Auteur : Christian SALENSON
Catherine Pagès, Reprise du vendredi matin
REPRISE DU VENDREDI
Si mercredi, j’ai eu l’impression que nous faisions bouger les lignes de ce qui est habituellement penser sur la laïcité, hier, j’ai eu l’impression que nous commencions à construire, que des liens pouvaient se faire entre les différentes interventions pour approcher avec plus de justesse le concept de laïcité.
La laïcité n’est pas une valeur, elle n’est pas une fin en soi, pas un but. Elle n’est pas non plus une opinion ou une religion ou encore la religion des sans religions.
Mais elle est un principe juridique. Elle est un moyen, elle permet une organisation de la société.
Elle est au service d’un vivre ensemble,
Comment dès lors le monde de l’éducation est-il convoqué ? Christian Salenson nous a rappelé qu’Anna Arendt voyait une double responsabilité aux éducateurs : ils sont des passeurs qui permettent aux jeunes d’entrer dans le monde avec confiance tout en leur donnant des moyens pour qu’ils puissent apporter leur touche propre, y apporter leur contestation et inventer quelque chose de nouveau. C’est cette perspective que nous ne quitterons pas au cours des interventions.
Le but de la laïcité serait de mettre des conditions favorables à l’éducation à l’altérité. A condition que la laïcité ne se comprenne pas a-minima par mode d’intégration ou d’assimilation.
Si la laïcité n’est pas une valeur, alors qu’elles sont les valeurs de la République ? Xavier Manzano a opéré quelques distinctions.
Les valeurs de la Républiques sont annoncées dans sa devise : Liberté-Egalité-Fraternité. L’état est au service de ces valeurs et met en place une organisation permettant leur mise en œuvre dans la société. Mais ces mots ne sont pas univoques, et comment les comprend-on pour en faire le socle de notre société ? Quel est leur fondement ? Comment les interpréter ? Pas de réponses simplificatrices à ces questions. Pour y répondre, l’éducateur aura à introduire à la complexité des conceptions et développer la nature plurielle de ces valeurs. Il aura à favoriser le débat.
Pour mieux comprendre, il faut se demander qu’est-ce qui peut motiver l’être humain à désirer « vivre ensemble » sous l’egide des valeurs de Liberté-Egalité-Fraternité?
Pour répondre à cette question, Xavier Manzano nous a fait faire un détour par la question de la sociabilité de l’être humain. Est-il un être « par nature » social ou par « convenance » ? Grosso modo, en restant dans le cadre de l’Europe, la philosophie grecque et la religion chrétienne pensent que la vie en société est inhérente à la nature de l’être humain et cette pensée a eu court en Europe jusqu’à la fin du moyen-âge. Les guerres de religions, les grands découvertes ont marqué une cassure, une contestation de cette conception, et les philosophes de la période moderne ont tenté de trouver un autre principe qui fonderait la vie sociale. L’homme est alors envisagé comme un individu, qui vivra mieux en mutualisant ses moyens qu’en restant seul. C’est une vie sociale de convenance.
Ces deux manières de considérer la sociabilité de l’être humain colorent différemment la notion de vivre ensemble et surtout interprètent différemment les notions de Liberté-Egalité-Fraternité, leur relations et interdépendances. Les valeurs de Liberté-Egalité-Fraternité ne sont pas universelles.
Dès lors, éduquer à ces valeurs doit d’abord introduire à cette complexité et ne pas prétendre trop vite à leur universalité. Dans les établissements catholiques d’enseignement, l’éducation à ces valeurs se situe sous l’angle de l’anthropologie chrétienne qui inspire leur caractère propre. Xavier Manzano pose alors la question : Existe-t-il une morale laïque et républicaine ?
Par la loi de 1905, la République s’engage à assurer la liberté de conscience. On rappelle ainsi que c’est l’état qui est laïque et qu’il se donne les moyens pour que, au sein de la société, la liberté de conscience et la liberté religieuse puissent s’exercer.
Ainsi, on peut dégager trois entités : l’état, la société civile, la personne dont il faut réfléchir à leur nature et rôle respectif dans la définition d’une morale « laïque ».
A ces trois entités, correspondent trois niveaux de morale qui collaborent et se coordonnent :
– intériorité incommunicable de la personne
– morale civile, qui convoque la participation de l’état, des religions, des courants de pensées, …
– morale personnelle
L’agora, le débat est le meilleur moyen pour coordonner la morale civile et la morale personnelle, le bien commun et le bonheur personnel.
Christian Salenson nous a fait faire un pas de plus en montrant le lien intrinsèque de la laïcité et la liberté religieuse, titre de notre session.
Pour une vie en société harmonieuse et qui vise à la paix, le politique et les religions doivent s’articuler. Pour ce faire, ils ne peuvent se confondre et doivent donc être séparés. Politique et religions sont des nécessités l’un pour l’autre et pour exercer leur responsabilité propre. La laïcité est une forme de séparation. Les religions peuvent nourrir le politique et le politique doit imposer un cadre extérieur de régulation aux religions.
Ainsi, en France, nous vivons sous le régime de la laïcité, nous sommes donc tous laïques. L’Église a reconnu le caractère positif de la laïcité, comme cadre d’un vivre ensemble respectueux de la liberté de conscience de chacun. Avec la laïcité, l’état entend garantir la liberté religieuse et la liberté d’expression, deux droits fondamentaux des droits humains et qui ne vont pas l’un sans l’autre. Les confusions entre neutralité de l’état et société civile plurielle, entre la sphère privée et droit privé, etc brouillent le débat dans l’espace médiatique.
La laïcité rappelle Cazeneuve, ministre de l’intérieur et des cultes, est une société qui donne sa place à tous[1]. L’École Catholique se retrouve bien là et ce sera sa manière de vivre la Liberté – l’Egalité – la Fraternité qui éduquera plus sûrement aux valeurs de la République. Il dit encore : Faire vivre les valeurs républicaines qui sont largement celles de l’Évangile constitue pour moi une des clés du renouveau. Ce discours est un exemple de l’articulation du politique et des religions.
Dans les sociétés, la notion de liberté religieuse n’est pas très évidente, et l’Église a résisté longtemps à cette idée. Mais avec le concile Vatican II, c’est sans ambiguïté qu’elle reconnaît la liberté religieuse comme constitutive des droits humains, et qu’elle reconnaît avec respect la foi des autres et de ceux qui ne se reconnaissent pas dans une religion.
Ces mises au point ouvrent un large champ de recherche pour l’école catholique, en commençant par un regard sur nos pratiques. Certaines sont à réajuster, d’autres à poursuivre, et beaucoup à inventer. La crise actuelle démontre l’urgence d’une éducation à l’altérité. L’Évangile nous en donne les clés. Nous avons de solides appuis avec les intuitions des congrégations et les textes du magistère. Le débat dans la société civile apporte aussi sa contribution.
Dans mon atelier, nous avons travaillé sur la charte pour l’éducation au vivre ensemble au Liban. Les apports de la session m’ont permis de lire cette charte avec des lunettes plus ajustées que si je l’avais lu la semaine dernière. En effet, avant hier, le « vivre ensemble » me semblait être une évidence un peu universelle. Ce n’est pas le cas, et il faut contextualiser cette expression et connaître ce que les auteurs en disent. L’intérêt de cet atelier était de regarder les propositions d’éducation au vivre ensemble dans un cadre de société différent de celui que nous connaissons. En France, la laïcité forme le cadre pour le vivre ensemble. Au Liban, c’est la notion de citoyenneté inclusive qui sert de cadre dans une société moins sécularisée qu’en France et plus marquée dans son histoire par la pluralité religieuse. La citoyenneté inclusive va alors proposer de passer d’une sorte de juxtaposition des communautés religieuses variées à une réelle co-existence partagée. Une fois posés ces différents contextes, les réflexions et les réponses concrètes proposées sont des apports pour notre recherche de l’éducation à l’altérité. Ouf, fin d’après-midi, Dominique Chansel nous a proposé de nous décentrer en nous proposant un double voyage dans l’histoire de l’Italie et du rapport de l’état et de l’X° à travers les images du cinéma italien et principalement de la comédie. Il a fait avancer le smilblic tout en nous détendant. Merci !
CATHERINE PAGÈS
[1] Discours de clôture des débats aux États généraux du christianisme organisés par La Vie dans la cathédrale de Strasbourg par Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur . (du 2 au 4 octobre 2015)
Pierre Marsollier, L’école catholique est-elle laïque ?
Christian Salenson, Conclusion de la session 2016
CONCLUSION DE LA SESSION
Christian Salenson
Le moment est venu de conclure cette session sur le fait religieux que nous avions voulu dans le cadre de la participation de l’Enseignement Catholique à l’éducation à la laïcité et aux valeurs de la République voulue par le ministère de l’éducation nationale, dans le contexte que l’on sait. Dominique Santelli en ouverture de la session a rappelé les questions qui se sont posées au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper casher. Et avec Laurence de Cock nous avons terminé par là où nous avions commencé : la situation présente dans sa complexité. Ce fut en réponse à ces événements que le gouvernement a lancé une « grande mobilisation pour les valeurs de la République et la laïcité ». Elle reprenait et amplifiait la programmation pour la refondation de l’Ecole du 8 juillet 2013. L’Enseignement Catholique par le moyen du Secrétariat général a fait savoir immédiatement son engagement, dans le respect de sa singularité, en se proposant « d’articuler sereinement projet chrétien d’éducation et laïcité républicaine ». Il ne nous restait plus qu’à nous mettre en route. Le cadre était posé !
Rodrigue Coutouly, proviseur vie scolaire du rectorat d’Aix-Marseille nous a mis d’emblée dans la réalité, évoquant la situation présente après les traumatismes des attentats. Il n’a évité aucun débat, y compris lorsqu’avec beaucoup de liberté il a dit que certaines postures radicales d’enseignants ne faisaient pas droit à la laïcité et a posé le bienfait de travailler avec des élèves qui sont plus sensibles à la tolérance et à la liberté de conscience. Il a montré les limites de la Loi du 15 mars 2004 sur le voile, puisque la question se repose aujourd’hui avec les habits. Il a montré comment la question de la laïcité ne pouvait se résoudre que dans le respect de la liberté de conscience. Il nous a rappelé aussi que tout le monde dans l’École n’avait pas le même statut par rapport à la neutralité, selon que l’on est personnel ou usagers parents ou jeunes. Il nous a invité à développer le débat pédagogique et invité à la liberté que donne l’enseignement catholique allant jusqu’à conclure en nous disant que « La fraternité est notre force de frappe. » !
Comprendre la laïcité
Puis il nous fallait comprendre la laïcité. Dominique Santelli nous a montré que la laïcisation est un long processus avec des étapes : la Révolution française, la semi-laïcité introduite par le compromis napoléonien pour lequel la loi et le code civil sont laïcs, la morale est religieuse, le conflit entre « les deux France » qui n’est pas un conflit entre les catholiques et ceux qui ne l’étaient pas puisque 97 % de la population était catholique mais entre ceux qui voulaient imposer l’hégémonie de l’Eglise catholique et ceux qui, catholiques ou autres, voulaient défendre les acquis de la Révolution.
On nous a dit qu’avec la fin de la Guerre d’Algérie, la chute du mur de Berlin, la révolution iranienne, la crise interne de l’islam nous serions dans un troisième seuil de laïcisation. La laïcité est face à de nouveaux défis, faisant ressurgir des anciens débats, objet d’interprétations anciennes ou nouvelles et de stratégies politiques qui lui font courir de graves dangers, en particulier son instrumentalisation qui à terme la disqualifierait comme principe juridique et esprit pour un vivre ensemble. Marie-Laure Smilovici nous a fait comprendre ce double piège de l’islamisme et de l’islamophobie, qui ce matin encore sévissait sur les ondes de France culture, par une étude très précise du concept d’islamophobie et dénonçant la relation perverse entre le laïcisme et l’islamophobie contre la laïcité sous prétexte de la défendre.
Le juriste Jean Claude Ricci nous a fait comprendre que les lois françaises sur la laïcité étaient sous une instance juridique supérieure la Convention européenne votée en 1950 mais ratifiée qu’en 1974. Et que d’autre part selon ce qu’avait prescrit Aristide Briand l’interprétation de la loi de 1905 avait toujours été libérale.
Enfin ce matin Pierre Marsollier du Secrétariat de l’Enseignement Catholique nous a fait valoir les trois variables incontournables qui jouent dans des définitions de la laïcité et que je vous rappelle pour mémoire : la neutralité de l’état, la liberté comme fin, la cohésion sociale.
Au fur et à mesure que nous avancions dans la réflexion nous mettions à distance des approches réductrices ou des dérives de la laïcité. Au fond il s’agissait de dire que la laïcité n’appartient à personne parce qu’elle s’adresse à tous, qu’elle n’est pas une religion ni de quelques uns ni la religion de ceux qui n’ont pas de religion, ni la religion de tous les français, qu’elle n’est pas une valeur au même titre que les valeurs de la République et ultimement garder la loi et l’esprit de la Loi de 1905 qui s’est voulue une loi d’apaisement pour un vivre ensemble dans le respect de tous.
Comprendre les valeurs de la république
On s’était aussi fixé comme objectif de comprendre les valeurs de la République puisque nous sommes dans une grande mobilisation pour ces valeurs. Le philosophe, Xavier Manzano, a fait son travail de philosophe. Il a interrogé les fondements et distingué pour ne pas confondre. Ainsi il nous a montré des fondements différents de ces valeurs selon que l’on était dans une époque qui pensait l’homme dans son appartenance sociale d’abord ou selon qu’il est considéré d’abord comme un individu et qu’il doit organiser le vivre ensemble par contrat. Ainsi cela peut aboutir à des conflits d’interprétation.
On l’avait interrogé sur la morale laïque. Il nous a aussi éclairé sur différents niveaux de compréhension de la morale : morale laïque qui stricto sensu est la morale qu’un citoyen vit par rapport à l’Etat, la morale civile qui renvoie à la société civile et la morale personnelle qui transcende ces deux niveaux précédents en ce qu’elle renvoie aux choix éthiques de toute personne, inspirés par ses convictions religieuses et philosophiques.
Ensuite on s’est dit que la laïcité n’était pas une valeur éthique, mais une valeur sociétale, un éthos, et qu’elle avait besoin de valeurs pour vivre. Si la laïcité est un mode de vivre ensemble, les valeurs de la République lui insuffle le souffle dont on a besoin pour ce vivre ensemble. Comme nous l’a dit Laurence de Cock, ne disons pas trop vite qu’on serait en présence d’une perte des valeurs de la République !
La liberté religieuse
Nous avions délibérément intitulé cette session : « laïcité et liberté religieuse ». En effet il était hors de question de laisser croire que la laïcité est un en-soi autosuffisant. De même qu’elle a besoin de valeurs pour lui donner de l’âme, de même il est légitime de s’interroger sur ce qui fonde la laïcité. Si la laïcité est la manière dont en France on organise ce vivre ensemble entre croyances et opinions philosophiques alors que d’autres ont d’autres modes d’organisation, il faut donc que nous soyons sous un principe supérieur qui est en même temps un principe supérieur de jugement et d’évaluation. Il ne peut être autre que celui des droits de l’homme, et donc de la liberté religieuse et de la liberté d’expression. Il nous fallait alors comprendre comment cette liberté religieuse trouve progressivement son affirmation depuis 1776 jusqu’à aujourd’hui et d’autre part comment l’Eglise catholique reprend cette expression à son compte et lui donne son expression originale, en particulier en disant qu’elle n’est pas seulement un droit positif mais qu’elle est un droit naturel, un droit qui non seulement permet de vivre ensemble mais un droit qui appartient en propre à la personne humaine, au-delà des contenus de croyances ou d’une idée statique de la vérité.
Nous avons pu affirmer alors qu’un lien étroit unit la laïcité, les valeurs de la République et la liberté religieuse, cette dernière fondant la laïcité, elle-même irriguée par les valeurs de la République.
Et l’École ?
Il nous fallait considérer comment l’École est convoquée dans son travail de transmission de la laïcité et des valeurs de la République et pour nous, à cause du caractère propre comment l’école catholique se saisissait de la question. En effet il fallait établir la cohérence entre l’anthropologie chrétienne qui guide le projet éducatif, cette notion de laïcité et ces valeurs de la République. Il n’était pas question de se « rallier à la laïcité » parce que nous ne pourrions pas faire autrement ! Mais bien de montrer qu’en un sens on peut dire que l’école catholique est laïque et qu’elle l’est d’autant plus qu’elle est fidèle à son anthropologie et à son sens de l’éducation dans le projet éducatif de chaque établissement. En effet, il nous a été dit par Pierre Marsollier qu’il n’y a pas de projet éducatif de l’enseignement catholique mais des projets éducatifs singuliers selon les établissements, inspirés par un riche patrimoine éducatif. Plus encore l’École permet de ne pas confondre séparation des Eglises et de l’Etat et privatisation de la religion, neutralité de l’Etat et neutralisation de l’expression des différences – dont je rappelle qu’elles sont la condition pour avoir accès à l’universel – fraternité et uniformisation. La devise de chaque établissement pourrait être celle de l’Europe : « in varietate concordium ».
L’éducation à la laïcité nous est apparue comme une chance dès lors que la laïcité n’était pas une neutralisation de la vie en société et donc de la vie de l’établissement mais a contrario un développement de l’éducation à l’altérité.
Les valeurs de la République de l’aveu même d’au moins deux ministres de l’intérieur et des cultes, dont l’actuel, sont « tout droit sorties de l’Evangile » selon l’expression de Chevènement. L’anthropologie de l’Enseignement Catholique n’a donc en théorie aucune peine à se retrouver dans ces valeurs. Mais nous avons fait valoir que les valeurs ne se transmettent pas par mode d’enseignement mais par mode d’initiation. La manière dont elles sont vécues au sein même de l’établissement est plus importante et valide ou non leur enseignement. Laurence de Cock a insisté sur la transmission de pratiques inspirées de ces valeurs plus que sur leur enseignement.
Quant à la liberté religieuse et la liberté d’expression, elle nous interroge sur tout ce qui pourrait d’une manière ou d’un autre ne pas respecter les appartenances religieuses diverses au sein des établissements. Mais nous n’en sommes pas restés là car la liberté religieuse ne consiste pas simplement à respecter les différentes croyances. Elle pourrait alors s’écraser dans une sorte de neutralité. La liberté religieuse demande que chaque enfant, chaque jeune puisse développer sa foi, sa religion, ses opinions, avec l’aide de la raison. L’enseignement catholique a des marges de liberté en ces domaines. Et là nous ne savons pas faire… pas encore ! Il va falloir faire preuve de créativité, d’inventivité…
Dans cette reprise, nous ne pouvons encore reprendre ce qui s’est dit et vécu dans les ateliers car nous n’avons pas encore la connaissance des textes mais nous avons noté que la formule de cette année plus riche et plus légère avait recueilli une grande satisfaction. Nous savons simplement que les pistes éducatives proposées pour les ateliers ont impressionné le délégué du Secrétariat général. Nous mettrons en ligne les textes des ateliers.
Conclusion
Il nous a semblé que cette session avait une progression nous conduisant à déplacer quelques fausses idées, à démonter quelques représentations, voire à en montrer la perversité. Je pense à l’islamophobie. Puis nous avons mis en place progressivement une approche de la laïcité et de ses variables. Nous avons conjugué la laïcité avec les valeurs de la république et avec la liberté religieuse… toujours en quête de cohérence en particulier avec « le caractère propre » car nous ne pouvons bien nous ne pouvons pas faire le grand écart, conviction que Pierre Marsollier est venue magistralement consolider.
Permettez-nous une confidence ! Vous n’imaginez pas la force que vous nous donnez lorsque nous vous voyons arriver avec le sourire aux lèvres et lorsque nous voyions votre joie d’être là et de bénéficier de cette belle richesse intellectuelle. Vous êtes notre force dans le travail que nous faisons ! Nous n’aurions pas cette énergie sans vous !
Avec Dominique Santelli, nous voulons remercier tous les intervenants, Valérie et Catherine de l’équipe du département qui se sont acquittées avec brio du travail de relecture des journées. Marie Laure qui a fait le power point que beaucoup ont demandé. Un remerciement particulier va aux animateurs d’ateliers dont quelques uns ont vu monter leur taux d’adrénaline : Colette, Boris, Anne Sophie, Christian, Pierre, Maud et isabelle, Jacques, Lydia, Monique. Nous voulons remercier chaleureusement celles qui ont fait le travail de l’ombre : Monique, fidèle compagne de beaucoup de formations, Stéphanie qui a géré les ateliers avec dextérité et simplicité, Corinne, Isabelle, Hélène et Lydia qui ont été à nos petits soins pour nous revitaliser d’un café ou d’une viennoiserie et qui ont tellement à cœur de porter avec nous ce travail ! Marc pour son soutien indéfectible et son amitié bienveillante. Et Marie Françoise qui, avec sa force de conviction pourra se faire l’ambassadrice de cette formation auprès des directeurs diocésains.
Annonce de la prochaine session : « Aller à la rencontre de l’islam » ! Belle perspective !
Bénédicte Avon, Édith Stein
Christian Salenson, Ouverture de la session 2015
Le fait religieux au féminin
18-20 mars 2015
Ouverture de la session 2015
Entre le moment où nous avons annoncé la session en mars dernier, le moment où nous l’avons construite, l’été dernier, et aujourd’hui, il y a eu les événements de Paris de début janvier, les attentats contre Charlie Hebdo et contre le supermarché cacher. Ces événements ont marqué profondément la société. Il y a fort à parier qu’il y aura un avant et un après.
On se souvient des événements dramatiques du 11 septembre 2001 à New-York. Avec du recul, ils nous ont appris que les réactions que suscitent de tels événements sont souvent plus graves que les événements eux-mêmes. Les réactions du gouvernement Bush ont été bien plus dramatiques en nombre de morts que ceux provoqués par la chute des tours. La déstabilisation du Proche Orient et le développement de l’islamisme politique sont des conséquences de la réaction américaine. Et plus sournoisement encore, les démocraties elles-mêmes payent un lourd tribut à cette réaction inappropriée, en particulier avec le développement de l’idéologie sécuritaire et les atteintes qu’il porte aux libertés individuelles. Tout cela nous invite à la plus grande prudence et la plus grande sagesse dans les réactions présentes et à venir, alors même que de tels événements ont un effet de révélateur sur les malaises longtemps occultés qui agitent notre société.
Ce n’est pas le lieu et nous n’avons pas les moyens de faire l’analyse politique du malaise sociétal mais comme vous le savez, en ces cas là, on se tourne toujours vers l’Ecole. Nous sommes habitués à ce que la société peu ou prou se défausse ainsi. L’Ecole n’a pas vocation à cautériser les blessures que la société ne gère pas ou même génère. Donc nous prenons avec la distance voulue cette attente coutumière et disproportionnée. L’Ecole apporte toutefois sa contribution aux problèmes sociétaux. Le ministère de l’éducation nationale donne quelques orientations que nous examinons avec bienveillance et vigilance.
La personne humaine avant le citoyen
L’ISTR, comme Institut catholique de formation développe un département au service des religions à l’Ecole. Nous recevons les demandes de formations, y compris celles du gouvernement à la lumière du caractère propre et du caractère universitaire de l’institut. Nous entendons l’urgence qu’il y a à former des citoyens. Ce mot est sur toutes les lèvres. Mais nous devons l’entendre et le recevoir avec retenue. Former des citoyens n’est pas le but de l’École catholique. Écoutons ce que disent les textes officiels de l’Église. « Le but de l’École catholique est la promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions…. » . Est-ce à dire que nous ne voulons pas former des citoyens ? Nous y sommes tout à fait favorables mais cela ne peut pas être le but premier. En revanche nous pensons, nous croyons qu’en ayant le projet éducatif de former des hommes et des femmes libres et responsables, nous formons d’authentiques citoyens, peut-être un peu différents de ce que l’État voudrait. Nous nous souvenons que c’est une vieille histoire et que ce débat a opposé au moment de la révolution française Robespierre et Condorcet. Le premier a trop vouloir éduquer les citoyens dans l’esprit de la révolution risquait d’instrumentaliser l’éducation et de leur faire perdre leur liberté qu’aux yeux de Condorcet le primat accordé à l’instruction garantissait.
Les valeurs vécues de la République
Depuis les événements, nous entendons beaucoup parler des valeurs de la République. Dans l’enseignement catholique, nous sommes attachés aux valeurs de la République. On peut citer Jean-Pierre Chevènement qui n’est pas soupçonnable d’être inféodé à l’Eglise catholique. Il était alors ministre de l’intérieur et des cultes. Il prononça ce discours à Strasbourg lors de l’ordination épiscopale de Joseph Doré archevêque de Strasbourg, évéché concordataire. Il disait ceci : « Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellenisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[1] » Hélas aujourd’hui nous voyons que la fraternité est souvent remplacée par la solidarité qui n’est qu’une forme édulcorée de la fraternité. Même dans les établissements catholiques on est victime de cette réduction de la fraternité à son sous-produit qu’est la solidarité. Pourquoi ne disons-nous pas que nous faisons des actions de fraternité ? La fraternité est évangélique et elle a inspiré la République. Nous avons donc toutes les raisons pour nous sentir à l’aise dans les valeurs de la république. Nous ne pensons pas que ce les valeurs de la République soit le problème. Qui est contre la liberté, l’égalité, la fraternité ? Le problème se situe plutôt dans le décalage entre les valeurs annoncées et les valeurs vécues réellement. Chacun sait à propos de l’égalité que le fossé ne cesse de se creuser entre riches et pauvres, que l’égalité entre hommes et femmes est un combat qui n’a rien perdu de son actualité. La société serait bien avisée de réduire ce fossé qui s’élargit chaque jour et qui est source de violence. Pour la part qui nous revient, dans l’Ecole catholique nous pouvons enseigner les valeurs de la République ou même un catéchisme républicain. Pourquoi pas ? Mais nous savons d’expérience que les catéchismes n’ont jamais converti personne ! Ce n’est pas leur but. Le problème auquel nous sommes confrontés est moins d’enseigner un catéchisme républicain que de vivre dans l’Ecole les valeurs annoncées: la mixité, la place de ceux qui ont des handicaps sociaux, affectifs, le refus de sélectionner et d’exclure, l’apprentissage de la pluralité culturelle et religieuse…
L’enseignement du fait religieux
L’enseignement du fait religieux quelque peu amorti ces dernières années dans le public, sinon dans le privé, est à nouveau sollicité. Le président de la république, François Hollande, a souhaité, le mercredi 21 janvier, que soit portée « une attention particulière » à l’enseignement du fait religieux. Sa place devrait en être renforcée dans les futurs programmes dès 2016.
Que peut-on attendre de cet enseignement ? On ne peut tout en attendre mais la connaissance objective est religions est utile à ceux qui sont adeptes d’une religion et qui souvent la connaissent mal ou bien même ont une connaissance faussée. Elle est utile aux autres qui peuvent alors dépasser des idées toutes faites, des jugements hâtifs et mieux comprendre l’autre. L’ignorance suscite des peurs et des fantasmes.
Mais il faut dire aussi que cet enseignement contribue aussi à rehausser l’image de l’École. On a trop laissé croire que l’École n’était pas compétente dans le domaine des religions, si bien qu’aujourd’hui des élèves, en toute bonne foi si je puis dire, contestent à des enseignants le savoir et la parole qu’ils ont sur les religions. Les religions elles-mêmes ont besoin de savoir qu’elles sont objet de savoir de la part de ceux qui n’en sont pas nécessairement les adeptes.
Depuis le rapport Debré, les pouvoirs publics ont introduit dans les programmes plus de connaissance du fait religieux. Mais on sait que dans la pratique, les programmes ne sont pas toujours suivis. Aujourd’hui certains demandent un nouveau « renforcement » et de nouvelles ambitions à cet enseignement. Un rapport sénatorial récent préconisait même d’en faire une matière d’enseignement à part entière[1]. « il s’agissait de confier cet enseignement spécifique, doté d’un nombre défini d’heures de cours, à des professeurs volontaires issus de disciplines comme l’histoire-géographie, le français ou la philosophie, dans lesquelles est déjà abordé aujourd’hui le fait religieux ». Jean Baubérot, théoricien notoire de la laïcité, propose de créer un corps de certifiés et d’agrégés à même d’enseigner le fait religieux en tant que discipline à part entière. Éric Vinson, auteur avec sa femme d’un remarquable ouvrage sur Jean Jaures, docteur en théorie politique, enseignant à Sciences-Po et à l’Institut catholique de Paris, dit qu’il faudrait « créer à l’université des départements de ‘sciences des religions capables de former des généralistes des religions rompus, comme en Allemagne, à la pédagogie ».
Ces idées ne sont pas prêtes d’aboutir en France alors que tout cela existe dans les autres démocraties, mais elles montrent que l’enseignement du fait religieux pourrait occuper une place plus importante à l’avenir. Beaucoup d’enseignants cependant avouent manquer eux-mêmes de culture religieuse pour transmettre un savoir sur ces questions. Selon le gouvernement un module spécifique pourrait être intégré à la formation initiale.
Faut-il en revoir les contenus ?
On peut contester le terme de « fait religieux ». Il a été choisi à dessein pour marquer l’objectivité du savoir sans convoquer les croyances ou les jugements de valeur. Certains pensent aujourd’hui qu’il faudrait « une plus grande cohérence entre les contenus, une meilleure progressivité, et des objectifs à atteindre à chaque niveau de la scolarité[2]. L’enseignement du fait religieux accorde une part trop belle « au passé », déplore de son côté Éric Vinson. « Pour ne pas avoir de problème en classe, on préfère parler des dieux de l’Égypte ancienne. Mais c’est aussi de l’Islam d’aujourd’hui qu’il faut parler ! ». L’École doit reconquérir le droit qu’elle a elle-même délaissé, à parler de religion auprès de certains publics qui contestent sur ce point la légitimité de l’enseignant [3].
La laïcité
De même en ce qui concerne la laïcité. L’enseignement catholique est très attaché à la laïcité car la laïcité est la garantie pour les religions de pouvoir exister dans l’espace public sans être inquiétées dès lors qu’elles respectent l’ordre public. Les évêques français ont dit l’attachement de l’Église de France à la laïcité, il y a quelques années dans la lettre aux catholiques de France. Mais on entend des choses très diverses sur la laïcité. Contrairement à ce que l’on entend parfois, la laïcité n’est pas une valeur. Elle est un mode juridique d’organisation de la vie en société. La société n’est pas laïque. L’État est laïc mais la société ne l’est pas. La société n’est pas neutre. La neutralité est celle de l’État, pas de la société. La laïcité n’est pas la religion de ceux qui n’ont pas de religion. Nous sommes tous des laïcs car cette règle de vie s’impose à tous dans la vie de la république. La laïcité est un mode juridique sous le contrôle des droits de l’homme. La laïcité est sous le regard et au service de la liberté religieuse, qui elle est un droit de l’homme, un droit fondamental.
Le gouvernement prévoit de former un millier de professeurs et d’éducateurs à la laïcité d’ici le mois de juillet. A ce jour, on ne sait pas bien ce que sera cette formation ni sur le contenu ni sur le forme et la durée de la formation. Le secrétariat général semble-t-il a donné son accord pour l’enseignement catholique. Nous pensons que nous devons pour ce qui nous concerne d’une part proposer aussi des formations sur la laïcité et d’autre part articuler la laïcité avec les approches européennes et particulièrement ce que dit la constitution européenne sur la liberté religieuse et les droits de l’homme.
Une nouvelle étape
Les événements de janvier, les réactions qu’ils suscitent, la place de l’École nous renvoie chacun là où nous sommes à un examen de nos pratiques et à accentuer encore le travail éducatif que nous faisons. A l’ISTR et avec tous ceux d’entre vous qui sont en formation nous nous sommes sentis confortés dans le travail d’enseignement du fait religieux. Nous en avons fait part aux directeurs diocésains, soulignant le travail déjà accompli et le désir d’accentuer encore ce travail en particulier en direction d’une juste compréhension de la laïcité et d’une connaissance plus approfondie de l’islam.
Nous sommes très attachés à la laïcité (lettre aux catholiques de France) et à son enseignement mais nous sommes vigilants sur les dérives de la laïcité telle que nous l’entendons ces jours-ci. L’Etat est laïque, la société non ! rappelait le cardinal JP Ricard. Une laïcité qui tend à refluer les religions produit l’effet inverse à celui recherché, génère de la violence et se renie elle-même.
Confirmés dans ce travail engagé depuis plusieurs années, nous devons lui donner une force nouvelle. Deux chantiers s’ouvrent devant nous.
D’une part, en connaissances de religions, nous pensons que nous devons proposer à un très large public une formation sur l’islam, conséquente, ouverte, qui ne se contente pas de décrire quelques notions de base mais qui donne une vision scientifique, culturelle et spirituelle de l’islam.
D’autre part, nous devons aussi intervenir dans le domaine de la compréhension de la laïcité, avec la scientificité voulue et le rejet d’une laïcité idéologisée. L’approche de la laïcité doit se conjuguer avec la liberté religieuse comme droit fondamental de l’être humain.
Ce matin nous nous retrouvons nombreux pour notre session annuelle sur le fait religieux. Nous qui sommes ici ce matin, nous savons que cet enseignement est une nécessité pour permettre à des jeunes aujourd’hui d’habiter une culture de s’approprier le patrimoine sans lequel on n’est jamais réellement chez soi dans la culture et la société, mais aussi de s’ouvrir à la dimension symbolique. Cette nouvelle session apporte sa contribution au travail déjà fait les années précédentes.
Eduquer à la paix
Plusieurs d’entre vous ont participé aux sessions annuelles passées. Il y a deux ans, nous l’avions intitulé l’éducation à la paix. Voilà ce que nous écrivions au terme de la session :
Cet enseignement doit ouvrir à cette intelligence des choses et du monde que les religions partagent avec les arts, ouvrir à une autre dimension du réel à laquelle n’a pas accès la seule raison scientifique ou technique et sans laquelle la vie n’est pas totalement humaine. Sans préjuger de la confession de foi propre à chacun, les religions en général ont vocation à ouvrir des chemins vers l’intériorité indispensable à qui recherche la paix. Elles offrent aussi par leurs messages fondateurs des capacités de résistance aux diverses formes de la réduction de l’humain…
La symbolique
L’an dernier nous avions travaillé sur la dimension symbolique car nous pensons que la connaissance des religions comme celle des arts ouvre à cette forme d’intelligence du réel. Et voilà ce que nous en disions dans la conclusion
L’enseignement du FR n’est pas réductible à ce qu’il a été si souvent et que l’on voit dans les manuels, à savoir un enseignement positiviste. Nous entendons par enseignement positiviste le savoir écrasé qui ne donne pas accès au sens. On désigne les éléments d’une architecture religieuse, on se contente de les nommer sans ouvrir à la symbolique des lieux.
Nous savons aussi qu’il n’est pas réductible à une approche patrimoniale par laquelle certes on permet à des gens de ne pas être égaré dans la culture qu’ils habitent, d’avoir accès à ses productions culturelles mais qui en font plus des récepteurs passifs que des acteurs…
Nous avons mieux compris que l’on ne peut pas comprendre le monde dans lequel on vit et la culture dans laquelle nous baignons sans la compréhension du religieux.
Et nous concluions cette session en se disant que l’Un des enjeux majeurs de la prise en compte du fait religieux dans l’enseignement est l’ouverture à l’intelligence symbolique du réel.
Le fait religieux au féminin
Cette année nous avons retenu comme thème : « le fait religieux au féminin ». Pourquoi avoir choisi ce thème et comment rejoint-il les enjeux évoqués précédemment ?Encore une fois, nous ignorions les événements de janvier mais nous pensons qu’avec ce sujet de session, nous ne sommes pas éloignés des enjeux décisifs pour notre société. En parlant du féminin, nous nous situons d’emblée dans l’altérité et pas n’importe quelle altérité mais l’altérité homme/femme. Or elle est la matrice de toutes les formes d’altérité pour l’anthropologie chrétienne. Ce caractère matriciel probablement explique qu’elle soit si mal vécu et qu’elle suscite tant de résistances dans la société et dans l’Eglise.
Nous l’abordons sous l’angle du fait religieux. Ce n’est évidemment pas la seule manière de l’aborder mais nous croyons que cet angle d’attaque a sa pertinence propre. Le fait religieux au féminin, dans notre culture, est victime d’une double ignorance : d’abord celle d’être religieux et ensuite d’être au féminin ! La première des ignorances est celle de la religion et des religions en France dont nous souffrons des effets pervers. La seconde est celle de l’exclusion des femmes de l’histoire, de la culture et aussi de la religion. En effet, considéré comme une affaire d’hommes le fait religieux a longtemps été écrit au masculin. Or les femmes comme les hommes sont au cœur des religions: dieux ou déesses, saints ou saintes, figures anonymes ou héroïnes, soumises ou conquérantes, religieuses ou laïcs, mystiques ou missionnaires, vierges et/ou mères, amoureuses et inspiratrices, elles y occupent une place de choix.
On se propose donc au cours de cette session de considérer comment le fait religieux s’écrit au féminin. Le sujet est original. Le fait religieux est peu abordé en ce sens alors même que la religion véhicule des représentations des hommes, des femmes et de leurs relations qui influencent et peuvent déterminer des manières d’être homme ou femme. Or dans le travail éducatif, un des points majeurs est l’éducation à la mixité. Il ne suffit pas de mettre ensemble des petits garçons et des petites filles pour qu’il y ait mixité. L’enseignement du fait religieux n’est pas le seul angle d’une éducation à la mixité mais on peut penser que l’apprentissage du fait religieux décliné au féminin est une participation à l’éducation à la mixité au sein de l’École.
Voilà le programme …
[1] Ses rédacteurs, Jean-René Lecerf (UMP) et Esther Benbassa (EELV), ont finalement dû supprimer cette proposition qui ne faisait pas l’unanimité
[2] Isabelle Saint-Martin, directrice de l’IESR, institut rattaché à l’École pratique des hautes études
[3] « Étudiant la naissance de l’Islam avec une classe de 5e , j’avais apporté un Coran, se souvient Laurent Gassier, enseignant d’histoire-géo dans le Val-de-Marne. Entre indignation et provocation, un élève m’a alors demandé de lâcher ce livre car selon lui j’étais impur. » Sur le moment, l’enseignant, désarçonné, a reposé l’ouvrage. « Aujourd’hui, je répondrais à ce garçon qu’en classe, le coran est un objet d’étude historique et scientifique », affirme-t-il.
Marc Keraudren, Ouverture de la session 2015
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OUVERTURE DE LA SESSION « LE FAIT RELIGIEUX AU FEMININ »
ISTR, Marseille, le 18 mars 2015
Chacun d’entre nous a encore en tête les drames de janvier et je ne pouvais pas ouvrir une session comme celle qui nous réunit aujourd’hui ici à Marseille sans y faire référence.
Je le fais de là où je suis, c’est-à-dire comme directeur de Formiris méditerranée, en charge de la formation professionnelle des enseignants des établissements privés sous contrat du territoire.
Deux points à mon intervention.
1- D’abord rappeler que l’Enseignement catholique est au service de la Nation. Et que quand la Nation se mobilise1, l’Ecole catholique se mobilise avec elle.
1 Grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République. 11 mesures. 22 janvier 2015.
2 Pour comprendre le bien fondé des règles de vie – discipline- , reconnaitre le pluralisme des opinions, des convictions et des modes de vie –coexistence des libertés – , construire du lien social et politique –communauté des citoyens-
L’Ecole catholique est aussi l’Ecole de la République. L’Ecole catholique est, tout autant que l’Ecole publique, légitime pour parler des valeurs de la République, pour les vivre de l’intérieur.
Alors oui, chaque établissement doit se sentir concerné et impliqué dans la mise en oeuvre des mesures présentées par la Ministre, le 22 janvier dernier. En évitant toutefois de faire une lecture juxtaposée de ces mesures, mais en veillant à travailler à leur cohérence et à leur synergie.
Enseignement moral et civique à la rentrée 20152, mise en place d’un parcours citoyen de l’école élémentaire à la terminale (occasion pour l’élève de s’impliquer dans la vie de l’établissement, dans des partenariats), accueil de tous pour viser la réussite de chacun, nouveau socle commun à l’école et au collège, lutte contre le décrochage, … Autant d’engagements auxquels l’Ecole de la République est convoquée aujourd’hui.
Certes, nous n’avons pas attendu les annonces ministérielles pour nous saisir de ces questions. Rappelons les engagements pour la réussite auxquels le SGEC nous a invités en avril 2014 par exemple. Rappelons toutes les sessions précédentes qui nous ont réunis ici même.
Mais les paroles d’Abdenour BIDAR, chargé de mission ministériel sur la laïcité lors du séminaire de la DGESCO le 11 mars dernier, nous donnent un aperçu des défis à relever. Que nous dit-il ? Trois choses :
– Nous en avons pour des années à irriguer à nouveau la société sur le partage des valeurs de la République.
– La connaissance et la maîtrise de ces valeurs n’est plus assurée dans l’institution par tous les personnels.
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– Il y a un besoin de retrouver une culture de l’engagement autour de ces valeurs, qui est une dimension consubstantielle du métier d’enseignant.
Il y a donc pour les années à venir de merveilleuses réflexions à mener au niveau des équipes éducatives et pédagogiques dans les établissements. La formation peut être un des leviers à activer et c’est le sens du soutien financier apporté chaque année aux établissements qui en font la demande, pour être accompagnés dans ce type de réflexion en équipe. Si ce type de session qui nous rassemble est éminemment importante à proposer, je vous invite également à vous mobiliser autour de ses questions, en équipe, avec vos chefs d’établissements, APS et personnels d’éducation…. sans oublier les familles.
2 –Ne pas agir sous l’émotion, en réaction, et dans la précipitation. Inscrivons-nous dans la durée.
En matière d’enseignement des faits religieux3, puis que c’est cela qui nous réunit aujourd’hui, les évènements récents ont marqué une forme de sursaut. Mais attention, l’enseignement des faits religieux ne saurait être présenté comme un antidote à l’extrémisme religieux, comme on le présente parfois.
3 Le ministère parle d’enseignement laîc des faits religieux.
4 Gérald Chaix / historien, ancien recteur, président de l’Institut Européen en sciences des religions (institut fondé en 2002 par Régis Debray) – Lettre de l’Education n°840 du 16 mars 2015
5 Cf. site ISTR
L’objectif premier de cet enseignement n’est pas défensif, nous rappelle justement Gérald Chaix, historien, président de l’IESR, cette semaine4, dans la Lettre de l’Education. Cet enseignement se justifie d’abord pour une raison patrimoniale, au sens où il importe que le religieux, dans sa dimension culturelle, soit accessible à tous et perçu comme un bien commun. Comment sans cela comprendre des pans entiers de notre culture (tel tableau, telle sculpture, telle oeuvre littéraire….) ? Mais la compréhension du passé n’en est pas le seul enjeu : cet enseignement est aussi un moyen de se situer dans le temps présent et de décrypter les événements.
Enfin, il s’agit « d’appréhender les religions comme des systèmes symboliques et idéologiques qui, pour une très grande part de l’humanité, donnent un sens à la vie, individuelle et collective ».
Ces propos de l’ancien recteur feront écho à ceux qui étaient présents ici l’an dernier5.
Alors oui, la crise des événements récents replace cet enseignement au premier plan. Réjouissons-nous en, tout en ayant conscience que si « la crise nécessite une réponse, la réponse dépasse la crise », nous dit Gérald Chaix. Cela nous invite donc à nous inscrire plus que jamais dans la durée.
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Peut-être faut-il redéfinir les objectifs de cet enseignement en termes de connaissances et de compétences, mais aussi d’attitudes et de comportements.
Simultanéité d’une pédagogie de la laïcité et d’une pédagogie de la liberté, nous dit à présent le Ministère. Des évolutions qui font écho à ce que nous partageons ici avec l’ISTR.
« On attend de l’élève qu’il soit capable de débattre sur ce qu’il croit ou ne croit pas, qu’il sache, même s’il est choqué par une caricature, comprendre ce que la caricaturiste a voulu dire ».
Ce n’est pas une mince affaire pour eux… et pour vous tous qui les accompagnez à l’école.
Lors du premier séminaire inter académique sur la laïcité que j’évoquais précédemment, le 11 mars dernier, Florence ROBINE, directrice générale de l’enseignement scolaire, allait dans le même sens en invitant son public de formateurs à aller plus loin que ce qui a été déjà engagé, à donner à cet enseignement une autre envergure, à ne pas le cantonner au seul périmètre de la littérature, de l’histoire et des arts. « Après le temps de la culture sans religion, nous sommes dans le temps de la religion sans culture », nous dit-elle, c’est-à-dire confrontés au fondamentalisme, où la culture est extérieure à la religion.
Ce n’est donc pas un domaine qu’un enseignant peut aborder naïvement. Quelle que soit sa discipline, il lui faut anticiper toutes les questions possibles, tout en sachant qu’il pourra être parfois désarçonné et… qu’il lui faudra différer sa réponse.
Alors, vous l’aurez compris, il y a aussi certainement pour la formation des choses à repenser.
L’Enseignement catholique est partie prenante de la formation de 1000 référents dans le cadre de la « grande mobilisation de l’Ecole ». Des actions de formation seront proposées à la rentrée prochaine.
Mais encore une fois, il ne s’agit pas de le faire sous la pression des médias ou même du politique…. Pas de place pour des BFM de la formation !
Prendre la mesure des défis, trouver différents leviers pour soutenir les démarches de formation engagées, associer actions de sensibilisation et actions d’approfondissement, c’est bien la stratégie de formation qui est engagée sur ce territoire depuis 2009 avec l’ISTR.
Après la session en 2013 « pluralité religieuse et citoyenneté, une éducation à la paix », après celle de 2014 « faits religieux et initiation au symbolisme », voici donc ces nouvelles rencontres de printemps autour de la question du « fait religieux au féminin ».
En proposant ce type de session chaque année maintenant depuis 3 ans, et en relevant ce pari y compris lorsque les subventions de formation de l’Etat diminuent, je veux rappeler ici que la formation ne saurait se réduire à une autre forme de consommation rapide ou à la recherche de la réponse magique à appliquer de retour chez soi, comme on peut l’observer encore trop souvent, mais qu’elle passe nécessairement par des temps comme celui qui vous est proposé durant ces 3 jours.
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C’est le parti pris de ce type de session que de nous réunir, que de prendre le temps d’écouter, de s’écouter, de partager, de réfléchir, pour faire culture commune, pour forger ou consolider nos connaissances, pour appréhender cet enseignement du fait religieux sous un angle nouveau, pour se questionner.
Merci donc à toute l’équipe de l’ISTR de nous permettre ces temps de pause, de respiration, d’introspection… et de convivialité.
Merci à vous tous d’avoir répondu à cette nouvelle invitation aussi nombreux.
Marc Keraudren
Christian Rallo, Jeanne d’Arc (annexes)
Christian Rallo, Enseigner Jeanne d’Arc
Chantal Guillermain, Marie de Magdala, apôtre des apôtres
UNE SACREE MISSION
MARIE de MAGDALA, APOTRE DES APOTRES
J’ajoute quelques mots d’introduction au plan que vous avez sous les yeux.
Sacrés destins que ceux d’Hatchepsout et de Marie Madeleine !
Si on peut parler de la reine d’Egypte Hatchepsout en historien, il est impossible de le faire à propos de Marie M ; nous ne possédons aucune trace, aucun indice, aucun document la concernant, à part les évangiles qui ne sont ni livre d’histoire, ni biographie.
Sa destinée, elle l’a reçue de la première Eglise qui lui a donné un rôle dans l’histoire de la foi chrétienne à sa naissance.
Ce rôle est étonnant, et il n’a pas pu être inventé. En effet, dans le milieu, la culture de l’époque – fin du premier siècle de notre ère – les femmes ne pouvaient pas être entendues comme témoins. Ce pouvait être une gêne d’avoir à dire qu’une information majeure avait été portée –colportée – par une femme. En raison de l’impossibilité de l’inventer, ce fait peut donc constituer une vérité historique.
Je termine avec un petit sourire : on fait souvent remarquer que Jésus de Nazareth n’a choisi que des hommes comme apôtres. Certes, mais le Christ ressuscité, lui, dès lors qu’il est affranchi des limites de temps et d’espace autant que des contingences culturelles, a choisi Marie de Magdala ; et les anges, selon les autres évangiles, les messagers divins, eux aussi, n’envoient que des femmes pour annoncer la Résurrection !
Voilà donc une sacrée mission confiée à Marie de Magdala, je dirais plutôt une mission sacrée qui fait d’elle « l’apôtre des apôtres » selon Hyppolite de Rome (vers 230)[1].
Qui est Marie de Magdala ?
Une femme dont le nom est attesté par les 4 évangélistes !
Une femme de l’entourage de Jésus ; son nom indique qu’elle vient de Magdala, petite ville des bords du lac de Génésareth ; au dire de Luc, elle suit Jésus, après avoir été délivrée de 7 démons – le comble de la possession diabolique ou de la maladie ! Suivre Jésus, c’est dire qu’elle est disciple.
On la trouve dans les 4 évangiles :
à la mort de Jésus :
Au pied de la croix chez Jean
A la mise au tombeau chez les synoptiques
Et au tombeau, le matin de Pâques.
C’est donc une fidèle de Jésus.
La piété populaire en a fait une pécheresse, ce que l’Evangile ne dit pas. Pour cela, on a reporté sur Marie de Magdala d’une part l’image de 2 femmes anonymes :
- une femme adultère (Jn 8)
- une pécheresse notoire (Lc 7), celle-ci, venue sans y être conviée, dans la maison de Simon le Pharisien, couvre les pieds de Jésus de ses larmes et de parfum.
D’autre part, on confond Marie Madeleine avec Marie de Béthanie, (Jn 12), sœur de Marthe et Lazare, qui répand aussi sur les pieds de Jésus un parfum de grand prix.
Cette fusion, cette superposition sont évidentes au sanctuaire de la Sainte Baume.
En langage pictural, on appelle « Madeleine » la représentation d’une femme vêtue seulement de sa longue chevelure.
Les Provençaux ne me pardonneraient pas de passer sous silence le fait que Marie Madeleine est une des Saintes Maries de la Mer, mais là, nous sommes dans la légende et je vous propose de revenir à l’EVANGILE selon St Jean.
Marie de Magdala vient au tombeau de Jésus, le premier jour de la semaine, c’est à dire le lendemain du sabbat, ce jour qui est pour nous le dimanche – dies dominicus – le Jour du Seigneur. Regardons ses attitudes, écoutons ses paroles qui nous montrent le cheminement de Marie ; nous la verrons ainsi passer de l’ignorance : on a enlevé le Seigneur et nous ne savons pas où on l’a mis – à la proclamation de sa foi au Christ ressuscité : J’ai vu le Seigneur.
Marie est seule à venir au tombeau, ce qui prépare sa rencontre personnelle avec le Ressuscité.
Devant le tombeau, elle aperçoit la pierre roulée, elle ne regarde pas plus loin, car un tombeau ouvert ne peut signifier qu’une seule chose : on a enlevé le corps. C’est ce qu’elle vient dire, en courant, aux responsables de la petite communauté, Simon Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait. Le « disciple bien-aimé », cette désignation et cet anonymat sont précieux, celui que Jésus aime c’est chaque disciple, chacun de nous ! Elle leur dit : On a enlevé le Seigneur, employant par avance le titre du Ressuscité –titre divin : Le Seigneur.
Passons sur la visite des deux disciples au tombeau. Et retrouvons Marie près de ce tombeau, à l’extérieur tout en pleurs. L’évangéliste insiste sur ces pleurs, mentionnés 4 fois[2].
Avec les anges
Remplie d’inquiétude et de tristesse, Marie se penche à l’intérieur sans y entrer mais assez pour voir : elle est tout tournée vers la mort, mais elle voit, dans ce tombeau, deux anges vêtus de blanc assis à la place du corps de Jésus, l’un à la tête et l’autre aux pieds.
Le blanc est la couleur divine, céleste et les anges sont les messagers de Dieu – le Dieu de la vie ; et s’ils n’annoncent aucune heureuse nouvelle de la part de Dieu, ils sont, en eux-mêmes, un message silencieux de vie, dans ce lieu d’obscurité et de mort. Mais Marie ne le perçoit pas ; elle n’est nullement effrayée de les voir, comme si elle ne les reconnaissait pas, tellement elle est repliée sur son chagrin.
Les anges lui posent une question : Pourquoi pleures-tu ?
La réponse de Marie ressemble à ce qu’elle a dit aux disciples, à une différence près : On a enlevé mon Seigneur et je ne sais pas où on l’a mis. C’est une déclaration personnelle qu’elle exprime aux anges ; à eux elle peut dire son attachement à Jésus et sa détresse, alors que, parlant aux disciples, elle s’était fondue dans leur groupe et avait dit : le Seigneur et nous.
Marie dit le bouleversement qu’elle ressent : à la mort de l’être qu’elle chérit s’ajoute la disparition de son corps. La perte est totale, il ne reste rien qu’elle puisse baigner de ses larmes.
Les anges n’ajoutant rien, Marie se détourne du tombeau : c’est un premier mouvement de détachement de ce lieu de mémoire qui n’a pas su garder le mort qui lui était confié.
Avec Jésus
Premier éloignement de la mort et premier pas vers le Vivant. De fait, elle voit Jésus qui se tenait là ; mais elle ignore que c’est lui. Le Christ est là, il n’est pas absent quand on le cherche, mais son identité n’est pas évidente. Marie ne reconnaît pas Jésus ; le lecteur, lui, sait dans la foi que si Jésus se tient là c’est qu’il est ressuscité ; il est devenu autre parce qu’il est passé par la mort, et par delà la mort il est entré dans le monde de Dieu. Jésus Ressuscité est à la fois le Même et le Tout Autre
Seul le Christ peut se faire reconnaître, ouvrir les yeux sur le Ressuscité.
Jésus pose à Marie la même question que les anges : Femme, pourquoi pleures-tu ? Et il ajoute : Qui cherches-tu ?
Dans l’ignorance qui la caractérise depuis le début de la scène, Marie ne reconnaissant pas Jésus, le prend pour le jardinier. L’évangéliste avait précisé plus haut : Il y avait un jardin au lieu où Jésus avait été crucifié et dans ce jardin, un tombeau neuf. Ce jardin évoque le jardin d’Eden où l’homme avait fait entrer la mort. Aujourd’hui la vie y triomphe.
Qui cherches-tu ? cet ajout nous rappelle la toute première parole de Jésus dans cet évangile, la question posée aux deux disciples du Baptiste qui avaient suivi Jésus et Jésus voyant qu’ils le suivaient leur dit : Que cherchez vous ? Une même question est posée à tout disciple de Jésus.
Et Marie développe sa réponse : Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis et je l’enlèverai. Marie parle de Jésus comme « d’un objet inerte » (X L-D), d’une chose morte, elle emploie 3 fois un pronom que la grammaire dit « personnel », mais qui est dramatiquement impersonnel ici !
Elle ne cherche pas Quelqu’un, elle ne cherche pas un Maître à suivre, comme les disciples du début. Elle cherche un cadavre qu’elle voudrait saisir, prendre avec elle pour l’emporter, voire l’enfermer dans sa détresse et dans son souvenir.
Remarquons que l’insistance sur l’incompréhension de Marie souligne l’impréparation totale des disciples à l’événement de la résurrection : ils ne s’y attendaient pas, ils ne l’attendaient pas.
La voix du Bien Aimé
Jésus lui dit : Marie ; elle se retourna et lui dit en hébreu : Rabbouni, ce qui veut dire Maître.
Un mot, un nom –son nom propre et non plus le mot « Femme », terme indifférencié -provoque le retournement et la reconnaissance.
De nouveau Marie se retourne ; comme elle s’était détournée du tombeau vide, elle se détourne du souvenir du cadavre qu’elle cherchait.
Jésus a appelé Marie par son nom ; dire le nom de quelqu’un c’est le rejoindre dans sa singularité, s’adresser à l’intime de son cœur. En entendant son nom, Marie reconnaît son Maître qui est là et qui l’appelle (comme il la appelé Marthe et Marie les sœurs de Lazare). Elle a reconnu la voix de son Maître, la voix du Bien Aimé ; mais attention ce n’est pas le timbre de la voix de Jésus qui a provoqué la reconnaissance ; d’ailleurs, Jésus lui a déjà parlé. Le timbre de voix est un élément matériel qui n’entre pas dans ce cheminement de reconnaissance et de foi ; (on peut dire la même chose des pèlerins d’Emmaüs qui reconnaissent Jésus non pas au geste concret de la fraction du pain mais à la signification du pain rompu).
Marie a reconnu la Personne qui la connaît par son nom, comme le bon Pasteur qui connaît ses brebis et les appelle, chacune par son nom pour les inviter à le suivre (Jn 10,3). Elle a reconnu dans cet appel personnel « celui que son cœur aime », comme l’épouse du Cantique des Cantiques (cf. texte infra). La Tradition la plus ancienne de l’Eglise a fait ce rapprochement.
Elle a reconnu et retrouvé son Maître bien aimé et dit : Rabbouni ! Un diminutif plein d’affection : « mon petit Maître ».
Cependant, à cet instant, Marie croit renouer avec Jésus les relations passées, celles d’avant hier, d’avant la Passion, comme si Jésus était revenu à la vie de la même manière que Lazare avait repris le cours de sa vie ordinaire : on avait donné un repas en son honneur.
Mais Jésus Ressuscité vit d’une vie absolument neuve que Marie va devoir découvrir. Jésus vient restaurer le lien que la mort avait rompu, il va conduire Marie à une nouvelle relation avec lui, lui faire connaître sa présence nouvelle, dans une dernière étape de son chemin de foi : une foi pas à pas.
Cesse de me toucher, ne me retiens pas…
On a pu recenser 12 traductions différentes de cette phrase.
Jean suppose sans doute que Marie a fait le même geste d’adoration et d’affection que les saintes femmes dans l’évangile de Matthieu, qui se prosternent aux pieds du Ressuscité (28, 9).
Jésus avait laissé Marie de Béthanie oindre ses pieds de parfum, en un geste d’amour et de ferveur.
Jésus s’était livré aux mains des gardes et des bourreaux, à leurs gestes de haine et de violence.
Son corps n’est pas devenu intouchable, sacré parce qu’il a passé la mort. Il va présenter ses mains et ses pieds à Thomas : Avance ta main et mets-la dans mon côté.
Il s’agit d’autre chose que de toucher ; il s’agit d’un nouveau mode de présence, d’une relation nouvelle : présence et relation transformées qui ne tombent pas sous les sens. Les mains ne peuvent se refermer sur elles et les portes closes ne pourront leur faire obstacle. Le Ressuscité échappe à tout prise. Pour entrer dans cette nouveauté, quelque chose doit cesser et laisser place à une autre réalité. ‘Ne me touche pas’ n’est pas une interdiction ; ‘cesse de’ indique un changement, une modification.
Je ne suis pas encore monté vers mon Père
On peut parler de « délai pédagogique », comme une étape destinée à nous faire comprendre. Pour Jean, l’élévation ou exaltation – il parle aussi de glorification – exprime une double réalité : la mort de Jésus sur la croix et sa résurrection. Jésus est élevé sur la croix en même temps qu’au ciel[3].
Je ne suis pas monté… mais va : on sent comme une hâte de Jésus. Alors pourquoi cette halte auprès de Marie ? En venant dans le monde, en prenant chair d’humanité, Jésus s’est engagé dans un compagnonnage fraternel, il s’est mis en fratrie avec les hommes, ce qui l’a conduit à la mort, notre lot commun. Ressuscité, Jésus a voulu rejoindre ses disciples, se relier à eux en la personne de Marie ; il ne veut pas monter seul auprès de son Père. C’est ce qu’il fait dire aux disciples.
Mais, va vers mes frères et dis-leur
« Le refus opposé à Marie ne signifie pas une volonté de séparation » (X L-D) de la part de Jésus. Par rapport à cette présence nouvelle que Jésus reçoit de son Père du ciel, il y a mieux à faire que se replier, se figer sur le passé ; c’est pourquoi, dans un mouvement dynamique, Jésus envoie Marie vers ses disciples qu’il appelle « ses frères ». Marie reçoit ici sa mission d’apôtre des apôtres.
Déjà, Jésus ne considérait pas ses disciples comme des serviteurs : Je ne vous appelle pas serviteurs… je vous appelle mes amis, car tout ce que j’ai appris de mon Père je vous l’ai fait connaître (15,15). C’est maintenant que Jésus fait connaître à ses amis, à ses frères, ce qu’il a appris du Père et c’est à travers la mission de Marie qu’il fait cette révélation qui tient dans ces mots :
Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu.
Tel est le message que Marie de Magdala est chargée de porter aux apôtres. Nous savons qu’une femme n’était pas habilitée à porter témoignage : l’autorité du Ressuscité le permet.
Mon Père mon Dieu – votre Père votre Dieu. Vous pouvez voir les citations qui montrent que les mots ‘Dieu’ et ‘Père’ sont souvent employés ensemble ; ces mots semblent complémentaires et pourtant on cherche la formule qui les ajuste. Bien sûr les Juifs considéraient le Dieu d’Israël comme le Père du peuple qu’il s’est choisi : « Notre Père et notre Roi » est une prière juive ancienne, mais c’est la communauté qui s’adresse ainsi à Dieu. Tandis que Jésus appelait Dieu son propre Père, au grand scandale de ses auditeurs.
Ici, Jésus fait connaître Dieu qui est Père, son Dieu qui est son Père : Père, je leur ai fait connaître ton nom. Ton Nom de Père, ton cœur de Père, et l’amour qui habite ton cœur.
Dieu est le Père de Jésus d’abord mais pas exclusivement ; et c’est cela que Jésus veut révéler aux hommes, parce que ceux-ci méconnaissent le visage de Dieu, depuis que le serpent les a trompés en caricaturant Dieu.
Telle est la mission de Jésus : révéler l’amour de Dieu Père ; pour cela il est sorti du Père et il retourne au Père, une fois sa mission accomplie.
Les Juifs croient, nous le disions, que Dieu est le Père de leur peuple, mais cet amour ils le revendiquent comme un dû qui leur est réservé, selon une conception restrictive de l’Election. Alors que Jésus révèle que cet amour est un Don fait par le Père à tous les hommes, ses enfants. Un don fait aussi par Jésus qui ne s’approprie pas le titre de Fils Unique, mais qui veut partager cette filiation avec tous ceux qu’il nomme « ses frères ».
Cette relation filiale entre Dieu et les hommes, exprimée ici, est en quelque sorte la formule de l’Alliance Nouvelle. La Première Alliance disait : Vous serez mon peuple, je serai votre Dieu. Elle devient, par Jésus, « Vous êtes mes fils, je suis votre Père.
Et le nom d’Alliance, le tétragramme imprononçable confié à Moïse, YHWH devient ABBA, ce nom d’indicible douceur qu’emploie Jésus lorsqu’il parle à son Père.
On sait que Jean ne transmet pas la prière du Notre Père ; cette phrase en tient lieu, elle joue le même rôle : « Dieu est votre Père parce que je suis devenu votre Frère » dit Jésus, et, de ce fait, ses disciples peuvent ensemble avec Jésus et comme lui, appeler Dieu, « Notre Père ».
Telle est la mission confiée à Marie de Magdala : annoncer aux disciples de Jésus qu’ils sont ses frères, fils d’un même Père. Voilà l’excellente nouvelle, l’Evangile que Marie est chargée de proclamer. Ce faisant, Marie désigne Dieu comme Père, elle désigne le Père ; ce qui est une fonction éminemment féminine.
Le parcours de Marie
C’est un parcours de foi : de repliement en retournement, de révélation en découverte, Marie retrouve son Maître, et discerne son Seigneur, Elle revient vers les disciples pour leur annoncer : J’ai vu le Seigneur et il m’a dit cela.
Son expérience rejoint celle des deux disciples que nous avons quittés tout à l’heure et son attachement personnel à Jésus trouve sa vraie dimension au sein de la communauté des frères de Jésus.
Au dire de la foi chrétienne
Jésus monte vers Dieu son Père, il monte au ciel d’où il est venu. Ce qui advient à Jésus nous est promis et nous attend. Père – a dit Jésus – ceux que tu m’as donnés –donnés comme frères – je veux que là où je suis, ils soient aussi avec moi (17,24). La volonté de Jésus, explicite, ne diffère en rien de la volonté de son Père, elle en est même l’expression : donc Jésus veut que nous vivions avec lui auprès du Père qui nous aime du même amour. Il veut nous conduire jusqu’à Notre Père.
Cette Vie dans laquelle Jésus est entré – et c’est la sienne – il veut que nous y entrions aussi. Notre Résurrection, notre vie en Dieu, fait donc partie intégrante de cette Bonne Nouvelle que Marie est envoyée annoncer.
Frères de Jésus et fils de Dieu : cette affirmation implique, et entraine le fait que nous sommes frères les uns des autres. Voilà, pour les chrétiens, l’origine de la fraternité, dont Christian disait, ce matin, qu’elle est « une valeur d’inspiration chrétienne ».
Un jeu de relations nouvelles est ouvert, dans lesquelles hommes et femmes peuvent se donner la main comme des frères et sœurs.
Evangile selon St Jean (20, 1 – 18)
- Le premier jour de la semaine, Marie de Magdala vient de bonne heure au tombeau, comme il faisait encore sombre, et elle aperçoit la pierre enlevée du tombeau.
- Elle court alors et vient trouver Simon-Pierre, ainsi que l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et elle leur dit : « On a enlevé le Seigneur et nous ne savons pas où on l’a mis. »
- Marie se tenait près du tombeau, au-dehors, tout en pleurs. Or, tout en pleurant, elle se pencha vers l’intérieur du tombeau
- et elle voit deux anges, assis là où avait reposé le corps de Jésus, l’un à la tête et l’autre aux pieds.
- Ceux-ci lui disent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » Elle leur dit : « Parce qu’on a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a mis. »
- Ayant dit cela, elle se retourna, et elle voit Jésus qui se tenait là, mais elle ne savait pas que c’était Jésus.
- Jésus lui dit : « Femme, pourquoi pleures-tu? Qui cherches-tu? » Le prenant pour le jardinier, elle lui dit : « Seigneur, si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as mis et je l’enlèverai. »
- Jésus lui dit : « Marie! » Se retournant, elle lui dit en hébreu : « Rabbouni! » ce qui veut dire « Maître ».
- Jésus lui dit : « Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Mais va trouver mes frères et dis-leur : je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. »
- Marie de Magdala vient annoncer aux disciples qu’elle a vu le Seigneur et qu’il lui a dit cela.
Qui est Marie de Magdala,?
Avec les anges
Avec Jésus
La voix du Bien Aimé :
Cesse de me toucher
Mais va vers mes frères
Je monte vers mon Père
Le parcours de Marie de Magdala
Du Cantique des Cantiques (3, 1 – 4)
- Sur ma couche, la nuit, j’ai cherché celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché, mais ne l’ai point trouvé.
- Je me lèverai donc, et parcourrai la ville. Dans les rues et sur les places, je chercherai celui que mon cœur aime. Je l’ai cherché, mais ne l’ai point trouvé.
- Les gardes m’ont rencontrée, ceux qui font la ronde dans la ville : « Avez-vous vu celui que cœur aime ? »
- A peine les avais-je dépassés, j’ai trouvé celui que mon cœur aime. Je l’ai saisi et ne le lâcherai point que je ne l’ai fait entrer dans la maison de ma mère…
Jn 5, 18 Il appelait Dieu son propre Père
8, 41 Nous n’avons qu’un seul Père : Dieu
8, 42 Si Dieu était votre Père, vous m’aimeriez, car lui m’a envoyé
8, 54 Mon Père, lui dont vous dites « Il est notre Dieu »
6, 46 Celui qui vient de Dieu, celui-là a vu le Père
13, 3 Il était venu de Dieu, il s’en allait vers Dieu
17, 11 Je viens vers Toi, Père
20, 17 Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu
[1] Expression reprise par Augustin : « L’Esprit Saint fit de Marie Madeleine l’apôtre des apôtres » (Sermon 132) et par Bernard de Clairvaux : « envoyées par l’ange, elles réalisent l’œuvre d’un évangéliste. Elles deviennent les apôtres des apôtres lorsqu’elles se hâtent d’annoncer le salut du Seigneur »
[2] Vous allez pleurer et vous lamenter. Vous serez dans la tristesse, mais votre tristesse se changera en joie (16,20).
[3] Cf. 3,14 Il faut que soit élevé le Fils de l’Homme ; 8,28 Quand vous aurez élevé le Fils de l’Homme, vous saurez que Je Suis ; 12,32 Et moi, élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi. Il signifiait par là de quelle mort il allait mourir.
