Christian Salenson, Enseignement catholique et Église

Sète

Jeudi 9 juin 2011

 

 

Enseignement catholique et Eglise

 

 

 

                                  Christian Salenson

                                  Directeur ISTR de Marseille

 

 

 

La question qu’il m’a été posée porte sur les liens entre l’enseignement catholique et l’Eglise. Quels sont les rapports que l’Enseignement catholique entretient avec l’ensemble de l’Eglise ? Quel est son rôle, sa place ?

 

Evidemment cette question est décisive pour l’enseignement catholique et pour l’Eglise mais elle n’est pas simple à traiter. La juste compréhension de la place de l’enseignement catholique est décisif pour l’enseignement catholique lui-même car il y va pour une part de son identité. Mais c’est décisif aussi pour l’Eglise qui doit considérer l’enseignement catholique dans ce qui le définit et ne pas lui demander ce qui ne relève pas de sa vocation propre, et qui, d’autre part, doit recevoir de l’enseignement catholique son expérience originale de la mission. On oublie souvent la réciproque ne considérant que ce que l’Eglise dit de l’EC.

 

La question s’est posée il y a quelques années de savoir si l’EC devait rester dans l’Eglise ou bien s’il fallait remettre à l’Etat les établissements afin qu’il gère seul la question de l’éducation. Certains évêques – l’évêque de Nimes de l’époque faisait partie de ceux-là – et un bon nombre de prêtres pensaient que l’Etat était désormais capable d’assumer les tâches d’éducation, de santé etc. et que l’Eglise devait se détacher de ces œuvres et réinvestir ses forces dans des besoins nouveaux là où l’Etat ne remplissait pas sa tâche : l’immigration par exemple. Finalement l’Eglise de France en décida autrement. Pourquoi ?

 

Parmi les raisons de fond qui furent alléguées, il y avait celle de la liberté de l’Enseignement. Deux systemes éducatifs garantissaient mieux la liberté et la responsabilité première des parents dans l’éducation de leurs enfants, toujours susceptibles d’être confisqués par des régimes forts ou des idéologies étatiques, y compris l’idéologie libérale.

Une autre raison fut que l’Enseignement catholique permettait de déployer des valeurs éducatives inspirées et irriguées par l’Evangile dans le domaine propre de l’éducation.

Enfin, l’Eglise, et en particulier quelques congrégations, firent valoir aussi leur service prioritaire des pauvres dans des quartiers défavorisés. Cela rejoignait une intuition de l’Eglise que l’on a vu à l’œuvre au cours de l’histoire. Elle fut soucieuse de donner une éducation progressivement à toutes les catégories de la population et particulièrement à ceux qui étaient culturellement démunis en raison de la fortune ou du sexe.

En plus de ces trois raisons – liberté et responsabilité des parents, éducation inspirée par l’Evangile, justice pour les plus défavorisés culturellement – d’autres raisons furent avancées mais aucune qui aurait consisté à dire que l’Ecole catholique est là pour faire du prosélytisme.

 

Nous sommes au cœur de la question. Il s’agit d’aller revisiter les raisons qui font que l’Eglise catholique tient à avoir des écoles, y est attaché, et a même pris le temps au lendemain du concile de se re-décider en ce sens. Je vous propose que nous revenions au sens de l’Enseignement catholique dans la mission de l’Eglise, à la fois sans complexe et sans se laisser égarer par les modes d’un moment.

 

 

 

Une question d’identité

 

 

Ce qui caractérise l’école catholique, c’est d’être catholique. Cela constitue son identité profonde. Si l’école catholique n’est plus catholique, ce n’est plus l’école catholique. Vous conviendrez avec moi, tout en m’excusant de cette lapalissade, qu’il est bon parfois de revenir à des évidences premières.

Evidemment lorsque l’on a dit cela , il faut encore s’entendre sur ce que désigne ce qualificatif de catholique ! Nous allons y venir mais permettez-moi toutefois de dire par la négative que l’affirmation de l’identité catholique de l’école ne laisse pas la place à des atermoiements, des hésitations, des doutes. Il s’agit d’habiter sans complexe cette identité. Une des forces qu’un homme ou une femme peut avoir dans la vie, c’est de savoir d’où il vient, qui il est, de le déployer et sur cette base-là il trouvera de nombreuses ressources et suffisamment de sécurité pour se renouveller au gré des événements de sa vie. Il en va de même pour une institution.

 

N’allez pas croire pour autant qu’il s’agirait là de bétonner une identité identitaire. Elles peuvent être meurtrières pour reprendre le beau titre d’un roman de Maalouf. Notre histoire nous a appris, à nos dépens et dramatiquement, les dérives des identités exclusives. L’antijudaïsme a porté des fruits amers. Les faux débats sur l’identité – non-débats – récents nous ont montré que la tentation n’était pas éradiquée. Nous savons par ailleurs que des affirmations identitaires trop abruptes sont le signe infaillible de fragilités personnelles ou institutionnelles. Dans l’étude des religions nous connaissons bien cela : ceux qui vivent vraiment de la foi qu’ils confessent sont rarement ceux qui éprouvent le besoin de se justifier par des conduites traditionnalistes. Ce ne sont pas les mystiques qui opposent les religions les unes aux autres !

 

Dans la révélation chrétienne, nous avons normalement les antidotes voulues. L’identité y est toujours définie par la relation. L’identité chrétienne est de se reconnaître fils ou fille de Dieu. Donc une identité qui se définit à la fois dans une relation avec un ailleurs, une transcendance, un Autre qualifié de Père. D’autre part, et tout autant, l’identité filiale définit chacun comme le frère d’autres fils et filles et de tous les autres fils ou filles de Dieu. Chacun entrera dans cette universalité à la mesure de sa croissance personnelle.

 

Ces remarques étant faites. Chacun est appelé à habiter une sereine identité. Celui qui sait d’ou il vient, quelles sont ses racines, quelles sont les valeurs qui le portent est d’autant plus capable de s’ouvrir aux autres. Il est apte au dialogue et susceptible de créativité.

 

L’école catholique est catholique. Qu’est-ce à dire ?

 

 

Une école

 

 

L’école catholique est d’abord une école. Elle est même exclusivement une école. Sa fonction première est donc de participer à la fonction éducative de la société. Nous savons que sur le fait même de savoir si l’école est une institution éducative, des débats traversent la société et le corps enseignant. L’école a-t-elle pour finalité l’éducation ou bien l’instruction ? Le fait que le ministère en charge de l’ecole se nomme ministère de l’éducation nationale ne suffit pas, semble-t-il à trancher la question. Qu’est ce qui est au centre de l’école ? Certains diront : le savoir ! D’autres diront : l’élève. L’Enseignement catholique avec l’ensemble de l’Eglise dit : la personne humaine, nous refusant à enfermer l’enfant ou le jeune dans la condition d’élève.

Là l’Eglise prend parti et, d’une certaine manière, nous répondons déjà à la question que nous nous posons. L’Eglise fait le choix d’avoir des écoles parce qu’elle entend que dans ses écoles, se fasse une réelle éducation et pas uniquement une instruction savante.

 

De cela il faut conclure que la mission de l’école catholique, parce qu’elle est une école et que c’est sa réalité, est d’être un service d’éducation. Il faudra toujours revenir à ce fondement. Quand nous nous demanderons d’un établissement : cette école est-elle catholique ? Quel est son niveau de catholicité ? Nous ne regarderons pas d’abord le nombre de célébrations ou d’activités religieuses mais nous regarderons si elle est est catholique en tant qu’elle est une institution d’éducation. Pourquoi ? Parce que l’établissement n’est pas une paroisse mais d’abord une école et a pour finalité première l’éducation. En disant cela je ne néglige en rien les activités catéchétiques, de première annonce. Je rappelle simplement le cadre où elles prennent sens. La finalité éducative qui tient à la nature propre de l’école ne peut être détournée à d’autres fins. Nous avons connu des débats autour de cette question. Un évêque qui avait écrit sur ce sujet a dû modifier son texte. Il n’a pas dit qu’il s’était trompé par pudeur mais le fait de devoir corriger ses écrits en était l’aveu implicite.

 

Pour le dire clairement, l’école n’a pas comme but de faire la catéchèse ni de nouveaux adeptes pour l’Eglise se catholique. Elle a pour but de dispenser une éducation pour tous selon un mode propre d’éducation. Et quand elle fera de la catéchèse, quand elle proposera la foi chrétienne, ces propositions nécessaires se feront dans le cadre éducatif qui est sa mission propre. En aucun cas on ne pourra juger si une école est catholique au fait qu’elle propose de la catéchèse ou des activités de première annonce qui ont tout à fait leur place dans la fonction éducative mais on jugera d’une caractère catholique du école d’abord à la qualité éducative de cette école vécue par les enseignants, les personnels, les parents etc..

 

Fonction royale

 

La théologie nous aide à formuler et à fonder la finalité de l’école telle que je viens de l’énoncer. Dans l’Eglise il y a des fonctions diverses et si toutes sont inspirées par le même Esprit, tout le monde ne remplit pas la même fonction et aucun ne peut dire à l’autre qu’il n’a pas sa place ou lui demander de remplir une autre fonction que celle pour laquelle il est fait. Les trois principales fonctions de l’Eglise, du chrétien sont sacerdotale, prophétique et royale. Une école n’est pas un monastère cistercien, même si historiquement l’école a souvent grandi à l’ombre du cloître. Il est probable que la fonction sacerdotale, de prière, de louange et d’intercession soit plus prégnante dans un monastère que dans une école. L’école relève plus directement de la fonction royale, entendons par là la croissance humaine et spirituelle de personnes dans leurs capacités intellecturelles, affectives, culturelles, spirituelles etc… ce qui fait affirmer sans hésitation et sans risque de fausses interprétations que la finalité de l’école est « la promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions … » Si l’Eglise avait voulu dire que c’était la promotion de l’Eglise elle l’aurait dit ! Ce n’est pas cela qu’elle dit.

 

 

 

La finalité de l’Ecole

 

 

« Le but de l’Ecole est la promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions ». Telle est la manière dont l’Eglise définit la place de l’Ecole. Comment comprendre que l’Eglise définisse ainsi la rôle de l’ école ? N’y a-t-il pas mieux à faire ? Ne pourrait-elle en tirer profit pour elle-même ? N’y a-t-il pas le risque de tomber dans l’humanisme ? Autant de questions que nous entendons …

 

Dans certains pays comme le Maroc, j’ai vu des écoles catholiques entièrement composées d’enfants et d’enseignants musulmans, à l’exception d’une communauté de religieuse. Sans aller à l’étranger, on a chez nous, à Marseille par exemple, des écoles où le nombre de musulmans est impressionnant. Ces écoles sont-elles catholiques ? Evidemment on est dans des exemples à la limite et cela pose des questions spécifiques mais en rigueur de terme il faut répondre oui à la question et cela d’ailleurs nous renseigne sur la mission de l’Ecole.

 

En effet, nous ne pouvons comprendre cela que si nous comprenons que la mission de l’Eglise ne consiste pas uniquement ni d’abord à proposer la foi chrétienne et à recruter de nouveaux chrétiens. Elle a pour mission de participer à la réussite de l’humanité. Ce n’est pas annexe. Cela fait partie de sa mission essentielle. L’Ecole n’est pas le seul lieu où l’Eglise prend le parti de l’homme sans se préoccuper d’abord de l’annonce de l’Evangile. Les moines de Tibhirine n’ont jamais converti personne à la foi chrétienne. Sœur Emmanuelle au milieu des chiffonniers du Caire n’y était pas avec des arrières-pensées prosélytes ! Quand je prie l’office des psaumes le matin, je ne prie pas pour l’Eglise mais avec l’ensemble de l’humanité et en lien avec les autres croyants. Notre époque qui panique un peu devant la diminution des effectifs de l’Eglise insiste sur l’annonce. Pourquoi pas ? mais le critère ultime fourni par l’Evangile est le soin de l’homme.

 

Il faut insister fortement et perdre tout complexe par rapport à cela. L’école n’est pas une œuvre de l’Eglise. Elle ne fait pas partie des « bonnes œuvres » ! Jean Paul II dit qu’elle est un sujet ecclésial. Elle est l’Eglise en acte quand elle fait ce qu’elle a à faire, quand elle promeut l’homme. A cela certains objecteront qu’il s’agit d’une forme d’humanisme à laquelle ils substituraient volontiers des formes plus religieuses. C’est un humanisme ! Il faut le revendiquer. Nous n’irons jamais assez loin dans cet humanisme car le Dieu révélé en Jésus est trés humaniste, Lui dont l’Ecriture dit qu’il s’est dépouillé du rang qui l’égalait à Dieu et qu’il s’est fait homme ! A contrario Jésus nous a mis en garde sur le fait de dire : « Seigneur, Seigneur .. et de ne pas faire la volonté du Père.

 

Or la volonté du Père est que tout homme soit sauvé ! et ne pensons pas uniquement dans l’au-delà. N’ayez pas de complexe ! Vous êtes au cœur de l’Evangile, simplement en faisant votre métier d’éducateur ! Le texte de Mt 15 est là pour vous enlever tout complexe si cela vous reprend ou si certains viennent trouber votre conscience. Vous connaissez ce texte. Il parle du jugement dernier. Le Christ dit : venez les bénis de mon Père. J’ai eu faim, vous m’avez donné à manger, j’ai eu soif vous m’avez donné à boire etc… On peut poursuivre la liste ; j’étais ignorant et vous m’avez enseigné… Ils sont étonnés de s’entendre dire cela : « Quand est-ce que tu as eu faim et que nous t’avons donné à manger ? et la réponse tombe sans ambiguité : chaque fois que vous l’avez fait à l’un de ces petits c’est à moi que vous l’avez fait. Le Christ s’identifie à toutes ces personnes. C’est cela le critère d’entrée dans le Royaume. On appelle ce texte à juste titre : le jugement dernier. Il n’est pa sle jugement der,ier uniquement parce qu’il s’agit de la fin des temps mais aussi parce qu’il s’agit là du critère ultime de jugement. Le critère ultime de jugement de l’cole catholique est de savoir si tout enfant, tout jeune est respecté et aimé et que sa croissance, sa promotion mobilise toute la communauté éducative. Le critère est que le Christ lui-même s’est identifié à chacun d’eux…

 

Une école catholique décomplexée c’est donc une Ecole qui ne doute pas de son identité et des valeurs de l’Evangile et qui le dit ad extra ! mais aussi qui ad intra de l’Eglise n’a pas de complexe pour dire que sa mission est précisément de faire en sorte que ces jeunes puissent grandir dans toutes les dimensions de leur humanité. Et donc que les activités plus spécifiquement catéchétiques ou autres prennent leur place et leur sens sur l’horizon de la mission fondamentale de l’Eglise, mission royale car elle concerne tres précisément l’accueil et la croissance du Royaume.

 

 

Nous avons l’habitude de dire que l’Eglise désigne et indique quelle est la mission de l’Ecole mais réciproquement nous voyons très bien que l’école a quelque chose à dire, à rappeler et à apprendre à l’Eglise sur ce qu’est sa mission. De même qu’un monastère enseigne à l’Eglise toute entière sa mission de prière pour l’humanité ou que sœur Emmanuelle enseigne l’Eglise sur la dignité des pauvres.

Nous voyons aussi que le but de la mission de l’Eglise n’est pas la croissance de l’Eglise. Certes cela n’est pas exclu ! mais « L’Eglise n’est pas à elle-même sa propre fin , mais elle est au service du Royaume de Dieu dont elle est germe, signe et instrument. »

 

De cela il faut maintenant tirer les conclusions et faire comprendre aux enseignants comment ils participent à la mission évangélisatrice de l’Eglise. Mais auparavant je voudrais aborder la question de la dimension spirituelle.

 

La dimension spirituelle

 

La promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions, inclut la dimension spirituelle. La catéchèse, les célébrations, les activités d’éveil à la foi, la première annonce font partie de cette dimension spirituelle de l’homme et donc de sa promotion au même titre que le développement corporel, intellectuel ou éthique. Cependant, les activités pastorales n’épuisent pas l’ouverture à la dimension spirituelle qui se vit aussi bien à travers les différentes disciplines.

 

Une remarque s’impose. On ne confondra pas la dimension éthique ou morale et la dimension spirituelle. Ce point mérite une attention particulière dans l’époque hypermorale que nous vivons. Nous ne sommes pas sortis de la dictature des discours moralisants qui ont empoisonnés le XIX eme et le XXeme. Ils ont simplement changés d’objet. Il suffit pour s’en convaincre de regarder les discours sur l’écologie. L’écologie est devenue en quelques années un lieu où fleurissent des discours plus totalitaires les uns que les autres. On a même droit à une théologie de la rédemption à trois sous, qui n’a jamais réfléchi son propre discours, mais qui se présente comme un discours de salut puisqu’il s’agit rien de moins que de sauver la planète ! A coup sûr nous allons avoir droit au discours sur les sacrifices. Ces deux discours théologiques vont ensemble.

 

L’éthique a sa place. Il n’y a pas d’éthique chrétienne puisque l’Eglise énonce la Loi naturelle et qu’elle croit et affirme que l’impératif éthique, pour parler comme Kant, s’impose à tous au plus intime de sa conscience. Il n’y a pas d’éthique chrétienne mais il y a une manière chrétienne de vivre l’éthique. Nous n’avons pas le temps de commenter cela. Disons qu’il y a une éducation à une véritable éthique de la responsabilité et de la liberté qui doit permettre au sujet d’avoir suffisamment de développement de sa conscience pour juger des situations et résister au matraquage éthique de l’idéologie dominante.

 

La spiritualité est autre chose. Elle est de l’ordre de la question du sens. Elle suppose un développement de la vie intérieure. La spiritualité est ce qui donne le goût de la vie. Elle se joue dans tout les domaines : le savoir, l’expression artistique, la relation… Elle est ouverture à une transcendance. Elle ne se réduit pas à des valeurs.

L’éveil à la spiritualité se vit à travers l’étude à condition que l’on n’évacue pas la question du sens dans l’étude du texte de français au profit d’une mathématisation de l’étude littéraire… ou dans les autres disciplines. L’Eveil à la spiritualité se fait par l’intériorisation. Elle suppose de revenir sur l’expérience vécue, celle du groupe, celle d’un texte, celle d’une visite… Il s’agit pour la personne d’apprendre à vivre avec soi et même avec cet Autre que soi qui est en soi.

L’éthique ne suffit pas à donner du sens à sa vie. La spiritualité est le lieu où quelqu’un à la fois donne du sens à ce qui lui arrive et apprend à conduire sa vie, en tenant compte des valeurs mais aussi de la recherche de son bonheur et de la paix intérieure. Car la vie spirituelle est une quête de paix intérieure.

 

 

La mission pastorale

 

            Après avoir qualifié la mission de l’Ecole dans sa singularité éducative, nous pouvons maintenant entrer dans ce que l’on désigne par l’expression de mission pastorale. La mission pastorale ne se réduit pas à des activités pastorales aussi utiles et nécessaires soient-elles. La pastorale désigne la mission du Christ pasteur qui conduit toute l’humanité vers la paix. « Le Seigneur est mon berger. Il me guide vers les eaux du repos. Si je traverse un ravin de ténèbres, je ne crains aucun mal ».

Il s’agit évidemment du Christ. Personne ne peut se prendre pour le Christ ! Mais celui qui a reçu une responsabilité pastorale va s’attacher à la vivre dans l’esprit du Christ pasteur ou comme on le dit pour les prêtres, dans une formule pas très poetique mais qui a du sens : à se laisser configurer à Lui comme pasteur. Cela va se traduire par un certain nombre d’attitudes pastorales telles qu’elles sont signifiées dans les ecritures bibliques.

 

La Bible fait une distinction entre le mercenaire et le pasteur. Dans une invective aux pasteurs d’Israel, que l’on trouve dans Ezéchiel et dans Jérémie, il leur est reproché d’avoir tondu les brebis à leur compte, de ne pas s’être occupé de la brebis chétive et de les avoir dispersées… et cela est assortie d’une promesse, celle d’avoir un jour un bon pasteur. On sait aussi que le mercenaire laisse tomber le troupeau dans l’adversité. Saint Augustin développera cela dans un celébre discours aux pasteurs.

 

La mission pastorale ne se caractérise donc pas par les indispensables activités religieuses mais par des attitudes. La pastorale caractérise donc la tâche de l’Eglise dans la mission de Dieu dans le monde. Elle caractérise aussi la manière d’accomplir cette tâche, à la manière du bon berger qui prend soin non seulement de son troupeau dans son ensemble mais aussi de chacun. Le troupeau est l’humanité tout entière. Le berger, le Christ est le berger de toute l’humanité et de toute humanité. Il y a un seul troupeau et un seul pasteur. En revanche il y a plusieurs bergeries. Toutes les brebis du Christ ne sont pas dans la bergerie catholique. De ceux-là aussi il est le Pasteur même si elle ne le connaissent pas et ne le désignent pas par le nom de Christ.

 

 

La mission pastorale du chef d’établissement

 

 

            Quelle est la mission pastorale du chef d’établissement ? Nous comprenons bien que si cela consiste à veiller aux activités pastorales et à soutenir l’APS, c’est plus fondamentalement veiller à ce que l’ensemble de la vie de l’établissement soit inspirée par cette attitude pastorale.

 

Il est lui-même le « chef » d’établissement. Le chef n’est pas le patron mais la tête. Une tête sans corps et sans membres n’a pas beaucoup d’intérêt ! C’est même plutôt répugnant ! Le Chef c’est le Christ bon berger. Le chef d’établissement n’est pas le Christ ! Ca se saurait … mais il est le signe du Christ qui conduit le troupeau. Il est le signe du Christ tête. Il est le signe du Berger unique. Et donc lui-même essaie de vivre de ce signe. C’est essentiellement un signe !

 

N’allez pas vous mettre des charges trop lourdes sur les épaules ? Vous en avez assez ! Il vaut mieux commencer par regarder comment vous étes déjà ces pasteurs. Quand vous veillez à la vie de l’établissement, à sauvegarder des emplois, à faire des horaires où vous essayez de respecter les besoins des uns et des autres. Et aussi quand vous recevez un jeune et que vous l’inscrivez. Quand vous lui donnez la parole. Quand vous encouragez un enfant… etc… Quand vous vous faites du souci pour un enseignant…

L’Evangile c’est le quotidien. Vous êtes déjà des pasteurs…

 

 

Quand on commence à mettre trop de poids sur les épaules de quelqu’un ou sur les siennes propres ce n’est pas bon signe du point de vue de l’Evangile. Jésus ne nous dit jamais de travailler ! Jésus nous invite plutôt à nous décharger du poids qui écrase nos épaules : « Venez à moi vous tous qui peinez sous le poids du fardeau et moi je vous procurerai le repos ». Celui qui veut être bon pasteur doit commencer par prendre soin de lui et par se décharger de ce qui est trop lourd. Il mettra sa confiance en un Autre et dans les autres. On s’épuise souvent en vain. Nietzsche parle des trois métamorphoses : passer du chameau qui porte la charge à « l’enfant qui joue et rit et danse ». Je regrette que cette parabole ne soit pas dans l’Evangile sous cet forme mais l’Esprit y est.

 

Pour ce que je vois vivre, je trouve que les chefs d’établissement manquent moins de conscience professionnelle que de ressourcement personnel. Le poids des choses trop lourdes entraine plus vers le divertissement que vers le ressourcement et cela crée un cercle vicieux.

 

 

La mission pastorale de l’enseignant.

 

 

            L’enseignant aussi a une mission pastorale quelle que soit son appartenance religieuse déclarée. A ce propos, on fera bien de ne pas prendre trop au sérieux les déclarations de foi, d’agnosticisme ou d’incroyance. Elles sont relatives à l’idée que chacun se fait de Dieu ou de la foi et qui est toujours déformée. En plus ceux qui disent qu’ils croient sont traversés par le doute. Pas de foi sans doute ! Et ceux qui disent qu’ils ne croient pas doutent aussi parfois de leur incroyance. Bref ces grandes déclarations ne sont jamais très pertinentes ! Et puis c’est vraiment un peu trop confortable de dire que l’on est agnostique – c’est à dire que l’on ne sait pas – dans un domaine aussi mystérieux que la foi !

 

« Le but de l’école est la promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions… » Cette définition est une condition pour être enseignant dans l’EC. Une personne catho-catho et raciste n’aurait pas sa place dans l’EC quelles que soient ses lettres de noblesse dans l’Eglise. En revanche l’école travaille à l’avènement du Royaume de Dieu et comme le disait Jésus : ceux qui ne sont pas contre Lui sont avec Lui. Aux disciples du baptiste qui ne savent pas si Jésus est le Messie attendu, il leur dit : « rapportez à Jean ec que vous voyez : les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent, la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres. »

Or cette expérience-là est une expérience que font les enseignants. Ils savent ce que cela veut dire que quelqu’un de sourd qui se met à entendre ou qu’un enfant qui boite parce qu’il a pris quelques coups dans la vie se mette à marcher… fut-ce en claudiquant. Ils sont même parfois témoins de petits miracles ; certains même ressuscitent là où on ne s’y attendait plus ! Ce ne sont pas des analogies. C’est la réalité du « Royaume qui est parmi nous à la manière d’un levain dans la pâte ».

 

Un des problèmes de notre société et que l’on retrouve à l’école consiste à mettre la pression aux gens, de manière fort moralisatrice d’ailleurs, sans jamais leur dire que ce qu’ils font est bien. Or la plupart des enseignants sont très attentifs à leurs élèves. Ils ont le souci de leur développement. Ils sont heureux de ces petites victoires du quotidien. Il manque de personnes pour le leur dire… mais il est vrai qu’ils ne se font pas toujours du bien dans les salles de profs !

 

Même s’il y a quelques mercenaires, ou plus exactement, même si en chacun il peut y avoir quelques attitudes mercenaires, la plupart d’entre eux et la plupart du temps ils sont plutôt les bons bergers. Ils connaissent chacun par leur nom. Ils ne font pas que les compter. Ils prennent du temps avec celui qui est blessé, malgré les effectifs. Ils leur ouvrent des portes car le bon pasteur n’enferme pas dans quelque bergerie que ce soit mais il conduit les brebis dehors. Ils les conduisent à découvrir autre chose du monde, de la vie, du sens…

 

 

Un des aspects de la mission pastorale du chef d’établissement consiste peut-être à encourager tous ces pasteurs que sont les enseignants, à faire valoir ce qu’ils font de positif.

 

Conclusion

 

 

La chance de l’école est d’être ouverte à tous et donc d’être en plein vent. La mission de l’école est le rappel d’une dimension essentielle de la mission de l’Eglise. L’Eglise est ordonnée à la mission de Dieu qui veut que tous les hommes soient sauvés. Je suis venu pour qu’ils aient la vie et qu’ils aient la vie en abondance.Jn 10, 10. Une Eglise qui réduirait sa mission a sa propre survie d’une part trahirait la mission de Dieu le Père et d’autre part glisserait sur la pente de sa propre disparition. Comme le disait Barth : « une Eglise préoccupée d’elle-même porte déjà les stigmates de la mort ». Cela vaut pour l’école et pour l’enseignement catholique en général. Nous avons une mission autrement plus belle et exaltante. Celle de participer à cet amour de Dieu pour tout homme, pour toute femme et de vouloir que chacun puisse s’avancer sur les chemins de sa vie dans la liberté de l’Esprit. Nous avons été choisis pour cela non en vertu de nos compétences ou de quelques mérites que ce soit de notre part mais par pur amour de Dieu pour nous. Il nous a associé à travers ce travail de chef d’établissement à sa mission, sans charger nos épaules mais en nous proposant d’entrer dans une amitié avec Lui qui ne manquera pas de nous rendre la charge moins lourde.

 

Christian Salenson, Éduquer au symbole, Octobre 2013

Enseignement Catholique Paris

Marseille le 8 octobre 2013

 

 

 

 

 

                                               Eduquer au symbole

 

 

 

                                                                                  Christian Salenson

                                                                                  ISTR Marseille.

 

 

 

 

 

Le programme des jours précédents a réactualisé le défi de la pluralité culturelle et religieuse. Loin de s’en tenir à un simple constat, pour le déplorer ou l’exalter, les intervenants précédents vous ont proposé des éléments pour nourrir votre réflexion. Je m’inscris dans le sillage de ce qu’ils ont dit. Je tiens, moi aussi, cette nouvelle phase de l’histoire de l’Occident comme un moment décisif, un kairos, ce moment favorable où émerge dans l’histoire à la faveur d’une convergence de phénomènes, un potentiel offert à la liberté. Mais ce kairos, je le ressens sous une double menace, celle de l’univocité de la pensée, d’une laïcité dévoyée qui n’ose pas affronter les défis de la pluralité et d’autre part le risque de l’éclatement dans des appartenances cloisonnées, fussent-elles catholiques. Personnellement, ce kairos se présente à moi sous le signe emblématique des moines de Tibhirine qui sont à mes yeux comme un signe des temps offert dans ce moment décisif de la culture occidentale.

 

Il m’a été demandé d’intervenir sur le symbole sans toutefois que ne soit précisée la problématique. Je ne voudrais pas vous distraire de la réflexion des jours précédents. Je souhaiterais donc contribuer à votre réflexion sur l’éducation à cette pluralité en m’interrogeant sur l’initiation à la dimension symbolique de la culture. Je ferais volontiers l’hypothèse que l’initiation à la démarche symbolique permet d’entrer dans ce jeu entre l’unité et la diversité. Je crois pouvoir avancer cette hypothèse à cause de la nature même du symbole, du rapport qu’il entretient avec la recherche de la vérité et du rapport qu’il permet au sujet d’entretenir avec lui-même.

 

Nous devons entrer tout d’abord dans la compréhension de ce que nous disons lorsque nous parlons de symbole, de symbolique, de symbolisme.

 

 

Symbole, symbolique

 

 

La notion de base est le symbole que l’on ne saurait confondre avec le signe ou l’allégorie et dont on pourrait retenir comme première définition limitée mais suffisante pour l’heure ce qu’en dit le dictionnaire philosophique de Lalande[1]  : « Tout signe concret évoquant, par un rapport naturel, quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir ». Un signe concret : Concret signifie « croître avec » (cum-crescere). Le symbole fait croître. Mais la concrétude dit aussi l’enracinement du symbole dans la matérialité du réel, alors même que le symbole ouvre une appréhension du réel qui sans sa médiation ne serait pas possible.

 

Le symbole et le concept ouvrent deux champs différents de la pensée et offrent des approches diversifiées. Le symbole évoque plus qu’il n’énonce. A la différence du concept, on ne peut pas dire ce qu’il signifie car ce qu’il signifie est multiple. Il ouvre un champ sémantique large que le sujet investit selon ses propres ressources. Il est impossible de ramener un symbole à l’unicité d’une représentation, gravant cette impossibilité jusque dans son étymologie : suv- balleiv : jeter ensemble : tenir des signification contraires dans un unique signe matériel. L’eau évoquera pour l’un les désastres de l’inondation quand il fera chanter aux oreilles d’un autre le murmure du ruisseau dissimulé sous les branchages. Ou encore, si tout le monde sait ce qu’est un « siège » et peut en définir la fonction, quand on le qualifie de « saint », le Saint-Siège devient un symbole tellement fort qu’il peut désigner non plus simplement un objet mais encore un lieu, un espace, mais une identité, une fonction, une organisation, une Eglise.

Tout cela n’est pas anecdotique. Ces deux formes de la pensée ne se concurrencent pas mais s’appellent l’une l’autre pour appréhender le réel. Elles s’entourent comme les serpents qui figurent sur le caducée, sans jamais se confondre, sans pouvoir se substituer l’une à l’autre, dans une juste et égale distance et un enroulement l’une sur l’autre qui ouvre l’espace de l’herméneutique du réel tout autant que du sujet qui le pense. Chacun joue son rapport au monde et à lui-même à travers ces symboles, ces rites, ces récits dans lesquels il tente, comme dirait Ricoeur de « comprendre et de se comprendre ». Pourquoi continuons-nous à vivre la symbolique du soleil qui se lève puisque nous savons pertinemment que ce n’est pas la juste explication scientifique ? L’un et l’autre, pensée scientifique et pensée symbolique nous sont nécessaires pour nous penser en relation au cosmos. Loin de s’exclure, ces approches se complètent, se renforcent, dialoguent parfois l’une avec l’autre. Le symbole donne accès à un sens du réel auquel personne n’a accès sans cette médiation, et l’absence du recours à l’intelligence symbolique dévitalise la pensée et contribue à désenchanter son être-au-monde.

 

           Le symbole est à la symbolique ce que le concept est à la rationalité. Un symbole produit des symbolismes, à l’instar du ciel qui dans sa matérialité est porteur de symbolismes de lumière, d’immensité, ou de l’eau aux multiples symbolismes dont Bachelard en son temps nous a fourni un si beau traité. La symbolique est l’organisation par une culture et/ou par une religion de cet ensemble de symboles et de symbolismes. Ainsi on peut parler de la symbolique chrétienne ou bien de la symbolique musulmane. Chaque religion et chaque culture organise selon un ordre propre et singulier une certaine articulation des symboles et de leurs symbolismes jusqu’à dégager et élaborer une symbolique propre.

 

La République n’y échappe pas, bien que sa symbolique soit pauvre. On assiste à plusieurs tentatives pour remettre des symboles dans ces lieux de la République en mal d’identité. Est-ce suffisant ? Le drapeau et la devise participe de la symbolique. Une charte est un piètre symbole. Elle relève plutôt du juridique dans lequel notre époque est d’autant plus entrainée qu’elle est en déficit de symboles, de récits et de rites communs.

 

La symbolisation[2] désigne le processus par lequel les hommes vont créer du sens à travers des récits, les mythes et textes sacrés, et à travers des rites. La symbolisation peut donc être collective ou individuelle. Elle est à proprement parler de l’ordre de la poétique. Elle est un faire Poiev , un agir symbolique de l’homme dans lequel il se saisit du réel à travers des symboles pour composer le réel et se construire lui-même. L’homme alors prend en charge le réel et se prend en charge. Mais ce processus échappe à sa maitrise. Il symbolise sans jamais maitriser le symbole, lequel le travaille et le construit comme sujet dans le moment même où il s’en saisit. Il est saisi lorsqu’il croit saisir. Le symbole le travaille dans des niveaux d’infra conscience. L’homme crée des mythes et invente des rites mais ces récits et ces agirs symboliques le façonnent.

 

Jacques Vidal considérait que l’on se rapporte au symbole selon trois modes : cosmique, onirique poétique. Le symbole est souvent emprunté à l’univers, au cosmos : eau, huile, vin, arbre, source, ciel, haut, bas etc.. L’onirique désigne la manière dont l’homme se voit et se pense à travers le symbole. Cet arbre n’est pas un symbole externe. Moi aussi j’ai des racines, je grandis, je porte des fruits etc. et je me comprends à travers la symbolique de l’arbre. Et le poétique : l’homme crée ces récits mythiques ou ces rites à travers lesquels il se raconte le monde et il se raconte lui-même que ce soit dans des récits ou dans des mises en scène rituelles.

 

 

La pensée symbolique

 

 

            La pensée symbolique est une pensée originale du réel et du sujet humain. Elle a été mise à mal en particulier à la période moderne. Gilbert Durand qualifie ce discrédit de la pensée symbolique de « victoire des iconoclastes[3] ». Il la repère dans l’histoire de la tradition occidentale chez Descartes dans son cogito. Ce triomphe dictatorial et exclusif de la raison chasse l’imagination symbolique du champ de l’humain décisif pour le confiner aux marges de l’art et de la religion désormais périphériques… Peut-être même faut-il suivre Gilbert Durand lorsqu’il fait remonter cette perte à l’impérialisme de l’aristotélisme contre le platonisme, victoire des iconoclastes à laquelle la théologie a prêté main forte.

Certes, le Moyen âge sait encore vivre du symbole. L’art roman l’atteste ! Mais aussi le jeu, tellement en usage au Moyen âge ! Un autre sens du temps : 90 jours chômés par an ! Ces vitraux ou ces cloitres aux chapiteaux historiés, ou ces les portails romans. Personnellement l’évolution des représentations du Christ, des christ romans catalans déjà ressuscités, aux visages graves et paisibles, jusqu’à ces christ douloureux à l’excès de la modernité, me raconte ce drame de la culture. Désormais on est dans la représentation de la souffrance, de la croix mais on a perdu cette capacité du symbole à tenir les contraires. La croix n’est plus le symbole de la mort et de la résurrection et signe l’incapacité à rendre compte précisément de ce qui fait le génie de la foi chrétienne.

 

L’avènement de la bourgeoisie marchande congédie le temps liturgique marqué au rythme des saisons et de la longueur des jours au profit du temps de l’horloge, du temps compté. Elle développe un autre rapport au corps et à la sexualité comme l’a bien montré Michel Foucault, vers un contrôle strict du corps et de la sexualité conjugale[4]. Dans le champ ecclésial, on ne sait plus lire l’Ecriture que dans son sens littéral : Jésus est descendu en Egypte avec Joseph et Marie sur un âne… ou encore le monde a été fait en 7 jours, un créationnisme que n’aurait pas soutenu Augustin et auquel Origène ne croyait pas. Cette univocité de la lecture fera des ravages au moment de la crise du modernisme. Les uns et les autres, ceux qui attaquent l’Eglise et ceux qui la défendent, ne savent plus lire un miracle que dans sa brutale matérialité que ce soit pour rejeter ou pour en défendre la véracité. Il ne restera plus qu’à réduire la religion à la morale. Le XIXème siècle s’y emploiera comme l’a si bien montré Karl Barth[5]. En ce temps là – les temps ont bien changé ! – on concédait encore à la religion de garantir une morale qui n’était pas encore devenue contractuelle. Saint Paul pourtant nous avait mis en garde sur la place de la Loi relative et ambigüe dans le salut…

 

Nous sommes les héritiers de cette culture qui a développé une pensée scientifique trop exclusive. Ce fut le règne de l’idéologie de la science dénoncée magistralement par Nietzsche mais qui ne sera entendu que lorsque, sous la poussée des drames du siècle dernier, la foi dans le progrès sera ébranlée. Et nous sommes immergés dans l’idéologie de la technique, critiquée par Habermas[6].

 

Intérêt de la pensée symbolique.

 

            Comment ouvrir de nouveaux chemins dans notre manière d’être-au-monde ? Il ne s’agit pas d’inventer des symboles. Les symboles sont là. Nous habitons un monde de symboles mais qu’il est nécessaire d’apprendre à lire. N’est-ce pas la grandeur de l’Ecole que d’y apprendre à lire, à lire le monde, à le comprendre en se comprenant soi-même ? Il en va du monde comme du texte biblique. La lecture est écrasée. Elle souvent réduite uniquement à son sens littéral. L’homme moderne est fier d’être réaliste ! La réalité, sans s’en rendre compte, lui cache souvent le Réel. Beaucoup croient atteindre le réel parce qu’ils s’agitent dans la réalité. Ne voyant le monde que d’un œil, le risque est grand de perdre la profondeur de champ. Le sens s’évanouit…

 

Il en va de la manière d’être au monde comme de la visite d’une exposition de peinture dans laquelle on se précipiterait. Muni d’un appareil audio, il est raconté l’histoire du tableau, du peintre et de ses amours, des couleurs utilisés et des lignes qui le traversent mais pendant que tout cela est compté au visiteur, il risque de ne pas regarder le tableau…et de passer ainsi de tableau en tableau. Ainsi s’achèvera la visite en ayant appris, et même en ayant vu et en ayant commenté mais sans jamais avoir été réellement saisi …

Les programmes de français ont inclus quelques grands textes mythiques ou sacrés, peu du Nouveau Testament et si possible offrant une lecture morale fut-ce au détriment de ce que dit le texte comme par exemple le bon samaritain. On cherchera en vain des Visitations ou des Annonciations. Qui saurait les lire ? Les catho grand teint n’y verraient probablement qu’un événement qui est arrivé à Marie et les autres le nierait. Les uns et les autres frappés d’une même cécité. Qui est capable de lire et de recevoir ces textes prodigieux qui ont produit tant d’œuvres d’art, inspirés tant d’artistes, parlé au cœur de tant de gens simples qui n’avaient pas les mots pour le dire ? Ces textes ne racontent pas des faits divers. Ils sont des clefs herméneutiques pour se comprendre.

 

 

 

III- En quels lieux initier à cette pensée du réel

 

 

            L’éducation au symbole peut s’entendre à la fois comme une éducation à la symbolique mais aussi comme éducation par le symbole. Pour initier les jeunes générations, les adultes doivent eux-mêmes apprendre. On initie en étant initiés.

 

L’espace

 

L’Ecole est un de ces lieux. Le symbole s’inscrit dans la matérialité : de l’eau, du vin, un arbre. Aussi le premier apprentissage du symbole à l’Ecole sera dans la disposition même des lieux. Ce n’est pas innocent de parler de sanctuariser l’Ecole. Cet espace diversifié est un lieu à forte tonalité symbolique et on ne se privera pas d’en user. La disposition renseigne plus sur le projet éducatif et même sur la mise en œuvre du caractère propre que les déclarations officielles. L’organisation parle plus fort que les discours, sans prononcer un seul mot, précisément parce que l’organisation symbolique des lieux ne s’adresse pas à la conscience claire. L’établissement est catholique. Quels symboles sont donnés à lire cette catholicité, sans oublier la question subsidiaire : de quelle catholicité parlons-nous ? Où se trouve le bureau de l’APS ? Et la chapelle ? Et en quels lieux se tient le directeur aux différents moments de la journée ?

 

Le temps

 

Et il va de même pour le temps. Le temps à l’Ecole ne peut pas être celui de la société. Hannah Arendt avait raison de nous dire que l’Ecole est un lieu protégé à distance du monde[7]. L’Ecole éduque au temps. A l’Ecole on a le temps. Le « je n’ai pas le temps » ne veut pas dire que je travaille beaucoup et bien mais que je me fais avoir par le temps… Un chef d’établissement est quelqu’un qui a le temps, plus exactement qui s’inscrit de manière originale dans le temps, parce qu’il est au service du temps, il garantir le temps de chacun, le temps de la construction, le temps de la maturation aussi bien des élèves que des enseignants. L’éducation s’inscrit dans le temps. Il faut justement apprendre à faire les choses avec un enracinement en soi, une intériorité, en s’habitant soi-même sans se prendre pour ce que l’on fait. Comment le signifier sans prendre le temps ?

Les programmes sont tés symboliques de l’organisation du temps, sans parler de la place de la catéchèse, des temps de formation humaine, et plus largement de ce qui a rapport à la gratuité, sans laquelle il n’y a pas de fécondité. Et aussi la manière dont on aborde le temps. Comment on commence une heure de cours et comment on la termine ? Comment on change de discipline ? Là commence l’apprentissage de l’intériorité.

 

La symbolique des célébrations.

 

Et encore quels sont les symboles qui rythment le temps de l’année ? Les célébrations ? J’ai travaillé avec Jean Vanier et les responsables des communautés de L’Arche pendant plusieurs années. Dans les communautés de L’Arche, les célébrations occupent une place décisive dans la vie de la communauté et pour les personnes qui la constituent. La construction d’une personne ou d’une communauté humaine doit beaucoup aux rites. Elles sont indispensables pour les personnes ayant un déficit mental mais on n’oubliera jamais que ces personnes nous révèlent ce dont nous avons le plus besoin. Les célébrations disent sans mentir la vie d’un établissement. Les célébrations, parce que ce sont des rites, ont une grande efficacité.  Leur absence serait terrible. Des personnes ou des groupes qui ne célèbrent pas ou plus, ne se structurent pas vraiment ou même se déstructurent. Les célébrations révèlent la réalité et en même temps elles la construisent. Elles mettent en scène l’unité et son corollaire la diversité telle qu’on la vit dans l’établissement sur un curseur qui va de Babel à Pentecôte…

L’imagination manque souvent. Les célébrations ne sont pas toutes strictement religieuses. Beaucoup d’évènements peuvent être fêtés : des arrivées dans l’établissement, des départs, les succès d’une classe, un examen blanc, les réussites d’un enseignant à l’agrégation ou au doctorat etc. Et comment sont célébrés aussi les événements qui marquent douloureusement le personnel, les enseignants, les élèves ?

 

 

Les disciplines comme initiation à la dimension symbolique

 

L’enseignement des disciplines n’a pas pour finalité ultime la transmission de savoirs. Cet oubli servirait l’idéologie de notre époque, mais il ne servirait pas la construction des personnes. Il enfermerait une nouvelle fois dans le sens littéral. Or l’enseignant a besoin de garder les yeux levés sur l’horizon symbolique de son enseignement. Le professeur d’anglais a besoin de percevoir le sens symbolique de ce qu’il fait, en l’occurrence la dimension pentecostale de son enseignement, car s’il y a un symbole qui parle, c’ets précisément celui de la langue. A travers ce qu’il donne à voir et à apprendre, il opère, ce qui ne se voit pas nécessairement mais qui n’en est que plus efficace : l’ouverture à l’autre.

 

A l’ISTR, au département des religions à l’Ecole, je dirige un laboratoire d’enseignants-chercheurs sur la didactique du fait religieux. La professeure de français qui travaille sur l’enfant de Noe de Schmitt, ne fait pas que du français. Elle travaille symboliquement un point focal et dramatique de l’histoire occidentale que fut la relation au judaïsme et qui fut peut-être matricielle pour une part de toutes les incapacités de notre histoire à accepter l’autre : le noir, l’indien, l’arabe, et maintenant le rom, l’immigré etc. Une autre professeure travaille sur l’Au-delà à partir de la Divine Comédie de Dante. L’enjeu n’est rien de moins que d’être initié à la symbolique, à travers ce symbole de l’Au-delà, sans lequel il est tellement difficile de construire le présent. Une autre enseignante intéressée par l’histoire mixte travaille sur la place des femmes dans la colonisation, absolument absente des livres d’histoire. Dans l’histoire enseignée, il n’y a ni femmes colonisées ni femmes colonisatrices. De plus elle conduit sa recherche dans l’histoire des missions. Alors là on est victime d’un double aveuglement : celui de l’histoire religieuse et celui de l’histoire des femmes… Dans l’histoire enseignée de la colonisation, il n’y a eu ni religieux, ni femmes. Quand les femmes sont à ce point absentes, le symbole parle ! Personnellement, je n’ai jamais oublié la gravure de mon livre de grammaire sur lequel était inscrit que le masculin l’emportait sur le féminin et qui représentait un tir à la corde où les garçons l’emportaient. Voilà comment l’Ecole de la République m’a appris le genre  et voilà comment elle continue de l’enseigner !

 

Ce qui vaut pour la symbolique des lieux, des temps, des célébrations, de l’enseignement des disciplines vaut a fortiori pour l’hypertrophie de l’évaluation, pour l’excellence revendiquée, pour l’ouverture à tous… Quelles représentations risquons-nous de transmettre ? Chacune des pratiques éducatives induit symboliquement un rapport au monde, à l’autre, à soi, au savoir, à la réussite. Là se trouve la vérité de l’éducation et de la transmission. A juste titre, les établissements visent ou revendiquent une excellence. Certains par charisme ont même comme vocation la formation des élites. Un établissement, sans le dire, met en place une symbolique de la réussite qu’il transmettra à l’enfant ou au jeune. J’imagine mal que ce puisse être la réussite au baccalauréat ! Avec plus de 80% de réussite nationale, le challenge serait mesquin ! Quand l’Evangile offre le symbole de la croix pour parler de la réussite, nous ne pouvons qu’admirer ces apôtres de l’Evangile que sont les enseignants, qu’ils se disent croyants ou non, lorsqu’ils se tiennent auprès de leurs élèves en échec dans l’espérance qui peut faire défaut à celui qui traverse l’échec, quel qu’il soit. Celui qui aura expérimenté cela une seule fois dans sa vie que de l’échec peut naitre une fécondité inattendue, celui là aura expérimenté rien de moins que le mystère pascal, qui est la clef de l’existence humaine dans la révélation chrétienne.

 

 

Intérêt de la pensée symbolique dans son rapport à l’unité et à la différence.

 

 

Je voudrais maintenant revenir à ce qui vous occupe ces deux jours sur l’unité et la différence Le symbole se donne dans un signifiant offert à tous mais susceptible de recevoir une multiplicité de lecture. La pensée rationnelle livrée à elle-même et qui se coupe de la pensée symbolique s’enferme et enferme sur ce qu’elle comprend et elle nie tout ce qui lui échappe. La raison livrée à elle même et à elle seule a ses pathologies, trop rapidement désignées sous le mot de rationalisme. Je formulerais volontiers l’hypothèse que la réduction à la rationalité est une des raisons de notre incapacité à penser la différence comme une des formes de l’un. Cette incapacité nous rend peu apte à affronter la différence et à s’en nourrir. Aujourd’hui je lis cette incapacité dans la culture contemporaine et les débats philosophiques jusque dans le double effacement de la différence entre l’homme et l’animal et entre l’homme et la femme. Je suis surpris de l’incapacité de penser ensemble l’égalité et la différence. Cette dernière est toujours perçue comme une menace par des êtres fragilisés par l’univocité de la pensée et une trop grande place faite à l’activité au détriment de l’agir symbolique.

 

Reprenons maintenant l’hypothèse annoncée. En quoi une prise en compte de la symbolique dans le processus éducatif offre la possibilité d’éduquer à la différence et à l’unité. Babel et Pentecôte. Le projet de construire une même tour, de parler la même langue s’achève dans la dispersion et la confusion. Le symbole de Babel donne à penser. Tel est le propre du symbole, disait Kant. Il donne à penser une vie de couple et la manière dont l’unité y est considérée. Il donne à penser tout autant le projet éducatif de l’établissement, les discours sur la mondialisation ou sur l’Europe. Le « chaque » et le « tous » alternés qui scandent le récit de la Pentecôte font d’une unité accueillie comme préexistante la possibilité d’une diversité et d’une profusion…

 

Le symbole unifie.

 

Telle est sa fonction première ! Il tient dans l’unité des significations contraires en vertu de sa capacité à manifester une unité préexistante. Le symbole révèle cette unité et au moment même où il réunit dans l’unité, il appelle la diversité des lectures, des interprétations, des manières d’être. Le signifiant est un, le signifié multiple. Le signifiant ancre dans la matérialité des choses, du monde, des relations. Le signifié est multiple. Il arrache à l’impérialisme d’une pensée unique, du rationalisme, de l’idéologie du moment, du déjà connu.

Le symbole tient dans l’unité. Le symbole des apôtres si bien nommé dit précisément que les articles sont des symboles qui attendent que chacun lui donne sens. Le corpus des Ecritures : prends et lis ! Et cela vaut pour tous les textes de la littérature, les symboles de la République… L’Ecole est un lieu à forte tonalité symbolique. Pas besoin de le sanctuariser comme disent les laïcs ! Il l’est déjà ! La symbolique des fêtes de l’établissement ou des célébrations révèle le rapport unité et diversité.

 

Quand l’enfant se perçoit dans le miroir, alors qu’il n’avait jusque-là qu’une perception parcellaire de son individualité, il se perçoit comme un tout par l’autre qu’il voit dans le miroir. Mais cette image ne suffit pas. Et toute sa vie l’image de lui ne lui suffira pas. Il risquera toujours de se perdre dans sa propre image. Elle le met de surcroit dans un rapport paranoïaque à l’autre. Augustin raconte cela : «  La faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. il ne parlait pas encore et regardait pâle et farouche, son frère de lait[8] » Il voit son frère de lait qui tête et cette image le met dans un état farouche. Pour advenir au « je » du sujet, ll lui faudra quitter ce stade de I’imaginaire, ce rapport paranoïaque à l’autre et narcissique envers soi pour entrer dans l’altérité. Ce passage de l’imaginaire au symbolique chez le jeune enfant se fera par la symbolique du nom que ses parents lui diront et par lequel il sera désigné comme unique, incomparable irremplaçable. Ce que La psychanalyse décrit comme un moment de la construction de la personne reste comme une clef de compréhension de la construction du sujet. Nous proposons trop souvent des images auxquelles s’identifier, image du bon élève, image de la bonne école, du bon parcours, de la bonne profession, de la belle réussite, jusqu’à s’y noyer et s’y perdre ou s’engager dans la rivalité concurrentielle mais mortifère quand chacun a besoin de s’entendre dire son nom pour exister et se construire dans un désir de vie authentique.

 

 

La symbole diversifie

 

Mais le symbole unifie sans écraser la différence. Le symbole unifie sans jamais enfermer dans une identité bétonnée, meurtrière pour soi et pour les autres. Il fait passer de l’autre perçu comme rival à l’autre comme médiation du « je ». « Je est un autre » dit Rimbaud. Le symbole médiatise la construction du sujet. Le corpus des Ecritures unifie ceux qui le reconnaissent comme texte sacré mais chaque texte, chaque parabole, chaque récit ouvre une infinité de compréhension selon chaque personne, selon le moment qu’elle vit etc. Le champ sémantique qu’ouvre le symbole offre à chacun la possibilité de se construire et d’exister dans l’unité d’une même symbolique déployée, et la diversité d’une richesse à exploiter sans fin et sans répit.

 

La faiblesse d’une charte, la pauvreté des symboles.

 

La volonté de la République que le service de l’éducation initie à une vie citoyenne dans laquelle aucune hégémonie religieuse ne puisse s’imposer est légitime. Dans une juste compréhension de la laïcité, celle-ci a pour finalité de garantir la liberté religieuse de chacun contre tout prosélytisme mais aussi contre tout rejet. Elle est au ervice d’une liberté fondamentale de l’être humain qui est la liberté religieuse. Elle a vocation à garantir non seulement la liberté de conscience mais aussi la liberté d’expression et ce que l’on dit moins souvent en France mais qui est inscrit dans la convention européenne la liberté de connaissance. La charte sur la laïcité, dans ceux qui en portent positivement le projet et ne la confisque pas, veut servir cette unité et cette diversité. Nous voyons dans le même temps combien le discours est celui de l’injonction et qu’il en a toutes les limites. Une charte est un texte juridique, ce n’est pas un symbole. Ceux qui sont à l’initiative de cette charte l’ont bien perçu. Ils essayent de mettre en œuvre des symboles pour accompagner la charte : les deux drapeaux français et européen, la devise de la République, les droits de l’homme.

 

Cela ne saurait suffire. A travers toute la symbolique de l’établissement et de tous les actes qui y sont posés, vous transmettez un sens de l’homme, une représentation du monde, du rapport à la différence homme/femme, à la différence de milieux sociaux, à la différence culturelle et religieuse. Bien plus profondément que des savoirs, dont on ne saurait relativiser l’importance, ce sont ces symboliques là qui vont s’inscrire dans la chair de cette jeune génération.

 

 

Conclusion

 

 

            Le symbole nous conduit du visible à l’invisible… L’Ecriture dit : « nous ne regardons pas ce qui se voit mais ce qui ne se voit pas… », ou plus exactement à travers le visible nous regardons l’invisible. Péguy dit que « nous naviguons entre deux bandes de curés : les curés laïques et les curés ecclésiastiques[9] ». Les uns voudraient séparer le temporel de l’éternel et les autres l’éternel du temporel : « les ceux qui nient l’éternité et les ceux qui nient la temporalité ». Nous sommes conviés à échapper à cette menace d’être enfermés dans la religion et tout autant d’être des hommes et des femmes réalistes, efficaces, actifs. Il nous est proposé d’habiter autrement les espaces que de manière fonctionnelle, autrement le temps que sous la seule dictée de Chronos qui dévore ses enfants, autrement les pratiques éducatives ou l’enseignement des disciplines que comme exclusivement des savoirs à acquérir.

 

Le symbole nous conduit aussi de l’unité vers la différence car « Dieu ne souhaitera jamais trouver entre les hommes une uniformité qu’il n’y a pas mise[10] », disait Christian de Chergé. En effet comme le dit le livre de la sagesse : « Le Seigneur dans sa grande sagesse a distingué les hommes et les a fait marcher dans des voies différentes [11]».

 

 

 

 

 

 

Christian Salenson

ISTR- Marseille.

 

 

 

 

 

[1] Lalande, Vocabulaire critique et technique de la philosophie.

[2] Jacques Vidal, p. 248 et s.

[3] Gilbert Durand, L’imagination symbolique, Quadrige, PUF, 1964, p. 21 et s.

[4] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, NRF Gallimard, 1976.

[5] Karl Barth, La théologie protestante au XIX ème siècle, Labor et Fides, 1946.

[6] Jurgen Habermas, La technique et la science comme idéologie, Gallimard, Tel, 1973.

[7] Hannah Arendt, « La crise de l’éducation » La crise de la culture, Folio essais, p. 239.

[8] Augustin, Les confessions, livre I, chapitre VII.

[9] Charles Péguy, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, Œuvres en prose complètes, t. III, p. 668.

[10] Christian de Chergé, L’invincible espérance, Bayard, p. 154.

[11] Si 33, 10-11.

Nicolas LHERNOULD vicaire général de Tunis, Conférence de rentrée de l’ICM, Octobre 2015

« Serviteurs de l’Espérance »

L’Eglise Catholique au Maghreb aujourd’hui

L’expérience tunisienne

 

Bientôt cinq ans après le début des « printemps arabes », le Maghreb demeure en état de transition. Une dynamique qui présente de forts contrastes dans les deux pays directement concernés : si la Tunisie avance sur la ligne d’un processus démocratique constructif et prometteur, la Libye quant à elle peine à sortir d’une situation chaotique où perdurent violences et tensions de toutes sortes sur fond d’une déstabilisation profonde de l’Etat.

Au cœur de ces processus, en solidarité avec les peuples dont elles partagent espoirs et angoisses, nos Eglises se veulent « Servantes de l’Espérance », selon le titre choisi par les évêques de la Conférence Episcopale de la Région Nord de l’Afrique pour leur lettre pastorale commune publiée le 1er décembre dernier, en la fête de Bienheureux Charles de Foucauld. Une espérance « missionnaire », tournée vers l’avenir et vers le visage du Christ servi dans le visage du frère, à commencer par le plus petit.

En m’appuyant sur la situation de la Tunisie, où je vis depuis plus de vingt ans, je reviendrai d’abord sur le processus politique en cours depuis la révolution, en présentant aussi le visage actuel de l’Eglise Catholique dans le pays. J’aborderai ensuite quatre grands défis: la refondation du cadre sociétal, en insistant sur la question de la liberté de conscience, la sécurité, l’économie et la nouvelle donne des migrations, en m’efforçant de montrer comment l’Eglise, à la place qui est la sienne, mue par l’espérance, contribue à y faire face dans un contexte en pleine évolution.

 

  1. La Tunisie et l’Eglise en Tunisie aujourd’hui
  2. Le processus politique : rappels chronologiques

Le 14 janvier 2011, avec la chute du Président Zine el Abidine Ben Ali, marque le dénouement des premiers événements de la « Révolution de Jasmin », après un mois de luttes et de revendications dans plusieurs gouvernorats du pays, notamment au sud et à l’intérieur. Le 23 octobre 2011 ont lieu les premières élections libres de l’histoire du pays, remportées par le parti islamiste Ennahdha (« Renaissance ») avec près de 40% des voix et une majorité relative au sein de l’Assemblée Nationale Constituante. La gouvernance de la Tunisie s’organise alors autour de ce que l’on a appelé la « troïka » : la Présidence Transitoire de la République, assumée par Mohamed Moncef Marzouki, homme politique et militant des droits de l’homme, le Gouvernement, dirigé par Ennahda, et l’Assemblée Nationale Constituante, présidée par Mustafa Ben Jaafar, leader du parti de centre-gauche Ettakattol (« Forum », abréviation de « Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés »). Après une année 2012 difficile sur le plan social et sécuritaire, le chef du gouvernement, Hamadi Jebali démissionne début 2013. En mars de la même année lui succède Ali Laârayedh, du même parti Ennahdha, qui gouvernera jusqu’à la fin du mois de janvier 2014. La finalisation de la nouvelle constitution est l’enjeu principal, afin de stabiliser les institutions. Un dialogue national autour de l’UGTT, le grand syndicat, de l’UTICA, la centrale patronale, la Ligue des Droits de l’Homme et l’Ordre des Avocats élabore une feuille de route prévoyant l’instauration d’un gouvernement de compétences nationales indépendantes : en janvier 2014, la nouvelle constitution est promulguée, saluée par le monde entier. Ennahdha passe la main : Mehdi Jomâa, économiste de renom, devient chef du gouvernement. Les défis sont nombreux : il s’agit de relever le pays, qui connaît une situation économique et financière difficile, mais aussi de cheminer vers de nouvelles élections. Les législatives auront lieu le 26 octobre 2014, remportées par le parti Nidaa Tounes (« l’appel de la Tunisie »), avec 86 sièges sur 217, Ennahdha demeurant la deuxième force politique du pays, avec 69 sièges. Le 23 novembre, l’élection présidentielle est remportée au deuxième tour par Béji Caïd Essebsi, leader de Nidaa Tounes, 89 ans, homme politique et avocat, face au Président sortant Moncef Marzouki. Un gouvernement de coalition, présidé par Habib Essid, homme d’Etat et ingénieur agricole, est investi par l’Assemblée des Représentants du Peuple, formé pour moitié de personnalités issues de la société civile, incluant également 4 membres du parti Ennahdha, dont le ministre de l’emploi et de la formation professionnelle.

  1. La constitution de 2014 et le nouveau régime

 

Le texte de la constitution, organisé en 10 chapitres et 156 articles, déclare d’emblée s’inscrire dans « les objectifs de la révolution, de la liberté et de la dignité, révolution du 17 décembre 2010-14 janvier 2011 » (Préambule). Sur le plan institutionnel, il instaure un régime parlementaire mixte soignant particulièrement l’équilibre des pouvoirs, selon un régime « républicain démocratique et participatif dans le cadre d’un Etat civil et gouverné par le droit et dans lequel la souveraineté appartient au peuple qui l’exerce sur la base de l’alternance pacifique à travers des élections libres, et du principe de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs » (Préambule). Le pouvoir exécutif est ainsi exercé par le Président de la République (élu pour cinq ans au suffrage universel direct – art. 75) et le chef du Gouvernement (art. 71), leader de la formation politique arrivée en tête des élections législatives, organisées au suffrage universel direct également tous les cinq ans (art. 89). Après consultation du chef du Gouvernement, le Président de la République définit les orientations générales en matière de défense, de politique étrangère et de sécurité nationale (art. 77). Le Président jouit d’un pouvoir de dissolution de l’Assemblée (id.), qui peut quant à elle voter une motion de défiance vis-à-vis du Gouvernement (art. 99), ou de destitution du Président de la République en cas de violation de la constitution (art. 89). Le pouvoir législatif est exercé par l’Assemblée, ou par voie référendaire (article 50), tempéré par la création d’une Cour Constitutionnelle (art. 118-121), le contrôle de la constitutionnalité des lois s’exerçant sur requête du Président de la République ou du Gouvernement, ou par voie de procès (art. 120). En outre, cinq organes indépendants de régulation sont institués, en matière de droits de l’homme, de médias, de contrôle des élections, de bonne gouvernance et d’environnement (art. 125).

 

  1. L’Eglise catholique en Tunisie aujourd’hui

 

  • Le cadre actuel d’une présence multiséculaire

 

L’Eglise Catholique de Tunisie est un « petit troupeau », pour reprendre l’expression affectueuse de l’Evangile, composé d’environ 25000 personnes, d’au moins 70 nationalités différentes. Lors de sa visite à Tunis le 14 avril 1996, le Pape Jean-Paul II s’adressait à la communauté en ces termes: « Petit troupeau certes, mais divers par les langues, les cultures, les origines, vous êtes une image parlante de l’Église universelle. Par vos liens avec le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident, soyez ici des ferments d’unité et de solidarité. Par votre implantation dans ce pays accueillant, grâce à votre amitié fraternelle avec vos compagnons de travail ou vos voisins de quartier, par vos échanges dans la vie de tous les jours comme dans la réflexion sur le sens de la vie et sur la situation du monde, laissez transparaître la grâce que vous avez reçue d’être disciples de Jésus Christ ! »

 

Cette description résume la raison d’être et le projet de notre Eglise, présente sur cette terre depuis 1800 ans : celle de vivre avec les hommes et les femmes de Tunisie en communauté d’espérance et de destin, en compagnonnage quotidien, à travers de nombreuses formes d’engagements au sein de la société (familial, économique, culturel, éducatif, associatif…), avec une option préférentielle pour les « périphéries » et les plus démunis. Notre Eglise aime se définir comme une « Eglise citoyenne », ayant à cœur d’apporter sa part à la vie de la société, sans militantisme politique, mais dans un esprit de service gratuit au nom de l’Evangile, en solidarité avec le Peuple Tunisien dont elle se sent profondément membre de cœur. Si l’Eglise est en ce sens très attentive aux évolutions du pays dans toutes leurs dimensions, il ne faut pas néanmoins attendre d’elle un positionnement politique de quelque nature que ce soit. Telle n’est ni sa visée, ni sa raison d’être.

 

Les relations de l’Eglise et de l’Etat sont très cordiales. Elles sont régies par un Modus Vivendi, dont les instruments de ratification ont été échangés le 27 juin 1964 entre le Saint Siège et l’État Tunisien. Il s’agit du premier document de cette nature signé par le Saint Siège avec un pays arabe. En vigueur jusqu’à aujourd’hui et jamais modifié, il définit le cadre de la présence de l’Église Catholique dans le pays. A l’époque, il organisait en outre la « cession consentie » à l’État des biens de l’Église, dont les ressources sont aujourd’hui pauvres et limitées. L’opportunité d’un tel accord émanait principalement de ce que depuis l’indépendance, en 1956, la communauté catholique de Tunisie s’était considérablement réduite, en raison des vagues de départs liés aux évènements : indépendance (1956), Sakiet Sidi Youssef (1958), Bizerte (1961), nationalisations (1964)… Le Modus Vivendi, adopté à l’unanimité par l’Assemblée de l’époque, constitue un symbole national lié au processus de décolonisation. Il offre aujourd’hui un cadre restrictif sous bien des aspects, mais qui définit une situation claire, ce que d’autres Eglises du Maghreb peuvent parfois nous envier.

 

  • Visages et insertions

 

Le clergé de Tunisie, compte environ 35 prêtres, issus de trois continents : l’Europe, l’Afrique et les Amériques. La proportion de prêtres d’origine subsaharienne a fortement augmenté ces dernières années. La moyenne d’âge s’élève à 53 ans et elle a tendance à baisser. La majorité des prêtres vit dans la capitale ou sur la côte. Faute de vocations locales, nous sommes conduits à demander de l’aide à divers diocèses d’Europe et du Moyen Orient. Le monde des consacrés est en évolution. Le manque de vocations oblige des congrégations à abandonner la Tunisie, laissant un vide bien difficile à combler, le diocèse n’ayant pas la possibilité de les remplacer dans l’immédiat. De nouvelles congrégations sont néanmoins arrivées ces dernières années, originaires notamment d’Amérique du Sud.

 

Le monde des laïcs aussi est en mutation. Pour des raisons économiques ou politiques, beaucoup d’entreprises ont quitté le pays. Le cas le plus éclatant est celui de la Banque Africaine de Développement, l’an passé, après onze ans de présence à Tunis. On assiste en conséquence à un changement de visage de nos paroisses du Grand Tunis. Les jeunes, surtout subsahariens, étudiants, migrants ou jeunes professionnels, constituent le plus gros de nos communautés. Les couples islamo-chrétiens, enfin, sont une des réalités les plus nombreuses et les plus stables de notre Eglise, par un choix de vie s’inscrivant dans la durée. Le mariage à disparité de culte donne au dialogue islamo-chrétien une dimension éminemment incarnée, l’enracinant en pleine pâte humaine, dans toutes les régions, classes sociales et réalités du pays.

 

Vivre durablement comme chrétien au Maghreb exige bien entendu de pouvoir servir dans le respect de son charisme propre, mais aussi ne pas avoir peur de le voir souvent interrogé voire relativisé, dans une église plurielle où cohabitent de nombreuses différences dans une grande et belle communion ; de ne pas avoir peur non plus de se faire évangéliser par les habitants, musulmans à 99%, qui sont souvent, sans le savoir, une page d’évangile ouverte sous nos yeux ; d’être des apôtres qui s’efforcent de parler la langue du pays, l’arabe, d’en comprendre et d’en aimer la culture, en se considérant humblement comme « priants au milieu d’autres priants », selon l’heureuse expression de Christian de Chergé, à la fois prophètes dans une terre étrangère où Dieu habite avant que notre pied ne la foule, et pèlerins voire migrants vers le Royaume de Dieu.

 

Parmi nos principaux champs d’insertion, soulignons celui de l’éducation et de la culture : une priorité fondamentale, plus encore après la révolution. Nous gérons en particulier 10 établissements (1 école professionnelle, 2 jardins d’enfants, 7 écoles primaires) à Tunis, au nord et au centre du pays, pour un total d’environ 6000 élèves. L’éducation donnée dans nos institutions est appréciée, reçue avec fierté et reconnaissance depuis des générations. L’Ecole est pour nous le moyen institutionnel par excellence de construire un dialogue de vie dans la durée. Carrefour de rencontres, terreau de dialogue, elle offre aux enfants et aux adultes une expérience unique de connaissance réciproque, de croissance mutuelle, de découverte de la liberté, de mise en commun des différences objectivement reconnues et assumées dans les réalités quotidiennes…

 

L’engagement social de l’Eglise est également très fort, en vertu d’une « option fondamentale en faveur des plus pauvres » posée et entretenue depuis longtemps : personnes âgées, migrants, enfants, étudiants, malades, handicapés … Notre Caritas diocésaine, en cours de restructuration, tâche de travailler en partenariat de plus en plus étroit avec la société civile tunisienne, mais aussi avec des acteurs étrangers, notamment en France, en Sicile, en Sardaigne… L’Eglise est très active dans l’assistance aux réfugiés, comme ce fut le cas jusqu’en 2013 au camp de « Choucha », à la frontière tuniso-libyenne. Depuis 2014, une action de microcrédit se met aussi en place pour soutenir de nombreuses familles, en s’efforçant d’aider les personnes à se prendre en mains par elles-mêmes dans un contexte difficile. La présence de beaucoup de permanents de l’Eglise dans le monde associatif est enfin très forte : il y a en effet dans l’agir ensemble, chrétiens et musulmans, un enjeu essentiel au service du dialogue et du développement intégral de la personne, surtout des plus fragiles.

 

 

  1. La refondation du cadre sociétal – La liberté de conscience

 

Dans le cadre d’un processus politique visant à la construction progressive d’une démocratie tunisienne ayant son visage propre, les grandes questions attenantes à la refondation du cadre sociétal dans son ensemble ne manquent pas. Elles sont un lieu privilégié et nouveau où l’Eglise est appelée à être témoin et acteur d’espérance. La question de la liberté de conscience est l’un de ces lieux très importants.

 

  1. La liberté de conscience : nouveau cadre et débats

 

Après avoir rappelé dans son préambule « l’attachement de notre peuple aux enseignements de l’Islam et à ses finalités caractérisées par l’ouverture et la modération, des nobles valeurs humaines et des hauts principes des droits de l’Homme universels […] », le texte constitutionnel de 2014 ajoute, de manière très novatrice par rapport aux constitutions antérieures, que « l’État est gardien de la religion. Il garantit la liberté de croyance, de conscience et le libre exercice des cultes ; il est le garant de la neutralité des mosquées et lieux de culte par rapport à toute instrumentalisation partisane. L’Etat s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance, à protéger les sacrés et à interdire d’y porter atteinte, comme il s’engage à interdire les campagnes d’accusation d’apostasie et l’incitation à la haine et à la violence. Il s’engage également à s’y opposer » (article 6).

Des voix ont fait remarquer que le rôle de « protection des sacrés » dévolu à l’Etat pouvait prêter à des interprétations dangereuses pour les libertés. Une formule n’est jamais un absolu ; c’est son application qui compte et qui comptera. Il demeure du devoir de tous de veiller à ce que cette application favorise à tout moment le bien commun et celui des personnes. A l’occasion de la rencontre annuelle de la Fondation Oasis à Tunis, le 27 juin 2012, le Président de la République Provisoire, M. Moncef Marzouki avait déclaré: « S’il faut défendre la liberté de conscience, c’est parce qu’elle est le fondement d’un type d’appartenance moderne qu’est la citoyenneté. Aujourd’hui l’appartenance religieuse fonde l’appartenance à une communauté de foi, et non à l’appartenance à la communauté nationale. On peut être citoyen tunisien, tout en étant musulman, chrétien, juif, athée. Le plus important est qu’on le soit sans difficulté, de façon non conflictuelle, naturelle, confortable oserais-je dire, en connivence et en synergie avec l’autre reconnu et accepté comme si différent et si semblable. Tel est notre objectif, tel est notre destin si nous voulons nous humaniser chaque jour un peu plus. » Ces propos engageaient M. Marzouki à titre personnel. Ils engageaient aussi le pays, en vertu de la fonction qui était alors la sienne. Si la « protection du sacré » a pour visée de garantir l’épanouissement de la dimension spirituelle et religieuse de toute personne, quel que soit son credo, dans le respect de sa liberté, en harmonie avec les autres, cela va certainement dans le sens de « l’humanisation » qu’une telle déclaration appelait de ses vœux.

  1. L’approche de l’Eglise
  • La dignité de la personne comme fondement de toute norme

Le 2 février 2011, juste après les premiers événements de la révolution, les évêques catholiques d’Afrique du Nord écrivaient dans le communiqué final de leur réunion annuelle qui avait lieu à Alger : « […] La liberté religieuse est la garantie d’un respect complet et réciproque entre les personnes. Elle se traduit avant tout par la liberté de conscience reconnue à toute personne, la liberté de chercher la vérité. Elle suppose le respect de l’autre, de sa dignité, fondement de la légitimité morale de toute norme sociale ou juridique. La liberté de conscience et la citoyenneté seront sans doute de plus en plus au cœur des dialogues entre croyants musulmans et chrétiens qui habitent au Maghreb ». Les faits continuent d’en témoigner. Forts de ces mêmes convictions, nous nous réjouissons que l’Assemblée Nationale Constituante ait adopté les dispositions de cet article 6. Nous voyons en effet dans le respect de l’autre et de sa dignité en tant que personne, quelle que soit sa croyance, le fondement de la légitimité morale de toute norme sociale ou juridique, donc de l’action politique.

  • Les minorités comme « thermomètre » de démocratie

Les enjeux sous-jacents sont, fondamentalement, d’ordre culturel. Le droit est en effet une expression de la culture. Il en émane autant qu’il la sert. Les droits et les libertés seront d’autant mieux garantis que la culture aura à cœur de vivre et de mettre en valeur cette diversité et l’ouverture à l’autre dans le respect mutuel des différences. Tel est sans doute l’objectif le plus nécessaire d’une politique religieuse au service des libertés individuelles et de la cohésion nationale : favoriser juridiquement et culturellement la convivence et le dialogue au sein d’une nation dont la diversité est un atout, où les libertés individuelles puissent se conjuguer harmonieusement avec les principes fondamentaux qui en assurent le rayonnement et la stabilité. Les minorités religieuses sont en ce sens une richesse et une chance de la Tunisie. Leur présence rappelle que le pays a toujours été un carrefour de civilisations ouvert sur l’altérité. Ces minorités sont aujourd’hui chrétienne, juive, mais aussi musulmanes (ibadites, soufies…) et autres (bahaïe…). La préservation et la mise en valeur ce qui fait l’une des plus belles caractéristiques de la Tunisie, sa diversité, sont et seront un indicateur important de la qualité et de la robustesse du processus démocratique en cours. La démocratie, disait Clement Atlee, « n’est pas simplement la loi de la majorité, c’est la loi de la majorité respectant comme il convient le droit des minorités ». Ici comme ailleurs, la situation des minorités religieuses, la garantie de leur participation à une cohésion nationale riche de ses diversités, constituent un moyen de « mesure » privilégié de la qualité d’un cadre démocratique, quel que soit son visage particulier.

  1. Lignes d’action et d’espérance
  • Rechercher les voies d’une harmonisation

En ce domaine, il y a encore du chemin à parcourir : le principe de liberté de conscience, coulé dans le marbre de la constitution, est aujourd’hui mis au défi d’une harmonisation nécessaire avec d’autres dimensions du droit. Prenons l’exemple des mariages à disparité de culte, improprement appelés « mixtes » (cette dénomination concernant, en droit canonique, les mariages entre deux baptisés de confessions différentes, alors que le mariage « à disparité de culte » désigne l’union entre un(e) baptisé(e) et un non chrétien) : si une chrétienne peut sans difficultés épouser un tunisien musulman, il n’en est pas de même dans la situation inverse. Une circulaire administrative datant du début des années 1970 impose en effet aux officiers d’Etat Civil de n’enregistrer validement que les mariages dans lesquels le mari est musulman. Cela veut dire en pratique qu’une conversion à l’islam est requise pour un non-musulman désireux d’épouser une tunisienne musulmane. Des débats se font jour aujourd’hui pour examiner cette question, dans laquelle deux normes juridiques s’opposent. Si le débat juridique est fondamental, l’essentiel se jouera au niveau de la culture. Il faudra sans doute du temps. Le rôle de l’Eglise aujourd’hui consiste non seulement à accompagner ces couples, qui sont à l’avant-garde du dialogue islamo-chrétien, mais aussi à réfléchir aux conditions d’un respect concret des consciences, selon le principe partagé tant par le christianisme que l’islam, selon lequel il ne doit pas y avoir de contrainte en religion.

  • Participer aux grands débats de société

Au-delà de cette seule question, notre Eglise se réjouit et se sent honorée que la société civile, qui est l’un de plus grands atouts du pays, lui fasse de plus en plus appel pour réfléchir avec elle sur des questions fondamentales. Tel fut le cas en 2014, lors d’une assemblée traitant du lien entre religions et bioéthique ; en février 2015, lors d’un séminaire dont le titre était : « Quelle politique religieuse pour la Deuxième République ? », pour ne citer que ces exemples. Nous y sommes invités, ainsi que les représentants d’autres minorités, pour réfléchir à plusieurs voix. On nous demande souvent d’éclairer les débats en témoignant de la manière dont l’Eglise a vécu voire dépassé, à travers son histoire, un certain nombre de sujets travaillant la société tunisienne d’aujourd’hui : la tension entre le spirituel et le temporel, l’attitude face aux fondamentalismes, l’harmonie entre personne et communauté … Nous observons que les Pères de l’Eglise nord-africaine, au premier rangs desquels Saint Augustin, que nos pays redécouvrent comme figures intégrantes de leur histoire, aident à avancer. La thématique des « deux cités » chez Augustin est précieuse de ce point de vue.

  • Favoriser une vision plurielle de la société

Au quotidien, notre Eglise s’efforce de favoriser une vision plurielle de la société. Non par idéologie, mais par fidélité au réel : la Tunisie, nous l’avons dit, est plurielle depuis ses origines. Cette attitude répond à un appel que beaucoup de nos amis nous adressent, à l’exemple de Wathek, un ami tunisien musulman, qui me disait en 2012 : « Notre conviction profonde est que l’Eglise Catholique est un des piliers de notre identité tunisienne. Son émancipation et son rayonnement sont garants d’une harmonie sociale à laquelle nous aspirons tous ». Notre conviction d’Eglise est qu’il en est de même pour chacune des minorités religieuses présentes dans le pays, au service d’une harmonie sociale qui grandit réellement – nous le touchons du doigt chaque jour dans le concret de la vie – à l’école de la différence. Ou encore Fatma, la même année : « On m’a posé la question: ‘qu’est-ce que j’attends, moi, musulmane, de vous, chrétiens qui vivent en Tunisie ?’ Sachez déjà que par votre vie en Tunisie, vous qui venez de partout dans le monde, vous participez à donner de l’élan à une partie en danger de l’identité de la Tunisie, qui est la diversité et l’ouverture. Et par conséquent, j’attends que vous restiez, que vous ne cédiez pas à la peur et que vous ne partiez pas. Que nous continuions ensemble dans le respect de nos différences respectives, à se connaître, à échanger et à partager tout ce qui peut nous enrichir et nous réunir dans la paix. Je suis certaine que notre champ de rencontre dans la paix est plus large que tout ce qui était envisagé jusque-là. Mais pour découvrir sa profondeur et son étendue, nous devons le mériter par l’effort sur soi et vers l’autre ». La rencontre de l’autre au quotidien, le travail patient de l’éducation, la contribution à la consolidation d’une culture du débat à travers nos bibliothèques et nos centres d’étude, l’organisation de tables rondes sur des sujets de société, l’action commune dans le cadre associatif, la rencontre au quotidien, tout cela participe de cet élan citoyen où nous nous efforçons d’apporter notre pierre à la construction d’une société fière de son identité et riche de son pluralisme.

 

 

  1. Trois grands défis : la sécurité, l’économie, les migrations

 

Dans leur lettre pastorale « Serviteurs de l’Espérance », nos évêques écrivaient en décembre 2014 : « La région nord de l’Afrique se situe géographiquement et culturellement au carrefour de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient. La dynamique des ‘printemps arabes’, les enjeux sécuritaires régionaux et moyen-orientaux, la crise économique européenne et la nouvelle donne des migrations en provenance essentiellement d’Afrique subsaharienne entraînent pour notre région de profondes mutations et de nouveaux défis ». Sécurité, économie, migrations : tels sont bien les trois principaux défis qui demeurent ou s’amplifient aujourd’hui ; autant de lieux où le « service de l’espérance » est pour l’Eglise prioritaire.

 

  1. Une situation sécuritaire instable
  • Le contexte et les faits

Les premiers événements de la révolution en 2010-2011 ont fait, ne l’oublions pas, quelques 300 victimes et 700 blessés. La suite fut aussi ponctuée de divers actes de violence : affrontements entre syndicalistes et Ligue de Protection de la Révolution (LPR) le 4 décembre 2012, lors de la commémoration de l’assassinat du grand leader syndical des années 1930, Farhat Hached. Le 6 février 2013, assassinat de Chokri Belaïd, figure éminente de l’opposition de gauche. Six mois plus tard, Mohamed Brahmi, leader du Courant Populaire, tué lui aussi par balles devant son domicile. Militaires et forces de l’ordre ont également payé un lourd tribut, lors d’attaques répétées, menées principalement, mais non exclusivement, dans la région du Mont Chaambi, au centre du pays, près de la frontière avec l’Algérie. Le 18 mars 2015, le Musée du Bardo est le théâtre d’un attentat qui fera 24 victimes (21 touristes, un policier et deux terroristes) et 45 blessés, revendiqué le lendemain par l’Organisation de l’Etat Islamique. Le 26 juin 2015, à Port-El-Kantaoui, à proximité de Sousse, un nouvel attentat, également revendiqué par l’EI, frappe un grand hôtel de la côte, tuant 39 personnes et faisant 39 blessés.

Dans sa synthèse de juillet 2015 (Rapport Moyen-Orient / Afrique du Nord n° 261), l’International Crisis Group résume ainsi la situation : « […] Les attentats de Tunis et de Sousse, en mars et juin 2015, et les attaques fréquentes contre la police, la garde nationale et l’armée depuis plus de deux ans, particulièrement dans les zones frontalières, démontrent la percée significative des groupes islamistes radicaux. Les autorités éprouvent des difficultés à faire face à cette menace et à développer une politique publique de sécurité. Si la situation est en grande partie liée aux problèmes internes des forces de sécurité intérieure (FSI), le contexte régional n’aide guère […] ». De fait, la Libye traverse une période de chaos, en proie au désordre et aux violences. Plusieurs milliers de Tunisiens se sont par ailleurs engagés dans le djihad en Irak et en Syrie, ce qui entraîne un risque majeur de déstabilisation en perspective d’un retour au pays. L’enquête a montré que Seifeddine Rezqui, l’auteur de la fusillade de Port-El-Kantaoui, avait été formé à Sabratha, en Tripolitaine, le fief d’Ansar-al-Charia en Libye (groupe djihadiste ayant fait allégeance à l’EI), où il s’était rendu illégalement en janvier 2015. Des présomptions existent selon lesquelles il y aurait rencontré les auteurs de l’attentat du Bardo…

  • Servir l’espérance face à l’insécurité

L’Eglise n’est pas visée en tant que telle par les actes de violence. Il n’y a pas de dimension interreligieuse à la révolution tunisienne, et les chrétiens ne sont pas une cible en tant qu’ils sont chrétiens. Les victimes, quelles qu’elles soient, sont visées en tant qu’elles touchent à des symboles de la stabilité, de l’autorité, des valeurs ou de la prospérité du pays : hommes politiques, forces de l’ordre, touristes (le tourisme représente 7% du PIB de la Tunisie en termes directs, et 20% par les effets d’entrainement dans les autres secteurs)… L’un des rôles importants de l’Eglise, qui partage au quotidien la vie des gens, y compris leurs préoccupations et leurs angoisses, est de rester lucide et d’y encourager, en conjuguant prudence et sérénité ; d’être à l’écoute également de l’âme du Peuple Tunisien, victime elle-aussi des attentats, blessée très profondément dans des valeurs qui sont des piliers de l’identité, comme la culture et l’hospitalité. Beaucoup de Tunisiens sont venus spontanément nous demander pardon de ce qui s’était passé au Bardo ; avec une honte et une souffrance terribles. Plus généralement, nombreux sont les musulmans, en Tunisie et ailleurs, qui ont un grand besoin aujourd’hui d’entendre explicitement que nous ne les regardons pas selon le prisme des horreurs perpétrées par certaines organisations comme l’Etat Islamique, qui instrumentalisent le religieux au profit de logiques politiques ou terroristes. Nous profitons notamment des vœux exprimés lors des fêtes musulmanes pour le redire, pour être proches, fraternels, pour que l’on sente cela de manière réelle et pacifiante. C’est un besoin immense. Nous l’avons éprouvé très fortement aussi après l’attentat de Paris contre la rédaction de Charlie Hebdo.

Servir l’espérance face à l’insécurité suppose aussi d’avoir le courage d’une parole vraie appuyée sur l’Evangile. Le 11 août dernier, à l’initiative de l’Union Nationale de la Femme Tunisienne, avait lieu un colloque à l’hôtel Imperial Marhaba de Port-El-Kantaoui, où avait été perpétré l’attentat de juin. Monseigneur Antoniazzi, notre archevêque, y était invité. A cette occasion, il déclarait : « Le Christ présente le pardon comme le sommet de la liberté chez l’homme. Celui qui se venge est esclave des pires vices : la haine, la vengeance, l’orgueil, le refus de mon prochain. Au contraire celui qui pardonne est fils de Dieu qui est amour et qui pardonne nos péchés. […] Après les attentats du musée du Bardo et de Sousse, je demandais à tous, chrétiens ou pas, de prier pour les victimes, pour les blessés mais aussi pour les terroristes afin qu’ils puissent reconnaitre leurs crimes abominables, se réconcilier avec Dieu et recommencer une vie nouvelle avec la grâce de Dieu. […] La violence engendre la violence, la guerre engendre la guerre. On combat la violence et la guerre avec l’amour et le pardon. Beaucoup de ceux qui sont partis combattre sont nos fils. […] Ils sont nos fils et nous devons les reprendre et surtout en empêcher d’autres de mourir. Vous ne pouvez pas être indifférentes et les condamner une fois partis. Vous devez éduquer à l’amour, au pardon, à l’acceptation de l’autre mais surtout vous devez être des exemples pour leur vie. L’exemple le plus beau et que l’enfant ne peut refuser, n’est-il pas celui de sa maman, de sa grand-mère en un mot de vous les femmes ? C’est vous que nous supplions comme fils, parce que vous avez le pouvoir, la capacité de transmettre surtout aux jeunes les graines de la paix, du pardon, du respect et de l’acceptation de l’autre dans sa diversité. C’est vous qui avez l’obligation de guérir la Tunisie de la maladie du faux sens du martyre. C’est à vous que nous confions notre Tunisie. Pendant des millénaires, on a voulu écrire son histoire en se passant de la femme. Aujourd’hui nous prenons conscience que l’histoire doit être écrite avec la vision de la femme et surtout avec la présence, la délicatesse et la vision du cœur de la femme. Nous avons conscience de votre force morale et spirituelle et vous êtes les seules à pouvoir porter remède à notre société malade qui vit dans la peur du lendemain ». Les remerciements furent nombreux.

  1. Une situation économique et financière difficile
  • Eléments de diagnostic

Dans l’édition 2015 de ses « Perspectives Economiques en Afrique », la Banque Africaine de Développement dresse le diagnostic suivant : « Dans un environnement économique international incertain, caractérisé par les problèmes économiques et la faible croissance de la zone euro, principal client de la Tunisie, la croissance économique devrait légèrement progresser pour s’établir à 2,4% en 2014 contre 2,3 % en 2013. […] Les réformes structurelles et de relance de l’investissement se font attendre, pour soutenir la transformation de l’économie et sortir le pays de la crise. Les disparités régionales continuent de se creuser, malgré les politiques mises en œuvre depuis l’Indépendance, rendant nécessaire une stratégie globale à moyen et long terme ».

 

Avant la révolution, la croissance se situait autour de 5% annuels, un taux qui n’était pas assez élevé pour créer suffisamment d’emplois ni éviter les déséquilibres régionaux, ce qui motivera grandement le premier élan de la révolution. Après avoir été négative en 2011, la croissance se situe aujourd’hui aux alentours de 2,3%, portée surtout par la consommation tandis que l’investissement est à la peine. Le chômage, qui s’élevait à 18,9% en 2011, a baissé à 15% en 2015, grâce notamment à 120000 embauches entreprises sur 3 ans dans le secteur public. Le déficit budgétaire se creuse. La pression inflationniste reste forte et pèse beaucoup sur les ménages, même si la politique monétaire engagée par la Banque Centrale contribue à en limiter les effets et permet d’endiguer la forte dévaluation que le dinar a connue face à l’euro ou au dollar. Le déficit de la balance commerciale plombe celui des transactions courantes, tandis que le compte financier extérieur souffre de la faiblesse des investissements directs étrangers. Malgré ces indicateurs, le pays trouve appui auprès de bailleurs de fonds étrangers (FMI, Banque Mondiale, Turquie, Algérie…) qui lui permettent de tenir financièrement et d’envisager sérieusement une situation de résilience. En 2015, un emprunt obligataire public a pu être lancé, avec succès, sans nécessité de recourir à une garantie extérieure. La dette souveraine se situe aux alentours de 55% du PIB, et reste soutenable. Dans un contexte international plus favorable, la relance de l’investissement public, à son plus bas niveau historique en 2014 (4,2% du PIB) et la fixation d’un calendrier de réformes structurelles réclamées par les bailleurs de fonds, donneraient sans doute, de l’avis de nombreux analystes, une visibilité accrue, facilitant de fait l’investissement privé et la relance de l’économie.

  • Le rôle essentiel des laïcs

Beaucoup de chrétiens vivant en Tunisie sont chefs d’entreprise, insérés dans le tissu économique, en lien avec des centaines voire des milliers d’ouvriers et collaborateurs tunisiens. Le rôle des laïcs au service de cette relance est potentiellement très important. A leur propos, nos évêques écrivent dans leur lettre pastorale : « Nous sommes en admiration devant l’engagement également ‘citoyen’ de tant de nos frères et sœurs qui travaillent au sein du tissu économique de nos pays. Un engagement qui, lorsqu’il est vécu selon l’Evangile, soucieux de placer l’Homme au cœur du développement et de le considérer comme sa finalité, constitue un témoignage fondamental, parfois même héroïque, à l’heure où la région cherche de nouveaux équilibres et souffre d’une crise économique qui la dépasse de l’extérieur. Nous ne pouvons que rendre grâce devant le courage de ceux et celles qui, enracinés dans l’espérance, se sont efforcés, après les premiers événements des révolutions, de protéger et de relancer un outil de production souvent menacé, en sauvant par là-même de nombreuses familles de la précarité, par un effort soutenu, et non sans risques, en faveur de l’investissement et de l’emploi. Lorsqu’un tel engagement est vécu dans la foi, il devient porteur d’une puissante espérance face à tous les vents contraires qui voudraient s’imposer […] ». En relisant ces lignes, je pense à ces amis industriels dans le secteur textile qui, à l’encontre d’une logique strictement financière qu’on voulait leur imposer de l’extérieur, ont choisi de mettre les intérêts des personnes en priorité des démarches de fermeture de leur entreprise, rendue nécessaire par une situation économique difficile : résultat, ce sont les gens eux-mêmes qui ont aidé à ce que cette fermeture se passe au mieux, facilitant ainsi les reclassements dans d’autres unités de production. Je pense à cet autre gérant dans le secteur agricole qui, avec audace et non sans risques, proposait à ses employés une formation interne à l’action syndicale pour éviter les travers de mouvements désordonnés… Un succès. Les laïcs insérés dans le monde du travail sont en première ligne du « service de l’espérance » au sein du tissu économique. Avec nos partenaires de l’Institut Catholique de Lyon, nous avons organisé en 2012 à Tunis une rencontre de chefs d’entreprises tunisiens et français pour penser à plusieurs voix les enjeux du management interculturel ; nous réfléchissons aussi à la possibilité d’organiser à moyen terme des « Semaines Sociales » en Tunisie…

  1. La nouvelle donne des migrations
  • Une situation préoccupante

Traditionnellement pays de transit, nos pays d’Afrique du Nord deviennent depuis peu des pays de migrations mixtes. Des politiques d’accueil sont mise en œuvre, incluant la prise en charge des situations urgentes, parfois un processus de régularisation administrative, mais aussi des offres généreuses en matière de scolarisation ou d’emploi. Néanmoins, la situation actuelle en Méditerranée, avec ces dizaines de milliers de personnes fuyant les violences moyen-orientales ou la précarité de la corne de l’Afrique, renforce également une poussée migratoire d’origine subsaharienne. Les itinéraires sont multiples et périlleux à travers le désert. Beaucoup entrent au Maghreb à partir du Niger, carrefour vers Sebha en Libye, restant ensuite en Libye ou bifurquant vers la Tunisie, dans l’espoir de gagner l’Europe ; ou vers Tamanrasset en Algérie, une des portes d’entrée également vers le Maroc, avec l’Espagne en ligne de mire. L’Europe reste très attractive pour des personnes en mal de perspectives dans leurs pays, en particulier chez les jeunes. Les familles consentent souvent à de grands sacrifices pour permettre à un de leurs membres d’entreprendre ce voyage à haut risque. La présence de réseaux familiaux ou nationaux dans les pays de transit agit souvent en soutien. Le durcissement des conditions d’entrée en Europe, mais aussi la complexification des itinéraires tend à en limiter l’efficacité et à « professionnaliser » la fonction des passeurs clandestins. Les migrants sont de plus en plus conduits à prolonger leur séjour dans les pays du Maghreb, essayant d’y rassembler suffisamment de moyens pour payer les passeurs. En Tunisie, l’immigration de transit n’a pas l’ampleur qu’elle connaît au Maroc, en Algérie ni surtout en Libye. Néanmoins c’est toute la région qui doit faire face, en pleine période de mutations internes, à une pression dont les accents dramatiques relayés par les médias ne sont plus à rappeler.

  • Les migrants comme partenaires en vue d’un monde nouveau

Cette situation constitue un enjeu humain et pastoral majeur. D’abord parce que des personnes souffrent et que l’indifférence serait une attitude insupportable. S’il s’agit d’exercer avec autant d’efficacité que possible – et très peu de moyens – une « pastorale du bon samaritain » à l’égard de ceux qui traversent des difficultés souvent énormes, il importe aussi, et plus profondément, d’accueillir chacun comme frère, selon sa dignité évangélique, indépendamment des différences de nationalités, de religions ou autres. Les petits, vus selon l’esprit du monde comme des marginaux, sont au contraire le centre du Royaume tel que Jésus l’a annoncé. Les passages de l’Evangile où l’on voit une communauté s’organiser autour de Jésus et du plus petit placé au centre à ses côtés sont nombreux. Telle est la « révolution du Royaume », qui exige une conversion profonde du regard et de l’agir. Beaucoup de nos communautés chrétiennes au Maghreb en font l’expérience et grandissent de la sorte. Dans certains de nos pays, les migrants représentent ainsi une part prédominante de nos communautés et contribuent à leur donner une vitalité évangélique rayonnante.

Il est indispensable d’envisager le phénomène migratoire non seulement dans ses symptômes, mais aussi ses racines : le drame de la Méditerranée commence dans un autre océan silencieux, le Sahara. C’est en amont qu’il faut agir pour ouvrir des perspectives dans les pays d’origine, « ré-enchanter » des existences souvent précaires ou sans horizon. Accompagnement, éducation, développement sont autant de défis que nous tâchons d’aborder en dialogue avec les Eglises des pays ouest-africains, en vue d’une sensibilisation constructive et efficace, notamment auprès des jeunes. Faire face aux urgences est nécessaire, construire des horizons dans la durée est indispensable.

A cet égard, soulignons l’importance de travailler en partenariat avec les migrants eux-mêmes. Je pense à ces jeunes qui, en lien étroit avec la paroisse, ont monté une association à Tamanrasset pour suppléer, efficacement, aux réseaux clandestins à la merci desquels se trouvent très souvent des personnes épuisées, sans moyens et sans défense ; à ce jeune de ma paroisse de Tunis qui, après avoir traversé le Sahara – une expérience racontée dans un livre intitulé Que vaut la vie d’un aventurier ? – a lui aussi créé une association pour dissuader en amont les candidats à l’exil, en s’efforçant de les accompagner et d’ouvrir avec eux un avenir meilleur dans leur pays d’origine ; ou encore à ce jeune homme ayant fui la Libye, qui fut réfugié à Choucha et qui aujourd’hui, grâce au soutien d’un microprojet en Tunisie, a pu retrouver une certaine stabilité et devenir un témoin écouté par ceux et celles qui viennent sur le terrain pour mieux comprendre la réalité des migrations en amont, comme ce fut le cas d’une ministre allemande il y a deux ans, très marquée par son témoignage…

Les migrants ne sont pas un problème à régler par des murs ni des urgences à contenir, mais des partenaires avec lesquels il s’agit d’ouvrir les horizons d’un monde nouveau. La souffrance des migrants révèle en effet notre monde à lui-même, dans son incapacité à dépasser convoitises et esprit de domination. A-t-on suffisamment le courage de reconnaître que l’intensification de la crise migratoire d’aujourd’hui s’enracine sans doute pour beaucoup dans les orientations politiques d’hier, en Libye, au Moyen-Orient, en Afrique subsaharienne, et dans la défense d’intérêts particuliers, quelle que soit leur nature ? Il ne revient pas à l’Eglise de trouver des solutions globales aux problèmes géopolitiques, même si parfois sa méditation peut s’avérer utile, mais d’aider à les appréhender de sorte que la personne humaine, quoi qu’il en coûte, passe avant toute autre forme d’intérêts.

 

Conclusion

Je terminerai en reprenant les mots de conclusion de la lettre pastorale de nos évêques: « […] En ces temps de « passages » où l’avenir est ouvert, où la tentation peut parfois être forte pour certains de nos peuples de se laisser gagner par la peur ou les doutes, servir l’espérance est un acte de foi, un acte prophétique, un acte de confiance en Dieu qui seul est maître des temps et de l’Histoire. […] Serviteurs de l’Espérance, cherchons à l’être chaque jour par notre vie et par nos actes, dans un esprit de prière, de fidélité et de service de ce Royaume qui dépasse les frontières visibles de l’Église, que nous voyons à l’œuvre dans et par les autres, un Royaume que « nous ne pouvons pas ‘construire’ […] de nos propres forces – ce que nous construisons demeure toujours le règne de l’homme avec toutes les limites qui sont propres à la nature humaine » (Benoît XVI, Spe Salvi 27), mais que nous accueillons comme ce qu’il est, c’est-à-dire « un don, raison pour laquelle justement il est grand et beau, et qu’il constitue la réponse à l’espérance » (Id. 35). En Église, cheminons avec nos peuples d’Afrique du Nord, nous sentant invités à relire et à méditer en permanence ce qui arrive, en esprit de discernement, de clairvoyance et de réalisme créateur ; en nous sentant acteurs de cette Histoire en marche, à notre place, celle d’un amour gratuit dont Dieu seul est la source. Comme nous concluions déjà en 1979, l’histoire n’est pas achevée, et nous devons rester disponibles aux nouveaux appels que Dieu nous adresse, pour parcourir ensemble d’autres étapes de cette Histoire Sainte, celle de nos peuples, une Histoire à travers laquelle l’Esprit Saint nous mène ».

 

Nicolas LHERNOULD +

Vicaire Général de l’Archidiocèse de Tunis

ICM – Marseille – 3 octobre 2015.