Pierre Montfraix, Droit « de » la fraternité ou Droit « à » la fraternité ?

Droit « de » la fraternité ou Droit « à » la fraternité ?

 

« Que serait cet univers s’il n’abritait quelque part ceux que l’on aime ? » Stephen Hawkins

 

Où en est la Fraternité aujourd’hui ? Cette question taraude les chrétiens dans la mesure où elle est au cœur de leur identité spirituelle. Être « frères en Christ », c’est se reconnaitre une même origine. Or l’actualité de cette année nous a donné diverses occasions de nous interroger sur ce qui nous relie les uns aux autres et sur la réalité de cette valeur. Premier exemple, le sort des refugiés méditerranéens. Selon le HCR, entre 2014 et 2017 près de 1 700 000 personnes ont traversé la méditerranée, principalement en 2015 (du fait de la guerre de Syrie) et 16 000  y ont perdu la vie. Les malaises politiques et certains discours haineux en Europe ont mis à mal cet idéal fondateur de nos sociétés occidentales. Second exemple, les SDF. Selon  l’enquête  de l’INSEE de 2012, ils seraient 143 000 en France, soit une augmentation de + 50% en 10 ans. De plus, l’enquête du Samu social de Paris les 15 et 16 février 2018 a recensé 2952 personnes (a minima) qui vivent dans les rues de la capitale, très loin des sous-estimations des autorités politiques. A-t-on réellement cherché à réduire ces grandes fragilités ?

Ces deux seuls cas suffisent à montrer que la question de la fraternité reste, plus que jamais d’actualité dans nos sociétés d’abondance et de paix. Que faisons-nous de la fraternité dans nos vies de tous les jours ; surtout dans un pays qui a fait de cette valeur l’une des devises de la République ?

Mais de quoi parle-t-on exactement?

Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicale du CNRS définit la fraternité de la manière suivante :

« Lien de parenté entre les enfants issus de mêmes parents,  du latin « Fraternitas » relations entre frères »

Le Larousse propose 2 définitions :

« Lien de solidarité qui devraitunir tous les membres de la famille humaine »

« Lien qui existeentre les personnes appartenant à la même organisation ou qui participent au même idéal »

On remarque que ces définitions révèlent deux approches de la fraternité. Une, naturaliste, met l’accent sur les liens familiaux, l’autre étend la fraternité à des relations plus électives. Curieusement, pour Larousse, la fraternité des liens familiaux semble être un idéal encore à atteindre.

On peut aussi observer ce concept de fraternité par diverses approches :

En tant que concept théologique la fraternité est « consubstantielle » du christianisme. « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de mes frères le plus petit, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,31-46). A cet égard, le partage de la chair et du sang dans l’eucharistie transforme les chrétiens en « frères en Jésus Christ ».

Comme concept politique, la fraternité réduit la diversité des individus à l’égalité des citoyens, titulaires des mêmes droits et des mêmes devoirs.

La dimension sociale du concept, construite par Émile Durkheim dès 1883, fait de la famille et des liens fraternels les socles de toute société. La famille est le noyau central de l’ordonnancement social. La fraternité différencie ici l’égalité du statut entre les enfants  du rapport parents/enfants fondé lui sur l’autorité.

Finalement, le principe central incarné par la fraternité est bien celui de l’égalité. Si l’on cherche une équivalence tangible de l’idéal égalitaire c’est dans la fraternité qu’on le trouve.

Or, curieusement, la fraternité n’est pas un concept juridique. La notion relève, en effet, davantage d’une morale publique que d’un acte positif soumis  à une règle de droit.

 

« Le droit se révèle incapable (…) d’exprimer et de traduire l’intégralité (de la fraternité) ; s’il peut très certainement lui donner corps en consacrant telle ou telle de ses implications, il ne peut en revanche instituer ce qui par définition ne s’institue pas : à savoir le sentiment même recelé par le concept. »

Michel Borgetto, « La notion de fraternité en droit public français », LGDJ, 1993, p. 3

 

La question se pose alors de savoir comment le droit prend en compte la fraternité ? Dans une société valorisant davantage chaque jour l’individualisation des rapports sociaux et glorifiant l’intérêt personnel, l’ambition d’une fraternité universelle peut-elle trouver pourtant une traduction juridique ? Ne serait-elle pas un horizon juridique encore à construire ?

 

Première partie : La fraternité est-elle un principe universellement reconnu ?

 

A-   Dans la déclaration universelle des droits de l’homme (1948),… oui

 

La déclaration universelle des droits de l’homme doit être analysée dans le contexte historique de sa rédaction. 3 ans après la fin de la pire guerre de l’histoire, il fallait construire une digue juridique interdisant à jamais la répétition d’une telle horreur.

« Ces dernières années, des hommes ont surgi, qui incarnaient des pires instincts de la nature humaine, et ont foulé aux pieds la dignité de l’homme. C’est pour cette raison que l’on désire actuellement s’assurer que de telles atrocités ne se reproduiront pas. »[1]

 

Or pour reconstruire cette humanité oubliée, l’ONU choisi de se référer à l’institution de base de la société : La famille. Cette ambition est d’ailleurs inscrite dès le préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Préambule

Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaineet de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

 

Dans cette ouverture, l’humanité entière se fond dans une grande famille dont tous les membres sont des frères, liés par des liens d’affection et de solidarité réciproques. Toutefois, afin de préciser cette ambition, le texte de la déclaration  affirme :

 

Article premier
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

 

Et encore cette formulation définitive est-elle moins explicite que la première version, finalement non retenue.

 

Article 1 : « Tous les hommes sont frères. Comme êtres doués de raison et membres d’une seule famille, ils sont libres et sont égaux en dignité et en droits ».

 

Donc, en construisant la communauté internationale en 1945, les  Etats associés ont considéré que l’idéal de fraternité devait être un fondement de leurs relations.

 

B-   Mais aussi dans bien des textes constitutionnels

 

Si plusieurs textes constitutionnels consacrent la fraternité (notamment ceux issus de la tradition française[2]), en règle générale, elle reste sous-entendue à partir de notions connexes : État social, solidarité, dignité, tolérance, etc.

Toutefois, tous les États ne lui donnent pas la même signification symbolique. Ainsi, par exemple, en France elle symbolise une valeur révolutionnaire mais en revanche en Haïti ou dans les anciennes colonies françaises elle représente surtout la fin de l’esclavage et la lutte pour l’indépendance. Autre exemple, au Cambodge elle est associée au processus de réconciliation.

Surtout, le fondement juridique du principe est souvent très différent. Dans certains pays, la fraternité sera associée à un modèle religieux, alors que dans d’autres elle correspondra au développement de l’État providence.

Dans certains pays fédéraux (Canada, Belgique, Suisse par exemple), l’idéal de fraternité étaye des dispositifs d’intégration des différentes communautés. En défendant un régime de discrimination positive par exemple, ces pays mettent en œuvre une fraternité juridique implicite (par exemple le régime dérogatoire du Nunavut au Canada).

On le voit, si la plupart des Etats intègrent la fraternité dans leur dispositif constitutionnel, elle reste souvent un principe abstrait, dont la traduction formelle est, le plus souvent, détournée.

Comment se présente-t-elle  en France ?

Deuxième partie : La fraternité est-elle  un principe  constitutionnel de la République Française ?

 

  • La dégradation progressive de l’idéal révolutionnaire de la fraternité

La première occurrence de la « fraternité » dans un texte constitutionnel est celle du Titre premier de la Constitution de septembre  1791 qui propose :

« Il sera établi des fêtes nationales pour conserver le souvenir de la Révolution française, entretenir la fraternitéentre les citoyens, et les attacher à la Constitution, à la Patrie et aux lois. »

Dès 1791, la fraternité entre les citoyens ne se présume pas. Elle existe à l’évidence et les fêtes nationales sont là pour la revitaliser annuellement. En l’inscrivant dans le premier texte constitutionnel on a alors voulu donner une traduction juridique des liens sociaux que la révolution souhaitait faire naître entre les citoyens. La fraternité entrait ainsi, mais de manière marginale, dans le droit français par une injonction à la fêter.

Il faut attendre le préambule de la Constitution du 4 novembre 1848 pour que la fraternité devienne un principe républicain.

Préambule :

  1. – [La République Française] a pour principe la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Elle a pour base la Famille, le Travail, la Propriété, l’Ordre public.

(…)

VII. – Les citoyens (…) doivent concourir au bien-être commun en s’entraidant fraternellement les uns les autres (…).

VIII. – La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa religion, sa propriété, son travail, et mettre à la portée de chacun l’instruction indispensable à tous les hommes ; elle doit, par une assistance fraternelle, assurer l’existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d’état de travailler.

 

Ici, la force de la fraternité a changé. Il ne s’agit plus d’un idéal révolutionnaire transformant une masse d’individus en une famille politique. Elle devient un principe d’action politique à double effet. Elle contraint d’une part les citoyens à s’entraider « fraternellement » et elle oblige, d’autre part, la République à mettre en place les conditions d’une assistance « fraternelle » en faveur des plus pauvres. La devise Républicaine « Liberté, Égalité Fraternité » s’impose dans les entêtes administratifs et sur les frontons des bâtiments publics. Toutefois, pendant la période impériale elle est bien entendue retirée et ne retrouvera sa place de devise officielle qu’à partir de 1880.

 

Dans la constitution d’octobre 1946, en revanche, le statut constitutionnel de la devise est formellement affirmé.

 

Art. 2 : La devise de la République est :  » Liberté, Égalité, Fraternité. « 

 

Au lendemain d’une guerre cruelle pendant laquelle les liens républicains se sont brisés, il devenait essentiel de remobiliser la fraternité entre les citoyens. Mais, le caractère contraignant de la version de 1848 disparaît au profit d’une valeur, positive certes, mais dont l’expression juridique reste vague. Ceci est d’autant plus étonnant que, nous le verrons plus loin, c’est précisément à partir de 1946 que des politiques de solidarité sociale vont véritablement se mettre en place.

 

Ainsi, en 150 ans, l’idéal de fraternité structurant les rapports entre les citoyens et contraignant l’action publique s’est transformé en une valeur principielle dont les formes juridiques ne sont pas très évidentes à repérer, au contraire des valeurs de l’égalité et de la liberté. Parce que trop floue, et surtout parce que trop puissante, la fraternité ne trouve pas réellement de traduction juridique expresse, elle reste de l’ordre d’une intention ou d’une valeur fondamentale. C’est d’ailleurs ce que vont confirmer les dispositions de la constitution de 1958.

 

B-   Une fraternité marginalisée dans la constitution de la 5èmeRépublique

De prime abord, le statut constitutionnel de la devise  de 1946 est bien réaffirmé:

Art. 2 : La devise de la République française est « Liberté, Égalité, Fraternité »

Mais, dans le texte d’octobre 1958, la fraternité caractérise avant tout les relations entre la métropole et la communauté française avant la période de la décolonisation (Alinéa 2 du préambule de 1958), puis, après la décolonisation, avec les territoires d’outre mer (réforme constitutionnelle du 28 mars 2003).

Art. 72-3 :« La République reconnaît, au sein du peuple français, les populations d’Outre-mer, dans un idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité».

Il s’agit donc de la seule mention expresse de la fraternité dans le texte constitutionnel. Mais identifiée à un idéal, le droit positif français actuel ne se réfère jamais à cette valeur. Aucun texte de loi, aucun règlement ne définit ou n’utilise la notion de fraternité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il n’existe à ce jour aucune  décision du Conseil Constitutionnel fondée expressément sur cette notion[3]. En  revanche, celle connexe de solidarité a fait l’objet de nombreuses interprétations.

  • La fraternité implicite des préambules de 1946 et de 1958

 

En 1946, conscient de la nécessité de construire un outil juridique empêchant le délitement  social vécu pendant la seconde guerre mondiale, les constitutionnalistes ont inscrit dans le préambule un ensemble de normes originales. Notamment, en complément de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, le texte impose à la fois des « principes fondamentaux reconnus par les lois de République » et « des principes particulièrement nécessaires à notre temps », parmi lesquels :

 

  1. La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement.
  2. 11. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protectionde la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humainqui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenirde la collectivité des moyens convenables d’existence.
  3. La Nation proclame la solidaritéet l’égalité de tous les Françaisdevant les charges qui résultent des calamités nationales.
  4. La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture.

 

Cette suite d’obligations républicaines constitue ce qu’on  appelle les « droits créances ». Or, pour la plupart des juristes il s’agit bien ici de la traduction formelle de la notion de fraternité. Si la Fraternité doit être vue comme un principe d’action politique, la solidarité en est l’incarnation juridique[4]

En effet, si on reprend les définitions données par le professeur Charles Gonthier de l’Université MacGill du Canada, l’idéal de  fraternité  recouvre 4 objectifs[5] :

  • L’inclusion consistant à ne laisser aucune personne faible sans attention
  • L’engagement et la responsabilité, qui sont des valeurs opposées à l’individualisme
  • La Justice et l’Équité,
  • La confiance et la coopération

En s’inspirant de cette classification, le Conseil Constitutionnel français a construit, depuis les années 80, toute une jurisprudence de la solidarité en sollicitant deux champs d’action principaux.

  • La fraternité concerne d’abord le champ des régimes sociaux. Par exemple la décision du 16 janvier 1986 contraint le législateur à organiser la solidarité entre les actifs et les personnes sans emploi ou à la retraite[6].
  • La fraternité concerne ensuite le champ de la dignité humaine, du droit d’asile, du droit à une vie familiale normale, du droit à la santé. Par exemple, il juge en 1995 que le droit pour toute personne de disposer d’un logement décent est un objectif constitutionnel[7].

Au bout de cette lecture sommaire de la constitution française on remarque que la fraternité en droit positif reste principalement un idéal, une valeur fondamentale, mais  sa traduction formelle en textes précis ne s’est jamais réellement concrétisée.

Comment expliquer un tel vide?

Peut-être faut-il voir là une réticence, dans un système politique laïque, à transformer en règles de droit positif une valeur trop proche d’un idéal religieux.

 

Troisième Partie : Existe-t-il cependant un droit « de » la fraternité ?

 

En effet, il existe bien des règles de droit positif que l’on peut associer à  la fraternité, mais uniquement de manière indirecte. Il est possible alors de distinguer deux types de fraternité juridique : une fraternité « chaude » que l’on appellera « de chair » et une fraternité « froide » que l’on qualifiera « d’esprit ».

A-    La fraternité « de chair »

Cette forme « chaude » de fraternité n’est pas définie en tant que telle par le droit français. En fait, il est possible de la repérer plutôt dans le droit de la filiation. Deux évolutions majeures la caractérisent.

  1. Des fratries « naturelles » aux fratries « sociales »

 

Dans le modèle « classique » de la famille tel qu’il fut construit par le code civil de 1804, la filiation se fondait sur trois composantes :

  • Une dimension biologique : les enfants sont engendrés par leur père et leur mère
  • Une dimension juridique : les parents sont mariés, l’autorité du père et les règles de filiation en sont déduites. Ainsi, dans le titre VII du Code Civil de 1804, intitulé « De la paternité et de la filiation », l’article 312 disposait : « L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari ». La mère apparaît alors comme secondaire dans la transmission de la filiation.
  • Une dimension sociale : L’éducation est assurée par le père principalement et par la mère en second lieu.

Dans ce modèle que l’on a longtemps considéré comme « naturel », la fratrie est constituée par les descendants des parents.  De là découlait un ensemble de droits, mais surtout d’obligations, délimitant ce que l’on pourrait appeler un droit de la fraternité.

Toutefois, on connaissait au moins une situation exceptionnelle par rapport à ce modèle ;  l’adoption plénière, mais celle-ci était réservée aux majeurs et l’adoptant devait avoir au moins 50 ans et aucun enfant. Il faut attendre la loi  du 19 juin 1923 pour que la procédure d’adoption s’ouvre enfin aux mineurs.

Dans cette structure familiale, la référence biologique de la filiation est remplacée par une conception sociale.  La loi construit, par cet artifice, une fraternité juridique fictive en recopiant le modèle biologique dominant.

 

En dehors de ces cas, les filiations hors mariage (les enfants naturels) ne pouvaient se prévaloir d’aucun droit spécifique. S’il existait des fratries composées d’enfants « légitimes »  et « naturels » (les bâtards), elles n’étaient jamais reconnues en droit.

La loi du 3 janvier 1972, inscrit dans le droit français la confusion des deux états (naturel et légitime) à propos du régime successoral. Mais il faut ensuite la loi du 4 mars 2002 pour que les mentions enfant « naturel » et enfant « légitime » disparaissent du régime de filiation.

Cette évolution de la législation française résulte de la condamnation de la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme le 1erfévrier 2000 dans l’affaire Mazureck[8].

 

Loi du 4 mars 2002 : Tous les enfants dont la filiation naturelle est régulièrement établie ont les mêmes droits et les mêmes devoirs dans leurs rapports avec leur père et mère. Ils entrent dans la famille de chacun d’eux (Art. 310 du Code Civil)

 

Enfin, la loi du 4 juillet 2005, supprime toute référence à « naturelle » ou « légitime » du Code civil. Le droit a donc ainsi progressivement reconnu et institutionnalisé une fraternité juridique ne se contentant pas d’un lien biologique entre les parents et les enfants.

 

Or cette évolution en annonce d’autres. Quid des enfants élevés ensemble au sein d’une famille recomposée ? Quid des enfants issus d’une Procréation Médicalement Assistée avec tiers donneur ? Quid des enfants nés d’une Gestation Pour Autrui  alors qu’existent déjà des enfants chez la mère biologique ou/et chez la mère porteuse? Quid des enfants nés d’un couple homoparental? On le voit bien, la notion de fraternité est en train de changer, poussée par des mutations sociales et techniques qui rendent obsolètes nos anciennes représentations.

 

Le Conseil Constitutionnel a récemment eut à connaitre de ce genre de questions.  Il a en effet jugé que :

 

«aucune exigence constitutionnelle n’impose …que les liens de parenté établis par la filiation adoptive imitent ceux de la filiation biologique » et « qu’il n’existe aucun principe fondamental reconnu par les Lois de la République en matière de caractère bilinéaire de la filiation fondé sur l’altérité sexuelle »[9].

 

Un tel bouleversement juridique montre combien la conception biologico-naturelle de la fraternité « de chair » s’enrichit aujourd’hui d’une conception plus « sociale » de cette relation. D’autant que la force de ce lien est de mieux en mieux garantie par le droit.

 

  1. Le principe de l’indivisibilité de la fratrie

L’affirmation de ce principe est assez récente (1996) et s’étend d’ailleurs aux « demi- frères » et « demi-sœurs », mais de quoi s’agit-il ? Le texte interdit la séparation des fratries  dans le cadre des procédures de divorce ou de placement.

 

Article 371-5 : L’enfant ne doit pas être séparé de ses frères et soeurs, sauf si cela n’est pas possible ou si son intérêt commande une autre solution. S’il y a lieu, le juge statue sur les relations personnelles entre les frères et soeurs.

Article 375-7 :Le lieu d’accueil de l’enfant doit être recherché dans l’intérêt de celui-ci et afin de faciliter l’exercice du droit de visite et d’hébergement par le ou les parents et le maintien de ses liens avec ses frères et sœurs en application de l’article 371-5

 

Dans sa décision du 24 mars 1988, Olsson contre Suède, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a d’ailleurs annulé la décision des autorités publiques de séparer une fratrie pour les placer dans diverses familles d’accueil en raison de l’inaptitude des parents à s’occuper d’eux correctement[10].

 

On le voit donc, même si elle n’est pas expressément formulée dans les dispositions du Code Civil, la fraternité de chair se traduit tout de même par quelques règles  en droit français.

B-    Les fraternités « d’esprit »

 

Pour illustrer ce qu’on appelle une « fraternité d’esprit », on reprendra ici  une partie de la définition élargie de la fraternité donnée par le Larousse :

« Lien qui existeentre les personnes appartenant à la même organisationou qui participent au même idéal »

Or, une telle définition nous renvoie vers deux formes juridiques l’illustrant parfaitement.

 

  1. L’association comme forme affinitaire de la fraternité

La grande loi de 1901 définissant le régime des associations représente la première forme de cette fraternité « d’esprit ».  En effet, le principe fondateur de toute association  s’appuie sur la construction de liens entre individus partageant un même idéal ou un même projet : le fameux « objet social ». On retrouve ainsi l’élément conditionnel de la définition du Larousse. Mais, de plus, le caractère « désintéressé » des associations renforce la nature particulière du lien existant entre les associatifs. Ici, à la différence du régime des « sociétés », il ne s’agit pas de chercher un profit, mais uniquement à faire vivre un projet. En cela, l’association construit une autre forme de fraternité, ouverte et libre, s’appuyant sur des relations affinitaires finalement assez proches des relations fraternelles[11].

 

  1. La solidarité des régimes sociaux, forme originale de fraternité sociale

Cette confusion entre la solidarité collective et  la fraternité est affirmée très tôt. Ainsi, lors des débats préparatoires à la rédaction de la constitution de 1848, le député Alphonse Blanc, propose de définir la fraternité comme « le droit de chacun à la protection de tous »[12].

Entre la rédaction de la constitution de 1848 et la deuxième guerre mondiale, un régime de solidarité partagée va être mis en place progressivement.

 

8 avril 1898 :Loi assurant la protection contre les accidents du travail des salariés de l’industrie

5 avril 1928 et 30 avril 1930 :Lois créant au bénéfice des salariés de l’industrie et du commerce le premier système complet et obligatoire d’assurances sociales (couverture des risques maladie, maternité, invalidité, vieillesse, décès)

11 mars 1932 :Loi créant au bénéfice des salariés de l’industrie et du commerce le premier système obligatoire de versement d’allocations couvrant les charges familiales (« sursalaire » familial) financées par des versements des employeurs.

4 et 19 octobre 1945 :Ordonnances assurant la création du système de sécurité sociale en France sur le modèle « bismarckien » (gestion par les partenaires sociaux, financement par des cotisations à la charge des employeurs et des salariés)

27 octobre 1946 :Le Préambule de la Constitution de la IVème République reconnaît le droit de tous à « la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui (…) se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ».

4 juillet 1975 : Loi assurant la généralisation à l’ensemble de la population active de l’assurance vieillesse obligatoire.

1er décembre 1988 :Loi créant le Revenu minimum d’insertion (RMI), prestation financée par le budget de l’Etat mais versée par les caisses d’allocations familiales.

27 juillet 1999 :Loi créant la Couverture maladie universelle (CMU).

 

Comment interpréter cette succession de règlementations ? Il est possible de trouver une double explication :

  • D’une part, en inventant une forme de protection fondée sur la solidarité financière entre les bénéficiaires, on pouvait se passer des deux modes de solidarité préexistant : le paternalisme industriel et les hospices de charité catholiques. En effet, le premier mode est alors perçu comme une domination sociale par les forces de gauche au pouvoir à la libération tandis que, de son côté, la charité renforce la position de celui qui donne au détriment de celui qui reçoit. Par rapport à ces deux cas, les régimes sociaux proposent une libération.
  • D’autre part, il s’agissait de répondre à un besoin de solidarité collective. Il fallait alors inventer un moyen permettant compenser les sacrifices demandés par la Nation dans les combats des deux guerres mondiales. La République ne pouvait pas prendre des vies pendant la guerre quand elle en a besoin, pour ensuite renvoyer les survivants à leur misère et à leur précarité. En créant, par une Sécurité Sociale, une interdépendance financière de chacun envers tous, le gouvernement de la Libération a construit une nouvelle fraternité[13]. Nous sommes chacun d’entre nous redevable de tous les autres et vice versa, comme dans une famille.

Pour réaliser cet idéal, les régimes sociaux tissent ainsi un système de solidarité dual répondant à la fragilité des uns en s’appuyant sur la force des autres : Pauvres/Riches, Inactifs/Actifs, Malades/Bien portants, Vieux/Jeunes.

 

Cependant, il convient d’en distinguer les deux formes qui existent actuellement :

Avec les régimes de prévoyance seuls ceux ayant cotisé peuvent bénéficier des prestations. Du coup, tous les salariés et tous les employeurs y sont « obligatoirement » soumis. C’est pourquoi les employeurs ont l’obligation légale de déclarer leurs salariés au moment de l’embauche. (Déclaration Unique d’Embauche auprès de l’URSAF).

Par les régimes d’assistance, les plus pauvres (ceux qui n’ont pas pu cotiser par leur travail) sont aidés par une contribution fiscale des plus riches (l’ISF). C’est le principe que l’on retrouve dans le  RMI (1988), puis le RSA, puis la CMU(1999). Aucune condition économique n’est exigée du bénéficiaire, seule sa situation sociale commande la solidarité.

 

Ainsi, il existe bien en droit français un droit « de » la fraternité, même s’il n’apparaît pas explicitement sous cette appellation. Il s’agit bien de construire du lien et de « l’affectio » dans une société qui s’appuie de plus en plus sur le seul intérêt personnel.

 

 

Pour conclure : Finalement, existe-t-il un droit « à » la fraternité ?

 

On peut en douter au regard de certaines évolutions sociales et politiques.

Par exemple, on remarquera la recrudescence depuis quelques temps des dénonciations de « l’assistanat » et donc indirectement du modèle social français. « Il coûte trop cher, il manque d’efficacité, il favorise l’inactivité ». Peu importe que toutes les études statistiques réalisées à ce sujet aient échoué a démontrer la réalité de cette idée, l’impression reste (« on connait tous un gars qui profite du système »). Indirectement, c’est notre modèle de fraternité républicaine qui se trouve ainsi contesté. Les réticences pour reconnaître un « droit au logement » au profit des plus démunis est à cet égard particulièrement éclairant.

 

De même, la manière avec laquelle certains contestent le statut de réfugiés montre, là aussi, que la fraternité perd un peu de son aura dans l’imaginaire collectif. Il est d’ailleurs intéressant de rappeler, au moment ou quelques fâcheux envisagent d’en limiter la portée, l’ardente obligation contenue dans la Constitution Française de 1958.

 

Article 4 . Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asilesur les territoires de la République.

 

La fraternité n’est donc pas une règle juridique impliquant obligations et sanctions. Elle reste un idéal fragile et pourtant indispensable à la survie d’une société démocratique et égalitaire. A moins que l’on considère comme normal de séparer des enfants de leurs parents  s’il s’agit de migrants. Mais alors les propos du Christ vieux de 2000 ans devraient nous obliger.

« Ce que tu fais au plus petit des miens, c’est à moi que tu le fais ».

La fraternité siège ici.

 

Pierre MONTFRAIX

[1] M.Malik, déclaration lors des débats de la rédaction, cité par Emmanuel de Jonge in « La Déclaration universelle des droits de l’homme comme expression d’une vision du monde », Arguments et analyse du discours, n°4, 2010, § 21.

[2]Par exemple Haïti, le Benin, le Cameroun, la Guinée Équatoriale.

[3] Michel Borgetto, « Rapport du Conseil Constitutionnel Français au 3ièmecongrès de l’Association des Cours Constitutionnelles ayant en Partage l’Usage du Français (ACCPUF) », mars 2003, page 397.

[4]Michel Borgetto, « La notion de fraternité dans le droit public français », LGDJ, 1993.

[5]Charles Gonthier, « La fraternité comme valeur constitutionnelle », Introduction au colloque de l’Université MacGill, juin 2003.

[6]Décision n° 85-200 du 16 janvier 1986, Rec., p.9, considérant 7.

[7]Décision n° 94-359 du 19 janvier 1995, Rec. P.176, considérants 6 et 7.

[8] Cour Européenne des Droits de l’Homme, « Affaire Mazureck contre France », en l’espèce, il s’agit d’un litige entre l’enfant légitime et l’enfant adultérin d’une femme décédée. Le premier refusant au second tout droit à la succession de sa mère.  L’enfant adultérin contestait devant la CEDH le régime juridique français  autorisant ce genre de discrimination.

[9] Conseil Constitutionnel, Décision N° 2013-669  DC du 17 mai 2013, considérants 51 et 56.

 

[10]CEDH, « Olsson contre Suède », 24 mars 1988, à lire sur https://www.doctrine.fr.

[11] On pourra d’ailleurs rapprocher le vocabulaire maçonnique de cette représentation dans la mesure où tous les membres d’une loge se considèrent comme « frères ». De plus les relations entres « frères » de loges différentes mais ayant des métiers dans la même branche professionnelle se nomment des « Fraternelles ».

[12]Michel Borgetto, précité, page 257.

[13]Voir le livre de François Ewald, « L’Etat Providence », 1986

Anne-Sophie Luiggi, Antigone et la fraternité

ANTIGONE ET LA FRATERNITÉ

 

 

Vous avez peut-être trouvé un peu étrange  que le personnage d’Antigone s’invite dans une session intitulée Éduquer à la fraternité. En effet, George Steiner dans les Antigones, écrit : « je crois qu’il n’a été donné qu’à un seul texte littéraire d’exprimer la totalité des principales constantes des conflits inhérents à la condition humaine. Elles sont au nombre de cinq : l’affrontement des hommes et des femmes, de la vieillesse et de la jeunesse, de la société et de l’individu, des vivants et des morts, des hommes et des dieux. » Or, paradoxalement, avec Antigone,  le conflit s’articule notamment autour de la notion de fraternité qui va revêtir différentes nuances selon les auteurs et les contextes historiques.  Aussi, allons-nous commencer par étudier la fraternité dans l’Antigonede Sophocle au Vème siècle av JC.  Nous étudierons ensuite comment Antigone devient afghane dans Une Antigone à Kandaharde Roy-Bhattacharya : le lecteur européen plonge alors dans un univers à la fois très éloigné et en même temps si proche : la fraternité impossible à vivre en Afghanistan est un hymne pour changer notre regard, dépasser les apparences et œuvrer pour la fraternisation des peuples. Ensuite, nous irons à la rencontre de l’Antigone d’Anouilh qui a fortement marqué le XXème. Enfin, dans le quatrième murde Sorj Chalandon, nous verrons comment mettre en scène Antigoned’Anouilh peut-être un moyen d’éduquer à la fraternité. Cette pièce du conflit autour de la fraternité  s’avère paradoxalement une occasion de mettre en œuvre, de vivre  la fraternité dans le conflit.

 

I Antigone de Sophocle (-441)

 

Le personnage d’Antigone vient de la mythologie grecque. Il appartient au mythe des Labdacides, les descendants de Labdacos dont le plus connu est Œdipe et  dont l’histoire s’ancre dans la ville de Thèbes.

Pour nous,  aujourd’hui, c’est la pièce de Sophocle,  Antigone,  qui a véritablement donné vie au personnage et l’a fait entrer en littérature, puisque de très nombreuses œuvres sont inspirées ou sont des réécritures de cette tragédie.

 

Avant d’entrer plus avant dans la connaissance du personnage, il faut étudier le contexte dans lequel la pièce est née afin de bien comprendre l’enjeu de la fraternité.

 

1 Le théâtre grec au Vème  siècle av JC .

 

Le V siècle av JC, ou siècle de Périclès,  marque l’apogée d’Athènes. C’est alors  dans cette cité l’affirmation de la démocratie et l’apparition d’une nouvelle réflexion sur le rapport de l’homme à sa famille, à la cité. Or, à travers les tragédies,  qui pourtant traitent souvent des mythes, ces thèmes vont resurgir, mais de façon un peu décalée. En effet, pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Vernant, le théâtre est un « miroir brisé » de la cité. Il n’y a donc pas une représentation fidèle de la réalité, mais une transposition voire une sorte de négatif qui doit permettre aux spectateurs de réfléchir.

 

Quelles sont les conditions d’une représentation théâtrale à Athènes au Veme siècle av JC ?

 

  1. Fonction religieuse

 

Elle est liée à la vie religieuse et est organisée par l’Etat athénien. Elle a lieu principalement pendant les grandes Dionysies en mars  qui sont des fêtes en l’honneur de Dionysos, dieu également associé à l’ivresse et à la vigne.  Elles durent six jours : les trois derniers sont consacrés à des concours de représentations théâtrales qui se déroulent dans le théâtre de Dionysos sur le versant sud de l’Acropole.  Trois auteurs tragiques et trois  comiques rivalisent pour remporter une couronne de lierre et une somme d’argent pour les acteurs et le chorège, un riche habitant qui avait financé la tétralogie.  Qu’est-ce qu’une tétralogie ?

 

  1. le public regarde une tétralogie

 

Chaque jour en effet, un public très large,  puisqu’il est constitué de citoyens (donc d’ hommes), de métèques (étrangers résidant à Athènes), d’étrangers et sans doute de femmes, mais en aucun cas d’esclaves,   assiste à une tétralogie, c’est-à-dire trois tragédies et un drame satyrique, soit six heures environ de spectacle.  Un poète tragique composait au début une trilogie, c’est-à-dire, trois pièces développant le même thème. L’Orestie[1]d’Eschyle autour de l’histoire d’Oreste est le seul exemple de trilogie qui ait été conservée jusqu’à notre époque. Sophocle, le poète tragique, auteur d’Antigone a contribué à détacher les tragédies les unes des autres.

 

  1. Sophocle (496-406)

 

Sophocle (496-406) est un homme à la carrière dramatique brillante puisqu’il aurait remporté la couronne de lierre plus de 20 fois[2], mais tout en participant  à la vie politique athénienne. Par exemple, en -441, l’année où Antigoneest jouée et où il remporte le concours des grandes Dionysies, il est également élu stratège pour mener une expédition contre Samos, cité qui se rebelle contre la domination athénienne au sein de la ligue de Délos[3]. Les historiens pensent que c’est lui qui a introduit un 3eme acteur pour jouer des tragédies.

 

  1. L’organisation d’une tragédie

 

Les tragédies grecques sont extrêmement codifiées.

Tout d’abord, il existe des personnages qui échangent et agissent sur le proskenion, mais originalité grecque, apparaît dans la partie circulaire (ou trapézoïdale[4])que l’on appelle l’orchestre, le chœur composé de 15 personnes ou choreutes qui chantent les parties lyriques de la tragédie, nommées Stasimon au singulier, stasima au pluriel .  Seul, le Coryphée ou chef du chœur peut dialoguer avec les personnages.  Le choeur incarne en général la voix du peuple, la sagesse populaire. Le public athénien se reconnaissait sans doute en lui.

 

De plus, l’organisation de la tragédie est également très réglementée :

Il existe un prologue, scène d’exposition dirait-on aujourd’hui, puis vient la parodos ou entrée du chœur dans l’orchestre, puis il y a une alternance d’épisodes (présence des personnages) et de stasima (parties chantées par le chœur accompagné par la flûte, qui sont des passages poétiques, imagés). Enfin, l’exodos est le dénouement à l’issue duquel sort le choeur. Des personnages dialoguent alors avec le coryphée pour tirer ainsi une morale de la pièce.

 

2 la pièce

 

Désormais, nous pouvons aborder la pièce d’Antigone de Sophocle en commençant par étudier le prologue et en nous demandant ce qui concerne la fraternité dans ce que nous lisons ou voyons.

 

Rappelons-nous peut-être avant les différents sens du mot  fraternité en nous aidant de l’article du CNRTL :

 

A Lien de parenté entre les enfants issus de mêmes parents

B par analogie

Sentiment de solidarité et d’amitié entre les membres d’une association, d’une confrérie, nation etc…

Entre les hommes considérés comme les membres d’une même famille

  1. Au fig. Intelligence, entente, harmonie entre plusieurs personnes

 

 

  1. Le prologue

 

Dès le prologue, et même dès le 1 er vers,  la fraternité, voire la sororité, s’invite :ὦ κοινὸν αὐτάδελφον Ἰσμήνης κάρα. G.Steiner dans les Antigonessouligne la densité et la complexité des termes employés[5]. Le mot tête κάρα est un terme affectueux que l’on peut remplacer par ma chérie. Antigone s’adresse à sa sœur : « tête chérie d’Ismène, ma chère Ismène ». Le mot κοινὸν, qui veut dire commun, est un peu plus incongru. Il peut signifier de la même lignée, du même sang, mais c’est aussi la communauté, quelque chose que l’on partage. Il évoque donc une fusion entre les deux sœurs  aux accents un peu étranges. Voici deux traductions qui ne rendent pas vraiment compte du trouble suscité par ce mot car il est impossible à rendre : « Tu es mon sang, ma sœur, Ismène, ma chérie[6] » et « Ismène, tu es ma sœur, ma petite sœur, /Nous avons le même père, la même mère[7] ». La deuxième traduction développe l’idée de commun en interprétant. Cependant,  cette synthèse que cherche peut-être à opérer Antigone est troublante, comme est troublante leur origine.

 

En effet, elle relève ici d’un tabou comme le rappelle Ismène : «  (Notre père) a fini odieux, infâme : dénonçant le premier ses crimes, il s’est lui-même, et de sa propre main, arraché les deux yeux. Songe à celle qui fut et sa mère et sa femme, qui mérita ce doublenom et détruisit sa vie dans le nœud d’un lacet. » Ledoublefrappe telle une malédiction cette famille comme nous pouvons le voir en grec :

 

οἴμοι. φρόνησον, ὦ κασιγνήτη, πατὴρ

ὡς νῷν ἀπεχθὴς δυσκλεής τ᾽ ἀπώλετο,  50

πρὸςαὐτοφώρων ἀμπλακημάτωνδιπλᾶς

ὄψεις ἀράξας αὐτὸςαὐτουργῷ χερί.

ἔπειτα μήτηρ καὶ γυνή, διπλοῦν ἔπος,

πλεκταῖσιν ἀρτάναισι λωβᾶται βίον·

 

Seules la mort ou la destruction peuvent permettre de revenir à l’unité.En grec l’utilisation d’ αὐτὸς, pronom ou préfixe qui signifie lui-même, crée une insistance sur la singularité de l’individu, sur la liberté retrouvée face à ce double inquiétant, tabou qu’est l’inceste.

 

C’est en effet une généalogie monstrueuse que rappelle ici Ismène : leur père Œdipe (pieds enflés en grec) a épousé sa propre mère Jocaste  et tué son père Laïos. De cette union sont nées deux filles,  Ismène et Antigone, qui sont donc à la fois filles et sœurs d’Œdipe. Deux garçons naissent également, à la fois frères et fils d’Oedipe : Polynice et Etéocle. Mais là encore la fraternité s’avère complexe et se décline sur le mode du conflit et de la violence :

 

τρίτον δ᾽ ἀδελφὼ δύομίανκαθ᾽ ἡμέραν  55

αὐτοκτονοῦντε τὼ ταλαιπώρωμόρον

κοινὸνκατειργάσαντ᾽ ἐπαλλήλοιν χεροῖν.

 

Même sans comprendre le Grec, vous pouvez remarquer le retour dἀδελφὼ, le frère, de κοινὸν, commun qui s’opposent à l’unité μίαν. Le thème du double est toujours présent : là ce qui est commun , c’est la mort μόρον . Le duel est ici utilisé pour associer les deux frères, les fusionner dans la mort. En grec, en plus du singulier et du pluriel,  il existe le duel qui est utilisé quand on souhaite parler de deux personnes. Cela renforce la cohésion.  Voici la traduction qu’en donne Paul Mazon :

 

« Songe enfin à nos deux frères, à ces infortunés  qu’on vit en un seul jour se massacrer tous deux et s’infliger, sous des coups mutuels, une mort fratricide ! ». La fraternité se vit donc plus comme un duel qu’une complicité…Seule la mort unit les deux frères : la fraternité est fratricide.  Florence Dupont propose une traduction assez poétique de ce passage qui insiste sur la dualité qui s’unit dans la mort:

 

Mon dieu !

Sois raisonnable, petite sœur.

Pense à notre père.

Il est mort haï de tous,

Et l’horrible souvenir qu’il a laissé

Pèse sur nous aussi.

Pense à ses yeux, ses deux yeux aveugles,

Ses yeux qu’il s’est lui-même crevés,

Quand il a découvert ses crimes.

Et pense à celle qui fut sa mère et sa femme-

Tu peux l’appeler comme tu veux-

Un nom ou l’autre…,

Pense à  sa mort affreuse

Pense à elle se balançant au bout d’une corde.

Pense enfin à nos deux frères.

Un seul jour a suffi pour qu’ils s’entre-tuent.

En se jetant l’un contre l’autre, main contre main,

Mort contre mort, ensemble,

Ils se sont mutuellement suicidés.

 

 

Or, cette unité dans la mort, Créon veut la rompre. C’est ce que rappelle Antigone : « Créon, pour leurs funérailles, distingue entre nos deux frères : à l’un il accorde l’honneur d’une tombe, à l’autre il inflige l’affront d’un refus ! Pour Etéocle, me dit-on, il juge bon de le traiter suivant l’équité et le rite, il l’a fait ensevelir d’une manière qui lui vaille le respect des ombres sous terre. Mais pour l’autre, Polynice, le pauvre mort, défense est faite, paraît-il, aux citoyens de donner à son cadavre ni tombeau, ni lamentation : on le laissera là, sans larmes, ni sépulture, proie magnifique offerte aux oiseaux en quête d’un gibier.  Et voilà, m’assure-t-on, ce que le noble Créon nous aurait ainsi défendu à toi comme à moi -à moi ![8] »

 

C’est donc parce qu’elle est la sœur de Polynice, parce que des liens fraternels l’unissent à Polynice qu’Antigone veut rendre les honneurs funèbres : « j’enterrerai, moi, Polynice et serai fière de mourir en agissant de telle sorte. C’est ainsi que j’irai reposer près de lui, chère à qui m’est cher, saintement criminelle ». Cependant, il faut aller un peu plus loin et considérer la singularité de cette fraternité. En effet, elle relève de la piété ou εὐσέβεια(eusebeia) en grec. « C’est une attitude sociale qui traduit l’appartenance à un groupe (famille, cité) par l’observation de rites particuliers »[9]. Cette fraternité n’est donc pas qu’un sentiment purement individuel, mais il est aussi collectif car il intègre la famille et englobe également le respect des dieux. Antigone les évoque lorsqu’elle dit : « Ne dois-je pas plus longtemps plaire à ceux d’en bas qu’à ceux d’ici, puisque aussi bien c’est là-bas qu’à jamais je reposerai ? » En effet,  ne pas rendre les honneurs funèbres à un mort est un sacrilège car cela signifie que l’âme du mort est condamnée à errer sans trouver le repos.

Ismène justifie son refus de l’aider en invoquant le respect de la loi, incarnée par Créon qui alors qualifié de Τύραννος (turannos)  qui peut avoir une valeur péjorative en grec : c’est un maître tout puissant qui usurpe le pouvoir absolu dans un Etat libre. Il est intéressant de remarquer qu’Œdipe dont l’arrivée au pouvoir déplaît aux dieux, du fait de son union incestueuse avec Jocaste,   est appelé Τύραννοςdans Œdipe Roi, autre pièce de Sophocle. Lorsqu’Antigone s’adresse à Créon,  elle qualifie son pouvoir de tyrannie au vers 507. De même, à la fin, le devin Tirésias reprendra ce terme  quand il annoncera que les dieux condamne le décret de Créon.  En revanche, au début, lorsque le coryphée annonce l’arrivée de Créon sur scène, il le présente comme un Βασιλεύς(basileus), un roi légitime, mot qu’il reprendra à la fin de la pièce.

 

  1. La parodos et le premier épisode

 

Il  se réfère d’ailleurs aux dieux: « il est le chef nouveau que réclame à cette heure l’Etat nouveau établi par les dieux ».  Créon lui-même explique que « les dieux ont fermement redressé notre ville ».

 

Par ailleurs, il justifie  sa décision lors d’une longue tirade : « Qui s’imagine qu’on peut aimer quelqu’un plus que son pays, à mes yeux, ne compte pas.  Moi, au contraire-et Zeus m’en soit témoin, Zeus qui voit tout et à toute heure,-moi, je ne puis me taire, quand au lieu du salut, j’entrevois le malheur en marche vers ma ville ; pas plus que je ne puis tenir pour mon ami un ennemi de mon pays. Sais-je pas que c’est ce pays qui assure ma propre vie et que, pour moi, lui garantir une heureuse traversée constitue le seul vrai moyen de me faire des amis ?   Les voilà, les principes sur lesquels je prétends fonder la grandeur de Thèbes.  Et c’est pour leur être fidèle qu’en ce qui concerne les deux fils d ‘Œdipe j’ai déjà proclamé ceci. Etéocle est tombé en défendant sa ville, après s’être couvert de gloire à la bataille : on l’ensevelira donc, lui, dans un tombeau ; on accomplira tous les rites qui doivent suivre un héros sous la terre. Son frère, en revanche, ce Polynice qui n’est rentré d’exil que pour mettre à feu et anéantir le pays de ses pères et les dieux de sa race, pour s’abreuver du sang des siens, pour emmener les Thébains en servage, j’ai solennellement déjà interdit que personne lui accorde ni tombeau ni chant de deuil. J’entends qu’on le laisse là, cadavre sans sépulture, pâture et jouet des oiseaux ou des chiens[10]. »

 

Lorsqu’il évoque son rapport à ses concitoyens en terme d’amitié ou d’inimitié, cela rappelle la définition de fraternité : « sentiment d’amitié entre les membres d’une nation ».  Ainsi, c’est au nom de la fraternité au sein de la nation, qu’il refuse de rendre les honneurs funèbres à Polynice. Or cette mesure prise par Créon, un basileus ,pouvait sembler même normale pour les Athéniens qui regardaient la tragédie. En effet, ce débat autour des honneurs funèbres était un sujet d’actualité pour le public puisqu’il y avait de nombreuses guerres et qu’à chaque fois, la question de rendre les honneurs funèbres était posée. Par ailleurs, Créon présente Polynice comme un traître puisqu’il a trahi les siens en les attaquant. Il n’a pas fait pas preuve d’εὐσέβεια,de piété à l’égard des siens.  Or,  à Athènes, les traîtres n’avaient pas droit aux honneurs funèbres.

 

Cependant, ce qu’omet de dire Créon, c’est qu’après le départ d’Œdipe, Etéocle et Polynice s’étaient mis d’accord pour régner à tour de rôle sur Thèbes. Or, au bout de la première année,  Etéocle avait refusé de céder le trône à Polynice. Ce dernier avait donc levé une armée avec 6 cités alliées et avait attaqué Thèbes aux 7 portes. Chaque chef se trouvait devant une porte. Etéocle et Polynice s‘étaient alors affrontés  et s’étaient donné mutuellement la mort.

Or, lorsqu’Antigone recouvre pour la première fois le corps, le coryphée s’interroge : « l’événement, prince, ne serait-il pas voulu par les dieux ? A la réflexion, depuis un moment, je me le demande ». Créon est alors en proie à la colère qui le mène peu à peu vers la démesure, l’orgueil puni par les dieux, ὕϐρις(l’hybris). « Vas-tu prétendre que les dieux portent intérêt à ce mort ? Ils iraient l’ensevelir lui,  lui qui est ici venu pour incendier leurs temples-colonnes et offrandes comprises-et ce pays qui est à eux, détruire enfin toutes les lois ? (…) Il ajoute ensuite : « Mais non, la vérité, c’est que depuis un moment il y a dans cette ville des hommes qui s’impatientent et qui murmurent contre moi. Sournoisement ils vont secouant la tête ; ils ne savent pas, comme il le faudrait, se plier au joug, se résigner à m’obéir. »  Dès lors, rendre les honneurs funèbres à Polynice est alors présenté comme un refus de se soumettre à son autorité, à la loi qu’il a édictée personnellement.

 

  1. Deuxième,troisième et quatrième épisodes

 

Suit un ἀγών (agôn),un affrontement entre Antigone et Créon où chacun laisse cours à son hybris. Antigone, au nom de la fraternité et des lois divines, a enterré son frère et attend la mort tandis que Créon refuse de revenir sur la défense qu’il a prononcée, créant des tensions au sein de son peuple, mettant fin à la fraternité qu’il voulait mettre en place. C’est ce qu’Hémon, son fils et futur époux d’Antigone lui rapporte lors du troisième épisode : « J’entends Thèbes gémir sur le sort de cette fille : « Entre toutes les femmes, elle est sans doute celle qui mérite le moins de périr dans l’ignominie, pour des actes qui font sa gloire ! Elle n’a pas voulu qu’un frère tombé au combat disparût sans sépulture, proie des oiseaux, des chiens voraces : n’est-elle pas digne, au contraire de l’honneur le plus éclatant ? ». Créon refuse de l’écouter et renouvelle la condamnation à mort d’Antigone.  Dans le quatrième épisode, Antigone s’adresse à sa famille  pour  faire ses adieux à la vie  en justifiant de son choix de la fraternité : « ô tombeau, chambre nuptiale ! retraite souterraine, ma prison à jamais ! en m’en allant vers vous, je m’en vais vers les miens, qui, déjà morts pour la plupart, sont les hôtes de Perséphone, et vers qui je descends , la dernière de toutes et la plus misérable, avant d’avoir usé jusqu’à son dernier terme ma portion de vie. Tout au moins, en partant, gardé-je l’espérance d’arriver là-bas chérie de mon père, chérie de toi, mère, chérie de toi aussi, frère bien aimé, puisque c’est moi qui de mes mains ai lavé, paré vos corps ; c’est moi qui vous ai offert les libations funéraires. Et voilà comment aujourd’hui, pour avoir, Polynice, pris soin de ton cadavre, voilà comment je suis payée ! Ces honneurs funèbres pourtant, j’avais raison de te les rendre, aux yeux de tous les gens de sens. Si j’avais eu des enfants, si c’était mon mari qui se fût trouvé là à pourrir sur le sol, je n’eusse certes pas assuré cette charge contre le gré de ma cité. Quel est donc le principe auquel je prétends avoir obéi ? »

 

Elle développe alors une argumentation un peu surprenante, sûrement héritée des sophistes, ces spécialistes de l’art oratoire et de l’argumentation parfois spécieuse contre lesquels Socrate s’est élevé : « un mari mort, je pouvais en trouver un autre et avoir de lui un enfant, si j’avais perdu mon premier époux ; mais, mon père et ma mère une fois dans la tombe, nul autre frère ne me fût jamais né. Le voilà, le principe pour lequel je t’ai fait passer avant tout autre. Et c’est ce qui me vaut de paraître à Créon coupable, rebelle, frère bien aimé ».

La fraternité est une relation unique qui justifie ainsi son geste. Elle se dresse déterminée et isolée de tous les vivants car emmurée dans son dessein. Face à elle, Créon, tout aussi déterminé et furieux, ne cédera que lorsque Tirésias, un devin bien connu des Grecs, lui révélera de nombreux présages, signes du désaccord des dieux : « les dieux dès lors n’agréent plus nos sacrifices suppliants, ni le feu allumé sous les cuisseaux de nos victimes ; les oiseaux ne font plus entendre de bruissement d’ailes propice : ils se sont trop repus de la graisse sanglante du héros massacré ! ». Il ajoutera Va, tu ne verras plus longtemps le soleil achever sa course impatiente, avant d’avoir, en échange d’un mort, fourni toi-même un mort – un mort issu de tes propres entrailles ! Tu payeras ainsi le crime d’avoir précipité des vivants chez les morts, d’avoir donné à une vie humaine le cadre outrageux d’une tombe, alors qu’en même temps tu retiens sur la terre un mort qui appartient aux dieux infernaux, un mort que tu frustres ici de ses droits, des offrandes, des rites qui lui restent dus. »

 

Créon renoncera finalement à faire appliquer sa loi, mais en vain : il trouvera Antigone pendue, son fils Hémon se tuera avec son épée sous ses yeux et sa femme Eurydice rentrera dans son palais pour mettre également fin à ses jours.

 

Ainsi, Créon comme Antigone, tous deux en proie à l’hybris, agissent au nom de la fraternité. Antigone affronte la mort  pour son frère au nom du respect des lois divines «  qui ne datent ni d’aujourd’hui, ni d’hier, elles sont éternelles et nul ne sait le jour où elles ont paru » tandis que Créon, aveuglé par son pouvoir terrestre,  s’aperçoit trop  tardivement que sa conception de la fraternité dans la cité n’était qu’illusion.  La pièce s’achève sur cette morale du chœur: « la sagesse est de beaucoup la première des conditions du bonheur. Il ne faut jamais commettre d’impiété envers les dieux. Les orgueilleux voient leurs grands mots payés par les grands coups du sort, et ce n’est qu’avec les années qu’ils apprennent à être sages. »

 

Nous allons maintenant faire un saut considérable dans le temps et dans l’espace pour retrouver maintenant Antigone en Afghanistan au XXI ème siècle.

 

II Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya

Il s’agit d’un roman paru en 2012, mais 2015 pour la traduction française. Voici la présentation de l’auteur et du livre par Florence Noiville que l’on pouvait lire dans le Monde des livres du 17 septembre 2015 à l’occasion du Festival des écrivains du monde.
Joydeep Roy-Bhattacharya, l’un des invités de l’édition 2015, incarne à lui seul cette pluralité. Né à Jamshedpur, en Inde, il a étudié la philosophie et les sciences politiques à Calcutta, puis les relations internationales et la philosophie politique en Pennsylvanie. Il vit aujourd’hui dans l’Etat de New York, ce qui ne l’a pas empêché, pendant des années, de se transporter au moins mentalement en Afghanistan pour concevoir son nouveau livre, le deuxième traduit en français, Antigone à Kandahar. Un grand roman afghan écrit par un citoyen américain d’origine indienne se mettant dans la peau d’une femme pachtoune incarnant une héroïne grecque : n’y a-t-il pas là une belle illustration de ce que l’on pourrait appeler le roman global ?[11]
La référence à l’héroïne grecque est évidente dès le titre, mais ce n’est que le titre français. En anglais, c’est the watch, c’est-à-dire le guet, la surveillance. A mon avis, les français ont été plus inspirés !

Cependant, Antigone est présente dès la première page en épigraphe :

Il s’agit d’un extrait du deuxième épisode lorsqu’Antigone justifie son acte au nom des lois divines qui dépassent les lois humaines de Créon.

 

Les derniers mots sont également ceux de Sophocle dans la bouche de Créon lorsque dans le troisième épisode, il défend sa décision devant Hémon .

 

Les titres des chapitres Antigone et Ismène (l’interprète)  sont bien sûr intéressants.

 

Voici quelques extraits de ce livre :

 

L’incipit :

 

« Un.

Deux.

Trois.

Quatre. Je compte les instants et je récite la bsmala dans ma tête.

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux…

C’est à moi d’agir maintenant. J’ai peur : j’ai les mains qui tremblent, la bouche sèche. Je jette un regard en arrière vers les montagnes ou j’ai passé ma vie, où je suis née, où ma famille est morte. Toute ma famille, à l’exception de mon frère Youssouf. Je me souviens de ce que Youssouf a dit avant de partir à l’assaut du fort : il y a des moments où, pour maîtriser la situation, il faut devenir fou et garder la tête froide en même temps »[12]

 

« Je me dis que je suis ici parce que mon cœur est immense et ma tendresse authentique. Je suis ici pour enterrer mon frère selon les rites de ma religion. Il n’y a rien de compliqué à cela ».  p : 16

 

Lors d’un dialogue avec le fort :

 

« C’est impossible, je réponds en essayant de ne pas laisser l’émotion faire trembler ma voix. Youssouf doit être enterré correctement. C’est la raison pour laquelle je suis ici. C’est mon droit.

Nous n’en avons pas terminé avec lui.

Il est mort. Qu’est-ce que vous pouvez bien avoir à terminer avec lui ?

C’était un terroriste, un taliban, un saray malfaisant.

C’est faux ! Mon frère était un héros patchoun, un moudjahid, et un résistant. Il a combattu les talibans. Et il est mort en combattant les envahisseurs marikâyi. C’était un homme courageux.

Tu te trompes autant que lui, Patchana. Tu n’as rien à faire ici. Va-t’en.

J’ai apporté un linceul blanc, je réponds. Je vous demanderai de l’eau pour le laver, comme j’en ai le droit. Je creuserai la tombe et j’y déposerai son corps tourné vers la qibla. Puis je dirai une prière, je jetterai sur lui trois poignées de terre et je réciterai » p:20

 

Un autre extrait pour finir, un chant d’amour à son frère:

« Je sais mon frère, je sais. Je sais que ce n’est rien. Ce n’est rien d ‘autre que le silence-un silence cruel,  sans fin, qui me murmure à l’oreille. Mais qu’est-ce qui me reste d’autre pour me tenir compagnie-pour me consoler, maintenant que toi aussi tu es parti, seul vestige de ma chair et de mon sang à présent disparu. Mon premier, mon meilleur ami depuis l’enfance. Mon dernier, mon ultime compagnon. Comme mon cœur saigne ». p : 43-44

 

Ce livre  permet au lecteur d’entrer dans la complexité et l’absurdité de la situation en évitant les jugements trop hâtifs. Une belle Antigone qui nous éduque à la fraternité dans une situation où la fraternité balbutie…

 

Changeons d’auteur et remontons un peu dans le temps pour découvrir une Antigone qui a beaucoup marqué son époque et la nôtre…

 

III Antigone d’Anouilh

 

En 1942, Anouilh reprend le personnage d’Antigone. Le dramaturge explique après guerre que « l’Antigone de Sophocle, lue et relue et que je connaissais par cœur depuis toujours, a été un choc soudain pour moi pendant la guerre, le jour des petites affiches rouges. Je l’ai réécrite à ma façon, avec la résonance de la tragédie que nous étions alors en train de vivre ».  C’était à l’été 1941. Un ouvrier Paul Collette , 21 ans avait tiré sur Pierre Laval et Marcel Déat.  Il avait agi seul, mais des otages furent fusillés en représailles.

 

La pièce acceptée par la censure nazie, est jouée en 1944. La mise en scène est d’ André Barsacq.  Les acteurs portent des  costumes modernes, cirés noirs pour les gardes (ce qui évoque bien sûr la Gestapo dans l’esprit des spectateurs), frac pour Créon, longues robes noires et blanches pour Antigone et Ismène.

Elle  déclenche une polémique : si beaucoup y voient la défense de la résistance, d’autres l’interprètent comme une justification du régime de Pétain.  Voici quelques exemples de réactions :

 

Antigone, petite déesse de l’anarchie, en se dressant contre la loi de Créon, ne sera plus seulement le droit naturel en révolte contre le droit social, mais aussi la révolte de la pureté contre les mensonges des hommes , de l’âme contre la vie, une révolte insensée et magnifique, mais terriblement dangereuse pour l’espèce, puisque dans la vie des sociétés elle aboutit au désordre et au chaos , et dans la vie des êtres , elle aboutit au suicide.

Alain Laubreaux, Je suis partout ( hebdomadaire d’extrême droite) , 18 février 1944

 

Entre Créon et Antigone s’établit un accord parfait , une trouble connivence. [Parce qu’elle méprise les hommes], Antigone court au suicide. Parce qu’il les méprise, Créon les opprime et les mate. Le tyran glacé et la jeune fille exaltée étaient faits pour s’entendre… L’accent désespéré de l’Antigone de Jean Anouilh risque de séduire certains dans ce temps où il s’élève, au temps du mépris et du désespoir. Mais il y a dans le désespoir et dans le refus , et dans l’anarchisme sentimental, et total d’un Anouilh et de ses frères d’armes et d’esprit, le germe de périls infiniment graves… A force de se complaire dans le « désespoir » et le sentiment de tout, de l’inanité et de l’absurdité du monde, on en vient à accepter, souhaiter, acclamer la première poigne venue.

Claude Roy, Les lettres françaises (Publication clandestine de la Résistance) mars 1944

 

Pour je suis partout, journal d’extrême droite et collaborationniste, Antigone incarne l’anarchie tandis que Créon possède une valeur morale qui s’adapte aux circonstances. Claude Roy, résistant, reproche à Anouilh les accents désespérés de la pièce et l’inutilité de l’acte d’Antigone.

L’association de la régie théâtrale a rassemblé d’autres commentaires à propos des débuts d’Antigone : « Ce fut un très gros succès. la critique fut plus qu’ enthousiaste : « Il y a autour de cette œuvre exceptionnelle, la qualité de silence, la zone glacée, l’émotion qu’on éprouve au contact des chefs d’œuvre », Les Nouveaux temps « Depuis Racine, l’on avait rien écrit d’aussi beau, d’aussi grand et d’aussi profondément humain ». L’Illustration Les spectateurs et particulièrement le jeune public, qui s’identifiait à l’héroïne, avaient bien du mérite, mais ils étaient heureux : « On joua la pièce longtemps dans des conditions abominables, le théâtre n’étant pas chauffé, les gens venaient avec des passe-montagnes et des plaids. Pendant un temps, le courant coupé, on ne joua qu’en matinée, les acteurs vaguement éclairés par la verrière nettoyée pour la circonstance. Mais c’était le bon temps du théâtre, on avaitenvie de se réunir et pas tellement envie de s’amuser à des gaudrioles… »  raconta Jean Anouilh dans La Vicomtesse d’Eristal n’a pas reçu son balai mécanique. Il poursuit: « La salle était pleine tous les soirs, il y avait beaucoup d’officiers et de soldats allemands. Que pensaient-ils ? Plus perspicace, un écrivain allemand, Frédéric Sieburg, l’auteur de Dieu est-il Français ?, alerta, m’a-t-on dit, Berlin, disant qu’on jouait à Paris une pièce qui pouvait avoir un effet démoralisant sur les militaires qui s’y pressaient. Barsacq fut aussitôt convoqué à la Propaganda-Staffel où on lui fit une scène très violente, l’accusant de jouer une pièce sans avoir demandé l’autorisation. C’était grave. Barsacq fit l’imbécile innocent, la pièce avait été autorisée en 1941 – il montra son manuscrit tamponné et on retrouva le second exemplaire dans le bureau voisin. Les autorités allemandes ne pouvaient pas déjuger sans perdre la face. On lui suggéra cependant d’arrêter la pièce ». Heureusement la libération arriva peu de temps après.

 

  1. Le prologue

Si l’intrigue et les personnages de la pièce de Sophocle sont dans l’ensemble conservés, il existe quelques modifications.

La nourrice remplace Tirésias, le devin. Cela annonce une disparition du religieux dans la pièce.

Il s’agit toujours d’une tragédie puisque tout finira mal. Un peu plus loin, Anouilh fait dire au chœur : « Dans la tragédie on est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents en somme ! Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution. Et puis surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos et qu’on n’a plus qu’à crier, -pas à gémir, non, pas à se plaindre,-à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. (…) Là c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y plus rien à tenter enfin ! »     Si le chœur est toujours présent, ses propos ne sont plus aussi poétiques que chez Sophocle ou du moins c’est la poésie du quotidien, une poésie triviale (« gueuler, fait comme des rats »).

Le roi est devenu un homme qui remplit une fonction. Il se retrousse les manches, il est comparé à l’ouvrier qui doit accomplir sa besogne.

 

  1. L’affrontement Créon/ Antigone

Créon, au cours de cet affrontement tente de convaincre Antigone de renoncer à son projet. Mais cette dernière résiste au nom de la fraternité. Cependant, interrogeons-nous sur ce que recouvre alors la notion de fraternité. C’est toujours lié au frère : « c’était mon frère ».  Et à un devoir: je le devais/c’était interdit/je le devais quand même

Il s’agit d’accomplir un rite funéraire: « ceux qu’on n’enterre pas errent éternellement sans jamais trouver de repos ».

Etudions les arguments de Créon :les dieux ne sont plus les garants des rites qui sont réduits à des gestes absurdes : « écourtant les gestes, ce passeport dérisoire, ce bredouillage en série, cette pantomime ». Les prêtres ne sont plus que « des employés fatigués ».

Le geste d’Antigone perd de ses fondements car elle est à elle-même sa propre fin.

 

De plus, Polynice s’avère « un mauvais frère, un étranger » d’après Ismène dès le début. Le seul souvenir qu’ait conservé Antigone, c’est une « grande fleur de papier » donnée un matin après une nuit festive. Ensuite, c’est Créon qui révèle à Antigone des aspects très noirs de ce dernier : il est brutal et violent envers sa famille, ingrat.

Jean –Yves Guérin dans pour une lecture politique d’Antigoneécrit : « La démythification se double ainsi d’une démystification. Étéocle et Polynice étaient deux petites crapules dorées et les prêtres sont des fonctionnaires du sacré. Le long agônde Créon et d’Antigone se joue sur des enjeux diminués qui excluent toute exaltation héroïsante. Ce n’est plus l’affrontement de la conscience et de la raison d’État. Il n’est plus question des lois non écrites ».

 

Antigone est alors déstabilisée : elle est prête à remonter dans sa chambre, vaincue par l’argumentation de Créon « je vais remonter dans ma chambre ».  Elle renonce à défendre la   fraternité.

 

Cependant, un mot va la faire réagir : le mot bonheur. Elle refuse le monde que lui présente Créon. Elle refuse de compromettre ses idéaux de pureté, d’intensité, d’exigence qui donne toute sa saveur à la vie. Elle refuse la compromission, la collaboration aurait-on envie de dire… Elle oppose alors un refus que rien ne peut ébranler et qui la mène à la mort. Créon, à la fin, ne cherche plus à la retenir et laisse la tragédie se dérouler: « C’était elle qui voulait mourir. Aucun de nous n’était assez fort pour la décider à vivre. Je la comprends maintenant, Antigone était faite pour être morte. Elle-même ne le savait peut-être pas, mais Polynice n’était qu’un prétexte. Quand elle a dû y renoncer, elle a trouvé autre chose tout de suite. Ce qui était important pour elle, c’était de refuser et de mourir ».

 

Dans cette pièce,  le personnage d’Antigone touche par sa simplicité, son amour paradoxal pour  une vie sensuelle,  intense et dense,  son choix de la liberté quel qu’en soit le prix. Cependant, finalement, la défense de la fraternité pour Antigone est surtout un refus de la compromission et de la collaboration, quelles qu’elles soient. Ce sont donc les spectateurs qui partagent ses idéaux qui vont se sentir  devenir  frères (ou sœurs) d’Antigone. Certains résistants ne s’y sont pas trompés. Mais nous pourrions aller plus loin et penser que la mise en scène de cette pièce peut vraiment permettre d’éduquer à la fraternité.

 

IV Le quatrième mur de Sorj Chalandon

 

Dans cette fiction, le narrateur Georges 24 ans  qui appartient à un mouvement sans doute communiste,  rencontre en janvier 1974 dans un amphi de la faculté de Jussieu Samuel Anoukis, un metteur en scène grec de 34 ans  qui a lutté contre le dictateur Papadopoulos et qui a dû fuir le régime après de nombreux actes de résistances (dont la mise en scène d’Ubu roi de Jarry et d’Antigoned’Anouilh). Cet homme étonne Georges par sa capacité à nuancer les prises de position. Il découvre ainsi qu’il est juif et engagé dans la défense de la cause palestinienne. Samuel tombe malade des suites des tortures subies en Grèce. En janvier 1982, sur son lit d’hôpital, mourant, il demande au narrateur de mener à bien un projet : monter Antigoned’Anouilh à Beyrouth, au Liban, en pleine guerre civile avec les acteurs suivants :

Antigone une palestinienne et sunnite, Imane

Ismène, une catholique arménienne[13], Yeviknée

Hémon, un Druze[14]du Chouf, Nakad

Créon , un maronite[15]de Gemmayzé, Charbel

Les gardes, trois chiites ainsi qu’une vieille chiite pour la reine Eurydice : Hussein, Nabil, Nimer et Khadijah

La Nourrice une chaldéenne[16], Madeleine

Samuel avait mis deux ans à réunir des acteurs qui acceptent de collaborer.

La réaction d’Aurore, la femme de Georges et amie de Samuel est vive : « cette fois, il ne s’agissait pas de réciter trois répliques de théâtre dans une Maison des Jeunes, mais de s’élever contre une guerre générale. C’était sublime, c’était impensable, impossible, grotesque. Aller dans un pays de mort avec un nez de clown, rassembler dix peuples sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat dans chaque camp pour jouer à la paix. Faire monter cette armée sur scène. La diriger comme on mène un ballet. Demander à Créon, acteur chrétien, de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne. Proposer à un chiite d’être le page d’un maronite.  Tout cela n’avait aucun sens. Je lui ai dit qu’elle avait raison. Ses remarques étaient justes. La guerre  était folie ? Sam disait que la paix devait l’être aussi.[17] »

Au nom de son amitié pour Samuel, Georges accepte de mettre en oeuvre ce projet fou et va même jusqu’à accepter de porter la kippa de son ami Samuel pour  jouer le choeur alors qu’il est athée. Il essaie quand même de s’y soustraire : « Je lui avais répondu ne pas en avoir le courage. On ne devient pas juif par la grâce d’un bonnet de velours.

-Tu te poses trop de questions. Un personnage est un personnage. C’est comme ça que je vois le Chœur et c’est toi qui dois l’incarner ».

« -Le chœur, c’est un peu celui qui observe. Tu n’as pas peur d’être perçu comme le juif qui commente le complot du dehors ? » lui avait demandé Imane, Antigone, l’actrice palestinienne.

-Tu préfères qu’il l’orchestre du dedans ? »

Georges va alors faire plusieurs voyages pour retrouver les acteurs et les convaincre de participer. Il décrit une ville, Beyrouth, déchirée par les armes et les combats, en proie à la violence, où passer d’un quartier à l’autre, d’une religion à une autre, c’est risquer sa vie.  Malgré les difficultés, il va réussir à les faire venir sur la ligne de démarcation dans un cinéma en ruine où un décor grec subsistait, vestige d’une répétition de Lysistrata arrêtée par la guerre. Ce sera le lieu de la représentation.

Lorsque Georges rencontre le frère d’Imane, Antigone, la palestinienne, pour lui demander l’autorisation de la laisser jouer, s’instaure le dialogue suivant. Le frère d’Imane demande à Georges sans moquerie:

« Etes-vous venu faire la paix au Liban ? »

Georges répond :

« Je veux juste donner à des adversaires une chance de se parler.

-A des ennemis.

-Si vous voulez

-Se parler en récitant un texte qui n’est pas d’eux, c’est ça ?

-En travaillant ensemble autour d’un projet commun[18] »

Or, il s’avère qu’avec l’Antigoned’Anouilh, l’ambiguïté des personnages que nous avons étudiée va permettre à chaque camp de s’identifier à son personnage.

Par exemple, le chef phalangiste[19]chrétien que Georges rencontre pour Créon « trouvait que l’obstination à mourir de la jeune femme était risible, vaine, sans but ni raison. Il disait que son entêtement aveugle était érigé contre le sens commun. Il appréciait que son jeune frère incarne Créon le puissant. Celui qui dirigeait la cité, qui était craint par son peuple, qui oeuvrait pour l’intérêt de tous, qui gardait la tête haute, qui échappait au déshonneur[20]. »

Quant au cheikh chiite rencontré pour les gardes et la reine, ce dernier lui dit : « mes fils m’ont dit que leur rôle de gardes serait d’entourer leur chef, de le protéger comme un père et de faire respecter son autorité. Ils m’ont expliqué qu’une jeune femme le défiait. Qu’à travers lui, elle narguait la loi divine et que ce calife bien guidé mettait un terme à cette arrogance[21]. »  Georges conclut : « Après Anouilh revisité par les chrétiens, Anouilh était transfiguré par les chiites. Créon, vieillard fatigué par la guerre, qui ne veut que la paix pour son peuple. Créon qui tente jusqu’au bout de sauver sa nièce. Créon qui fait le sale travail pour que force reste à la loi. Créon devient un chef phalangiste d’un côté de la ligne, un calife éclairé de l’autre. (…) et il finit par : « Et voilà qu’assis sur un tapis de prière,  à l’autre bout du monde, avec un trou gênant à ma chaussette, je hochais religieusement la tête à l’idée d’une Antigone hystérique heureusement contrée par un sage souverain[22]. »

 

Lorsque le jour de la répétition arrive, la question du choix de la pièce resurgit. Yeviknée l’Arménienne qui joue Ismène explique : «  le Liban est un pays en guerre et nous ne sommes pas réunis autour d’un texte qui parle de paix. Personne ne tend la main à personne et tout le monde meurt à la fin non ? »

-c’est une pièce qui parle de dignité, a répondu Charbel.(Créon)

-Dignité de Créon ou d’Antigone ?

Narbil (le garde) posait la question.

J’étais à la fois heureux de cet échange et vaguement mécontent. Je pensais que cette conversation avait eu lieu avec Sam, que le sujet du pourquoi était clos. Imane (la palestinienne) voyait dans ce texte un appel à la rébellion. Nakad (Hémon) trouvait que c’était une preuve d’amour. Nabil et Nimer (les gardes) estimaient qu’Antigone était emblématique des cités désertées par Dieu. Pour Madeleine, Anouilh racontait la solitude absolue du pouvoir et la fragilité de l’adolescence[23] »

Cependant, il est difficile pour les acteurs d’oublier leurs origines. Dès les présentations, ce problème apparaît . Nous voyons alors à quel point la frontière entre l’acteur et le personnage est ténue. Le personnage résonne dans l’acteur, mais l’acteur s’oublie lui-même  lorsqu’il est personnage.  Il peut baisser la garde et  ainsi se tourner vers l’autre, son ennemi. Cette première expérience de la fraternité dans le cadre de la scène est une forme de mise à distance du conflit tout en jouant le conflit. C’est le début d’une véritable rencontre. Malheureusement, la guerre s’invite également sur scène…je vous laisse lire la suite de ce roman bouleversant.

 

Voilà, nous avons marché aux côtés d’Antigone, nous avons traversé très rapidement les siècles, car il existe de nombreuses autres Antigones que nous avons volontairement laissées dans l’ombre. Nous avons pu observer comment la relation au frère évolue selon les dramaturges. Cependant, qu’elle soit piété ou absurdité, la fraternité en fait naître une autre.  Antigone peut être l’occasion de s’ouvrir à l’altérité pour le lecteur, le spectateur ou l’acteur et de vivre ainsi la fraternité.

ANNE SOPHIE LUIGGI

[1]Agamemnon, les Choéphores, les Euménides,

[2]Il aurait écrit 130 pièces : il reste 7 tragédies et quelques extraits d’un drame satyrique : les Limiers.

[3]Association de cités grecques  pour lutter contre les Perses, créée à la suite des guerres médiques et dirigée par Athènes.

[4]Antigone, Sophocle, traduit par Florence Dupont, p : 90, édition de l’Arche

[5]Les Antigones, G.Steiner, Gallimard, 1986,  p : 228

[6]Antigone, Sophocle, traduction par Paul Mazon, les Belles Lettres, 1994

[7]Antigone, Sophocle, traduction par Florence Dupont, L’Arche, 2007

[8]Traduction de Paul Mazon

[9]Définition donnée par Gilliane Verhulst dans son étude sur Antigone de Sophocle, Ellipses

[10]Traduction de Paul Mazon

[11]En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/09/17/festival-des-ecrivains-du-monde-en-afghanistan-la-liberte-ou-la-vie_4760605_3260.html#lR8vE7tZkM1jTHZL.99

 

 

[12]Une Antigone à Kandaharde Joydeep Roy-Bhattacharya, Folio Gallimard , 2015 p : 15

[13]église catholique orientale

[14]La doctrine religieuse druzeest un schisme de l’islam chiite ismaélien.

[15]Eglise catholique d’Orient

[16]église chrétienne d’Orient

[17] Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Livre de poche, 1ere édition 2013, Paris p : 100

[18]p : 137

[19]parti chrétien nationaliste, qui s’oppose aux palestiniens. Parvient au pouvoir en 1982, organise les massacres

[20]p : 164

[21]p : 168

[22]p : 169

[23]p : 217-218

Programme de la session 2018 « Éduquer à la fraternité »

SESSION FAIT RELIGIEUX

Eduquer à la fraternité

21, 22 et 23 mars 2018

 

Cette session participe à la promotion au sein des établissements d’une éducation à la fraternité. L’enseignement catholique y répond avec sa singularité et son patrimoine éducatif. La fraternité sera lue selon le caractère propre de l’enseignement catholique.

La fraternité est une valeur. Si on n’enseigne pas des valeurs, on peut cependant initier à l’éthique les jeunes générations. Là se trouvent convoqués l’enseignant et l’éducateur.

Eduquer à la fraternité comme valeur de la République se doit d’intégrer deux dimensions inséparables : fraternité/sororité et pluralité culturelle et religieuse. Comment parler de frères sans parler de sœurs ? Dans le contexte sociétal d’aujourd’hui la question de l’éducation à la mixité semble un incontournable d’une éducation à la fraternité. Eduquer à la différence culturelle et religieuse en déploie l’urgence et la dimension sociale.

On se propose de chercher comment vivre une relation éducative fraternelle entre élèves, entre adultes et élèves et entre adultes et comment l’intègrer au projet éducatif.

Sous l’éclairage du texte « Eduquer au dialogue interculturel à l’École catholique »[1]il s’agira de montrer que la fraternité s’apprend dans la confrontation à la différence des sexes, des cultures et des religions. L’enseignement critique du fait religieux contribue à en relever le défi et participe ainsi à construire la « civilisation de l’amour ».

 

MERCREDI 21 MARS 2018

8h 30 : Accueil café

9h : Conférence d’ouverture,Enjeux d’une éducation à la fraternité, Christian Salenson et Dominique Santelli, responsables du Département d’études et de recherches sur les religions à l’école, ISTR de Marseille.

Cette conférence d’ouverture à deux voix se propose de situer les enjeux d’une éducation à la fraternité. La fraternité intéresse l’Ecole catholique à un double titre. Comme participante au service public de la nation car elle est une des valeurs de la République et parce qu’elle relève de l’anthropologie biblique qui fonde sa philosophie de l’éducation et son projet éducatif.

9h 30 : Conférence inaugurale, Plaidoyer pour la fraternité, Abdennour Bidar, Inspecteur général de l’éducation nationale.

Comment passer de l’idéologie du “choc des civilisations” à la fraternité des cœurs et des cultures ? Ce plaidoyer proposera des pistes de réflexion, d’engagement et d’actions concrètes.

10h 15 : Pause

10h 45 : Conférence, Les frères et les cousins, Xavier Manzano, philosophe, directeur de l’Institut Catholique de la Méditerranée.

En quoi les liens du sang entre frères et frères et sœurs sont au fondement de la vie en société et réciproquement ? Comment passe-t-on de la famille à la cité ou de la cité à la famille ? Comment articule-t-on filiation, germanité et alliance pour fonder une fraternité universelle ?

11h 45 : Table ronde animée par Valérie Marmoy, L’école et l’éducation à la fraternitéavec Abdennour Bidar, Rodrigue Coutouly, proviseur vie scolaire au rectorat d’Aix Marseille et Xavier Leturcq, directeur diocésain de Marseille

Dans le contexte actuel, on est en droit de s’interroger sur l’Ecole et sur sa capacité à transmettre la valeur de la fraternité. En quoi l’Ecole initie-t-elle aujourd’hui à cette valeur républicaine ? Comment fait-elle partie du projet de l’éducation nationale ? Comment la fait-on vivre au sein même des établissements catholiques ?

12h 45 : Questions

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, La fraternité républicaine :histoire d’un mot, fin mot d’une histoire, Dominique Santelli, historienne.

Quand et comment cette idée de la fraternité s’impose comme une valeur de la République. Quels courants de pensée ont porté la fraternité jusque à l’inscrire sur les frontons des bâtiments publics ? Quelles furent les résistances rencontrées ? Qu’ont à nous enseigner ses premiers porte-paroles ?

15h :La fraternité en marche, Françoise Thomas, APS.

15 h 15 : Pause

15h 30 : Conférence, La fraternité :une invention juive ?Marie-Laure Durand, théologienne.

Dans les mythes fondateurs bibliques, la fraternité occupe une place centrale : Caïn et Abel, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, Léa et Rachel mais aussi Lazare et ses sœurs, Jésus et ses frères etc. La fraternité est-elle une invention juive ? Comment est-elle reprise dans la tradition chrétienne ?

16h 15 : Conférence, Et ta sœur…Lidvine Nguemeta, Supérieure provinciale de la Compagnie de Marie Notre-Dame, théologienne.

On a demandé à une sœur de dire ce qu’est vivre en frère ! A partir de son expérience de vie en communauté quelles sont les attitudes fondamentales qui permettent une vie fraternelle ? A partir de cette expérience et de sa responsabilité de supérieure d’une congrégation d’éducation qu’est-ce qu’éduquer à la fraternité dans des établissements catholiques d’enseignement.

 

 

JEUDI 22 MARS 2018

9h : Reprise par Catherine Pagès

9h 30 : Une expérience d’éducation à la fraternité à école, Bérangère Sylvestre, cheffe d’établissement.

9h 45 : Conférence, Passer du vivre ensemble au vivre en frères, Pascal Balmand, Secrétaire Général de l’Enseignement Catholique.

La diversité culturelle et religieuse marque de plus en plus notre société, et avec elle les établissements catholiques. C’est au vivre en frères que l’Ecole catholique entend contribuer pour une civilisation de l’amour.

10h 30 : Pause

11h : Ateliers

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, Fraternité en résilience, Claire Ly, philosophe.

Comment la fraternité est encore possible quand elle a dû faire face à la barbarie ? Peut-on parler d’une fraternité en résilience ? Comment l’identité se construit à travers des réseaux de fraternités multiples ?

15 h 30 : Echanges

15h 45 : Pause

16h 00 : Conférence, Et l’autre devint frère,Foucault, Massignon, Chergé, Christian Salenson, théologien.

Comment se construit l’idée de fraternité universelle dans le brassage culturel et religieux, à travers trois témoins : Charles de Foucault, Louis Massignon et Christian de Chergé ? On s’interrogera alors sur la place de la pluralité religieuse comme un terreau favorable pour inventer la fraternité pour aujourd’hui. 

17h : Célébration suivie d’un temps de convivialité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VENDREDI 23 MARS 2018

9h : Reprise par Valérie Marmoy

9h 30 : Une expérience d’éducation à la fraternité à l’école, Virginie Prin Clary, enseignante.

9h 45 : Conférence, Les frères ennemis, Jean François Noël, psychanalyste.

Quelles sont les caractéristiques de la relation entre frères dont l’expérience nous apprend qu’elle peut être tumultueuse ? Quels éclairages sur la dimension politique de la fraternité ?

10h 30 : Pause

11h : Ateliers

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, La fraternité, ça s’apprend,Bruno Mattéi, philosophe.

La fraternité est une démarche qui nous met à l’épreuve de nous-mêmes. Elle nous met devant nos faibles capacités. On parle souvent de solidarité, mais c’est de la fraternité revue à la baisse. C’est pourquoi la fraternité doit s’apprendre.

 

15h 30 : Pause

15h 45:Conférence conclusive, Christian Salenson et Dominique Santelli, responsables du Département d’études et de recherches sur les religions à l’école, ISTR de Marseille

Evaluation

[1]Congrégation pour l’éducation catholique, Éduquer au dialogue interculturel à l’école catholique, vivre ensemble pour une civilisation de l’amour, 28octobre 2013.