Christian Salenson, Éduquer au symbole, Octobre 2013

Enseignement Catholique Paris

Marseille le 8 octobre 2013

 

 

 

 

 

                                               Eduquer au symbole

 

 

 

                                                                                  Christian Salenson

                                                                                  ISTR Marseille.

 

 

 

 

 

Le programme des jours précédents a réactualisé le défi de la pluralité culturelle et religieuse. Loin de s’en tenir à un simple constat, pour le déplorer ou l’exalter, les intervenants précédents vous ont proposé des éléments pour nourrir votre réflexion. Je m’inscris dans le sillage de ce qu’ils ont dit. Je tiens, moi aussi, cette nouvelle phase de l’histoire de l’Occident comme un moment décisif, un kairos, ce moment favorable où émerge dans l’histoire à la faveur d’une convergence de phénomènes, un potentiel offert à la liberté. Mais ce kairos, je le ressens sous une double menace, celle de l’univocité de la pensée, d’une laïcité dévoyée qui n’ose pas affronter les défis de la pluralité et d’autre part le risque de l’éclatement dans des appartenances cloisonnées, fussent-elles catholiques. Personnellement, ce kairos se présente à moi sous le signe emblématique des moines de Tibhirine qui sont à mes yeux comme un signe des temps offert dans ce moment décisif de la culture occidentale.

 

Il m’a été demandé d’intervenir sur le symbole sans toutefois que ne soit précisée la problématique. Je ne voudrais pas vous distraire de la réflexion des jours précédents. Je souhaiterais donc contribuer à votre réflexion sur l’éducation à cette pluralité en m’interrogeant sur l’initiation à la dimension symbolique de la culture. Je ferais volontiers l’hypothèse que l’initiation à la démarche symbolique permet d’entrer dans ce jeu entre l’unité et la diversité. Je crois pouvoir avancer cette hypothèse à cause de la nature même du symbole, du rapport qu’il entretient avec la recherche de la vérité et du rapport qu’il permet au sujet d’entretenir avec lui-même.

 

Nous devons entrer tout d’abord dans la compréhension de ce que nous disons lorsque nous parlons de symbole, de symbolique, de symbolisme.

 

 

Symbole, symbolique

 

 

La notion de base est le symbole que l’on ne saurait confondre avec le signe ou l’allégorie et dont on pourrait retenir comme première définition limitée mais suffisante pour l’heure ce qu’en dit le dictionnaire philosophique de Lalande[1]  : « Tout signe concret évoquant, par un rapport naturel, quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir ». Un signe concret : Concret signifie « croître avec » (cum-crescere). Le symbole fait croître. Mais la concrétude dit aussi l’enracinement du symbole dans la matérialité du réel, alors même que le symbole ouvre une appréhension du réel qui sans sa médiation ne serait pas possible.

 

Le symbole et le concept ouvrent deux champs différents de la pensée et offrent des approches diversifiées. Le symbole évoque plus qu’il n’énonce. A la différence du concept, on ne peut pas dire ce qu’il signifie car ce qu’il signifie est multiple. Il ouvre un champ sémantique large que le sujet investit selon ses propres ressources. Il est impossible de ramener un symbole à l’unicité d’une représentation, gravant cette impossibilité jusque dans son étymologie : suv- balleiv : jeter ensemble : tenir des signification contraires dans un unique signe matériel. L’eau évoquera pour l’un les désastres de l’inondation quand il fera chanter aux oreilles d’un autre le murmure du ruisseau dissimulé sous les branchages. Ou encore, si tout le monde sait ce qu’est un « siège » et peut en définir la fonction, quand on le qualifie de « saint », le Saint-Siège devient un symbole tellement fort qu’il peut désigner non plus simplement un objet mais encore un lieu, un espace, mais une identité, une fonction, une organisation, une Eglise.

Tout cela n’est pas anecdotique. Ces deux formes de la pensée ne se concurrencent pas mais s’appellent l’une l’autre pour appréhender le réel. Elles s’entourent comme les serpents qui figurent sur le caducée, sans jamais se confondre, sans pouvoir se substituer l’une à l’autre, dans une juste et égale distance et un enroulement l’une sur l’autre qui ouvre l’espace de l’herméneutique du réel tout autant que du sujet qui le pense. Chacun joue son rapport au monde et à lui-même à travers ces symboles, ces rites, ces récits dans lesquels il tente, comme dirait Ricoeur de « comprendre et de se comprendre ». Pourquoi continuons-nous à vivre la symbolique du soleil qui se lève puisque nous savons pertinemment que ce n’est pas la juste explication scientifique ? L’un et l’autre, pensée scientifique et pensée symbolique nous sont nécessaires pour nous penser en relation au cosmos. Loin de s’exclure, ces approches se complètent, se renforcent, dialoguent parfois l’une avec l’autre. Le symbole donne accès à un sens du réel auquel personne n’a accès sans cette médiation, et l’absence du recours à l’intelligence symbolique dévitalise la pensée et contribue à désenchanter son être-au-monde.

 

           Le symbole est à la symbolique ce que le concept est à la rationalité. Un symbole produit des symbolismes, à l’instar du ciel qui dans sa matérialité est porteur de symbolismes de lumière, d’immensité, ou de l’eau aux multiples symbolismes dont Bachelard en son temps nous a fourni un si beau traité. La symbolique est l’organisation par une culture et/ou par une religion de cet ensemble de symboles et de symbolismes. Ainsi on peut parler de la symbolique chrétienne ou bien de la symbolique musulmane. Chaque religion et chaque culture organise selon un ordre propre et singulier une certaine articulation des symboles et de leurs symbolismes jusqu’à dégager et élaborer une symbolique propre.

 

La République n’y échappe pas, bien que sa symbolique soit pauvre. On assiste à plusieurs tentatives pour remettre des symboles dans ces lieux de la République en mal d’identité. Est-ce suffisant ? Le drapeau et la devise participe de la symbolique. Une charte est un piètre symbole. Elle relève plutôt du juridique dans lequel notre époque est d’autant plus entrainée qu’elle est en déficit de symboles, de récits et de rites communs.

 

La symbolisation[2] désigne le processus par lequel les hommes vont créer du sens à travers des récits, les mythes et textes sacrés, et à travers des rites. La symbolisation peut donc être collective ou individuelle. Elle est à proprement parler de l’ordre de la poétique. Elle est un faire Poiev , un agir symbolique de l’homme dans lequel il se saisit du réel à travers des symboles pour composer le réel et se construire lui-même. L’homme alors prend en charge le réel et se prend en charge. Mais ce processus échappe à sa maitrise. Il symbolise sans jamais maitriser le symbole, lequel le travaille et le construit comme sujet dans le moment même où il s’en saisit. Il est saisi lorsqu’il croit saisir. Le symbole le travaille dans des niveaux d’infra conscience. L’homme crée des mythes et invente des rites mais ces récits et ces agirs symboliques le façonnent.

 

Jacques Vidal considérait que l’on se rapporte au symbole selon trois modes : cosmique, onirique poétique. Le symbole est souvent emprunté à l’univers, au cosmos : eau, huile, vin, arbre, source, ciel, haut, bas etc.. L’onirique désigne la manière dont l’homme se voit et se pense à travers le symbole. Cet arbre n’est pas un symbole externe. Moi aussi j’ai des racines, je grandis, je porte des fruits etc. et je me comprends à travers la symbolique de l’arbre. Et le poétique : l’homme crée ces récits mythiques ou ces rites à travers lesquels il se raconte le monde et il se raconte lui-même que ce soit dans des récits ou dans des mises en scène rituelles.

 

 

La pensée symbolique

 

 

            La pensée symbolique est une pensée originale du réel et du sujet humain. Elle a été mise à mal en particulier à la période moderne. Gilbert Durand qualifie ce discrédit de la pensée symbolique de « victoire des iconoclastes[3] ». Il la repère dans l’histoire de la tradition occidentale chez Descartes dans son cogito. Ce triomphe dictatorial et exclusif de la raison chasse l’imagination symbolique du champ de l’humain décisif pour le confiner aux marges de l’art et de la religion désormais périphériques… Peut-être même faut-il suivre Gilbert Durand lorsqu’il fait remonter cette perte à l’impérialisme de l’aristotélisme contre le platonisme, victoire des iconoclastes à laquelle la théologie a prêté main forte.

Certes, le Moyen âge sait encore vivre du symbole. L’art roman l’atteste ! Mais aussi le jeu, tellement en usage au Moyen âge ! Un autre sens du temps : 90 jours chômés par an ! Ces vitraux ou ces cloitres aux chapiteaux historiés, ou ces les portails romans. Personnellement l’évolution des représentations du Christ, des christ romans catalans déjà ressuscités, aux visages graves et paisibles, jusqu’à ces christ douloureux à l’excès de la modernité, me raconte ce drame de la culture. Désormais on est dans la représentation de la souffrance, de la croix mais on a perdu cette capacité du symbole à tenir les contraires. La croix n’est plus le symbole de la mort et de la résurrection et signe l’incapacité à rendre compte précisément de ce qui fait le génie de la foi chrétienne.

 

L’avènement de la bourgeoisie marchande congédie le temps liturgique marqué au rythme des saisons et de la longueur des jours au profit du temps de l’horloge, du temps compté. Elle développe un autre rapport au corps et à la sexualité comme l’a bien montré Michel Foucault, vers un contrôle strict du corps et de la sexualité conjugale[4]. Dans le champ ecclésial, on ne sait plus lire l’Ecriture que dans son sens littéral : Jésus est descendu en Egypte avec Joseph et Marie sur un âne… ou encore le monde a été fait en 7 jours, un créationnisme que n’aurait pas soutenu Augustin et auquel Origène ne croyait pas. Cette univocité de la lecture fera des ravages au moment de la crise du modernisme. Les uns et les autres, ceux qui attaquent l’Eglise et ceux qui la défendent, ne savent plus lire un miracle que dans sa brutale matérialité que ce soit pour rejeter ou pour en défendre la véracité. Il ne restera plus qu’à réduire la religion à la morale. Le XIXème siècle s’y emploiera comme l’a si bien montré Karl Barth[5]. En ce temps là – les temps ont bien changé ! – on concédait encore à la religion de garantir une morale qui n’était pas encore devenue contractuelle. Saint Paul pourtant nous avait mis en garde sur la place de la Loi relative et ambigüe dans le salut…

 

Nous sommes les héritiers de cette culture qui a développé une pensée scientifique trop exclusive. Ce fut le règne de l’idéologie de la science dénoncée magistralement par Nietzsche mais qui ne sera entendu que lorsque, sous la poussée des drames du siècle dernier, la foi dans le progrès sera ébranlée. Et nous sommes immergés dans l’idéologie de la technique, critiquée par Habermas[6].

 

Intérêt de la pensée symbolique.

 

            Comment ouvrir de nouveaux chemins dans notre manière d’être-au-monde ? Il ne s’agit pas d’inventer des symboles. Les symboles sont là. Nous habitons un monde de symboles mais qu’il est nécessaire d’apprendre à lire. N’est-ce pas la grandeur de l’Ecole que d’y apprendre à lire, à lire le monde, à le comprendre en se comprenant soi-même ? Il en va du monde comme du texte biblique. La lecture est écrasée. Elle souvent réduite uniquement à son sens littéral. L’homme moderne est fier d’être réaliste ! La réalité, sans s’en rendre compte, lui cache souvent le Réel. Beaucoup croient atteindre le réel parce qu’ils s’agitent dans la réalité. Ne voyant le monde que d’un œil, le risque est grand de perdre la profondeur de champ. Le sens s’évanouit…

 

Il en va de la manière d’être au monde comme de la visite d’une exposition de peinture dans laquelle on se précipiterait. Muni d’un appareil audio, il est raconté l’histoire du tableau, du peintre et de ses amours, des couleurs utilisés et des lignes qui le traversent mais pendant que tout cela est compté au visiteur, il risque de ne pas regarder le tableau…et de passer ainsi de tableau en tableau. Ainsi s’achèvera la visite en ayant appris, et même en ayant vu et en ayant commenté mais sans jamais avoir été réellement saisi …

Les programmes de français ont inclus quelques grands textes mythiques ou sacrés, peu du Nouveau Testament et si possible offrant une lecture morale fut-ce au détriment de ce que dit le texte comme par exemple le bon samaritain. On cherchera en vain des Visitations ou des Annonciations. Qui saurait les lire ? Les catho grand teint n’y verraient probablement qu’un événement qui est arrivé à Marie et les autres le nierait. Les uns et les autres frappés d’une même cécité. Qui est capable de lire et de recevoir ces textes prodigieux qui ont produit tant d’œuvres d’art, inspirés tant d’artistes, parlé au cœur de tant de gens simples qui n’avaient pas les mots pour le dire ? Ces textes ne racontent pas des faits divers. Ils sont des clefs herméneutiques pour se comprendre.

 

 

 

III- En quels lieux initier à cette pensée du réel

 

 

            L’éducation au symbole peut s’entendre à la fois comme une éducation à la symbolique mais aussi comme éducation par le symbole. Pour initier les jeunes générations, les adultes doivent eux-mêmes apprendre. On initie en étant initiés.

 

L’espace

 

L’Ecole est un de ces lieux. Le symbole s’inscrit dans la matérialité : de l’eau, du vin, un arbre. Aussi le premier apprentissage du symbole à l’Ecole sera dans la disposition même des lieux. Ce n’est pas innocent de parler de sanctuariser l’Ecole. Cet espace diversifié est un lieu à forte tonalité symbolique et on ne se privera pas d’en user. La disposition renseigne plus sur le projet éducatif et même sur la mise en œuvre du caractère propre que les déclarations officielles. L’organisation parle plus fort que les discours, sans prononcer un seul mot, précisément parce que l’organisation symbolique des lieux ne s’adresse pas à la conscience claire. L’établissement est catholique. Quels symboles sont donnés à lire cette catholicité, sans oublier la question subsidiaire : de quelle catholicité parlons-nous ? Où se trouve le bureau de l’APS ? Et la chapelle ? Et en quels lieux se tient le directeur aux différents moments de la journée ?

 

Le temps

 

Et il va de même pour le temps. Le temps à l’Ecole ne peut pas être celui de la société. Hannah Arendt avait raison de nous dire que l’Ecole est un lieu protégé à distance du monde[7]. L’Ecole éduque au temps. A l’Ecole on a le temps. Le « je n’ai pas le temps » ne veut pas dire que je travaille beaucoup et bien mais que je me fais avoir par le temps… Un chef d’établissement est quelqu’un qui a le temps, plus exactement qui s’inscrit de manière originale dans le temps, parce qu’il est au service du temps, il garantir le temps de chacun, le temps de la construction, le temps de la maturation aussi bien des élèves que des enseignants. L’éducation s’inscrit dans le temps. Il faut justement apprendre à faire les choses avec un enracinement en soi, une intériorité, en s’habitant soi-même sans se prendre pour ce que l’on fait. Comment le signifier sans prendre le temps ?

Les programmes sont tés symboliques de l’organisation du temps, sans parler de la place de la catéchèse, des temps de formation humaine, et plus largement de ce qui a rapport à la gratuité, sans laquelle il n’y a pas de fécondité. Et aussi la manière dont on aborde le temps. Comment on commence une heure de cours et comment on la termine ? Comment on change de discipline ? Là commence l’apprentissage de l’intériorité.

 

La symbolique des célébrations.

 

Et encore quels sont les symboles qui rythment le temps de l’année ? Les célébrations ? J’ai travaillé avec Jean Vanier et les responsables des communautés de L’Arche pendant plusieurs années. Dans les communautés de L’Arche, les célébrations occupent une place décisive dans la vie de la communauté et pour les personnes qui la constituent. La construction d’une personne ou d’une communauté humaine doit beaucoup aux rites. Elles sont indispensables pour les personnes ayant un déficit mental mais on n’oubliera jamais que ces personnes nous révèlent ce dont nous avons le plus besoin. Les célébrations disent sans mentir la vie d’un établissement. Les célébrations, parce que ce sont des rites, ont une grande efficacité.  Leur absence serait terrible. Des personnes ou des groupes qui ne célèbrent pas ou plus, ne se structurent pas vraiment ou même se déstructurent. Les célébrations révèlent la réalité et en même temps elles la construisent. Elles mettent en scène l’unité et son corollaire la diversité telle qu’on la vit dans l’établissement sur un curseur qui va de Babel à Pentecôte…

L’imagination manque souvent. Les célébrations ne sont pas toutes strictement religieuses. Beaucoup d’évènements peuvent être fêtés : des arrivées dans l’établissement, des départs, les succès d’une classe, un examen blanc, les réussites d’un enseignant à l’agrégation ou au doctorat etc. Et comment sont célébrés aussi les événements qui marquent douloureusement le personnel, les enseignants, les élèves ?

 

 

Les disciplines comme initiation à la dimension symbolique

 

L’enseignement des disciplines n’a pas pour finalité ultime la transmission de savoirs. Cet oubli servirait l’idéologie de notre époque, mais il ne servirait pas la construction des personnes. Il enfermerait une nouvelle fois dans le sens littéral. Or l’enseignant a besoin de garder les yeux levés sur l’horizon symbolique de son enseignement. Le professeur d’anglais a besoin de percevoir le sens symbolique de ce qu’il fait, en l’occurrence la dimension pentecostale de son enseignement, car s’il y a un symbole qui parle, c’ets précisément celui de la langue. A travers ce qu’il donne à voir et à apprendre, il opère, ce qui ne se voit pas nécessairement mais qui n’en est que plus efficace : l’ouverture à l’autre.

 

A l’ISTR, au département des religions à l’Ecole, je dirige un laboratoire d’enseignants-chercheurs sur la didactique du fait religieux. La professeure de français qui travaille sur l’enfant de Noe de Schmitt, ne fait pas que du français. Elle travaille symboliquement un point focal et dramatique de l’histoire occidentale que fut la relation au judaïsme et qui fut peut-être matricielle pour une part de toutes les incapacités de notre histoire à accepter l’autre : le noir, l’indien, l’arabe, et maintenant le rom, l’immigré etc. Une autre professeure travaille sur l’Au-delà à partir de la Divine Comédie de Dante. L’enjeu n’est rien de moins que d’être initié à la symbolique, à travers ce symbole de l’Au-delà, sans lequel il est tellement difficile de construire le présent. Une autre enseignante intéressée par l’histoire mixte travaille sur la place des femmes dans la colonisation, absolument absente des livres d’histoire. Dans l’histoire enseignée, il n’y a ni femmes colonisées ni femmes colonisatrices. De plus elle conduit sa recherche dans l’histoire des missions. Alors là on est victime d’un double aveuglement : celui de l’histoire religieuse et celui de l’histoire des femmes… Dans l’histoire enseignée de la colonisation, il n’y a eu ni religieux, ni femmes. Quand les femmes sont à ce point absentes, le symbole parle ! Personnellement, je n’ai jamais oublié la gravure de mon livre de grammaire sur lequel était inscrit que le masculin l’emportait sur le féminin et qui représentait un tir à la corde où les garçons l’emportaient. Voilà comment l’Ecole de la République m’a appris le genre  et voilà comment elle continue de l’enseigner !

 

Ce qui vaut pour la symbolique des lieux, des temps, des célébrations, de l’enseignement des disciplines vaut a fortiori pour l’hypertrophie de l’évaluation, pour l’excellence revendiquée, pour l’ouverture à tous… Quelles représentations risquons-nous de transmettre ? Chacune des pratiques éducatives induit symboliquement un rapport au monde, à l’autre, à soi, au savoir, à la réussite. Là se trouve la vérité de l’éducation et de la transmission. A juste titre, les établissements visent ou revendiquent une excellence. Certains par charisme ont même comme vocation la formation des élites. Un établissement, sans le dire, met en place une symbolique de la réussite qu’il transmettra à l’enfant ou au jeune. J’imagine mal que ce puisse être la réussite au baccalauréat ! Avec plus de 80% de réussite nationale, le challenge serait mesquin ! Quand l’Evangile offre le symbole de la croix pour parler de la réussite, nous ne pouvons qu’admirer ces apôtres de l’Evangile que sont les enseignants, qu’ils se disent croyants ou non, lorsqu’ils se tiennent auprès de leurs élèves en échec dans l’espérance qui peut faire défaut à celui qui traverse l’échec, quel qu’il soit. Celui qui aura expérimenté cela une seule fois dans sa vie que de l’échec peut naitre une fécondité inattendue, celui là aura expérimenté rien de moins que le mystère pascal, qui est la clef de l’existence humaine dans la révélation chrétienne.

 

 

Intérêt de la pensée symbolique dans son rapport à l’unité et à la différence.

 

 

Je voudrais maintenant revenir à ce qui vous occupe ces deux jours sur l’unité et la différence Le symbole se donne dans un signifiant offert à tous mais susceptible de recevoir une multiplicité de lecture. La pensée rationnelle livrée à elle-même et qui se coupe de la pensée symbolique s’enferme et enferme sur ce qu’elle comprend et elle nie tout ce qui lui échappe. La raison livrée à elle même et à elle seule a ses pathologies, trop rapidement désignées sous le mot de rationalisme. Je formulerais volontiers l’hypothèse que la réduction à la rationalité est une des raisons de notre incapacité à penser la différence comme une des formes de l’un. Cette incapacité nous rend peu apte à affronter la différence et à s’en nourrir. Aujourd’hui je lis cette incapacité dans la culture contemporaine et les débats philosophiques jusque dans le double effacement de la différence entre l’homme et l’animal et entre l’homme et la femme. Je suis surpris de l’incapacité de penser ensemble l’égalité et la différence. Cette dernière est toujours perçue comme une menace par des êtres fragilisés par l’univocité de la pensée et une trop grande place faite à l’activité au détriment de l’agir symbolique.

 

Reprenons maintenant l’hypothèse annoncée. En quoi une prise en compte de la symbolique dans le processus éducatif offre la possibilité d’éduquer à la différence et à l’unité. Babel et Pentecôte. Le projet de construire une même tour, de parler la même langue s’achève dans la dispersion et la confusion. Le symbole de Babel donne à penser. Tel est le propre du symbole, disait Kant. Il donne à penser une vie de couple et la manière dont l’unité y est considérée. Il donne à penser tout autant le projet éducatif de l’établissement, les discours sur la mondialisation ou sur l’Europe. Le « chaque » et le « tous » alternés qui scandent le récit de la Pentecôte font d’une unité accueillie comme préexistante la possibilité d’une diversité et d’une profusion…

 

Le symbole unifie.

 

Telle est sa fonction première ! Il tient dans l’unité des significations contraires en vertu de sa capacité à manifester une unité préexistante. Le symbole révèle cette unité et au moment même où il réunit dans l’unité, il appelle la diversité des lectures, des interprétations, des manières d’être. Le signifiant est un, le signifié multiple. Le signifiant ancre dans la matérialité des choses, du monde, des relations. Le signifié est multiple. Il arrache à l’impérialisme d’une pensée unique, du rationalisme, de l’idéologie du moment, du déjà connu.

Le symbole tient dans l’unité. Le symbole des apôtres si bien nommé dit précisément que les articles sont des symboles qui attendent que chacun lui donne sens. Le corpus des Ecritures : prends et lis ! Et cela vaut pour tous les textes de la littérature, les symboles de la République… L’Ecole est un lieu à forte tonalité symbolique. Pas besoin de le sanctuariser comme disent les laïcs ! Il l’est déjà ! La symbolique des fêtes de l’établissement ou des célébrations révèle le rapport unité et diversité.

 

Quand l’enfant se perçoit dans le miroir, alors qu’il n’avait jusque-là qu’une perception parcellaire de son individualité, il se perçoit comme un tout par l’autre qu’il voit dans le miroir. Mais cette image ne suffit pas. Et toute sa vie l’image de lui ne lui suffira pas. Il risquera toujours de se perdre dans sa propre image. Elle le met de surcroit dans un rapport paranoïaque à l’autre. Augustin raconte cela : «  La faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. il ne parlait pas encore et regardait pâle et farouche, son frère de lait[8] » Il voit son frère de lait qui tête et cette image le met dans un état farouche. Pour advenir au « je » du sujet, ll lui faudra quitter ce stade de I’imaginaire, ce rapport paranoïaque à l’autre et narcissique envers soi pour entrer dans l’altérité. Ce passage de l’imaginaire au symbolique chez le jeune enfant se fera par la symbolique du nom que ses parents lui diront et par lequel il sera désigné comme unique, incomparable irremplaçable. Ce que La psychanalyse décrit comme un moment de la construction de la personne reste comme une clef de compréhension de la construction du sujet. Nous proposons trop souvent des images auxquelles s’identifier, image du bon élève, image de la bonne école, du bon parcours, de la bonne profession, de la belle réussite, jusqu’à s’y noyer et s’y perdre ou s’engager dans la rivalité concurrentielle mais mortifère quand chacun a besoin de s’entendre dire son nom pour exister et se construire dans un désir de vie authentique.

 

 

La symbole diversifie

 

Mais le symbole unifie sans écraser la différence. Le symbole unifie sans jamais enfermer dans une identité bétonnée, meurtrière pour soi et pour les autres. Il fait passer de l’autre perçu comme rival à l’autre comme médiation du « je ». « Je est un autre » dit Rimbaud. Le symbole médiatise la construction du sujet. Le corpus des Ecritures unifie ceux qui le reconnaissent comme texte sacré mais chaque texte, chaque parabole, chaque récit ouvre une infinité de compréhension selon chaque personne, selon le moment qu’elle vit etc. Le champ sémantique qu’ouvre le symbole offre à chacun la possibilité de se construire et d’exister dans l’unité d’une même symbolique déployée, et la diversité d’une richesse à exploiter sans fin et sans répit.

 

La faiblesse d’une charte, la pauvreté des symboles.

 

La volonté de la République que le service de l’éducation initie à une vie citoyenne dans laquelle aucune hégémonie religieuse ne puisse s’imposer est légitime. Dans une juste compréhension de la laïcité, celle-ci a pour finalité de garantir la liberté religieuse de chacun contre tout prosélytisme mais aussi contre tout rejet. Elle est au ervice d’une liberté fondamentale de l’être humain qui est la liberté religieuse. Elle a vocation à garantir non seulement la liberté de conscience mais aussi la liberté d’expression et ce que l’on dit moins souvent en France mais qui est inscrit dans la convention européenne la liberté de connaissance. La charte sur la laïcité, dans ceux qui en portent positivement le projet et ne la confisque pas, veut servir cette unité et cette diversité. Nous voyons dans le même temps combien le discours est celui de l’injonction et qu’il en a toutes les limites. Une charte est un texte juridique, ce n’est pas un symbole. Ceux qui sont à l’initiative de cette charte l’ont bien perçu. Ils essayent de mettre en œuvre des symboles pour accompagner la charte : les deux drapeaux français et européen, la devise de la République, les droits de l’homme.

 

Cela ne saurait suffire. A travers toute la symbolique de l’établissement et de tous les actes qui y sont posés, vous transmettez un sens de l’homme, une représentation du monde, du rapport à la différence homme/femme, à la différence de milieux sociaux, à la différence culturelle et religieuse. Bien plus profondément que des savoirs, dont on ne saurait relativiser l’importance, ce sont ces symboliques là qui vont s’inscrire dans la chair de cette jeune génération.

 

 

Conclusion

 

 

            Le symbole nous conduit du visible à l’invisible… L’Ecriture dit : « nous ne regardons pas ce qui se voit mais ce qui ne se voit pas… », ou plus exactement à travers le visible nous regardons l’invisible. Péguy dit que « nous naviguons entre deux bandes de curés : les curés laïques et les curés ecclésiastiques[9] ». Les uns voudraient séparer le temporel de l’éternel et les autres l’éternel du temporel : « les ceux qui nient l’éternité et les ceux qui nient la temporalité ». Nous sommes conviés à échapper à cette menace d’être enfermés dans la religion et tout autant d’être des hommes et des femmes réalistes, efficaces, actifs. Il nous est proposé d’habiter autrement les espaces que de manière fonctionnelle, autrement le temps que sous la seule dictée de Chronos qui dévore ses enfants, autrement les pratiques éducatives ou l’enseignement des disciplines que comme exclusivement des savoirs à acquérir.

 

Le symbole nous conduit aussi de l’unité vers la différence car « Dieu ne souhaitera jamais trouver entre les hommes une uniformité qu’il n’y a pas mise[10] », disait Christian de Chergé. En effet comme le dit le livre de la sagesse : « Le Seigneur dans sa grande sagesse a distingué les hommes et les a fait marcher dans des voies différentes [11]».

 

 

 

 

 

 

Christian Salenson

ISTR- Marseille.

 

 

 

 

 

[1] Lalande, Vocabulaire critique et technique de la philosophie.

[2] Jacques Vidal, p. 248 et s.

[3] Gilbert Durand, L’imagination symbolique, Quadrige, PUF, 1964, p. 21 et s.

[4] Michel Foucault, Histoire de la sexualité, NRF Gallimard, 1976.

[5] Karl Barth, La théologie protestante au XIX ème siècle, Labor et Fides, 1946.

[6] Jurgen Habermas, La technique et la science comme idéologie, Gallimard, Tel, 1973.

[7] Hannah Arendt, « La crise de l’éducation » La crise de la culture, Folio essais, p. 239.

[8] Augustin, Les confessions, livre I, chapitre VII.

[9] Charles Péguy, Dialogue de l’histoire et de l’âme charnelle, Œuvres en prose complètes, t. III, p. 668.

[10] Christian de Chergé, L’invincible espérance, Bayard, p. 154.

[11] Si 33, 10-11.

Nicolas LHERNOULD vicaire général de Tunis, Conférence de rentrée de l’ICM, Octobre 2015

« Serviteurs de l’Espérance »

L’Eglise Catholique au Maghreb aujourd’hui

L’expérience tunisienne

 

Bientôt cinq ans après le début des « printemps arabes », le Maghreb demeure en état de transition. Une dynamique qui présente de forts contrastes dans les deux pays directement concernés : si la Tunisie avance sur la ligne d’un processus démocratique constructif et prometteur, la Libye quant à elle peine à sortir d’une situation chaotique où perdurent violences et tensions de toutes sortes sur fond d’une déstabilisation profonde de l’Etat.

Au cœur de ces processus, en solidarité avec les peuples dont elles partagent espoirs et angoisses, nos Eglises se veulent « Servantes de l’Espérance », selon le titre choisi par les évêques de la Conférence Episcopale de la Région Nord de l’Afrique pour leur lettre pastorale commune publiée le 1er décembre dernier, en la fête de Bienheureux Charles de Foucauld. Une espérance « missionnaire », tournée vers l’avenir et vers le visage du Christ servi dans le visage du frère, à commencer par le plus petit.

En m’appuyant sur la situation de la Tunisie, où je vis depuis plus de vingt ans, je reviendrai d’abord sur le processus politique en cours depuis la révolution, en présentant aussi le visage actuel de l’Eglise Catholique dans le pays. J’aborderai ensuite quatre grands défis: la refondation du cadre sociétal, en insistant sur la question de la liberté de conscience, la sécurité, l’économie et la nouvelle donne des migrations, en m’efforçant de montrer comment l’Eglise, à la place qui est la sienne, mue par l’espérance, contribue à y faire face dans un contexte en pleine évolution.

 

  1. La Tunisie et l’Eglise en Tunisie aujourd’hui
  2. Le processus politique : rappels chronologiques

Le 14 janvier 2011, avec la chute du Président Zine el Abidine Ben Ali, marque le dénouement des premiers événements de la « Révolution de Jasmin », après un mois de luttes et de revendications dans plusieurs gouvernorats du pays, notamment au sud et à l’intérieur. Le 23 octobre 2011 ont lieu les premières élections libres de l’histoire du pays, remportées par le parti islamiste Ennahdha (« Renaissance ») avec près de 40% des voix et une majorité relative au sein de l’Assemblée Nationale Constituante. La gouvernance de la Tunisie s’organise alors autour de ce que l’on a appelé la « troïka » : la Présidence Transitoire de la République, assumée par Mohamed Moncef Marzouki, homme politique et militant des droits de l’homme, le Gouvernement, dirigé par Ennahda, et l’Assemblée Nationale Constituante, présidée par Mustafa Ben Jaafar, leader du parti de centre-gauche Ettakattol (« Forum », abréviation de « Forum Démocratique pour le Travail et les Libertés »). Après une année 2012 difficile sur le plan social et sécuritaire, le chef du gouvernement, Hamadi Jebali démissionne début 2013. En mars de la même année lui succède Ali Laârayedh, du même parti Ennahdha, qui gouvernera jusqu’à la fin du mois de janvier 2014. La finalisation de la nouvelle constitution est l’enjeu principal, afin de stabiliser les institutions. Un dialogue national autour de l’UGTT, le grand syndicat, de l’UTICA, la centrale patronale, la Ligue des Droits de l’Homme et l’Ordre des Avocats élabore une feuille de route prévoyant l’instauration d’un gouvernement de compétences nationales indépendantes : en janvier 2014, la nouvelle constitution est promulguée, saluée par le monde entier. Ennahdha passe la main : Mehdi Jomâa, économiste de renom, devient chef du gouvernement. Les défis sont nombreux : il s’agit de relever le pays, qui connaît une situation économique et financière difficile, mais aussi de cheminer vers de nouvelles élections. Les législatives auront lieu le 26 octobre 2014, remportées par le parti Nidaa Tounes (« l’appel de la Tunisie »), avec 86 sièges sur 217, Ennahdha demeurant la deuxième force politique du pays, avec 69 sièges. Le 23 novembre, l’élection présidentielle est remportée au deuxième tour par Béji Caïd Essebsi, leader de Nidaa Tounes, 89 ans, homme politique et avocat, face au Président sortant Moncef Marzouki. Un gouvernement de coalition, présidé par Habib Essid, homme d’Etat et ingénieur agricole, est investi par l’Assemblée des Représentants du Peuple, formé pour moitié de personnalités issues de la société civile, incluant également 4 membres du parti Ennahdha, dont le ministre de l’emploi et de la formation professionnelle.

  1. La constitution de 2014 et le nouveau régime

 

Le texte de la constitution, organisé en 10 chapitres et 156 articles, déclare d’emblée s’inscrire dans « les objectifs de la révolution, de la liberté et de la dignité, révolution du 17 décembre 2010-14 janvier 2011 » (Préambule). Sur le plan institutionnel, il instaure un régime parlementaire mixte soignant particulièrement l’équilibre des pouvoirs, selon un régime « républicain démocratique et participatif dans le cadre d’un Etat civil et gouverné par le droit et dans lequel la souveraineté appartient au peuple qui l’exerce sur la base de l’alternance pacifique à travers des élections libres, et du principe de la séparation et de l’équilibre des pouvoirs » (Préambule). Le pouvoir exécutif est ainsi exercé par le Président de la République (élu pour cinq ans au suffrage universel direct – art. 75) et le chef du Gouvernement (art. 71), leader de la formation politique arrivée en tête des élections législatives, organisées au suffrage universel direct également tous les cinq ans (art. 89). Après consultation du chef du Gouvernement, le Président de la République définit les orientations générales en matière de défense, de politique étrangère et de sécurité nationale (art. 77). Le Président jouit d’un pouvoir de dissolution de l’Assemblée (id.), qui peut quant à elle voter une motion de défiance vis-à-vis du Gouvernement (art. 99), ou de destitution du Président de la République en cas de violation de la constitution (art. 89). Le pouvoir législatif est exercé par l’Assemblée, ou par voie référendaire (article 50), tempéré par la création d’une Cour Constitutionnelle (art. 118-121), le contrôle de la constitutionnalité des lois s’exerçant sur requête du Président de la République ou du Gouvernement, ou par voie de procès (art. 120). En outre, cinq organes indépendants de régulation sont institués, en matière de droits de l’homme, de médias, de contrôle des élections, de bonne gouvernance et d’environnement (art. 125).

 

  1. L’Eglise catholique en Tunisie aujourd’hui

 

  • Le cadre actuel d’une présence multiséculaire

 

L’Eglise Catholique de Tunisie est un « petit troupeau », pour reprendre l’expression affectueuse de l’Evangile, composé d’environ 25000 personnes, d’au moins 70 nationalités différentes. Lors de sa visite à Tunis le 14 avril 1996, le Pape Jean-Paul II s’adressait à la communauté en ces termes: « Petit troupeau certes, mais divers par les langues, les cultures, les origines, vous êtes une image parlante de l’Église universelle. Par vos liens avec le Nord et le Sud, l’Orient et l’Occident, soyez ici des ferments d’unité et de solidarité. Par votre implantation dans ce pays accueillant, grâce à votre amitié fraternelle avec vos compagnons de travail ou vos voisins de quartier, par vos échanges dans la vie de tous les jours comme dans la réflexion sur le sens de la vie et sur la situation du monde, laissez transparaître la grâce que vous avez reçue d’être disciples de Jésus Christ ! »

 

Cette description résume la raison d’être et le projet de notre Eglise, présente sur cette terre depuis 1800 ans : celle de vivre avec les hommes et les femmes de Tunisie en communauté d’espérance et de destin, en compagnonnage quotidien, à travers de nombreuses formes d’engagements au sein de la société (familial, économique, culturel, éducatif, associatif…), avec une option préférentielle pour les « périphéries » et les plus démunis. Notre Eglise aime se définir comme une « Eglise citoyenne », ayant à cœur d’apporter sa part à la vie de la société, sans militantisme politique, mais dans un esprit de service gratuit au nom de l’Evangile, en solidarité avec le Peuple Tunisien dont elle se sent profondément membre de cœur. Si l’Eglise est en ce sens très attentive aux évolutions du pays dans toutes leurs dimensions, il ne faut pas néanmoins attendre d’elle un positionnement politique de quelque nature que ce soit. Telle n’est ni sa visée, ni sa raison d’être.

 

Les relations de l’Eglise et de l’Etat sont très cordiales. Elles sont régies par un Modus Vivendi, dont les instruments de ratification ont été échangés le 27 juin 1964 entre le Saint Siège et l’État Tunisien. Il s’agit du premier document de cette nature signé par le Saint Siège avec un pays arabe. En vigueur jusqu’à aujourd’hui et jamais modifié, il définit le cadre de la présence de l’Église Catholique dans le pays. A l’époque, il organisait en outre la « cession consentie » à l’État des biens de l’Église, dont les ressources sont aujourd’hui pauvres et limitées. L’opportunité d’un tel accord émanait principalement de ce que depuis l’indépendance, en 1956, la communauté catholique de Tunisie s’était considérablement réduite, en raison des vagues de départs liés aux évènements : indépendance (1956), Sakiet Sidi Youssef (1958), Bizerte (1961), nationalisations (1964)… Le Modus Vivendi, adopté à l’unanimité par l’Assemblée de l’époque, constitue un symbole national lié au processus de décolonisation. Il offre aujourd’hui un cadre restrictif sous bien des aspects, mais qui définit une situation claire, ce que d’autres Eglises du Maghreb peuvent parfois nous envier.

 

  • Visages et insertions

 

Le clergé de Tunisie, compte environ 35 prêtres, issus de trois continents : l’Europe, l’Afrique et les Amériques. La proportion de prêtres d’origine subsaharienne a fortement augmenté ces dernières années. La moyenne d’âge s’élève à 53 ans et elle a tendance à baisser. La majorité des prêtres vit dans la capitale ou sur la côte. Faute de vocations locales, nous sommes conduits à demander de l’aide à divers diocèses d’Europe et du Moyen Orient. Le monde des consacrés est en évolution. Le manque de vocations oblige des congrégations à abandonner la Tunisie, laissant un vide bien difficile à combler, le diocèse n’ayant pas la possibilité de les remplacer dans l’immédiat. De nouvelles congrégations sont néanmoins arrivées ces dernières années, originaires notamment d’Amérique du Sud.

 

Le monde des laïcs aussi est en mutation. Pour des raisons économiques ou politiques, beaucoup d’entreprises ont quitté le pays. Le cas le plus éclatant est celui de la Banque Africaine de Développement, l’an passé, après onze ans de présence à Tunis. On assiste en conséquence à un changement de visage de nos paroisses du Grand Tunis. Les jeunes, surtout subsahariens, étudiants, migrants ou jeunes professionnels, constituent le plus gros de nos communautés. Les couples islamo-chrétiens, enfin, sont une des réalités les plus nombreuses et les plus stables de notre Eglise, par un choix de vie s’inscrivant dans la durée. Le mariage à disparité de culte donne au dialogue islamo-chrétien une dimension éminemment incarnée, l’enracinant en pleine pâte humaine, dans toutes les régions, classes sociales et réalités du pays.

 

Vivre durablement comme chrétien au Maghreb exige bien entendu de pouvoir servir dans le respect de son charisme propre, mais aussi ne pas avoir peur de le voir souvent interrogé voire relativisé, dans une église plurielle où cohabitent de nombreuses différences dans une grande et belle communion ; de ne pas avoir peur non plus de se faire évangéliser par les habitants, musulmans à 99%, qui sont souvent, sans le savoir, une page d’évangile ouverte sous nos yeux ; d’être des apôtres qui s’efforcent de parler la langue du pays, l’arabe, d’en comprendre et d’en aimer la culture, en se considérant humblement comme « priants au milieu d’autres priants », selon l’heureuse expression de Christian de Chergé, à la fois prophètes dans une terre étrangère où Dieu habite avant que notre pied ne la foule, et pèlerins voire migrants vers le Royaume de Dieu.

 

Parmi nos principaux champs d’insertion, soulignons celui de l’éducation et de la culture : une priorité fondamentale, plus encore après la révolution. Nous gérons en particulier 10 établissements (1 école professionnelle, 2 jardins d’enfants, 7 écoles primaires) à Tunis, au nord et au centre du pays, pour un total d’environ 6000 élèves. L’éducation donnée dans nos institutions est appréciée, reçue avec fierté et reconnaissance depuis des générations. L’Ecole est pour nous le moyen institutionnel par excellence de construire un dialogue de vie dans la durée. Carrefour de rencontres, terreau de dialogue, elle offre aux enfants et aux adultes une expérience unique de connaissance réciproque, de croissance mutuelle, de découverte de la liberté, de mise en commun des différences objectivement reconnues et assumées dans les réalités quotidiennes…

 

L’engagement social de l’Eglise est également très fort, en vertu d’une « option fondamentale en faveur des plus pauvres » posée et entretenue depuis longtemps : personnes âgées, migrants, enfants, étudiants, malades, handicapés … Notre Caritas diocésaine, en cours de restructuration, tâche de travailler en partenariat de plus en plus étroit avec la société civile tunisienne, mais aussi avec des acteurs étrangers, notamment en France, en Sicile, en Sardaigne… L’Eglise est très active dans l’assistance aux réfugiés, comme ce fut le cas jusqu’en 2013 au camp de « Choucha », à la frontière tuniso-libyenne. Depuis 2014, une action de microcrédit se met aussi en place pour soutenir de nombreuses familles, en s’efforçant d’aider les personnes à se prendre en mains par elles-mêmes dans un contexte difficile. La présence de beaucoup de permanents de l’Eglise dans le monde associatif est enfin très forte : il y a en effet dans l’agir ensemble, chrétiens et musulmans, un enjeu essentiel au service du dialogue et du développement intégral de la personne, surtout des plus fragiles.

 

 

  1. La refondation du cadre sociétal – La liberté de conscience

 

Dans le cadre d’un processus politique visant à la construction progressive d’une démocratie tunisienne ayant son visage propre, les grandes questions attenantes à la refondation du cadre sociétal dans son ensemble ne manquent pas. Elles sont un lieu privilégié et nouveau où l’Eglise est appelée à être témoin et acteur d’espérance. La question de la liberté de conscience est l’un de ces lieux très importants.

 

  1. La liberté de conscience : nouveau cadre et débats

 

Après avoir rappelé dans son préambule « l’attachement de notre peuple aux enseignements de l’Islam et à ses finalités caractérisées par l’ouverture et la modération, des nobles valeurs humaines et des hauts principes des droits de l’Homme universels […] », le texte constitutionnel de 2014 ajoute, de manière très novatrice par rapport aux constitutions antérieures, que « l’État est gardien de la religion. Il garantit la liberté de croyance, de conscience et le libre exercice des cultes ; il est le garant de la neutralité des mosquées et lieux de culte par rapport à toute instrumentalisation partisane. L’Etat s’engage à diffuser les valeurs de modération et de tolérance, à protéger les sacrés et à interdire d’y porter atteinte, comme il s’engage à interdire les campagnes d’accusation d’apostasie et l’incitation à la haine et à la violence. Il s’engage également à s’y opposer » (article 6).

Des voix ont fait remarquer que le rôle de « protection des sacrés » dévolu à l’Etat pouvait prêter à des interprétations dangereuses pour les libertés. Une formule n’est jamais un absolu ; c’est son application qui compte et qui comptera. Il demeure du devoir de tous de veiller à ce que cette application favorise à tout moment le bien commun et celui des personnes. A l’occasion de la rencontre annuelle de la Fondation Oasis à Tunis, le 27 juin 2012, le Président de la République Provisoire, M. Moncef Marzouki avait déclaré: « S’il faut défendre la liberté de conscience, c’est parce qu’elle est le fondement d’un type d’appartenance moderne qu’est la citoyenneté. Aujourd’hui l’appartenance religieuse fonde l’appartenance à une communauté de foi, et non à l’appartenance à la communauté nationale. On peut être citoyen tunisien, tout en étant musulman, chrétien, juif, athée. Le plus important est qu’on le soit sans difficulté, de façon non conflictuelle, naturelle, confortable oserais-je dire, en connivence et en synergie avec l’autre reconnu et accepté comme si différent et si semblable. Tel est notre objectif, tel est notre destin si nous voulons nous humaniser chaque jour un peu plus. » Ces propos engageaient M. Marzouki à titre personnel. Ils engageaient aussi le pays, en vertu de la fonction qui était alors la sienne. Si la « protection du sacré » a pour visée de garantir l’épanouissement de la dimension spirituelle et religieuse de toute personne, quel que soit son credo, dans le respect de sa liberté, en harmonie avec les autres, cela va certainement dans le sens de « l’humanisation » qu’une telle déclaration appelait de ses vœux.

  1. L’approche de l’Eglise
  • La dignité de la personne comme fondement de toute norme

Le 2 février 2011, juste après les premiers événements de la révolution, les évêques catholiques d’Afrique du Nord écrivaient dans le communiqué final de leur réunion annuelle qui avait lieu à Alger : « […] La liberté religieuse est la garantie d’un respect complet et réciproque entre les personnes. Elle se traduit avant tout par la liberté de conscience reconnue à toute personne, la liberté de chercher la vérité. Elle suppose le respect de l’autre, de sa dignité, fondement de la légitimité morale de toute norme sociale ou juridique. La liberté de conscience et la citoyenneté seront sans doute de plus en plus au cœur des dialogues entre croyants musulmans et chrétiens qui habitent au Maghreb ». Les faits continuent d’en témoigner. Forts de ces mêmes convictions, nous nous réjouissons que l’Assemblée Nationale Constituante ait adopté les dispositions de cet article 6. Nous voyons en effet dans le respect de l’autre et de sa dignité en tant que personne, quelle que soit sa croyance, le fondement de la légitimité morale de toute norme sociale ou juridique, donc de l’action politique.

  • Les minorités comme « thermomètre » de démocratie

Les enjeux sous-jacents sont, fondamentalement, d’ordre culturel. Le droit est en effet une expression de la culture. Il en émane autant qu’il la sert. Les droits et les libertés seront d’autant mieux garantis que la culture aura à cœur de vivre et de mettre en valeur cette diversité et l’ouverture à l’autre dans le respect mutuel des différences. Tel est sans doute l’objectif le plus nécessaire d’une politique religieuse au service des libertés individuelles et de la cohésion nationale : favoriser juridiquement et culturellement la convivence et le dialogue au sein d’une nation dont la diversité est un atout, où les libertés individuelles puissent se conjuguer harmonieusement avec les principes fondamentaux qui en assurent le rayonnement et la stabilité. Les minorités religieuses sont en ce sens une richesse et une chance de la Tunisie. Leur présence rappelle que le pays a toujours été un carrefour de civilisations ouvert sur l’altérité. Ces minorités sont aujourd’hui chrétienne, juive, mais aussi musulmanes (ibadites, soufies…) et autres (bahaïe…). La préservation et la mise en valeur ce qui fait l’une des plus belles caractéristiques de la Tunisie, sa diversité, sont et seront un indicateur important de la qualité et de la robustesse du processus démocratique en cours. La démocratie, disait Clement Atlee, « n’est pas simplement la loi de la majorité, c’est la loi de la majorité respectant comme il convient le droit des minorités ». Ici comme ailleurs, la situation des minorités religieuses, la garantie de leur participation à une cohésion nationale riche de ses diversités, constituent un moyen de « mesure » privilégié de la qualité d’un cadre démocratique, quel que soit son visage particulier.

  1. Lignes d’action et d’espérance
  • Rechercher les voies d’une harmonisation

En ce domaine, il y a encore du chemin à parcourir : le principe de liberté de conscience, coulé dans le marbre de la constitution, est aujourd’hui mis au défi d’une harmonisation nécessaire avec d’autres dimensions du droit. Prenons l’exemple des mariages à disparité de culte, improprement appelés « mixtes » (cette dénomination concernant, en droit canonique, les mariages entre deux baptisés de confessions différentes, alors que le mariage « à disparité de culte » désigne l’union entre un(e) baptisé(e) et un non chrétien) : si une chrétienne peut sans difficultés épouser un tunisien musulman, il n’en est pas de même dans la situation inverse. Une circulaire administrative datant du début des années 1970 impose en effet aux officiers d’Etat Civil de n’enregistrer validement que les mariages dans lesquels le mari est musulman. Cela veut dire en pratique qu’une conversion à l’islam est requise pour un non-musulman désireux d’épouser une tunisienne musulmane. Des débats se font jour aujourd’hui pour examiner cette question, dans laquelle deux normes juridiques s’opposent. Si le débat juridique est fondamental, l’essentiel se jouera au niveau de la culture. Il faudra sans doute du temps. Le rôle de l’Eglise aujourd’hui consiste non seulement à accompagner ces couples, qui sont à l’avant-garde du dialogue islamo-chrétien, mais aussi à réfléchir aux conditions d’un respect concret des consciences, selon le principe partagé tant par le christianisme que l’islam, selon lequel il ne doit pas y avoir de contrainte en religion.

  • Participer aux grands débats de société

Au-delà de cette seule question, notre Eglise se réjouit et se sent honorée que la société civile, qui est l’un de plus grands atouts du pays, lui fasse de plus en plus appel pour réfléchir avec elle sur des questions fondamentales. Tel fut le cas en 2014, lors d’une assemblée traitant du lien entre religions et bioéthique ; en février 2015, lors d’un séminaire dont le titre était : « Quelle politique religieuse pour la Deuxième République ? », pour ne citer que ces exemples. Nous y sommes invités, ainsi que les représentants d’autres minorités, pour réfléchir à plusieurs voix. On nous demande souvent d’éclairer les débats en témoignant de la manière dont l’Eglise a vécu voire dépassé, à travers son histoire, un certain nombre de sujets travaillant la société tunisienne d’aujourd’hui : la tension entre le spirituel et le temporel, l’attitude face aux fondamentalismes, l’harmonie entre personne et communauté … Nous observons que les Pères de l’Eglise nord-africaine, au premier rangs desquels Saint Augustin, que nos pays redécouvrent comme figures intégrantes de leur histoire, aident à avancer. La thématique des « deux cités » chez Augustin est précieuse de ce point de vue.

  • Favoriser une vision plurielle de la société

Au quotidien, notre Eglise s’efforce de favoriser une vision plurielle de la société. Non par idéologie, mais par fidélité au réel : la Tunisie, nous l’avons dit, est plurielle depuis ses origines. Cette attitude répond à un appel que beaucoup de nos amis nous adressent, à l’exemple de Wathek, un ami tunisien musulman, qui me disait en 2012 : « Notre conviction profonde est que l’Eglise Catholique est un des piliers de notre identité tunisienne. Son émancipation et son rayonnement sont garants d’une harmonie sociale à laquelle nous aspirons tous ». Notre conviction d’Eglise est qu’il en est de même pour chacune des minorités religieuses présentes dans le pays, au service d’une harmonie sociale qui grandit réellement – nous le touchons du doigt chaque jour dans le concret de la vie – à l’école de la différence. Ou encore Fatma, la même année : « On m’a posé la question: ‘qu’est-ce que j’attends, moi, musulmane, de vous, chrétiens qui vivent en Tunisie ?’ Sachez déjà que par votre vie en Tunisie, vous qui venez de partout dans le monde, vous participez à donner de l’élan à une partie en danger de l’identité de la Tunisie, qui est la diversité et l’ouverture. Et par conséquent, j’attends que vous restiez, que vous ne cédiez pas à la peur et que vous ne partiez pas. Que nous continuions ensemble dans le respect de nos différences respectives, à se connaître, à échanger et à partager tout ce qui peut nous enrichir et nous réunir dans la paix. Je suis certaine que notre champ de rencontre dans la paix est plus large que tout ce qui était envisagé jusque-là. Mais pour découvrir sa profondeur et son étendue, nous devons le mériter par l’effort sur soi et vers l’autre ». La rencontre de l’autre au quotidien, le travail patient de l’éducation, la contribution à la consolidation d’une culture du débat à travers nos bibliothèques et nos centres d’étude, l’organisation de tables rondes sur des sujets de société, l’action commune dans le cadre associatif, la rencontre au quotidien, tout cela participe de cet élan citoyen où nous nous efforçons d’apporter notre pierre à la construction d’une société fière de son identité et riche de son pluralisme.

 

 

  1. Trois grands défis : la sécurité, l’économie, les migrations

 

Dans leur lettre pastorale « Serviteurs de l’Espérance », nos évêques écrivaient en décembre 2014 : « La région nord de l’Afrique se situe géographiquement et culturellement au carrefour de l’Afrique, de l’Europe et du Moyen-Orient. La dynamique des ‘printemps arabes’, les enjeux sécuritaires régionaux et moyen-orientaux, la crise économique européenne et la nouvelle donne des migrations en provenance essentiellement d’Afrique subsaharienne entraînent pour notre région de profondes mutations et de nouveaux défis ». Sécurité, économie, migrations : tels sont bien les trois principaux défis qui demeurent ou s’amplifient aujourd’hui ; autant de lieux où le « service de l’espérance » est pour l’Eglise prioritaire.

 

  1. Une situation sécuritaire instable
  • Le contexte et les faits

Les premiers événements de la révolution en 2010-2011 ont fait, ne l’oublions pas, quelques 300 victimes et 700 blessés. La suite fut aussi ponctuée de divers actes de violence : affrontements entre syndicalistes et Ligue de Protection de la Révolution (LPR) le 4 décembre 2012, lors de la commémoration de l’assassinat du grand leader syndical des années 1930, Farhat Hached. Le 6 février 2013, assassinat de Chokri Belaïd, figure éminente de l’opposition de gauche. Six mois plus tard, Mohamed Brahmi, leader du Courant Populaire, tué lui aussi par balles devant son domicile. Militaires et forces de l’ordre ont également payé un lourd tribut, lors d’attaques répétées, menées principalement, mais non exclusivement, dans la région du Mont Chaambi, au centre du pays, près de la frontière avec l’Algérie. Le 18 mars 2015, le Musée du Bardo est le théâtre d’un attentat qui fera 24 victimes (21 touristes, un policier et deux terroristes) et 45 blessés, revendiqué le lendemain par l’Organisation de l’Etat Islamique. Le 26 juin 2015, à Port-El-Kantaoui, à proximité de Sousse, un nouvel attentat, également revendiqué par l’EI, frappe un grand hôtel de la côte, tuant 39 personnes et faisant 39 blessés.

Dans sa synthèse de juillet 2015 (Rapport Moyen-Orient / Afrique du Nord n° 261), l’International Crisis Group résume ainsi la situation : « […] Les attentats de Tunis et de Sousse, en mars et juin 2015, et les attaques fréquentes contre la police, la garde nationale et l’armée depuis plus de deux ans, particulièrement dans les zones frontalières, démontrent la percée significative des groupes islamistes radicaux. Les autorités éprouvent des difficultés à faire face à cette menace et à développer une politique publique de sécurité. Si la situation est en grande partie liée aux problèmes internes des forces de sécurité intérieure (FSI), le contexte régional n’aide guère […] ». De fait, la Libye traverse une période de chaos, en proie au désordre et aux violences. Plusieurs milliers de Tunisiens se sont par ailleurs engagés dans le djihad en Irak et en Syrie, ce qui entraîne un risque majeur de déstabilisation en perspective d’un retour au pays. L’enquête a montré que Seifeddine Rezqui, l’auteur de la fusillade de Port-El-Kantaoui, avait été formé à Sabratha, en Tripolitaine, le fief d’Ansar-al-Charia en Libye (groupe djihadiste ayant fait allégeance à l’EI), où il s’était rendu illégalement en janvier 2015. Des présomptions existent selon lesquelles il y aurait rencontré les auteurs de l’attentat du Bardo…

  • Servir l’espérance face à l’insécurité

L’Eglise n’est pas visée en tant que telle par les actes de violence. Il n’y a pas de dimension interreligieuse à la révolution tunisienne, et les chrétiens ne sont pas une cible en tant qu’ils sont chrétiens. Les victimes, quelles qu’elles soient, sont visées en tant qu’elles touchent à des symboles de la stabilité, de l’autorité, des valeurs ou de la prospérité du pays : hommes politiques, forces de l’ordre, touristes (le tourisme représente 7% du PIB de la Tunisie en termes directs, et 20% par les effets d’entrainement dans les autres secteurs)… L’un des rôles importants de l’Eglise, qui partage au quotidien la vie des gens, y compris leurs préoccupations et leurs angoisses, est de rester lucide et d’y encourager, en conjuguant prudence et sérénité ; d’être à l’écoute également de l’âme du Peuple Tunisien, victime elle-aussi des attentats, blessée très profondément dans des valeurs qui sont des piliers de l’identité, comme la culture et l’hospitalité. Beaucoup de Tunisiens sont venus spontanément nous demander pardon de ce qui s’était passé au Bardo ; avec une honte et une souffrance terribles. Plus généralement, nombreux sont les musulmans, en Tunisie et ailleurs, qui ont un grand besoin aujourd’hui d’entendre explicitement que nous ne les regardons pas selon le prisme des horreurs perpétrées par certaines organisations comme l’Etat Islamique, qui instrumentalisent le religieux au profit de logiques politiques ou terroristes. Nous profitons notamment des vœux exprimés lors des fêtes musulmanes pour le redire, pour être proches, fraternels, pour que l’on sente cela de manière réelle et pacifiante. C’est un besoin immense. Nous l’avons éprouvé très fortement aussi après l’attentat de Paris contre la rédaction de Charlie Hebdo.

Servir l’espérance face à l’insécurité suppose aussi d’avoir le courage d’une parole vraie appuyée sur l’Evangile. Le 11 août dernier, à l’initiative de l’Union Nationale de la Femme Tunisienne, avait lieu un colloque à l’hôtel Imperial Marhaba de Port-El-Kantaoui, où avait été perpétré l’attentat de juin. Monseigneur Antoniazzi, notre archevêque, y était invité. A cette occasion, il déclarait : « Le Christ présente le pardon comme le sommet de la liberté chez l’homme. Celui qui se venge est esclave des pires vices : la haine, la vengeance, l’orgueil, le refus de mon prochain. Au contraire celui qui pardonne est fils de Dieu qui est amour et qui pardonne nos péchés. […] Après les attentats du musée du Bardo et de Sousse, je demandais à tous, chrétiens ou pas, de prier pour les victimes, pour les blessés mais aussi pour les terroristes afin qu’ils puissent reconnaitre leurs crimes abominables, se réconcilier avec Dieu et recommencer une vie nouvelle avec la grâce de Dieu. […] La violence engendre la violence, la guerre engendre la guerre. On combat la violence et la guerre avec l’amour et le pardon. Beaucoup de ceux qui sont partis combattre sont nos fils. […] Ils sont nos fils et nous devons les reprendre et surtout en empêcher d’autres de mourir. Vous ne pouvez pas être indifférentes et les condamner une fois partis. Vous devez éduquer à l’amour, au pardon, à l’acceptation de l’autre mais surtout vous devez être des exemples pour leur vie. L’exemple le plus beau et que l’enfant ne peut refuser, n’est-il pas celui de sa maman, de sa grand-mère en un mot de vous les femmes ? C’est vous que nous supplions comme fils, parce que vous avez le pouvoir, la capacité de transmettre surtout aux jeunes les graines de la paix, du pardon, du respect et de l’acceptation de l’autre dans sa diversité. C’est vous qui avez l’obligation de guérir la Tunisie de la maladie du faux sens du martyre. C’est à vous que nous confions notre Tunisie. Pendant des millénaires, on a voulu écrire son histoire en se passant de la femme. Aujourd’hui nous prenons conscience que l’histoire doit être écrite avec la vision de la femme et surtout avec la présence, la délicatesse et la vision du cœur de la femme. Nous avons conscience de votre force morale et spirituelle et vous êtes les seules à pouvoir porter remède à notre société malade qui vit dans la peur du lendemain ». Les remerciements furent nombreux.

  1. Une situation économique et financière difficile
  • Eléments de diagnostic

Dans l’édition 2015 de ses « Perspectives Economiques en Afrique », la Banque Africaine de Développement dresse le diagnostic suivant : « Dans un environnement économique international incertain, caractérisé par les problèmes économiques et la faible croissance de la zone euro, principal client de la Tunisie, la croissance économique devrait légèrement progresser pour s’établir à 2,4% en 2014 contre 2,3 % en 2013. […] Les réformes structurelles et de relance de l’investissement se font attendre, pour soutenir la transformation de l’économie et sortir le pays de la crise. Les disparités régionales continuent de se creuser, malgré les politiques mises en œuvre depuis l’Indépendance, rendant nécessaire une stratégie globale à moyen et long terme ».

 

Avant la révolution, la croissance se situait autour de 5% annuels, un taux qui n’était pas assez élevé pour créer suffisamment d’emplois ni éviter les déséquilibres régionaux, ce qui motivera grandement le premier élan de la révolution. Après avoir été négative en 2011, la croissance se situe aujourd’hui aux alentours de 2,3%, portée surtout par la consommation tandis que l’investissement est à la peine. Le chômage, qui s’élevait à 18,9% en 2011, a baissé à 15% en 2015, grâce notamment à 120000 embauches entreprises sur 3 ans dans le secteur public. Le déficit budgétaire se creuse. La pression inflationniste reste forte et pèse beaucoup sur les ménages, même si la politique monétaire engagée par la Banque Centrale contribue à en limiter les effets et permet d’endiguer la forte dévaluation que le dinar a connue face à l’euro ou au dollar. Le déficit de la balance commerciale plombe celui des transactions courantes, tandis que le compte financier extérieur souffre de la faiblesse des investissements directs étrangers. Malgré ces indicateurs, le pays trouve appui auprès de bailleurs de fonds étrangers (FMI, Banque Mondiale, Turquie, Algérie…) qui lui permettent de tenir financièrement et d’envisager sérieusement une situation de résilience. En 2015, un emprunt obligataire public a pu être lancé, avec succès, sans nécessité de recourir à une garantie extérieure. La dette souveraine se situe aux alentours de 55% du PIB, et reste soutenable. Dans un contexte international plus favorable, la relance de l’investissement public, à son plus bas niveau historique en 2014 (4,2% du PIB) et la fixation d’un calendrier de réformes structurelles réclamées par les bailleurs de fonds, donneraient sans doute, de l’avis de nombreux analystes, une visibilité accrue, facilitant de fait l’investissement privé et la relance de l’économie.

  • Le rôle essentiel des laïcs

Beaucoup de chrétiens vivant en Tunisie sont chefs d’entreprise, insérés dans le tissu économique, en lien avec des centaines voire des milliers d’ouvriers et collaborateurs tunisiens. Le rôle des laïcs au service de cette relance est potentiellement très important. A leur propos, nos évêques écrivent dans leur lettre pastorale : « Nous sommes en admiration devant l’engagement également ‘citoyen’ de tant de nos frères et sœurs qui travaillent au sein du tissu économique de nos pays. Un engagement qui, lorsqu’il est vécu selon l’Evangile, soucieux de placer l’Homme au cœur du développement et de le considérer comme sa finalité, constitue un témoignage fondamental, parfois même héroïque, à l’heure où la région cherche de nouveaux équilibres et souffre d’une crise économique qui la dépasse de l’extérieur. Nous ne pouvons que rendre grâce devant le courage de ceux et celles qui, enracinés dans l’espérance, se sont efforcés, après les premiers événements des révolutions, de protéger et de relancer un outil de production souvent menacé, en sauvant par là-même de nombreuses familles de la précarité, par un effort soutenu, et non sans risques, en faveur de l’investissement et de l’emploi. Lorsqu’un tel engagement est vécu dans la foi, il devient porteur d’une puissante espérance face à tous les vents contraires qui voudraient s’imposer […] ». En relisant ces lignes, je pense à ces amis industriels dans le secteur textile qui, à l’encontre d’une logique strictement financière qu’on voulait leur imposer de l’extérieur, ont choisi de mettre les intérêts des personnes en priorité des démarches de fermeture de leur entreprise, rendue nécessaire par une situation économique difficile : résultat, ce sont les gens eux-mêmes qui ont aidé à ce que cette fermeture se passe au mieux, facilitant ainsi les reclassements dans d’autres unités de production. Je pense à cet autre gérant dans le secteur agricole qui, avec audace et non sans risques, proposait à ses employés une formation interne à l’action syndicale pour éviter les travers de mouvements désordonnés… Un succès. Les laïcs insérés dans le monde du travail sont en première ligne du « service de l’espérance » au sein du tissu économique. Avec nos partenaires de l’Institut Catholique de Lyon, nous avons organisé en 2012 à Tunis une rencontre de chefs d’entreprises tunisiens et français pour penser à plusieurs voix les enjeux du management interculturel ; nous réfléchissons aussi à la possibilité d’organiser à moyen terme des « Semaines Sociales » en Tunisie…

  1. La nouvelle donne des migrations
  • Une situation préoccupante

Traditionnellement pays de transit, nos pays d’Afrique du Nord deviennent depuis peu des pays de migrations mixtes. Des politiques d’accueil sont mise en œuvre, incluant la prise en charge des situations urgentes, parfois un processus de régularisation administrative, mais aussi des offres généreuses en matière de scolarisation ou d’emploi. Néanmoins, la situation actuelle en Méditerranée, avec ces dizaines de milliers de personnes fuyant les violences moyen-orientales ou la précarité de la corne de l’Afrique, renforce également une poussée migratoire d’origine subsaharienne. Les itinéraires sont multiples et périlleux à travers le désert. Beaucoup entrent au Maghreb à partir du Niger, carrefour vers Sebha en Libye, restant ensuite en Libye ou bifurquant vers la Tunisie, dans l’espoir de gagner l’Europe ; ou vers Tamanrasset en Algérie, une des portes d’entrée également vers le Maroc, avec l’Espagne en ligne de mire. L’Europe reste très attractive pour des personnes en mal de perspectives dans leurs pays, en particulier chez les jeunes. Les familles consentent souvent à de grands sacrifices pour permettre à un de leurs membres d’entreprendre ce voyage à haut risque. La présence de réseaux familiaux ou nationaux dans les pays de transit agit souvent en soutien. Le durcissement des conditions d’entrée en Europe, mais aussi la complexification des itinéraires tend à en limiter l’efficacité et à « professionnaliser » la fonction des passeurs clandestins. Les migrants sont de plus en plus conduits à prolonger leur séjour dans les pays du Maghreb, essayant d’y rassembler suffisamment de moyens pour payer les passeurs. En Tunisie, l’immigration de transit n’a pas l’ampleur qu’elle connaît au Maroc, en Algérie ni surtout en Libye. Néanmoins c’est toute la région qui doit faire face, en pleine période de mutations internes, à une pression dont les accents dramatiques relayés par les médias ne sont plus à rappeler.

  • Les migrants comme partenaires en vue d’un monde nouveau

Cette situation constitue un enjeu humain et pastoral majeur. D’abord parce que des personnes souffrent et que l’indifférence serait une attitude insupportable. S’il s’agit d’exercer avec autant d’efficacité que possible – et très peu de moyens – une « pastorale du bon samaritain » à l’égard de ceux qui traversent des difficultés souvent énormes, il importe aussi, et plus profondément, d’accueillir chacun comme frère, selon sa dignité évangélique, indépendamment des différences de nationalités, de religions ou autres. Les petits, vus selon l’esprit du monde comme des marginaux, sont au contraire le centre du Royaume tel que Jésus l’a annoncé. Les passages de l’Evangile où l’on voit une communauté s’organiser autour de Jésus et du plus petit placé au centre à ses côtés sont nombreux. Telle est la « révolution du Royaume », qui exige une conversion profonde du regard et de l’agir. Beaucoup de nos communautés chrétiennes au Maghreb en font l’expérience et grandissent de la sorte. Dans certains de nos pays, les migrants représentent ainsi une part prédominante de nos communautés et contribuent à leur donner une vitalité évangélique rayonnante.

Il est indispensable d’envisager le phénomène migratoire non seulement dans ses symptômes, mais aussi ses racines : le drame de la Méditerranée commence dans un autre océan silencieux, le Sahara. C’est en amont qu’il faut agir pour ouvrir des perspectives dans les pays d’origine, « ré-enchanter » des existences souvent précaires ou sans horizon. Accompagnement, éducation, développement sont autant de défis que nous tâchons d’aborder en dialogue avec les Eglises des pays ouest-africains, en vue d’une sensibilisation constructive et efficace, notamment auprès des jeunes. Faire face aux urgences est nécessaire, construire des horizons dans la durée est indispensable.

A cet égard, soulignons l’importance de travailler en partenariat avec les migrants eux-mêmes. Je pense à ces jeunes qui, en lien étroit avec la paroisse, ont monté une association à Tamanrasset pour suppléer, efficacement, aux réseaux clandestins à la merci desquels se trouvent très souvent des personnes épuisées, sans moyens et sans défense ; à ce jeune de ma paroisse de Tunis qui, après avoir traversé le Sahara – une expérience racontée dans un livre intitulé Que vaut la vie d’un aventurier ? – a lui aussi créé une association pour dissuader en amont les candidats à l’exil, en s’efforçant de les accompagner et d’ouvrir avec eux un avenir meilleur dans leur pays d’origine ; ou encore à ce jeune homme ayant fui la Libye, qui fut réfugié à Choucha et qui aujourd’hui, grâce au soutien d’un microprojet en Tunisie, a pu retrouver une certaine stabilité et devenir un témoin écouté par ceux et celles qui viennent sur le terrain pour mieux comprendre la réalité des migrations en amont, comme ce fut le cas d’une ministre allemande il y a deux ans, très marquée par son témoignage…

Les migrants ne sont pas un problème à régler par des murs ni des urgences à contenir, mais des partenaires avec lesquels il s’agit d’ouvrir les horizons d’un monde nouveau. La souffrance des migrants révèle en effet notre monde à lui-même, dans son incapacité à dépasser convoitises et esprit de domination. A-t-on suffisamment le courage de reconnaître que l’intensification de la crise migratoire d’aujourd’hui s’enracine sans doute pour beaucoup dans les orientations politiques d’hier, en Libye, au Moyen-Orient, en Afrique subsaharienne, et dans la défense d’intérêts particuliers, quelle que soit leur nature ? Il ne revient pas à l’Eglise de trouver des solutions globales aux problèmes géopolitiques, même si parfois sa méditation peut s’avérer utile, mais d’aider à les appréhender de sorte que la personne humaine, quoi qu’il en coûte, passe avant toute autre forme d’intérêts.

 

Conclusion

Je terminerai en reprenant les mots de conclusion de la lettre pastorale de nos évêques: « […] En ces temps de « passages » où l’avenir est ouvert, où la tentation peut parfois être forte pour certains de nos peuples de se laisser gagner par la peur ou les doutes, servir l’espérance est un acte de foi, un acte prophétique, un acte de confiance en Dieu qui seul est maître des temps et de l’Histoire. […] Serviteurs de l’Espérance, cherchons à l’être chaque jour par notre vie et par nos actes, dans un esprit de prière, de fidélité et de service de ce Royaume qui dépasse les frontières visibles de l’Église, que nous voyons à l’œuvre dans et par les autres, un Royaume que « nous ne pouvons pas ‘construire’ […] de nos propres forces – ce que nous construisons demeure toujours le règne de l’homme avec toutes les limites qui sont propres à la nature humaine » (Benoît XVI, Spe Salvi 27), mais que nous accueillons comme ce qu’il est, c’est-à-dire « un don, raison pour laquelle justement il est grand et beau, et qu’il constitue la réponse à l’espérance » (Id. 35). En Église, cheminons avec nos peuples d’Afrique du Nord, nous sentant invités à relire et à méditer en permanence ce qui arrive, en esprit de discernement, de clairvoyance et de réalisme créateur ; en nous sentant acteurs de cette Histoire en marche, à notre place, celle d’un amour gratuit dont Dieu seul est la source. Comme nous concluions déjà en 1979, l’histoire n’est pas achevée, et nous devons rester disponibles aux nouveaux appels que Dieu nous adresse, pour parcourir ensemble d’autres étapes de cette Histoire Sainte, celle de nos peuples, une Histoire à travers laquelle l’Esprit Saint nous mène ».

 

Nicolas LHERNOULD +

Vicaire Général de l’Archidiocèse de Tunis

ICM – Marseille – 3 octobre 2015.