Dominique Santelli, Ouverture de la session 2016 (suite)

Le 8 janvier 2015 au matin après les attentats contre Charlie Hebdo, l’Ecole toute entière s’est retrouvée en première ligne. Il a fallu dans les premiers jours faire face aux questionnements des élèves et gérer l’émotion des jeunes et des adultes. Rapidement des voix se sont élevées, tant dans l’enseignement public que dans l’enseignement privé catholique pour dire qu’on ne pouvait en rester là et engager une réflexion plus globale autour des valeurs de liberté, égalité et fraternité.

Le gouvernement a alors lancé une mobilisation nationale autour des valeurs de la République et la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem a présenté onze mesures issues de la grande mobilisation de l’École dont nous parlera Rodrigue Coutouly.

Cette préoccupation était déjà un des enjeux de la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République du 8 juillet 2013 : « Au titre de sa mission d’éducation à la citoyenneté, le service public de l’éducation prépare les élèves à vivre en société et à devenir des citoyens responsables et libres, conscients des principes et des règles qui fondent la démocratie. » L’annexe de la loi confirme cet enjeu : « Enseigner et faire partager les valeurs de la République est une des missions qui incombent à l’école ». Ces enseignements visent notamment à permettre aux élèves d’acquérir et de comprendre l’exigence du respect de la personne, de ses origines et de ses différences, mais aussi l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que les fondements et le sens de la laïcité, qui est l’une des valeurs républicaines fondamentales. Ils contribuent à former des esprits libres et responsables, aptes à se forger un sens critique et à adopter un comportement réfléchi et empreint de tolérance. Tout cela dans un temps où la gestion de l’hétérogénéité croissante de la population scolaire et celle des nouveaux métissages culturels posent aux enseignants de nouveaux défis éducatifs.

 

Ce sujet sensible touche au positionnement de l’Enseignement catholique dans sa relation et son apport au service public de l’Education nationale. Il convient dans le respect de la liberté de conscience et des principes de laïcité du service public – dans le cadre du contrat d’association – d’organiser dans l’enseignement la transmission de connaissances et de références sur la laïcité.

Dès son annonce par le ministère de l’Education nationale, l’Enseignement catholique a manifesté sa volonté de participer activement à la mobilisation de l’école pour les valeurs de la République. Le secrétariat général en la personne de son secrétaire Pascal Balmant ont clairement dit leur engagement, tout en faisant valoir l’originalité que revêt cet engagement dans les établissements catholiques d’enseignement, eu égard aux principes éducatifs. Il propose « d’articuler sereinement projet chrétien d’éducation et laïcité républicaine » et donc de s’inscrire dans les mesures annoncées, selon son projet spécifique et ses modalités propres notamment à travers sa vision de la relation éducative.

Le texte de la Commission Permanente du 21 janvier 2015 propose une feuille de route pour l’ensemble de l’institution : « L’Ecole est légitimement perçue comme le creuset où se fonde un projet collectif partagé. Elle ne peut certes à elle seule résoudre tous les problèmes du monde et de la société ; mais il lui revient, dans le champ qui lui est propre, d’assumer ses responsabilités éducatives. ». Ainsi le plan « Projet de l’Enseignement catholique & éthique républicaine » entend par les dispositifs engagés penser et interroger la mise en oeuvre du caractère propre dans « la mobilisation d’un patrimoine éducatif utile à la construction du bien commun. » (…) au service d’une « formation intégrale de la personne ». Ce projet a pour vocation d’engager une réflexion afin de faire de l’école un « laboratoire de fraternité ».

Plus de 180 personnes référentes mandatées par l’Enseignement catholique ont assisté durant le mois d’avril 2015 aux journées inter académiques organisées par le Ministère de l’Education nationale. Par la suite, les premières journées nationales du Projet de l’Enseignement catholique & éthique républicaine se sont tenues à Paris les 28 et 29 mai 2015. Un groupe de déploiement du plan s’est mis en place, constitué de différents acteurs de l’institution. L’objectif est de former les acteurs des communautés éducatives dans les établissements. Des journées régionales d’animation pédagogique devaient ensuite mobiliser le plus grand nombre d’établissements. La journée d’aujourd’hui en est une !

 

Voilà pour l’historique du projet gouvernemental et du projet « EC et ER ».

Nous l’avons dit, l’EC a voulu y répondre avec sa singularité et son patrimoine éducatif. Or dans l’EC les valeurs de la République et le principe de laïcité sont lus à la lumière de l’anthropologie chrétienne, selon le caractère propre.

Dépassons tout de suite un paradoxe qui consisterait à penser que la laïcité n’est pas compatible avec le caractère confessionnel de nos établissements et rappelons que la loi Debré qui aménage l’association de l’école privée à l’Etat porte en elle les marqueurs de la laïcité à savoir : le respect d’une liberté publique et la garantie par l’état de son exercice, le respect de la liberté de conscience, la non-discrimination en raison des opinions et des croyances. Au final la loi Debré apparait plutôt comme l’une des réalisations les plus abouties de la laïcité française ! C’est donc bien dans un cadre laïc, celui de la laïcité de la République, que s’exerce la liberté des Ecoles privées catholiques.

Ainsi la laïcité ne pose aucun problème à l’Enseignement catholique, et réciproquement l’Enseignement catholique ne lui pose nul problème. Ses établissements sont ouverts à tous, sans quelque distinction que ce soit. La loi reconnaît leur spécificité et leur capacité à mettre en œuvre leur projet chrétien (le « caractère propre »), mais ils s’interdisent tout prosélytisme et respectent le pluralisme des identités, des croyances et de l’absence de croyance. Ils s’efforcent d’accueillir chacun dans ce qu’il est, et de promouvoir la connaissance mutuelle, le dialogue et la concorde. En cela, ils entendent contribuer à leur manière chrétienne à l’édification du lien social car tel est bien là l’essentiel, la fraternité.

 

Ceci posé il convient de se demander comment vivre la laïcité sur le mode du caractère propre. Et là le paradoxe dépassé devient intéressant puisqu’il nous demande d’inventer « une proposition éducative spécifique » à la fois non-neutre et associée qui soit vecteur de laïcité !

Une dernière remarque, pour ouvrir le plus largement possible la réflexion sur la laïcité… Il paraît indispensable de mettre ici l’accent sur la dimension pastorale de la laïcité, quand bien même les deux termes « pastoral » et « laïcité » pourraient sembler se contredire. D’une manière très simple, les pères du Concile Vatican II nous éclairent; parlant de Gaudium et Spes, ils écrivent : « On l’appelle Constitution “pastorale” parce qu’elle entend exprimer les rapports de l’Église et du monde, de l’Église et des hommes d’aujourd’hui ». Ainsi est défini le qualificatif de « pastoral », comme ce qui concerne les relations entre l’Église et la société humaine. Autrement dit, ce qui est pastoral se situe « au même endroit » que la laïcité.

Enfin, s’agissant de la laïcité, de la laïcité à l’École, et de la laïcité à l’École catholique, on se laissera inviter à « distinguer pour unir ». Sans confondre les différents ordres, sans confondre foi et raison, sans confondre religion et politique, permettre leur alliance et, ainsi, le développement unifié de la personne humaine.

 

Conclusion

Tant en ce qui concerne les valeurs de la République que la laïcité, l’enseignement catholique s’inscrit sans difficulté dans les principes républicains. L’EC reçoit la laïcité comme un principe juridique de vie commune qui restreint la volonté hégémonique de quelque religion que ce soit et assure à tous la liberté de religion et d’opinion. Aussi à l’école, il ne suffit pas de parler de laïcité, il faut la vivre comme expression de la liberté religieuse.