans les banlieues.

Le grand discours du Caire de Barak Obama avait été annoncé à grand renfort médiatique, mais il a surpris les journalistes français. Ils sont restés sans voix, lorsqu’en direct, Barak Obama a dit qu’« il est important que les pays occidentaux évitent d’empêcher leurs citoyens musulmans de pratiquer leur religion comme ils l’entendent – par exemple en dictant la manière dont une musulmane doit s’habiller. On ne peut pas déguiser l’hostilité à l’égard d’une religion sous le couvert du libéralisme »[5]. Les médias se sont empressés de tourner la page. Ce discours de liberté est inaudible en France, dans les médias et dans les élites.

La visibilité de la présence de l’islam est largement refusée par une part importante de la population. Les réactions vis-à-vis du foulard, les questions de nourriture, la construction de mosquée posent constamment des problèmes. Une des premières raisons est que l’islam donne une visibilité à la religion à laquelle les français n’étaient pas habitués. Jusqu’à une période récente, et d’ailleurs les deux phénomènes sont à rapprocher l’un de l’autre, depuis 50 ans les ecclésiastiques n’éprouvaient pas le besoin de mettre un costume particulier, les pratiques religieuses alimentaires des chrétiens sont marginales. L’islam vient rompre un certain effacement du religieux dans l’espace public. Ainsi la visibilité de l’islam inquiète ceux qui ont tendance à l’islamophobie et irrite les antireligieux qui ne supportent pas la visibilité des religions dans l’espace public.

 

Un des discours dominant consiste à dire que les religions sont du domaine privé. Or il n’est pas de la nature des religions d’être du domaine privé. A aucun moment dans l’histoire les religions ne furent du domaine privé. La foi relève de l’intime, la religion non ! Au contraire, elles ont toujours une place publique, parfois même excessive. Les religions ont vocation a développer une dimension sociale. Émile Durkheim quand il s’interroge sur la société et met en place ce qui va devenir la sociologie commence par étudier la religion : les formes élémentaires de la vie religieuse[6]. En fait ce discours de privatisation de la religion est contraire aussi bien à la Déclaration des droits de l’homme qu’à la Convention européenne qui affirme l’une et l’autre que la liberté religieuse s’exerce « en privé et en public ». La Convention européenne va plus loin dans l’affirmation de la liberté religieuse que la Constitution de la France. Or la Convention a une autorité supérieure car elle est un traité. Elle affirme dans son article 9, alinéa 1 que « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites ».

 

Lorsque l’on répète à l’envi que la religion est du domaine privé cela relève d’une confusion entre le droit public ou privé et l’espace public. L’Église catholique qui était de droit public, est devenue de droit privé par la loi de 1905, au même titre que les associations, syndicats, partis politiques, entreprises. Or de cela on infère qu’elle n’aurait pas à intervenir dans l’espace public. Subjectivement, cela relève d’une volonté de restreindre le champ des manifestations religieuses et des opinions religieuses dans l’espace public. Lorsque certains catholiques ont manifesté contre la loi sur le mariage des personnes homosexuelles, certains courants laïcistes ont dénoncé cette manifestation faite au nom de la religion dans l’espace public. A contrario, on a vu aussi tel ou tel évêque ou cardinal franchir le Rubicon et s’immiscer dans le fonctionnement politique en déclarant  illégitime une loi de la République.

 

 

Les signes religieux ostentatoires

 

La question s’est compliquée en France avec le port du voile islamique à l’école. En 1992, trois filles au collège de Creil portent le foulard à l’école. Le principal du collège, qui sera ensuite député UMP en 93, décide de les exclure de l’établissement. Le problème remonte au ministre de l’éducation nationale lequel se retourne vers le Conseil d’État. En invoquant la Convention européenne des droits de l’homme article 9, le Conseil d’État déclare : «  Il résulte de ce qui vient d’être dit que dans les établissements scolaires, le port par les élèves de signes par lesquels ils entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas incompatible avec le principe de laïcité dans la mesure où il constitue l’exercice de la liberté d’expression et de manifestation de croyances religieuses ». Cet avis est dans la droite ligne et l’esprit de la loi de séparation de 1905. Mais il allait contre l’opinion publique. Avec une absence de courage caractéristique, aucun parti n’a osé expliquer l’avis du Conseil d’État et n’a pris le risque d’aller à contre courant de l’opinion publique. Seule la Ligue laïque de l’enseignement et les Églises ont approuvé cette définition de la laïcité par le Conseil d’État. A partir de là, l’UMP a commencé à dire qu’elle était contre cette version de la laïcité. Le PS n’a trop rien dit.

 

Le problème se pose à nouveau deux ans plus tard. La circulaire Bayrou, ministre de l’éducation nationale du 20 septembre 1994 exprime l’inquiétude sur l’unité nationale et demande d’interdire « les signes ostentatoires qui constituent en eux-mêmes des éléments de prosélytisme et de discrimination ». L’avis du Conseil d’État est toujours maintenu. Le foulard n’est pas un signe ostentatoire en soi.

 

On assiste alors à un changement décisif. La laïcité qui était historiquement une idée de gauche que la droite acceptait, va être réinvestie par la droite. François Barouin, UMP, rédige un rapport  « Pour une nouvelle laïcité… ». Il suggère la création d’une commission ad hoc. Ce sera La commission Stasi. Elle consultera, statuera et cela donnera la loi du 15 mars 2004. Elle proposait de reconnaître un jour férié à l’islam et au judaïsme mais cette proposition ne sera pas retenue. Et surtout, elle se prononce contre les signes religieux ostensibles à l’école[7]. Beaucoup pensaient que la Cour européenne des droits de l’homme s’opposerait à cette loi. Cela aurait été certainement le cas si la cour européenne avait fonctionné normalement et n’avait pas subi de pression interne. La cour a donc laissé passer cette loi qui « interdit le port de signes ostensibles [8]». Cette loi interdit le port des signes religieux à l’école à l’encontre d’un avis du Conseil d’État.

En fait, cette loi concédée par une partie du PS et de la gauche s’est avérée une machine de guerre. Beaucoup ne comprennent pas pourquoi au nom de la laïcité on interdit des signes religieux si la laïcité est un principe de vie commune qui garantit la liberté d’opinion et la liberté religieuse. Personne n’est dupe que cette loi vise des signes religieux musulmans, d’autant que cette loi ne suffit pas à certains qui souhaiteraient l’étendre. La laïcité ne serait-elle pas hostile aux religions et en particulier à l’islam[9] ?

 

Le conflit des laïcités

 

La question se pose d’autant plus que la laïcité donne lieu à des interprétations diverses et marquées idéologiquement. Les courants historiques, en particulier antireligieux ont toujours existé mais ils ont repris aujourd’hui un regain de vitalité. Un philosophe comme Michel Onfray omniprésent dans les médias est antireligieux et islamophobe. La Libre Pensée elle-même l’a désigné comme un adversaire de la laïcité. Dans les courants radicaux la liberté religieuse n’est pas un droit fondamental. Elle est soumise à restriction. En effet la religion empêche aux gens de penser librement. Il faut donc restreindre les religions ! Non sans humour on remarquera que ce raisonnement est le même que celui de l’Église catholique à la fin du XIXe, elle dénonçait la liberté religieuse car la reconnaissance de la liberté religieuse reconnait des droits à l’erreur ! Les courants plus laïcistes s’opposent à l’existence d’un enseignement catholique en contrat avec l’État subventionné comme service public. Les églises et les religions sont plutôt favorables à ce qu’ils appellent une laïcité ouverte, entendons par là une laïcité pensée en terme d’organisation et de respect des religions, mais parfois cette demande dissimule un désir d’avoir pignon sur rue. La grande nouveauté de ces vingt dernières années est la récupération de la laïcité, historiquement de gauche par les partis de droite. Lorsque François Barouin propose la commission Stasi contre les signes religieux à l’école, en fait contre les signes musulmans, la droite fait l’analyse que la laïcité désormais n’inquiète plus les catholiques. La laïcité peut donc être utilisée politiquement sans s’aliéner un électorat catholique conservateur. Sauf que la droite républicaine UMP, n’avait pas prévu que ce discours là serait repris par l’extrême droite. Si bien qu’aujourd’hui, l’extrême droite et la droite extrême de la droite républicaine font de la laïcité un cheval de bataille électoral, en stigmatisant la population musulmane. Jean Bauberot a fort bien analysé cette laïcité identitaire qui est une nouveauté dans l’histoire de la laïcité[10].

 

 

III- Préoccupations sur la liberté religieuse pour aujourd’hui

 

 

La liberté religieuse en France est sous la menace de trois risques au moins qui sont trois préoccupations importantes.

 

La liberté religieuse est sous la menace de ceux pour qui toute religion est une aliénation. La religion n’a pas sa raison d’être. Donc on ne peut respecter la liberté religieuse puisqu’elle est une liberté qui dessert la société et l’être humain. Ils estiment alors que la laïcité consiste soit à combattre les religions de toutes les manières, soit à les mettre sous la tutelle du politique. J’ai cité le philosophe Michel Onfray. Cette opinion qui a été rejeté au moment de la loi de 1905 ressurgit aujourd’hui avec un certain crédit.

 

La liberté religieuse est sous la menace de ceux qui sont contre toute manifestation de la religion dans l’espace public. La religion doit être contenue dans les limites de la conscience individuelle. On imagine mal que les religions participent du débat public. Ceux là font tout pour étendre la neutralité de l’État à la neutralité de la société. La loi de séparation énonce la neutralité de l’État pour garantir la liberté de tous. Elle se décline dans la neutralité de l’administration et des agents de l’État. Si les agents de l’État et eux seuls sont tenus à la neutralité dans l’exercice de leurs fonctions, certains verraient bien que l’on neutralise l’espace public et que l’existence des religions et leur visibilité soient niée de cet espace. Le cardinal Ricard a dénoncé cette dérive dans une conférence très explicite : « L’État est laïc, laïcité de la société [11]. »

 

La liberté religieuse est sous la menace de ceux qui font de la laïcité un cheval de bataille identitaire et s’en servent pour combattre l’islam. Toutes les manifestations publiques, tous les symboles religieux devraient être abolis. La stratégie politicienne est rodée. Régulièrement, on lance dans les médias quelques propos clivants et on éveille des querelles que les médias s’empressent de reprendre et d’amplifier. L’un des derniers exemples est la proposition d’interdiction du voile musulman à l’université. Une telle interdiction ne pourrait être acceptée par la Cour européenne des droits de l’homme au nom précisément de la liberté religieuse et de la liberté d’expression. Ces conflits idéologiques dégradent terriblement le climat social et contribuent à cliver la société mais les calculs électoraux y trouvent leur compte. Une des dernières querelles en date porte sur les cantines scolaires et sur le refus de faire des menus adaptés aux cultes religieux. On en vient à proposer un menu végétarien. L’islam est souvent la cible de ces stigmatisations. Toutefois cela ne concerne pas uniquement l’islam. On assiste à des aberrations culturelles. En Provence les crèches font partie du folklore provençal. Elles font partie de la culture provencale. Les santonniers sont une profession typique. Les contes, les chants, les œuvres littéraires y font souvent référence. Or, au nom de la laïcité, la mairie d’Avignon a refusé d’installer une crèche dans le hall de la mairie, ce qui se faisait depuis toujours. On lui substitue un sapin de Noël, comme si ce symbole n’était pas aussi un symbole religieux !

 

 

La liberté religieuse est plus fragilisée en ce moment en France qu’elle ne le fut à d’autres époques, à cause notamment de ce changement du paysage religieux. Mais à cette cause il faut ajouter l’ignorance religieuse. Elle est particulièrement marquée en France puisque les religions ne sont pas une matière enseignée dans les universités. Certes depuis quelques années l’enseignement du fait religieux fait partie des programmes scolaires pour réagir à l’ignorance des jeunes générations qui n’ont même plus accès au patrimoine culturel. Mais les enseignants sont très angoissés devant cette discipline qu’ils ignorent, dont ils ont peine à imaginer qu’elle puisse être objet d’enseignement et qui en France est quelque peu taboue.

 

Cette ignorance religieuse se retrouve à tous les niveaux de la société. Il est parfois curieux d’entendre ce que l’on entend dans les médias. Il faut voir la manière dont sont présentées les fêtes religieuses à la télévision ! Chacune des religions, chacune des fêtes religieuses est caricaturée en fonction d’a priori qui, à l’évidence, échappent aux journalistes eux-mêmes. Tout cela entretient des représentations fausses, une ignorance qui est source ou facteur aggravant de conflits.

 

Cette ignorance se retrouve chez les adeptes des religions. La liberté religieuse est menacée par les musulmans eux-mêmes qui transmettent et imposent dans certains quartiers une fausse connaissance de leur religion. L’ignorance des enfants et des jeunes musulmans est particulièrement préoccupante. Le « vernis » religieux de la plupart des jeunes musulmans les rend particulièrement vulnérables à des idéologies radicales. Personne ne semble s’en rendre compte. Mais il serait temps que l’École reprenne ses droits et reprenne la main sur cette discipline qu’elle a ignorée pour dispenser un minimum de savoir objectif et raisonnable sur les religions[12]. Mais dans la culture française est-ce envisageable ?

 

Les événements récents de novembre 2013 sont un nouveau défi. On ne peut nier l’importance du facteur religieux. On ne peut non plus tout ramener à cet aspect au détriment de sa dimension politique. Au-delà du drame humain que furent ces attentats, il en va un peu des attentats de paris comme de ceux du 11 septembre à New-York. On sait que la réponse fut pire que l’événement lui-même et qu’aujourd’hui la communauté internationale paye le prix fort de la réaction de l’administration Bush. Quelle va être la réponse de la société française ? On est en présence de trois idéologies qui s’entretiennent mutuellement. Le laïcisme qui entend combattre les religions, les exclure de l’espace public ou les mettre sous la tutelle de l’État. L’islamophobie largement instrumentalisé par l’extrême droite et la droite extrême qui désigne l’islam comme bouc émissaire et plus largement les immigrés. L’intégrisme religieux qui dans le cas de l’islam peut aller vers l’islamisme politique radical et qui trouve dans le rejet des religions les arguments dont il a besoin pour son prosélytisme. Ces trois idéologies apparemment s’opposent, dans les faits, elles sont nécessaires les unes aux autres. Elles ont en commun, peu ou prou, un même rejet de l’autre et plus généralement de toute forme d’altérité et un refus de la liberté religieuse.

 

Conclusion

 

Ai-je dressé un tableau trop noir de la liberté religieuse en France. Assurément oui si je compare cette situation à tant d’autres pays dans le monde où règne une religion dominante, où le changement de religion est impossible, où des populations sont martyrisées pour leur foi. Mais en regard des démocraties occidentales, je ne crois pas que la France, malgré sa tradition de liberté, soit aujourd’hui exemplaire dans le respect de la liberté religieuse. J’estime que la France a besoin d’instances supérieures et extérieures à elle pour qu’elle puisse continuer à gérer sainement la laïcité dans le respect de la liberté religieuse et de la liberté d’expression. Le principe de laïcité qui instaure la neutralité de l’État par rapport aux religions n’est pas le seul système possible ni probablement pas le meilleur mais il est un système qui a fait ses preuves dans un pays dont l’histoire religieuse est compliquée. Ce principe de laïcité est aujourd’hui objet d’interprétations divergentes, voire antagonistes. Il court le risque surtout d’être instrumentalisé et dès lors, il demande à être garanti par des instances autres, externes et supérieures. Si la laïcité est une machine de guerre contre une part de la population, on comprend que le principe ne puisse être accepté par tous. Or peu ou prou, telle est la condition de son exercice. Il faut donc protéger le principe de laïcité des jeux politiques afin qu’il puisse s’exercer pleinement.

 

La laïcité est un principe juridique de vie commune dans le respect des opinions et des croyances. Elle n’est ni une valeur éthique, ni un droit. Elle doit donc être référée à un droit plus fondamental qui ne peut être qu’un droit de l’homme. La laïcité est donc dépendante de ce droit plus fondamental qu’est la liberté religieuse et/ou la liberté d’expression.

 

Il me semble très utile dans ce moment de notre histoire où la République doit faire face à l’installation d’une nouvelle religion sur le territoire national, avec les conséquences culturelles conséquentes, que la France soit dépendante d’une instance extérieure supérieure à ses lois, à savoir la Convention européenne. Le traité étant au dessus de la Loi, le respect de la liberté religieuse pourrait bien avoir besoin, à un moment ou à un autre d’un jugement supérieur.

 

[1] Le 20 février 1892, le pape Léon XIII dans son encyclique Inter sollicitudines (Au milieu des sollicitudes) demande aux catholiques de se rallier à la République. Mais l’autorité du pape sur le catholicisme français est limitée, et la plupart des évêques crient à l’ingérence. La grande majorité des catholiques et du clergé refuse de s’y conformer.

[2] Cette juridiction repose sur un ḥadīth rapportant une directive qui prévoit l’immobilisation d’un fonds de sorte qu’il ne soit ni donné ni vendu, et que ses revenus reviennent à l’aumône ou à l’entretien des mosquées etc.

[3] Commandant Le Châtelier, Sadek Sellam, La France et ses musulmans, un siècle de politique musulmane, 1895-2005, Fayard, p. 169

[4] Le 24 octobre 1970.

[5] Barak Obama discours du Caire 2009.

[6] Emile Durkheim,

[7] Dans le même temps, une mission parlementaire conduite par Mr Debré prônait elle aussi d’interdire le foulard.

[8] On distingue les signes ostensibles qui se montrent et ostentatoires qui renvoient à un comportement actif.

[9] Une personne va déposer un flyer pour annoncer un colloque sur l’art et la religion dans une bibliothèque que la ville et s’entend dire que ce n’est pas possible parce que ce lieu est laïque !

[10] Jean Bauberot, Sept laïcités françaises.

[11] Cardinal Ricard, « L’État est laïc, laïcité de la société », conférence donnée à Rome, le 27 septembre 2012.

[12] Rapport de Régis Debray.

Christian Salenson, L’école catholique est-elle laïque ?, Septembre 2016

Rentrée chefs d’établissement

DDEC Marseille

19-20 septembre 2016

 

 

 

 

 

L’Ecole catholique est-elle laïque ?

 

 

 

 

J’ai réservé la question de la laïcité pour ce matin car il me semble qu’elle est une des questions vives du moment sur laquelle nous devons faire preuve de vigilance car nous engageons les années à venir. En effet depuis une bonne dizaine d’années le contexte a changé et à la faveur des problèmes que pose la radicalisation de quelques jeunes qui se disent musulmans, la place des religions dans l’espace public en est affectée. Dans le contexte actuel, un durcissement de la laïcité ne manquerait pas de se répercuter sur l’enseignement catholique, y compris sur sa légitimité, voire son financement.

Nous assistons à des querelles vives autour de la compréhension de la laïcité. Je pense aux débats entre Jean-Louis Bianco, président de l’observatoire de la laïcité et plutôt dans l’esprit de la loi de 1905, propre de François Hollande et Manuel Valls, inscrit plutôt dans une laïcité antireligieuse, par conviction ou par jeu politique, je ne saurais dire. De même cet été dans les tribunes du monde, on a assisté à une joute entre Pena-Ruiz et Jean Bauberot, l’un et l’autre reconnus comme des spécialistes de la laïcité, le premier se présentant plutôt comme un philosophe de la laïcité, le second comme un historien.

Depuis toujours l’Ecole est en première ligne dans ces débats. Ce fut le cas au cours de l’histoire, depuis la demande de Montalembert au XIXe d’une école libre, jusqu’aux conflits des congrégations et lors de la loi de séparation des Eglises et de l’Erat et à notre époque la loi sur les signes religieux à l’Ecole. Inutile de rappeler donc que l’Enseignement catholique est largement concerné par ces débats, beaucoup contestant sinon sa légitimité, du moins son statut de service public et les financements afférents.

 

Je me propose de faire quelques remarques autour de la séparation du politique et du religieux, puis d’envisager quelques défis autour de la laïcité, de donner quelques repères, de resituer vis-à-vis de la liberté religieuse et enfin de faire quelques remarques autour de l’Ecole catholique et la laïcité.

 

Je vous propose donc que nous revenions au fondement de la loi de 1905 et à la question de la séparation du politique et du religieux. Puis nous pourrons regarder les défis de la laïcité aujourd’hui et essayer de dresser une typologie des différents courants d’opinion sur la laïcité. Puis je vous proposerai quelques points de repères sur la laïcité. J’essayerai de resituer la laïcité par rapport aux droits de l’homme et à la liberté religieuse et dans une dernière partie conclusive nous pourrons faire quelques remarques sur l’enseignement catholique et la laïcité.

 

 

  • La séparation du poliltique et du religieux

 

 

La République est laïque.

 

La constitution de 1958 définit la « La France comme une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. [1]» Mais il faut remonter à la loi de 1905 sur la séparation des Eglises et de l’Etat pour l’instauration de la laïcité. Cette loi régit toujours la laïcité en France. Elle confirme dans son article 1er la liberté de conscience et la liberté de culte[2], déjà présente dans l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 17892, et le libre exercice des cultes : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public.» On remarque déjà qu’il ne s’agit pas seulement de la liberté de conscience mais aussi de la liberté de culte. Nous reviendrons sur ce point.

Enfin, selon l’article 2 du même Titre 1er : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. En conséquence, à partir du 1er janvier qui suivra la promulgation de la présente loi, seront supprimées des budgets de l’État, des départements et des communes, toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. » On remarquera à ce propos les exceptions significatives prévues dans la Loi elle-même qui nous donnent le sens et l’esprit de la Loi. En même temps que la loi affirme qu’elle ne salarie aucun culte, l’Etat finance dès 1905 des aumôniers pour les prisons, pour l’armée et pour les hôpitaux. On peut s’interroger sur les raisons de cette exception. Si l’Etat déclare sa neutralité par rapport aux religions, il se reconnaît la responsabilité de favoriser aux citoyens le libre exercice de leur religion. Les personnes qui sont dans l’incapacité de se rendre dans une église ou un temple, parce qu’elles sont consignées en un lieu, doivent pouvoir pratiquer leur religion. On comprend déjà que cette loi n’est pas une loi antireligieuse.

 

La loi de 1905, séparant les cultes et la République, instaure ainsi, en matière de religion, un régime libéral. Selon son rapporteur, Aristide Briand en énonce le principe : « toutes les fois que l’intérêt de l’ordre public ne pourra être légitimement invoqué, dans le silence des textes ou le doute sur leur exacte interprétation, c’est la solution libérale qui sera la plus conforme à la pensée du législateur. […] Le principe de la liberté de conscience et du libre exercice du culte domine toute la loi »3 De fait jusqu’à ce jour, habituellement les décisions de justice ont toujours favorisé la liberté d’expression de la religion dans l’espace public, moyennant le respect de l’ordre public. Autorisation des processions, des sonneries de cloches, possibilité pour les prêtres d’être en soutane dans la rue etc.

 

La séparation et dépendance du politique et du religieux

 

La loi de 1905 établit une séparation du politique et du religieux. Elle met fin à la tutelle de l’Eglise catholique et à son hégémonie sur la société française, déjà bien entamée sous la Révolution française mais dominante encore tout au long du XIXe siècle. Cette loi intervient dans un contexte tendu dans la société entre des courants très divers et très marqués. On ne peut tous les énoncer ici mais disons qu’il y a d’une part l’Eglise catholique qui dans la quasi unanimité de sa hiérarchie[3], entend bien ne pas perdre son pouvoir politique sur la société. Il y a d’autre part des courants antireligieux dont certains entendent combattre la religion jusqu’à son éradication complète (Emile Combes par exemple), d’autres veulent soumettre la religion à l’Etat en imposant aux Eglises de dépendre totalement de l’Etat (laïcité gallicane).

La loi de 1905 est une loi d’apaisement entre ces courants qui déchirent la société française. Elle est portée par deux hommes d’exception : Aristide Briand et Jean Jaurès qui réussiront à imposer cette loi qui respecte non seulement la liberté de conscience mais la liberté religieuse et qui en même temps dégage l’espace du politique sans le soumettre à un pouvoir religieux. La mise en œuvre fut compliquée. Cette séparation s’avèrera à terme extrêmement bénéfique à la société et chacun finira par accepter ce régime de laïcité. Les évêques de France affirmeront dans la lettre aux catholiques de France « le caractère positif de la laïcité », évidemment quand celle-ci n’est pas antireligieuse.

 

Cette loi de séparation intervient dans les relations entre le politique et le religieux. Toutefois la séparation n’est ni l’ignorance ni l’exclusion. Le politique et le religieux grandissent à portée l’un de l’autre, un lien très fort les unis et l’un a besoin de l’autre particulièrement dans la construction de la paix. L’apartheid du religieux amputerait le politique et ne manquerait pas à terme de se retourner contre le politique.

 

Le politique a besoin du religieux

 

Les grands problèmes politiques sont des problèmes religieux. Parfois des hommes politiques éclairés le reconnaissent et le disent. Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur et des cultes en exercice, à Strasbourg s’exprimait ainsi il y a quelques mois : « L’histoire politique ne doit pas nous dissimuler la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique… » En affirmant cela, il disait ni plus ni moins que le politique puise ses valeurs dans les religions[4]. 

Ainsi la religion inspire le politique lui fournissant des valeurs éthiques susceptibles comme en France de devenir des valeurs républicaines, lui rappelant la valeur intrinsèque de l’être humain etc. et cela même lorsque le politique ne reconnaît pas avec la même probité que Bernard Cazeneuve la place prépondérante de la religion. On trouverait cette idée chez le philosophe Jürgen Habermas. Il souligne « l’influence favorable qu’ont effectivement exercée les Églises et les mouvements religieux dans l’instauration ou la défense de la démocratie et des droits de l’homme » et cite entre autres Martin Luther King. Il souligne « les racines profondément religieuses de la plupart des mouvements sociaux et socialistes » [5]. On pourrait allonger la liste et faire valoir à notre époque, ce que le pape François a dit sur l’écologie ou encore sur les migrants… dans une Europe qui est en crise non pas tant économique que culturelle et éthique ( et peut-être même sur la question du sens…) .

Le religieux a besoin du politique

 

La religion a besoin des limites du politique. La religion peut fort bien vouloir instrumentaliser le politique. L’histoire en fournit de nombreux exemples. Il faut, pour le bien de la religion elle-même et de ses adeptes que ses prétentions soient limitées par le politique. La religion vise l’Absolu et comporte par nature une part d’irrationalité ! Elle peut se croire et se présenter elle-même comme absolue. Le politique doit la circonscrire afin qu’elle ne s’impose pas dans l’espace public de manière hégémonique.

Le politique doit aussi garantir la liberté religieuse de tous, veiller au respect des minorités et au droit de chacun de pratiquer le culte de son choix, particulièrement dans des sociétés pluri religieuses. Le politique veille à l’ordre public et impose aux religions le respect de l’ordre public, de la loi, de l’organisation sociale.

La limite des religions par le politique est une des conditions de la paix sociale mais aussi de la paix des individus, y compris des adeptes de la religion qui trouvent dans le politique une protection vis-à-vis de l’institution religieuse à laquelle ils appartiennent.

 

Conclusion : la loi de 1905 instaurant la laïcité en fait un principe juridique politique qui permet de limiter les prétentions des religions à dominer l’espace public.

 

 

  • Défis actuels autour de la laïcité

 

 

Un changement est intervenu à la faveur de la globalisation du monde et des déplacements de population. Désormais la République française doit compter avec une religion qu’elle n’avait pas considérée jusqu’à ce jour. Elle aurait pu car il y a fort longtemps que la République compte parmi ses citoyens des croyants musulmans mais contrairement à ce que prévoyait la loi de 1905, la séparation des Églises et de l’Etat n’a jamais été appliquée dans les trois départements français d’Algérie avant la guerre d’indépendance.

 

Or cette religion a une inscription sociale différente et une autre visibilité que le catholicisme. Le christianisme a sa propre visibilité sociale, surtout dans sa version catholique. Il a organisé les espaces ruraux aussi bien qu’urbains par le nombre très grands de ses édifices, de ses croix sur les chemins ou les sommets etc. Il a donné de nombreux noms de lieux, de villes, de rues, de quartiers etc. mais les Français sont habitués à cela et souvent ne le remarquent même pas. L’islam a d’autres manières de se donner à voir : par le vêtement, par la nourriture et des règles alimentaires quasiment absentes de la religion chrétienne, par des modes de vie qui allient des coutumes culturelles à des pratiques religieuses, parfois fort difficiles à distinguer comme la question du voile par exemple.

 

La laïcité se trouve confrontée désormais à devoir vivre avec cette nouvelle diversité religieuse. La République a l’habitude de communiquer avec une religion très hiérarchisée, mais dans l’islam il n’y a pas de pape ni d’évêques… Le politique créera le Conseil Français du Culte musulman, sous l’égide du ministère de l’intérieur qui jusqu’à ce jour n’a pas réussi à s’imposer vraiment.

 

La question de l’islam est d’autant plus complexe qu’elle s’inscrit dans une longue histoire. Depuis la naissance de l’islam jusqu’à ce jour l’histoire a montré des grandes possibilités des rencontres et d’échanges – Bagdad au IXe, le règne d’Alphonse le sage, tout ce que l’occident a reçu des arabes au moment de l’âge d’or de la culture musulmane XIe XIIe siècle mais l’histoire est aussi blessée par des conflits tels que les croisades etc. L’histoire récente de la colonisation a été une humiliation du monde arabe[6]. On lui doit la naissance de la plupart des mouvements de réveil conservateurs d’aujourd’hui. Bref nous n’en avons pas fini avec notre histoire !

 

Les nouvelles laïcités

 

Face à cette situation nouvelle et en présence d’une laïcité mieux acceptée on assiste depuis une vingtaine d’années à des évolutions de la laïcité. J’en retiens trois pour ne pas se perdre dans les nuances.

 

Regain de laïcité antireligieuse

 

On assiste à la résurgence des vieux courants anticléricaux et plus largement antireligieux qui face à cette situation nouvelle voudraient saisir l’opportunité pour éradiquer les religions totalement de la vie de la société. Sans pouvoir refuser la liberté de conscience dans l’intime de chacun, ( mais comment le pourrait-on ? Aucune dictature athée même la plus féroce n’a jamais pu y parvenir) toute forme de religion doit être bannie de l’espace public : refus de toute visibilité, refus de financements des établissements catholiques d’enseignement qui participent au service public, athéisme d’Etat même dans le cas de Michel Onfray, dénoncé par la Libre Pensée elle-même. Certains de ces courants contestent la liberté religieuse bien qu’elle soit un droit de l’homme par un sophisme : puisque la religion aliène les hommes, il faut refuser la liberté religieuse pour les libérer de la religion. Il m’arrive de penser que l’intégrisme républicain est plus dangereux que l’intégrisme musulman ou catholique. Je les crois en tout cas de même nature : un refus de l’altérité.

 

 

La laïcité ouverte

 

A l’opposé d’autres voudraient une laïcité ouverte. Sorte de blasphème pour certains, l’expression « laïcité ouverte » fut d’abord employée par Paul Ricoeur dans un contexte de débat sur le monopole de l’enseignement. Ricoeur était favorable à nationaliser les écoles privées sans les étatiser. Aujourd’hui l’expression a pris un autre sens. Elle est fréquemment employée dans les milieux croyants, de diverses religions ou des milieux humanistes. La « laïcité ouverte » se fonde sur l’idée de l’utilité sociale des religions et ses adeptes pensent qu’un État laïque aurait intérêt à reconnaître cette utilité.

 

L’ambiguïté de la laïcité ouverte, qui peut cachée une volonté hégémonique latente, est apparue par exemple lors du mariage pour tous. Que s’est-il passé ? On a assisté à deux débordements qui contreviennent à la laïcité et à l’esprit de la loi de 1905. Chacun a le droit de manifester son opposition à une loi, y compris au nom de ses convictions religieuses. Certains n’admettent pas qu’au nom des croyances certains manifestent dans l’espace public ! D’autres qui invoquent la laïcité ouverte (mais pas tous ceux qui s’en réclament) ont montré ses dérives possibles. Ce fut le cas de certaines autorités ecclésiastiques qui ont dit que la loi serait illégitime… L’Église peut avoir un jugement moral sur une loi mais ne décide pas de la légitimité d’une loi de la république.

 

La laïcité identitaire

 

La laïcité historiquement est un marqueur de gauche, bien qu’acceptée par tous les partis depuis longtemps. La laïcité identitaire est devenue à la période récente un marqueur de droite, mais d’une certaine droite : l’extrême droite et la droite extrême. La laïcité identitaire nait autour de la question du voile et du rapport à l’islam.

Suite aux attentats de New York de 2001et de la présence de Jean-Marie Le Pen au second tour de la présidentielle en 2002, l’idée est de la faire de la laïcité le projet politique de la droite [7]. L’idée est la suivante : les temps ont changé. L’Église a fait sienne une laïcité apaisée. La droite peut donc parler le langage de la laïcité sans perdre son électorat catholique. Désormais, le discours sur la laïcité peut être invoqué face à l’islam. Le discours sur la laïcité permettra aussi de faire le clivage avec l’extrême droite qui, sous la présidence de Jean Marie Le Pen, reste opposée au nom de l’histoire, à la laïcité. François Baroin propose que l’on crée une commission ad hoc. Ce sera fait un mois plus tard : la commission Stasi. La loi du 15 mars 2004, dite du voile, sera votée par la droite et une partie de la gauche. Elle permet à Chirac de réunir une large majorité.

La droite républicaine n’avait pas prévu le changement de posture de l’Extrême droite avec le remplacement de Jean Marie le Pen par Marine Le Pen qui va faire main basse sur la laïcité[8]. Pour l’extrême droite, la laïcité devient même un marqueur de droite extrême sous couvert d’identité française. Le parti de Marine Le Pen prône la limitation de la liberté religieuse. La laïcité identitaire renoue avec la vieille laïcité gallicane. La laïcité identitaire transgresse la neutralité de l’État au profit d’une idéologie identitaire à laquelle on attribue une valeur supérieure à la neutralité de l’État. Elle transforme la laïcité en outil de protection contre l’islam. Elle favorise l’inégalité des citoyens. Elle limite la liberté d’expression.

 

Dans le même temps Nicolas Sarkozy parle d’une laïcité positive. Il affirme les racines chrétiennes de la France, la supériorité du curé sur l’instituteur, de la morale chrétienne sur la morale laïque, ce qui a pour effet d’exciter les milieux de gauche, de cliver la droite républicaine entre deux courants différents : Sarkozy/Juppé Morano/Pécresse.

 

Personne n’est neutre et je n’échappe pas à la règle. Je vais donc prendre position dans le débat, en donnant quelques points qui me semblent des repères, en prenant appui sur trois instances que sont la loi de 1905 d’une part et d’autre art sur la liberté religieuse dans les droits de l’homme et la Convention européenne.

 

 

III- Points de repère sur la laïcité

 

 

Tous laïcs

 

La loi de 1905 permet d’affirmer que la laïcité ne s’oppose pas à la croyance. Il n’y a pas dans la société ceux qui croient et les autres, les laïcs comme on l’entend dire parfois. En effet la laïcité est un principe juridique qui s’applique à tous les citoyens. La République est laïque et donc tous les citoyens sont laïques, en ce qu’ils sont tous sous le régime de la laïcité. Certes le principe de laïcité tel qu’il est inscrit dans la loi de séparation des Eglises et de l’Etat a été porté par des courants qui n’étaient pas religieux, encore que ce point mériterait bien des nuances. Jean Jaurès qui fut auprès d’Aristide Briand le défenseur de la loi de 1905 avait fait sa thèse de philosophie sur la métaphysique et s’il a combattu le cléricalisme, ce fut aussi en fin connaisseur de l’Evangile[9]. Mais la loi a aussi été imposée aux courants antireligieux comme cela a été rappelé précédemment et le combat n’en fut pas moins difficile que pour l’imposer à l’Eglise.

 

La laïcité n’est pas la religion de ceux qui sont sans religion. La laïcité doit veiller à ce que tout le monde, ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croit pas[10] selon l’expression d’Aragon, puisse vivre librement dans une société démocratique, dans le respect de l’ordre public. Un ministre du gouvernement, particulièrement maladroit a dit qu’en France la laïcité est la religion de tous les français. Non ! la laïcité n’est ni une religion, ni une opinion de quelques-uns sans quoi on ne voit pas pourquoi cette religion ou cette opinion s’imposerait à tous. De tels propos font beaucoup de mal à la laïcité. Jean Bauberot, précédemment cité, grand spécialiste de la laïcité en France, titulaire de la chaire « histoire et sociologie de la laïcité à l’Ecole pratique des hautes études, à écrit un ouvrage il y a déjà 10 ans qu’il a intitulé « l’intégrisme républicain contre la laïcité [11]».

 

 

Neutralité de l’Etat, pas de la société

 

La laïcité suppose la neutralité de l’État comme le dit la loi de 1905. « L’Etat ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Voilà pourquoi il est demandé aux agents de l’État de faire preuve de la plus grande neutralité dans l’exercice de leur fonction. Toutefois cette neutralité n’est pas une neutralité de la société. La société n’est pas neutre[12] ! On y débat ! Toutes les opinions et toutes les croyances ont le droit de s’exprimer et de participer au débat démocratique. Or on assiste à une dérive qui voudrait neutraliser l’espace public. Il en va ainsi quand on veut interdire le voile à l’Université ou bien dans la rue. La liberté veut que chacun s’habille comme il veut dans l’espace public et que si le voile gène certaines personnes, il ne porte pas atteinte à l’ordre public. (Il en va différemment de la Burka)

Cette volonté de neutralisation de l’espace public conduit à des comportements étonnants. Je pense à la question des crèches. Elles font partie de la culture provençale. Que signifie cette volonté d’éradication des crèches dans l’espace public ? Surtout que par ignorance on leur substitue des sapins qui sont un symbole religieux probablement plus forts que les santons.

 

Sphère privée, sphère publique

 

Force est de constater que nous ne sommes pas à l’abri de dérives en ce domaine. Certains verraient d’un bon œil un reflux de la religion dans l’intime des personnes, réduisant ainsi la liberté religieuse à la liberté de conscience.

Un manuel scolaire des éditions hatier a sucité la réaction de parents et d’enseignants car il définissait ainsi la laïcité : « En France la laïcité suppose le refus de toute expression religieuse dans l’espace public ». Jean Louis Bianco, président de l’observatoire pour la laïcité a dû réagir[13]. « Cette définition est inexacte. Si la liberté d’expression des appartenances religieuses peut être limitée dans des conditions définies par la loi (ordre public, sécurité, hygiène…) l’interdiction de toute expression religieuse dans l’espace public est en revanche contraire au principe constitutionnel de laïcité ». « La laïcité garantit aux croyants et aux non-croyants le même droit à la liberté d’expression de leurs convictions ». « Son enseignement ne doit souffrir aucune confusion ». La responsable Célia Rosentraub directrice générale des éditions Hatier a du reconnaitre son erreur en qualifiant la définition de « tronquée donc erronée », « malencontreuse erreur ». La nouvelle définition annoncée pour la prochaine édition n’est pas excellente  « la laïcité garantit la liberté de conscience ; chacun est libre de croire ou de ne pas croire dans le respect de l’ordre public ». Elle réduit la liberté religieuse à la liberté de conscience, ou la liberté de croire et oublie la liberté d’expression.

 

L’affirmation récurrente selon laquelle la religion relève du domaine privé instille cette idée fausse. Si on entend par là que chacun a droit à son opinion personnelle et que l’Etat est affranchi de la tutelle des religions, alors cette expression peut se comprendre. En effet l’Eglise catholique qui était de droit public avant la Séparation est de droit privé après la loi, mais elle l’est au même titre que les syndicats ou les partis politiques ou les entreprises. Elle n’est plus un service public ! Si on entend par sphère privée que les religions sont renvoyées à l’intime en leur contestant par principe leur action dans la sphère publique, leur participation au débat démocratique, alors cela n’est pas acceptable. Les religions n’ont jamais été du domaine privé, ne serait-ce que parce qu’elles ont un culte, des règles alimentaires ou autres, des manifestations publiques comme des processions, une éthique qui leur fait prendre parti pour les réfugiés en ce moment par exemple etc. des institutions nationales ou internationales, une contribution à la marche de l’humanité comme le montre François allant au Conseil de l’Europe, produisant une encyclique remarquée sur l’écologie, ou se rendant à Lampédusa ou à Lesbos, ce qu’aucun homme politique n’a fait ! Les religions relèvent de l’espace public. Les religions n’accepteront jamais d’être du domaine privé, ce qui d’ailleurs serait en contradiction avec les droits de l’homme qui énonce que la liberté religieuse se vit « en public et en privé ». Or ce danger existe. On a vu et entendu des journalistes commentateurs ou des citoyens tout étonnés que certains catholiques manifestent contre la loi dite du mariage pour tous. Indépendamment de l’opinion que l’on peut avoir sur cette loi, les gens ont le droit de manifester au nom de leur religion leur désaccord avec une loi et puis, comme on est dans une démocratie, ils doivent accepter la loi à laquelle eux-mêmes en conscience se soustraient pour leur pratique personnelle.

 

La reconnaissance par l’Eglise catholique de la laïcité

 

L’Eglise catholique après avoir refusé la loi de 1905 et la séparation des Eglises et de l’Etat a appris à vivre en régime de laïcité. Dans le même temps la loi de 1905 a protégé l’Eglise catholique contre les courants antireligieux. Ainsi tout au long du XXe siècle la laïcité a guidé les relations entre l’Eglise catholique et l’Etat, prenant des décisions de jurisprudence apaisées. Aussi dans la lettre aux catholiques de France, texte tout à fait officiel, les évêques malgré leur grande diversité ont pu reconnaître son caractère positif :

 

« A cet égard, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, après un siècle d’expérience, peut apparaître comme une solution institutionnelle qui, en permettant effectivement de distinguer ce qui revient « à Dieu » et ce qui revient « à César », offre aux catholiques de France la possibilité d’être des acteurs loyaux de la société civile. Affirmer cela revient à reconnaître le caractère positif de la laïcité, non pas telle qu’elle a été à l’origine, lorsqu’elle se présentait comme une idéologie conquérante et anti-catholique, mais telle qu’elle est devenue après plus d’un siècle d’évolutions culturelles et politiques : un cadre institutionnel, et, en même temps, un état d’esprit qui aide à reconnaître la réalité du fait religieux ».

 

 

Les valeurs de la République

 

La laïcité pourtant ne suffit pas et en cela elle n’est pas à proprement parler une valeur. Il y a une ambiguïté autour du mot valeur qui désigne à la fois des valeurs morales à prétention universelle et les valeurs d’une société donnée à un moment de son histoire et en fonction de son idéologie. Le travail par exemple ! Le travail n’est pas une valeur morale et encore moins une valeur chrétienne ! Le travail est une valeur de notre société, depuis l’avènement de la bourgeoisie à partir de la Renaissance. Au Moyen âge l’otium était la valeur prisée plus que la négotium. Un jour, peut-être proche le travail ne sera plus une valeur sociale.

 

La laïcité n’est pas une valeur morale. Elle est un principe juridique qui se présente comme une valeur sociale. Elle ne relève pas de l’éthique mais de l’ethos d’une société. Elle n’a aucune universalité, contrairement à l’éthique ; on dit même parfois qu’elle est une exception française. Aussi elle a besoin des valeurs de la République : liberté, égalité, fraternité. On ne vit pas durablement sur des principes juridiques, des lois ou des règlements inflationnistes en notre temps. La République a besoin pour vivre de se reconnaitre des valeurs. Les citoyens ont besoin d’avoir intégré ces valeurs. Ces valeurs elle les affiche au fronton des mairies : liberté, égalité, fraternité.

 

L’Église catholique a tout pour être à l’aise dans la devise républicaine puisque ces valeurs font partie de l’anthropologie chrétienne. Jean Pierre Chevènement qui n’est pas soupçonnable de collusion avec l’Eglise catholique l’avait dit en son temps, lorsqu’il était ministre de l’intérieur et des cultes :

« Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellénisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[14] »

 

Bernard Cazeneuve a dit des choses semblables lors des états généraux du christianisme à Strasbourg. Dans cette déclaration courageuse qui a dû lui valoir quelques remarques de certains, il évoque alors les trois valeurs républicaines : « Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich BONHOEFFER ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie.

De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ?

Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?”.

Faire vivre les valeurs républicaines, qui sont aussi largement celles de l’évangile, constitue pour moi l’une des clés de ce renouveau que vous (les chrétiens) vous appelez de vos vœux. Même si elle est marquée par la sécularisation comme tous les pays occidentaux, même si elle a accueilli sur son sol les croyants de toutes confessions, qui contribuent eux aussi à sa richesse culturelle, la France est historiquement un pays de tradition chrétienne…

…Je n’ignore pas qu’en tenant de tels propos, je m’expose aux critiques de ceux qui estiment que la laïcité consiste pour l’État et ses représentants à ignorer l’existence du fait religieux, à redouter ses effets ou même à restreindre son expression dans l’espace public.

Telle n’est pas ma conception. Telle n’était pas non plus la conception des inspirateurs de la loi de 1905, je pense à Aristide BRIAND ou à Jean JAURES, qui désiraient une loi d’apaisement… « La Laïcité, comme l’a très bien dit Émile POULAT, c’est une société qui donne place à tous. »

…La laïcité n’interdit ni le dialogue, ni le respect mutuel entre l’État et les responsables des cultes. Je suis personnellement très attaché à ce dialogue…

 

Tout le monde connaît ces valeurs mais tout le monde n’est pas initié à les vivre. Si certains les rejettent, cela peut venir du décalage trop grand entre ce discours et la réalité vécue. On peut même penser que marteler ce discours, à l’encontre de la réalité vécue ou perçue comme telle, pourrait produire l’effet inverse.

 

IV- La liberté religieuse

Le quatrième volet de cette intervention porte sur la liberté religieuse. En effet la laïcité est en référence à un droit humain plus fondamental qui est la liberté religieuse et la liberté d’expression. La liberté religieuse a des racines lointaines dans l’histoire et sans anachronismes à condition de mettre les distinctions qui s’imposent, on peut remonter probablement jusqu’à Constantin.

 

Constantin et l’Édit de Milan

 

Constantin est l’auteur avec Licinius de l’Édit de Milan en février 313 qui va donner la liberté religieuse aux chrétiens mais aussi à tous les autres adeptes de religions. L’empire romain pratiquait une certaine liberté religieuse. Les Romains laissaient aux peuples conquis le droit de pratiquer leur culte et d’adorer leurs dieux. Il y avait cependant une double condition à cela : il fallait que ce soit les dieux d’un peuple et donc cette autorisation relevait d’un critère d’ethnicité et d’autre part que ce culte soit une tradition ancestrale. Or la religion chrétienne n’était pas liée à un peuple particulier depuis la séparation des chrétiens et des juifs au second siècle et que d’autre part elle manquait d’ancestralité pour la même raison. L’empire pouvait donc garantir la liberté religieuse des juifs car leur religion répondait à ces deux critères mais pas celle des chrétiens. Ainsi les chrétiens constituaient une anomalie juridique[15].

 

Ainsi dans le rescrit de Licinius[16] on lit: « Pendant que nous étions heureusement réunis  à Milan, moi Constantin Auguste et moi Licinius Auguste, nous avons cru, dans un dessein salutaire et très droit, devoir prendre la décision de ne refuser cette possibilité à quiconque, qu’il ait attaché son âme à la religion des chrétiens ou à celle qu’il croit lui convenir le mieux… ». « La même possibilité d’observer leur religion et leur culte est concédée aux autres citoyens ouvertement et librement comme il convient à notre époque de paix … Ce qui a dicté notre action, c’est la volonté de ne pas paraître avoir apporté la moindre restriction à aucun culte ni à aucune religion ».

 

 

Si l’Édit de Milan permet à la religion chrétienne une existence publique, chacun peut désormais changer de religion et se convertir, avoir la liberté de conscience et la liberté de croyance ainsi que la liberté de culte. Désormais il n’y a plus ni restriction, ni exclusion, ni discrimination[17]. Hélas, ce fut comme un « départ manqué [18]». Assez rapidement la religion chrétienne sera considérée comme l’unique religion, avec l’Edit de Thessalonique[19]. « Il avait la fraicheur d’une rose ; il en eut la destinée et la durée », dit Emile Poulat.[20]

 

Il faudra attendre la Déclaration des droits de l’homme en 1948 pour que soit clairement affichée la liberté religieuse comme une liberté fondamentale de l’être humain et dans l’Église catholique la Déclaration conciliaire Dignitatis humanis, en 1965.

 

La liberté religieuse à la période moderne …

 

Ce fut l’état de Virginie qui le premier adopta un texte qui instaure la liberté religieuse, en 1786 et un amendement de 1791 stipule que « Le Congrès ne fera aucune loi accordant une préférence à une religion ou en interdisant le libre exercice, restreignant la liberté d’expression, la liberté de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement et d’adresser à l’État des pétitions pour obtenir réparation de torts subis. » Chaque année, une journée, le 16 janvier est proclamée jour national de la liberté religieuse.

En France, la liberté religieuse est évoquée dans l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » Ce qui a représenté un progrès majeur pour la liberté, en particulier à ce moment là pour les juifs. Il n’en alla pas de même pour les musulmans dans les colonies[21]. Puis la loi de séparation des Églises et de l’État en 1905. Enfin la Constitution française de 1958, « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. ». Ces différentes déclarations ne mentionnent pas explicitement la liberté religieuse ou la liberté de religion qui comprend non seulement le droit à la liberté de conscience, le droit à la liberté de culte mais aussi le droit à l’enseignement des religions par exemple. De ce point de vue la Convention européenne des droits de l’homme est plus explicite et plus avancée que les textes français. Elle reprend dans son article 9 en l’amendant, l’article 18 de la Déclaration Universelle : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. »

Tout cela constitue d’authentiques évolutions du point de vue politique. Que se passe-t-il à ce moment-là du côté de l’Eglise catholique ?

 

 

L’évolution de l’Église à la période moderne[22].

 

L’Eglise catholique était opposée à la liberté religieuse. Depuis toujours, elle a défendue la liberté de conscience mais pas la liberté religieuse. Pie IX en 1864 trouvait que c’était « un délire de dire que la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme [23]». L’Église a longtemps combattu les droits de l’homme au nom des droits de Dieu. Les évolutions seront lentes d’abord avec Léon XIII (1878-1903)[24] qui demande « le ralliement à la République » attitude que beaucoup ne comprirent pas[25] ! Puis Pie XI (1922-1939) confronté aux deux grandes idéologies que furent le nazisme et le communisme se prononça plusieurs fois vis-à-vis des droits de la personne[26]. Ce fut le pape Jean XXIII qui apporté une évolution décisive[27] puis dans son sillage le concile Vatican II. en reprenant ce qu’avait dit Pie XII sur le fondement juridique de l’État va aborder plus explicitement la question de la liberté personnelle.

 

 

La déclaration Dignitatis humanae ?

 

« Le concile Vatican II déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse ». En quoi consiste cette liberté ? « En ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part soit des individus, soit des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit, dans de justes limites, forcé d’agir contre sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres. »

Cette définition de la liberté religieuse porte essentiellement sur le refus de toute forme de coercition soit pour empêcher soit pour forcer.

 

Le fondement

 

La question s’est posé du fondement de la liberté religieuse. Certains disaient que c’était une droit positif donc lié à la situation actuelle, d’autres un droit naturel, donc fondamental de la personne humaine. Ce point de vue a prévalu. « La dignité même de la personne humaine ». Il prend la forme juridique d’un droit civil et demeure dans sa nature un droit fondamental[28].

 

La liberté religieuse ne dépend en rien des contenus de croyances.

 

Le second point que nous devons relever dans la déclaration est donc que la liberté religieuse ne dépend en rien des contenus de croyances, ou des rapports qu’un sujet entretient avec le divin. Ce droit est un droit qui se rapporte exclusivement à la personne dans sa dignité. Il est pourrait-on dire a priori.

Ce qui d’ailleurs a des incidences sur les relations internes à l’Église et à toute communauté religieuse. Chacun a droit à cette liberté religieuse, y compris à l’intérieur de sa communauté d’appartenance et personne ne peut lui contester.

Sur cette base personne ne peut être contraint d’agir contre sa conscience mais aussi personne ne peut être empêché, y compris dans l’Église. Ce qui a des conséquences que l’on ne dit pas assez sur la capacité de tout un chacun de se déterminer ultimement en conscience y compris lorsque cela va à l’encontre de ce que demande l’Église. La décision morale n’est pas dans l’application de la loi mais dans le fait de suivre les dictées de sa conscience.

 

Liberté religieuse pour tous

 

Ceci implique que les êtres humains ne soient pas empêchés d’accomplir des actes extérieurs de culte individuels et communautaires, privés ou publics, de manifester et de diffuser une conviction à contenu religieux, de soumettre aux principes de leur foi toutes leurs activités

 

Cette liberté religieuse, dans la Déclaration, s’applique à tous les êtres humains : les croyants et les non-croyants. Elle se vit en privé et en public. Ceci signifie que la liberté religieuse se traduit dans une liberté de culte, publiquement affichée et aussi dans toutes sortes de manifestations publiques de la croyance, et en particulier par la participation au débat démocratique aussi comme croyant. Cette liberté religieuse qui est un droit de la personne est donc reconnue lorsque les individus agissent ensemble, et donc aux collectivités religieuses.

 

           

Laïcité, liberté religieuse et enseignement catholique

 

 

L’Ecole catholique est-elle laïc ? Nous retrouvons là le titre de cette intervention. A cela on peut répondre oui si on entend par là le respect de toutes les croyances mais aussi de tous les cultes, selon une laïcité dans l’esprit de la loi de 1905. Nous devons ajouter à cela que la laïcité n’est pas la neutralité mais bien l’expression des différences.

 

 

 

 

L’enseignement catholique doit garantir la liberté religieuse des enfants et des jeunes pour deux raisons au moins. En agissant ainsi, alors qu’il participe au service public de l’éducation, il s’inscrit dans la laïcité républicaine. D’autre part, en agissant ainsi il est fidèle à l’enseignement de l’Eglise catholique à laquelle il appartient et qui veut que l’on respecte la liberté religieuse, non seulement la liberté de conscience mais encore la liberté de culte et la liberté d’enseignement des religions.

Cette déclaration de principe à laquelle tout le monde peut souscrire est démentie dans certaines pratiques encore actuelles : obliger tout le monde à aller à la messe serait un manquement à la liberté religieuse ! II ne respecte pas l’enseignement de l’Eglise et quand on le justifie en disant que la messe c’est culturel, on bafoue la messe, qui est « la source et le sommet de la vie chrétienne », qui est pour les chrétiens, et dont je rappelle que dans la tradition de l’Eglise, les catéchumènes eux-mêmes ne pouvaient y avoir accès.

 

L’enseignement catholique doit garantir la liberté religieuse de ceux qui croient en la foi chrétienne en leur donnant les moyens de connaître et de vivre leur foi. Et sur ce point nous n’en avons pas fini de chercher et d’inventer comment être au service de la foi des chrétiens et de ceux qui veulent la découvrir pour avoir la liberté de se positionner.

Elle doit garantir la liberté de ceux qui ne croient pas et de ceux qui croient en étant d’autres religions. Nous n’en avons pas fini avec cette question. La liberté religieuse, comme la laïcité ne sont pas des attitudes d’abstention ou de neutralité (seul l’Etat est neutre) mais des attitudes positives qui veulent promouvoir, selon le principe de la laïcité, la liberté religieuse comme liberté de conscience, liberté de culte, liberté d’enseignement. Je ne connais pas d’établissement qui puisse se satisfaire de la réponse qu’il apporte aujourd’hui à cette question. La plupart respectent la liberté de conscience. Mais qu’en est-il de la liberté de connaître la religion ? Nous pouvons poser ces questions dans l’enseignement catholique ! Est-ce que dans les établissements nous permettons à tous de pouvoir connaître sa religion ? L’École a pratiqué pendant des décennies une laïcité d’abstention comme dit régis Debray, qui ne se justifie plus aujourd’hui mais qui a aussi imprégné les établissements catholiques. Est-ce que chacun n’a pas le droit à un enseignement avec un regard critique de sa religion et de la religion de l’autre ? L’Ecole sort de cette incompétence là pour passer à une laïcité de compétence toujours dans le langage de Régis Debray par l’enseignement du fait religieux dans les disciplines. Est-ce suffisant ? Nous livrons de jeunes générations qui n’ont aucune connaissance de leur religion en pâture à n’importe quel discours de radicalisation qui est d’autant plus efficace qu’il rencontre l’ignorance. La même ignorance autorise toutes les caricatures et toutes les présentations fondamentalistes de l’islam.

 

Mais la laïcité vient rejoindre les pratiques éducatives. La laïcité n’est pas un but en soit. A l’École, elle est un moyen pédagogique et elle inspire la pédagogie. La laïcité vise une fin supérieure qui est celle d’un « vivre ensemble ». Or ce vivre ensemble ne peut se satisfaire ni durer uniquement par la tolérance qui est souvent une forme d’abstention. Le « vivre ensemble » n’est pas non plus une volonté d’intégration et encore moins lorsque ce discours se fait violent en prônant l’assimilation qui viserait à l’uniformité. Le « vivre ensemble » suppose la différence et l’encourage. L’éducation à la laïcité se présente alors comme un formidable chemin d’éducation par un véritable apprentissage de l’altérité.

 

 

 

Il est bon que la République interpelle l’Ecole et que l’enseignement catholique s’inscrive dans la grande mobilisation de la République. Il est tout autant nécessaire qu’elle le fasse avec son génie propre, son patrimoine éducatif, son anthropologie, et la formidable capacité créatrice que lui autorise son caractère propre. L’École catholique a des marges de liberté mais la liberté s’use quand on ne s’en sert pas !

 

 

 

Conclusion

 

La laïcité n’est pas une valeur éthique. Elle n’est pas non plus un droit fondamental de la personne humaine puisque d’autres pays tout aussi démocratiques que la France ne vivent pas sous le régime de la laïcité. Elle est une valeur sociale, un éthos qui se vit dans la société française et qui est héritée de son histoire. Elle est donc dans sa nature et dans l’esprit de la loi de 1905, un principe juridique qui garantit à tous la liberté de croire ou de ne pas croire, de pratiquer sa religion ou non, d’exprimer publiquement ses croyances et de manifester publiquement sa religion.

 

Ce principe juridique a son fondement dans la liberté religieuse reconnue aujourd’hui comme un droit humain fondamental et inaliénable. La laïcité est donc sous le regard de la liberté religieuse qu’elle permet de vivre dans la société française mais aussi à laquelle elle doit rendre des comptes.

 

L’Église catholique doit garantir la liberté religieuse des personnes et oeuvrer en ce sens, soit pour elle-même en bien des pays, soit pour la liberté religieuse des autres croyants ou de ceux ne croient pas.

 

Mais le politique interroge aussi l’Eglise catholique en lui donnant le cadre de la République laïque. Peut-être serait-elle moins respectueuse de la liberté religieuse si elle était livrée à elle-même… Peut-être aurait-elle la tentation de reconquérir une hégémonie ou de confondre la mission avec le prosélytisme. Et même certaines règles de l’Eglise ne sont probablement pas encore conformes avec cette liberté religieuse. Parfois la société est en avance sur l’Eglise quand on respect de l’Evangile. Je pense aux divorcés remariés, question qui fort heureusement grâce à François évolue non sans rencontrer les résistances que l’on sait !

Mais a contrario, la République doit résister aux sirènes et aux instrumentalisations politiques de la laïcité qui lui feraient porter atteinte à la liberté religieuse. Plusieurs fois déjà la France a été montré du doigt à cause de sa tendance à ne pas suffisamment respecter la liberté religieuse.

 

La liberté religieuse et la liberté d’expression sont les deux libertés les plus fragiles et demandent une vigilance constante.

 

 

 

 

 

 

Christian Salenson

 

 

 

 

 

[1] article 1er de la Constitution de 1958.

[2] Titre 1er Principes.

[3] Un seul évêque a exprimé un avis différent.

[4] Bernard Cazeneuve, le discours de clôture des débats aux États généraux du christianisme organisés par La Vie dans la cathédrale de Strasbourg. Octobre 2015.

[5] Jürgen Habermas, « religion et sphère publique », Entre naturalisme et religion, les défis de la démocratie, NRF essais Gallimard. P. 182-183.

[6] La guerre d’indépendance de l’Algérie a laissé des traces douloureuses dans l’histoire mais aussi – et c’est moins souvent dit – une culpabilité parce que la conquête de l’Algérie fut extrêmement violente : 700000 morts sur 2 million 8 soit ¼ de la population…

[7] . François Barouin fait un rapport « pour une nouvelle laïcité » qu’il remet à Raffarin premier ministre de l’époque

[8] La laïcité identitaire de droite est essentiellement opposée aux immigrés et aux musulmans. Chirac crée la Halde pour veiller à l’application de la loi. Quand la Halde refuse que l’on étende la loi aux Universités, aux personnes qui accompagnent les sorties scolaires etc. parce que discriminatoire, Sarkozy supprimera la Halde.

 

[9] Eric et Sophie Vinson, Jaurès le prophète, mystique et politique d’un combattant républicain, Albin Michel, 2014. Il a écrit une thèse en métaphysique, De la réalité du monde sensible, publiée en 1891. Il passe l’agrégation de philosophie en 1881 et est classé troisième derrière Bergson.

[10] Louis Aragon, Les yeux d’Elsa, « la rose et le réséda ».

[11] Jean Bauberot, L’intégrisme républicain contre la laïcité, Ed. de l’ cole…ans l’ la réalité vécue.

les valeurs est trop souvent démentis dans les faits et que le décalage est trop grand entre cole…ans l’ la réalité vécue.

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[12] Cardinal Jean-pierre Ricard, Laïcité de l’Etat, laïcité de la société, conférence prononcée à Rome, le 27 septembre 2012.

[13] La croix 08 :09/2016.

[14] Jean Pierre Chevènement La laïcité positive fait partie du message de l’Europe allocution prononcée à Strasbourg le 23 novembre 1997.

[15] En 311 l’édit de l’empereur Galère essaya de résoudre cette anomalie juridique. Il intégrait la religion chrétienne bien qu’elle ne soit pas celle d’un peuple, en faisant des chrétiens une exception religieuse. Moyennant quoi les chrétiens devront prier pour l’empereur. « Ils manifestent ainsi publiquement leur adhésion à la communauté du bien commun [15]»

 

[16] En ce qui concerne l’Edit de Milan, Nous possédons deux versions, un rescrit en latin de Licinius, transmis par Lactance qui vivait à la cour impériale et un rescrit en grec pour les fonctionnaires de Palestine qu’Eusèbe de Césarée a conservé.

[17] On s’est interrogé sur les raisons de cette véritable politique de tolérance et en particulier sur les raisons religieuses de cet Edit. Constantin n’est probablement pas aussi chrétien que ce que l’on a dit postérieurement. Il adore aussi le sol invictus. Il est plutôt hénothéiste.

 

[18] Cardinal Scola, « Les 1700 ans de l’Édit de Milan », La Documentation catholique, 3 février 2013, n° 2505, p. 119.

[19] Constantin introduira des changements qui contribueront à faire de la religion chrétienne, la religion dominante de l’empire. Il établira le rythme des fêtes chrétiennes. C’est ainsi qu’il imposera le rythme hebdomadaire et qu’il prescrivit le repos dominical en 321. Toutefois, ce jour s’appelle le jour du soleil et donc n’est pas à proprement parler le dimanche chrétien et à travers cette appelation que des langues ont gardé aujourd’hui, on y entend probablement la foi de Constantin dans le culte solaire. De plus ce fut sous Constantin que naquit la fête de Noël et qu’elle fut instaurée en 336 jointe à la fête du sol invictus.

[20] Emile Poulat, Liberté et laïcité, Paris, Cerf, 1987, p. 69. Les faits sont là qui l’attestent : après la mort de Constantin : en 356, peine de mort pour ceux qui adorent les idoles ; 380 Édit de Thessalonique, le christianisme déclaré seule religion d’État ; 392 défense d’honorer les pénates ; 395 défense de se promener autour des temples païens ; 435 ordre de démolir les temples païens qui subsistent encore.

 

[21] La différence entre la déclaration américaine et la déclaration des droits de l’homme est intéressante à remarquer. Dans la déclaration américaine Dieu est l’auteur des droits de l’homme et le garant de ces droits. Mais les révolutionnaires de 1789 ne pouvaient pas prendre ce risque car il fallait s’émanciper du monopole de la religion catholique qui était la seule religion depuis la révocation de l’Edit de Nantes par l’Edit de Fontainebleau en 1765, ce qui n’était pas le cas dans l’Amérique de la fin du XVIIe. Dire que Dieu est l’auteur des droits donnait un rôle trop important à l’Eglise catholique. Ils ont donc été déclarés en présence de l’Etre suprême faisant de celui-ci une sorte de président de séance, de témoin muet.

 

[22] Je ne parle pas des pays protestants mais la liberté religieuse y fut aussi en diffficulté exemple la Norvège. La domination danoise impose le luthéranisme dès 1537, en vertu du principe Cujus regio, ejus religio. Comme au Danemark, les activités catholiques sont proscrites, la langue danoise remplace le latin et devient la langue liturgique. Mais ces changements sont mal reçus par les couches pauvres de la population, qui restent encore attachées à certaines traditions catholiques jusqu’au début du XVIIe siècle. Certains évêques catholiques sont emprisonnés, beaucoup d’entre eux deviennent luthériens. En 1683 fut décidée la confiscation des biens des habitants restés fidèles au catholicisme.

[23] Pie IX, Quanta cura, 8 décembre 1864.

[24] « Il est de toute évidence que les chefs d’État sont libres dans l’exercice de leur pouvoir de gouvernement et que non seulement l’Église ne répugne pas à cette liberté mais qu’elle la seconde de toutes ses forces »

[25] Le cardinal de Cabrières par exemple qui se rendit à Rome pour demander des explications.

[26] Ainsi par rapport au nazisme il écrivit : « l’homme comme personne possède des droits qu’il tient de Dieu et qui doivent demeurer vis-à-vis de la communauté hors de toute atteinte qui tendrait à les nier, à les abolir ou à les négliger[26] » Et dans l’encyclique Divini Redemptoris, il affirme que le vice profond de l’idéologie communiste est « qu’elle dénigre et méconnait les droits de la personne humaine, sa dignité et sa liberté [26]».

[27] Jean XXIII d’ailleurs ne craint pas dans Pacem in terris de noter positivement ces évolutions de droit : «  les hommes de notre temps ont acquis une conscience plus vive de leur dignité ; ce qui les amène à prendre une part active aux affaires publiques et à exiger que les stipulations du droit positif des États garantissent l’inviolabilité de leurs droits personnels… [27]»

 

[28] Il faut cependant dire qu’une minorité s’est opposée jusqu’au bout à cette conception du droit à la liberté religieuse. Ceux qui pensaient qu’en déclarant cela on donnait des droits à l’erreur au détriment de la vérité. Ainsi chacun en agissant selon sa conscience propre peut croire en de fausses divinités ou se comporter en se détournant du bien. Or l’Erreur n’a pas de droit.

 

Christian Salenson, Révélation chrétienne, humanisme et défis de l’éducation, Octobre 2016

ICM/ISFEC

Humanismes et religions

5-6 octobre 2016

 

 

 

 

Révélation chrétienne, humanisme et défis de l’éducation

 

 

 

                                                                                  Christian Salenson

                                                                                  ISTR Marseille

 

 

 

« Comment la foi chrétienne se conjugue-t-elle avec des attitudes humanistes pour relever le défi de l’éducation ? », tel est le sujet que l’on m’a demandé de traiter à partir de l’expérience acquise dans le département de l’ISTR sur les religions à l’école[1]. Je commencerai par préciser les termes puis proposerai quatre défis où humanismes et révélation chrétienne me semblent convoqués aujourd’hui de façon prioritaire.

 

Le défi de l’éducation

 

Toute société doit relever le défi de l’éducation si elle veut à la fois assurer sa continuité afin de ne pas disparaître et permettre à chaque génération d’apporter une contribution originale [2] si elle veut se renouveler. Une rupture de tradition ou un rejet de la jeune génération compromettrait gravement sa pérennité civilisationnelle.

 

Toute éducation se fonde plus ou moins consciemment sur des représentations du monde, de l’homme, sur des valeurs morales, sur des valeurs sociétales. Le projet d’une éducation porte toujours trace d’une interprétation de l’homme et de la société[3]. Elle puise dans le capital symbolique de la société, met en œuvre des stratégies de transmission selon les modes différenciés de l’apprentissage, de l’enseignement ou de l’initiation en fonction du savoir à transmettre. L’éducation est fondée sur une philosophie et éventuellement une théologie de l’éducation, l’une et l’autre à ce jour trop estompées par le développement nécessaire mais le monopole quasi exclusif des sciences de l’éducation. A l’instar de ce que disait Ernst Troelsch à propos de la compréhension de la religion, nous devons rétablir l’équilibre du triptyque pour penser l’éducation : philosophie, sciences et théologie[4].

 

Une anthropologie chrétienne

 

La question « Comment la foi chrétienne se conjugue-t-elle avec des attitudes humanistes pour relever le défi de l’éducation ? » demande de préciser en quel sens on entend le terme de foi chrétienne. En effet, ce mot valise désigne tout aussi bien les croyances, la confession de foi personnelle, la foi existentiellement vécue, que les représentations du divin, du monde, de l’homme etc. Dans le cadre de cet exposé, nous faisons référence essentiellement à l’anthropologie chrétienne, à savoir la représentation chrétienne de l’homme, à laquelle beaucoup peuvent adhérer indépendamment du fait croire ou de ne pas croire ou de leurs appartenances/non appartenances religieuses. Cette anthropologie est au fondement du projet éducatif chrétien.

 

Le sens chrétien de l’Education se fonde moins sur une éthique que sur une anthropologie dont le premier principe est le caractère sacré de chaque personne humaine, dont elle confesse qu’il est créé à « l’image de Dieu et à sa ressemblance [5]» ce qui lui confère un caractère divin, une unicité, et une vocation singulière, entendons par là une place unique à tenir dans le monde etc. Ce premier principe anthropologique inspire les attitudes éducatives appropriées et particularisées, constamment à réinventer en fonction de l’époque et de la culture. D’autres principes anthropologiques mériteraient d’être développés que je ne cite que pour en baliser le champ : un sens de l’échec qui inscrit l’éducation sous le principe de l’espérance, un sens de l’histoire qui ne s’épuise pas dans la temporalité, un rapport à la vérité qui échappe à son essentialisation, un individu reconnu comme personne qui ne trouve sa définition que dans une identité relationnelle, y compris dans son rapport avec une transcendance etc.

 

L’Eglise catholique est porteuse de principes éducatifs qu’elle développe synchroniquement de diverses manières, à travers les familles, dans des mouvements de jeunesse, et dans ses établissements scolaires répandues dans le monde, et diachroniquement en se constituant au fil des siècles un véritable patrimoine éducatif, diversifié tout particulièrement à travers les charismes des congrégations religieuses : St Vincent de Paul, jésuites, salésiens, trésor dans lequel elle peut puiser « du neuf et de l’ancien [6]».

 

L’humanisme

 

Les relations entre l’humanisme et la religion chrétienne sont complexes, évolutives et, quelques furent les conflits passés, ne se laissent en aucun cas réduire à une simple opposition. L’humanisme d’érudition, aux racines grecques et latines est né de la chrétienté finissante. Ses pionniers furent souvent des chrétiens comme le cardinal Nicolas de Cues, Dante qui fonde un humanisme chrétien[7], Erasme, Marsile Ficin ou Pic de la Mirandole, Montaigne etc. De vigoureux conflits opposèrent humanisme et religion particulièrement au XVIII et au XIXe. L’un et l’autre eurent leurs pathologies. Mais la période contemporaine convoqua les uns et les autres à faire face à une barbarie jamais égalée dont aussi bien les humanismes que les religions ressortirent très affaiblis. Le rejet de Dieu et le déni de l’homme en sont les fruits amers et le prolongement actuel. Cette déshumanisation se poursuit de nos jours avec les violences terroristes, le « désastre nihiliste » tellement redouté par Nietzsche après la mort de Dieu, le transhumanisme, la marchandisation de l’être humain, et ultimement les méfaits mondialisés de l’idéologie néolibérale. De nos jours, il faut presque autant d’audace pour affirmer la place suréminente de l’homme qu’il n’en faut pour confesser sa foi en l’existence de Dieu ! D’une certaine manière cela a permis des rapprochements par une évolution réciproque. Ainsi, la définition de Pic de la Mirandole « L’homme est au-dessus de tout[8] », peut aujourd’hui d’une certaine manière convenir à des chrétiens qui essaient de mieux comprendre leur foi en un Dieu dont ils confessent qu’il s’est fait homme, et qui après les avoir combattus se font les ardents défenseurs des droits de l’homme !

Humanismes et révélation chrétienne doivent relever aujourd’hui le défi de l’éducation à laquelle ils accordent l’un et l’autre une place prééminente. L’Eglise a porté ce souci au long des siècles. L’humanisme dès les débuts a mis l’éducation au centre de ses préoccupations[9], comme l’attestent un Rabelais ou un Montaigne[10]. « L’homme ne nait pas homme, il le devient » disait Erasme[11] et il le devient par l’éducation.

 

Je voudrais évoquer quelques défis éducatifs d’aujourd’hui et dire comment sur la base d’une anthropologie chrétienne dans une collaboration avec les humanismes nous pouvons les relever. J’en retiens quatre parmi d’autres. J’ai choisi ceux qui, dans le moment présent, avec Dominique Santelli avec qui je codirige le Département d’Etudes et de Recherches sur les Religions à l’Ecole, retiennent particulièrement notre attention : La mixité, le dialogue interculturel et interreligieux, l’écologie et la sécurité.

 

La mixité

 

Un des défis majeurs de ce temps est l’équilibre de la relation hommes/femmes relation dont la symbolique est matricielle de toutes les autres différences relationnelles culturelles, religieuses ou sociales. Nous mesurons le chemin qu’il reste à parcourir. Les faits sont là incontestables : une femme meurt tous les deux jours victime de violence conjugale, le salaire des femmes en France est à responsabilité égale de 19% inférieur à celui des hommes[12], certains partis politiques refusent la parité que la loi leur impose, le voile islamique interroge sur la liberté accordée aux femmes par ceux qui veulent leur imposer et aussi par ceux qui veulent leur interdire[13]. Dans l’Eglise catholique, les femmes n’ont pas accès aux mêmes postes de responsabilité. La République ment quand elle affirme l’égalité entre hommes et femmes. L’Eglise catholique est infidèle à ses textes fondateurs tant qu’elle maintient une inégalité pratique[14] discriminante pour les femmes. Ces quelques remarques suffisent à évoquer les enjeux et l’urgence.

 

Il y a là un défi pour l’éducation des jeunes générations. Comment est vécu la question du genre à l’école ? On sait le tollé qu’a suscité cette question comme si, de fait, l’Ecole n’initiait pas la jeune génération à une certaine représentation de l’homme, de la femme, de leurs relations, de leurs places et rôles respectifs qui mérite d’être interrogée. Les débats idéologiques que cela a suscité dans la société française, dont la promptitude à s’enflammer sur des questions sociétales n’a d’égale que sa passive acceptation et son indifférence ultérieure, en dit long sur l’enjeu. Au cours de ma lointaine scolarité, on ne m’a pas appris qu’il y avait des femmes dans l’histoire de France. Le « roman national » ne parlait que de deux ou trois mères possessives et d’une jeune fille désignée par sa virginité. Depuis et grâce aux interrogations sur le genre, la recherche historique a progressé ! Mais comment retrouve-t-on ses acquis dans les programmes et dans la conscience des enseignants ?

Au sein du DERRE, nous avons organisé en 2015 une session sur le féminin dans les religions dans le cadre d’une session de formation sur l’enseignement du fait religieux. Les religions sont au cœur des cultures et induisent des représentations, y compris féminines : la Vierge Marie et Marie Madeleine, Pandore ou Arthémis, etc. La mixité ne consiste pas uniquement à mettre des garçons et des filles ensemble. Dans l’enseignement disciplinaire comme dans la vie de l’établissement les éducateurs prennent position de fait sur la question du genre et accompagnent ce long travail d’apprentissage de la relation entre garçons et filles dont on sait qu’il devra se poursuivre bien au-delà du collège ou du lycée !

Il me semble qu’il y a une convergence dans ce défi à relever entre humanismes et christianisme. En tout cas, la religion chrétienne ne sera fidèle à ses textes fondateurs que le jour où elle pourra dire pour elle-même en vérité ce que disait st Paul : « Il n’y a plus ni homme, ni femme[15] », et parce qu’elle le vivra dans sa propre vie institutionnelle, elle contribuera à ce que cela advienne dans la société.

 

 

 

Le dialogue interculturel et interreligieux

 

                      

L’autre défi que j’ai retenu est celui du dialogue interculturel et interreligieux. L’humanisme a eu un apport décisif sur le rapport aux autres cultures et religions. Il suffit d’évoquer à Nicolas de Cues et son traité sur la paix[16] ou bien encore à Lessing et Nathan le sage[17] qui organise un débat entre des témoins de traditions religieuses différentes. L’Eglise catholique est engagée dans le dialogue interculturel et interreligieux. Le concile Vatican II qui a force de loi pour les catholiques en a clairement pris l’engagement. Humanistes et chrétiens doivent relever ce défi.

Un texte normatif récent de l’Eglise catholique affirme qu’il est « indispensable que les jeunes apprennent à travers l’expérience scolaire à se servir d’outils théoriques et pratiques leur permettant une plus grande connaissance des autres et de soi, des valeurs de leur propre culture et de celle des autres[18] ».

Cette nécessité se heurte à trois attitudes qui ne permettent pas de développer cette ouverture à l’autre. Le rejet de l’expérience religieuse dans le domaine privé[19] et pour certains la volonté d’éradiquer totalement de la culture toute forme d’expression religieuse[20]. Le relativisme, sorte de tolérance « qui fait accepter l’autre sans que cela implique un échange ou une reconnaissance dans une transformation mutuelle [21]» et qui conduit au multiculturalisme. L’assimilationnisme qui accepte l’autre d’une autre culture ou d’une autre religion « à condition qu’il renonce à son identité propre aux racines culturelles qui sont les siennes, pour embrasser celles du pays d’accueil[22] ». L’autre doit abandonner ses propres références culturelles pour faire siennes celles d’un autre groupe ou du pays d’accueil.

 

L’Eglise catholique fonde théologiquement ce dialogue sur son anthropologie qui définit l’homme non comme individu mais comme une personne, c’est-à-dire par nature relationnelle. Le fondement éducatif consiste à assumer la relationalité comme paradigme pédagogique fondamental. Deux pistes s’ouvrent alors, l’enseignement des disciplines qui dans les contenus comme dans les méthodes peut valoriser cette ouverture à l’altérité et la vie de l’établissement en étant ouvert à tous[23][1]. Les enfants et les jeunes qui vivent la mixité culturelle et religieuse sont assurément mieux préparés à vivre dans un monde globalisé que ceux qui sont cantonnés dans des appartenances sociologiques trop univoques.

 

Dans le département sur les religions à l’école, nous avons créé un DU sur la connaissance du fait religieux et son enseignement. Nous en sommes à la quatrième promotion. De plus, par un travail avec des chefs d’établissement[24] grandit de plus en plus en nous la conviction que nous ne pourrons pas laisser longtemps des enfants et des jeunes dans l’ignorance de leur propre religion sans en faire les victimes désignées de tous les fondamentalismes voire des formes diverses de radicalisme. En France le problème est plus grave qu’en d’autres pays car à cause de notre histoire les religions ont été quasiment exclues de l’enseignement scolaire et universitaire. L’enseignement du fait religieux dans les disciplines ne devrait-il pas être renforcé d’un cours des religions qui introduise un peu de rationalité, d’objectivité et d’esprit critique dans la connaissance. L’Ecole doit reconquérir ce domaine du savoir dont elle s’est trop longtemps abstenue[25].

 

L’écologie

 

L’autre défi que j’ai retenu est celui de l’écologie. L’état de la planète est compromis. Comment en est-on venu là ? La Renaissance et en particulier la Conquista des Amériques ont introduit un autre rapport au monde. Le monde qui était de Dieu est devenu le monde de l’homme. Descartes affirme dans Le discours de la méthode que le but des sciences de la nature est de faire de l’homme, « le maitre et le possesseur de la nature[26][1] ».  La théologie elle-même a prêté main forte à la dérive scientiste en troquant la figure du jardinier contre celle de l’exploitant[27]. Nous voyons sous nos yeux les effets néfastes de cette cosmothéoanthropologie, pour parler comme Panikkar, caractéristique de la Modernité dans la catastrophe écologique qui est engagée.

 

La question qui se pose est de savoir quelle écologie, nous voulons. On peut s’accorder à dénoncer l’exploitation du monde, mais au-delà du diagnostic, les positionnements sont très divers en fonction de l’idée que l’on se fait de la relation entre l’homme et le monde et ultimement en fonction de l’idée que l’on se fait de l’homme. Une écologie exclusivement privative, voire punitive, de fait, ne change pas de paradigme. Elle perpétue le paradigme de l’exploitation du monde par l’homme. Elle veille simplement à être plus raisonnable, à réguler l’exploitation des ressources pour que cela dure plus longtemps. Les antihumanismes feront de l’homme la cause de tous les maux. Certains iront jusqu’à contester à l’homme tout droit qu’il aurait sur le monde jusque parfois son existence même. Les diverses manières de concevoir l’écologie sont sous-tendues par des anthropologies très différentes. Humanistes et chrétiens ne pourraient-ils pas faire un pas de plus ensemble pour faire valoir une écologie intégrale[28] qui inclurait le soin de l’homme, et de tout homme ?

 

Dans les pratiques éducatives, nous diffusons que nous le voulions ou non tel ou tel type d’idéologie de l’écologie. Est-elle exclusivement restrictive ? Quelle idée de l’homme distillons-nous ? L’éthique ne suffira pas. L’écologie culpabilisante ne risque-t-elle pas de voir ses jours comptés ? Il y a besoin d’une véritable spiritualité écologique qui inspire un style de vie, une esthétique du monde. Le défi n’est-il pas à la fois de sensibiliser à la survie de la planète mais aussi à un certain sens de l’homme…

 

 

La sécurité.

 

 

J’inscris la question de la sécurité comme un défi éducatif ou chrétiens et humanistes peuvent se sentir convoqués. Nous sommes entrés dans un monde plus instable qu’il ne l’était depuis la fin de la seconde guerre mondiale, du moins en ce qui concerne les démocraties. A l’occasion de la dernière rentrée scolaire, les établissements ont reçu des consignes de sécurité qui oublient parfois que si la sécurité est un bien physique, elle est aussi un bien psychologique. Le philosophe Hobbes disait qu’elle est au fondement du politique mais il ajoutait que cela ne saurait suffire à donner la légitimité nécessaire à l’Etat[29]. Nous ne pouvons nous engouffrer dans des pratiques sécuritaires, même nécessaires, sans recul critique. Le philosophe Michaël Foessel diagnostique que la sécurité est devenue « l’idéal d’une société désenchantée [30] ce qui n’est pas sans évoquer « le dernier homme » dénoncé par Nietzsche[31]. L’action publique essaie de puiser dans le sentiment d’insécurité une source de légitimité qu’elle ne trouve plus dans l’engagement d’œuvrer à une société plus juste, engagement que l’Etat a déserté.

 

Il y a quelques jours les chinois de France manifestaient avec le slogan : « liberté, égalité, fraternité, sécurité ». Or la sécurité n’est pas une valeur éthique comme le sont les valeurs de la République. Elle n’est pas non plus un droit de l’homme. Elle est un bien désirable. Elle n’est pas un droit exigible. Elle ne peut jamais être garantie car il appartient à la nature de l’homme que d’être vulnérable[32]. Mais sur fond de catastrophisme ambiant un peu ridicule – Le philosophe Michel Serres dans un article récent du monde faisait remarquer qu‘on avait une chance sur 10 millions de mourir du terrorisme et une sur 700000 de mourir de la chute d’un astéroïde ![33] – au sortir d’années dites « glorieuses », la sécurité apparaît comme la demande que l’on peut encore faire à un Etat qui a perdu sa souveraineté politique absorbée par la puissance économique. On entre dans un cercle vicieux, à court terme électoralement rentable, d’une multiplication de règles de sécurité qui à son tour entraine de la peur qui elle-même demande de renforcer les règles etc. Les discours sécuritaires de l’homme politique nous renseignent sur son déficit de légitimité…

 

Nous sommes là en présence d’un défi éducatif car cette dérive sécuritaire traverse de nombreux domaines de la vie sociale : alimentaire, sanitaire etc. La sécurité est une condition nécessaire au plein développement d’une personnalité en formation. Mais un surcroit de sécurité tant physique que psychologique est aliénant et infantilisant. La sécurité n’est pas un but mais une condition de croissance et de développement à condition qu’elle soit raisonnable, qu’elle ne soit pas anxiogène et n’aliène pas la liberté. « Ceux qui abandonnent une liberté essentielle pour acheter un peu de sécurité temporaire ne méritent ni liberté, ni sécurité. », disait Benjamin Franklin. La question se pose aux éducateurs en présence de discours sécuritaires, face à des mesures dont certaines sont utiles, d’autres plus contestables : à quoi est-on entrain d’éduquer ? Quel type de citoyens voulons-nous ?

La notion même d’éduquer à la citoyenneté, qui à force de rabâchage en devient un slogan, doit être constamment réinterrogée. Le débat Robespierre Condorcet n’a rien perdu de son actualité. L’un et l’autre voulaient conserver les acquis de la révolution, l’un en formant des révolutionnaires, l’autre des hommes à l’esprit critique. Ce fut Condorcet qui eut raison. Formons des hommes à l’esprit critique, ce seront des citoyens, le contraire n’est pas garanti.

En situation d’insécurité, nous pourrions nous inspirer de ce que vivent des éducateurs dans des zones de conflit. Je pense au Liban et au travail de recherche en éducation fait par l’association Adyan [34][1].

 

Conclusion

 

En présence de tels défis, on peut légitimement nourrir quelques inquiétudes. On ne peut demander à l’école de relever des défis qui sont ceux de toute la société mais elle peut y apporter sa contribution. Les humanismes et les religions, quant à eux, ont une responsabilité historique pour l’avenir de l’homme, face aux diverses formes de l’antihumanisme et à la montée en puissance du transhumanisme. Les uns et les autres doivent être fidèles à leurs finalités respectives et disposent d’une réserve d’idées et d’un riche capital symbolique. L’éducation est un des leviers les plus forts pour relever le défi de l’avenir de l’homme. En restant à portée de voix, en mutualisant leurs ressources, ils peuvent ensemble porter l’espérance d’un possible réenchantement du monde.

 

 

 

 

 

 

 

[1] Le Département d’Etudes et de Recherches sur les Religions à l’Ecole est un département de l’Institut de Sciences et de Théologie des Religions de l‘Institut Catholique de la Méditerranée. Il propose des formations diplômantes aux enseignants, chefs d’établissement, adjoints en pastorale scolaire sur l’enseignement « scientifique » du fait religieux et sur la pastorale des établissements scolaires ainsi qu’une initiation à la théologie. Il développe aussi des ateliers de recherche.

[2] Hannah Arendt, « La crise de l’éducation », La crise de la culture, folio, Gallimard.

[3] C. Lefort, « Formation et autorité : l’éducation humaniste », Écrire à l’épreuve du politique, Calmann-Lévy, 1992, p. 209 ; p. 221-222.

[4] La théologie à l’instar de la philosophie est une instance critique. Elle se propose de mettre à jour les représentations religieuses qui inspirent un projet éducatif, de les critiquer et de proposer des référents anthropologiques, inspirés de la révélation chrétienne, sur lesquels ce projet peut se fonder et se développer.

[5] Cette expression du livre de la Genèse a inspiré toute l’anthropologie chrétienne quoique de manière différenciée dans la tradition orientale et occidentale. Bernard Sesboué, L’homme merveille de Dieu, Salvator, 2015.

[6] Matthieu 13, 52.

5 Comme le fait remarquer Julia Kristeva : Discours pour les 25 ans de la rencontre d’Assise, 27 octobre 20011.

[8] Pic de la Mirandole, De la dignité de l’homme, 1486.

[9] Dans son intuition première, l’humanisme nait au tournant du quattrocento italien. Il a pour but de former l’être humain par la raison et d’en faire un homme libre par les lettres et pas uniquement par les sciences et les techniques.

[10] Michel de Montaigne, Les Essais, Chapitre 26, Quarto Gallimard, p. 178-225. Dans la collection de la pléiade, p. 144 et s.

[11] Cette formule se trouve dans son traité sur l’éducation « De pueris instituendis », «Comment éduquer les enfants » paru en 1519 et traduit en français en 1537. La formule est une reprise transformée de celle de Tertullien dans son traité l’apologie : « on ne nait pas chrétien, on le devient ». Elle sera à son tour reprise et transformée par Simone de Beauvoir : « on ne nait pas femme, on le devient », Le deuxième sexe 1, Gallimard © 1949, pages 285 et 286.

[12] Rapport de l’INSEE, septembre 2016.

[13] Un certain nombre d’anticléricaux ont longtemps empêché cet accès au vote au prétexte que les femmes pouvaient être influencées par les prêtres !

[14] Je ne connais pas de texte sacré qui fasse autant de place aux femmes que la Bible, déjà dans le premier testament. Jésus a introduit un autre type de relation, jusqu’à se manifester ressuscité à une femme et quelle femme : Marie Madeleine ! Le décalage est grand entre cette place donnée par Jésus et celle qui leur est octroyée dans l’institution.

[15] Galates 3, 28.

[16] Nicolas de Cues, La paix de la foi, 1453.

[17] Gotthold Ephraim Lessing, Nathan le sage, pièce en cinq actes, publiée le 14 avril 1779 mais représentée pour la première fois à Berlin qu’en 1783, deux ans après la mort de l’auteur. d’un cours des religions qui introduisenttreligieux, vers une civilisation de l’rmée par Simone de Beauvoir :grale qui inclue id

15 Congrégation romaine pour l’éducation, Eduquer au dialogue interculturel et interreligieux, vers une civilisation de l’amour. Le Secrétariat général de l’enseignement catholique s’est inspiré de ce texte pour écrire son propre texte adapté à la situation de la France « L’interculturel et l’interreligieux en école catholique : éduquer au dialogue, pour une civilisation de l’amour »

[19] L’affirmation selon la quelle la religion serait du domaine privé contrevient aux droits de l’homme et à la convention européenne.

[20] Certains, tel Michel Onfray vont même jusqu’à demander non pas un Etat neutre comme le prévoit la loi de séparation de 1905 mais un Etat athée. Il se le voit reprocher par la Libre Pensée. Jean Bauberot, Les sept laïcités françaises, 2015, p. 32-33.

[21] Congrégation pour l’éducation, Eduquer au dialogue, p. d’un cours des religions qui introduisenttreligieux, vers une civilisation de l’rmée par Simone de Beauvoir :grale qui inclue id9.

[22] Ib. n° 24.

[23] L’ouverture à tous est une des conditions du contrat entre les établissements privés et l’Etat. Le statut de l’enseignement catholique affirme que son caractère propre lui demande d’être ouverte à tous sans discrimination. Article 10.

[24] Dans le cadre d’une formation continue spécifique pastorale sur l’éducation acte politique, approches philosophiques, théologiques et éducatives.

[25] Rapport Debray, L’enseignement du fait religieux dans l’Ecole laïque, Février 2002.

[26] René Descartes, Discours de la méthode, sixième partie, 1637.

[27] Sur cette question on peut se reporter à Jürgen Moltmann, Dieu dans la Création, Traite écologique de la création, Ed. du Cerf, Cogitatio fidei, n° 146. Et Le rire de l’univers, Ed. du Cerf, 2004.

[28] Pape François, Laudato si, chapitre IV.

[29] Hobbes, Léviathan, 1651, publié chez Dalloz, 1999, p. 173.

[30] Michael Foessel, L’état de vigilance, la banalité sécuritaire, réédition 2016.

[31] Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

[32] En revanche, la sûreté est un droit de l’homme mais dans la Déclaration de 1789 ou celle de 1948, la sûreté « désigne surtout la protection des citoyens contre l’arbitraire de l’Etat ».

[33] Michel Serres, Le Monde, 11-12 septembre 2016.

[34] Nayla Tabarra, Fadi Daou au Liban. Adyan, fondation pour la solidarité interreligieuse et la gestion positive de l’adversité culturelle et religieuse au Liban et en Orient.

Christian Salenson, Enseignement catholique et Église

Sète

Jeudi 9 juin 2011

 

 

Enseignement catholique et Eglise

 

 

 

                                  Christian Salenson

                                  Directeur ISTR de Marseille

 

 

 

La question qu’il m’a été posée porte sur les liens entre l’enseignement catholique et l’Eglise. Quels sont les rapports que l’Enseignement catholique entretient avec l’ensemble de l’Eglise ? Quel est son rôle, sa place ?

 

Evidemment cette question est décisive pour l’enseignement catholique et pour l’Eglise mais elle n’est pas simple à traiter. La juste compréhension de la place de l’enseignement catholique est décisif pour l’enseignement catholique lui-même car il y va pour une part de son identité. Mais c’est décisif aussi pour l’Eglise qui doit considérer l’enseignement catholique dans ce qui le définit et ne pas lui demander ce qui ne relève pas de sa vocation propre, et qui, d’autre part, doit recevoir de l’enseignement catholique son expérience originale de la mission. On oublie souvent la réciproque ne considérant que ce que l’Eglise dit de l’EC.

 

La question s’est posée il y a quelques années de savoir si l’EC devait rester dans l’Eglise ou bien s’il fallait remettre à l’Etat les établissements afin qu’il gère seul la question de l’éducation. Certains évêques – l’évêque de Nimes de l’époque faisait partie de ceux-là – et un bon nombre de prêtres pensaient que l’Etat était désormais capable d’assumer les tâches d’éducation, de santé etc. et que l’Eglise devait se détacher de ces œuvres et réinvestir ses forces dans des besoins nouveaux là où l’Etat ne remplissait pas sa tâche : l’immigration par exemple. Finalement l’Eglise de France en décida autrement. Pourquoi ?

 

Parmi les raisons de fond qui furent alléguées, il y avait celle de la liberté de l’Enseignement. Deux systemes éducatifs garantissaient mieux la liberté et la responsabilité première des parents dans l’éducation de leurs enfants, toujours susceptibles d’être confisqués par des régimes forts ou des idéologies étatiques, y compris l’idéologie libérale.

Une autre raison fut que l’Enseignement catholique permettait de déployer des valeurs éducatives inspirées et irriguées par l’Evangile dans le domaine propre de l’éducation.

Enfin, l’Eglise, et en particulier quelques congrégations, firent valoir aussi leur service prioritaire des pauvres dans des quartiers défavorisés. Cela rejoignait une intuition de l’Eglise que l’on a vu à l’œuvre au cours de l’histoire. Elle fut soucieuse de donner une éducation progressivement à toutes les catégories de la population et particulièrement à ceux qui étaient culturellement démunis en raison de la fortune ou du sexe.

En plus de ces trois raisons – liberté et responsabilité des parents, éducation inspirée par l’Evangile, justice pour les plus défavorisés culturellement – d’autres raisons furent avancées mais aucune qui aurait consisté à dire que l’Ecole catholique est là pour faire du prosélytisme.

 

Nous sommes au cœur de la question. Il s’agit d’aller revisiter les raisons qui font que l’Eglise catholique tient à avoir des écoles, y est attaché, et a même pris le temps au lendemain du concile de se re-décider en ce sens. Je vous propose que nous revenions au sens de l’Enseignement catholique dans la mission de l’Eglise, à la fois sans complexe et sans se laisser égarer par les modes d’un moment.

 

 

 

Une question d’identité

 

 

Ce qui caractérise l’école catholique, c’est d’être catholique. Cela constitue son identité profonde. Si l’école catholique n’est plus catholique, ce n’est plus l’école catholique. Vous conviendrez avec moi, tout en m’excusant de cette lapalissade, qu’il est bon parfois de revenir à des évidences premières.

Evidemment lorsque l’on a dit cela , il faut encore s’entendre sur ce que désigne ce qualificatif de catholique ! Nous allons y venir mais permettez-moi toutefois de dire par la négative que l’affirmation de l’identité catholique de l’école ne laisse pas la place à des atermoiements, des hésitations, des doutes. Il s’agit d’habiter sans complexe cette identité. Une des forces qu’un homme ou une femme peut avoir dans la vie, c’est de savoir d’où il vient, qui il est, de le déployer et sur cette base-là il trouvera de nombreuses ressources et suffisamment de sécurité pour se renouveller au gré des événements de sa vie. Il en va de même pour une institution.

 

N’allez pas croire pour autant qu’il s’agirait là de bétonner une identité identitaire. Elles peuvent être meurtrières pour reprendre le beau titre d’un roman de Maalouf. Notre histoire nous a appris, à nos dépens et dramatiquement, les dérives des identités exclusives. L’antijudaïsme a porté des fruits amers. Les faux débats sur l’identité – non-débats – récents nous ont montré que la tentation n’était pas éradiquée. Nous savons par ailleurs que des affirmations identitaires trop abruptes sont le signe infaillible de fragilités personnelles ou institutionnelles. Dans l’étude des religions nous connaissons bien cela : ceux qui vivent vraiment de la foi qu’ils confessent sont rarement ceux qui éprouvent le besoin de se justifier par des conduites traditionnalistes. Ce ne sont pas les mystiques qui opposent les religions les unes aux autres !

 

Dans la révélation chrétienne, nous avons normalement les antidotes voulues. L’identité y est toujours définie par la relation. L’identité chrétienne est de se reconnaître fils ou fille de Dieu. Donc une identité qui se définit à la fois dans une relation avec un ailleurs, une transcendance, un Autre qualifié de Père. D’autre part, et tout autant, l’identité filiale définit chacun comme le frère d’autres fils et filles et de tous les autres fils ou filles de Dieu. Chacun entrera dans cette universalité à la mesure de sa croissance personnelle.

 

Ces remarques étant faites. Chacun est appelé à habiter une sereine identité. Celui qui sait d’ou il vient, quelles sont ses racines, quelles sont les valeurs qui le portent est d’autant plus capable de s’ouvrir aux autres. Il est apte au dialogue et susceptible de créativité.

 

L’école catholique est catholique. Qu’est-ce à dire ?

 

 

Une école

 

 

L’école catholique est d’abord une école. Elle est même exclusivement une école. Sa fonction première est donc de participer à la fonction éducative de la société. Nous savons que sur le fait même de savoir si l’école est une institution éducative, des débats traversent la société et le corps enseignant. L’école a-t-elle pour finalité l’éducation ou bien l’instruction ? Le fait que le ministère en charge de l’ecole se nomme ministère de l’éducation nationale ne suffit pas, semble-t-il à trancher la question. Qu’est ce qui est au centre de l’école ? Certains diront : le savoir ! D’autres diront : l’élève. L’Enseignement catholique avec l’ensemble de l’Eglise dit : la personne humaine, nous refusant à enfermer l’enfant ou le jeune dans la condition d’élève.

Là l’Eglise prend parti et, d’une certaine manière, nous répondons déjà à la question que nous nous posons. L’Eglise fait le choix d’avoir des écoles parce qu’elle entend que dans ses écoles, se fasse une réelle éducation et pas uniquement une instruction savante.

 

De cela il faut conclure que la mission de l’école catholique, parce qu’elle est une école et que c’est sa réalité, est d’être un service d’éducation. Il faudra toujours revenir à ce fondement. Quand nous nous demanderons d’un établissement : cette école est-elle catholique ? Quel est son niveau de catholicité ? Nous ne regarderons pas d’abord le nombre de célébrations ou d’activités religieuses mais nous regarderons si elle est est catholique en tant qu’elle est une institution d’éducation. Pourquoi ? Parce que l’établissement n’est pas une paroisse mais d’abord une école et a pour finalité première l’éducation. En disant cela je ne néglige en rien les activités catéchétiques, de première annonce. Je rappelle simplement le cadre où elles prennent sens. La finalité éducative qui tient à la nature propre de l’école ne peut être détournée à d’autres fins. Nous avons connu des débats autour de cette question. Un évêque qui avait écrit sur ce sujet a dû modifier son texte. Il n’a pas dit qu’il s’était trompé par pudeur mais le fait de devoir corriger ses écrits en était l’aveu implicite.

 

Pour le dire clairement, l’école n’a pas comme but de faire la catéchèse ni de nouveaux adeptes pour l’Eglise se catholique. Elle a pour but de dispenser une éducation pour tous selon un mode propre d’éducation. Et quand elle fera de la catéchèse, quand elle proposera la foi chrétienne, ces propositions nécessaires se feront dans le cadre éducatif qui est sa mission propre. En aucun cas on ne pourra juger si une école est catholique au fait qu’elle propose de la catéchèse ou des activités de première annonce qui ont tout à fait leur place dans la fonction éducative mais on jugera d’une caractère catholique du école d’abord à la qualité éducative de cette école vécue par les enseignants, les personnels, les parents etc..

 

Fonction royale

 

La théologie nous aide à formuler et à fonder la finalité de l’école telle que je viens de l’énoncer. Dans l’Eglise il y a des fonctions diverses et si toutes sont inspirées par le même Esprit, tout le monde ne remplit pas la même fonction et aucun ne peut dire à l’autre qu’il n’a pas sa place ou lui demander de remplir une autre fonction que celle pour laquelle il est fait. Les trois principales fonctions de l’Eglise, du chrétien sont sacerdotale, prophétique et royale. Une école n’est pas un monastère cistercien, même si historiquement l’école a souvent grandi à l’ombre du cloître. Il est probable que la fonction sacerdotale, de prière, de louange et d’intercession soit plus prégnante dans un monastère que dans une école. L’école relève plus directement de la fonction royale, entendons par là la croissance humaine et spirituelle de personnes dans leurs capacités intellecturelles, affectives, culturelles, spirituelles etc… ce qui fait affirmer sans hésitation et sans risque de fausses interprétations que la finalité de l’école est « la promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions … » Si l’Eglise avait voulu dire que c’était la promotion de l’Eglise elle l’aurait dit ! Ce n’est pas cela qu’elle dit.

 

 

 

La finalité de l’Ecole

 

 

« Le but de l’Ecole est la promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions ». Telle est la manière dont l’Eglise définit la place de l’Ecole. Comment comprendre que l’Eglise définisse ainsi la rôle de l’ école ? N’y a-t-il pas mieux à faire ? Ne pourrait-elle en tirer profit pour elle-même ? N’y a-t-il pas le risque de tomber dans l’humanisme ? Autant de questions que nous entendons …

 

Dans certains pays comme le Maroc, j’ai vu des écoles catholiques entièrement composées d’enfants et d’enseignants musulmans, à l’exception d’une communauté de religieuse. Sans aller à l’étranger, on a chez nous, à Marseille par exemple, des écoles où le nombre de musulmans est impressionnant. Ces écoles sont-elles catholiques ? Evidemment on est dans des exemples à la limite et cela pose des questions spécifiques mais en rigueur de terme il faut répondre oui à la question et cela d’ailleurs nous renseigne sur la mission de l’Ecole.

 

En effet, nous ne pouvons comprendre cela que si nous comprenons que la mission de l’Eglise ne consiste pas uniquement ni d’abord à proposer la foi chrétienne et à recruter de nouveaux chrétiens. Elle a pour mission de participer à la réussite de l’humanité. Ce n’est pas annexe. Cela fait partie de sa mission essentielle. L’Ecole n’est pas le seul lieu où l’Eglise prend le parti de l’homme sans se préoccuper d’abord de l’annonce de l’Evangile. Les moines de Tibhirine n’ont jamais converti personne à la foi chrétienne. Sœur Emmanuelle au milieu des chiffonniers du Caire n’y était pas avec des arrières-pensées prosélytes ! Quand je prie l’office des psaumes le matin, je ne prie pas pour l’Eglise mais avec l’ensemble de l’humanité et en lien avec les autres croyants. Notre époque qui panique un peu devant la diminution des effectifs de l’Eglise insiste sur l’annonce. Pourquoi pas ? mais le critère ultime fourni par l’Evangile est le soin de l’homme.

 

Il faut insister fortement et perdre tout complexe par rapport à cela. L’école n’est pas une œuvre de l’Eglise. Elle ne fait pas partie des « bonnes œuvres » ! Jean Paul II dit qu’elle est un sujet ecclésial. Elle est l’Eglise en acte quand elle fait ce qu’elle a à faire, quand elle promeut l’homme. A cela certains objecteront qu’il s’agit d’une forme d’humanisme à laquelle ils substituraient volontiers des formes plus religieuses. C’est un humanisme ! Il faut le revendiquer. Nous n’irons jamais assez loin dans cet humanisme car le Dieu révélé en Jésus est trés humaniste, Lui dont l’Ecriture dit qu’il s’est dépouillé du rang qui l’égalait à Dieu et qu’il s’est fait homme ! A contrario Jésus nous a mis en garde sur le fait de dire : « Seigneur, Seigneur .. et de ne pas faire la volonté du Père.

 

Or la volonté du Père est que tout homme soit sauvé ! et ne pensons pas uniquement dans l’au-delà. N’ayez pas de complexe ! Vous êtes au cœur de l’Evangile, simplement en faisant votre métier d’éducateur ! Le texte de Mt 15 est là pour vous enlever tout complexe si cela vous reprend ou si certains viennent trouber votre conscience. Vous connaissez ce texte. Il parle du jugement dernier. Le Christ dit : venez les bénis de mon Père. J’ai eu faim, vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif vous m’avez donné à boire etc… On peut poursuivre la liste ; j’étais ignorant et vous m’avez enseigné… Ils sont étonnés de s’entendre dire cela : « Quand est-ce que tu as eu faim et que nous t’avons donné à manger ? et la réponse tombe sans ambiguité : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits c’est à moi que vous l’avez fait. Le Christ s’identifie à toutes ces personnes. C’est cela le critère d’entrée dans le Royaume. On appelle ce texte à juste titre : le jugement dernier. Il n’est pa sle jugement der,ier uniquement parce qu’il s’agit de la fin des temps mais aussi parce qu’il s’agit là du critère ultime de jugement. Le critère ultime de jugement de l’cole catholique est de savoir si tout enfant, tout jeune est respecté et aimé et que sa croissance, sa promotion mobilise toute la communauté éducative. Le critère est que le Christ lui-même s’est identifié à chacun d’eux…

 

Une école catholique décomplexée c’est donc une Ecole qui ne doute pas de son identité et des valeurs de l’Evangile et qui le dit ad extra ! mais aussi qui ad intra de l’Eglise n’a pas de complexe pour dire que sa mission est précisément de faire en sorte que ces jeunes puissent grandir dans toutes les dimensions de leur humanité. Et donc que les activités plus spécifiquement catéchétiques ou autres prennent leur place et leur sens sur l’horizon de la mission fondamentale de l’Eglise, mission royale car elle concerne tres précisément l’accueil et la croissance du Royaume.

 

 

Nous avons l’habitude de dire que l’Eglise désigne et indique quelle est la mission de l’Ecole mais réciproquement nous voyons très bien que l’école a quelque chose à dire, à rappeler et à apprendre à l’Eglise sur ce qu’est sa mission. De même qu’un monastère enseigne à l’Eglise toute entière sa mission de prière pour l’humanité ou que sœur Emmanuelle enseigne l’Eglise sur la dignité des pauvres.

Nous voyons aussi que le but de la mission de l’Eglise n’est pas la croissance de l’Eglise. Certes cela n’est pas exclu ! mais « L’Eglise n’est pas à elle-même sa propre fin , mais elle est au service du Royaume de Dieu dont elle est germe, signe et instrument. »

 

De cela il faut maintenant tirer les conclusions et faire comprendre aux enseignants comment ils participent à la mission évangélisatrice de l’Eglise. Mais auparavant je voudrais aborder la question de la dimension spirituelle.

 

La dimension spirituelle

 

La promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions, inclut la dimension spirituelle. La catéchèse, les célébrations, les activités d’éveil à la foi, la première annonce font partie de cette dimension spirituelle de l’homme et donc de sa promotion au même titre que le développement corporel, intellectuel ou éthique. Cependant, les activités pastorales n’épuisent pas l’ouverture à la dimension spirituelle qui se vit aussi bien à travers les différentes disciplines.

 

Une remarque s’impose. On ne confondra pas la dimension éthique ou morale et la dimension spirituelle. Ce point mérite une attention particulière dans l’époque hypermorale que nous vivons. Nous ne sommes pas sortis de la dictature des discours moralisants qui ont empoisonnés le XIX eme et le XXeme. Ils ont simplement changés d’objet. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les discours sur l’écologie. L’écologie est devenue en quelques années un lieu où fleurissent des discours plus totalitaires les uns que les autres. On a même droit à une théologie de la rédemption à trois sous, qui n’a jamais réfléchi son propre discours, mais qui se présente comme un discours de salut puisqu’il s’agit rien de moins que de sauver la planète ! A coup sûr nous allons avoir droit au discours sur les sacrifices. Ces deux discours théologiques vont ensemble.

 

L’éthique a sa place. Il n’y a pas d’éthique chrétienne puisque l’Eglise énonce la Loi naturelle et qu’elle croit et affirme que l’impératif éthique, pour parler comme Kant, s’impose à tous au plus intime de sa conscience. Il n’y a pas d’éthique chrétienne mais il y a une manière chrétienne de vivre l’éthique. Nous n’avons pas le temps de commenter cela. Disons qu’il y a une éducation à une véritable éthique de la responsabilité et de la liberté qui doit permettre au sujet d’avoir suffisamment de développement de sa conscience pour juger des situations et résister au matraquage éthique de l’idéologie dominante.

 

La spiritualité est autre chose. Elle est de l’ordre de la question du sens. Elle suppose un développement de la vie intérieure. La spiritualité est ce qui donne le goût de la vie. Elle se joue dans tout les domaines : le savoir, l’expression artistique, la relation… Elle est ouverture à une transcendance. Elle ne se réduit pas à des valeurs.

L’éveil à la spiritualité se vit à travers l’étude à condition que l’on n’évacue pas la question du sens dans l’étude du texte de français au profit d’une mathématisation de l’étude littéraire… ou dans les autres disciplines. L’Eveil à la spiritualité se fait par l’intériorisation. Elle suppose de revenir sur l’expérience vécue, celle du groupe, celle d’un texte, celle d’une visite… Il s’agit pour la personne d’apprendre à vivre avec soi et même avec cet Autre que soi qui est en soi.

L’éthique ne suffit pas à donner du sens à sa vie. La spiritualité est le lieu où quelqu’un à la fois donne du sens à ce qui lui arrive et apprend à conduire sa vie, en tenant compte des valeurs mais aussi de la recherche de son bonheur et de la paix intérieure. Car la vie spirituelle est une quête de paix intérieure.

 

 

La mission pastorale

 

            Après avoir qualifié la mission de l’Ecole dans sa singularité éducative, nous pouvons maintenant entrer dans ce que l’on désigne par l’expression de mission pastorale. La mission pastorale ne se réduit pas à des activités pastorales aussi utiles et nécessaires soient-elles. La pastorale désigne la mission du Christ pasteur qui conduit toute l’humanité vers la paix. « Le Seigneur est mon berger. Il me guide vers les eaux du repos. Si je traverse un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal ».

Il s’agit évidemment du Christ. Personne ne peut se prendre pour le Christ ! Mais celui qui a reçu une responsabilité pastorale va s’attacher à la vivre dans l’esprit du Christ pasteur ou comme on le dit pour les prêtres, dans une formule pas très poetique mais qui a du sens : à se laisser configurer à Lui comme pasteur. Cela va se traduire par un certain nombre d’attitudes pastorales telles qu’elles sont signifiées dans les ecritures bibliques.

 

La Bible fait une distinction entre le mercenaire et le pasteur. Dans une invective aux pasteurs d’Israel, que l’on trouve dans Ezéchiel et dans Jérémie, il leur est reproché d’avoir tondu les brebis à leur compte, de ne pas s’être occupé de la brebis chétive et de les avoir dispersées… et cela est assortie d’une promesse, celle d’avoir un jour un bon pasteur. On sait aussi que le mercenaire laisse tomber le troupeau dans l’adversité. Saint Augustin développera cela dans un celébre discours aux pasteurs.

 

La mission pastorale ne se caractérise donc pas par les indispensables activités religieuses mais par des attitudes. La pastorale caractérise donc la tâche de l’Eglise dans la mission de Dieu dans le monde. Elle caractérise aussi la manière d’accomplir cette tâche, à la manière du bon berger qui prend soin non seulement de son troupeau dans son ensemble mais aussi de chacun. Le troupeau est l’humanité tout entière. Le berger, le Christ est le berger de toute l’humanité et de toute humanité. Il y a un seul troupeau et un seul pasteur. En revanche il y a plusieurs bergeries. Toutes les brebis du Christ ne sont pas dans la bergerie catholique. De ceux-là aussi il est le Pasteur même si elle ne le connaissent pas et ne le désignent pas par le nom de Christ.

 

 

La mission pastorale du chef d’établissement

 

 

            Quelle est la mission pastorale du chef d’établissement ? Nous comprenons bien que si cela consiste à veiller aux activités pastorales et à soutenir l’APS, c’est plus fondamentalement veiller à ce que l’ensemble de la vie de l’établissement soit inspirée par cette attitude pastorale.

 

Il est lui-même le « chef » d’établissement. Le chef n’est pas le patron mais la tête. Une tête sans corps et sans membres n’a pas beaucoup d’intérêt ! C’est même plutôt répugnant ! Le Chef c’est le Christ bon berger. Le chef d’établissement n’est pas le Christ ! Ca se saurait … mais il est le signe du Christ qui conduit le troupeau. Il est le signe du Christ tête. Il est le signe du Berger unique. Et donc lui-même essaie de vivre de ce signe. C’est essentiellement un signe !

 

N’allez pas vous mettre des charges trop lourdes sur les épaules ? Vous en avez assez ! Il vaut mieux commencer par regarder comment vous étes déjà ces pasteurs. Quand vous veillez à la vie de l’établissement, à sauvegarder des emplois, à faire des horaires où vous essayez de respecter les besoins des uns et des autres. Et aussi quand vous recevez un jeune et que vous l’inscrivez. Quand vous lui donnez la parole. Quand vous encouragez un enfant… etc… Quand vous vous faites du souci pour un enseignant…

L’Evangile c’est le quotidien. Vous êtes déjà des pasteurs…

 

 

Quand on commence à mettre trop de poids sur les épaules de quelqu’un ou sur les siennes propres ce n’est pas bon signe du point de vue de l’Evangile. Jésus ne nous dit jamais de travailler ! Jésus nous invite plutôt à nous décharger du poids qui écrase nos épaules : « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et moi je vous procurerai le repos ». Celui qui veut être bon pasteur doit commencer par prendre soin de lui et par se décharger de ce qui est trop lourd. Il mettra sa confiance en un Autre et dans les autres. On s’épuise souvent en vain. Nietzsche parle des trois métamorphoses : passer du chameau qui porte la charge à « l’enfant qui joue et rit et danse ». Je regrette que cette parabole ne soit pas dans l’Evangile sous cet forme mais l’Esprit y est.

 

Pour ce que je vois vivre, je trouve que les chefs d’établissement manquent moins de conscience professionnelle que de ressourcement personnel. Le poids des choses trop lourdes entraine plus vers le divertissement que vers le ressourcement et cela crée un cercle vicieux.

 

 

La mission pastorale de l’enseignant.

 

 

            L’enseignant aussi a une mission pastorale quelle que soit son appartenance religieuse déclarée. A ce propos, on fera bien de ne pas prendre trop au sérieux les déclarations de foi, d’agnosticisme ou d’incroyance. Elles sont relatives à l’idée que chacun se fait de Dieu ou de la foi et qui est toujours déformée. En plus ceux qui disent qu’ils croient sont traversés par le doute. Pas de foi sans doute ! Et ceux qui disent qu’ils ne croient pas doutent aussi parfois de leur incroyance. Bref ces grandes déclarations ne sont jamais très pertinentes ! Et puis c’est vraiment un peu trop confortable de dire que l’on est agnostique – c’est à dire que l’on ne sait pas – dans un domaine aussi mystérieux que la foi !

 

« Le but de l’école est la promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions… » Cette définition est une condition pour être enseignant dans l’EC. Une personne catho-catho et raciste n’aurait pas sa place dans l’EC quelles que soient ses lettres de noblesse dans l’Eglise. En revanche l’école travaille à l’avènement du Royaume de Dieu et comme le disait Jésus : ceux qui ne sont pas contre Lui sont avec Lui. Aux disciples du baptiste qui ne savent pas si Jésus est le Messie attendu, il leur dit : « rapportez à Jean ec que vous voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. »

Or cette expérience-là est une expérience que font les enseignants. Ils savent ce que cela veut dire que quelqu’un de sourd qui se met à entendre ou qu’un enfant qui boite parce qu’il a pris quelques coups dans la vie se mette à marcher… fut-ce en claudiquant. Ils sont même parfois témoins de petits miracles ; certains même ressuscitent là où on ne s’y attendait plus ! Ce ne sont pas des analogies. C’est la réalité du « Royaume qui est parmi nous à la manière d’un levain dans la pâte ».

 

Un des problèmes de notre société et que l’on retrouve à l’école consiste à mettre la pression aux gens, de manière fort moralisatrice d’ailleurs, sans jamais leur dire que ce qu’ils font est bien. Or la plupart des enseignants sont très attentifs à leurs élèves. Ils ont le souci de leur développement. Ils sont heureux de ces petites victoires du quotidien. Il manque de personnes pour le leur dire… mais il est vrai qu’ils ne se font pas toujours du bien dans les salles de profs !

 

Même s’il y a quelques mercenaires, ou plus exactement, même si en chacun il peut y avoir quelques attitudes mercenaires, la plupart d’entre eux et la plupart du temps ils sont plutôt les bons bergers. Ils connaissent chacun par leur nom. Ils ne font pas que les compter. Ils prennent du temps avec celui qui est blessé, malgré les effectifs. Ils leur ouvrent des portes car le bon pasteur n’enferme pas dans quelque bergerie que ce soit mais il conduit les brebis dehors. Ils les conduisent à découvrir autre chose du monde, de la vie, du sens…

 

 

Un des aspects de la mission pastorale du chef d’établissement consiste peut-être à encourager tous ces pasteurs que sont les enseignants, à faire valoir ce qu’ils font de positif.

 

Conclusion

 

 

La chance de l’école est d’être ouverte à tous et donc d’être en plein vent. La mission de l’école est le rappel d’une dimension essentielle de la mission de l’Eglise. L’Eglise est ordonnée à la mission de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés. Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils aient la vie en abondance.Jn 10, 10. Une Eglise qui réduirait sa mission a sa propre survie d’une part trahirait la mission de Dieu le Père et d’autre part glisserait sur la pente de sa propre disparition. Comme le disait Barth : « une Eglise préoccupée d’elle-même porte déjà les stigmates de la mort ». Cela vaut pour l’école et pour l’enseignement catholique en général. Nous avons une mission autrement plus belle et exaltante. Celle de participer à cet amour de Dieu pour tout homme, pour toute femme et de vouloir que chacun puisse s’avancer sur les chemins de sa vie dans la liberté de l’Esprit. Nous avons été choisis pour cela non en vertu de nos compétences ou de quelques mérites que ce soit de notre part mais par pur amour de Dieu pour nous. Il nous a associé à travers ce travail de chef d’établissement à sa mission, sans charger nos épaules mais en nous proposant d’entrer dans une amitié avec Lui qui ne manquera pas de nous rendre la charge moins lourde.

 

Christian Salenson, Éduquer au symbole, Octobre 2013

Enseignement Catholique Paris

Marseille le 8 octobre 2013

 

 

 

 

 

                                               Eduquer au symbole

 

 

 

                                                                                  Christian Salenson

                                                                                  ISTR Marseille.

 

 

 

 

 

Le programme des jours précédents a réactualisé le défi de la pluralité culturelle et religieuse. Loin de s’en tenir à un simple constat, pour le déplorer ou l’exalter, les intervenants précédents vous ont proposé des éléments pour nourrir votre réflexion. Je m’inscris dans le sillage de ce qu’ils ont dit. Je tiens, moi aussi, cette nouvelle phase de l’histoire de l’Occident comme un moment décisif, un kairos, ce moment favorable où émerge dans l’histoire à la faveur d’une convergence de phénomènes, un potentiel offert à la liberté. Mais ce kairos, je le ressens sous une double menace, celle de l’univocité de la pensée, d’une laïcité dévoyée qui n’ose pas affronter les défis de la pluralité et d’autre part le risque de l’éclatement dans des appartenances cloisonnées, fussent-elles catholiques. Personnellement, ce kairos se présente à moi sous le signe emblématique des moines de Tibhirine qui sont à mes yeux comme un signe des temps offert dans ce moment décisif de la culture occidentale.

 

Il m’a été demandé d’intervenir sur le symbole sans toutefois que ne soit précisée la problématique. Je ne voudrais pas vous distraire de la réflexion des jours précédents. Je souhaiterais donc contribuer à votre réflexion sur l’éducation à cette pluralité en m’interrogeant sur l’initiation à la dimension symbolique de la culture. Je ferais volontiers l’hypothèse que l’initiation à la démarche symbolique permet d’entrer dans ce jeu entre l’unité et la diversité. Je crois pouvoir avancer cette hypothèse à cause de la nature même du symbole, du rapport qu’il entretient avec la recherche de la vérité et du rapport qu’il permet au sujet d’entretenir avec lui-même.

 

Nous devons entrer tout d’abord dans la compréhension de ce que nous disons lorsque nous parlons de symbole, de symbolique, de symbolisme.

 

 

Symbole, symbolique

 

 

La notion de base est le symbole que l’on ne saurait confondre avec le signe ou l’allégorie et dont on pourrait retenir comme première définition limitée mais suffisante pour l’heure ce qu’en dit le dictionnaire philosophique de Lalande[1]  : « Tout signe concret évoquant, par un rapport naturel, quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir ». Un signe concret : Concret signifie « croître avec » (cum-crescere). Le symbole fait croître. Mais la concrétude dit aussi l’enracinement du symbole dans la matérialité du réel, alors même que le symbole ouvre une appréhension du réel qui sans sa médiation ne serait pas possible.

 

Le symbole et le concept ouvrent deux champs différents de la pensée et offrent des approches diversifiées. Le symbole évoque plus qu’il n’énonce. A la différence du concept, on ne peut pas dire ce qu’il signifie car ce qu’il signifie est multiple. Il ouvre un champ sémantique large que le sujet investit selon ses propres ressources. Il est impossible de ramener un symbole à l’unicité d’une représentation, gravant cette impossibilité jusque dans son étymologie : suv- balleiv : jeter ensemble : tenir des signification contraires dans un unique signe matériel. L’eau évoquera pour l’un les désastres de l’inondation quand il fera chanter aux oreilles d’un autre le murmure du ruisseau dissimulé sous les branchages. Ou encore, si tout le monde sait ce qu’est un « siège » et peut en définir la fonction, quand on le qualifie de « saint », le Saint-Siège devient un symbole tellement fort qu’il peut désigner non plus simplement un objet mais encore un lieu, un espace, mais une identité, une fonction, une organisation, une Eglise.

Tout cela n’est pas anecdotique. Ces deux formes de la pensée ne se concurrencent pas mais s’appellent l’une l’autre pour appréhender le réel. Elles s’entourent comme les serpents qui figurent sur le caducée, sans jamais se confondre, sans pouvoir se substituer l’une à l’autre, dans une juste et égale distance et un enroulement l’une sur l’autre qui ouvre l’espace de l’herméneutique du réel tout autant que du sujet qui le pense. Chacun joue son rapport au monde et à lui-même à travers ces symboles, ces rites, ces récits dans lesquels il tente, comme dirait Ricoeur de « comprendre et de se comprendre ». Pourquoi continuons-nous à vivre la symbolique du soleil qui se lève puisque nous savons pertinemment que ce n’est pas la juste explication scientifique ? L’un et l’autre, pensée scientifique et pensée symbolique nous sont nécessaires pour nous penser en relation au cosmos. Loin de s’exclure, ces approches se complètent, se renforcent, dialoguent parfois l’une avec l’autre. Le symbole donne accès à un sens du réel auquel personne n’a accès sans cette médiation, et l’absence du recours à l’intelligence symbolique dévitalise la pensée et contribue à désenchanter son être-au-monde.

 

           Le symbole est à la symbolique ce que le concept est à la rationalité. Un symbole produit des symbolismes, à l’instar du ciel qui dans sa matérialité est porteur de symbolismes de lumière, d’immensité, ou de l’eau aux multiples symbolismes dont Bachelard en son temps nous a fourni un si beau traité. La symbolique est l’organisation par une culture et/ou par une religion de cet ensemble de symboles et de symbolismes. Ainsi on peut parler de la symbolique chrétienne ou bien de la symbolique musulmane. Chaque religion et chaque culture organise selon un ordre propre et singulier une certaine articulation des symboles et de leurs symbolismes jusqu’à dégager et élaborer une symbolique propre.

 

La République n’y échappe pas, bien que sa symbolique soit pauvre. On assiste à plusieurs tentatives pour remettre des symboles dans ces lieux de la République en mal d’identité. Est-ce suffisant ? Le drapeau et la devise participe de la symbolique. Une charte est un piètre symbole. Elle relève plutôt du juridique dans lequel notre époque est d’autant plus entrainée qu’elle est en déficit de symboles, de récits et de rites communs.

 

La symbolisation[2] désigne le processus par lequel les hommes vont créer du sens à travers des récits, les mythes et textes sacrés, et à travers des rites. La symbolisation peut donc être collective ou individuelle. Elle est à proprement parler de l’ordre de la poétique. Elle est un faire Poiev , un agir symbolique de l’homme dans lequel il se saisit du réel à travers des symboles pour composer le réel et se construire lui-même. L’homme alors prend en charge le réel et se prend en charge. Mais ce processus échappe à sa maitrise. Il symbolise sans jamais maitriser le symbole, lequel le travaille et le construit comme sujet dans le moment même où il s’en saisit. Il est saisi lorsqu’il croit saisir. Le symbole le travaille dans des niveaux d’infra conscience. L’homme crée des mythes et invente des rites mais ces récits et ces agirs symboliques le façonnent.

 

Jacques Vidal considérait que l’on se rapporte au symbole selon trois modes : cosmique, onirique poétique. Le symbole est souvent emprunté à l’univers, au cosmos : eau, huile, vin, arbre, source, ciel, haut, bas etc.. L’onirique désigne la manière dont l’homme se voit et se pense à travers le symbole. Cet arbre n’est pas un symbole externe. Moi aussi j’ai des racines, je grandis, je porte des fruits etc. et je me comprends à travers la symbolique de l’arbre. Et le poétique : l’homme crée ces récits mythiques ou ces rites à travers lesquels il se raconte le monde et il se raconte lui-même que ce soit dans des récits ou dans des mises en scène rituelles.

 

 

La pensée symbolique

 

 

            La pensée symbolique est une pensée originale du réel et du sujet humain. Elle a été mise à mal en particulier à la période moderne. Gilbert Durand qualifie ce discrédit de la pensée symbolique de « victoire des iconoclastes[3] ». Il la repère dans l’histoire de la tradition occidentale chez Descartes dans son cogito. Ce triomphe dictatorial et exclusif de la raison chasse l’imagination symbolique du champ de l’humain décisif pour le confiner aux marges de l’art et de la religion désormais périphériques… Peut-être même faut-il suivre Gilbert Durand lorsqu’il fait remonter cette perte à l’impérialisme de l’aristotélisme contre le platonisme, victoire des iconoclastes à laquelle la théologie a prêté main forte.

Certes, le Moyen âge sait encore vivre du symbole. L’art roman l’atteste ! Mais aussi le jeu, tellement en usage au Moyen âge ! Un autre sens du temps : 90 jours chômés par an ! Ces vitraux ou ces cloitres aux chapiteaux historiés, ou ces les portails romans. Personnellement l’évolution des représentations du Christ, des christ romans catalans déjà ressuscités, aux visages graves et paisibles, jusqu’à ces christ douloureux à l’excès de la modernité, me raconte ce drame de la culture. Désormais on est dans la représentation de la souffrance, de la croix mais on a perdu cette capacité du symbole à tenir les contraires. La croix n’est plus le symbole de la mort et de la résurrection et signe l’incapacité à rendre compte précisément de ce qui fait le génie de la foi chrétienne.

 

L’avènement de la bourgeoisie marchande congédie le temps liturgique marqué au rythme des saisons et de la longueur des jours au profit du temps de l’horloge, du temps compté. Elle développe un autre rapport au corps et à la sexualité comme l’a bien montré Michel Foucault, vers un contrôle strict du corps et de la sexualité conjugale[4]. Dans le champ ecclésial, on ne sait plus lire l’Ecriture que dans son sens littéral : Jésus est descendu en Egypte avec Joseph et Marie sur un âne… ou encore le monde a été fait en 7 jours, un créationnisme que n’aurait pas soutenu Augustin et auquel Origène ne croyait pas. Cette univocité de la lecture fera des ravages au moment de la crise du modernisme. Les uns et les autres, ceux qui attaquent l’Eglise et ceux qui la défendent, ne savent plus lire un miracle que dans sa brutale matérialité que ce soit pour rejeter ou pour en défendre la véracité. Il ne restera plus qu’à réduire la religion à la morale. Le XIXème siècle s’y emploiera comme l’a si bien montré Karl Barth[5]. En ce temps là – les temps ont bien changé ! – on concédait encore à la religion de garantir une morale qui n’était pas encore devenue contractuelle. Saint Paul pourtant nous avait mis en garde sur la place de la Loi relative et ambigüe dans le salut…

 

Nous sommes les héritiers de cette culture qui a développé une pensée scientifique trop exclusive. Ce fut le règne de l’idéologie de la science dénoncée magistralement par Nietzsche mais qui ne sera entendu que lorsque, sous la poussée des drames du siècle dernier, la foi dans le progrès sera ébranlée. Et nous sommes immergés dans l’idéologie de la technique, critiquée par Habermas[6].

 

Intérêt de la pensée symbolique.

 

            Comment ouvrir de nouveaux chemins dans notre manière d’être-au-monde ? Il ne s’agit pas d’inventer des symboles. Les symboles sont là. Nous habitons un monde de symboles mais qu’il est nécessaire d’apprendre à lire. N’est-ce pas la grandeur de l’Ecole que d’y apprendre à lire, à lire le monde, à le comprendre en se comprenant soi-même ? Il en va du monde comme du texte biblique. La lecture est écrasée. Elle souvent réduite uniquement à son sens littéral. L’homme moderne est fier d’être réaliste ! La réalité, sans s’en rendre compte, lui cache souvent le Réel. Beaucoup croient atteindre le réel parce qu’ils s’agitent dans la réalité. Ne voyant le monde que d’un œil, le risque est grand de perdre la profondeur de champ. Le sens s’évanouit…

 

Il en va de la manière d’être au monde comme de la visite d’une exposition de peinture dans laquelle on se précipiterait. Muni d’un appareil audio, il est raconté l’histoire du tableau, du peintre et de ses amours, des couleurs utilisés et des lignes qui le traversent mais pendant que tout cela est compté au visiteur, il risque de ne pas regarder le tableau…et de passer ainsi de tableau en tableau. Ainsi s’achèvera la visite en ayant appris, et même en ayant vu et en ayant commenté mais sans jamais avoir été réellement saisi …

Les programmes de français ont inclus quelques grands textes mythiques ou sacrés, peu du Nouveau Testament et si possible offrant une lecture morale fut-ce au détriment de ce que dit le texte comme par exemple le bon samaritain. On cherchera en vain des Visitations ou des Annonciations. Qui saurait les lire ? Les catho grand teint n’y verraient probablement qu’un événement qui est arrivé à Marie et les autres le nierait. Les uns et les autres frappés d’une même cécité. Qui est capable de lire et de recevoir ces textes prodigieux qui ont produit tant d’œuvres d’art, inspirés tant d’artistes, parlé au cœur de tant de gens simples qui n’avaient pas les mots pour le dire ? Ces textes ne racontent pas des faits divers. Ils sont des clefs herméneutiques pour se comprendre.

 

 

 

III- En quels lieux initier à cette pensée du réel

 

 

            L’éducation au symbole peut s’entendre à la fois comme une éducation à la symbolique mais aussi comme éducation par le symbole. Pour initier les jeunes générations, les adultes doivent eux-mêmes apprendre. On initie en étant initiés.

 

L’espace

 

L’Ecole est un de ces lieux. Le symbole s’inscrit dans la matérialité : de l’eau, du vin, un arbre. Aussi le premier apprentissage du symbole à l’Ecole sera dans la disposition même des lieux. Ce n’est pas innocent de parler de sanctuariser l’Ecole. Cet espace diversifié est un lieu à forte tonalité symbolique et on ne se privera pas d’en user. La disposition renseigne plus sur le projet éducatif et même sur la mise en œuvre du caractère propre que les déclarations officielles. L’organisation parle plus fort que les discours, sans prononcer un seul mot, précisément parce que l’organisation symbolique des lieux ne s’adresse pas à la conscience claire. L’établissement est catholique. Quels symboles sont donnés à lire cette catholicité, sans oublier la question subsidiaire : de quelle catholicité parlons-nous ? Où se trouve le bureau de l’APS ? Et la chapelle ? Et en quels lieux se tient le directeur aux différents moments de la journée ?

 

Le temps

 

Et il va de même pour le temps. Le temps à l’Ecole ne peut pas être celui de la société. Hannah Arendt avait raison de nous dire que l’Ecole est un lieu protégé à distance du monde[7]. L’Ecole éduque au temps. A l’Ecole on a le temps. Le « je n’ai pas le temps » ne veut pas dire que je travaille beaucoup et bien mais que je me fais avoir par le temps… Un chef d’établissement est quelqu’un qui a le temps, plus exactement qui s’inscrit de manière originale dans le temps, parce qu’il est au service du temps, il garantir le temps de chacun, le temps de la construction, le temps de la maturation aussi bien des élèves que des enseignants. L’éducation s’inscrit dans le temps. Il faut justement apprendre à faire les choses avec un enracinement en soi, une intériorité, en s’habitant soi-même sans se prendre pour ce que l’on fait. Comment le signifier sans prendre le temps ?

Les programmes sont tés symboliques de l’organisation du temps, sans parler de la place de la catéchèse, des temps de formation humaine, et plus largement de ce qui a rapport à la gratuité, sans laquelle il n’y a pas de fécondité. Et aussi la manière dont on aborde le temps. Comment on commence une heure de cours et comment on la termine ? Comment on change de discipline ? Là commence l’apprentissage de l’intériorité.

 

La symbolique des célébrations.

 

Et encore quels sont les symboles qui rythment le temps de l’année ? Les célébrations ? J’ai travaillé avec Jean Vanier et les responsables des communautés de L’Arche pendant plusieurs années. Dans les communautés de L’Arche, les célébrations occupent une place décisive dans la vie de la communauté et pour les personnes qui la constituent. La construction d’une personne ou d’une communauté humaine doit beaucoup aux rites. Elles sont indispensables pour les personnes ayant un déficit mental mais on n’oubliera jamais que ces personnes nous révèlent ce dont nous avons le plus besoin. Les célébrations disent sans mentir la vie d’un établissement. Les célébrations, parce que ce sont des rites, ont une grande efficacité.  Leur absence serait terrible. Des personnes ou des groupes qui ne célèbrent pas ou plus, ne se structurent pas vraiment ou même se déstructurent. Les célébrations révèlent la réalité et en même temps elles la construisent. Elles mettent en scène l’unité et son corollaire la diversité telle qu’on la vit dans l’établissement sur un curseur qui va de Babel à Pentecôte…

L’imagination manque souvent. Les célébrations ne sont pas toutes strictement religieuses. Beaucoup d’évènements peuvent être fêtés : des arrivées dans l’établissement, des départs, les succès d’une classe, un examen blanc, les réussites d’un enseignant à l’agrégation ou au doctorat etc. Et comment sont célébrés aussi les événements qui marquent douloureusement le personnel, les enseignants, les élèves ?

 

 

Les disciplines comme initiation à la dimension symbolique

 

L’enseignement des disciplines n’a pas pour finalité ultime la transmission de savoirs. Cet oubli servirait l’idéologie de notre époque, mais il ne servirait pas la construction des personnes. Il enfermerait une nouvelle fois dans le sens littéral. Or l’enseignant a besoin de garder les yeux levés sur l’horizon symbolique de son enseignement. Le professeur d’anglais a besoin de percevoir le sens symbolique de ce qu’il fait, en l’occurrence la dimension pentecostale de son enseignement, car s’il y a un symbole qui parle, c’ets précisément celui de la langue. A travers ce qu’il donne à voir et à apprendre, il opère, ce qui ne se voit pas nécessairement mais qui n’en est que plus efficace : l’ouverture à l’autre.

 

A l’ISTR, au département des religions à l’Ecole, je dirige un laboratoire d’enseignants-chercheurs sur la didactique du fait religieux. La professeure de français qui travaille sur l’enfant de Noe de Schmitt, ne fait pas que du français. Elle travaille symboliquement un point focal et dramatique de l’histoire occidentale que fut la relation au judaïsme et qui fut peut-être matricielle pour une part de toutes les incapacités de notre histoire à accepter l’autre : le noir, l’indien, l’arabe, et maintenant le rom, l’immigré etc. Une autre professeure travaille sur l’Au-delà à partir de la Divine Comédie de Dante. L’enjeu n’est rien de moins que d’être initié à la symbolique, à travers ce symbole de l’Au-delà, sans lequel il est tellement difficile de construire le présent. Une autre enseignante intéressée par l’histoire mixte travaille sur la place des femmes dans la colonisation, absolument absente des livres d’histoire. Dans l’histoire enseignée, il n’y a ni femmes colonisées ni femmes colonisatrices. De plus elle conduit sa recherche dans l’histoire des missions. Alors là on est victime d’un double aveuglement : celui de l’histoire religieuse et celui de l’histoire des femmes… Dans l’histoire enseignée de la colonisation, il n’y a eu ni religieux, ni femmes. Quand les femmes sont à ce point absentes, le symbole parle ! Personnellement, je n’ai jamais oublié la gravure de mon livre de grammaire sur lequel était inscrit que le masculin l’emportait sur le féminin et qui représentait un tir à la corde où les garçons l’emportaient. Voilà comment l’Ecole de la République m’a appris le genre  et voilà comment elle continue de l’enseigner !

 

Ce qui vaut pour la symbolique des lieux, des temps, des célébrations, de l’enseignement des disciplines vaut a fortiori pour l’hypertrophie de l’évaluation, pour l’excellence revendiquée, pour l’ouverture à tous… Quelles représentations risquons-nous de transmettre ? Chacune des pratiques éducatives induit symboliquement un rapport au monde, à l’autre, à soi, au savoir, à la réussite. Là se trouve la vérité de l’éducation et de la transmission. A juste titre, les établissements visent ou revendiquent une excellence. Certains par charisme ont même comme vocation la formation des élites. Un établissement, sans le dire, met en place une symbolique de la réussite qu’il transmettra à l’enfant ou au jeune. J’imagine mal que ce puisse être la réussite au baccalauréat ! Avec plus de 80% de réussite nationale, le challenge serait mesquin ! Quand l’Evangile offre le symbole de la croix pour parler de la réussite, nous ne pouvons qu’admirer ces apôtres de l’Evangile que sont les enseignants, qu’ils se disent croyants ou non, lorsqu’ils se tiennent auprès de leurs élèves en échec dans l’espérance qui peut faire défaut à celui qui traverse l’échec, quel qu’il soit. Celui qui aura expérimenté cela une seule fois dans sa vie que de l’échec peut naitre une fécondité inattendue, celui là aura expérimenté rien de moins que le mystère pascal, qui est la clef de l’existence humaine dans la révélation chrétienne.

 

 

Intérêt de la pensée symbolique dans son rapport à l’unité et à la différence.

 

 

Je voudrais maintenant revenir à ce qui vous occupe ces deux jours sur l’unité et la différence Le symbole se donne dans un signifiant offert à tous mais susceptible de recevoir une multiplicité de lecture. La pensée rationnelle livrée à elle-même et qui se coupe de la pensée symbolique s’enferme et enferme sur ce qu’elle comprend et elle nie tout ce qui lui échappe. La raison livrée à elle même et à elle seule a ses pathologies, trop rapidement désignées sous le mot de rationalisme. Je formulerais volontiers l’hypothèse que la réduction à la rationalité est une des raisons de notre incapacité à penser la différence comme une des formes de l’un. Cette incapacité nous rend peu apte à affronter la différence et à s’en nourrir. Aujourd’hui je lis cette incapacité dans la culture contemporaine et les débats philosophiques jusque dans le double effacement de la différence entre l’homme et l’animal et entre l’homme et la femme. Je suis surpris de l’incapacité de penser ensemble l’égalité et la différence. Cette dernière est toujours perçue comme une menace par des êtres fragilisés par l’univocité de la pensée et une trop grande place faite à l’activité au détriment de l’agir symbolique.

 

Reprenons maintenant l’hypothèse annoncée. En quoi une prise en compte de la symbolique dans le processus éducatif offre la possibilité d’éduquer à la différence et à l’unité. Babel et Pentecôte. Le projet de construire une même tour, de parler la même langue s’achève dans la dispersion et la confusion. Le symbole de Babel donne à penser. Tel est le propre du symbole, disait Kant. Il donne à penser une vie de couple et la manière dont l’unité y est considérée. Il donne à penser tout autant le projet éducatif de l’établissement, les discours sur la mondialisation ou sur l’Europe. Le « chaque » et le « tous » alternés qui scandent le récit de la Pentecôte font d’une unité accueillie comme préexistante la possibilité d’une diversité et d’une profusion…

 

Le symbole unifie.

 

Telle est sa fonction première ! Il tient dans l’unité des significations contraires en vertu de sa capacité à manifester une unité préexistante. Le symbole révèle cette unité et au moment même où il réunit dans l’unité, il appelle la diversité des lectures, des interprétations, des manières d’être. Le signifiant est un, le signifié multiple. Le signifiant ancre dans la matérialité des choses, du monde, des relations. Le signifié est multiple. Il arrache à l’impérialisme d’une pensée unique, du rationalisme, de l’idéologie du moment, du déjà connu.

Le symbole tient dans l’unité. Le symbole des apôtres si bien nommé dit précisément que les articles sont des symboles qui attendent que chacun lui donne sens. Le corpus des Ecritures : prends et lis ! Et cela vaut pour tous les textes de la littérature, les symboles de la République… L’Ecole est un lieu à forte tonalité symbolique. Pas besoin de le sanctuariser comme disent les laïcs ! Il l’est déjà ! La symbolique des fêtes de l’établissement ou des célébrations révèle le rapport unité et diversité.

 

Quand l’enfant se perçoit dans le miroir, alors qu’il n’avait jusque-là qu’une perception parcellaire de son individualité, il se perçoit comme un tout par l’autre qu’il voit dans le miroir. Mais cette image ne suffit pas. Et toute sa vie l’image de lui ne lui suffira pas. Il risquera toujours de se perdre dans sa propre image. Elle le met de surcroit dans un rapport paranoïaque à l’autre. Augustin raconte cela : «  La faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. il ne parlait pas encore et regardait pâle et farouche, son frère de lait[8] » Il voit son frère de lait qui tête et cette image le met dans un état farouche. Pour advenir au « je » du sujet, ll lui faudra quitter ce stade de I’imaginaire, ce rapport paranoïaque à l’autre et narcissique envers soi pour entrer dans l’altérité. Ce passage de l’imaginaire au symbolique chez le jeune enfant se fera par la symbolique du nom que ses parents lui diront et par lequel il sera désigné comme unique, incomparable irremplaçable. Ce que La psychanalyse décrit comme un moment de la construction de la personne reste comme une clef de compréhension de la construction du sujet. Nous proposons trop souvent des images auxquelles s’identifier, image du bon élève, image de la bonne école, du bon parcours, de la bonne profession, de la belle réussite, jusqu’à s’y noyer et s’y perdre ou s’engager dans la rivalité concurrentielle mais mortifère quand chacun a besoin de s’entendre dire son nom pour exister et se construire dans un désir de vie authentique.

 

 

La symbole diversifie

 

Mais le symbole unifie sans écraser la différence. Le symbole unifie sans jamais enfermer dans une identité bétonnée, meurtrière pour soi et pour les autres. Il fait passer de l’autre perçu comme rival à l’autre comme médiation du « je ». « Je est un autre » dit Rimbaud. Le symbole médiatise la construction du sujet. Le corpus des Ecritures unifie ceux qui le reconnaissent comme texte sacré mais chaque texte, chaque parabole, chaque récit ouvre une infinité de compréhension selon chaque personne, selon le moment qu’elle vit etc. Le champ sémantique qu’ouvre le symbole offre à chacun la possibilité de se construire et d’exister dans l’unité d’une même symbolique déployée, et la diversité d’une richesse à exploiter sans fin et sans répit.

 

La faiblesse d’une charte, la pauvreté des symboles.

 

La volonté de la République que le service de l’éducation initie à une vie citoyenne dans laquelle aucune hégémonie religieuse ne puisse s’imposer est légitime. Dans une juste compréhension de la laïcité, celle-ci a pour finalité de garantir la liberté religieuse de chacun contre tout prosélytisme mais aussi contre tout rejet. Elle est au ervice d’une liberté fondamentale de l’être humain qui est la liberté religieuse. Elle a vocation à garantir non seulement la liberté de conscience mais aussi la liberté d’expression et ce que l’on dit moins souvent en France mais qui est inscrit dans la convention européenne la liberté de connaissance. La charte sur la laïcité, dans ceux qui en portent positivement le projet et ne la confisque pas, veut servir cette unité et cette diversité. Nous voyons dans le même temps combien le discours est celui de l’injonction et qu’il en a toutes les limites. Une charte est un texte juridique, ce n’est pas un symbole. Ceux qui sont à l’initiative de cette charte l’ont bien perçu. Ils essayent de mettre en œuvre des symboles pour accompagner la charte : les deux drapeaux français et européen, la devise de la République, les droits de l’homme.

 

Cela ne saurait suffire. A travers toute la symbolique de l’établissement et de tous les actes qui y sont posés, vous transmettez un sens de l’homme, une représentation du monde, du rapport à la différence homme/femme, à la différence de milieux sociaux, à la différence culturelle et religieuse. Bien plus profondément que des savoirs, dont on ne saurait relativiser l’importance, ce sont ces symboliques là qui vont s’inscrire dans la chair de cette jeune génération.

 

 

Conclusion

 

 

            Le symbole nous conduit du visible à l’invisible… L’Ecriture dit : « nous ne regardons pas ce qui se voit mais ce qui ne se voit pas… », ou plus exactement à travers le visible nous regardons l’invisible. Péguy dit que « nous naviguons entre deux bandes de curés : les curés laïques et les curés ecclésiastiques[9] ». Les uns voudraient séparer le temporel de l’éternel et les autres l’éternel du temporel : « les ceux qui nient l’éternité et les ceux qui nient la temporalité ». Nous sommes conviés à échapper à cette menace d’être enfermés dans la religion et tout autant d’être des hommes et des femmes réalistes, efficaces, actifs. Il nous est proposé d’habiter autrement les espaces que de manière fonctionnelle, autrement le temps que sous la seule dictée de Chronos qui dévore ses enfants, autrement les pratiques éducatives ou l’enseignement des disciplines que comme exclusivement des savoirs à acquérir.

 

Le symbole nous conduit aussi de l’unité vers la différence car « Dieu ne souhaitera jamais trouver entre les hommes une uniformité qu’il n’y a pas mise[10] », disait Christian de Chergé. En effet comme le dit le livre de la sagesse : « Le Seigneur dans sa grande sagesse a distingué les hommes et les a fait marcher dans des voies différentes [11]».

 

 

 

 

 

 

Christian Salenson

ISTR- Marseille.

 

 

 

 

 

[1] Lalande, Vocabulaire critique et technique de la philosophie.

[2] Jacques Vidal, p. 248 et s.

[3] Gilbert Durand, L’imagination symbolique, Quadrige, PUF, 1964, p. 21 et s.

[4] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, NRF Gallimard, 1976.

[5] Karl Barth, La théologie protestante au XIX ème siècle, Labor et Fides, 1946.

[6] Jurgen Habermas, La technique et la science comme idéologie, Gallimard, Tel, 1973.

[7] Hannah Arendt, « La crise de l’éducation » La crise de la culture, Folio essais, p. 239.

[8] Augustin, Les confessions, livre I, chapitre VII.

[9] Charles Péguy, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, Œuvres en prose complètes, t. III, p. 668.

[10] Christian de Chergé, L’invincible espérance, Bayard, p. 154.

[11] Si 33, 10-11.

Nicolas LHERNOULD vicaire général de Tunis, Conférence de rentrée de l’ICM, Octobre 2015

« Serviteurs de l’Espérance »

L’Eglise Catholique au Maghreb aujourd’hui

L’expérience tunisienne

 

Bientôt cinq ans après le début des « printemps arabes », le Maghreb demeure en état de transition. Une dynamique qui présente de forts contrastes dans les deux pays directement concernés : si la Tunisie avance sur la ligne d’un processus démocratique constructif et prometteur, la Libye quant à elle peine à sortir d’une situation chaotique où perdurent violences et tensions de toutes sortes sur fond d’une déstabilisation profonde de l’Etat.

Au cœur de ces processus, en solidarité avec les peuples dont elles partagent espoirs et angoisses, nos Eglises se veulent « Servantes de l’Espérance », selon le titre choisi par les évêques de la Conférence Episcopale de la Région Nord de l’Afrique pour leur lettre pastorale commune publiée le 1er décembre dernier, en la fête de Bienheureux Charles de Foucauld. Une espérance « missionnaire », tournée vers l’avenir et vers le visage du Christ servi dans le visage du frère, à commencer par le plus petit.

En m’appuyant sur la situation de la Tunisie, où je vis depuis plus de vingt ans, je reviendrai d’abord sur le processus politique en cours depuis la révolution, en présentant aussi le visage actuel de l’Eglise Catholique dans le pays. J’aborderai ensuite quatre grands défis: la refondation du cadre sociétal, en insistant sur la question de la liberté de conscience, la sécurité, l’économie et la nouvelle donne des migrations, en m’efforçant de montrer comment l’Eglise, à la place qui est la sienne, mue par l’espérance, contribue à y faire face dans un contexte en pleine évolution.

 

  1. La Tunisie et l’Eglise en Tunisie aujourd’hui
  2. Le processus politique : rappels chronologiques

Le 14 janvier 2011, avec la chute du Président Zine el Abidine Ben Ali, marque le dénouement des premiers événements de la « Révolution de Jasmin », après un mois de luttes et de revendications dans plusieurs gouvernorats du pays, notamment au sud et à l’intérieur. Le 23 octobre 2011 ont lieu les premières élections libres de l’histoire du pays, remportées par le parti islamiste Ennahdha (« Renaissance ») avec près de 40% des voix et une majorité relative au sein de l’Assemblée Nationale Constituante. La gouvernance de la Tunisie s’organise alors autour de ce que l’on a appelé la « troïka » : la Présidence Transitoire de la République, assumée par Mohamed Moncef Marzouki, homme politique et militant des droits de l’homme, le Gouvernement, dirigé par Ennahda, et l’Assemblée Nationale Constituante, présidée par Mustafa Ben Jaafar, leader du parti de centre-gauche Ettakattol (« Forum », abréviation de « Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés »). Après une année 2012 difficile sur le plan social et sécuritaire, le chef du gouvernement, Hamadi Jebali démissionne début 2013. En mars de la même année lui succède Ali Laârayedh, du même parti Ennahdha, qui gouvernera jusqu’à la fin du mois de janvier 2014. La finalisation de la nouvelle constitution est l’enjeu principal, afin de stabiliser les institutions. Un dialogue national autour de l’UGTT, le grand syndicat, de l’UTICA, la centrale patronale, la Ligue des Droits de l’Homme et l’Ordre des Avocats élabore une feuille de route prévoyant l’instauration d’un gouvernement de compétences nationales indépendantes : en janvier 2014, la nouvelle constitution est promulguée, saluée par le monde entier. Ennahdha passe la main : Mehdi Jomâa, économiste de renom, devient chef du gouvernement. Les défis sont nombreux : il s’agit de relever le pays, qui connaît une situation économique et financière difficile, mais aussi de cheminer vers de nouvelles élections. Les législatives auront lieu le 26 octobre 2014, remportées par le parti Nidaa Tounes (« l’appel de la Tunisie »), avec 86 sièges sur 217, Ennahdha demeurant la deuxième force politique du pays, avec 69 sièges. Le 23 novembre, l’élection présidentielle est remportée au deuxième tour par Béji Caïd Essebsi, leader de Nidaa Tounes, 89 ans, homme politique et avocat, face au Président sortant Moncef Marzouki. Un gouvernement de coalition, présidé par Habib Essid, homme d’Etat et ingénieur agricole, est investi par l’Assemblée des Représentants du Peuple, formé pour moitié de personnalités issues de la société civile, incluant également 4 membres du parti Ennahdha, dont le ministre de l’emploi et de la formation professionnelle.

  1. La constitution de 2014 et le nouveau régime

 

Le texte de la constitution, organisé en 10 chapitres et 156 articles, déclare d’emblée s’inscrire dans « les objectifs de la révolution, de la liberté et de la dignité, révolution du 17 décembre 2010-14 janvier 2011 » (Préambule). Sur le plan institutionnel, il instaure un régime parlementaire mixte soignant particulièrement l’équilibre des pouvoirs, selon un régime « républicain démocratique et participatif dans le cadre d’un Etat civil et gouverné par le droit et dans lequel la souveraineté appartient au peuple qui l’exerce sur la base de l’alternance pacifique à travers des élections libres, et du principe de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs » (Préambule). Le pouvoir exécutif est ainsi exercé par le Président de la République (élu pour cinq ans au suffrage universel direct – art. 75) et le chef du Gouvernement (art. 71), leader de la formation politique arrivée en tête des élections législatives, organisées au suffrage universel direct également tous les cinq ans (art. 89). Après consultation du chef du Gouvernement, le Président de la République définit les orientations générales en matière de défense, de politique étrangère et de sécurité nationale (art. 77). Le Président jouit d’un pouvoir de dissolution de l’Assemblée (id.), qui peut quant à elle voter une motion de défiance vis-à-vis du Gouvernement (art. 99), ou de destitution du Président de la République en cas de violation de la constitution (art. 89). Le pouvoir législatif est exercé par l’Assemblée, ou par voie référendaire (article 50), tempéré par la création d’une Cour Constitutionnelle (art. 118-121), le contrôle de la constitutionnalité des lois s’exerçant sur requête du Président de la République ou du Gouvernement, ou par voie de procès (art. 120). En outre, cinq organes indépendants de régulation sont institués, en matière de droits de l’homme, de médias, de contrôle des élections, de bonne gouvernance et d’environnement (art. 125).

 

  1. L’Eglise catholique en Tunisie aujourd’hui

 

  • Le cadre actuel d’une présence multiséculaire

 

L’Eglise Catholique de Tunisie est un « petit troupeau », pour reprendre l’expression affectueuse de l’Evangile, composé d’environ 25000 personnes, d’au moins 70 nationalités différentes. Lors de sa visite à Tunis le 14 avril 1996, le Pape Jean-Paul II s’adressait à la communauté en ces termes: « Petit troupeau certes, mais divers par les langues, les cultures, les origines, vous êtes une image parlante de l’Église universelle. Par vos liens avec le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident, soyez ici des ferments d’unité et de solidarité. Par votre implantation dans ce pays accueillant, grâce à votre amitié fraternelle avec vos compagnons de travail ou vos voisins de quartier, par vos échanges dans la vie de tous les jours comme dans la réflexion sur le sens de la vie et sur la situation du monde, laissez transparaître la grâce que vous avez reçue d’être disciples de Jésus Christ ! »

 

Cette description résume la raison d’être et le projet de notre Eglise, présente sur cette terre depuis 1800 ans : celle de vivre avec les hommes et les femmes de Tunisie en communauté d’espérance et de destin, en compagnonnage quotidien, à travers de nombreuses formes d’engagements au sein de la société (familial, économique, culturel, éducatif, associatif…), avec une option préférentielle pour les « périphéries » et les plus démunis. Notre Eglise aime se définir comme une « Eglise citoyenne », ayant à cœur d’apporter sa part à la vie de la société, sans militantisme politique, mais dans un esprit de service gratuit au nom de l’Evangile, en solidarité avec le Peuple Tunisien dont elle se sent profondément membre de cœur. Si l’Eglise est en ce sens très attentive aux évolutions du pays dans toutes leurs dimensions, il ne faut pas néanmoins attendre d’elle un positionnement politique de quelque nature que ce soit. Telle n’est ni sa visée, ni sa raison d’être.

 

Les relations de l’Eglise et de l’Etat sont très cordiales. Elles sont régies par un Modus Vivendi, dont les instruments de ratification ont été échangés le 27 juin 1964 entre le Saint Siège et l’État Tunisien. Il s’agit du premier document de cette nature signé par le Saint Siège avec un pays arabe. En vigueur jusqu’à aujourd’hui et jamais modifié, il définit le cadre de la présence de l’Église Catholique dans le pays. A l’époque, il organisait en outre la « cession consentie » à l’État des biens de l’Église, dont les ressources sont aujourd’hui pauvres et limitées. L’opportunité d’un tel accord émanait principalement de ce que depuis l’indépendance, en 1956, la communauté catholique de Tunisie s’était considérablement réduite, en raison des vagues de départs liés aux évènements : indépendance (1956), Sakiet Sidi Youssef (1958), Bizerte (1961), nationalisations (1964)… Le Modus Vivendi, adopté à l’unanimité par l’Assemblée de l’époque, constitue un symbole national lié au processus de décolonisation. Il offre aujourd’hui un cadre restrictif sous bien des aspects, mais qui définit une situation claire, ce que d’autres Eglises du Maghreb peuvent parfois nous envier.

 

  • Visages et insertions

 

Le clergé de Tunisie, compte environ 35 prêtres, issus de trois continents : l’Europe, l’Afrique et les Amériques. La proportion de prêtres d’origine subsaharienne a fortement augmenté ces dernières années. La moyenne d’âge s’élève à 53 ans et elle a tendance à baisser. La majorité des prêtres vit dans la capitale ou sur la côte. Faute de vocations locales, nous sommes conduits à demander de l’aide à divers diocèses d’Europe et du Moyen Orient. Le monde des consacrés est en évolution. Le manque de vocations oblige des congrégations à abandonner la Tunisie, laissant un vide bien difficile à combler, le diocèse n’ayant pas la possibilité de les remplacer dans l’immédiat. De nouvelles congrégations sont néanmoins arrivées ces dernières années, originaires notamment d’Amérique du Sud.

 

Le monde des laïcs aussi est en mutation. Pour des raisons économiques ou politiques, beaucoup d’entreprises ont quitté le pays. Le cas le plus éclatant est celui de la Banque Africaine de Développement, l’an passé, après onze ans de présence à Tunis. On assiste en conséquence à un changement de visage de nos paroisses du Grand Tunis. Les jeunes, surtout subsahariens, étudiants, migrants ou jeunes professionnels, constituent le plus gros de nos communautés. Les couples islamo-chrétiens, enfin, sont une des réalités les plus nombreuses et les plus stables de notre Eglise, par un choix de vie s’inscrivant dans la durée. Le mariage à disparité de culte donne au dialogue islamo-chrétien une dimension éminemment incarnée, l’enracinant en pleine pâte humaine, dans toutes les régions, classes sociales et réalités du pays.

 

Vivre durablement comme chrétien au Maghreb exige bien entendu de pouvoir servir dans le respect de son charisme propre, mais aussi ne pas avoir peur de le voir souvent interrogé voire relativisé, dans une église plurielle où cohabitent de nombreuses différences dans une grande et belle communion ; de ne pas avoir peur non plus de se faire évangéliser par les habitants, musulmans à 99%, qui sont souvent, sans le savoir, une page d’évangile ouverte sous nos yeux ; d’être des apôtres qui s’efforcent de parler la langue du pays, l’arabe, d’en comprendre et d’en aimer la culture, en se considérant humblement comme « priants au milieu d’autres priants », selon l’heureuse expression de Christian de Chergé, à la fois prophètes dans une terre étrangère où Dieu habite avant que notre pied ne la foule, et pèlerins voire migrants vers le Royaume de Dieu.

 

Parmi nos principaux champs d’insertion, soulignons celui de l’éducation et de la culture : une priorité fondamentale, plus encore après la révolution. Nous gérons en particulier 10 établissements (1 école professionnelle, 2 jardins d’enfants, 7 écoles primaires) à Tunis, au nord et au centre du pays, pour un total d’environ 6000 élèves. L’éducation donnée dans nos institutions est appréciée, reçue avec fierté et reconnaissance depuis des générations. L’Ecole est pour nous le moyen institutionnel par excellence de construire un dialogue de vie dans la durée. Carrefour de rencontres, terreau de dialogue, elle offre aux enfants et aux adultes une expérience unique de connaissance réciproque, de croissance mutuelle, de découverte de la liberté, de mise en commun des différences objectivement reconnues et assumées dans les réalités quotidiennes…

 

L’engagement social de l’Eglise est également très fort, en vertu d’une « option fondamentale en faveur des plus pauvres » posée et entretenue depuis longtemps : personnes âgées, migrants, enfants, étudiants, malades, handicapés … Notre Caritas diocésaine, en cours de restructuration, tâche de travailler en partenariat de plus en plus étroit avec la société civile tunisienne, mais aussi avec des acteurs étrangers, notamment en France, en Sicile, en Sardaigne… L’Eglise est très active dans l’assistance aux réfugiés, comme ce fut le cas jusqu’en 2013 au camp de « Choucha », à la frontière tuniso-libyenne. Depuis 2014, une action de microcrédit se met aussi en place pour soutenir de nombreuses familles, en s’efforçant d’aider les personnes à se prendre en mains par elles-mêmes dans un contexte difficile. La présence de beaucoup de permanents de l’Eglise dans le monde associatif est enfin très forte : il y a en effet dans l’agir ensemble, chrétiens et musulmans, un enjeu essentiel au service du dialogue et du développement intégral de la personne, surtout des plus fragiles.

 

 

  1. La refondation du cadre sociétal – La liberté de conscience

 

Dans le cadre d’un processus politique visant à la construction progressive d’une démocratie tunisienne ayant son visage propre, les grandes questions attenantes à la refondation du cadre sociétal dans son ensemble ne manquent pas. Elles sont un lieu privilégié et nouveau où l’Eglise est appelée à être témoin et acteur d’espérance. La question de la liberté de conscience est l’un de ces lieux très importants.

 

  1. La liberté de conscience : nouveau cadre et débats

 

Après avoir rappelé dans son préambule « l’attachement de notre peuple aux enseignements de l’Islam et à ses finalités caractérisées par l’ouverture et la modération, des nobles valeurs humaines et des hauts principes des droits de l’Homme universels […] », le texte constitutionnel de 2014 ajoute, de manière très novatrice par rapport aux constitutions antérieures, que « l’État est gardien de la religion. Il garantit la liberté de croyance, de conscience et le libre exercice des cultes ; il est le garant de la neutralité des mosquées et lieux de culte par rapport à toute instrumentalisation partisane. L’Etat s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance, à protéger les sacrés et à interdire d’y porter atteinte, comme il s’engage à interdire les campagnes d’accusation d’apostasie et l’incitation à la haine et à la violence. Il s’engage également à s’y opposer » (article 6).

Des voix ont fait remarquer que le rôle de « protection des sacrés » dévolu à l’Etat pouvait prêter à des interprétations dangereuses pour les libertés. Une formule n’est jamais un absolu ; c’est son application qui compte et qui comptera. Il demeure du devoir de tous de veiller à ce que cette application favorise à tout moment le bien commun et celui des personnes. A l’occasion de la rencontre annuelle de la Fondation Oasis à Tunis, le 27 juin 2012, le Président de la République Provisoire, M. Moncef Marzouki avait déclaré: « S’il faut défendre la liberté de conscience, c’est parce qu’elle est le fondement d’un type d’appartenance moderne qu’est la citoyenneté. Aujourd’hui l’appartenance religieuse fonde l’appartenance à une communauté de foi, et non à l’appartenance à la communauté nationale. On peut être citoyen tunisien, tout en étant musulman, chrétien, juif, athée. Le plus important est qu’on le soit sans difficulté, de façon non conflictuelle, naturelle, confortable oserais-je dire, en connivence et en synergie avec l’autre reconnu et accepté comme si différent et si semblable. Tel est notre objectif, tel est notre destin si nous voulons nous humaniser chaque jour un peu plus. » Ces propos engageaient M. Marzouki à titre personnel. Ils engageaient aussi le pays, en vertu de la fonction qui était alors la sienne. Si la « protection du sacré » a pour visée de garantir l’épanouissement de la dimension spirituelle et religieuse de toute personne, quel que soit son credo, dans le respect de sa liberté, en harmonie avec les autres, cela va certainement dans le sens de « l’humanisation » qu’une telle déclaration appelait de ses vœux.

  1. L’approche de l’Eglise
  • La dignité de la personne comme fondement de toute norme

Le 2 février 2011, juste après les premiers événements de la révolution, les évêques catholiques d’Afrique du Nord écrivaient dans le communiqué final de leur réunion annuelle qui avait lieu à Alger : « […] La liberté religieuse est la garantie d’un respect complet et réciproque entre les personnes. Elle se traduit avant tout par la liberté de conscience reconnue à toute personne, la liberté de chercher la vérité. Elle suppose le respect de l’autre, de sa dignité, fondement de la légitimité morale de toute norme sociale ou juridique. La liberté de conscience et la citoyenneté seront sans doute de plus en plus au cœur des dialogues entre croyants musulmans et chrétiens qui habitent au Maghreb ». Les faits continuent d’en témoigner. Forts de ces mêmes convictions, nous nous réjouissons que l’Assemblée Nationale Constituante ait adopté les dispositions de cet article 6. Nous voyons en effet dans le respect de l’autre et de sa dignité en tant que personne, quelle que soit sa croyance, le fondement de la légitimité morale de toute norme sociale ou juridique, donc de l’action politique.

  • Les minorités comme « thermomètre » de démocratie

Les enjeux sous-jacents sont, fondamentalement, d’ordre culturel. Le droit est en effet une expression de la culture. Il en émane autant qu’il la sert. Les droits et les libertés seront d’autant mieux garantis que la culture aura à cœur de vivre et de mettre en valeur cette diversité et l’ouverture à l’autre dans le respect mutuel des différences. Tel est sans doute l’objectif le plus nécessaire d’une politique religieuse au service des libertés individuelles et de la cohésion nationale : favoriser juridiquement et culturellement la convivence et le dialogue au sein d’une nation dont la diversité est un atout, où les libertés individuelles puissent se conjuguer harmonieusement avec les principes fondamentaux qui en assurent le rayonnement et la stabilité. Les minorités religieuses sont en ce sens une richesse et une chance de la Tunisie. Leur présence rappelle que le pays a toujours été un carrefour de civilisations ouvert sur l’altérité. Ces minorités sont aujourd’hui chrétienne, juive, mais aussi musulmanes (ibadites, soufies…) et autres (bahaïe…). La préservation et la mise en valeur ce qui fait l’une des plus belles caractéristiques de la Tunisie, sa diversité, sont et seront un indicateur important de la qualité et de la robustesse du processus démocratique en cours. La démocratie, disait Clement Atlee, « n’est pas simplement la loi de la majorité, c’est la loi de la majorité respectant comme il convient le droit des minorités ». Ici comme ailleurs, la situation des minorités religieuses, la garantie de leur participation à une cohésion nationale riche de ses diversités, constituent un moyen de « mesure » privilégié de la qualité d’un cadre démocratique, quel que soit son visage particulier.

  1. Lignes d’action et d’espérance
  • Rechercher les voies d’une harmonisation

En ce domaine, il y a encore du chemin à parcourir : le principe de liberté de conscience, coulé dans le marbre de la constitution, est aujourd’hui mis au défi d’une harmonisation nécessaire avec d’autres dimensions du droit. Prenons l’exemple des mariages à disparité de culte, improprement appelés « mixtes » (cette dénomination concernant, en droit canonique, les mariages entre deux baptisés de confessions différentes, alors que le mariage « à disparité de culte » désigne l’union entre un(e) baptisé(e) et un non chrétien) : si une chrétienne peut sans difficultés épouser un tunisien musulman, il n’en est pas de même dans la situation inverse. Une circulaire administrative datant du début des années 1970 impose en effet aux officiers d’Etat Civil de n’enregistrer validement que les mariages dans lesquels le mari est musulman. Cela veut dire en pratique qu’une conversion à l’islam est requise pour un non-musulman désireux d’épouser une tunisienne musulmane. Des débats se font jour aujourd’hui pour examiner cette question, dans laquelle deux normes juridiques s’opposent. Si le débat juridique est fondamental, l’essentiel se jouera au niveau de la culture. Il faudra sans doute du temps. Le rôle de l’Eglise aujourd’hui consiste non seulement à accompagner ces couples, qui sont à l’avant-garde du dialogue islamo-chrétien, mais aussi à réfléchir aux conditions d’un respect concret des consciences, selon le principe partagé tant par le christianisme que l’islam, selon lequel il ne doit pas y avoir de contrainte en religion.

  • Participer aux grands débats de société

Au-delà de cette seule question, notre Eglise se réjouit et se sent honorée que la société civile, qui est l’un de plus grands atouts du pays, lui fasse de plus en plus appel pour réfléchir avec elle sur des questions fondamentales. Tel fut le cas en 2014, lors d’une assemblée traitant du lien entre religions et bioéthique ; en février 2015, lors d’un séminaire dont le titre était : « Quelle politique religieuse pour la Deuxième République ? », pour ne citer que ces exemples. Nous y sommes invités, ainsi que les représentants d’autres minorités, pour réfléchir à plusieurs voix. On nous demande souvent d’éclairer les débats en témoignant de la manière dont l’Eglise a vécu voire dépassé, à travers son histoire, un certain nombre de sujets travaillant la société tunisienne d’aujourd’hui : la tension entre le spirituel et le temporel, l’attitude face aux fondamentalismes, l’harmonie entre personne et communauté … Nous observons que les Pères de l’Eglise nord-africaine, au premier rangs desquels Saint Augustin, que nos pays redécouvrent comme figures intégrantes de leur histoire, aident à avancer. La thématique des « deux cités » chez Augustin est précieuse de ce point de vue.

  • Favoriser une vision plurielle de la société

Au quotidien, notre Eglise s’efforce de favoriser une vision plurielle de la société. Non par idéologie, mais par fidélité au réel : la Tunisie, nous l’avons dit, est plurielle depuis ses origines. Cette attitude répond à un appel que beaucoup de nos amis nous adressent, à l’exemple de Wathek, un ami tunisien musulman, qui me disait en 2012 : « Notre conviction profonde est que l’Eglise Catholique est un des piliers de notre identité tunisienne. Son émancipation et son rayonnement sont garants d’une harmonie sociale à laquelle nous aspirons tous ». Notre conviction d’Eglise est qu’il en est de même pour chacune des minorités religieuses présentes dans le pays, au service d’une harmonie sociale qui grandit réellement – nous le touchons du doigt chaque jour dans le concret de la vie – à l’école de la différence. Ou encore Fatma, la même année : « On m’a posé la question: ‘qu’est-ce que j’attends, moi, musulmane, de vous, chrétiens qui vivent en Tunisie ?’ Sachez déjà que par votre vie en Tunisie, vous qui venez de partout dans le monde, vous participez à donner de l’élan à une partie en danger de l’identité de la Tunisie, qui est la diversité et l’ouverture. Et par conséquent, j’attends que vous restiez, que vous ne cédiez pas à la peur et que vous ne partiez pas. Que nous continuions ensemble dans le respect de nos différences respectives, à se connaître, à échanger et à partager tout ce qui peut nous enrichir et nous réunir dans la paix. Je suis certaine que notre champ de rencontre dans la paix est plus large que tout ce qui était envisagé jusque-là. Mais pour découvrir sa profondeur et son étendue, nous devons le mériter par l’effort sur soi et vers l’autre ». La rencontre de l’autre au quotidien, le travail patient de l’éducation, la contribution à la consolidation d’une culture du débat à travers nos bibliothèques et nos centres d’étude, l’organisation de tables rondes sur des sujets de société, l’action commune dans le cadre associatif, la rencontre au quotidien, tout cela participe de cet élan citoyen où nous nous efforçons d’apporter notre pierre à la construction d’une société fière de son identité et riche de son pluralisme.

 

 

  1. Trois grands défis : la sécurité, l’économie, les migrations

 

Dans leur lettre pastorale « Serviteurs de l’Espérance », nos évêques écrivaient en décembre 2014 : « La région nord de l’Afrique se situe géographiquement et culturellement au carrefour de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient. La dynamique des ‘printemps arabes’, les enjeux sécuritaires régionaux et moyen-orientaux, la crise économique européenne et la nouvelle donne des migrations en provenance essentiellement d’Afrique subsaharienne entraînent pour notre région de profondes mutations et de nouveaux défis ». Sécurité, économie, migrations : tels sont bien les trois principaux défis qui demeurent ou s’amplifient aujourd’hui ; autant de lieux où le « service de l’espérance » est pour l’Eglise prioritaire.

 

  1. Une situation sécuritaire instable
  • Le contexte et les faits

Les premiers événements de la révolution en 2010-2011 ont fait, ne l’oublions pas, quelques 300 victimes et 700 blessés. La suite fut aussi ponctuée de divers actes de violence : affrontements entre syndicalistes et Ligue de Protection de la Révolution (LPR) le 4 décembre 2012, lors de la commémoration de l’assassinat du grand leader syndical des années 1930, Farhat Hached. Le 6 février 2013, assassinat de Chokri Belaïd, figure éminente de l’opposition de gauche. Six mois plus tard, Mohamed Brahmi, leader du Courant Populaire, tué lui aussi par balles devant son domicile. Militaires et forces de l’ordre ont également payé un lourd tribut, lors d’attaques répétées, menées principalement, mais non exclusivement, dans la région du Mont Chaambi, au centre du pays, près de la frontière avec l’Algérie. Le 18 mars 2015, le Musée du Bardo est le théâtre d’un attentat qui fera 24 victimes (21 touristes, un policier et deux terroristes) et 45 blessés, revendiqué le lendemain par l’Organisation de l’Etat Islamique. Le 26 juin 2015, à Port-El-Kantaoui, à proximité de Sousse, un nouvel attentat, également revendiqué par l’EI, frappe un grand hôtel de la côte, tuant 39 personnes et faisant 39 blessés.

Dans sa synthèse de juillet 2015 (Rapport Moyen-Orient / Afrique du Nord n° 261), l’International Crisis Group résume ainsi la situation : « […] Les attentats de Tunis et de Sousse, en mars et juin 2015, et les attaques fréquentes contre la police, la garde nationale et l’armée depuis plus de deux ans, particulièrement dans les zones frontalières, démontrent la percée significative des groupes islamistes radicaux. Les autorités éprouvent des difficultés à faire face à cette menace et à développer une politique publique de sécurité. Si la situation est en grande partie liée aux problèmes internes des forces de sécurité intérieure (FSI), le contexte régional n’aide guère […] ». De fait, la Libye traverse une période de chaos, en proie au désordre et aux violences. Plusieurs milliers de Tunisiens se sont par ailleurs engagés dans le djihad en Irak et en Syrie, ce qui entraîne un risque majeur de déstabilisation en perspective d’un retour au pays. L’enquête a montré que Seifeddine Rezqui, l’auteur de la fusillade de Port-El-Kantaoui, avait été formé à Sabratha, en Tripolitaine, le fief d’Ansar-al-Charia en Libye (groupe djihadiste ayant fait allégeance à l’EI), où il s’était rendu illégalement en janvier 2015. Des présomptions existent selon lesquelles il y aurait rencontré les auteurs de l’attentat du Bardo…

  • Servir l’espérance face à l’insécurité

L’Eglise n’est pas visée en tant que telle par les actes de violence. Il n’y a pas de dimension interreligieuse à la révolution tunisienne, et les chrétiens ne sont pas une cible en tant qu’ils sont chrétiens. Les victimes, quelles qu’elles soient, sont visées en tant qu’elles touchent à des symboles de la stabilité, de l’autorité, des valeurs ou de la prospérité du pays : hommes politiques, forces de l’ordre, touristes (le tourisme représente 7% du PIB de la Tunisie en termes directs, et 20% par les effets d’entrainement dans les autres secteurs)… L’un des rôles importants de l’Eglise, qui partage au quotidien la vie des gens, y compris leurs préoccupations et leurs angoisses, est de rester lucide et d’y encourager, en conjuguant prudence et sérénité ; d’être à l’écoute également de l’âme du Peuple Tunisien, victime elle-aussi des attentats, blessée très profondément dans des valeurs qui sont des piliers de l’identité, comme la culture et l’hospitalité. Beaucoup de Tunisiens sont venus spontanément nous demander pardon de ce qui s’était passé au Bardo ; avec une honte et une souffrance terribles. Plus généralement, nombreux sont les musulmans, en Tunisie et ailleurs, qui ont un grand besoin aujourd’hui d’entendre explicitement que nous ne les regardons pas selon le prisme des horreurs perpétrées par certaines organisations comme l’Etat Islamique, qui instrumentalisent le religieux au profit de logiques politiques ou terroristes. Nous profitons notamment des vœux exprimés lors des fêtes musulmanes pour le redire, pour être proches, fraternels, pour que l’on sente cela de manière réelle et pacifiante. C’est un besoin immense. Nous l’avons éprouvé très fortement aussi après l’attentat de Paris contre la rédaction de Charlie Hebdo.

Servir l’espérance face à l’insécurité suppose aussi d’avoir le courage d’une parole vraie appuyée sur l’Evangile. Le 11 août dernier, à l’initiative de l’Union Nationale de la Femme Tunisienne, avait lieu un colloque à l’hôtel Imperial Marhaba de Port-El-Kantaoui, où avait été perpétré l’attentat de juin. Monseigneur Antoniazzi, notre archevêque, y était invité. A cette occasion, il déclarait : « Le Christ présente le pardon comme le sommet de la liberté chez l’homme. Celui qui se venge est esclave des pires vices : la haine, la vengeance, l’orgueil, le refus de mon prochain. Au contraire celui qui pardonne est fils de Dieu qui est amour et qui pardonne nos péchés. […] Après les attentats du musée du Bardo et de Sousse, je demandais à tous, chrétiens ou pas, de prier pour les victimes, pour les blessés mais aussi pour les terroristes afin qu’ils puissent reconnaitre leurs crimes abominables, se réconcilier avec Dieu et recommencer une vie nouvelle avec la grâce de Dieu. […] La violence engendre la violence, la guerre engendre la guerre. On combat la violence et la guerre avec l’amour et le pardon. Beaucoup de ceux qui sont partis combattre sont nos fils. […] Ils sont nos fils et nous devons les reprendre et surtout en empêcher d’autres de mourir. Vous ne pouvez pas être indifférentes et les condamner une fois partis. Vous devez éduquer à l’amour, au pardon, à l’acceptation de l’autre mais surtout vous devez être des exemples pour leur vie. L’exemple le plus beau et que l’enfant ne peut refuser, n’est-il pas celui de sa maman, de sa grand-mère en un mot de vous les femmes ? C’est vous que nous supplions comme fils, parce que vous avez le pouvoir, la capacité de transmettre surtout aux jeunes les graines de la paix, du pardon, du respect et de l’acceptation de l’autre dans sa diversité. C’est vous qui avez l’obligation de guérir la Tunisie de la maladie du faux sens du martyre. C’est à vous que nous confions notre Tunisie. Pendant des millénaires, on a voulu écrire son histoire en se passant de la femme. Aujourd’hui nous prenons conscience que l’histoire doit être écrite avec la vision de la femme et surtout avec la présence, la délicatesse et la vision du cœur de la femme. Nous avons conscience de votre force morale et spirituelle et vous êtes les seules à pouvoir porter remède à notre société malade qui vit dans la peur du lendemain ». Les remerciements furent nombreux.

  1. Une situation économique et financière difficile
  • Eléments de diagnostic

Dans l’édition 2015 de ses « Perspectives Economiques en Afrique », la Banque Africaine de Développement dresse le diagnostic suivant : « Dans un environnement économique international incertain, caractérisé par les problèmes économiques et la faible croissance de la zone euro, principal client de la Tunisie, la croissance économique devrait légèrement progresser pour s’établir à 2,4% en 2014 contre 2,3 % en 2013. […] Les réformes structurelles et de relance de l’investissement se font attendre, pour soutenir la transformation de l’économie et sortir le pays de la crise. Les disparités régionales continuent de se creuser, malgré les politiques mises en œuvre depuis l’Indépendance, rendant nécessaire une stratégie globale à moyen et long terme ».

 

Avant la révolution, la croissance se situait autour de 5% annuels, un taux qui n’était pas assez élevé pour créer suffisamment d’emplois ni éviter les déséquilibres régionaux, ce qui motivera grandement le premier élan de la révolution. Après avoir été négative en 2011, la croissance se situe aujourd’hui aux alentours de 2,3%, portée surtout par la consommation tandis que l’investissement est à la peine. Le chômage, qui s’élevait à 18,9% en 2011, a baissé à 15% en 2015, grâce notamment à 120000 embauches entreprises sur 3 ans dans le secteur public. Le déficit budgétaire se creuse. La pression inflationniste reste forte et pèse beaucoup sur les ménages, même si la politique monétaire engagée par la Banque Centrale contribue à en limiter les effets et permet d’endiguer la forte dévaluation que le dinar a connue face à l’euro ou au dollar. Le déficit de la balance commerciale plombe celui des transactions courantes, tandis que le compte financier extérieur souffre de la faiblesse des investissements directs étrangers. Malgré ces indicateurs, le pays trouve appui auprès de bailleurs de fonds étrangers (FMI, Banque Mondiale, Turquie, Algérie…) qui lui permettent de tenir financièrement et d’envisager sérieusement une situation de résilience. En 2015, un emprunt obligataire public a pu être lancé, avec succès, sans nécessité de recourir à une garantie extérieure. La dette souveraine se situe aux alentours de 55% du PIB, et reste soutenable. Dans un contexte international plus favorable, la relance de l’investissement public, à son plus bas niveau historique en 2014 (4,2% du PIB) et la fixation d’un calendrier de réformes structurelles réclamées par les bailleurs de fonds, donneraient sans doute, de l’avis de nombreux analystes, une visibilité accrue, facilitant de fait l’investissement privé et la relance de l’économie.

  • Le rôle essentiel des laïcs

Beaucoup de chrétiens vivant en Tunisie sont chefs d’entreprise, insérés dans le tissu économique, en lien avec des centaines voire des milliers d’ouvriers et collaborateurs tunisiens. Le rôle des laïcs au service de cette relance est potentiellement très important. A leur propos, nos évêques écrivent dans leur lettre pastorale : « Nous sommes en admiration devant l’engagement également ‘citoyen’ de tant de nos frères et sœurs qui travaillent au sein du tissu économique de nos pays. Un engagement qui, lorsqu’il est vécu selon l’Evangile, soucieux de placer l’Homme au cœur du développement et de le considérer comme sa finalité, constitue un témoignage fondamental, parfois même héroïque, à l’heure où la région cherche de nouveaux équilibres et souffre d’une crise économique qui la dépasse de l’extérieur. Nous ne pouvons que rendre grâce devant le courage de ceux et celles qui, enracinés dans l’espérance, se sont efforcés, après les premiers événements des révolutions, de protéger et de relancer un outil de production souvent menacé, en sauvant par là-même de nombreuses familles de la précarité, par un effort soutenu, et non sans risques, en faveur de l’investissement et de l’emploi. Lorsqu’un tel engagement est vécu dans la foi, il devient porteur d’une puissante espérance face à tous les vents contraires qui voudraient s’imposer […] ». En relisant ces lignes, je pense à ces amis industriels dans le secteur textile qui, à l’encontre d’une logique strictement financière qu’on voulait leur imposer de l’extérieur, ont choisi de mettre les intérêts des personnes en priorité des démarches de fermeture de leur entreprise, rendue nécessaire par une situation économique difficile : résultat, ce sont les gens eux-mêmes qui ont aidé à ce que cette fermeture se passe au mieux, facilitant ainsi les reclassements dans d’autres unités de production. Je pense à cet autre gérant dans le secteur agricole qui, avec audace et non sans risques, proposait à ses employés une formation interne à l’action syndicale pour éviter les travers de mouvements désordonnés… Un succès. Les laïcs insérés dans le monde du travail sont en première ligne du « service de l’espérance » au sein du tissu économique. Avec nos partenaires de l’Institut Catholique de Lyon, nous avons organisé en 2012 à Tunis une rencontre de chefs d’entreprises tunisiens et français pour penser à plusieurs voix les enjeux du management interculturel ; nous réfléchissons aussi à la possibilité d’organiser à moyen terme des « Semaines Sociales » en Tunisie…

  1. La nouvelle donne des migrations
  • Une situation préoccupante

Traditionnellement pays de transit, nos pays d’Afrique du Nord deviennent depuis peu des pays de migrations mixtes. Des politiques d’accueil sont mise en œuvre, incluant la prise en charge des situations urgentes, parfois un processus de régularisation administrative, mais aussi des offres généreuses en matière de scolarisation ou d’emploi. Néanmoins, la situation actuelle en Méditerranée, avec ces dizaines de milliers de personnes fuyant les violences moyen-orientales ou la précarité de la corne de l’Afrique, renforce également une poussée migratoire d’origine subsaharienne. Les itinéraires sont multiples et périlleux à travers le désert. Beaucoup entrent au Maghreb à partir du Niger, carrefour vers Sebha en Libye, restant ensuite en Libye ou bifurquant vers la Tunisie, dans l’espoir de gagner l’Europe ; ou vers Tamanrasset en Algérie, une des portes d’entrée également vers le Maroc, avec l’Espagne en ligne de mire. L’Europe reste très attractive pour des personnes en mal de perspectives dans leurs pays, en particulier chez les jeunes. Les familles consentent souvent à de grands sacrifices pour permettre à un de leurs membres d’entreprendre ce voyage à haut risque. La présence de réseaux familiaux ou nationaux dans les pays de transit agit souvent en soutien. Le durcissement des conditions d’entrée en Europe, mais aussi la complexification des itinéraires tend à en limiter l’efficacité et à « professionnaliser » la fonction des passeurs clandestins. Les migrants sont de plus en plus conduits à prolonger leur séjour dans les pays du Maghreb, essayant d’y rassembler suffisamment de moyens pour payer les passeurs. En Tunisie, l’immigration de transit n’a pas l’ampleur qu’elle connaît au Maroc, en Algérie ni surtout en Libye. Néanmoins c’est toute la région qui doit faire face, en pleine période de mutations internes, à une pression dont les accents dramatiques relayés par les médias ne sont plus à rappeler.

  • Les migrants comme partenaires en vue d’un monde nouveau

Cette situation constitue un enjeu humain et pastoral majeur. D’abord parce que des personnes souffrent et que l’indifférence serait une attitude insupportable. S’il s’agit d’exercer avec autant d’efficacité que possible – et très peu de moyens – une « pastorale du bon samaritain » à l’égard de ceux qui traversent des difficultés souvent énormes, il importe aussi, et plus profondément, d’accueillir chacun comme frère, selon sa dignité évangélique, indépendamment des différences de nationalités, de religions ou autres. Les petits, vus selon l’esprit du monde comme des marginaux, sont au contraire le centre du Royaume tel que Jésus l’a annoncé. Les passages de l’Evangile où l’on voit une communauté s’organiser autour de Jésus et du plus petit placé au centre à ses côtés sont nombreux. Telle est la « révolution du Royaume », qui exige une conversion profonde du regard et de l’agir. Beaucoup de nos communautés chrétiennes au Maghreb en font l’expérience et grandissent de la sorte. Dans certains de nos pays, les migrants représentent ainsi une part prédominante de nos communautés et contribuent à leur donner une vitalité évangélique rayonnante.

Il est indispensable d’envisager le phénomène migratoire non seulement dans ses symptômes, mais aussi ses racines : le drame de la Méditerranée commence dans un autre océan silencieux, le Sahara. C’est en amont qu’il faut agir pour ouvrir des perspectives dans les pays d’origine, « ré-enchanter » des existences souvent précaires ou sans horizon. Accompagnement, éducation, développement sont autant de défis que nous tâchons d’aborder en dialogue avec les Eglises des pays ouest-africains, en vue d’une sensibilisation constructive et efficace, notamment auprès des jeunes. Faire face aux urgences est nécessaire, construire des horizons dans la durée est indispensable.

A cet égard, soulignons l’importance de travailler en partenariat avec les migrants eux-mêmes. Je pense à ces jeunes qui, en lien étroit avec la paroisse, ont monté une association à Tamanrasset pour suppléer, efficacement, aux réseaux clandestins à la merci desquels se trouvent très souvent des personnes épuisées, sans moyens et sans défense ; à ce jeune de ma paroisse de Tunis qui, après avoir traversé le Sahara – une expérience racontée dans un livre intitulé Que vaut la vie d’un aventurier ? – a lui aussi créé une association pour dissuader en amont les candidats à l’exil, en s’efforçant de les accompagner et d’ouvrir avec eux un avenir meilleur dans leur pays d’origine ; ou encore à ce jeune homme ayant fui la Libye, qui fut réfugié à Choucha et qui aujourd’hui, grâce au soutien d’un microprojet en Tunisie, a pu retrouver une certaine stabilité et devenir un témoin écouté par ceux et celles qui viennent sur le terrain pour mieux comprendre la réalité des migrations en amont, comme ce fut le cas d’une ministre allemande il y a deux ans, très marquée par son témoignage…

Les migrants ne sont pas un problème à régler par des murs ni des urgences à contenir, mais des partenaires avec lesquels il s’agit d’ouvrir les horizons d’un monde nouveau. La souffrance des migrants révèle en effet notre monde à lui-même, dans son incapacité à dépasser convoitises et esprit de domination. A-t-on suffisamment le courage de reconnaître que l’intensification de la crise migratoire d’aujourd’hui s’enracine sans doute pour beaucoup dans les orientations politiques d’hier, en Libye, au Moyen-Orient, en Afrique subsaharienne, et dans la défense d’intérêts particuliers, quelle que soit leur nature ? Il ne revient pas à l’Eglise de trouver des solutions globales aux problèmes géopolitiques, même si parfois sa méditation peut s’avérer utile, mais d’aider à les appréhender de sorte que la personne humaine, quoi qu’il en coûte, passe avant toute autre forme d’intérêts.

 

Conclusion

Je terminerai en reprenant les mots de conclusion de la lettre pastorale de nos évêques: « […] En ces temps de « passages » où l’avenir est ouvert, où la tentation peut parfois être forte pour certains de nos peuples de se laisser gagner par la peur ou les doutes, servir l’espérance est un acte de foi, un acte prophétique, un acte de confiance en Dieu qui seul est maître des temps et de l’Histoire. […] Serviteurs de l’Espérance, cherchons à l’être chaque jour par notre vie et par nos actes, dans un esprit de prière, de fidélité et de service de ce Royaume qui dépasse les frontières visibles de l’Église, que nous voyons à l’œuvre dans et par les autres, un Royaume que « nous ne pouvons pas ‘construire’ […] de nos propres forces – ce que nous construisons demeure toujours le règne de l’homme avec toutes les limites qui sont propres à la nature humaine » (Benoît XVI, Spe Salvi 27), mais que nous accueillons comme ce qu’il est, c’est-à-dire « un don, raison pour laquelle justement il est grand et beau, et qu’il constitue la réponse à l’espérance » (Id. 35). En Église, cheminons avec nos peuples d’Afrique du Nord, nous sentant invités à relire et à méditer en permanence ce qui arrive, en esprit de discernement, de clairvoyance et de réalisme créateur ; en nous sentant acteurs de cette Histoire en marche, à notre place, celle d’un amour gratuit dont Dieu seul est la source. Comme nous concluions déjà en 1979, l’histoire n’est pas achevée, et nous devons rester disponibles aux nouveaux appels que Dieu nous adresse, pour parcourir ensemble d’autres étapes de cette Histoire Sainte, celle de nos peuples, une Histoire à travers laquelle l’Esprit Saint nous mène ».

 

Nicolas LHERNOULD +

Vicaire Général de l’Archidiocèse de Tunis

ICM – Marseille – 3 octobre 2015.