Mois : août 2017
Pierre Montfraix, Les enjeux d’une éducation morale et civique
Atelier : Les enjeux d’une éducation morale et civique
Documents pour l’atelier :
Document 1 : Le programme d’Enseignement Moral et Civique au lycée, http://www.eduscol.education.fr
Classes de Terminale Professionnelles et Générales : Pluralisme des croyances et laïcité
En classe terminale, l’enseignement moral et civique se centre d’une part sur l’un des piliers fondamentaux des sociétés démocratiques : la reconnaissance du pluralisme des croyances ; d’autre part sur la façon dont s’organisent, dans l’espace démocratique, de grands débats sur les questions éthiques posées par la biologie et la médecine. Pour chaque thème, les questions éthiques, sociales et civiques sont étroitement liées et aucune de ces dimensions ne doit être négligée. Les connaissances sont abordées en vue des compétences à acquérir. Les suggestions de pratiques de classe sont indicatives. Trois démarches sont néanmoins privilégiées pour la mise en œuvre de cet enseignement auquel contribuent toutes les disciplines : le débat argumenté, les projets interdisciplinaires (type TPE) et le partenariat.
| Compétences | Connaissances | Exemples de situations et de mises en œuvre |
· S’impliquer dans le travail en équipe. |
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Document 2 : Abdenour Bidar, Intervention auprès de l’observatoire de la laïcité, Rapport 2015, page 104
Ce nouvel enseignement comprend quatre dimensions qui sont autant d’entrées propices : la sensibilité (rapport à l’autre, transmission d’une culture du respect, de la compréhension, de la tolérance, de la reconnaissance réciproque, etc.) ; le jugement (éducation à la liberté de penser par soi-même, culture de l’esprit critique, etc.) ; la règle et le droit (pédagogie de la loi qui fixe et garantit les mêmes droits et devoirs pour tous, etc.) ; l’engagement responsabilisation des élèves au service de l’intérêt général, d’une solidarité sociale ou humanitaire, etc.). L’heure hebdomadaire d’enseignement moral et civique – à partir de l’école primaire jusqu’au lycée dans toutes ses filières sera complétée par la mise en place d’un parcours citoyen dont la finalité est de s’assurer d’une cohérence et d’une progressivité de la formation morale et civique de l’élève du CP à la terminale. Ces quatre dimensions propres à l’enseignement moral et civique supposent une éthique enseignante revitalisée et remise au centre de la formation. On en trouve la formule notamment dans l’article 12 de la Charte de la laïcité à l’école qui définit l’enseignement laïque, du côté des enseignants, comme un enseignement qui garantit « l’ouverture la plus objective possible à la diversité des visions du monde ». Les enseignants doivent ainsi être en capacité d’enseigner la diversité des visions du monde, y compris religieuse.
Document 3 : Régis Debray, « L’enseignement du fait religieux dans l’école laïque », Rapport au ministre de l’éducation, 2002, pages 12 et suivantes.
Le principe de laïcité place la liberté de conscience (celle d’avoir ou non une religion) en amont et au-dessus de ce qu’on appelle dans certains pays la “ liberté religieuse ” (celle de pouvoir choisir une religion pourvu qu’on en ait une). En ce sens, la laïcité n’est pas une option spirituelle parmi d’autres, elle est ce qui rend possible leur coexistence, car ce qui est commun en droit à tous les hommes doit avoir le pas sur ce qui les sépare en fait. La faculté d’accéder à la globalité de l’expérience humaine, inhérente à tous les individus doués de raison, implique chemin faisant la lutte contre l’analphabétisme religieux et l’étude des systèmes de croyances existants. Aussi ne peut-on séparer principe de laïcité et étude du religieux (d’où l’intitulé du module suggéré plus loin). Mieux : il importe de commencer par une première leçon sur les fondements et obligations d’un principe somme toute peu banal, qu’on aurait tort de croire entré dans les mœurs, et dont les fureurs environnantes ne cessent d’accroître la pertinence. Loin qu’on puisse y voir une dérogation, une concession à des lobbies ou l’effet d’un inexorable grignotage, mener à bien les projets ici développés exige de l’École publique qu’elle se montre non pas un petit peu moins mais encore plus laïque, en s’adossant d’entrée de jeu à un ordre de valeurs clairement assumé, non moins contraignantes que celles des religieux et opposables à certains d’entre eux le cas échéant. (Chacun son credo. Nous respectons le vôtre. Respectez le nôtre…). Tout en veillant à comprendre autant que possible le sens symbolique et existentiel pour les croyants des rituels et des dogmes, la démarche proposée doit d’emblée et ouvertement reconnaître ses propres limites. Elle ne peut ni ne doit prétendre viser le cœur battant de la foi vécue, encore moins se substituer à ceux dont c’est la vocation. L’adhésion personnelle n’est pas de son ressort, pas plus que son refus. A l’intérieur et en fonction même de cette autolimitation, l’esprit de laïcité ne devrait rien avoir à redouter ici.
(…)
La relégation du fait religieux hors des enceintes de la transmission rationnelle et publiquement contrôlée des connaissances, favorise la pathologie du terrain au lieu de l’assainir. Le marché des crédulités, la presse et la librairie gonflent d’elles-mêmes la vague ésotérique et irrationaliste. L’École républicaine ne doit-elle pas faire contrepoids à l’audimat, aux charlatans et aux passions sectaires ?
S’abstenir n’est pas guérir. Le Penseur de Rodin qui envoie promener au loin la Bible d’un coup de pied négligent (vu dans une caricature) oublie que le Livre Saint ne disparaît pas pour autant dans la nature, ou n’est pas perdu pour tout le monde. Il en sera donné ailleurs (hors contrat) des lectures fondamentalistes, d’autant plus pernicieuses que les jeunes endoctrinés n’auront reçu aucun éclairage qualifié sur ce texte de référence. Il a été prouvé qu’une connaissance objective et circonstanciée des textes saints comme de leurs propres traditions conduit nombre de jeunes intégristes à secouer la tutelle d’autorités fanatisantes, parfois ignares ou incompétentes. Pas plus que le savant et le témoin ne s’invalident l’un l’autre, l’approche objectivante et l’approche confessante ne se font concurrence, pourvu que les deux puissent exister et prospérer simultanément (ce que permettent la liberté de conscience et notamment les diverses Facultés de théologie, dont certaines sont d’État, comme en Alsace-Moselle). Preuve en est que les deux peuvent coexister dans certaines personnes (un exégète peut être critique et ordonné). L’optique de foi et l’optique de connaissance ne font pas un jeu à somme nulle. Cette dernière commence par faire le partage, à titre liminaire, entre le religieux comme objet de culture (entrant dans le cahier des charges de l’instruction publique qui a pour obligation d’examiner l’apport des différentes religions à l’institution symbolique de l’humanité) et le religieux comme objet de culte (exigeant un volontariat personnel, dans le cadre d’associations privées). La laïcité n’est concernée que par ce qui est commun à tous, à savoir les empreintes visibles et tangibles des diverses fois collectives sur le monde que les humains ont en partage, sans se mêler, par prudence et pudeur, de ce qui n’est commun qu’à plusieurs, à savoir les expériences intimes.
Document 4 : Philippe Meirieu : Savoir et croire : vers une « pédagogie de la laïcité » ?, www.cafepedagogique.net, 19 février 2016
Une démarche jamais achevée
Nous avons à impulser, par un travail inséparablement expérimental et historique, concret et épistémologique, une quête qui évite au sujet de s’enkyster, de s’enfermer, de s’identifier à un moment donné de son évolution et de sa configuration entre « savoir » et « croire ».
(….)
C’est que les savoirs scientifiques peuvent parfaitement être acquis sans que soit intégré le principe éthique qui constitue, en deçà mais aussi au-delà de leur acquisition, la condition d’une véritable « science à hauteur d’homme » : convaincre sans vaincre. Car, c’est bien cela qui trame toute l’épistémologie des sciences ; c’est bien cela qui permet à la science de progresser et de nous émanciper des pouvoirs arbitraires comme des préjugés archaïques ; c’est bien cela qui fait de la science un vecteur d’humanisation… Or, « convaincre sans vaincre » n’a rien de spontané : cela s’apprend et se construit dans l’éducation, cela se transmet de génération en génération par des éducateurs qui savent montrer qu’il y a là, tout à la fois, un renoncement nécessaire à la violence qui nous habite et une source de satisfactions immenses, individuelles et collectives.
C’est dire que l’apprentissage du débat argumenté, avec un protocole rigoureux et sur des objets précis, doit être pleinement intégré à l’École, non comme un « supplément d’âme » et en dehors des disciplines scolaires traditionnelles, mais au sein de ces dernières et en garantissant l’implication de chacun et de chacune dans le processus. (…) S’exprimer et se justifier, expliquer et démontrer représentent, en effet, des apprentissages absolument fondamentaux. C’est par là que l’élève sera amené, dans l’effort même que le groupe et l’enseignant soutiendront avec bienveillance, à élucider le statut de ce qu’il énonce. C’est dans le travail de formulation que se trouve la clé de la compréhension et de la distinction assumée sereinement entre le savoir et le croire. Qui est privé de cette interlocution est condamné à tâtonner sans fin et menacé de confusion mentale : sans étayages psychiques extérieurs, il ne peut se structurer mentalement et reste vulnérable face à toutes les intimidations comme à toutes les emprises.
Mais le débat argumenté est encore bien plus que cela : c’est aussi la reconnaissance de l’autre comme un « autre soi-même » et, pour reprendre la belle expression de Paul Ricoeur, de « soi-même comme un autre ». Débattre avec l’autre, c’est se reconnaître comme faisant partie du même monde. C’est reconnaître l’autre comme un interlocuteur qui mérite d’être convaincu et dont l’adhésion m’importe plus que la soumission parce qu’il est, comme moi, un être de raison. Débattre avec l’autre, c’est accepter aussi que je peux être « affecté » par lui : non seulement, parce qu’il peut me permettre de voir des pans entiers de la réalité qui me sont invisibles, mais qu’aussi parce qu’il peut avoir compris mieux que moi certaines choses et qu’ainsi ses objections sont infiniment précieuses. Comme le dit encore Paul Ricoeur, « la tolérance n’est pas une concession faite à l’autre, c’est l’acceptation du fait que je n’ai pas la vérité tout seul ». Qui peut dire, aujourd’hui, que ce n’est pas là un enjeu pédagogique majeur ?
Document 5 : Ressources pour la classe sur le site Eduscol
Fiche : Intérêts et enjeux du principe de laïcité dans notre société
Fiche : La laïcité et l’expression des croyances religieuses
Document 6 : Alain Bergougnioux, « Pour un enseignement laïque de la morale », Rapport au ministre de l’éducation, avril 2013?
- Un enseignement laïc de la morale est l’occasion d’un rééquilibrage et d’un rappel. Pour tous les agents publics, fonctionnaires ou contractuels, le principe de laïcité implique une absolue neutralité afin d’assurer le plein respect de la liberté de conscience des élèves et de leurs familles. La neutralité est celle des agents et non des élèves. La neutralité à laquelle sont ainsi soumis tous les personnels de l’éducation a en effet pour finalité d’assurer le respect de la liberté des usagers du service public, de leurs croyances ou incroyances. Leur liberté n’a de limites que dans les obligations inhérentes au fonctionnement du service public, du respect des programmes, des horaires ou des tenues impliquées par des enseignements particuliers, aux exigences de l’ordre public et de la santé publique. À ces limites s’ajoute l’interdit posé par le législateur, en ce qui concerne les élèves, du port de tout signe religieux ostensible visant à prohiber toute forme de pression ou de prosélytisme au sein des établissements scolaires et des classes. L’enseignement laïque de la morale est aussi l’occasion de rappeler le principe de la liberté de conscience, dans les seules limites ici rappelées. Mais la neutralité de l’enseignant et des autres personnels ainsi que le respect de toutes les convictions ne peut s’ériger en obstacle à la transmission des valeurs républicaines et constitutionnelles. Le respect de toutes les convictions ne peut, par exemple, conduire à transiger sur les principes de l’égalité entre les hommes et les femmes, le refus des discriminations ou la dignité de toute personne. L’enseignement laïque de la morale, fondé sur les valeurs républicaines que les enseignants ont le devoir de transmettre, est l’occasion de rappeler le cadre d’exercice de la liberté.
- Les bornes juridiques sont ici la condition d’une éthique laïque. Si la laïcité, en effet, n’est pas seulement neutralité, mais aussi liberté, à tout instant, dans sa pratique, l’enseignant est confronté à l’exigence éthique : transmettre sans imposer, sans faire violence aux croyances des élèves et de leurs familles, avoir constamment à l’esprit le souci du commun, de l’intérêt général afin de ne pas heurter les intérêts privés, faire taire ses propres préjugés et ses propres croyances. Par son objet même, un enseignement laïque de la morale requiert de revitaliser une éthique laïque, condition d’une laïcité mieux intériorisée, mieux comprise et donc mieux mise en pratique.
Document 7 : Régis Debray, Didier Leschi « La laïcité au quotidien, Folio, 2016, page 36.
Certains maires ont supprimé les menus de substitution dans les écoles de la ville les jours où il ya du porc au menu. Cette substitution est répréhensible.
La cantine scolaire n’est certes pas un droit. Ce n’est pas une raison pour que les enfants ne puissent pas avoir le choix de ce qu’ils mangent. L’apprentissage de la vie en commun passe par la non séparation des petits en fonction de leurs origines ou confessions. Pas de tables à part, nide places réservées dans la salle commune, où s’impose la convivialité. Pas de menu imposé non plus. Le self service peut le permettre. Un enfant scolarisé dans le public doit avoir la faculté de ne pas enfreindre la règle qu’il pratique au sein de sa famille (ne pas manger de porc, mais aussi de la viande de bœuf, ou de la viande tout court). Mais il ne doit pas, non plus, être assigné par les adultes à un régime alimentaire en fonction de ce que ces derniers pensent être ses origines réelles ou supposée.
Lydia Bozouklian, Charte Nationale pour l’éducation au vivre ensemble au Liban (annexe)
La présente charte fut ratifiée lors d’une cérémonie publique le 15 mars 2013 par le Ministre de l’Education libanais, la Présidente du Centre de Recherche et de Développement Pédagogiques, le Coordinateur de la Fédération des Institutions Educatives Privées au Liban et le Président de la Fondation Adyan.
CHARTE NATIONALE
POUR L’EDUCATION AU VIVRE ENSEMBLE AU LIBAN
Dans le cadre de la citoyenneté inclusive 1
Préambule
La diversité culturelle et religieuse au Liban a de tout temps défini le tissu social et constitué un élément concepteur de l’identité nationale. L’affiliation religieuse joue également un rôle primordial dans la formation de la personnalité, des idées et du comportement du citoyen libanais, influençant même ses relations avec les autres et ses activités dans la sphère publique. La constitution Libanaise prône le respect de cette dimension spirituelle ainsi que cette diversité religieuse, en garantissant la liberté de croyance d’une part et le respect par l’Etat de tous les rites et traditions d’autre part1. Ainsi, la Constitution stipule-t-elle qu’aucune légitimité ne serait accordée à quelconque autorité contredisant de part sa nature ou son activité le Pacte de vie commune2.
1 Constitution Libanaise, article 9.
2 Constitution Libanaise, introduction, j
3 Déclaration de l’UNESCO sur la diversité culturelle (2001), art.1 et 2
4 “L’Education: un trésor est caché dedans”, rapport de la Commission internationale sur l’éducation pour le vingt et unième siècle, publications de l’UNESCO, 1996.
La Constitution place donc la diversité religieuse au coeur du contrat social libanais et garantit la liberté d’exprimer cette diversité en religion comme en éducation. Elle voit en cette diversité riche et interactive un élément de la culture nationale commune (l’expérience populaire de vie commune, la gestion partagée du secteur public, les congés religieux officiels, les valeurs communes, le patrimoine et les sites religieux touristiques, …), faisant du Liban le modèle de l’entité nationale et la culture commune fondées sur l’unité dans la diversité et la volonté de vivre ensemble.
Cette réalité nationale s’avère conforme aux chartes internationales ; en effet, la Déclaration Universelle de l’UNESCO relative à la diversité culturelle considère cette dernière comme étant une source d’échange, de rénovation et d’innovation dont l’existence serait tout aussi indispensable pour l’être humain tout comme la diversité biologique est indispensable aux êtres vivants. Ainsi la déclaration met-elle l’accent sur les politiques visant à promouvoir la cohérence sociale et la paix en garantissant la participation et l’interaction de tous les citoyens, quelque soit leur appartenance, dans le cadre d’une société civile active couvant cette diversité3. Selon le rapport de la commission internationale de l’UNESCO sur l’éducation pour le XXIème siècle4, l’éducation devrait constituer un processus continu dont les objectifs principaux comprendraient la promotion des principes de coexistence et l’entretien de relations avec des individus ou groupes d’appartenances différentes. 2
Par ailleurs, dans son article 26 réclamant le droit à l’éducation pour tous, la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme insiste sur une éducation globale qui doit viser l’épanouissement de la personnalité humaine, le renforcement des droits de l’homme et des libertés fondamentales, et qui doit favoriser la compréhension, la tolérance et l’amitié entre toutes les nations et tous les groupes raciaux ou religieux5.
5 Déclaration Universelle des Droits de l’Homme (1948), article 26.
L’éducation au Vivre Ensemble au Liban se présente ainsi telle la réponse aux règles constitutionnelles instituant l’entité nationale conformément aux instruments internationaux et aux valeurs spirituelles prônant le développement de l’humanité et la civilisation de l’Homme. Elle pourvoit aux jeunes générations la capacité de vivre à la lumière de la mondialisation, du rapprochement et de l’interaction entre les peuples. En outre, cette éducation est en elle même un objectif stratégique de première importance eu égard à la gravité des séquelles laissées par les guerres et conflits intérieurs sur la société Libanaise, la cohésion sociale ainsi que sur les individus et leur confiance vis-à-vis de leur pays comme des autres.
La société libanaise souffre aujourd’hui du poids de sa mémoire surchargée de violence ainsi que d’une ségrégation sociale selon les affiliations religieuses, et de la propagation de stéréotypes et préjugés déformés sur l’Autre. L’appartenance religieuse est par ailleurs souvent exploitée pour des fins de mobilisation politique et afin de raviver les mentalités confessionnelles et fanatiques renfermées. C’est ainsi que nait le fanatisme communautaire aux dépends de la citoyenneté basée sur le partenariat entre les citoyens et sur les valeurs communes. Viennent s’y ajouter certaines mauvaises interprétations des religions qui attisent de plus en plus les orientations vers l’isolation, la claustration et l’intolérance, déformant le message des religions abrahamiques et leur appel à la paix, la justice, l’amour et le service des nations et la solidarité entre les peuples.
Sur ce s’explique l’importance de l’éducation au vivre ensemble qui dépasse la simple diffusion d’une certaine culture religieuse ou l’approche de la citoyenneté de part sa dimension individuelle ou légale séparée de la réalité libanaise. C’est une éducation qui requiert le renforcement de la capacité des jeunes à percevoir la diversité religieuse dans le contexte libanais comme étant un élément du patrimoine national commun, et à prendre conscience de ses facteurs qui renforcent l’appartenance à une entité nationale unifiante. L’éducation au vivre ensemble se fait à partir de la promotion des valeurs de la citoyenneté inclusive qui couve cette diversité culturelle et religieuse en mettant en exergue ses racines spirituelles et dimensions humaines globales afin qu’elle devienne un outil de dissuasion contre les mentalités fanatiques et intolérantes.
Cette approche de l’Education au Vivre Ensemble à la lumière de la citoyenneté inclusive va de pair avec le plan de réforme éducative adopté par le conseil des ministres en 1994 ainsi qu’avec les programmes éducatifs prévus par le décret no 10227 du 8\5\1997. L’accent y est mis sur la formation d’un citoyen qui : 3
Puise son patrimoine spirituel dans les religions abrahamiques et s’attache aux valeurs et éthiques humaines,
Prend conscience de son histoire nationale loin de toute ségrégation obtuse afin d’aboutir à une société unie et ouverte,
OEuvre pour la promotion de l’intérêt public et se soumet aux règles du Pacte de vie commune,
OEuvre pour la consolidation de l’esprit de paix en soi ainsi que dans les relations individuelles ou sociales nationales.
Afin de pouvoir réaliser les objectifs escomptés de l’éducation, indispensable est l’entente, voire même l’unanimité, entre toutes les parties concernées (partant des étudiants eux-mêmes, leurs parents, pour arriver aux éducateurs, formateurs, directeurs et décideurs de politiques et programmes éducatifs dans les deux secteurs privé comme public) vis-à-vis d’une approche commune relative à cette question fondamentale. Ainsi, cette Charte Nationale pour l’Education au Vivre Ensemble dans le cadre de la Citoyenneté Inclusive fut-elle élaborée pour incarner la détermination des partenaires susmentionnés face à ce défi et cette responsabilité commune. La charte présente en effet le cadre conceptuel, les politiques et mécanismes pouvant mener aux objectifs visés en toute harmonie et efficacité. 4
Chapitre Premier
Concepts fondamentaux et
principes généraux
Article premier: le modèle culturel Libanais
Le Liban se présente comme un modèle culturel voire même un message pour le monde de par sa capacité à reconnaître, respecter et protéger les spécificités culturelles des communautés religieuses constituant son tissu social d’une part, et affirmer l’unité nationale et la cohésion sociale d’autre part. Il constitue en effet un espace commun d’interaction et d’harmonie entre les citoyens de diverses affiliations, fondé sur l’égalité des droits et des devoirs ainsi que sur le respect des lois et valeurs communes.
Article deux : la citoyenneté inclusive au lieu de la fusion et du confessionnalisme
La citoyenneté inclusive ne peut se réaliser au Liban qu’après avoir repoussé les dangers de fusion et de confessionnalisme ; le concept de fusion, dans son sens large, prévoit une union qui naît de la fonte de tous dans le même creuset, et qui dévêtit donc notre société de la diversité qui fait sa richesse et donne au citoyen l’impression de renier une part importante de soi. Quant à la mentalité confessionnelle, elle est introvertie, enferme les citoyens dans un cercle de fanatismes et leur fait perdre toute marge de participation et de responsabilité basée sur les constantes nationales communes. Une approche saine de la citoyenneté supposerait donc de considérer la diversité culturelle et religieuse du Liban comme étant un élément de l’identité nationale et la culture générale d’une part, et de voir en cette citoyenneté un espace vital commun permettant d’affirmer l’identité nationale et de participer à la vie publique.
Article trois : l’éducation au Vivre Ensemble
Une citoyenneté efficace et responsable demande l’élaboration d’un projet éducatif couvrant la diversité culturelle et religieuse de la société libanaise afin d’éviter que les appartenances religieuses personnelles des étudiants ne prennent le dessus sur leur identité nationale ; ainsi, au contraire, grâce à l’éducation à la citoyenneté, l’étudiant découvrira en soi une place pour son caractère culturel propre mais également pour les autres et apprendra à respecter et apprécier les spécificités de l’Autre en tant qu’éléments de sa culture nationale générale. Cette approche renforce la cohésion sociale, ravive la société civile et consolide la paix civile en facilitant les interactions sociales et culturelles trans-religieuses. Elle aide également à promouvoir et propager les capacités innovatrices à travers le pays. L’éducation au vivre ensemble contribue ainsi à l’émergence d’une société dont la sécurité, l’ouverture, la coopération et le partage seraient les principaux piliers. 5
Article quatre : l’école, un espace sûr pour le dialogue et la rencontre
Les institutions éducatives au Liban contribuent énormément à l’instauration de la culture nationale et la paix civile lorsqu’elles offrent aux étudiants un espace sûr afin d’expérimenter et d’établir des liens avec les autres à partir du dialogue objectif et du respect de la différence, loin de toute influence confessionnelle, partisane ou de quelconque autre nature. L’école constituerait par conséquent un spécimen de la société rêvée, où l’éducation au vivre ensemble dans le cadre de la citoyenneté inclusive fait partie intégrante du projet éducatif et moral.
Article cinq : la diversité interculturelle dans la vie publique
Cette approche requiert l’élaboration de programmes éducatifs présentant la diversité religieuse dans le contexte libanais comme un élément évident de la vie publique. L’éducation traiterait donc ses dimensions historique, culturelle, sociale et spirituelle à partir d’une approche objective et positive. « L’alphabétisation religieuse » aiderait à découvrir l’Autre selon l’image qu’il a de lui-même, à se connaître mutuellement et à consolider le sentiment de tranquillité à l’égard des relations interreligieuses, ne laissant plus de place à l’ignorance ou à la réticence et l’hostilité qui en découlent. C’est une approche fondée sur la compréhension et le respect des particularités de l’Autre ; elle met en avant les points communs qui aident à prendre conscience de la responsabilité sociale et nationale partagée. L’étudiant réalisera ainsi les valeurs de la vie publique puisées dans les références religieuses et humaines communes, et sera prêt à s’y engager.
Article six : l’approche éducative basée sur les compétences dans la gestion de la différence
L’élaboration de programmes éducatifs à partir de l’approche par compétence vise à renforcer les capacités de l’étudiant afin qu’il puisse user du savoir acquis à l’école dans sa vie quotidienne et dans le développement de ses pratiques sociales. A ces fins, l’éducation au vivre ensemble ne devrait point se résumer à l’introduction du pluralisme religieux comme étant une simple matière cognitive sans aucun lien avec la réalité ou l’attitude et la personnalité de l’étudiant ; mais au contraire, le pluralisme religieux se doit d’être vu en tant que facteur de réalisation des objectifs éducatifs à travers les diverses disciplines. Cela requiert la mise en place d’un projet éducatif global permettant de libérer les mentalités des étudiants des résidus du confessionnalisme, les rendant capables d’être positifs face à la différence, de résoudre leurs conflits de manière pacifique, et de voir en la diversité un élément vital de l’identité nationale qui fait leur fierté.
Article sept : l’étudiant, facteur de changement social
L’approche éducative basée sur les compétences place l’étudiant au centre du processus d’apprentissage et accorde une importance particulière aux circonstances de la vie quotidienne au lieu de séparer le contenu pédagogique de ses contextes réalistes. L’éducation au vivre ensemble dans le cadre de la citoyenneté inclusive devrait donc se pencher sur les expériences et problématiques des étudiants eux-mêmes afin de les armer des compétences 6
appropriées non seulement pour comprendre et analyser ces réalités mais pour y laisser une empreinte positive également. L’étudiant peut donc être un agent de changement fondamental dans son environnement familial et social. Cette approche encourage ainsi les jeunes à participer à la vie publique et pose les bases d’une pratique nationale consciente et responsable.
Article huit : l’éducation au dialogue par le dialogue
Le dialogue avec l’autre et la communication entre les groupes culturels et religieux ne devraient pas uniquement figurer parmi les éléments de l’éducation au vivre ensemble, mais parmi les principaux outils de cette éducation. En effet, l’éducation au vivre ensemble dans le cadre de la citoyenneté inclusive passe par le dialogue d’autant plus qu’elle y mène. Ainsi, la gestion positive de la diversité devient-elle un objectif comme un moyen du processus éducatif. Cela demande d’assurer les circonstances adéquates permettant aux étudiants, dans quelconque environnement mixte ou homogène soient-ils, de pratiquer le dialogue et les activités communes interreligieuses. De là naît la culture de la citoyenneté inclusive, fruit de l’expérience de la coexistence et du partenariat social libéré de toute intolérance.
Article neuf : un projet de développement de toute la communauté scolaire
L’école n’est point à l’écart de la société qui l’entoure mais au contraire subit sa réalité ; en effet, élèves, éducateurs et directeurs portent tous en eux les idées, les raisonnements et les émotions de cet environnement. D’où la nécessité pour le projet éducatif général de l’école de prendre en considération les problématiques en rapport avec le contexte local et national, ainsi que l’impact des médias et nouvelles technologies sur les positions et les opinions. Le processus éducatif devrait également garantir une marge à l’esprit critique afin de reconsidérer et analyser les tendances prévalentes à partir des principes et des valeurs de la coexistence. Cela nécessite la communication avec les familles d’élèves et leur participation à l’adoption et la mise en application du projet éducatif d’une part, et d’autre part la coopération avec les organisations concernées de la société civile et les diverses institutions médiatiques. Ainsi, l’éducation au vivre ensemble deviendrait un facteur d’éveil, de changement et de développement durable de toute la communauté scolaire.
Article dix : le rôle primordial des éducateurs et éducatrices
L’éducation au vivre ensemble demande un engagement de la part de toute la famille scolaire, en particulier de la part des éducateurs et éducatrices, quelques soient leurs domaines de compétences ou leurs responsabilités pédagogiques. En effet, l’éducateur a une influence notoire sur les élèves ; il est l’exemple à suivre, il transmet les valeurs et aide dans la consolidation des compétences requises pour la réalisation des objectifs du système éducatifs. C’est pourquoi les éducateurs et éducatrices se doivent de recevoir une formation continue afin d’accomplir leur mission de manière efficace selon le concept de la citoyenneté inclusive. 7
Article onze : le rôle de l’éducation religieuse dans la promotion de la coexistence
L’éducation au vivre ensemble est différente de l’éducation religieuse privée ; mais lorsque la première aide à promouvoir le respect du patrimoine religieux dans sa diversité et met en relief la place qu’il occupe dans la vie publique, les deux deviennent complémentaires. D’autre part, l’éducation religieuse renforce la coexistence en affirmant l’appel des religions au respect de l’Autre, de ses croyances et ses traditions ainsi qu’à l’ouverture et la solidarité sociale, et en mettant l’accent sur les valeurs et croyances communes afin d’éviter tout isolement dans l’identité religieuse privée. L’éducation religieuse aide également les élèves à découvrir l’harmonie entre les valeurs de la citoyenneté et de la coexistence et les préceptes religieux.
Article 12 : la coopération entre la société civile et les secteurs privé et public
L’éducation au vivre ensemble demande une coopération continue ainsi qu’un partenariat durable entre le secteur privé et le secteur public, comme entre ces deux et la société civile, celle-ci constituant le champ d’expériences des résultats du processus éducatif. Le secteur privé contribue à la réalisation des objectifs de l’éducation au vivre ensemble dans le cadre de la citoyenneté inclusive par son adoption de son approche et la mise en application de ses programmes en les adaptant aux particularités de ses institutions religieuses ou laïques.
Article treize : la charte et le développement continu
Cette charte représente le cadre national régulateur de l’éducation au vivre ensemble et identifie ses indicateurs de succès. En effet, elle est l’une des références principales du processus de développement des programmes pédagogiques ; elle encourage les institutions concernées à intégrer le concept de citoyenneté inclusive dans le contexte éducatif comme au niveau des politiques et pratiques, d’une manière adaptée aux particularités culturelles et démographiques de chacune d’entre elles. C’est la raison pour laquelle la charte requiert un engagement profond, une forte coopération ainsi que de bonnes intentions de la part des responsables et décideurs en éducation comme en politique. Elle nécessite de plus le suivi de l’application, l’évaluation et le développement continu, ainsi que de la persévérance et de la patience en l’attente des objectifs escomptés. 8
Chapitre Deux
Les politiques pédagogiques
Article quatorze: les objectifs pédagogiques escomptés
L’éducation au vivre ensemble vise à former un citoyen :
Engagé aux valeurs de la citoyenneté inclusive allant au-delà de l’environnement scolaire, surmontant les mentalités confessionnelles et renfermées et consolidant son appartenance à une entité nationale globale,
Capable d’aborder la diversité religieuse avec objectivité, de comprendre et de respecter les particularités de chaque religion, de prendre conscience des valeurs communes et de la responsabilité sociale et nationale partagée,
S’attelant, grâce aux compétences acquises, à faire sienne les valeurs et les positions de la diversité, à contribuer au renforcement de la cohésion sociale et à opérer un changement positif au sein de la société,
Faisant preuve d’esprit critique et de responsabilité face aux conflits en rapport avec les slogans religieux, et capable d’en faire une opportunité de sensibilisation aux dangers de l’exploitation des religions dans les conflits politiques et aux conséquences du fanatisme et de la discrimination,
Fier d’appartenir à un réseau de relations nationales interreligieuses.
Article quinze : la croissance progressive et intégrée
L’éducation au vivre ensemble se fait selon une politique pédagogique cumulative qui mène à la formation de la personnalité de l’élève suivant quatre dimensions complémentaires, à savoir : Homme, citoyen, croyant, actif.
Etapes de l’éducation de base :
a- Le premier cycle de l’éducation de base met l’accent sur l’aspect humain en général, l’appartenance à la famille humaine dont tous les membres sont égaux dans la dignité ; ainsi se développe un sentiment de solidarité avec tout être humain, et un refus de toute forme de discrimination ou de racisme.
b- Le deuxième cycle de l’éducation de base se concentre sur la citoyenneté, les valeurs de la vie publique, l’amour de la nation, le respect de la sphère publique et la prise de conscience des droits et devoirs du citoyen.
c- Le troisième cycle de l’éducation de base est celui de l’acceptation de la différence et de la diversité religieuse en tant que source d’enrichissement de la culture nationale globale. L’objectif y est donc de découvrir cette diversité, de se connaitre et de
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communiquer entre confessions, avec un accent particulier sur les valeurs communes, l’ouverture, le rejet du fanatisme et de l’isolation.
Etapes de l’éducation secondaire :
a- Le cycle secondaire se penche sur la découverte de la diversité religieuse dans ses dimensions mondiale et culturelle, ainsi que des problématiques de conflit et de dialogue s’y rattachant. L’élève pourra ainsi se créer une image réaliste de la diversité religieuse, dans un esprit totalement indépendant, une capacité d’auto critique et à partir d’un rejet des stéréotypes. Il sera également introduit au concept de résolution pacifique des conflits et acquerra l’esprit de service et de responsabilité dans la promotion de la paix et la justice, afin de faire du Liban un modèle voire même un message de coexistence.
Toutefois, mettre l’accent sur l’une des quatre dimensions susmentionnées ( homme\ citoyen\ croyant\ actif) à travers les quatre cycles ne signifie pas d’identifier une seule dimension pour chaque cycle, mais au contraire, il s’agit de les aborder toutes du point de vue de leur lien à l’éducation au vivre ensemble dans le cadre de la citoyenneté inclusive, cependant suivant divers contextes, à savoir : l’aspect humain, la citoyenneté, la diversité religieuse, et enfin l’engagement et la responsabilité dans les relations ainsi que le maintien de la cohésion sociale et l’instauration de la paix.
Article seize : la citoyenneté, base de l’éducation au vivre ensemble
Selon la Charte, la citoyenneté inclusive serait le contexte sain pour comprendre la diversité, apprendre à l’apprécier et promouvoir la culture de la coexistence. L’éducation au vivre ensemble commence par l’approfondissement du sens de l’appartenance nationale, l’amour de la patrie et le respect de ses emblèmes (drapeau Libanais, hymne national…), ainsi que par la fierté de l’identité nationale, la confiance à l’égard des institutions de l’Etat, le service de l’intérêt général et le respect de la sphère publique. Ce contexte naturel serait donc favorable au développement de l’individu, car il y découvrirait les dimensions de sa citoyenneté individuelle et commune, allant des droits et des libertés à la participation dans la société civile et la vie publique ; un contexte qui présente au citoyen l’opportunité de s’ouvrir et s’adapter à la diversité culturelle et religieuse constituant la société. Cette approche de la citoyenneté inclusive génère une nouvelle mentalité de collaboration et de vision commune vis-à-vis de l’avenir et de l’intérêt général.
Article dix-sept : la vision positive de la diversité comme réalité culturelle
L’éducation au vivre ensemble considère la diversité religieuse comme étant un phénomène en rapport avec la réalité ainsi que l’un des éléments de la culture nationale générale. Ainsi oeuvre-t-elle pour emmener l’élève d’une position de crainte, de rejet ou de dédain à l’égard de l’Autre (différent de par son appartenance religieuse), à la conviction que cette diversité est bien une opportunité d’enrichissement mutuel. Cela requiert une connaissance objective des différentes religions, confessions et rites, qui se ferait selon la manière dont les croyants eux-mêmes se présentent et présentent leur religion ; une connaissance objective qui ne peut 10
être atteinte que par le dialogue et les relations amiables et honnêtes entre les élèves de différentes appartenances religieuses.
Article dix huit : mettre l’accent sur les valeurs communes
Les religions ne peuvent se résumer à un système de convictions et slogans propre à chacune ; elles portent en elles un message laissant une marque particulière sur la vie et guidant le croyant vers le bien selon des valeurs et des concepts spirituels qui en découlent. Par conséquent, l’accent se doit d’être mis sur les valeurs communes entre les religions et confessions afin que l’appartenance religieuse ne soit plus synonyme d’identité collective différente, et afin que les élèves découvrent qu’à travers leurs diverses appartenances, ils sont tous en quête du bien et de l’amélioration de soi comme de la société.
Article dix-neuf : l’éducation aux valeurs de la citoyenneté inclusive
A la culture de la vie commune se rattache une série de valeurs communes entre les religions aux dimensions spirituelles et humaines ; valeurs qui se doivent d’être propager et ancrer dans les esprits des élèves par le biais de l’éducation et l’apprentissage scolaire afin de guider leur comportement à l’avenir, que ce soit à l’université, au travail ou dans la société. Les éducateurs, éducatrices et parents sont également appelés à adopter ses valeurs parmi lesquelles le respect de la dignité et la vie de l’homme, le rejet de toutes les formes de discrimination, l’ouverture à l’autre et l’acceptation de la différence, le respect des lieux et des symboles sacrés, la paix avec soi et les autres, la justice, l’honnêteté, le refus des double mesures, la crédibilité, la solidarité, le service, la charité et la compassion.
Article vingt : le renforcement des capacités pour le dialogue et la coexistence
L’éducation au vivre ensemble suppose qu’une attention particulière soit accordée à certaines compétences afin de promouvoir la capacité de communiquer, dialoguer et apprendre de la différence. A cet égard, les principales compétences à consolider chez l’élève seraient : l’écoute, le respect des opinions différentes, la flexibilité mentale permettant de comprendre l’autre à partir de sa propre réalité et d’éviter les préjugés injustifiés, la modestie, l’aptitude à admettre la vérité exprimée par les autres, la tolérance intérieure permettant de découvrir les espaces communs, la reconnaissance du lien avec l’Autre, la solidarité et la compassion humaine afin d’adopter les causes justes des autres.
Article vingt et un : promouvoir l’objectivité et la liberté intellectuelle
L’approche de la diversité culturelle dans le cadre de la citoyenneté et l’éducation au vivre ensemble requiert la formation des élèves afin qu’ils s’éloignent de la généralisation, qu’ils se libèrent des stéréotypes, des préjugés et du fanatisme, et qu’ils soient capables d’aborder ces sujets avec modération et objectivité. Ainsi, cette approche tente-t-elle d’habiliter les élèves à acquérir l’indépendance intellectuelle afin d’exprimer leur points de vue librement, à développer leur compétences analytiques et esprit critique afin d’éviter les approches confessionnelles des évènements, à être plus objectifs dans leur vision des choses afin d’être à l’abri des positions fanatiques et être en mesure d’y faire face pour servir l’intérêt général. 11
Article vingt deux : purifier la mémoire et tirer les leçons du passé
L’éducation au vivre ensemble ne peut négliger les affres du passé ayant souvent causé des conflits sanglants voire même annihilants entre les confessions libanaises ou même au sein d’une même confession. Une mémoire surchargée de violence et portant les cicatrices du passé génère troubles et angoisse et affaiblit la confiance en l’Autre souvent accusé de ces souffrances rien que par son appartenance confessionnelle. L’éducation au vivre ensemble demande une relecture méthodique du passé, de ses aspects positifs comme négatifs, afin d’en tirer les leçons et pouvoir se libérer de son effet sur le présent. Cela suppose d’admettre qu’à chacun ses circonstances passées et sa propre version des événements, afin que cette relecture se fasse à la lumière d’une vision commune de l’avenir ainsi que d’une conviction que les objectifs légitimes ne sont atteints qu’à travers la pratique démocratique, et jamais arrachées par la force.
Article vingt trois : l’ouverture à la diversité dans tous les contextes scolaires
Les mélanges interculturels dans les écoles libanaises varient selon les environnements démographiques ou les politiques générales des établissements scolaires privés. En effet, certaines écoles tirent un profit direct de la diversité religieuse et confessionnelle au niveau des éducateurs ou des élèves en expérimentant la vie en commun, l’enrichissement mutuel et la coexistence. D’autres écoles optent pour un corps professionnel et une communauté d’élèves homogènes de par leur appartenance religieuse ou confessionnelle. Dans les deux cas, l’éducation au vivre ensemble nécessite l’adoption de politiques pédagogiques encourageant l’ouverture à la diversité culturelle et religieuse et oeuvrant pour sa mise en application selon les mécanismes proposés par la présente charte.
Article vingt quatre : la complémentarité entre l’éducation formelle et non-formelle avec un accent sur les activités extracurriculaires
L’éducation globale au vivre ensemble basée sur l’approche par compétences atteint ses objectifs par l’intégration dans l’éducation formelle des approches de l’éducation non-formelles et activités extracurriculaires offrant aux élèves l’opportunité d’apprendre par la pratique, d’acquérir les compétences requises par l’expérience et d’interagir avec leurs camarades dans des contextes stimulants et adéquats.
Article vingt cinq : le partenariat avec les médias
L’éducation au vivre ensemble suppose un certain recours aux médias traditionnels et nouveaux (sites web, réseaux sociaux) soit à travers la production et la propagation d’un contenu éducatif, soit par la mise en place de chaines et sites éducatifs, ou encore par des partenariats avec des institutions médiatiques qui pourraient contribuer à la réalisation des objectifs de cette charte nationale. 12
Article vingt six : l’engagement au programme national pour l’éducation au vivre ensemble
Le succès de ce plan éducatif dépend de son adoption par toutes les institutions concernées. Ceci commence par la mise en place d’un projet éducatif propre à l’école en rapport avec ce concept, pour ensuite l’adopter en tant que cadre moral et l’intégrer dans les programmes et activités. Le succès est également tributaire de l’aptitude des écoles publiques et privées à mettre en application les programmes et utiliser les livres spécifiques publiés par le Centre de Recherche et de Développement Pédagogiques, de manière générale dans toutes les matières. 13
Chapitre trois
Les mécanismes proposés
Les concepts, principes et politiques susmentionnés guident les parties concernées par l’éducation au vivre ensemble vers l’élaboration de stratégies convenables afin de réaliser les objectifs escomptés, déterminent l’horizon national commun de ce travail, et identifient les possibilités de coopération, de développement et d’initiatives innovatrices à tous les niveaux.
Ci-dessous une liste non exhaustive de mécanismes proposés pouvant servir les fins de ce projet éducatif à l’heure actuelle ; des mécanismes se devant d’être évalués et développés de manière continue.
Article vingt sept : dans le contexte scolaire général
a- Mettre en place des jumelages entre des écoles de différents environnements religieux.
b- Mentionner les congés religieux officiels avec leur explication dans l’agenda scolaire.
c- Suspendre les cours à l’occasion de tous les congés officiels et célébrer les fêtes religieuses chrétiennes et musulmanes à l’école.
d- Profiter des occasions religieuses principales (Ramadan, Noël…) pour inviter les élèves, la famille et la communauté de l’école à comprendre l’origine de ces occasions, exprimer une solidarité avec les autres, respecter et partager leurs sens sociaux et religieux (des repas de Iftar communs, décoration de Noël…).
Article vingt huit : les activités extracurriculaires
a- Etablir des clubs pour l’éducation au vivre ensemble à l’école, suivant l’exemple des clubs « Alwan ».
b- Organiser des visites dans des lieux religieux afin de rencontrer les autres et connaitre le patrimoine national ainsi que les particularités culturelles des familles spirituelles.
c- Effectuer des visites mutuelles entre les écoles, incluant élèves, éducateurs, éducatrices et parents.
d- Organiser, avec l’aide des élèves, des activités sociales de sensibilisation sur la coexistence et la diversité religieuse qui viseraient l’école dans son contexte général.
e- Organiser des activités communes entre élèves et parents, et d’autres pour les parents, autour des questions de citoyenneté et de coexistence.
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Article vingt neuf: les activités générales
a- Coopérer avec les organisations des la société civile pour l’organisation d’activités sociales bénévoles regroupant des élèves de diverses écoles publiques et privées et leur permettant de se mettre au service de la société.
b- Lancer des programmes nationaux autour du thème de la coexistence tels que des compétitions, des festivals, des camps…
Article trente : du côté des élèves
a- Former les élèves au bénévolat, au service public, à l’assistance des autres suivant leur besoin et non selon leur appartenance religieuse. Leurs capacités devraient être renforcées et ils devraient être encouragés à prendre des initiatives et décisions ainsi et à assumer leurs responsabilités.
b- Profiter de la diversité religieuse entre les élèves afin d’en faire une source d’enrichissement du processus éducatif, et éviter toute marginalisation d’élèves appartenant à une minorité religieuse par rapport au contexte général.
Article trente et un : dans les programmes pédagogiques
a- Profiter du processus de développement des programmes pédagogiques par le Centre de Recherche et de Développement Pédagogiques afin d’intégrer le concept de l’éducation au vivre ensemble comme il se présente dans cette charte, de manière verticale et horizontale dans les programmes adéquats.
b- Elaborer un programme unifié pour la culture religieuse et les valeurs communes.
c- Intégrer le concept de l’éducation au vivre ensemble dans les matières en rapport avec l’innovation et la création tel que le dessin, la musique, le théâtre, etc.
d- Ajouter une dimension pratique à la sociologie et la rattacher à l’activité civique et bénévole des élèves.
e- Se référer à des textes religieux appelant à la paix, la solidarité humaine et l’acceptation de l’autre, et les intégrer dans les matières littéraires adéquates.
f- Evoquer les expériences de diverses personnalités religieuses ainsi que les différentes initiatives relatives à la culture du dialogue, la réconciliation et l’instauration de la paix dans le cadre des matières adéquates.
g- Utiliser des textes littéraires sur les fêtes religieuses et leurs sens en cours de langue Arabe.
Article trente deux : les ressources
a- Equiper les bibliothèques des écoles des ressources nécessaires, à savoir livres, film, etc.
b- Pourvoir le soutien continu aux écoles par l’acheminement des ressources disponibles, la mise en place de partenariats avec des autorités et entités locales (municipalités…) ainsi que des organisations de la société civile et des bailleurs de fonds, locaux et internationaux.
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c- Etablir un observatoire afin d’assurer le suivi du changement au niveau du comportement des élèves à l’égard de la coexistence et afin d’encourager les études académiques et de terrain et pouvoir en profiter.
d- Mettre en place un site web public pour diffuser des ressources électroniques, exposer les activités et l’interaction des écoles sur ce plan, en plus des réseaux sociaux.
Article trente trois : les éducateurs, éducatrices et responsables du processus éducatifs
a- Organiser des sessions de formation ouvertes à tous les éducateurs, éducatrices et directeurs, dans les deux secteurs privé et public, afin qu’ils puissent facilement aborder les thèmes de la pluralité et la religion et mieux gérer le fanatisme et les conflits confessionnels.
b- Former des éducateurs et éducatrices spécialisés dans le domaine de la diversité religieuse et capables de gérer les activités extracurriculaires pertinentes.
c- Intégrer les matières de l’éducation à la citoyenneté inclusive dans les programmes des facultés et des instituts d’éducation.
d- Etablir un cadre durable pour la formation professionnelle afin de renforcer les capacités des éducateurs et répondre de façon continue à leurs besoins sur ce plan.
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Annexe
Contexte et élaboration de la Charte
Cette charte fut élaborée dans le cadre du projet « Stratégie Nationale de l’Education à la Citoyenneté et à la Coexistence » mis en place par le Département d’Education Scolaire à la Coexistence de la Fondation Adyan en collaboration avec le Ministère de l’Education et le Centre de Recherche et de Développement Pédagogiques. Les éléments et idées compris dans la Charte furent le fruit de séries de consultations et de groupes de réflexion regroupant des élèves, éducateurs, directeurs et parents des écoles suivantes : Collège Nadia Aoun (Ecole secondaire publique pour les filles, Beyrouth), Collège Saint Georges (Hadath), Montana International College (Deek el Mehdi), Collège Hussein Massoud (Ecole secondaire publique mixte, Bchamoun), Institut Mar Abda (Deir El Kamar), Collège des Soeurs de la Sainte Famille Française (Jounieh), Collège Al Kawthar – Fondation Al Mabarrat (Bir Hassan), Ecole Evangéliste Nationale Mixte (Saida), Collège Carmel Saint Joseph (Al Mechref), Collège Ali Ben Abi Taleb – Association Al Makassed (Beyrouth). Cette charte est également le produit d’ateliers de consultations et de révisions de par le Centre de Recherche et de Développement Pédagogiques et la Direction Générale de l’Education au sein du Ministère de l’Education. Le développement de la charte inclut aussi des ateliers avec des responsables des sections éducatives dans les institutions religieuses et la Fédération des Institutions Educatives Privées au Liban, comprenant : le Secrétariat Général des Ecoles Catholiques, les écoles de l’association caritative Islamique Al Makassed, les écoles de l’association caritative Islamique Al Mabarrat, les écoles de l’association Druze Al Irfan, l’association de l’éducation religieuse islamique – Al Mustafa, la famille des écoles orthodoxes au Liban, la ligue des écoles Evangéliques au Liban, les écoles de l’association Amal, l’association Islamique pour l’éducation – Ecoles Al Mahdi, les écoles de l’association islamique caritative Aamel, le syndicat des écoles privées, l’association caritative culturelle- institut d’arts islamique, l’association Al Islah Wal Riaya, écoles de l’institut Arabe, le syndicat des écoles académiques privées, les écoles de l’association Rafik Hariri, le syndicat des chefs d’établissement scolaires au Liban. Des organisations de la société civile travaillant dans le domaine de l’éducation à la citoyenneté et le dialogue ont également pris part à l’élaboration du contenu de la charte dans le cadre d’un atelier commun avec la Commission Nationale pour l’UNESCO, regroupant des représentants du bureau régional de l’UNESCO (Beyrouth), du groupe « Wahdatouna Khalasouna », du Groupe Arabe pour le Dialogue Islamo-Chrétien, le Sustainable Democracy Centre (SDC), le Permanent Peace Movement, le Comité Libanais pour l’éducation, le Centre des Etudes Libanaises (CLS), l’association Alef des Droits de l’Homme, l’association Dialogue pour la Vie et la Réconciliation, World Vision, l’association Al Safadi, les associations Al Sadr, l’association GLADIC, l’association « Nahwa Al Muwatiniyya » et l’association « Linaltaki ». La couverture : Peinture murale réalisée par les membres du Club Alwan dans l’Ecole Publique Mixte de Bchamoun
Adyan
Fondation Libanaise pour les Etudes Interreligieuses et la Solidarité Spirituelle
Beyrouth, le 15 mars 2013
Lydia Bozouklian, Le concept de citoyenneté inclusive au Liban à travers la fondation Adyan
Le concept de citoyenneté inclusive au Liban, à travers la fondation « Adyan »
- Présentation de la fondation ADYAN :
(« Adyan » en arabe, signifie : les religions.)
« Adyan » est une fondation libanaise, fondée en 2006 par des membres de confessions chrétiennes et musulmanes. Elle est enregistrée en tant qu’organisation non-gouvernementale et sans but lucratif (ONG). C’est donc une organisation indépendante qui travaille au Liban mais également sur un plan international.
A travers ses quatre départements, Adyan œuvre pour la valorisation de la diversité religieuse, et pour la promotion du vivre-ensemble et de la gestion de la diversité entre les individus et les communautés, aux niveaux sociaux, politiques, éducatifs et spirituels.
- Le département d’études interculturelles :
Le département d’études interculturelles est une unité académique, ayant pour but d’offrir une meilleure compréhension des questions religieuses, surtout dans leur rapport à la gestion de la diversité et à l’espace public.
L’enseignement en ligne par exemple, permet un partenariat avec des universités d’Europe et du monde arabe. Les cours étant intégrés dans chacun des programmes d’études des universités partenaires, ils préparent les étudiants à vivre, travailler et interagir dans un contexte mondial et multiculturel.
Des exemples d’e-cours :
- Diversité religieuse et intégration dans la région méditerranéenne
- Introduction au Dialogue interculturel et interreligieux
- Minorités religieuses et vie publique en Europe et dans le monde arabe
- Le département d’éducation scolaire à la coexistence :
Le département d’éducation scolaire à la coexistence vise à favoriser le rôle de l’éducation comme un outil, pour la paix durable au Liban et à l’étranger.
Son principal objectif est de favoriser l’éducation à la citoyenneté inclusive, le pluralisme religieux et la coexistence dans les écoles.
- Le département agit à différents niveaux et dans plusieurs domaines :
- Il développe du matériel pédagogique qui traite de la citoyenneté, du pluralisme religieux et de la coexistence.
- Il forme des jeunes dans leur rôle de citoyens actifs dans la construction de la paix.
- Il met en avant la formation professionnelle pour les éducateurs.
- Il participe à un programme de réforme publique.
- Il fait des recherches et publications sur l’éducation à la Citoyenneté et à la coexistence.
- Il a également mis en place les Clubs Alwan, pour l’éducation à la construction de la paix :
(« Alwan » signifie, couleurs, en arabe.)
Alwan est un programme mis en œuvre dans les écoles sous forme de clubs de jeunes pour les élèves du secondaire. Comme on l’a déjà dit, il vise à promouvoir le rôle des jeunes comme citoyens actifs pour la consolidation de la paix à travers:
- Le renforcement du savoir, et de la compréhension de la diversité religieuse, l’histoire récente du Liban, et les mécanismes reliés à l’identité individuelle et collective.
- La création de réseaux intercommunautaires, par le biais de voyages éducatifs et d’actions communes.
Ainsi, ces activités interclubs renforcent la collaboration entre jeunes de différentes régions et de différentes affiliations communautaires.
Alwan est actuellement mis en œuvre dans 32 écoles privées et publiques de différentes régions et milieux socioreligieux y compris les principales fédérations d’écoles privées.
D’ailleurs, en 2013, le programme Alwan a été choisi par les Nations Unis comme modèle international et a reçu le second prix du « Vivre ensemble pacifique dans un monde de diversités » ( Living Together Peacefully in a Diverse World) pour son programme d’éducation à la citoyenneté inclusive et à la coexistence.
- Le département de Solidarité et le département Média:
Les départements d’études interculturelles et d’éducation scolaire à la coexistence ont été mis en avant dans cet exposé, de par leur lien avec notre sujet, mais il faut savoir que dans les programmes du département de Solidarité, Adyan rassemble des personnes de différentes communautés, que ce soit lors d’un évènement spiritual ou de projets de solidarité sociale , en les aidant à découvrir leurs valeurs communes et à construire des relations authentiques.
Quant au département Media, il est très actif sur le plan de la communication : articles de journaux, reportages télévisés, interviews, documentaires, campagnes telle que celle de 2013 : « Our Diversity Enriches Us, it is the Beauty in Us » / Notre diversité, c’est ce qui nous enrichit, c’est la beauté qui est en nous.
Adyan est également présent sur You Tube, Twitter et Facebook.
Il était essentiel de présenter Adyan et de mesurer son action au Liban, avant de vous parler du congrès international auquel j’ai participé en tant que représentante de l’ISTR, les 24 et 25 avril 2015 à Beyrouth.
Vous l’aurez compris, je n’interviens pas en tant que « spécialiste du Liban », mais en tant que témoin de ce congrès.
Je commencerai par vous faire partager des extraits d’un article paru au lendemain du Congrès, dans le journal libanais francophone L’Orient Le Jour.
- L’article du journal libanais francophone, L’Orient Le Jour, du 1er mai 2015 :
« A l’initiative de la Fondation Adyan,… un symposium international vient de se tenir à Beyrouth sur le thème de « l’éducation à la citoyenneté inclusive de la diversité (religieuse et culturelle) pour un vivre-ensemble pacifique ». L’événement était placé sous le patronage du ministre de l’Éducation nationale et a bénéficié de l’appui du gouvernement britannique. »
Il faut savoir que Adyan est soutenu par l’ambassade du Royaume Uni à Beyrouth, à travers le FCO : the United Kingdom ‘s Foreign and Commonwealth Office.
« Il s’est tenu en présence d’une trentaine de participants… »
Ces participants venaient des pays suivants : Liban, Egypte, Royaume Uni, Oman, Irak, Tunis, Palestine, France, Autriche, Grèce, Jordanie, Maroc.
- Repenser l’éducation civique :
« Il s’agit de repenser notre éducation civique, explique en substance Nayla Tabbara (43 ans)… »
Nayla Tabbara, est Professeur de sciences religieuses et islamiques, Co-fondatrice d’Adyan, Directrice du Département d’études interculturelles, et c’est aussi notre personne de référence à l’ISTR, qui a eu l’occasion de la recevoir. Et c’est d’ailleurs, Nayla Tabbara qui a invité l’ISTR à participer à ce congrès pour présenter le travail du Département d’Etudes et de recherches sur les religions à l’Ecole.
L’article fait référence au discours de la soirée d’ouverture qui avait un caractère très officiel de par la présence de personnalités ainsi que de la presse.
« Une éducation à la citoyenneté inclusive de la diversité, » et un développement d’ « une approche critique de l’extrémisme », s’imposent « désormais non seulement au Liban, mais partout dans le monde »
« La Fondation Adyan y travaille depuis des années, en coordination avec le Centre de recherche et de développement pédagogiques (CRDP) et le ministère de l’Éducation nationale.
En outre, un institut vient d’être lancé par la Fondation, pour le développement de programmes de formation,… [et il] se propose comme référence dans le monde arabe concernant l’éducation à la citoyenneté interculturelle, les religions et la chose publique, et enfin les relations interreligieuses et interculturelles. »
- Enquêtes :
« Pour bien cibler son approche, la Fondation Adyan a eu recours à des études de perception des professeurs et des élèves.
Ces études…, [menées par l’agence Ipsos] ont déjà donné des fruits sous la forme d’une « charte nationale » pour l’éducation à la citoyenneté, et d’un nouveau manuel pour les classes de première sur le thème « Philosophie et civilisation », qui sera utilisé pour la première fois à la prochaine rentrée scolaire.
Une formation adéquate est en cours pour un certain nombre de professeurs qui vont conduire cette expérience-pilote.
« Les concepts que nous développons ne seront pas seulement pour le Liban, précise Nayla Tabbara. Nous pressentons déjà que dans des pays comme l’Irak, la Palestine, la Tunisie ou Oman, ils feront la différence. »
« Même au Liban, cette approche pourrait être modulée en fonction des régions où se fait l’apprentissage. On n’apprend pas de la même façon à Beyrouth et au Akkar », nuance-t-elle. »
(La région du Akkar est une région pauvre, située au nord du Liban, près de la frontière syrienne)
- Un monde pluriel :
« Le monde entier devient un monde pluriel, explique encore Nayla Tabbara. Une citoyenneté inclusive de la diversité s’impose désormais aussi bien en Orient qu’en Occident.
En Europe, l’approche est multiculturelle. Nous voulons et nous travaillons à ce qu’elle devienne interculturelle. Un dialogue ou une communication superficielle sont apparus insuffisants. Il faut aussi travailler sur les mémoires, les aspirations profondes. »
« Au Liban, notre culture est un peu comme celle de l’Europe. Il y a coexistence, mais pas véritable connaissance de l’autre.
Dans certains domaines, le travail est entièrement à refaire. Nous avons grandi avec un livre d’éducation civique où la fierté que l’on peut tirer de l’identité libanaise était absente, perdue dans les programmes. »
Du discours de Nayla Tabbara, on réalise que les programmes mis en circulation étaient inspirés d’une philosophie ou d’une idéologie de l’intégration nationale, du nivellement identitaire, de la suppression de la diversité, « alors même que ce qui fait le Liban, c’est la diversité. Une philosophie politique de la participation plutôt que de la tolérance »… »
Nous voyons bien que dans ce discours d’ouverture, tous les mots ont leur importance : idéologie de l’intégration nationale, nivellement identitaire, suppression de la diversité, d’une part et, philosophie politique de la participation, d’autre part.
A travers cet article, on prend déjà bien la mesure de « la multi-dimension » sur laquelle Adyan travaille :
- régionale, nationale et internationale
- évidemment, toutes les dimensions religieuses
- Elle prend en compte les différents acteurs : professeurs, étudiants mais travaille en partenariat avec le, Ministère de l’Education, ou bien le Centre pour la Recherche et le Développement, ou bien encore avec des partenaires comme, l’ambassade du Royaume Uni à Beyrouth ou bien encore l’ONU.
Ce congrès, c’est en quelque sorte un point culminant, qui sous-entend un long travail en amont, comprenant également d’autres congrès internationaux, tel que celui de novembre 2012 sur le thème : « Religion et Démocratie en Europe et dans le monde Arabe ».
Celui-ci s’est néanmoins fixé pour objectif d’examiner le rôle de l’éducation dans son action pour la paix et la coexistence.
Je vous rappelle son titre : « Intercultural Citizenship Education for Peace and Coexistence » / Education à la citoyenneté inclusive pour un vivre ensemble pacifique.
- Le Congrès d’avril 2015 :
Le congrès présentait 4 volets :
- Citoyenneté, pluralité et éducation en tant que concepts (ou en tant que débat conceptuel)
- Citoyenneté inclusive en tant que paradigme pour les réformes de l’éducation dans les pays arabes ?
- Partage d’expériences
- L’éducation pour dé-radicaliser
J’ai fait le choix de mettre en avant le volet numéro 1, et de n’évoquer que le volet 2, parce que je ne voulais pas perdre le lien avec notre sujet : le concept de citoyenneté inclusive au Liban, et avec la question qui nous est posée en toile de fond, à savoir, en quoi cette éducation peut-elle contribuer « à une culture de la rencontre » ?
Le concept de citoyenneté a été abordé à travers plusieurs dimensions, et ce qui suit, n’est au fond qu’une vision personnelle empreinte probablement d’une perception « à la française » ainsi que de toutes les formations suivies à l’ISTR.
Tout d’abord, la citoyenneté abordée d’un point de vue culturel, appelons la, «la citoyenneté culturelle » où le combat mené, serait celui du droit à l’égalité sans mettre en avant l’identité. Cela évite ou éviterait tout monopole d’une minorité, partant du principe que l’hégémonie culturelle conduit à l’isolation et à l’exclusion. C’est pourquoi, il faut prendre en compte des facteurs comme la pauvreté, ce, pour empêcher le monopole des plus riches.
Dans cette optique, la sphère publique est celle qui unit ; elle doit rassembler des publics différents. De ce fait, coexister, c’est alors, trouver un système qui passe de la sphère privée à la sphère publique sans confrontation, sans exclusion, et sans violence. Il faut travailler ensemble pour défendre un intérêt commun, sans être isolé des autres : se voir les uns, les autres, et interagir, c’est-à-dire, se voir les uns, les autres, comme des composants sans tenir compte de la taille ou de la densité des différents composants.
Nous commençons à nous rendre compte que ce que l’on examine, c’est l’individu dans sa relation à l’autre. Rappelons qu’au Liban, une forme tribale a défini les frontières qui séparent un individu des autres, d’où « l’absence de citoyenneté », en quelque sorte.
La citoyenneté, ce serait alors de, maintenir ce qui caractérise le domaine privé, ne pas chercher à effacer ce domaine, et de garder cette caractéristique dans la sphère publique, en partant du principe que ce qui vous est étranger, n’est pas ennemi. D’où, l’émergence d’une autre dimension : « la citoyenneté sociale », c’est-à-dire ce qui permet à chaque individu de prendre une part active dans une société, comme si cette société était composée de « facteurs organiques ».
En fait, toutes les caractéristiques de la société civile ont été analysées comme suit dans le contexte contemporain du monde arabe :
– une combinaison de sévères conditions économiques et politiques sous les régimes autoritaires
– un intérêt pour une citoyenneté individuelle
– la jeunesse, les femmes et les médias jouant un rôle
– la présence de minorités (ethniques, religieuses, sexuelles)
– la présence de réfugiés, en grands nombres
– quant à l’’éducation, on note 40% de la population en dessous de 18 ans avec une faible fréquentation de l’école ; des enseignants peu formés, recevant de bas salaires ; des moyens insuffisants et une pédagogie peu adaptée, essentiellement basée sur la mémorisation et non sur l’interaction.
Le futur est néanmoins envisagé avec la prise en compte d’une motivation civique forte. Le droit à la démocratie est vu comme « impulsé » par la présence de réfugiés et de minorités, entre autres.
Il y a une ouverture à une identité multiple, une citoyenneté à la fois multiculturelle et internationale (global citizenship). L’UNESCO, dans son canevas qui sert de guide aux programmes sur la citoyenneté « mondialisée», Global Citizenship Curriculum Guiding Framework (2015), prend en compte les identités locales, nationales, internationales ainsi que leurs interactions.
En ayant en tête ces caractéristiques, on peut alors examiner la question de la citoyenneté inclusive, vu comme un changement nécessaire :
Il doit y avoir un équilibre entre espace national et espace mondial. C’est ce que l’on sous-entend aussi dans la citoyenneté inclusive de la diversité. Elle englobe dans la sphère politique, des valeurs humaines, elle met sur un même plan société civile et sphère publique où des personnes étrangères les unes aux autres, se rencontrent pour devenir des partenaires.
Il y a nécessité à surmonter les dimensions idéologiques de la citoyenneté : La question du besoin d’une nouvelle ligne de conduite, d’un nouveau modèle de citoyenneté se pose. On doit donner de l’importance à la dimension humaine, au développement culturel ; les cultures qui se mondialisent doivent rester ouvertes aux cultures locales.
On doit faire face à des questions telles que l’immigration en Méditerranée, le terrorisme.
La construction de l’individu doit passer par l’éducation. L’éducation doit à la fois être basée sur cette citoyenneté, et, doit former à cette citoyenneté. Cette citoyenneté, on ne la découvre pas, on la crée, on l’invente et comme c’est un processus, il y a aussi un processus d’expérimentation.
Il doit y avoir un « intra-dialogue », à l’intérieur du groupe lui-même et un « inter-dialogue ». La question, qui a été soulevée, c’est celle de savoir comment harmoniser tout cela, tout en reconnaissant quelquefois des impossibilités.
Je crois que ce qui ressort c’est que la citoyenneté dont il est question, passe par un agir qui permet à la sphère privé d’être présente dans la sphère publique et que c’est l’éducation qui permet à ce processus, de se mettre en place. C’est cette sphère privée qui regroupe les diversités. On dépasse la notion du vivre ensemble dans le respect de l’autre, sans pour autant la nier. On est dans la construction dont le résultat serait toutes les composantes à la fois. Et j’ajouterai, toutes les composantes agissantes, sans qu’aucune n’ait le monopole.
Et Adyan dans tout cela ?
Son but, on l’aura compris, c’est de réformer la politique de l’éducation en fournissant un cadre qui veut promouvoir la citoyenneté inclusive pour une coexistence solide et pacifique.
Les réformes pédagogiques, les réformes des programmes, et les réformes dans la formation des enseignants ne peuvent alors que s’imposer comme évidentes.
Malgré la complexité des mécanismes, Adyan a réussi à être un acteur dans la réforme de l’éducation parce que la fondation a mis en place un réseau de partenaires : l’UNESCO, le ministère de l’éducation et de la recherche libanais, tous les acteurs sociaux : parents, élèves, professeurs, écoles (plus de 32 écoles publiques et privées).
Elle s’est donnée les moyens : laboratoire de recherches, travail sur la formation des professeurs, campagne auprès des médias.
Elle montre sa capacité à agir, s’impliquer, s’adapter et se renouveler tout en restant cohérente. Elle peut tout aussi bien collaborer avec toutes les institutions religieuses du Liban sur un projet de matériel pédagogique utilisé dans des cours de culture religieuse (chrétienne et islamique), que travailler avec les institutions politiques pour élaborer une charte pour l’éducation au vivre ensemble. Et c’est d’ailleurs une lecture de cette charte que je vous invite à faire maintenant afin qu’à travers cet exemple, chacun puisse s’approprier en quelque sorte, ce concept.
Lydia Bozouklian.
Dominique Santelli, Ouverture de la session 2016
Ouverture de la session
Dominique Santelli
Présentation du lieu et des personnes
Qui sommes-nous ?
Nous sommes heureux de vous accueillir à L’ICM/ISTR, l’institut catholique de la Méditerranée, institut associé aux universités catholiques de Lyon et plus particulièrement dans l’Institut de Sciences et Théologie des Religions dirigé. L’ICM est dirigé par Rémi Caucanas et l’Istr par Xavier Manzano qui nous fait l’honneur tous les eux d’une conférence pendant cette session. Rémi Caucanas retenu à l’extérieur sera toutefois là vendredi. Cet institut a fêté il y a trois ans ses vingt ans.
L’ISTR développe trois départements. Un département d’études interreligieuses dirigé par Colette Hamza, un département de pastorale et de spiritualité dirigé par Bernard Maitte et Catherine Pagès et un département d’étude et de recherches sur les religions à l’école dirigé par Christian Salenson et moi même. Ce département est organisateur de cette session. Il propose des formations à tous les acteurs de l’Ecole catholique : enseignants, APS, chefs d’établissement…
Depuis de longues années une collaboration régionale s’est instaurée particulièrement entre les directions diocésaines de la région et l’ISTR. L’Institut apporte ses compétences spécifiques en matière de connaissance des religions et de théologie chrétienne. Nous remercions Marie Françoise Brivet, directrice diocésaine du Var d’être là pour représenter ses collègues.
Ces propositions à l’adresse des enseignants de l’enseignement catholique ne sont possibles que grâce au soutien indéfectible de Formiris et tout particulièrement de Formiris Méditerrannée et de son président Marc Keraudren ici présent.
Et vous ? Qui êtes-vous ?
Vous venez de tout l’arc méditerranéen : diocèse de Nice, d’Aix, de Marseille, de Nîmes, de Mtpellier, d’Avignon, …
Les stagiaires du DU4, mais aussi et nous les saluons des anciens DU
Les stagiaires APS, mais aussi des anciens APS.
Des CE certains en formation cette année
Dominique Santelli, Ouverture de la session 2016 (suite)
Le 8 janvier 2015 au matin après les attentats contre Charlie Hebdo, l’Ecole toute entière s’est retrouvée en première ligne. Il a fallu dans les premiers jours faire face aux questionnements des élèves et gérer l’émotion des jeunes et des adultes. Rapidement des voix se sont élevées, tant dans l’enseignement public que dans l’enseignement privé catholique pour dire qu’on ne pouvait en rester là et engager une réflexion plus globale autour des valeurs de liberté, égalité et fraternité.
Le gouvernement a alors lancé une mobilisation nationale autour des valeurs de la République et la ministre de l’éducation nationale, Najat Vallaud-Belkacem a présenté onze mesures issues de la grande mobilisation de l’École dont nous parlera Rodrigue Coutouly.
Cette préoccupation était déjà un des enjeux de la loi d’orientation et de programmation pour la refondation de l’école de la République du 8 juillet 2013 : « Au titre de sa mission d’éducation à la citoyenneté, le service public de l’éducation prépare les élèves à vivre en société et à devenir des citoyens responsables et libres, conscients des principes et des règles qui fondent la démocratie. » L’annexe de la loi confirme cet enjeu : « Enseigner et faire partager les valeurs de la République est une des missions qui incombent à l’école ». Ces enseignements visent notamment à permettre aux élèves d’acquérir et de comprendre l’exigence du respect de la personne, de ses origines et de ses différences, mais aussi l’égalité entre les femmes et les hommes ainsi que les fondements et le sens de la laïcité, qui est l’une des valeurs républicaines fondamentales. Ils contribuent à former des esprits libres et responsables, aptes à se forger un sens critique et à adopter un comportement réfléchi et empreint de tolérance. Tout cela dans un temps où la gestion de l’hétérogénéité croissante de la population scolaire et celle des nouveaux métissages culturels posent aux enseignants de nouveaux défis éducatifs.
Ce sujet sensible touche au positionnement de l’Enseignement catholique dans sa relation et son apport au service public de l’Education nationale. Il convient dans le respect de la liberté de conscience et des principes de laïcité du service public – dans le cadre du contrat d’association – d’organiser dans l’enseignement la transmission de connaissances et de références sur la laïcité.
Dès son annonce par le ministère de l’Education nationale, l’Enseignement catholique a manifesté sa volonté de participer activement à la mobilisation de l’école pour les valeurs de la République. Le secrétariat général en la personne de son secrétaire Pascal Balmant ont clairement dit leur engagement, tout en faisant valoir l’originalité que revêt cet engagement dans les établissements catholiques d’enseignement, eu égard aux principes éducatifs. Il propose « d’articuler sereinement projet chrétien d’éducation et laïcité républicaine » et donc de s’inscrire dans les mesures annoncées, selon son projet spécifique et ses modalités propres notamment à travers sa vision de la relation éducative.
Le texte de la Commission Permanente du 21 janvier 2015 propose une feuille de route pour l’ensemble de l’institution : « L’Ecole est légitimement perçue comme le creuset où se fonde un projet collectif partagé. Elle ne peut certes à elle seule résoudre tous les problèmes du monde et de la société ; mais il lui revient, dans le champ qui lui est propre, d’assumer ses responsabilités éducatives. ». Ainsi le plan « Projet de l’Enseignement catholique & éthique républicaine » entend par les dispositifs engagés penser et interroger la mise en oeuvre du caractère propre dans « la mobilisation d’un patrimoine éducatif utile à la construction du bien commun. » (…) au service d’une « formation intégrale de la personne ». Ce projet a pour vocation d’engager une réflexion afin de faire de l’école un « laboratoire de fraternité ».
Plus de 180 personnes référentes mandatées par l’Enseignement catholique ont assisté durant le mois d’avril 2015 aux journées inter académiques organisées par le Ministère de l’Education nationale. Par la suite, les premières journées nationales du Projet de l’Enseignement catholique & éthique républicaine se sont tenues à Paris les 28 et 29 mai 2015. Un groupe de déploiement du plan s’est mis en place, constitué de différents acteurs de l’institution. L’objectif est de former les acteurs des communautés éducatives dans les établissements. Des journées régionales d’animation pédagogique devaient ensuite mobiliser le plus grand nombre d’établissements. La journée d’aujourd’hui en est une !
Voilà pour l’historique du projet gouvernemental et du projet « EC et ER ».
Nous l’avons dit, l’EC a voulu y répondre avec sa singularité et son patrimoine éducatif. Or dans l’EC les valeurs de la République et le principe de laïcité sont lus à la lumière de l’anthropologie chrétienne, selon le caractère propre.
Dépassons tout de suite un paradoxe qui consisterait à penser que la laïcité n’est pas compatible avec le caractère confessionnel de nos établissements et rappelons que la loi Debré qui aménage l’association de l’école privée à l’Etat porte en elle les marqueurs de la laïcité à savoir : le respect d’une liberté publique et la garantie par l’état de son exercice, le respect de la liberté de conscience, la non-discrimination en raison des opinions et des croyances. Au final la loi Debré apparait plutôt comme l’une des réalisations les plus abouties de la laïcité française ! C’est donc bien dans un cadre laïc, celui de la laïcité de la République, que s’exerce la liberté des Ecoles privées catholiques.
Ainsi la laïcité ne pose aucun problème à l’Enseignement catholique, et réciproquement l’Enseignement catholique ne lui pose nul problème. Ses établissements sont ouverts à tous, sans quelque distinction que ce soit. La loi reconnaît leur spécificité et leur capacité à mettre en œuvre leur projet chrétien (le « caractère propre »), mais ils s’interdisent tout prosélytisme et respectent le pluralisme des identités, des croyances et de l’absence de croyance. Ils s’efforcent d’accueillir chacun dans ce qu’il est, et de promouvoir la connaissance mutuelle, le dialogue et la concorde. En cela, ils entendent contribuer à leur manière chrétienne à l’édification du lien social car tel est bien là l’essentiel, la fraternité.
Ceci posé il convient de se demander comment vivre la laïcité sur le mode du caractère propre. Et là le paradoxe dépassé devient intéressant puisqu’il nous demande d’inventer « une proposition éducative spécifique » à la fois non-neutre et associée qui soit vecteur de laïcité !
Une dernière remarque, pour ouvrir le plus largement possible la réflexion sur la laïcité… Il paraît indispensable de mettre ici l’accent sur la dimension pastorale de la laïcité, quand bien même les deux termes « pastoral » et « laïcité » pourraient sembler se contredire. D’une manière très simple, les pères du Concile Vatican II nous éclairent; parlant de Gaudium et Spes, ils écrivent : « On l’appelle Constitution “pastorale” parce qu’elle entend exprimer les rapports de l’Église et du monde, de l’Église et des hommes d’aujourd’hui ». Ainsi est défini le qualificatif de « pastoral », comme ce qui concerne les relations entre l’Église et la société humaine. Autrement dit, ce qui est pastoral se situe « au même endroit » que la laïcité.
Enfin, s’agissant de la laïcité, de la laïcité à l’École, et de la laïcité à l’École catholique, on se laissera inviter à « distinguer pour unir ». Sans confondre les différents ordres, sans confondre foi et raison, sans confondre religion et politique, permettre leur alliance et, ainsi, le développement unifié de la personne humaine.
Conclusion
Tant en ce qui concerne les valeurs de la République que la laïcité, l’enseignement catholique s’inscrit sans difficulté dans les principes républicains. L’EC reçoit la laïcité comme un principe juridique de vie commune qui restreint la volonté hégémonique de quelque religion que ce soit et assure à tous la liberté de religion et d’opinion. Aussi à l’école, il ne suffit pas de parler de laïcité, il faut la vivre comme expression de la liberté religieuse.
Christian Salenson, Ouverture de la session 2016
Laïcité et liberté religieuse
Ouverture de la session par Christian Salenson
Cette session participe a la promotion de la laïcité et des valeurs de la République au sein des établissements. L’enseignement catholique s’inscrit dans « la grande mobilisation pour les valeurs de la République » voulue par le gouvernement français au lendemain des attentats contre Charlie Hebdo et l’hyper Casher en janvier 2015. Texte de Balmant « L’un de ses postulats réside dans l’idée selon laquelle la laïcité ne constitue pas un projet de société, mais représente plutôt l’une des conditions de mise en œuvre de ce projet. Elle pourrait en effet se définir comme le principe politique et les conditions juridiques qui permettent la coexistence et plus encore la rencontre entre des personnes et des groupes d’identités différentes. Elle constitue un espace d’universalité fondé sur le respect de toutes les particularités ; elle vise en cela à empêcher ces particularités de se transformer en particularismes ; elle nécessite que chaque ancrage accepte la légitimité d’autres ancrages ; elle appelle donc l’ouverture à l’altérité. »
Nous n’avons pas d’état d’âme sur la la laïcité. Certes il nous faudra nous en expliquer car nous voyons bien que divers courants la traversent et même qu’elle est objet de stratégies politiciennes. Mais en ce début de session permettez-nous de rappeler l’engagement de l’Eglise qui reconnaît « le caractère positif de la laïcité », selon les termes même des évêques dans La lettre aux catholiques de France. L’enseignement catholique s’inscrit donc dans une approche positive de la laïcité, restant sauf le fait que celle-ci soit bien dans le prolongement de la loi de 1905 de séparation des Églises et de l’État. Rappelons que la loi de 1905 fut voulue comme une loi d’apaisement entre des factions opposées, les courants antireligieux d’une part et d’autre part une Eglise nostalgique d’Ancien régime et en délicatesse avec la République. Cette loi a toujours reçu une interprétation positive tout au long du siècle dernier.
Oui à la laïcité
En même temps l’enseignement catholique ne peut se contenter de répéter comme un mantra ce mot de laïcité : laïcité, laïcité, laïcité. Pour le dire simplement : « éduquer à la laïcité » ne suffit pas et la question ne se pose pas dans l’enseignement catholique exactement en ces termes. Si l’enseignement catholique se mobilise sans problèmes pour les valeurs de la République et la laïcité, il ne peut le faire que selon son génie propre, garant de la sincérité de son engagement. Certes l’éducation à la laïcité est nécessaire mais elle n’est pas suffisante ou plus exactement elle ne suffit pas à elle-même. La question qui se pose à nous : que signifie éduquer à la laïcité dans l’enseignement catholique ? Certains pourraient voir dans cette formulation comme une restriction, une prudence qui dissimulerait des arrières pensées, des conditions posées à la laïcité que sais-je encore ? Il ne s’agit pas pour nous de réduire la laïcité ou de l’interpréter à notre manière mais de se ressaisir de ce beau principe républicain dans le caractère propre, de le croiser avec notre riche patrimoine éducatif et ainsi d’éduquer à la laïcité dans la cohérence éducative de l’enseignement catholique.
Rappelons que nous sommes détenteurs d’un riche patrimoine éducatif multiséculaire. L’enseignement catholique aujourd’hui est porteur de cette grande tradition dont il se nourrit, de l’audace de congrégations qui souvent dans des conditions difficiles et parfois contre les mentalités du temps ont fondé des établissements d’enseignement pour éduquer des enfants et des jeunes qui n’avaient pas accès à l’instruction réservée à quelques-uns. Des établissements furent créés pour des enfants de milieux sociaux défavorisées ou bien encore pour des jeunes filles qui en ces temps n’avaient pas droit à l’instruction réservée aux garçons. Elles ont participé à élever le niveau d’instruction au cours de l’histoire. Aucune nostalgie en évoquant cette belle histoire et on ne peut que se réjouir que l’éducation soit nationale et que la République assure ce service de la nation. Mais en rappelant cela, je ne fais que rappeler que s’est élaboré peu à peu un patrimoine éducatif dont nous héritons. Nous n’en avons pas fini d’aller puiser dans cette tradition, du neuf et de l’ancien, pour inventer aujourd’hui à frais nouveaux l’École dont nous avons besoin.
Ce patrimoine éducatif est l’expression d’une anthropologie chrétienne dont les fondements sont un respect absolu non pas uniquement de l’élève mais de la personne humaine, considérée comme sacrée et un sens de l’échec qui fait croire en une vie toujours possible. Cette espérance est un des piliers de l’anthropologie chrétienne et de l’éducation.
Voilà pourquoi le oui inconditionnel dit à la laïcité n’en est que plus fort dès lors qu’il n’est pas une concession faite à une régime politique particulier mais qu’il se trouve ressaisi dans l’anthropologie chrétienne et dans l’éducation que l’enseignement catholique se sent appelé à promouvoir. La question devient alors : en quoi éduquer à la laïcité fait sens aujourd’hui dans la conception de l’homme et du monde qui font le caractère propre. Et la réponse nous conduit alors vers une éducation à la laïcité qui loin d’être un repli quelconque ouvre sur une éducation à l’altérité que nous appelons de nos vœux. Le Oui dit à la laïcité est un oui dit à l’altérité. La capacité à vivre l’altérité est un des enjeux majeurs de la société pour aujourd’hui, à distance tout aussi bien du communautarisme que l’assimilationisme. Cette aptitude d’ouverture à l’autre est un des enjeux majeurs de la présence de la France dans le monde plus conséquente, alors que la tentation de l’égoïsme européen rend tous les jours plus fragile la construction européenne. Elle est un enjeu majeur de la croissance des individus non dans des identités closes, de sexe, de culture ou de religion mais dans des identités ouvertes, condition nécessaire pour une ouverture à la transcendance.
Les valeurs de la République
L’autre aspect que nous aurons à considérer durant cette session a trait aux valeurs de la République. On sait la préoccupation des dirigeants politiques d’éduquer à ces valeurs qui sont le fondement du pacte républicain. L’enseignement catholique comprend et soutient cette éducation, conscient des enjeux politiques pour la vie de la cité. Comme pour la laïcité, les valeurs de la République ne peuvent être juxtaposées mais doivent être reprises dans le projet éducatif de l’enseignement catholique. Deux préoccupations pourraient nous guider. D’abord qu’il ne suffit pas d’enseigner ces valeurs pour éduquer à ces valeurs. Pour le dire autrement, la transmission des valeurs, en règle générale, ne se fait pas d’abord par l’enseignement mais par mode d’initiation et/ou d’apprentissage. Ce qui n’exclut pas une part d’enseignement. Pour être initié à des valeurs il faut commencer par les voir vivre et en faire l’apprentissage pour soi. Alors, mais alors seulement, elles sont intégrées dans la conscience d’une personne. Or cela vient interroger directement la vie des établissements : comment est vécue la fraternité au sein des établissements. Ne répondons pas trop vite oui ou non car il s’en vit des choses positives. Comment les pauvretés sont accueillies, quelles que soient ces pauvretés, matérielles, intellectuelles, affectives ? Les valeurs de liberté, de fraternité, d’égalité sont convoquées dans les actes les plus ordinaires de la vie des établissements : conseil de classe, orientation, vie scolaire, animation de la classe etc. Ainsi il ne suffit pas d’enseigner des valeurs à des jeunes générations car ils ne peuvent se les approprier qu’en fonction de ce qu’ils en voient vivre. Il serait facile de dénoncer le décalage politique entre les discours sur ces valeurs et la manière dont elles sont vécues dans la société. Je ne me livrerai pas à cet exercice mais il est raisonnable de penser que si certains jeunes ont tant de mal à intégrer ces valeurs, cela tient dans une large mesure au contraste insoutenable entre ce qui est dit et ce qui est vécu.
Mais cela appelle une seconde préoccupation. Ces valeurs ne sont pas étrangères à l’anthropologie de l’enseignement catholique. Je rappelle à ce propos qu’il n’est pas demandé à des enseignants d’être chrétiens ni d’être croyants pour enseigner dans un établissement catholique. D’ailleurs comment pourrait-on mesurer la foi de quelqu’un ? Certainement pas à ce qu’il est capable ou non d’en dire ! Personnellement la phrase de saint Augustin me guide : « certains croient être dedans et sont dehors, d’autres croient être dehors et sont dedans ». En revanche, il est demandé à des enseignants de souscrire à l’anthropologie chrétienne qui est au fondement du projet éducatif de l’enseignement catholique. Je reviens aux valeurs de la République. Elles ne sont pas étrangères à l’anthropologie chrétienne. A vrai dire selon l’aveu même de plusieurs ministres de l’intérieur, Jean Pierre Chevènement en 1997 et Bernard Cazeneuve en 2015, elles sont tout droit sortis de l’Evangile. Donc l’enseignement catholique ne fait pas le grand écart entre le caractère propre et les valeurs de la République. Au contraire ! Pourquoi ne pas le dire ? La République en appelant à une mobilisation pour les valeurs de la République appelle les établissements catholiques d’enseignement à croire plus encore en leur projet éducatif et aux valeurs qui le fondent.
Liberté religieuse
Cette session a pour titre : « Liberté religieuse et laïcité ». Nous aurons l’occasion de nous en expliquer mais en cette conférence d’ouverture il est possible de dire ce qui a inspiré cet intitulé. Nous avons eu envie de problématiser la question. La laïcité est une spécificité française, dit-on souvent mais les autres pays européens et autres ne sont pas pour autant incapable d’organiser politiquement un vivre ensemble, dans le respect des minorités religieuses ou de pensée. Les démocraties occidentales se prévalent toutes d’avoir organisé ce vivre ensemble, y compris dans des pays où une religion est religion d’État comme en Grande Bretagne par exemple. La laïcité n’est donc pas le seul principe possible d’un vivre ensemble. Et d’ailleurs la Convention européenne ne parle pas dans ses textes de laïcité mais la laïcité est en cohérence avec ce que dit la Convention européenne. Nous demanderons au juriste de nous éclairer sur tous ces points.
Cette simple remarque fait comprendre que la laïcité ne doit pas être isolée. Ou encore que disons nous lorsque nous disons que la laïcité est une valeur ? Le mot valeur appliqué à la laïcité est ambigu. Si on entend par là une valeur morale, cela ne convient pas sauf à dire que les autres qui ne sont pas dans un régime de laïcité manquent de valeur morale. La laïcité est une valeur sociétale qui fonde la société française et par laquelle elle organise son vivre ensemble. Nous reviendrons sur tout cela au cours de la session, mais disons tout de suite qu’il faut que la laïcité ait un fondement hors d’elle-même. Elle le trouve dans les droits de l’homme. Les droits humains font de la liberté religieuse un droit fondamental. Il faudra le moment venu dire ce que l’on entend sous la notion de liberté religieuse. A cela s’ajoute la liberté d’expression qui est elle aussi un droit fondamental. Ainsi un être humain a droit à la liberté religieuse et à exprimer ce qu’il croit ou ce qu’il pense, à vivre sa religion ou à ne pas en avoir etc. Ainsi on comprend la laïcité sur la base de ce qui la fonde : la liberté religieuse. Nous aurons besoin de revenir que ce rapport entra la laïcité et la liberté religieuse et sur la manière aussi dont la liberté religieuse fait partie du projet éducatif. La liberté religieuse assure à la laïcité son fondement, son sens, sa légitimité et sa régulation.
Cette session devrait nous permettre de nous faire une idée assez précise de la mobilisation pour les valeurs de la République et nous sommes très honorés de la présence de Rodrigue Coulouly.
Elle devrait nous permettre de mieux comprendre la laïcité et les courants qui la traversent, et aussi de l’actualité et en particulier du double piège qui la guette : d’une part l’islamophobie tenté d’instrumentaliser la laïcité contre l’islam et l’islamisme tenté d’instrumentaliser l’islam contre les valeurs de la République.
Nous essayerons aussi d’articuler la laïcité et les valeurs de la République avec la liberté religieuse
Le ministre de l’éducation précédent avait repris dans ses discours l’expression qui était en usage sous la troisième république de morale laïque. Cette expression a suscité bien des débats et n’a pas forcément apporté la clarté voulue. Nous demanderons au philosophe de nous éclairer sur cette notion, son intérêt et ses limites et son rapport aux valeurs de République.
Mais nous aurons besoin aussi du juriste pour nous éclairer du point de vue juridique sur le principe juridique de laïcité à l’aune de la loi française mais aussi de la Convention européenne.
Faire entrer les arts dans une session sur la laïcité et la liberté religieuse est un peu complexe ! Nous avons toutefois demandé à Dominique Chansel de nous conduire à travers le cinéma à voir cette notion. Cela contribuera aussi à donner un peu de légèreté, non sur le fond mais sur la forme, à une session qui s’annonce dense.
Après avoir fait un tel parcours nous serons en mesure vendredi et nous aurons déjà quelques critères en place pour entendre deux communications : la première dont le titre peut surprendre mais alors il nous apparaitra plus clairement : l’Ecole catholique est elle laïque ? et une seconde communication pour affiner nos critères d’analyse des discours qui sont en vogue dans la société : « critique d’une instrumentalisation de la laïcité ».
Pourtant tout cela n’honorerait pas vraiment le but poursuivi. Après tout, nous pourrions aussi proposer cette session à des infirmiers en hôpitaux ! Il est nécessaire de clarifier toutes ces notions et d’avoir l’intelligence des défis de ce temps mais il nous faut aussi les vivre concrètement dans les établissements. Nous avons opté pour des ateliers qui atteindre cette finalité. Par rapport aux années précédentes,nous avons repensé le système des ateliers afin qu’il soit plus performant. Nous vous proposerons deux temps d’ateliers et vous aurez le choix entre sept ateliers différents. Ils comporteront un temps d’apport conséquent à partir d’expériences vécues sur la thématique du carrefour et ce temps d’exposé inaugurera le deuxième temps qui sera un moment d’échanges et de débats nourris par l’apport qui aura été fait. Nous vous redirons tout cela en temps utile.
Il ne nous restera plus alors qu’à faire un exercice délicat : ressaisir à chaud ce qui aura été dit et à proposer des éléments d’une synthèse comme nous essayons de la faire chaque année.
Cette session annuelle est désormais une tradition. Chaque année depuis quatre ans le département d’Etudes et de Recherche sur les religions à l’Ecole de l’ISTR propose cette session sur le fait religieux. Elle a aussi pour but de réunir en une même session des chefs d’établissement, des enseignants et des APS et de permettre de se rencontrer et de vivre ensemble une même expérience. C’est dire si les temps de détente, les repas, les multiples moments sont propices à cette convivialité qui nous est chère !
Avec Dominique et l’équipe du département sur les religions à l’Ecole, nous avons une préoccupation qui préside à l’organisation de ces sessions. . Nous sommes toujours très soucieux que ceux qui ont pris du temps pour se former reçoivent assez de nourriture. Aussi nous espérons de tout notre cœur que vous trouverez la richesse intellectuelle, les clarifications conceptuelles, les perspectives éducatives et les encouragements dont vous avez besoin pour continuer à creuser le sillon d’une éducation qui est une des plus belles taches que l’on puisse remplir dans la société.
Dominique Santelli, La laïcité en France, histoire et défis actuels
LA LAÏCITE EN FRANCE, HISTOIRE ET DEFIS ACTUELS
Ce texte est fortement inspiré par la lecture des ouvrages de Jean Baubérot…
Comme un des ses pères fondateurs, Ferdinand Buisson l’avait prévu, la laïcité fait maintenant partie du « patrimoine » national français. Pour beaucoup de Français, la laïcité semble une évidence familière, presque la seul conduite raisonnable que peuvent adopter un Etat, une société démocratique moderne. En revanche, et loin de cette évidence, pour nombre d’habitants d’autres pays, la laïcité paraît être une caractéristique très franco-française, trop spécifique, presque exotique pour présenter un intérêt.
Le terme de laïcité provient du grec laos, mot qui signifie le peuple dans un sens large, et du latin ecclésiastique tardif laïcus, qui désigne tout chrétien (à une époque où tous les nouveaux nés étaient baptisés) qui n’est pas membre du clergé.
Par glissement, ce terme de laïcité est apparu en France, dans les années 1870, pour caractériser l’indépendance à l’égard de la religion. Le premier théoricien de la laïcité, le philosophe Ferdinand Buisson expliquait en 1883 que la laïcité s’enracine dans un processus historique de laïcisation où « les diverses fonctions de la vie publique » se sont séparées les unes des autres et affranchies de « la tutelle étroite de l’Eglise » (= l’institution religieuse).
- Laïcité historique et identité française :
Cette première partie ne vise naturellement pas à retracer toute l’histoire de la laïcité en France. Il s’agit seulement de donner une vue panoramique, synthétique du lien fort qui existe entre identité française et laïcité française.
Il n’existe aucun commencement absolu en histoire. Il est pourtant possible d’affirmer, avec Buisson, que la France moderne, et son type particulier de laïcité, a émergé à partir de 1789, avec les débuts de la Révolution française, où apparait la représentation du « citoyen abstrait», c’est-à-dire dégagé de ses appartenances concrètes, notamment religieuses. On constate cependant, dès ce moment là, une divergence significative entre les jeunes Etats-Unis d’Amérique et la France nouvelle.
La Déclaration d’Indépendance américaine (1776) affirme que le Créateur a donné à l’être humain des droits inaliénables. Dieu, dans cette perspective, s’avère être l’auteur des « droits de l’homme » et c’est pourquoi, d’ailleurs, aucun être humain n’a le pouvoir de les annuler.
En France, la Déclaration des droits s’effectue seulement « en présence et sous les auspices » de l’Etre suprême. Dieu n’est pas l’auteur des « droits de l’homme » mais une sorte de président de séance muet. Nous allons le voir, les droits sont également considérés comme «sacrés » mais de façon différente.
Pourquoi cette forte différence ? Selon Baubérot parce que la pluralité des dénominations protestantes américaines induit que Dieu ne saurait être la propriété symbolique d’aucune Eglise. Dieu peut donc être considéré comme l’auteur des droits sans que cela entraîne le risque d’une domination cléricale sur l’Etat et la société. D’ailleurs, le premier Amendement de la Constitution élèvera, selon l’expression de Jefferson, un « mur de séparation » entre les Eglises et l’Etat dès 1791.
En France, au contraire, le catholicisme se trouve alors dans une situation de monopole religieux. Ce monopole obtenu par la Révocation de l’Edit de Nantes (1685) qui a interdit le protestantisme.
L’Assemblée nationale des débuts de la Révolution française ne pouvait pas courir le risque que l’Eglise catholique apparaisse comme l’interprète légitime des « droits de l’homme». C’est pourquoi, dans l’optique française, il existe une sorte d’auto-révélation de ces droits !
L’Assemblée les « reconnaît », elle ne les instaure pas car s’il en était ainsi une autre Assemblée pourrait les supprimer.
Un conflit entre catholicisme et révolution ne tarda pas à se développer.
Au tout début du XIXe siècle, Bonaparte cherche à réconcilier la France catholique et la France qui se réfère à la Révolution. Les relations juridiques entre les Eglises et l’Etat sont alors constituées par un régime de semi laïcité que Baubérot nomme « premier seuil de laïcisation». Schématiquement, le compromis comporte deux aspects :
- la loi est laïque mais la morale est religieuse : le Code civil des Français, qui va s’exporter dans d’autres pays européens et influencer aussi des Etats d’autres continents, ne comporte aucune référence à la religion, ce qui est nouveau. Cependant, certaines religions (les « cultes reconnus » d’abord le catholicisme, pour qui existe un Concordat entre la France et le Saint-Siège, ensuite le protestantisme et le judaïsme) sont un service public et constituent le fondement de la morale publique. Ainsi, les écoles primaires publiques, qui vont se développer au cours du XIXe siècle, comportent un cours obligatoire de « morale religieuse ».
- il existe une liberté de conscience et de religion mais le catholicisme est reconnu comme « la religion de la grande majorité des Français ». C’est donc une Eglise semi-officielle, assez étroitement contrôlée par l’Etat et dont le clergé est rétribué par lui ; Ce compromis demande un pouvoir stable et fort pour pouvoir être mis en oeuvre avec succès. En effet la déchirure créée par la Révolution a été profonde et a laissé de nombreuses traces. Or le XIXe siècle français voit se succéder une bonne demi-douzaine de régimes différents, comportant des orientations diverses, notamment en matière de politique religieuse. Dans un contexte aussi instable, le conflit ne pouvait pas s’éteindre. Et, de fait, malgré des moments d’apaisement, il s’avéra récurrent tout au long du XIXe siècle.
La semi-laïcité est d’ailleurs aussi un clivage entre genres (gender) : l’homme est citoyen, il appartient à la sphère politico-juridique (le Code civil lui donne des droits, tous les hommes votent à partir de 1848, ce qui est plus tôt que dans les autres démocraties occidentales). En revanche, les femmes (notamment les femmes mariées) sont privées de droits. Elles doivent transmettre les valeurs morales et religieuses à leurs enfants.
Le conflit n’a nullement opposé « croyants » et « incroyants ». En 1872, dernier recensement qui comporte la mention de la religion, environ quatre-vingt mille personnes s’affirmaient « sans religion », dans une France de trente six millions d’habitants. Plus judicieusement, les historiens le qualifient généralement de « conflit des deux France » car il met en jeu deux visions, deux représentations de la France, deux conceptions de l’identité nationale.
Pour un catholique militant la France doit retrouver une identité catholique officielle qui existait avant 1789 et a été supprimée par la néfaste Révolution. La France est la « fille aînée de l’Eglise » (catholique), le catholicisme est « l’âme » de la France. D’ailleurs les «sans religions » étant moins de cent mille et les minorités religieuses étant des micro-minorités (moins de cent mille juifs, autour de sept cent, huit cent mille protestants), le catholicisme représente non seulement la « grande majorité » mais, en réalité, la quasi-totalité des Français !
Cependant, cette vision ne tenait pas compte du fait que les 97% de Français catholiques avaient un rapport très diversifié au catholicisme.
Beaucoup d’entre eux souhaitaient bénéficier de ce que l’on appelait, à l’époque, les «secours de la religion » (pouvoir être baptisé, marié, enterré religieusement) sans, pour autant, forcément obéir aux normes morales et adhérer à certains dogmes religieux du catholicisme.
Ainsi pour les paysans qui possédaient de toutes petites propriétés, pratiquer un certain contrôle des naissances était essentiel pour ne pas avoir à diviser la terre entre de nombreux enfants, ce qui les feraient revenir à une condition de domestique. Or les pratiques contraceptives étaient désavouées par l’Eglise catholique.
Face au catholicisme militant, il existait donc une large mouvance qui estimait, de façon raisonnée ou intuitive, que la religion était une affaire individuelle et non une dimension de l’identité nationale officielle. Ceux-là pensaient que la France moderne ne peut s’établir que sur « les principes de 1789 » (« notre Évangile » dira Jules Ferry).
Le conflit était indissolublement politique et symbolique. Dans ce contexte, la République ne fut pas simplement considérée comme un régime politique, « celui qui nous divise le moins » (Thiers), mais comme « le » régime qui, reprenant l’héritage de la Révolution française, construisait une France sans identité religieuse institutionnelle. La monarchie représentant, au contraire, la « France catholique ».
L’instauration de la Troisième République s’accompagne donc d’un discours anticlérical : la consolidation de la République suppose, pour ses partisans, une forte réduction de l’influence politique et sociale de l’Eglise catholique, considérée comme la meilleure alliée des monarchistes.
Cela se marque par la loi du 28 mars 1882 qui laïcise l’école primaire publique en remplaçant le cours de morale religieuse par un cours de morale laïque, où « la morale se tient debout toute seule » (Jules Ferry). D’autres mesures analogues (suppressions des prières lors de la rentrée des Chambres, loi sur le divorce, …) sont également prises dans les années 1880.
La récurrence du conflit rendait donc caduque le compromis élaboré par Bonaparte. Les mesures les plus importantes de laïcisation, mesures fondatrices de ce que l’on a significativement nommé la « laïcité républicaine », peuvent être interprétées comme le dégagement effectif de toute identité religieuse institutionnelle de la France. Ainsi la laïcisation de l’école publique, avec la création d’une morale laïque rend caduque le rôle de socialisation morale attribué par l’Etat aux « cultes reconnus », et notamment au catholicisme. Désormais, la socialisation morale effectuée par les religions devient institutionnellement facultative. Au nom de l’Etat, l’école publique dispense une autre socialisation morale qui se veut sans fondement transcendant.
Mais la laïcisation ne peut être absolue et les tentatives d’instaurer le monopole de l’enseignement d’Etat échoueront. Il existera donc, malgré les mesures prises, « deux écoles » et donc, prétendra-t-on « deux jeunesses » qui ne peuvent se comprendre puisqu’on leur enseigne deux visions différentes de la France. Les conflits de la laïcité vont perdurer donc, au niveau de l’école, même quand le problème a été officiellement réglé au niveau de l’Etat-nation.
La séparation des Eglises et de l’Etat, adoptée en 1905 n’est pas l’émancipation de l’Etat par rapport aux Eglises. Depuis le début du XIXe siècle l’Etat était globalement laïque de façon stable, et la laïcisation de l’école publique a complété cet aspect. Ce qui se joue principalement, avec la séparation des Eglises et de l’Etat, c’est la fin du lien concordataire qui donnait un statut semi-officiel au catholicisme.
Celui-ci n’est plus considéré officiellement comme « la religion de la grande majorité des Français ». Le clergé catholique, et celui des autres « cultes reconnus », n’est plus salarié par l’Etat (article 2 de la loi). L’identité de la nation France est institutionnellement véritablement laïcisée, même si des traces historiques en sont conservées (comme certains jours fériés). C’est le second seuil de laïcisation.
On comprend facilement que certains catholiques aient vécu douloureusement cette rupture qui mettait fin au Concordat et au rêve d’une France « nation catholique ». Mais, peu à peu, certains s’aperçurent que cette rupture libérait aussi les Eglises d’un étroit contrôle de l’Etat.
La loi se veut une « loi d’apaisement » selon Aristide Briand, son principal auteur : « la République assure la liberté de conscience et garantie le libre exercice du culte » dans le respect de « l’ordre public » légal d’un pays démocratique, article 1. Deux exceptions à l’interdiction de salaire du clergé ou de subvention sont faites, pour faciliter la « liberté de culte » garantie par la loi. La première exception concerne les services d’aumônerie dans les lieux clos comme la prison, l’hôpital, l’armée, les internats scolaires (fin de l’article 2). La seconde exception est la mise à disposition gratuite des bâtiments cultuels (églises, temples, synagogues) qui, depuis la Révolution, sont des propriétés publiques (article 13). De plus, l’autonomie de l’organisation interne de chaque religion doit être respectée par l’Etat (article 4).
Une progressive réconciliation des « deux France » s’effectua, dans la première moitié du XXe siècle, avec des moments d’apaisement et des périodes de retour du conflit notamment suite à la défaite française en 1940 et à l’instauration du régime de Vichy.
Cela aboutit, à la fin de la seconde guerre mondiale, en 1946, à la mention, dans les Constitutions de 1946 (Quatrième République) et de 1958 (Cinquième République) que la France est une « République (…) laïque ». Cet événement essentiel selon Baubérot constitue la constitutionnalisation de la laïcité et montre que l’identité laïque de la nation devenait un bien commun. La laïcité, globalement, avait réussi à faire la preuve qu’elle garantissait la liberté de conscience et l’égalité de tous devant la loi. En même temps, les femmes obtenaient (enfin !) le droit de vote.
Pourtant, le conflit des « deux France » n’était pas tout à fait éteint et la référence à la laïcité resta le marqueur d’une identité de « gauche », « progressiste », face à une droite qui l’acceptait mais ne s’en réclamait pas. Le conflit se focalisa désormais sur l’école, ce qui n’est guère étonnant car l’école enseigne non seulement un savoir mais aussi une certaine représentation de la nation.
Nous l’avons vu, « deux jeunesses » étaient censées apprendre deux visions différentes de la France à l’école publique laïque et à l’école privée confessionnelle catholique. Les militants laïques privilégiaient le combat pour l’instauration d’un monopole de l’enseignement publique laïque ou, du moins, le refus de toute subventions aux écoles privées. Or, en 1959, devant le développement des besoins scolaires, il fut décidé que les écoles privées qui passeraient un contrat avec l’Etat seraient subventionnées (loi Debré). Ce contrat les obligeait à respecter la liberté de conscience de leurs élèves et à adopter les mêmes programmes d’enseignement général que l’école publique laïque.
Mais ces écoles privées pouvaient garder un « caractère propre », c’est-à-dire avoir un projet pédagogique lié à la morale chrétienne et offrir aux élèves des cours de religions.
En 1982–1984 la tentative des laïques militants d’unifier les deux systèmes scolaires (public et privé sous contrat) en un grand système laïque (souple au demeurant) fut désavouée par la majorité de l’opinion publique. Pourquoi ? Parce que suite aux obligations instaurées par la loi Debré et à l’évolution interne de l’Eglise catholique, marquée notamment par le Concile de Vatican II (1962–1965), l’école privée catholique n’apparaissait plus comme enseignant une autre France et socialisant à des valeurs divergentes de celle de la République laïque. La majorité de l’opinion publique a clairement indiqué, qu’à ses yeux, le conflit des « deux France » était terminé et que, désormais, la laïcité devait être un bien commun à ceux qui avaient fait partie des deux France. La laïcité devenait définitivement un élément important de l’identité nationale française.
- Laïcité, crise et mutation de l’identité française :
La situation actuelle se comprend à partir du cadre structurel qui provient de la tension qui existe, dans l’histoire de la France, entre l’Etat et la nation.
L’Etat est une réalité relativement ancienne et il s’agit d’un Etat unifié, qui se veut fort. On a parlé de « monarchie absolue » puis de « jacobinisme » pour signifier cette volonté de primauté de l’Etat. En revanche, la nation française s’est beaucoup divisée quant à la conception de son identité. Nous l’avons vu, l’identité nationale a été profondément transformée par le processus de laïcisation. Cela a ébranlé certains Français. Inversement, les tentatives de ‘retour en arrière’ ont été vécues par d’autres comme des « menaces». Les blessures des deux camps ne se sont que progressivement (et peut-être incomplètement) cicatrisées au cours du XXe siècle. Selon Baubérot une des clefs de compréhension des événements récents (et, en particulier, des « affaires de foulards ») est le fait que le ‘combat des deux France’ s’est terminé par une défaite des militants laïques. De là, un désir inconscient de revanche.
Autre conclusion de notre bref historique : l’identité nationale se relie, en France, assez directement au politique. Elle s’incarne à la fois par la République et la laïcité qui ne constituent pas seulement, dans ce pays, un régime politique et une gestion du religieux dans la société mais aussi, profondément des « valeurs », au sens sociologique du terme. Longtemps conflictuelles, ces « valeurs » peuvent apparaître maintenant comme consensuelles, mais ce consensus est particulièrement fragile car il n’a que peu d’épaisseur historique. Le rapport à la République et à la laïcité est donc un rapport facilement passionnel : derrière l’apaisement, le feu de la passion couve encore. Et il est nécessaire d’intégrer cet arrière fond de fragilité identitaire et de passion identitaire pour pouvoir analyser, de façon pertinente, la situation présente.
Baubérot qualifie cette situation de troisième seuil de laïcisation. Il a émergé des années 1960 à la fin des années 1980. Durant cette période, la France a subi des bouleversements que l’on peut typifier par quatre dates : 1962, 1968, 1975, 1989.
La première date, 1962, est la fin de la guerre d’Algérie qui a duré sept années et demie. Elle se termine par l’accession à l’indépendance de ce pays situé juste de l’autre côté de la Méditerranée et qui était considéré comme un prolongement africain de la France, sa colonie la plus importante. C’est alors la fin de l’Empire colonial français. Car la République était aussi Empire et à la citoyenneté républicaine correspondait, dans l’Empire colonial, un statut de « sujet » où les droits politiques et civils étaient différents, voire plus limités (« statut personnel»). La laïcité n’y était guère appliquée…
La seconde date, 1968, est celle de la révolte anti-institutionnelle des étudiants. Il se produit une mise en cause explicite des structures d’autorités, notamment de l’autorité à l’école. Or par l’école, telle qu’elle fonctionnait jusqu’alors, l’Etat enseignait la nation. Une profonde crise de l’école émerge socialement en « Mai 68 ». Ce n’est pas pour rien que, périodiquement, il est question, en France, de « tourner la page de Mai 68 ». Et, significativement, les tentatives qui sont faites ont peu de réussite. Même si l’utopie de 1968 a disparu, de l’irréversible a été créé. Et, précisément, une profonde déstabilisation de « l’école républicaine ».
1975, troisième date, est celle d’une crise socio-économique qui marque la fin de ce que l’on a appelé les « Trente glorieuses », c’est-à-dire les années de reconstruction après la seconde guerre mondiale, de forte croissance et de suremploi. Pendant cette période il s’est produit une immigration d’hommes de religion ou de culture musulmane provenant essentiellement d’Afrique du Nord, notamment des villageois possédant un maigre bagage socio-culturel. Ces hommes ont occupé des postes mal rétribués que les Français de métropole ne souhaitaient plus exercer. Avec la crise socio-économique, et liée à elle, il se produit une mutation de la politique d’immigration et, par conséquent, de la présence musulmane en France. A un « islam d’hommes seuls », de travailleurs immigrés effectuant des allers-retours entre la France et les pays où vivaient leurs familles, où ils comptaient revenir en ayant fait quelques économies, se substitue progressivement un « islam des familles » s’installant de façon stable, irréversible sur le sol français.
1975 est aussi l’année de l’adoption d’une loi autorisant l’avortement symbole d’un nouvel aspect de la laïcisation : la laïcisation des moeurs.
La morale publique laïque comporte des valeurs comme les droits de l’être humain (inscrits dans le préambule de la Constitution), l’égalité des sexes, etc. Ces valeurs doivent être partagées et la société française adopte progressivement des lois qui se réfèrent à elles (comme la loi sur la parité en 2000). Mais cette morale publique laïque laisse le champ libre à des morales privées (c’est-à-dire issues de choix personnels), morales qui peuvent être différentes suivant les individus, notamment quant à la sexualité (mariage ou union libre ; décision d’avorter ou de ne pas avorter, etc). Cette dissociation entre deux sortes de morale n’est pas familière aux personnes issues de l’immigration.
1989, dernière date choisie, est l’année du bicentenaire de la Révolution française et certains en profitent pour célébrer le « citoyen abstrait ». Cette année-là, deux événements importants sur le plan international ont des conséquences « françaises » significatives. D’abord, à l’automne, le mur de Berlin (symbole du « rideau de fer » entre l’Occident capitaliste et les pays communistes) s’écroule, créant les conditions d’une nouvelle donne mondialisée, mais impliquant aussi un transfert de la menace ressentie. En effet, autre événement survenu quelques mois plus tôt, en février : « l’affaire Salman Rushdie ». Il s’agit d’une fatwa de l’imam Khomeiny, Guide de la « république islamique d’Iran », condamnant à mort l’écrivain S. Rushdie à cause de la manière dite irrespectueuse dont ce dernier parle de Mahomet dans Les Versets sataniques. Cette affaire a eu un grand retentissement dans les milieux de l’intelligentsia en France. Elle apparaît comme une menace pour la liberté de penser. Or la formation à la liberté de penser constitue, au niveau du référentiel républicain, la raison d’être de l’école publique laïque. L’« islamisme », symbolisé alors par l’Iran, va paraître menaçant. En effet, en ses diverses manifestations, il rappelle la confusion du religieux et du politique, la revendication d’une domination du religieux sur le politique, ce qui a été, pendant plus d’un siècle, la bête noire de la laïcisation française.
Or, à la rentrée de 1989, éclate un problème de discipline dans un collège de la banlieue parisienne à Creil : trois élèves musulmanes refusent d’obéir à l’ordre du principal qui leur demande d’enlever, à l’intérieur de l’école, le foulard dont elles couvrent leurs cheveux. A la surprise générale, cela devient une affaire nationale qui divise l’ensemble des tendances politiques. Commence alors un engrenage dont personne n’aura la maîtrise et qui montre la mutation qui s’opère.
Le foulard a servi de catalyseur aux différents problèmes dont il vient d’être question :
- Il est apparu comme le symbole de la nouvelle menace islamiste contre la liberté de penser. L’arrière-fond de l’affaire Rushdie est indispensable pour comprendre pourquoi l’existence de jeunes filles portant des foulards à l’école fut beaucoup moins tolérée en 1989 que les années précédentes. A tort ou à raison, le port du « foulard islamique » fut relié à la Révolution iranienne et à ses suites (le port du foulard est obligatoire en Iran), à une menace contre les idéaux républicains et laïques, anciens (liberté de penser) ou beaucoup plus récents (égalité homme-femme).
- Il est aussi apparu comme un effet « pervers » de Mai 68. Après l’arrivée au pouvoir de la gauche, en 1981, celle-ci s’est profondément divisée sur la mission de l’école. Deux courants se sont affrontés : ceux que l’on a qualifié de « démocrates », partisans de nouvelles méthodes pédagogiques plus égalitaires, et ceux qui se sont, significativement, qualifiés de « républicains » voulant maintenir, voire renforcer l’autorité du « maître » par rapport aux élèves. En juillet 1989, une loi d’orientation pour l’école fut adoptée. Elle donnait certains « droits » aux élèves. Ce changement était vigoureusement contesté par les dits « républicains » : pour eux, « l’affaire du foulard » constitua la conséquence logique, et inacceptable, de l’instauration d’un « droit des élèves ». Ils ont appliqué à ce problème leurs propos antérieurs et ont rencontré beaucoup plus d’impact qu’auparavant auprès de l’opinion publique.
- Cet impact était du à la perception d’un « danger islamiste » mais aussi au choc en retour des événements de 1962 et de 1975. La décolonisation s’est effectuée, en Algérie, de façon dramatique, violente. Beaucoup de Français n’ont pas véritablement compris ni assumé ce qui arrivait. Certains ont eu une réaction sommaire envers les Algériens et les personnes originaires du Maroc et de Tunisie, autres pays qui avaient été colonisés par la France. Pour ces Français, les immigrés d’Afrique du Nord devaient retourner dans leurs pays, maintenant que ceux-ci étaient indépendants. Or l’affaire des foulards de Creil a rendu particulièrement visible le fait que l’immigration provenant de pays dits « musulmans » a changé de nature. L’installation permanente de populations issues de l’ancien Empire colonial, subissant de plein fouet le développement du chômage, les amènent à avoir leurs propres revendications, y compris religieuses. Cela fut ressentie comme une « menace » contre l’identité française, contre cette « laïcité républicaine » dont après tant de vicissitudes, de conflits, d’efforts on avait réussi à faire un bien commun autour de valeurs (considérées comme) démocratiques. L’iconographie médiatique a associé, dés 1989, « foulard » et « intégrisme », versus « laïcité ».
- Le droit au port du foulard fut également contesté par une partie de la population comme signifiant une infériorisation des femmes, et donc le refus de la « valeur commune » de l’égalité des sexes. D’autres, musulmans ou non, y voyaient une manifestation de « pudeur » devant l’évolution des moeurs et un choix privé qui devait être libre. Au total, une bonne partie de l’opinion publique était hostile au port du foulard à l’école publique laïque, lieu de formation du citoyen. Cependant la décision juridique prise alors fut accommodante. En effet, le Conseil d’Etat, en novembre 1989, déclare que le port de signes religieux à l’école publique est compatible avec la laïcité, à condition qu’il ne s’effectue pas de façon « ostentatoire ». Il ne doit pas s’accompagner d’une mise en cause de la discipline scolaire, des horaires, des programmes ou de manifestation de prosélytisme à l’école. Ce n’est donc pas le signe lui-même, le foulard, qui est mis en cause mais une façon de le porter, un comportement agressif susceptible de troubler le bon fonctionnement de l’école. Cette solution va durer une quinzaine d’années, où il va exister un dissensus entre la laïcité juridique et la représentation dominante de l’opinion pour qui laïcité et port du foulard sont antagonistes. Pourtant en 1995 une enquête effectuée par deux sociologues conclut à la diversité des significations du port du foulard. Mais le résultat de cette enquête pèse de peu de poids face aux images retransmises par la télévision à la même époque, montrant des femmes égorgées pour avoir refusé de porter le foulard en Algérie, en proie alors à une cruelle guerre civile entre militaires et islamistes. Et des professeurs et proviseurs estiment perdre la face car certaines des jeunes filles exclues de leur établissement pour port « ostentatoire » du foulard gagnent devant le tribunal administratif (qui estime que leur comportement n’a pas troublé le système scolaire) et réintègrent triomphalement leur école.
Avec le 11 septembre 2001, l’hostilité au « foulard islamique » redouble et, après le rapport d’une Commission dite « Commission Stasi » nommée par le Président de la république Jacques Chirac, cette hostilité aboutit à la loi du 15 mars 2004 (significativement appelée « loi de laïcité ») qui interdit le port de signes religieux « ostensibles » à l’école publique laïque. Derrière le changement de terme, se cache un glissement : ce n’est plus seulement le comportement lui-même qui devient délictueux, ce sont certains signes qui sont considérés comme manifestant, de façon ostensible, une appartenance religieuse. La perspective devient essentialiste. Les raisons de cette loi ne sont pas essentiellement différentes des réactions dominantes de 1989 (avec, en plus, le sentiment qu’il faut finir un conflit qui dure depuis quinze ans) : signifier un coup d’arrêt à l’islamisme qui, vu l’évolution de la situation internationale, apparaît menaçant à de plus larges couches de l’opinion encore qu’en 1989 ; interprétation dominante du foulard comme dangereuse pour la liberté de penser et l’égalité homme-femme ; idée que les immigrés, leurs enfants et petits enfants devenus Français doivent s’adapter à la société française et non l’inverse (à ce niveau, le déclin social du catholicisme, et notamment le vieillissement de son clergé, renforce la peur de l’islam). A ces raisons, s’ajoute le fait que la « querelle des deux écoles » étant rapidement devenue de l’histoire ancienne, la droite peut disputer à la gauche le rôle de meilleur défenseur de la laïcité, conçue comme une « exception française », un élément clef de l’identité nationale. L’usage du terme de laïcité tend à prendre des aspects de religion civile républicaine.
Dominique Santelli
Ouvrages de J. Baubérot où les problèmes abordés sont développés :
—. Histoire de la laïcité en France, Paris, PUF, 2000, 4ème édit. 2007 (parution d’une traduction japonaise en 2009)
—. Laïcité 1905–2005 entre passion et raison, Paris, Le Seuil, 2004
—. L’intégrisme républicain contre la laïcité, La Tour d’Aigues, L’Aube, 2006 (avec La
Déclaration universelle sur la laïcité au XXIe siècle)
—. Les laïcités dans le monde, Paris, PUF, 2007
—. La laïcité expliquée à M. Sarkozy et à ceux qui écrivent ses discours, Paris, Albin Michel,
2008.
—. Une laïcité interculturelle. Le Québec avenir de la France ?, La Tour d’Aigues, L’Aube,
2008.
- Les 7 laïcités françaises, EMSH, 2015
Marie-Laure Smilovici, La laïcité face au double piège de l’islamisme et de l’islamophobie
LA LAÏCITE FACE AU DOUBLE PIEGE DE L’ISLAMISME ET DE L’ISLAMOPHOBIE
Derrière ce titre il s’agit de mener une réflexion sur le concept d’islamophobie et son appropriation, sa récupération, aussi bien par la laïcité que par l’islamisme. Une rapide introduction permet à travers trois documents vidéo (Nicolas Sarkozy sur France Info parle en 2012 de « musulmans d’apparence », une agression verbale islamophobe dans les transports parisiens au lendemain des attentats du 13 novembre 2015 et Elisabeth Badinter sur France Inter qui revendique le fait d’être traitée d’islamophobe en janvier 2016) de rentrer tout de suite dans le sujet.
Le concept d’islamophobie est très présent dans l’espace public car tout le monde le connaît et pourtant, tout devient complexe, dès qu’il s’agit de faire l’histoire de ce néologisme et encore plus lorsqu’il s’agit de s’accorder sur une définition. Derrière ces difficultés on perçoit tout de suite l’ampleur des enjeux qu’il véhicule.
L’idée selon laquelle « l’islamophobie » a été inventée à la fin des années 1970, en 1979 pour être plus précis lors de la révolution iranienne par les mollahs pour interdire la critique du régime et pour voiler les femmes est au début une erreur factuelle. Mais lorsque cette origine est reprise et martelée, le plus souvent de façon délibérée, cela devient une faute.
C’est Caroline Fourest, journaliste et essayiste qui est à l’origine de cette diffusion quand elle affirme en 2003, mais sans source véritable ou au moins sans les citer
« Le mot “islamophobie” a une histoire, qu’il vaut mieux connaître avant de l’utiliser à la légère. Il a été utilisé en 1979, par les mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes” en les accusant d’être “islamophobes”. (…) En réalité, loin de désigner un quelconque racisme, le mot islamophobie est clairement pensé pour disqualifier ceux qui résistent aux intégristes : à commencer par les féministes et les musulmans libéraux. »
Idée reprise par Pascal Bruckner dans Libération en novembre 2010
« Forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 70 pour contrer les féministes américaines, le terme d’«islamophobie», calqué sur celui de xénophobie, a pour but de faire de l’islam un objet intouchable sous peine d’être accusé de racisme. »
Une affirmation largement reprise par les médias, les militants et les politiques. Manuel Valls en juillet 2013 alors ministre de l’Intérieur donne une interview à l’OBS titrée « L’islamophobie est le cheval de Troie des salafistes », entrevue dans laquelle il affirme
« Je suis ministre de l’Intérieur, il ne m’appartient pas de réglementer l’usage d’un mot. Les mots ont un sens, et le terme suscite la polémique. Moi, je choisis ceux que j’emploie… derrière le mot « islamophobie », il faut voir ce qui se cache. Sa genèse montre qu’il a été forgé par les intégristes iraniens à la fin des années 1970 pour jeter l’opprobre sur les femmes qui se refusaient à porter le voile… ». Or c’est faux, archifaux. Dans son affirmation Caroline Fourest ni ne cite ses sources ni n’argumente. Et cette prétendue origine « d’islamophobie » est en fait assez facile à démonter.
Il n’existe pas en persan, la langue des Iraniens, d’équivalent à islamophobie ni à son adjectif. Même remarque pour l’arabe où on parle plutôt d’hostilité à l’islam (au moins jusqu’aux années 1990). Enfin avec un peu de recul critique, il serait pour le moins curieux qu’avec la richesse de ces deux langues, l’une ou l’autre ait forgé un néologisme aux racines grecques…
Nous nous trouvons face à des difficultés à discerner des équivalents dans les langues concernées car il s’agit en réalité d’un néologisme français, qui remonte au tournant du XXe siècle et qui s’inscrit dans l’histoire coloniale française. Il a été utilisé pour la première fois par Quellien et Delafosse en 1910. On parle alors à leur propos « d’administrateurs-ethnologues », ils sont des spécialistes d’études sur l’islam africain et font d’emblée une typologie avec le constat d’une part d’une « islamophobie de gouvernement » reposant sur une différenciation des musulmans dans ce qu’était alors le système colonial français en Afrique et d’autre part d’une « islamophobie savante et cléricale » qui véhicule à la fois des préjugés et une méconnaissance de cette religion. Quellien dans sa thèse de droit, soutenue et publiée en 1910, définit l’islamophobie comme un « préjugé contre l’islam », préjugé qu’il trouve quant à lui un peu exagéré. Et dans le même ordre d’idées de critique, d’ignorance et d’excès à l’égard de l’islam sont également disponibles les écrits d’Etienne Dinet, artiste peintre, converti à l’islam en 1913, représentant militant de la peinture orientaliste algérienne. E. Dinet souhaite l’égalité entre colons et colonisés dans l’Empire français, considère que l’islamophobie renvoie à l’orientalisme et n’est pas compatible avec une démarche scientifique. Il précise enfin que ce mot traduit « une singulière ignorance des mœurs arabes » et en donne comme définition « une hostilité plus ou moins déguisée de l’Europe contre l’islam ».
Donc clairement des racines françaises qui s’inscrivent dans l’histoire coloniale et dans celle de l’orientalisme sont à l’origine du néologisme « islamophobie ». Puis la notion disparaît plus ou moins, malgré quelques occurrences ponctuelles trouvées au cours du XXe siècle jusqu’à 1997 moment où l’on peut précisément dater sa diffusion contemporaine à la suite de la publication d’un rapport produit par un think tank (Runnymede Trust) engagé dans les questions d’égalité raciale. Ce think tank fonctionne comme tous les autres laboratoires d’idées, formé d’experts, généralement indépendant des États, il élabore des propositions, produits des études et des rapports. Et justement le rapport qui nous intéresse paraît en 1997 et est intitulé « Islamophobie, un défi pour nous tous ». Il connaît tout de suite un large écho et dès lors l’islamophobie est à la fois reconnu dans l’espace public et politique et en même temps analysé comme concept sociologique en GB d’abord, puis dans l’ensemble du monde anglo-saxon. Les attentats du 11 septembre font le reste en lui conférant une diffusion planétaire.
Le deuxième sujet de débats, de critiques et d’enjeux autour d’islamophobie porte sur l’étymologie même de la notion. Littéralement avec le suffixe « phobos/phobie » il s’agirait d’une peur panique et irraisonnée et non d’une critique rationnelle du sujet évoqué, ici de l’islam. Sur le plan sémantique le suffixe « phobie » est souvent critiqué comme trop réducteur. Tout comme dans « homophobie », « xénophobie » et de nombreux autres mots avec ce même suffixe il s’agit chaque fois d’un rejet de l’Autre avec un grand A mais qui ne relève pas, loin s’en faut, de la seule peur irrationnelle. Malgré tout, et quelles que soient les critiques formulées à son encontre, il apparaît d’évidence que le concept d’islamophobie s’impose à ce moment-là. L’enjeu se reporte maintenant sur les contours précis de la définition à donner à ce nouveau phénomène.
Avant même d’en passer par une tentative de définition l’historicisation du phénomène semble incontournable. Les différentes études, surtout anglo-saxonnes mais aussi françaises, s’attardent longuement sur des racines historiques de l’islamophobie, à la fois diverses et anciennes telles que les croisades, la Reconquista espagnole, la conquête de l’Amérique, la période coloniale, la guerre d’Algérie, l’histoire de l’immigration et enfin les attentats du 11 septembre 2001. La diversité de ces racines historiques, dans le temps comme dans l’espace, amène la question de l’échelle d’analyse du phénomène. Le rejet de l’Autre aux États-Unis est à mettre en lien avec l’impérialisme que pratique ce pays depuis le XIXe siècle alors que si l’on considère un pays comme la France, toujours dans cette approche nationale, l’héritage colonial est le principal facteur historique à convoquer. L’islamophobie est donc un phénomène à appréhender selon différentes échelles, le global c’est-à-dire l’échelle de la mondialisation, le national, nous nous limiterons ici surtout à l’exemple de la France et l’échelle locale tout en gardant présent à l’esprit que les différentes échelles s’imbriquent entre elles.
La définition donnée par le rapport de 1997 du think tank Runnymede Trust évoque « la crainte ou la haine de l’islam et par extension la peur et l’hostilité à l’égard de tous les musulmans ». Ainsi l’islamophobie devient un phénomène, proche du racisme, qui construit et qui perpétue des représentations négatives de l’islam et des musulmans et qui ainsi donne lieu, de la part des individus et des États à des pratiques violentes, à des actes discriminatoires et d’exclusion.
Ce que de nombreuses études, historiques comme sociologiques, observent c’est un glissement des marqueurs de rejet. En effet le rejet de certaines populations qui étaient caractérisées par quelques marqueurs, toujours les mêmes : un marqueur ethnique « arabe », un marqueur racial « noir », ou encore un marqueur selon l’origine « immigrés, maghrébins »… tous ces marqueurs là opèrent un glissement vers un marqueur unique, le marqueur religieux « musulman ». Penser à la vidéo de Nicolas Sarkozy au lendemain des attentats perpétrés par Mohamed Merah en mars 2012 vidéo dans laquelle le président de la République parle sur les ondes de Radio France de « musulman d’apparence…enfin l’un des deux était catholique mais musulman d’apparence comme on dit de la diversité visible ».On est bien là dans le glissement du marqueur ethnique vers le marqueur religieux.
La comparaison de l’islamophobie avec l’antisémitisme, très souvent évoquée et qui a certes de nombreuses limites va dans le même sens. On se retrouve face à 2 groupes qui dans des contextes historiques totalement différents connaissent et subissent un même phénomène de racialisation religieuse : c’est à dire qu’il s’agit à leur encontre d’un racisme structuré et culturel plutôt que d’une peur irrationnelle ou d’une intolérance religieuse. Et, c’est d’ailleurs ce qui explique que certains préfèrent parler de « racisme anti-musulman » car ce sont les personnes qui sont visées plus que la religion elle-même.
Diffusée à partir de 1997 la notion d’islamophobie est devenue incontournable après les attentats du 11 septembre 2001. Pour se limiter aux deux espaces que sont les États-Unis et la France mais qui de fait sont assez révélateurs des mutations du phénomène on se rend compte que la recherche internationale s’accélère. En France c’est l’IEP d’Aix-en-Provence autour de Bruno Étienne qui montre un véritable dynamisme et le premier essai français paru sur le sujet avec explicitement la notion d’islamophobie dans le titre date de 2003. Il s’agit de « La nouvelle islamophobie » un petit livre de Vincent Geisser (chargé de recherches au CNRS et à l’IREMAN à Aix-en-Provence) qui malgré un certain nombre de prises de position « islamophiles » est avant tout un chercheur. En quelques mots le point sur cet ouvrage.
En 2003 les attentats du 11 septembre sont dans tous les esprits, l’islam fait depuis peu l’objet de critiques violentes qui se nourrissent de tous les amalgames et de toutes les confusions notamment avec l’islamisme et le terrorisme islamiste d’une part et la théorie de Samuel Huntington sur le « Choc des civilisations » d’autre part qui devient comme une feuille de route pour la politique extérieure des États-Unis. Sous ces diverses influences l’idée se répand que l’islam est une religion dangereuse et qu’il représente une menace pour la France et ses valeurs. Vincent Geisser fait dans cet ouvrage une enquête approfondie et une analyse de la rhétorique antimusulmane. Il tente de mettre en lumière les anciens et les nouveaux acteurs d’une islamophobie « à la française », et tout y passe : les autres monothéismes qui, souvent dans leur forme radicale, se méfient et éprouvent de la crainte ; la xénophobie de l’extrême-droite ; l’offensive des intégristes de la laïcité ; le glissement progressif de la méfiance à la crainte voire la haine à l’égard du musulman qui semble succéder à l’Arabe mêlant dans un inquiétant amalgame religion, racisme et peur des nouvelles « classes dangereuses », les jeunes de banlieues. Un livre qui dérange mais a un véritable écho international qui précède de peu les débats sur le voile qui agitent et divisent la France en 2004.
En 2004 toujours Kofi Annan qui est alors secrétaire général de l’ONU donne à la notion d’islamophobie une légitimité réelle puisqu’il l’utilise dans ses discours et donc dans le cadre de cette fonction éminemment représentative qu’est celle du secrétaire général mais aussi parce qu’il en cerne certains contours « Quand le monde est contraint d’inventer un nouveau terme pour constater une intolérance de plus en plus répandue, c’est une évolution triste et perturbante. C’est le cas avec l’islamophobie ».
Dans cette première présentation force est de remarquer que la recherche et les ouvrages sur l’islamophobie se sont multipliés depuis le début du XXIe siècle et que désormais la plupart de ces études utilisent le terme parfois sans le définir quand d’autres apportent leur contribution à une définition qui se veut de plus en plus étoffée et qui concerne désormais les préjugés et les discriminations. C’est le cas notamment d’Érik Bleich qui en 2011 met en avant dans sa définition « des attitudes ou émotions négatives et sans distinction ni nuance à l’encontre de l’islam ou des musulmans ».
Parallèlement le phénomène lui-même s’est considérablement amplifié et il devient nécessaire d’appréhender qui sont les victimes de l’islamophobie car c’est bien de cela qu’il s’agit au delà de la compréhension d’un concept polémique, la recension des actes islamophobes en France
L’islamophobie comme discrimination collective est bien une réalité vécue par de nombreux concitoyens en France, comme un nouveau racisme qui vise les musulmans qui expriment leur foi ou qui, selon un certain consensus populaire qu’exprimait Nicolas Sarkozy dans l’introduction en ont les traits physiques.
Le bilan des actes islamophobes pour l’année 2015 selon le CFCM (Conseil Français du Culte Musulman) et l’ONI (Observatoire National contre l’Islamophobie) est de 429 actes antimusulmans pour 2015 contre 133 pour 2014 , c’est dire que ces actes ont plus que triplé.
Quels enseignements tirer de cette explosion des actes islamophobes en France ?
1/Avant tout s’arrêter à la nature de la source. La source de ce recensement des actes islamophobes est à la fois la plus fiable et la plus modérée qui soit. L’Observatoire de l’islamophobie du Conseil Français du Culte Musulman présidé par Dalil Boubakeur et depuis janvier 2015 par Anouar Kbibech, tire ses données des plaintes et mains courantes que la police et la gendarmerie lui fournissent car c’est une association, créée en 2003 par Nicolas Sarkozy alors qu’il était ministre de l’Intérieur, une association en lien avec le gouvernement et le ministère de l’Intérieur, de loin la plus modérée de toutes les associations qui parlent en France au nom des musulmans.
Par ailleurs, il y a une autre association très présente sur Internet et auprès des musulmans qui s’appelle le Comité Contre l’Islamophobie en France (CCIF). Ce comité est très actif, très souvent convoqué dans les médias et il a la volonté d’être plus radical que le Conseil Français du Culte Musulman et date lui aussi de 2003. Le Comité Contre l’Islamophobie en France s’est donné comme mission de recenser tous les actes islamophobes. Les actes islamophobes dénoncés par le CCIF sont beaucoup plus nombreux car ils sont recensés sur plainte auprès de l’association des victimes elles-mêmes, ils comptabilisent les actes visant les personnes comme les actes visant les institutions (écoles, mosquées) et pour l’année 2015 le CCIF prend en compte les perquisitions liées à l’état d’urgence qui furent considérées comme islamophobes par ceux qui en étaient l’objet (plus de 900 actes islamophobes furent ainsi recensés par le CCIF pour l’année 2015).
2/L’année 2015 fut une année terrible, celle des deux attentats les plus graves que la France connut depuis bien longtemps ceux de janvier (contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher) et ceux du 13 novembre mais justement là est sans doute le plus grave car cette explosion des actes islamophobe révèlent bien la perception de ces attentats. Les attentats de 2015 en France ont été commis par des terroristes islamistes et l’islamisme n’est pas l’islam, il s’agit d’une part d’une idéologie politique au nom de laquelle on tue, surtout quand elle est incarnée par Al Qaida au début du XXe et par DAESH aujourd’hui et d’autre part d’une religion, l’un des trois monothéisme. Or, pour une opinion publique grandissante, confusion et amalgame règnent, perdurent voire se renforce entre islam et islamisme.
Depuis la recension systématique des actes islamophobes, au début des années 2000 donc, la répartition de ces actes selon le sexe des victimes fait apparaître une énorme majorité de victimes femmes, entre 70 et 80% selon les années. Une part importante est liée au port du voile, question surmédiatisée et surpolitisée depuis les années 2000 surtout. Sans parler du voile intégral, le voile sous toutes ses formes, qui n’est dans bien des cas qu’un foulard, est ressenti par de nombreux citoyens comme « un obstacle au vivre ensemble » selon un récent sondage et libère ainsi une « islamophobie décomplexée ». Entendu dans nos écoles catholiques à Marseille « la voilée » pour parler d’une femme employée dans l’établissement et qui faisait partie du personnel d’entretien…Ainsi donc depuis une douzaine d’années on assiste dans les agressions islamophobes à une véritable violence raciste et sexiste car au fond elles souffrent d’une double peine, être à la fois femmes et musulmanes. Quand les actes islamophobes ne sont pas des actes de violences mais « seulement » de discriminations et touchent donc le monde du travail, des organismes comme le GRETA ou l’INED montrent que les femmes en sont victimes à plus de 90%…Tout commentaire semble superflu
Mais l’autre volet incontournable autour de ce concept d’islamophobie ce sont ces personnes que l’on fait taire, que l’on condamne, que l’on tue parce qu’elles sont taxés d’islamophobie alors qu’elles expriment une liberté de pensées, d’opinion (qu’ils s’agissent ou non de musulmans), voire des individus qui revendiquent un droit au blasphème dans un pays comme la France. Les personnes visées le sont dans ce cas au nom de leur prétendue islamophobie et une fois encore les exemples sont nombreux mais peut-être peut-on se limiter à quelques uns parmi les plus révélateurs.
Une fatwa de mort prononcée contre Salman Rushdie en 1989 lors de la publication de son roman « Les Versets Sataniques » pour son islamophobie et considéré alors comme apostat. Relancée en février 2016 par plusieurs médias iraniens qui viennent de rajouter 600 000$ pour sa mort (elle se monte aujourd’hui à 3,9 millions de $ !) cette fatwa force depuis 1989 l’écrivain à vivre le plus souvent reclus.
La publication des caricatures de Mahomet dans Charlie Hebdo en 2006 fut condamnée par le Conseil Français du Culte Musulman, pourtant plutôt modéré, avec la plus grande vigueur comme un nouvel acte islamophobe qui vise à offenser délibérément les sentiments des musulmans. Le triste dénouement de cette polémique autour de Charlie Hebdo fut la tuerie de janvier 2015.
Dernier exemple en date, ce que l’on appelle déjà « l’affaire Kamel Daoud ». Kamel Daoud est un écrivain et journaliste algérien connu pour son combat contre l’islam radical, en particulier contre la vision des femmes propagée par les islamistes et la complexité de tout ce qui est lié au sexe dans le monde arabo-musulman. Ses prises de position lui valent depuis quelque mois de subir une fatwa de la part d’un imam salafiste algérien.
Le point de départ de la polémique est un article publié dans la Repubblica, repris dans Le Monde et prolongé dans le NY Times. Il s’y livre à une analyse sur les agressions de Cologne dans la nuit du 31 décembre 2015 et dans ce texte tout en reprenant une fois de plus une attaque acérée contre « les islamistes et les femmes », il fait une analyse qu’il reprend dans le quotidien américain dans un article intitulé « La misère sexuelle du monde arabe ». A la suite de la parution de son article dans le Monde un collectif d’universitaires « franco-algériens » (sociologues, historiens, ethnologues) le dénonce de perpétuer les clichés orientalistes et de diffuser l’islamophobie, en gros d’être islamophobe. Sa réaction est immédiate il annonce qu’il se retire du journalisme (pour se consacrer à l’écriture). Depuis la polémique enfle entre ceux qui le soutiennent (Fawzia Zouari, Pascal Bruckner, Manuel Valls) au nom du droit à pouvoir critiquer l’islam avec cependant des excès dans les propos de ceux mêmes qui le soutiennent (il serait victime de l’intelligentsia, d’une fatwa laïque…) quand ceux qui le critiquent dénoncent le caractère globalisant de son texte, l’analyse essentialiste et culturaliste selon les sociologues de sa tribune alors que l’enquête est en cours et que tous les faits ne sont pas avérés.
L’affaire est loin d’être close. La prise de position récente de Manuel Valls la fait passer dans le champs du politique. Mais le véritable perdant dans cette « affaire », c’est le débat démocratique car en écrivant dans des journaux avec un écho international aussi large que Le Monde ou le NY Times il fallait bien que Kamel Daoud imagine, qu’il ait raison ou tors, peu importe, que ses prises de position susciteraient au minimum un débat !!!
Dernière victime, et non des moindres la laïcité à son tour victime de l’islamophobie car c’est bien de cela qu’il s’agit. En effet on observe une relation perverse établie entre laïcité et islamophobie, se revendiquant de l’une (l’islamophobie) pour défendre et protéger l’autre (la laïcité). Une laïcité censée légitimer des comportements et des discours hostiles aux musulmans. Dans un ouvrage paru en 2014 Jean Baubérot parle de « laïcité falsifiée », c’est le titre de cet ouvrage à La Découverte. Cette posture c’est un peu ce que l’on a pu entendre dans les propos d’Élisabeth Badinter dans l’introduction, propos qui ont fait polémique au début de 2016. Mais c’est aussi ce que condamne Fawzia Zouari quand sur France Inter le 1er/03/2016 et pour prendre la défense Kamel Daoud elle déclare « Kamel Daoud fait l’objet d’une sorte de fatwa laïque ». Des propos que l’on retrouve fréquemment chez des personnalités communément classées à gauche mais loin s’en faut. Car depuis quelques années ce type de propos fait partie de ce que l’on a pu appeler une stratégie du Front National et de Marine Le Pen qui endosse un discours systématique de défense de la laïcité justifiant ainsi une partie de son discours antimusulman (vidéo). A gauche comme à droite on est bien dans ce que l’on peut taxer de « récupération politique » de la laïcité à son tour devenue une victime « collatérale » de l’islamophobie ambiante.
Parce qu’il faut bien conclure…tant de débats, tant de polémiques, mais surtout de plus en plus de victimes de part et d’autres. Alors, après avoir vu ce dernier document et à l’issue d’une telle session si nous pouvions lutter sans cesse contre les amalgames, ne jamais faiblir pour faire tomber les préjugés, alors seulement nous pourrons commencer à dire que nous faisons avancer la liberté religieuse et la laïcité.
Marie Laure Smilovici
