Mois : août 2017
Myriam Doukali, La symbolique de l’espace
Dominique Santelli, Les monuments aux morts de la Grande Guerre : mémoire de la République ou culte républicain ?
MONUMENTS AUX MORTS DE LA GRANDE GUERRE :
MÉMOIRE DE LA REPUBLIQUE OU CULTE REPUBLICAIN?
Cette réflexion est fortement inspirée des lectures suivantes :
- Audouin Rouzeau Stéphane et Becker Annette, 2000, 14-18, Retrouver la Guerre, Paris, Folio histoire.
- Becker Annette, 1988, Les monuments aux morts, patrimoine et mémoire de la Grande Guerre, Paris, Errance.
- Bouillon Jacques, Petzold Michel, 1999, Mémoire figée, mémoire vivante. Les monuments aux morts, Paris, Citédis.
- Prost Antoine, 1984, « Les monuments aux morts : Culte républicain ? culte civique ? culte patriotique ? », in Nora Pierre (dir.), Les lieux de mémoires, tome 1 : La République, Paris, Gallimard.
- Prost Antoine, Winter Jay, 2004, Penser la Grande Guerre. Un essai d’historiographie. Paris, Seuil.
- Richard Bernard, 2012, Les emblèmes de la République, Paris, CNRS Editions.
- Rivé Philippe (dir.), 1991, Monuments aux morts de la Première Guerre mondiale, Paris, La Documentation française.
Dans la recherche historique ou dans les programmes scolaires on rencontre plus souvent le mot emblème que symbole.
Maurice Agulhon, dans l’introduction à ses trois ouvrages sur l’imagerie de Marianne de 1789 à nos jours, s’appuie sur l’exemple du bonnet qui dans l’antiquité romaine était mis sur la tête des affranchis, pour faire la distinction entre les deux termes. Le grand historien établit une liaison entre ce bonnet et le bonnet phrygien, une liaison qui nous vient de l’histoire, que l’on possède par la culture, nous dit-il. Le bonnet phrygien associé à la liberté, est donc un symbole. « Après un siècle d’existence l’iconographie de la Marianne, cette femme à bonnet phrygien réduite à un buste, est devenue une convention stable et partout reçue, on l’appellera alors un emblème ».
Lorsqu’un symbole est largement fixé et reconnu, il devient un emblème ; le monogramme RF, sur un bâtiment public ou en en-tête d’un papier officiel, est un emblème, transparent, de la République française; le même terme d’emblème est bien sûr employé spécifiquement pour désigner le drapeau représentatif d’un État.
Maurice Agulhon en définit les « fonctions élémentaires »:
– identifier le pouvoir politique en le distinguant des emblèmes étrangers et de ceux du pouvoir antérieur aboli ; la réalité ainsi figurée doit donc être immédiatement reconnaissable.
– traduire clairement les principes dont se réclame le pouvoir ; les valeurs qu’exprime l’emblème doivent être aisément identifiables.
– produire sur les destinataires un effet favorable ; plaire, entraîner l’adhésion du public visé.
Et nous pouvons ajouter, lorsque les destinataires sont illettrés,
- être parlant, compréhensible pour un public ne sachant pas lire. L’emblème doit faire sens pour être efficace auprès du public-cible.
Cependant la distinction entre ces deux termes reste fine à tel point que dans les programmes d’éducation civique de troisième les concepteurs ne pouvant trancher parlent de « symboles et emblèmes de la République » !
Sans aucun doute en édifiant dans toute la France des monuments aux morts à la fin de la Grande Guerre a-t-on voulu inscrire dans l’espace de la commune un symbole fort. L’église, la mairie, l’école, le monument aux morts : pas de doute, nous sommes en France. Point cardinal de la géographie communale, le monument aux morts se trouve généralement au centre de chacune des 36 mille communes françaises et c’est le monument le plus fréquent en France. L’édification des premiers monuments aux morts date des lendemains de la guerre de 1870 entre la France et la Prusse. Mais c’est surtout après la grande Guerre de 14 – 18 qu’a débuté une véritable frénésie commémorative. En 1919, une loi d’hommage aux combattants attribue des subventions aux communes afin de « glorifier les héros morts pour la Patrie ». Dorénavant, ces héros seront honorés le 11 novembre, jour férié, anniversaire de l’Armistice qui marque la fin de la guerre de 14-18. Les commémorations se déroulent selon un cérémonial immuable avec drapeaux, dépôt de gerbes ou de couronnes, Marseillaise, minute de silence, défilé d’écoliers, discours. Un culte laïque et patriotique est né. Peut on y voir avec l’historien Antoine Prost « le seul exemple de religion civique à la Rousseau » ?
Petit point historiographique
Les premiers historiens à s’intéresser aux monuments aux morts et aux cérémonies commémoratives dans les années 1970 ont été George Mosse[1] aux Etats Unis, Antoine Prost[2] en France, Reinhart Kosseleck en Allemagne, Ken Inglis[3] en Australie. On peut dire que leurs recherches, tant par la nouveauté de l’objet que de l’approche ont permis en quelque sorte « d’inventer » les monuments aux morts. Depuis, les études sur ce thème d’histoire culturelle ont proliféré, tant au niveau local qu’au niveau national.
Les monuments aux morts sont le reflet d’une France républicaine laïque et encore fortement catholique
En effet ils sont les miroirs de cette violence de masse qui caractérise le premier conflit du XXème siècle. 1 400 000 morts côté français, 1 700 000 morts côté allemand : phénomène nouveau en Europe, « mort de masse » dans une « guerre qui a été totale ». A la fin de la guerre 2 Français sur 3 sont endeuillés par la perte d’un proche et pratiquement toutes les communes de France ont érigé un monument à la mémoire des soldats morts.
La généralisation des monuments dit l’ampleur du traumatisme : 138 000 monuments sont construits en quelques années. La France se couvre alors d’un gris manteau de monuments aux morts.
Ces œuvres présentent un double témoignage, sur le déroulement de la guerre et sur les mentalités des survivants. Si les hommes sont avant tout représentés dans leur rôle de combattant, d’autres messages apparaissent : les souffrances des civils, des femmes en particulier, la ferveur religieuse et patriotique mais aussi la haine de la guerre.
Ils célèbrent certes la victoire mais aussi la Patrie, la République… Ils correspondent à des mises en scène du pouvoir.
Ces monuments, pensés et réalisés de 1914 aux années 1930 sont reflets de leur temps, comme toute production artistique et intellectuelle et avec eux un nouvel art est né en réponse au conflit extraordinaire que fut la Grande Guerre. Ces monuments font donc partie intégrante de notre patrimoine. Si certains de ces monuments furent simplement achetés sur catalogue, de véritables œuvres furent aussi commandées aux meilleurs sculpteur et sculptrice de l’époque tels Maillol, Bourdelle ou Emilie Rolez.
Dès 1916 se pose la question de l’hommage à rendre aux victimes de cette guerre dont la liste s’allonge chaque jour. Le 10 février 1916, dans un article intitulé « le suffrage des morts » (reproduit plus tard dans l’âme française, tome VIII, 1919) Maurice Barrès propose de donner le droit de vote à « ces morts que nous savons meilleurs que nous mêmes ». Pour ce faire il demande que « les veuves des soldats morts pour la patrie disposent du bulletin de vote de celui qui ne peut plus défendre les intérêts de sa petite famille ». Cette proposition ne sera pas suivie (malheureusement ?) mais elle dit des choses du sentiment que l’on éprouve dès 1916 à l’égard de ces soldats morts : sentiment tellement fort que l’on est prêt à donner le droit de vote post-mortem aux femmes !
Dans beaucoup de commune dès le lendemain de l’armistice des décisions sont prises en conseil municipal pour faire ériger un monument. La loi du 25 octobre 1919 dite « loi sur la commémoration et la glorification des Morts pour la France » fixe en particulier les modalités d’attribution par l’état d’une subvention allant de 4% à 25% du montant global du coût du monument « en proportion de l’effort et des sacrifices qu’elles feront en vue de glorifier les héros morts pour la patrie ».
Typologie des monuments aux morts
Il est des préjugés tenaces qui veulent que les monuments aux morts expriment le nationalisme cocardier à l’image de ce poilu triomphant qui surmonte généralement la construction. Or les poilus sont minoritaires sur les places des villages. De plus ces monuments constituent un ensemble de signes bien plus complexes que je vais essayer de lire avec vous.
- Premier ensemble de signes : leur localisation qui n’est pas neutre. Où les cosntruit-on ? : place de l’église, cour de l’école, place de la mairie, dans le cimetière…
- Second ensemble de signes : la présence ou non de statue. Quelle statue ? La plus fréquente est certes celle du poilu mais ce n’est pas la seule…Qu’expriment ces statues ? réalistes, idéalisées, allégories…
- Troisième ensemble de signes: les inscriptions sur les monuments : du laconique « à nos morts » à l’épigraphe héroïque « Gloire à nos héros »
En combinant ces trois groupes de signes on peut établir une typologie des monuments aux morts :
- Monument civique :
Les plus fréquents, les plus laïques, les plus républicains. Dépouillé à l’extrême, juste une croix de guerre. Exemples en Cévennes mais aussi en Corse ! Il est à la fois républicain et laïque car il évite de rendre le sentiment des citoyens sur le conflit qui vient de se terminer et ne comporte aucun emblème religieux.
- Monument patriotique-républicain :
Il comporte des inscriptions claires : « morts pour la patrie… » « gloire… » « à nos héros… ». Parfois le poème de Victor Hugo Hymne, Les chants du crépuscule, 3. Le poilu y est idéalisé.
Parfois le patriotisme vire au nationalisme : le coq, le drapeau, une victoire…
- Monument patriotique–funéraire:
On y voit un poilu en train de mourir… plus près de l’église ou du cimetière que de la mairie. On y glorifie le sacrifice des morts. Parfois il tend vers le calvaire.
- Monument funéraire:
Certains représentent avec réalisme le poilu mourant, pleuré par des personnes (femmes). Ces monuments soulignent l’ampleur des pertes et du deuil.
- Monument funéraire-pacifiste :
On peut y lire des inscriptions explicites : « guerre à la guerre », « maudite soit la guerre ». Ces monuments sont le reflet d’une réalité complexe qui garde mémoire des individus.
Si la plupart de ces monuments étaient achetés sur catalogue certains étaient commandés à des sculpteurs et sculptrice de renom :
Maxime Réal del Sarte est l’auteur d’un cinquantaine de monuments que l’on retrouve dans toute la France. Une de ses œuvres les plus connues est Terre de France. Clémenceau a félicité le sculpteur en ces termes « cette œuvre est belle et puissante, il s’en dégage toute l’âme de la France »[4] Réal avait lui même perdu un bras dans la conflit. La tombe est bien là, l’homme est bien mort mais les moissons nouvelles sont hautes, la vie fait oublier la mort ! Le nom du monument s’éclaire : la France est riche du sang de ses morts, loin d’être appauvrie par leur disparition, elle est revigorée par leur sacrifice.
A Compiègne son monument représente simplement une femme, le fichu sur la tête comme pour se rendre à l’Eglise (il est catholique).
Autre sculpteur, Charles Henri Pourquet, surnommé le « statuaire de la douleur ». Entre 1920 et 1922 il en a vendu un nombre très important de monuments intitulés Résistance… Le soldat, jambes écartées, l’air sévère, le fusil bien calé incarne le « on ne passe pas ». Pas de nuance, pas de tristesse. L’action seule est rappelée, on sent la tension de l’attente.
Emilie Rolez est une des rares femmes à avoir exécutée un monument aux morts à Equeurdreville dans la banlieue de Cherbourg. Une mère et ses deux enfants. Solitude de ces trois êtres…leur père n’est pas mort en héros « aux enfants d’ Equeurdreville morts pendant la guerre ». Constat : la guerre a tué. Et comme si le message n’était pas assez clair elle grave : « que maudite soit la guerre » !! Ici le pacifisme est militant.
Héros et héroïnes
Les monuments sont à l’image d’une histoire par les grands hommes…
Chaque commune rend hommage Aux Enfants de la commune Morts pour la France. Les majuscules disent des choses…disent l’admiration des survivants. On peut d’ailleurs remarquer que l’on dit en France « monuments aux morts » alors que dans les pays anglo-saxon on parle de « monuments de la Guerre ». Sont ainsi liés la commune qui revendique son initiative collective, les morts destinataires de l’hommage et la France qui reçoit leur sacrifice.
La guerre n’a pas fait de tous les Français des combattants mais tous les Français ont participé à la guerre ! Les femmes y sont certes parfois présentes mais le plus souvent comme symbole, sous forme d’allégories de la Victoire, de la Liberté, de la République…rarement Marianne ! Comme si l’idée même du monument la remplace. En célébrant ceux qui sont morts pour la patrie on célèbre la patrie.
Le thème obsessionnel d’Aristide Maillol, la femme, va de fait se retrouver sur toutes les commandes qui lui sont faites, à l’exception du guerrier mort de Banyuls. Il se livre à l’allégorie personnifiant les communes comme celle de Céret, Port -Vendre ou d’Elne. Par pudeur ou par peur du scandale il les couvre d’un voile. Il dit alors « sa joie d’être arrivé à faire de la sculpture utile »[5]. Sculpture qui contrairement à toute son œuvre ne doit pas être sexuée « J’ai supprimé tout détail. Avant tout, il ne faut pas que ce soit une bonne femme. Il faut que ce soit éternel ».
Après les avoir décrit il nous faut maintenant nous interroger sur les usages des monuments aux morts et des cérémonies de 1918 à nos jours
Nouveau lieu « sacré » de la commune
Les monuments aux morts au fil des années d’après guerre deviennent comme un second pôle spirituel de la commune, le pôle laïque, lieu « sacré » d’un culte permanent aux morts de la guerre. Il est le lieu d’un deuil collectif, local et national. D’autant plus que les corps enterrés dans les cimetières militaires des lignes de front seront rarement rapatriés. Le monument aux morts est alors un lieu du recueillement, un substitut de la tombe que l’on fleurit les jours anniversaire.
En juillet 1924 un arrêté du conseil d’état classe désormais les monuments non plus dans la catégorie « monuments commémoratifs » mais dans celle de « monuments funéraires ». Désormais les monuments érigés dans l’espace public peuvent comporter des signes religieux Jusque là ceux qui en comportaient, dans les régions de forte pratique religieuse étaient obligés d’être dans des cimetières.
« Pour la génération perdue on a créé un ensemble parfaitement tragique : unité de temps, le 11 novembre ; unité de lieu, le monument aux morts ; unité d’action, la cérémonie commémorative. Selon les pays, le 11 novembre devint ou non un jour férié (à partir de 1922 seulement en France), mais partout il est jour de recueillement. Dans la plupart des pays se cristallisa probablement alors l’une des rares expressions abouties de « religion civile »[6]
Que ce soit lors des inaugurations ou du 11 novembre se met en place autour des monuments des cérémonies qui prennent souvent l’allure de célébration laïque. S’installe très vite un rituel (silence, chant, symbole, geste, paroles, énoncé des noms suivi d’une psalmodie « mort au champ d’honneur », dépôt de gerbe, minute de silence, discours, Marseillaise…) rituel emprunté au catholicisme encore très prégnant.
Ainsi les cérémonies du 11 novembre deviennent le lieu privilégié non d’une mémoire de la République mais d’un culte républicain, véritable religion civile avec un culte ouvert (sur la place publique ouverte à tous) et un culte laïque (sans prêtre la plupart du temps mais où le citoyen se célèbre lui même).
« La plupart du temps » car dans les régions de forte tradition catholique comme la Loire ou la Vendée, le clergé joue un rôle central dans les cérémonies du 11 novembre. Après la messe le prêtre garde sa chasuble et une procession se forme pour se rendre au monument. En tête du cortège les enfants de cœur portant la croix processionnelle et des cierges allumés. Parfois le long du parcours on chante des cantiques. Ou alors c’est le silence…religieux ! Au monument à nouveau le silence ou alors on chante le De profundis. Parfois même le prêtre donne l’absoute au monument.
Parfois avant ou après la minute de silence (forme laïcisée de la prière) on énumère les noms des morts de la commune. Or à cette époque dans de nombreuses paroisses, le prône débutait par le nécrologe : le prêtre lisait la liste des noms des morts et l’on disait un Pater pour eux à la fin. Ensuite venait le sermon. De même au monument aux morts, le discours suit en général l’appel des morts. Ensuite par un geste de piété on fleurit le monument aux morts (comme quelques jours auparavant on a fleuri les tombes des cimetières). Puis on entonne parfois la Marseillaise mais pas obligatoirement ! Dans certains villages c’est la chorale paroissiale qui reprend des psaumes ou des cantiques.
Ainsi les cérémonies du 11 novembre apparaissent comme le seul culte républicain qui ait réussi et suscité l’unité populaire.
Et l’on ne peut s’empêcher de penser à J-J Rousseau, qui au dernier chapitre du Contrat social, développe la nécessité d’une religion civile. « Il y a donc une profession de foi purement civile dont il appartient au souverain de fixer les articles, non pas précisément comme dogme de religion, mais comme sentiments de sociabilité sans lequel il est impossible d’être bon citoyen ni sujet fidèle… Il importe à l’État que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs : mais les dogmes de cette religion n’intéressent ni l’État ni ses membres qu’autant que ces dogmes se rapportent à la morale et aux devoirs que celui qui la professe est tenu de remplir envers autrui. » Le culte des morts tel qu’il se constitue et se pratique entre les deux guerres est sans doute le seul exemple historique de religion civile au sens de Rousseau. Les monuments aux morts sont devenus le lieu privilégié non d’une mémoire de la République mais d’un culte républicain, d’une religion civile dont les particularités méritent d’être rassemblées pour conclure :
C’est un culte ouvert : sur la place publique, lieu central qui appartient à tout le monde
C’est un culte laïque : où le dieu, le prêtre et le croyant se fondent dans le citoyen.
Et aujourd’hui qu’en est-il ? Sont-ils le lieu d’une mémoire figée ou d’une mémoire vivante ?
Longtemps ces monuments ont eu une double fonction : maintien au cœur de la cité du souvenir des habitants « morts pour la France » et rappel des valeurs pour lesquelles ils sont tombés. Souvent les élèves participaient aux cérémonies du 11 novembre, prenant ainsi une leçon d’instruction civique. Ils étaient alors une mémoire vivante[7]
Aujourd’hui quelle est leur signification ? Force est de constater qu’ils ne suscitent plus la ferveur populaire. Ils ont retrouvé leur fonction première de lieu de mémoire de la guerre devant lesquels lors de cérémonies factices on ne fait qu’entretenir le souvenir du passé sans impact sur le présent.
En novembre 2008, alors que pour la première fois il n’y avait plus de poilus pour assister aux commémorations de l’armistice, une commission présidée par l’historien André Kaspi remettait au gouvernement un rapport concernant « la modernisation des commémorations publiques ». Cette commission concluait que les commémorations étaient trop nombreuses et proposait qu’on les réduire à trois dates : « le 11 novembre pour commémorer les morts du passé et du présent, le 8 mai pour rappeler la victoire sur la nazisme et la barbarie, le 14 juillet qui exalte les valeurs de la Révolution française. »[8] Kaspi n’a pas été suivi…
Il va être intéressant de voir comment la République va commémorer le centenaire de la première guerre mondiale. Dans son discours du mois de novembre dernier François Hollande a dresser la liste des initiatives qui jalonneront l’année : la réhabilitation symbolique des 600 fusillés pour désobéissance, une place d’honneur pour 14 – 18 lors du défilé du 14 juillet, un mémorial international… Mais mémoire et politique faisant rarement bon ménage on peut s’attendre à ce qu’une guerre en déclenche d’autres (70 ans de la Libération) et que ce soit à nouveau l’occasion d’écrire une nouvelle page du roman national (mythifier l’unité nationale)!
Conclusion :
Avec cet exemple nous pouvons élargir notre compréhension de l’injonction qui nous est faite d’enseigner le fait religieux, que ce soit à travers le socle ou à travers les programmes du cycle 3 à la terminale. Il y a un fait religieux qui se donne à voir facilement (l’islam en cours d’histoire, la Bible en cours de français, …) mais il y a du fait religieux bien plus diffus. Le fait religieux peut être à l’oeuvre en dehors des formes instituées de la religion comme on vient de le voir. Qu’est donc une cérémonie du 11 novembre si ce n’est un culte républicain ?
L’entrée par les symboles en cours d’histoire, par les sens donc, donne peut être davantage accès au sens que les discours moralisateurs des cours d’éducation civique qui visent à formater de bons petits citoyens !
[1] Mosse Georges L., 1990, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette, 1999.
[2] Prost Antoine, 1977, Les Anciens combattants et la société française, 1914-1939, Paris, Presses de la FNSP.
[3] Inglis Kenneth S., 1998, Sacred Places. War Memorials in the Australian Landscap, Melbourne, Melbourne University Press.
[4] cité par Annette Becker page 25
[5] Annette Becker, page 60
[6] Audouin Rouzeau
[7] Bouillon Jacques, Petzold Michel, 1999, Mémoire figée, mémoire vivante. Les monuments aux morts, Paris, Citédis.
[8] Rapport de la Commission de réflexion sur la modernisation des commémorations publiques, sous la présidence d’André Kaspi, novembre 2008, page 9.
Jean Guyon, Symbolique du premier art chrétien (diaporama)
Jean Guyon, Le premier art chrétien et la naissance d’un symbolisme chrétien
Le premier art chrétien
et la naissance d’un symbolisme chrétien 1
Les premiers témoignages d’un art chrétien apparaissent dans les premières décennies du IIIe siècle, ce qui n’est sans doute pas un hasard car c’est l’époque où, ayant acquis leurs modes de fonctionnement, les Églises sont assez assurées d’elles-mêmes pour « s’afficher ». Et cette apparition se fait simultanément en Occident et en Orient, selon des modalités communes qui tiennent au fait que ces deux parties de l’empire participent d’un même univers politique et culturel.
Commençons par l’Orient et plus précisément par la ville de Doura-Europos, en Syrie, où eurent lieu en 1920 des découvertes qui ont révolutionné nos connaissances sur l’art chrétien, mais aussi sur l’art juif à cause de la découverte d’une synagogue et d’une domus ecclesiae – une « maison de prières » chrétienne – volontairement arasées peu avant 256 pour constituer un boulevard en arrière du rempart de la ville assiégée, puis conquise par les Perses 2.
Dans la domus ecclesiae 3 le seul élément orné d’un décor est le baptistère, sur les parois duquel sont figurées des illustrations du Second Testament (les myrrophores 4, Pierre marchant sur les eaux, la guérison du paralytique 5 ), mais aussi Adam et Ève et un élément symbolique, le pasteur sur lequel on reviendra 6.
La synagogue 7, présente un décor beaucoup plus riche, puisqu’il recouvre l’ensemble des parois de la salle de prière 8, ce qui a constitué une surprise pour la communauté scientifique, persuadée jusqu’alors que les Juifs suivaient strictement les interdits bibliques sur les représentations figurées (Ex 20, 40 ; Dt 4, 15-18). À nouveau, on y trouve des éléments narratifs – une sorte de Bible illustrée – mais aussi des éléments symboliques au-dessus de la niche de la Torah 9, où une probable représentation du Temple et celles de la menorah, de l’étrog (cédrat) et du loulav (rameau de dattier) figurent aux côtés de la représentation de la ligature d’Isaac (ou du sacrifice d’Abraham, comme on voudra).
Ces illustrations du Premier Testament se retrouvent dans le premier art chrétien, où les cartons du passage de la mer Rouge 10, par exemple, ont été repris aussi bien dans les catacombes 11 que dans les basiliques 12. Dans les catacombes juives de Rome, en revanche, comme celle de la via Torlonia 13, sont privilégiés les éléments symboliques, tandis que dès la première catacombe chrétienne connue – celle de Calliste où les fresques des « chapelles des sacrements » doivent être plus ou moins contemporaines de celles de Doura 14 – le premier art chrétien mêle des éléments narratifs et des éléments symboliques, comme des scènes de banquet 15 qui peuvent évoquer le banquet eucharistique ou celui du Royaume 16.
La question est de savoir quelle est l’origine de cet art sacré, juif et chrétien, qui apparaît pleinement maître de ses moyens et de son répertoire iconographique dès que nous le voyons apparaître, mais elle est insoluble. La théorie, longtemps en faveur, qui voyait en lui la retranscription d’enluminures de manuscrits bibliques n’a plus guère d’adeptes, car les manuscrits enluminés que nous possédons sont tous postérieurs au IIIe siècle. Peut-être est-il né, plus simplement, du goût d’orner les « maisons de prière » à la façon dont on ornait aussi les riches maisons des particuliers ?
En tout cas, Juifs et chrétiens ont puisé, non seulement dans le corpus de leurs propres Écritures et dans les symboles des cérémonies de culte qui les rassemblaient, mais aussi dans le répertoire mythologique païen. Et cela jusqu’à la fin de l’Antiquité comme le montre le pavement de le synagogue de Hammath-Tibériade, du VIe siècle, qui est orné d’une représentation du char du Soleil entouré du signe du zodiaque 17, ou celui de la synagogue de Beth-Alpha, au sud de Tibériade 18, de même époque, mais d’exécution beaucoup plus fruste 19-20, que les villageois, comme le dit son inscription, ont payé « cent mesures de grain ».
En ce cas, des pavements adjacents porteurs d’un décor à la fois symbolique 21 et narratif 22 analogue à celui de la niche de la synagogue de Doura minimisent la portée de cet emprunt à l’iconographie païenne. Mais quand elle est isolée, comment interpréter la scène du Soleil (ou d’Apollon) sur son char : image païenne ? ou image réinterprétée selon une autre tradition spirituelle, comme sur le plafond en mosaïque du mausolée des Iulii dans la nécropole vaticane 23, tout près de la tombe de Pierre, où certains voient une représentation du Christ-Soleil ?
Le même discours vaut pour d’autres images du répertoire classique qui ont eu un grand succès dans le premier art chrétien, comme celles de la Pietas qui figurent à l’envi dans le monnayage romain 24 avant que les chrétiens ne le reprennent, à l’envi eux aussi, sur les parois des catacombes 25 ou les cuves des sarcophages 26 afin de symboliser la prière chrétienne. Et il en va de même pour la figure du pasteur qui est attestée dans le monde grec par des statuettes en terre-cuite dès l’époque archaïque 27, puis a servi de décor sur les sarcophages à partir du Haut-Empire 28, et surtout au IIIe siècle où des statues de pasteurs apparaissent sur des cuves païennes aux côtés d’amours vendangeurs 29.
Mais, plus, largement c’est l’ensemble du décor de la société du temps qui a inspiré le premier art chrétien funéraire, et en particulier les scènes dites « nilotiques » qui se rencontraient aussi bien sur les pavements que sur les murs des riches maisons 30 et qui pouvaient servir, tout autant que les scènes pastorales, à évoquer ce « vert Paradis » qu’était l’au-delà dans l’art funéraire du IIIe siècle, quelles que soient les convictions religieuses du défunt ou de ses proches. De là, sur les sarcophages, des représentations de bateaux31, parfois destinées à illustrer des scènes mythologiques comme celle d’Ulysse devant les Sirènes 32, qui pouvaient avoir une signification symbolique accrue parce qu’en Ulysse, elles peignaient aussi un sage résistant aux tentations. Cela peut justifier qu’indépendamment de sa forte valence symbolique dans le Second Testament, le cycle de Jonas ait rencontré un tel succès dans le premier art chrétien, tant il se prêtait à une réutilisation des cartons des scènes « nilotiques » non seulement sur des cuves de sarcophages 33, mais aussi sur des pavements d’église comme celui de la cathédrale d’Aquilée 34.
Tout cela suffit à expliquer la difficulté où nous sommes pour interpréter la symbolique de certaines pièces du IIIe siècle comme, dans notre région, le sarcophage de la Gayole conservé au musée de Brignoles 35, qui passe dans certains manuels pour être le plus ancien sarcophage chrétien des Gaules. Il suffit pourtant de le rapprocher du sarcophage dit « de la via Salaria » 36-37, aujourd’hui unanimement considéré comme païen (même s’il est conservé dans Museo Pio Cristiano du Vatican) pour vérifier que ce jugement doit pour le moins être nuancé.
À regarder les choses de près en effet 38, figure à gauche de la cuve de la via Salaria 39 une scène qui se retrouve, très mutilée, au centre de celle de Brignoles 40 et dans laquelle il faut reconnaître, comme l’a bien montré H.-I. Marrou, la figure du Mousikos anèr, c’est-à-dire du sage inspiré par les Muses auxquelles il a consacré toute une vie d’étude. Lui fait pendant à droite une femme elle aussi représentée un rouleau à la main, 41, dans une attitude très comparable à celle de l’homme qui est également à droite à La Gayole 42 et peut être soit le complément de la scène d’enseignement qui figure au centre, soit une représentation du genius loci. Au centre de la cuve de la via Salaria figurent enfin les représentations juxtaposées du pasteur et de l’orante 43 – donc de la Philanthropia et de la Pietas – qui se retrouvent à La Gayole de part 44 et d’autre 45 de la scène centrale.
Tout concorderait donc pour lire le sarcophage de la Gayole 46 comme un sarcophage païen, n’était la dernière scène qui figure à gauche de la cuve et représente un pécheur à la ligne 47. Comme certains l’ont pensé en se fondant sur les textes des Pères, faut-il voir là une image du Christ pêchant un de ces « petits poissons » que sont les fidèles, et, du coup, lester d’une « réinterprétation chrétienne » les autres représentations de la cuve ? Le fait qu’auprès du pécheur se trouve le buste d’Hélios, mais aussi que le pêcheur lui-même se retrouve dans certaines représentations du cycle de Jonas 48 comme un élément assez anecdotique servant à « planter le décor » ne plaide guère en ce sens 49. Mais le doute reste permis, tant toutes ces images sont polysémiques. Et la seule certitude est qu’elles traduisent une certaine conception de la mort et de l’au-delà, très caractéristique du IIIe siècle, dans laquelle païens comme chrétiens pouvaient se reconnaître. Comment s’étonner après cela que tant de Pères aient vu une sorte de « préparation évangélique » dans la culture de leur temps ?
En dépit de ce qui vient d’être dit, il n’est pas douteux pourtant que le poisson a bien été dans le premier art chrétien un élément symbolique, comme sur cette stèle romaine, pourtant pourvu d’une invocation aux dieux Mânes, sur laquelle figure au-dessus de deux poissons l’inscription grecque Ichtus zontôn, « Le poisson des vivants » 50. Plus ambiguë en revanche est la présence de poissons sur une mosaïque de Tipasa 51 qui servait de support à une table destinée à ces banquets funéraires souvent représentés dans les catacombes 52, où les femmes qui servent les convives portent les noms d’Agapè 53 et d’Irène 54, qui sont les équivalents presque exacts de la pax et de la concordia que les fidèles de Tipasa souhaitent voir présider à leur banquet. Mais les poissons qui décorent l’inscription de Tipasa évoquaient-ils les fidèles eux-mêmes ou le mets que l’on partageait lors des repas tenus sur les tombes ? Cette dernière hypothèse n’est pas à exclure même si l’on rencontre aussi dans les peintures des catacombes de la nourriture carnée sur les tables de banquet 55…
Faisons retour sur la stèle romaine de l’Ichtus zontôn sur laquelle les poissons sont associés à un autre symbole du premier art chrétien – l’ancre 56 – au sein d’une composition qui se rencontre sur d’autres monuments, tel ce pavement en mosaïque issu des catacombes de Sousse qui est conservé au musée du Bardo 57. Cette ancre n’est pas seulement, à cause de sa forme, une crux dissimulata, comme disent les Pères ; elle symbolise également l’arrivée au port du Salut, que traduit une autre image sur une inscription des catacombes romaines : celle du navire touchant au port dont l’entrée est signalée par un phare 58. Mais l’ancre, bien entendu, peut être aussi, plus simplement, le symbole d’un métier comme c’est le cas sans doute sur la célèbre inscription marseillaise de Volusianus et Fortunatus que l’on a longtemps lue, à tort sans doute, comme une inscription martyriale 59.
Il reste que les fidèles ont utilisé de façon si répétée ces symboles puisés dans le vocabulaire pictural de l’art funéraire de leur temps qu’ils en ont acquis à la longue une autre signification. Mais quelle interprétation donner à tel plafond de catacombe seulement orné d’une figure de Méduse entourée de vases et de capridés 60 ou à telle lunette d’arcosolium sur laquelle est représenté Orphée : le Christ Orphée vraiment ? 61 Pourquoi pas, mais aussi pourquoi ? Sans compter que ces emprunts à l’art funéraire du temps, et non à une iconographie proprement chrétienne, occupent parfois une place considérable comme dans cette chambre de la catacombe de Priscille où le plafond représente le pasteur entouré d’oiseaux, tandis qu’une des parois est décoré d’une orante 62 : ce sont là autant d’éléments que l’on pourrait croire appartenir à une chambre païenne si les autres parois ne portaient sans équivoque des scènes chrétiennes : Jonas, les trois Hébreux dans la fournaise et Noé dans son arche 63.
Le message est en revanche sans ambiguïté sur tel autre plafond de la catacombe des saints Marcellin-et-Pierre où le cycle de Jonas a été inséré au sein d’un cercle dont le centre porte un pasteur, et les diagonales des orants et des orantes, tandis que dans les écoinçons sont figurées les quatre Saisons 64. Mais quelle valence symbolique lui attribuer : évocation d’un « vert Paradis » auquel seule, la figure de Jonas donne une coloration chrétienne ? Savante composition théologique ou, mieux, christologique dans laquelle le Bon Pasteur, maître du temps de temps et de l’histoire représentés par les Saisons, vainqueur de la mort comme en témoigne le « signe de Jonas » (Mt 12, 38-42), est entouré de la prière des fidèles, voire de l’Église tout entière ? Ou, à mi-chemin de ces deux extrêmes, libre jeu, simplement, sur des images qui évoquent, toutes ou presque, le salut ?
C’est sans doute cette dernière interprétation qui est la moins déraisonnable si l’on porte un regard d’ensemble sur le décor proprement chrétien des catacombes romaines, dans lequel sont juxtaposées des images empruntées au Premier et au Second Testament, avec d’ailleurs une prévalence du Premier Testament. Pour celui-ci, on relèvera, par ordre décroissant d’attestation, Moïse frappant le rocher de l’Horeb pour en faire sourdre une source 65 ; Jonas 66 ; Daniel entre les lions 67 ; Noé dans son arche 68 ; Adam et Ève après la chute 69 ; le sacrifice d’Abraham 70 ; les trois Hébreux dans la fournaise 71 ; Job sur son fumier 72 et Suzanne entre les vieillards 73. Pour le Second Testament, le primat revient à la résurrection de Lazare 74, suivie de la Multiplication des pains 75, de la Guérison du paralytique 76, de l’Adoration des Mages 77, du Baptême du Christ 78, de l’Entretien avec la Samaritaine 79 et de la Guérison de l’hémorroïsse 80.
Cette juxtaposition de scènes sera sans surprise pour tous les familiers des Pères de l’Église qui sont accoutumés à leur lecture typologique de l’Écriture selon laquelle tous les événements du Premier Testament sont la préfiguration – le type – de ceux du Second Testament. Pour autant, les artisans des catacombes ont procédé d’une autre logique car, loin de faire se répondre les éléments auxquels les Pères attribuaient une signification typologique, ils les ont associés très librement, au gré des ateliers à l’œuvre dans les différents cimetières. Ce qui conduit à rechercher la symbolique de leur production, non dans les images prises isolément, mais dans leur accumulation. Et de ce point de vue, le message n’est pas douteux, car en peignant un Dieu miséricordieux, toutes les représentations du Premier Testament sont la préfiguration du Salut réalisé en Jésus-Christ dont les scènes empruntées au Second Testament représentent surtout les miracles. Et ce même salut, bien entendu, est promis au défunt qui est enterré sous la protection de ces images.
Le même discours vaut pour les sarcophages historiés dont le décor est en tout point semblable à celui des peintures des catacombes car il recourt comme lui à des « images-signes » pour parler comme A. Grabar. Cela est particulièrement vrai pour les cuves des deux premiers tiers du IVe siècle sur lesquelles les images sont disposées « en frise continue » 81, sur un ou deux registres 82, avec, au sein de l’« histoire sainte » qu’elles illustrent, de rares éléments plus symboliques, comme cette création d’Adam et Ève par le Verbe de Dieu en présence du Père qui orne une cuve certainement d’origine romaine conservée au musée d’Arles 83. Mais le symbole le plus achevé qui est mis en circulation dans le même temps est le chrisme, ce sigle combinant les deux premières lettres grecques du mot Christos que Constantin avait fait porter à ses légions et qui n’a pas tardé à se répandre dans le monnayage 84, comme sur les épitaphes des fidèles 85, puis sur le mobilier liturgique comme les autels 86.
À partir du dernier tiers du IVe siècle, comme le montre bien dans notre région la collection des sarcophages d’Arles (la première au monde après celle des musées du Vatican) apparaissent cependant de nouvelles scènes 87 qui représentent la Passion du Christ, inconnue jusqu’alors 88-89, ou encore sa Résurrection 90, toujours figurée de façon symbolique par de deux soldats romains gardiens du sépulcre, qui lèvent les yeux sur une croix triomphale 91 surmontée d’un chrisme 92 ou une croix monogrammatique flanquée des lettres alpha et oméga selon les cas 93. L’Ascension, en revanche, n’est que rarement figurée, notamment sur des ivoires, tel celui qui est conservé à Munich 94.
Mais sur les cuves du dernier tiers du IVe siècle apparaît aussi une scène éminemment symbolique qui représente le Christ juché sur la montagne d’ou sourdent les Quatre Fleuves du Paradis remettant sa Loi à Pierre et Paul, ces deux « colonnes » de l’Église romaine 95, voire, comme sur la cuve de l’évêque d’Arles Concordius, à l’ensemble de l’Église dont les représentants réunis autour de lui siègent à la façon des auxiliaires de l’empereur en son Conseil 96. C’est là une image relevant de l’art le plus officiel, celui des basiliques, telle Sainte-Pudentienne à Rome, qui date des toutes dernières années du siècle 97. La scène est placée en ce cas dans un décor qui évoque la Jérusalem céleste au cœur de laquelle est fichée une croix triomphale, entourée par les bêtes de l’Apocalypse, et deux femmes couronnent Pierre et Paul 98, qu’il faut probablement identifier avec l’Église de la Circoncision 99 et l’Église des Gentils 100 qui sont représentées une génération plus tard sur le revers de la façade d’un autre titulus romain, celui de Sainte-Sabine 101.
Peu après cependant, dans les années 432-440 est édifié par le pape Sixte III une basilique, Saite-Marie Majeure, qui donne à voir pour la première fois dans tout son déploiement le premier art chrétien « officiel », car elle a été conçue à l’image des basiliques construites par les empereurs au IVe siècle – Saint-Jean de Latran, Saint-Pierre –, dont le décor n’a pas été conservé 102. Au-dessus de la colonnade de la nef centrale, des petits panneaux illustrent l’« histoire sainte » du Premier Testament 103, tandis que sur l’art triomphal qui surmonte l’abside, à droite 104 comme à gauche 105, au-dessus des représentions des cités de Bethléem et Jérusalem est illustrée l’enfance du Christ qui trône, tel un jeune empereur, auprès de sa mère vêtue comme une impératrice dans la scène de l’Adoration des Mages 106. La veine narrative, en ce cas du moins, cède ainsi à une interprétation symbolique qui culmine au-dessus de l’arc lui-même 107 où, juchés sur l’orgueilleuse dédicace Xystus episcopus plebi Dei – « Sixte évêque du peuple de Dieu » – et entourés des quatre bêtes de l’Apocalypse qui symbolisent aussi les Évangélistes, les apôtres Pierre et Paul acclament un trône vide décoré de gemmes sur lequel est déposée une croix également gemmée 108. Cette « préparation du trône », ou étimasie en langue grecque, symbolise l’attente du retour du Christ à la fin des temps – la Parousie, pour employer à nouveau un terme grec.
De cette Parousie, un siècle plus tard, vers 530, l’abside de l’église romaine des saints Cosme-et-Damien fournit une autre représentation 109 : Pierre et Paul sont ici accostés aux saints du lieu et aux fondateurs de leur église pour acclamer le Christ qui descend dans la nuée vers le fleuve Jourdain, tandis qu’au registre inférieur, douze agneaux entourent l’Agneau de Dieu juché sur la montagne d’où sourdent les Quatre Fleuves du Paradis. Cette composition majestueuse n’est pas sans précédent car son schéma général est déjà acquis, vers 400 sans doute, sur un plafond de la catacombe des saints Marcellin-et-Pierre, sans doute issu d’un carton d’abside, 110 sur lequel le Christ, tel l’empereur, siège sur son trône, entouré de entre Pierre et Paul, tandis qu’au-dessous, les principaux martyrs du cimetière ont été substitués aux agneaux pour acclamer l’Agneau de Dieu 111.
L’Agneau, de fait, constitue un symbole très prisé du premier art chrétien, en Occident surtout, car en Orient le concile de Constantinople de 691-692 a stipulé qu’il fallait lui préférer les images du Christ sous une forme humaine. On le trouve ainsi représenté en mosaïque aussi bien à Ravenne, au plafond de la basilique Saint-Vital 112, que dans la chapelle Saint-Jean du baptistère du Latran à Rome 113, mais aussi sur des objets mobiliers comme ce diptyque d’ivoire du Duomo de Milan 114. Sans parler des sarcophages 115 où son image a parfois pour pendants des colombes 116, comme sur cette cuve de Saint-Victor de Marseille 117 dont le décor est sans doute inspiré de celui de l’autel de l’antique basilica Sancti Victoris 118 dont les longs côtés figurent alternativement des agneaux et des colombes, tandis qu’un vase d’où s’échappe un rinceau de vigne peuplé d’oiseaux décore chacun des petits côtés.
La postérité de cet autel remarquable ne se limite d’ailleurs pas à ce sarcophage, car il a inspiré la plupart des autels paléochrétiens, mais aussi d’âge pré-roman, que compte la Provence 119, tel celui de Vaugines sur lequel figure une sommaire réplique de la procession des colombes de Saint-Victor 120. Images en ce cas de l’Église rassemblée autour du Christ, les colombes apparaissent ailleurs, comme à Ravenne, s’abreuvant à une coupe 121, dans une composition manifestement inspirée de mosaïques d’époque classique 122. Aussi peut-on en ce cas encore s’interroger sur la valence symbolique d’une telle image : évoque-t-elle des fidèles s’abreuvant à l’eau vive de la Parole, ou s’agit-il d’un simple motif d’agrément ?
Si l’on fait retour pour terminer sur les sarcophages, le trait marquant est qu’à partir du tournant du Ve siècle, la tendance est à la simplification du décor qui se limite souvent désormais à un motif d’ondulations 123 – les « strigiles » – scandé par des plaques historiées dont celle du centre, comme sur cette cuve arlésienne, représente le Christ tenant à la main une croix 124 du même type de celle qui est figurée vers 400 à Rome à Sainte-Pudentienne 125 ou au VIe siècle à Sant’Apollinare in Classe à Ravenne 126, où elle occupe dans la composition la place que tient le Christ sur la mosaïque de l’abside des saints Cosme-et-Damien à Rome 127.
Symbolisant à elle seule le Christ, la croix peut donc se retrouver, à Ravenne toujours, dans le mausolée de Gallia Placidia, isolée au centre d’une voûte constellée d’étoiles dont les angles sont habités par la figure des Quatre bêtes de l’Apocalypse 128. C’est là une composition que l’on rapprochera volontiers d’une autre voûte en mosaïque – celle du baptistère d’Albenga – où la lumière d’un chrisme monumental, autre symbole du Christ ici diffractée trois fois pour évoquer la nature trinitaire de la profession baptismale, irradie le ciel de la nuit de Pâques 129. On ne s’étonnera pas dès lors de rencontrer une « croix monogrammatique », qui combine la forme de la croix et celle du chrisme, dans un autre baptistère – celui de Kelibia, en Tunisie – où elle prend place au fond de la piscine 130, afin de marquer cette fois que c’est dans la mort et la résurrection du Christ que s’enracine le sacrement de l’initiation chrétienne, comme l’a dit l’apôtre Paul (Ro 6, 3-4).
Toutes ces croix, on le notera, sont des croix triomphales, non des représentations réalistes de l’instrument du supplice du Seigneur que les Anciens ont répugné à représenter : il n’apparaît qu’une fois – et encore de façon très épurée – sur la porte en bois de Sainte-Sabine à Rome 131. C’est bien peu face aux nombreux sarcophages de la Résurrection – ou Anastasis – 132, qui ne se bornent cependant pas à ce seul thème. Bien souvent, comme sur cette cuve romaine, ils invitent les fidèles à porter leur croix comme l’ont fait les martyrs dont la vie et la mort n’ont été qu’une « imitation du Jésus-Christ » avant la lettre 133.
À partir du VIe siècle cependant et pour des raisons multiples qu’il n’y a pas lieu d’expliciter ici, l’usage de décorer les sarcophages disparaît peu à peu et chrismes et croix monogrammatiques, comme sur le couvercle de sarcophage attribué à l’évêque d’Arles Césaire 134, sont les seuls éléments qui figurent sur les rares exemplaires encore décorés. Dans notre pays, seul de Sud-Ouest conserve un temps encore des compositions plus ambitieuses au riche décor végétal 135 ; mais en ce cas encore, au centre de la composition, c’est à nouveau le chrisme qui est omniprésent. Omniprésence qui explique sans doute la longue survie de ce motif dans la région, comme le montrent ces tympans décorés d’époque romane que j’emprunte, un peu au hasard, au corpus des monuments de la Haute-Garonne 136-137.
Il était bon sans doute d’en terminer par ces images – et singulièrement par celle de la probable tombe de Césaire 138 – car elles trahissent éloquemment le legs que, pendant l’Antiquité tardive, le premier art chrétien a fait à notre culture, chrétienne et occidentale : un legs décidément christocentrique.
Valérie Marmoy, Reprise de la deuxième journée
Reprise de la journée du 27/03/14
La journée d’hier a été dense, avec tellement de choses et de pistes nouvelles à appréhender. Mercredi nous sommes entré ds la symbolique surtout par les sens et le sensible, nous nous sommes laissé porter ; et même nous culpabilisions un peu avec tout le travail que nous avions laissé en suspend à l’école ! Hier, c’était une autre histoire et il a fallu nous coltiner avec de la philo, de l’histoire, de la géo, nous avons posé les fondements et il nous a fallu nous accrocher.
Je vais vous livrer ce qui a résonné chez moi suite à l’intervention de Xavier Manzano. Je ne suis pas philosophe, je manie difficilement l’abstraction mais vous allez vous en apercevoir très vite
Xavier a essayé de ns ouvrir, sur une pensée symbolique, un univers symbolique. Il ns a emmené, ailleurs très haut, très loin ou alors très profond, très à l’intérieur de nous-même, mais peut être que c’est la même chose. Quand on dit que le symbole est riche on dit une banalité ; je crois que je dis beaucoup de banalités, mais il a ajouté que les banalités sont parfois bonnes à méditer, ouf !! . J’ai découvert que le concept a besoin d’être frappé, blessé, explosé pour ne pas être enfermé et réduit à une idole. Je me dis que cette violence dans les mots, ça doit vouloir dire qu’avec notre culture de la modernité, qui simplifie et veut donner un seul sens à chaque chose ça ne doit pas nous venir naturellement. Qu’il y a, après tout ce qu’on a dit sur ce pauvre concept, malgré tout, une alliance entre lui et le symbole ;et qu’heureusement pour lui le concept est sauvé, et que ce salut, c’est le symbole qui le lui offre.
Nous sommes d’accord que le réel est toujours plus que seulement ce que ns voyons. Cet état de fait peut provoquer 3 attitudes chez nous :
Se raidir parce qu’on se sent en insécurité et réduire les choses, les faire rentrer dans des boites : le réductionnisme
S’évader : du côté de l’inconnu, passer entièrement dans la métaphore, mais se perdre dans le brouillard, la poésie, l’évanescence.
Ou alors tenir les deux la solidité du réel et l’excès, l’incommensurable de l’inconnu mais qui pourtant se touchent, sont en lien malgré leurs différences insurmontables. L’analogie.
Tous les penseurs partent à la recherche de ce lien, de ce principe qui fonde, qu’on parle de Dieu, d’émanation, ou d’autre chose
Ce questionnement ne cessera jamais, et on ne verra pas la résolution de l’enquête. ce qui ne signifie pas que ma réflexion ne dis pas quelque chose de vrai même si je n’appréhende pas tout. Et surtout, qu’on a beau essayer de jeter un filet sur l’univers il le dépassera, il nous dépassera toujours.
Bernard Maitte à travers son voyage dans le temps et les édifices chrétiens, nous permet de voir comment, l’architecture dit quelque chose de la communauté qui est là, nous rend compréhensible son rapport avec Dieu ; qu’au-delà des évolutions successives, et des caractéristiques de chacune, les églises sont là pour célébrer les mystères, avec les fidèles.
De la maison à la basilique, du béma qui dit le lieu de la parole au milieu des fidèles à l’ambon qui porte très loin cette parole jusqu’au nord lieu du froid et des ténèbres, du baptistère à l’iconostase qui masque et révèle. Sainte Sophie et sa coupole : ce cercle, sur ce carré qui dit la jonction entre le ciel et la terre ; cette lumière qui la traverse c’est le ciel qui descend sur l’assemblée et qui la divinise ;
Parlons-en de la lumière, à travers l’architecture gothique et sa théologie ; une lumière unique et unifiante qui crée des chemins qui joue avec la verticalité pour dire la transcendance. Ca nous ramène à ce que nous disait Ferrante Ferranti , lui c’était dans une église baroque, sur l’expérience de la lumière qui a changé sa vie
Tout ça pour nous faire entrer ds le symbolisme de la vie. Dès l’abord, on entend l’ appel le clocher, c’est un lieu qui est aussi un abri, un livre de vie où les saints nous accompagnent (portail), des portes faites pour être ouvertes et qui racontent l’histoire de l’humanité et de dieu , le cloitre qui dit quelque chose déjà du paradis et de l’alliance avec les hommes 12 piliers qui disent la foi des apôtres ; la source dès l’entrée avec le baptistère, le besoin de trouver un centre , l’ autel , un chemin la croix.
Et puis il y a eu Myriam Boukali, je n’aurais jamais cru qu’un cours de géo pouvait être aussi passionnant
D’abord votre définition de la géographie me parle, et je me l’approprierai bien pour nous aps, à la croisée d’autres disciplines, spécialiste de rien, et c’est tant mieux. Et puis vous nous avez montré, comment une religion qui a une lecture du monde la projette dans l’espace habité par les populations. Et surtout vous nous l’avez raconté
En Egypte, à travers un papyrus qui parle un territoire administratif, et pourtant dit l’importance des rites et valide le récit religieux en le nommant. Il rappelle le symbole, car on a besoin de rappeler les symboles, et lie le visible avec l’invisible.
En Amérique du Sud Avec le récit fondateur des Maya-Quiché on voit que l’espace n’est pas juste lu mais vécu traversé arpenté, imaginé par ceux qui l’habitent, et englobé dans les mythes
Au Vanuatu, avec cette incroyable histoire de déesse de chien et de ciel ; Le sacré comme facteur de territorialisation ; créer des lieux, des bout d’espace reconnu et auquel on donne une valeur particulière.
Et puis comment avec le judaïsme ce territoire est passé de l’extérieur, à l’intérieur et cette intériorité l’a rendu universel.
Jean Guyon en ns ouvrant à l’art chrétien primitif ns a montré combien cet art des premiers siècle a fait siennes les représentations qui avaient cours à ce moment-là, nous ramenant à l’Amérique du sud de Ferrante Ferranti et à l’inculturation des symboles et leur appropriation par la population. Il nous a dit qu’on ne pouvait jamais être sûr de ne pas sur-interpréter, et ça m’a rappelé ce que nous disait Denise Galtier des mots de Chagall » quand je peins je peins, ce que j’ai voulu exprimer je le lirais ds les journaux.
Mais surtout il nous a appris que la symbolique de l’art des 1ers siècles, nous dit que c’était un art confiant. Des chrétiens avec une foi chevillée au corps confiant dans la Résurrection, dans le Salut et centrés sur la figure du Christ.
Ce matin, Dominique Santelli ne va pas nous parler de religion (encore que) mais de république et d’une autre symbolique.
Avec Jean-François Noel, psychanalyste, on pourra se poser cette question, l’expérience symbolique a-t-elle quelque chose à voir avec la guérison ?
Cet après midi, Christian Salenson nous parlera interprétation des textes et des rites
Marie-Hélène Fajolles nous présentera son travail sur cette extraordinaire semaine sainte à Perpignan et nous permettra d’expérimenter la richesse de croiser les regards et les points de vue
Puis nous conclurons et comme le symbole a tout à voir avec l’imaginaire, nous pourrons peut être commencer à imaginer l’avenir.
Bonne journée
Christian Salenson, Dominique Santelli, Ouverture de la session
Ouverture de la session
Christian Salenson
Dominique Santelli
I- Présentation
Marseille
Nous sommes heureux de vous accueillir dans la cité phocéenne, cette ville qui dans sa fondation porte en elle le signe de la rencontre des cultures, qui est cette année 2013 capitale européenne de la culture. Cette ville, souvent mal comprise de l’extérieur, est une mosaïque de peuples, de religions, de cultures différentes. Elle est tournée vers les autres rives de la Méditerranée.
L’ICM/ISTR
Vous êtes accueillis à l’institut catholique de la Méditerranée, institut associé aux universités catholiques de Lyon et plus particulièrement dans l’Institut de Sciences et Théologie des Religions. Cet institut vient de fêter ses vingt ans. Dans la pochette qui vous a été remise, vous trouverez une présentation de l’ISTR. L’ISTR développe trois départements. Un département d’études interreligieuses, un département de pastorale et de spiritualité qui veut penser la pastorale et la spiritualité sur l’horizon de la pluralité religieuse, un département des religions à l’Ecole. Ce département est organisateur de cette session.
La collaboration avec l’EC de la Région
Depuis de longues années une collaboration régionale s’est instaurée particulièrement entre les directions diocésaines de la région et l’ISTR. L’Institut apporte ses compétences spécifiques en matière de connaissance des religions et de théologie chrétienne …
La session « pluralité religieuse et citoyenneté, une éducation à la paix.
L’organisation de cette session nationale nous a été proposée par le Secrétariat général de l’EC et le délégué à la mission enseignement et religion (MER). Nous avons répondu favorablement.
L’enseignement du fait religieux
Cette session est sur l’enseignement du fait religieux. Rappelons brièvement ce que recouvre cette expression. Ces distinctions sont toujours à rappeler. Ce n’est pas la catéchèse ni un enseignement confessant de la foi, ni de la culture chrétienne. L’enseignement du fait religieux est demandé par l’Education nationale pour tous les établissements publics ou privés.
L’approche de cet enseignement relève de l’anthropologie religieuse et donc essentiellement des sciences des religions. En cela il se distingue d’une approche confessante. Nul n’est besoin d’être chrétien, ni croyant pour enseigner le fait religieux. Et son enseignement est bénéfique aux chrétiens et aux croyants qui apprennent ainsi à parler de la chose religieuse avec le seul usage de la raison.
Cet enseignement n’a pas à être utilisé à d’autres fins. Il n’est pas le cheval de Troie de la catéchèse ou de quelque forme de prosélytisme que ce soit. Que serait d’ailleurs une annonce de la foi construite sur de la malhonnêteté intellectuelle, de la ruse ou du mensonge… Cet enseignement du FR est essentiellement dispensé à travers les disciplines. Certains établissements ont aussi des cours propres. C’est aussi une possibilité.
II- But de cette session
Pourquoi avoir accepté d’organiser une session et ajouter ainsi une charge de travail supplémentaire ? Nous pensons nécessaire de mieux définir cet enseignement, ses évolutions, ses enjeux et les possibilités nouvelles et inexplorées qu’il offre… Après des années de réflexion, après les réformes des programmes quelles mutations que cet enseignement a subi…
Redéfinir
Nous voudrions contribuer à redéfinir l’enseignement du fait religieux : Quand nous disons : enseigner le fait religieux que disons-nous ? Qu’est l’enseignement du fait religieux ? Comment le vivre dans toute sa richesse sans tomber dans des travers que nous aurons l’occasion de dénoncer ? Suffit-il de dispenser un savoir ?
Souvent l’enseignement du fait religieux croise l’histoire des arts. Mais comment se fait cette rencontre sans instrumentaliser l’un ou l’autre ?
Cette redéfinition passe par une prise de conscience plus large de tous les domaines de la culture dans laquelle la religion se donne à voir. Matrices de culture, les portes d’entée sont multiples : l’histoire, la littérature, le cinéma, la BD, la politique, les arts, le sport etc.
Les enjeux
Cette question en appelle une autre : avons-nous conscience des enjeux de cet enseignement en général et de chacune de ses approches ? N’aurions-nous pas une vue encore trop partielle de ses enjeux éducatifs, sociaux, culturels.
En France, à cause de notre histoire, nous sommes privés d’une compréhension culturelle de la religion. Nous faisons figure d’exception puisque, en France, cet enseignement est exclu de l’université. Quelques universitaires, quelques penseurs, qui échappent à une idéologie laïque d’incompétence, pour parler comme Régis Debray, en mesurent le caractère très dommageable pour la compréhension de la société, des autres cultures, de notre histoire etc… Les religions sont constitutives des cultures, y compris des cultures sécularisées et leur connaissance est nécessaire pour comprendre le monde.
Nous devons donc nous réinterroger sur les enjeux de l’enseignement du fait religieux ? Quels en sont les enjeux personnels, culturels, sociaux, ou en terme de construction des savoirs, de construction de l’intelligence symbolique, de la construction de sujets. Nous avons besoin de dire quels sont les enjeux de l’enseignement du FR point par point à partir de toutes les ouvertures qu’offrent les programmes. Une meilleure conscience des enjeux permet en outre de développer des capacités et des initiatives éducatives.
La question de la paix
Parmi les enjeux, nous pensons que l’enseignement du fait religieux a à voir avec l’éducation à la paix. Nous voulions d’ailleurs appeler cette session : éduquer à la paix… Aujourd’hui on parle beaucoup d’éducation à la citoyenneté. Nous ne négligeons pas la nécessité de former des citoyens, mais que recouvre ce terme ? Nous sommes convaincus que l’on ne forme des citoyens qu’en formant d’abord des hommes et des femmes capables de capacité critique, y compris vis-à-vis des idéologies dominantes, et aptes à donner du sens à leur action et à leur existence. L’éducation à la citoyenneté est une éducation à l’altérité culturelle, sexuelle, religieuse, qui permet à une personne de conjuguer ensemble égalité et différence et de ne penser son identité de manière relationnelle.
III- Le contexte
Cette session s’inscrit dans un contexte plus large. Nous pouvons en retenir deux aspects : d’une part la refondation de l’école et d’autre part la situation religieuse du temps présent.
La refondation de l’école
La refondation de l’école est à l’ordre du jour. Indépendamment des opinions politiques elle est nécessaire. De quelle nécessité s’agit-il ? Au-delà de quelques modifications de programme ou des nécessaires aménagements de rythmes scolaires, il est urgent de donner aux générations futures d’avoir prise sur la situation, en leur donnant les moyens dont ils ont besoin pour la transformer. Cela passe par un autre regard sur l’enseignement, un apprentissage à l’Ecole de la vie démocratique, une sortie de l’utilitarisme immédiat qui ne cherche qu’à promouvoir des apprentissages professionnels, une remise en cause de la mathématisation de la société où tout est comptable, une capacité à vivre la différence, une équité homme / femme, une place reconnue aux minorités, un autre rapport à l’environnement etc. C’est dans ce contexte que prend place cette session nationale.
Le religieux dans les sociétés postmodernes.
Quelle est la place des religions dans les sociétés postmodernes ? La réponse ne peut être ni une relégation dans le domaine privé, ce qui serait contre nature et qu’elles ne peuvent accepter, ni une sorte de tolérance condescendante. La question que se posent des philosophes aujourd’hui porte sur leur place nécessaire dans les démocraties.
Les démocraties sont fragilisées sous la pression de l’économie et du secteur bancaire qui échappent à tout contrôle démocratique et à cause de l’idéologie sécuritaire florissante depuis le 11 septembre. Dans des sociétés plurielles, les démocraties ne disposent que du droit pour fonder le contrat social alors que se multiplient les diverses appartenances culturelles, religieuses, idéologiques. Les religions sont une ressource probablement nécessaire. Elles peuvent offrir à des sociétés démocratiques qui contrôlent leur place dans la société un supplément d’âme, de sens, de symboles, de traditions etc.
Les religions doivent participer aux débats démocratiques. Si cette place continue à leur être refusée, les religions s’inviteront et pas forcément de la meilleure manière. Elles peuvent enrichir la vie démocratique, à condition toutefois que ce soit sous le couvert du droit afin de les dissuader de toute tentation d’hégémonie politique. C’est d’ailleurs aussi leur intérêt et celui de leurs adeptes, pour une plus grande fidélité à leur mission propre.
Conclusion
Notre participation à tous ces enjeux est forcément modeste. Mais il convenait en ce début de session de dresser le cadre dans lequel s’inscrit cette session. Nous n’avons pas d’autre ambition que d’apporter notre pierre à la construction de personnes et d’une vie en société dans laquelle l’homme reste le bien ultime.
Christian Salenson, Conclusion, convictions, points d’attention
Conclusion de la session / Christian Salenson
Notre objet était de mieux comprendre l’enseignement du fait religieux, ses enjeux, sa contribution à la paix sociale, personnelle, sans quitter le respect de la diversité des croyances et sans confusion avec une démarche de type confessant pour ne pas porter atteinte à sa nature propre, par probité intellectuelle, par déférence aussi bien vis-à-vis de la démarche culturelle que de la démarche croyante… C’est en posant cette honnêteté de la démarche que le fait religieux peut être compris et déployé dans toutes ses dimensions et elles sont multiples.
Il est temps maintenant de recueillir à chaud ce que nous avons appris au cours de cette session. Et d’abord nous vous donnons la parole dans un florilège de textes, de phrases que vous avez bien voulu dire…
Nous avons essayé de notre côté d’écrire une conclusion de ces quelques jours, sans prétention à l’exhaustivité mais avec la préoccupation de dégager quelques axes vécus ou quelques axes de recherche à explorer par la suite dans nos pratiques, dans les formations, dans d’éventuelles publications.
Une meilleure intelligence de la laïcité
Tout d’abord, une meilleure intelligence de la laïcité. J. C. Ricci nous a montré la complexité du concept de laïcité trop souvent réduit et parfois instrumentalisé pour rejeter les religions dans le domaine privé. Il nous a appris au moyen du droit – et Jean Claude Ricci nous a montré combien il était maître dans son art – que la laïcité est un concept vivant, évolutif, en relation constante avec d’autres données de la vie… Il nous a appris à interroger ce concept.
Il nous a surtout appris que la laïcité n’est pas une valeur autonome mais qu’elle est en référence constante à ce qui, pour le coup, est une valeur fondamentale : la liberté religieuse. L’exercice de la laïcité s’évalue à l’aune d’un critère supérieur de jugement qu’est la liberté religieuse, liberté fondamentale des droits de l’homme.
Il nous a aussi entrainé plus loin que l’hexagone. La Laïcité française est en dépendance des traités européens et doit être lue à la lumière de la convention européenne des droits de l’homme.
Une meilleure intelligence de la place du religieux/ des religions.
Nous le pressentions mais nous l’avons vérifié. Nous avons besoin pour une meilleure intelligence de l’enseignement du fait religieux, de mieux comprendre la place et les enjeux du religieux et de la religion dans nos sociétés démocratiques et postmodernes. Nous devons sortir d’une vue simpliste des religions réduite soit à être la chronique d’une mort annoncée constamment repoussée, soit à son rejet dans la sphère privée.
Nous sommes dans une nouvelle étape de la relation religion / société. Ce que Jean-Marc Aveline, nourri de la recherche philosophique actuelle en Allemagne et en France, a appelé le « traduire ». Car aujourd’hui il ne s’agit pas simplement de transmettre mais de traduire. Il s’agit d’aller puiser et de rendre accessible ce trésor porté par une longue histoire, à travers des textes, des rites, des symboles… Les religions sont porteuses de richesses sur lesquelles on ne peut faire l’impasse et dont les démocraties ont besoin pour donner du sens et pas uniquement des règles. Soit dit en passant, même si ce fut exprimé rapidement, il y a là aussi l’espace de la théologie qui doit elle aussi non pas tant répéter des énoncés catéchétiques que dirent quels en sont les contenus en terme d’expérience, de sens, de promesse de vie concrète.
La dimension résistance.
La religion et les religions ne sont pas réductibles à leur dimension sociale ni à être une force d’appoint dans les sociétés, assignées, au moyen du dialogue entre elles, à éviter les conflits. Autant le politique doit veiller à ce que les religions n’aient pas la prétention à l’hégémonie, autant il ne peut les cantonner et les assigner à remplir une tâche établie. Il ne détermine leur programmation. A contrario, les religions sont une force de résistance critique contre une réduction à la raison instrumentale, à la quasi-religion du libéralisme, à la tyrannie du marché… dans une défense de l’humain. Or cela nous le vivons dans les établissements quand le caractère propre ne se réduit pas à un peu catéchèse, à la première annonce ou à quelques activités pastorales. La dimension de résistance se joue non seulement dans la société où les religions s’invitent dans le débat démocratique mais aussi au sein des établissements scolaires. Nous savons d’expérience la dérive de l’EC vers une école privée, instrumentalisée par des catégories sociales…
Des pistes de travail sont ouvertes :
Nous avions mis cette session sous le label de l’éducation à la paix et on disait en commençant que la paix n’est pas uniquement ni même d’abord l’absence de conflits mais qu’elle se déploie dans diverses dimensions : environnementale, de la relation à l’autre, de la pluralité culturelle et religieuse et aussi la dimension d’une histoire personnelle intériorisée.
Nous nous étions fixés comme objectifs une meilleure définition de l’enseignement du fait religieux, une meilleure connaissance de ses enjeux, une articulation dans l’éducation à la paix. Qu’avons-nous mieux compris ?
Dans la vie des établissements
L’adoption. Claire Ly a dénoncé le concept d’intégration dans sa violence de désintégration de la culture antérieure. Elle nous a alertés par rapport au risque de renvoi de jeunes issus de l’immigration à la culture de leurs parents … culture qui n’est pas la leur. Elle nous a proposé de penser en terme d’adoption dans la réciprocité d’une hospitalité réciproque. Il nous semble que la merveilleuse ambigüité du terme « hôte » dit quelque chose de ce positionnement dans l’altérité puisqu’un même mot désigne à la fois et tout aussi bien celui qui accueille que celui qui est accueilli. Voilà qui vient enrichir et donner sens à ce que vous vivez déjà, partiellement au moins, dans les établissements. Ce qui a été dit par Claire Ly est à croiser avec ce qui a été dit sur l’esprit d’Assise, travail entrepris par Monique.
Qu‘avons-nous mieux compris de l’enseignement lui-même du fait religieux ?
Nous le savions il n’est pas réductible à ce qu’il a été si souvent et que l’on voit dans les manuels, à savoir un enseignement positiviste. Nous entendons par enseignement positiviste le savoir écrasé qui ne donne pas accès au sens. On désigne les éléments d’une architecture religieuse, on se contente de les nommer sans ouvrir à la symbolique des lieux.
Nous savons aussi qu’il n’est pas réductible à une approche patrimoniale par laquelle certes on permet à des gens de ne pas être égaré dans la culture qu’ils habitent, d’avoir accès à ses productions culturelles mais qui en font plus des récepteurs passifs que des acteurs.
Qu’avons-nous mieux compris ?
Ouverture au symbole…
Un des enjeux majeurs de la prise en compte du fait religieux dans l’enseignement est l’ouverture à l’intelligence symbolique du réel. Le réel ne se laisse pas réduire et appréhender par la seule raison instrumentale. Le concept ne suffit pas à rendre compte de l’intelligence des choses. Il a besoin de cette autre dimension de la raison qu’est l’intelligence symbolique. Ces deux formes d’intelligence du réel, celle du concept et celle du symbole se complètent. Ils sont comme les deux serpents du Dieu Hermès représentés dans le caducée des médecins qui s’entourent dans une juste distance et différentiation. L’un et l’autre s’enroulent sans se confondre ni s’éloigner et ainsi dégage l’espace de l’herméneutique, de l’interprétation de la vie.
Comprenons bien ! Il ne s’agit pas seulement d’explorer les symboles et les mythes et rites – mais c’est nécessaire de mettre les symboles en travail – mais d’entrer dans ce mouvement poétique d’intelligence comme on l’a vécu dans la journée de jeudi sur le terrain, comme on l’a entendu dans le travail d’Isabelle sur l’Au-delà. Il ne s’agit pas de transformer des symboles en concepts mais de les laisser travailler l’intelligence, la sensibilité, le rapport au temps etc… Nous sommes loin d’une approche positiviste du fait religieux !
Du visible à l’invisible…
On intitulerait bien ainsi l’apport de Ferrante Ferranti. Il ne nous a pas fait de discours conceptuel. Il nous a fait l’exercice sous nos yeux… Cet exercice qui consiste au moyen des images, de ce que l’on voit, de ce qui tombe sous nos sens, de nous ouvrir à la dimension cachée du symbole… Il a fait et refait constamment le passage, et nous en étions séduits, puis touchés, puis émus… Par des mots simples, tendres et fragiles comme des caresses, il nous a fait vivre cette ouverture de la réalité, de ce qui se voit, vers un ailleurs, des empreintes laissées dans la réalité vers la profondeur inaccessible du réel…
Intériorité
Mais alors l’apprentissage de l’intériorité est un des chantiers ouverts. Mais qu’est-ce que l’intériorité ? Le piège serait évidemment de ne voir là que ou d’abord la question de la prière étroitement comprise… ce qui nous interdirait dans un même instant de comprendre et l’intériorité et la prière ! … Nous avons vu en acte comment l’enseignement du fait religieux, à travers la photographie est un chemin d’ouverture à l’intériorité, dans ce passage sensible du visible vers l’invisible… nous l’avons entrevu avec la minute de silence dont nous a parlé Agnès, avec ces phrases étonnantes de jeunes… Assurément là s’ouvre un espace de recherche pour nous tous…
Qu’avons-nous mieux compris ?
Multiplication des supports et des entrées
Nous avons multiplié les supports… Le religieux ne se laisse pas enfermer dans des lieux, dans des espaces, ou dans des temps particuliers, dans les expressions de la religion… Nous avons vu comment il pouvait se donner à vivre dans l’EPS et que le rapport au corps était un lieu privilégié de l’incarnation ouvrant même à la dimension théologique de l’EPS ! L’incarnation n’est pas une notion théologique abstraite réservée à l’homme de Nazareth, mais ce que la théologie désigne comme un mystère est à l’œuvre dans la relation au corps de tout un chacun…
Nous sommes entrés par le cinéma… Nous pouvons utiliser (est-ce le mot qui convient) des séquences cinématographiques, et pas uniquement parce qu’elles abordent des sujets religieux mais parce qu’elles sont dans des démarches religieuses comme ce fut le cas pour le film de Pasolini à propos de la démarche de l’artiste… Nous l’avons vu aussi à partir du film « des hommes et des dieux », qui ne fut pas en vain un prix de l’éducation nationale…
Qu’avons-nous mieux compris ?
Compréhension du monde
Nous avons mieux compris que l’on ne peut pas comprendre le monde dans lequel on vit et la culture dans laquelle nous baignons sans la compréhension du religieux. Nous l’avons abordé par deux aspects : La relation avec le judaïsme est une blessure de notre culture. Ce refus de l’altérité traverse notre histoire depuis l’antiquité, en passant par l’affaire Dreyfus et jusqu’au drame de l’extermination. Anne Sophie nous a montré comment on pouvait à partir d’un simple roman de Schmitt, L’enfant de Noé, travailler ce lien avec cette dimension de la culture et ouvrir de nouvelles approches.
Marie-Laure nous a conduits dans une intelligence pondérée, scientifique, rigoureuse de l’islamisme aujourd’hui. Ainsi nous percevons bien que c’est l’intelligence non seulement de la culture mais de l’actualité et donc de la manière d’habiter aujourd’hui le monde qui pour une part est en jeu dans l’enseignement du fait religieux… Nous sommes loin de la seule approche patrimoniale…
Nous avons mieux compris pourquoi tant de résistances à l’enseignement du fait religieux qui n’ont d’égales que son urgente nécessité. Cela tient à la nature même de ce qu’est le religieux. Les phénomènes religieux sont complexes. Ils entrainent une véritable révolution culturelle, qui n’a comme enjeu à terme, selon Philippe Joutard rien de moins que la maitrise de la globalisation du monde dans laquelle nous sommes. Une refondation de l’école, dont on parle en ce moment, se laissera évaluer par cette capacité à ouvrir à l’enseignement du fait religieux et des arts… nous sommes loin de la marginalisation périphérique de ces enseignements.
Dominique nous rappelait qu’un enseignement objectif n’avait de sens que s’il ne faisait pas l’impasse sur deux choses : d’une part sur l’expérience humaine du divin et d’autre part sur les croyances dans lesquelles cette expérience tente de se dire, nous rappelant que, dans une apparent paradoxe, ces croyances, en un sens anhistoriques, furent souvent productrices d’une longue histoire .
Conclusion (éducation à la paix…)
Et puis il a ce qui ne peut se dire que par la médiation de la célébration… qui dit la même chose en nous le faisant vivre autrement et dans un au-delà des mots. Cette célébration d’une éducation à la paix, il nous plait de la voir dans la pièce ce Pierre et Mohammed, dans cette célébration d’une humanité plurielle pour rappeler cette belle expression de Pierre Claverie.
C’était la célébration de ce quasi-sacrement de l’amitié avec l’autre, avec tout autre différent et désiré…
Bibliographie des intervenants
Session nationale
Enseignement du fait religieux
Bibliographie des intervenants
Ferrante Ferranti
Empreintes du sacré,
Editions de la Martinière 2012
Lire la photographie
Ed. Bréal 2003
Jean Marc Aveline
La manne cachée
Ed. chemins de dialogue 2009
Claire Ly
Revenue de l’enfer,
Editions de l’Atelier
Retour au Cambodge
Editions de l’Atelier 2007
La Mangrove
Editions Siloé 2011.
Jean Guyon
Les premiers chrétiens en Provence,
Paris 2001
Philippe Joutard
Les camisards
Ed. Folio histoire 2001
Christian Salenson
Christian de Chergé, une théologie de l’espérance
Ed. Bayard 2009
Prier 15 jours avec Christian de Chergé
Ed. Nouvelle Cité 2006
Catéchèses mystagogiques
Ed. Bayard 2008
Les sept sacrements, sept clefs pour la vie
Ed. DDB 2012.
Dominique Chansel
L’Europe à l’écran
Le cinéma et l’enseignement de l’histoire
La Documentation française
2001.
Christian Frugoli, Arts et religions
Arts et religions
Par Christian Frugoli
L’art religieux n’est pas une affaire d’iconographie, ce n’est pas le sujet qui est important : il implique une attitude, tant chez l’artiste que chez le spectateur.
Albert Gleizes écrit : « L’art religieux est un acte qui devient sensible et au moyen duquel le spectateur prenant conscience de lui-même est du même coup entraîné vers le Créateur. »
L’art religieux se donne pour tâche de rendre visible l’invisible : une épiphanie qui ne sollicite pas que l’esprit, mais aussi le corps. L’œuvre nous accueille dans ses formes, dans ses rythmes : selon la façon dont elle investit l’espace, la matière, selon donc le vocabulaire plastique qu’elle se donne, elle nous requiert totalement, et d’autant de façons qu’elle nous invite à vivre le sentiment religieux.
D’où le parti pris de travailler ici sur des œuvres apparemment sans liens pour, ayant posé les différences et les défis respectifs, montrer qu’elles réclament à chaque fois un engagement. Elles interdisent en effet tout dilettantisme : on ne peut les aborder en esthètes seulement. Une tableau religieux ne décore pas une église : sa charge symbolique y fait advenir le divin. L’art religieux s’approprie, s’intériorise.
Nous montrerons d’abord qu’on ne peut investir une surface sans tenir compte de ses propriétés et sans composition adéquate. Après avoir rappelé ce qu’est le nombre d’or et quelles propriétés divines les mathématiciens de la Renaissance comme Luca Pacioli conféraient à ce nombre irrationnel, nous pouvons nous pencher sur une illustration médiévale (Très Riches Heures du Duc de Berry) témoignant de l’enthousiasme de ces artistes qui maîtrisaient assez le compas pour tracer le pentagone, figure de la quintessence divine, et par là même la plus apte à donner une image du Paradis dans sa perfection.
Avec une autre façon d’investir la surface d’un mur sur un format horizontal allongé, nous voyons Léonard de Vinci utiliser la technique du rabattement des côtés pour obtenir le carré central dont les perpendiculaires et les diagonales permettront de placer harmonieusement et symboliquement les personnages de La Cène. Gageons que les moines attablés dans leur réfectoire de Santa Maria delle Grazie ne vivaient pas indifféremment le voisinage de ce repas d’entre les repas.
Mais peut-être les arts visuels ne sont-ils pas encore assez convaincants pour admettre un implication de tout notre être car la vue est finalement le plus intellectualisé de nos sens.
Demandons un éclairage à l’architecture. C’est une évidence, on ne vit pas la même relation à Dieu dans une église romane ou une église gothique, sous une voûte en plein cintre ou sous une voûte à arc brisé, a fortiori en ogive. Dieu peut se trouver en regardant au fond de soi comme en élevant ses regards.
Il faut donc à l’architecte une intention. Son langage en dépendra, à condition d’avoir assez de connaissance de la pierre pour à la fois respecter ses exigences et repousser les limites de son utilisation.
Du sanctuaire roman, Georges Duby écrit qu’il « voulait être une représentation globale du cosmos et de ce microcosme qu’est l’homme, c’est-à-dire de la Création tout entière. Il montrait par conséquent Dieu lui-même, qui ne s’est point rendu dissemblable de ce qu’Il a créé. »[1]
Le plan dépendra donc des nécessités de la liturgie, de la fonctionnalité, de l’expression de l’ordre de Dieu dans la totalité de l’édifice comme dans la moindre de ses parties. Et dans l’art roman, cela passe par des rapports numériques car l’héritage de Pythagore est encore très vivant.
Mais ce qui vient d’abord, c’est ce qui est symbolisé. Pour comprendre cela, nous allons parler de l’église de l’abbaye de Cluny et laisser encore la parole à Georges Duby : « …car l’abbaye était dédiée à saint Pierre le pêcheur d’hommes, et l’abbé Hugues (…) voyait l’église du monastère comme un immense filet propre à capturer les âmes. »
Un vaste projet, et très coûteux que cette église : pour réunir les fonds nécessaires à sa réalisation, il ne faut pas moins qu’un mythe. En effet, cette église, dont l’architecte est vraisemblablement Hézelon de Liège, est attribuée à un architecte mythique, le vieux moine malade Gunzon à qui saint Pierre lui-même aurait commandé dans une apparition l’édification de l’église en lui montrant, au moyen de cordes pendant à ses côtés, comment dessiner le plan de ce projet colossal en utilisant justes mesures et proportions. Gunzon aurait alors miraculeusement recouvré la santé pour accomplir l’œuvre.
Saint Pierre nous aidera à passer à l’exemple suivant qui ira dans le même sens avec des moyens diamétralement opposés : Saint-Pierre de Rome en 1630, au cœur du Baroque. Après le long débat qui aboutira à la victoire du plan en croix latine de Carlo Maderno, qui exprime la souffrance du Christ, sur le plan en croix grecque de Bramante, qui dit le triomphe de la raison, il fallait encore quelque chose sous le gigantesque dôme pour dire l’incarnation. « Dans le temple renaissant, tel que l’a conçu Brunelleschi […] s’ébauche le passage de la condition charnelle à l’intelligible, le temps n’est plus, le lieu est subsumé plus que solennisé par le dôme, la raison prend le pas sur la passion et l’instinct ; et ainsi Saint-Pierre fût devenu, accomplissement de la structure cosmique, l’image au moins d’une Forme enfin délivrée de ses attaches terrestres. Mais était-il possible, vraiment, que se réalisât un parti si contraire à l’idée chrétienne […] de l’incarnation hic et nunc ? »[2]
Et c’est pour éviter cela qu’intervient le jeune Bernin, au service d’Urbain VIII. Le Pape veut affirmer la primauté du siège romain en manifestant la présence du tombeau de saint Pierre par un signe qui ne fût pas écrasé par la coupole. Bernin trouve la solution géniale du baldaquin : « Quatre gigantesques colonnes torses, coulées en bronze, s’élèvent d’un seul élan à la croisée du transept, quatre anges de grande taille les surmontent, superbes de grâce et de mouvement, et derrière chacun prennent appui fortement quatre véhémentes volutes, dons les sommets s’accolent pour supporter le globe et la croix. Toute la partie haute plane sous la coupole de Michel-Ange moins comme un dais que comme une sorte de couronne. On dirait aussi d’un vaisseau qui avancerait, dans l’espace démesuré de la basilique, avec son équipage d’un autre monde. Une présence, en tout cas, un surgissement, une autorité – et voilà bien ce qui est nouveau. »[3] Le visiteur se trouve emporté, corps et âme, avec ses pulsions, ses désirs qui ne sont plus rejetés mais assumés, au sein de l’amour, dans la gloire de Dieu, dans la présence pure ; « la grâce vient à qui se dépense. Dans l’intensité de l’engagement terrestre une conversion se produit, et ce néant se découvre éblouissante intériorité. »[4]
Nous chercherons une dernière clé dans les grandes peintures murales de Mark Rothko, un expressionniste abstrait vers 1960.
Un choix étrange pour un exposé illustré, car sa peinture ne peut être vue sur un écran (pas plus d’ailleurs que la majeure partie des œuvres choisies pour cet exposé !) : elle veut qu’on se pose face à son mystère, il faut sentir l’air autour. Encore cette ironie va-t-elle dans le sens du propos.
Un choix validé par cette déclaration de Rothko : « Je ne m’intéresse pas au rapport entre la couleur et la forme ni à rien de tel. La seule chose qui m’intéresse, c’est d’exprimer des sentiments humains fondamentaux, la tragédie, l’extase, le destin funeste et ce genre de choses… Le fait que beaucoup de gens fondent en larmes en voyant mes tableaux prouve que je suis en mesure d’exprimer ce type de sentiments humains fondamentaux. Les gens qui pleurent en présence de mes tableaux font la même expérience religieuse que celle que j’ai faite en les peignant. »
Penchons-nous sur les Seagram Murals, un ensemble de peintures destinées par une commande à rythmer l’architecture intérieure d’un restaurant prestigieux à New York, sur Park Avenue. Après avoir souhaité que ses toiles coupent l’appétit des « pauvres types déjeunant là » ; reconnu que son inspiration était sans doute due à l’escalier de la Bibliothèque laurentienne à Florence par Michel-Ange, avec ses fenêtres murées ; Rothko a décidé de rompre le contrat et de disperser ses toiles qui sont comme des fenêtres, ouvertes, fermées, sur un mystère insondable, plutôt que de les voir « décorer » un restaurant.
Plus tard, les grandes toiles grises de la Chapelle Rothko à Houston, trouveront leur place dans un lieu propice à la méditation : on peut s’y installer face à elles, dialoguer avec elles, se recueillir, dans cette lumière incertaine voulue par l’artiste.
Ce serait les dénaturer que de vouloir, comme le jeune et richissime trader du film de David Cronenberg, Cosmopolis, les acheter pour montrer sa puissance et décorer son appartement.
[1] Georges Duby, Le Moyen Age, Skira (1967)
[2] Yves Bonnefoy, Rome 1630, Flammarion (1970)
[3] Yves Bonnefoy, ibid.
[4] Id. ibid.
