Catherine Pagès, Reprise de la journée de mercredi

Eduquer à la fraternité – reprise de la 1ere journée

Catherine Pagès

 

Je ne sais pas vous, mais moi, je me demande toujours comment je vais être déplacée, bousculée la première journée. Déplacée mais vers où ? Comment ?

Mais ce qui m’est apparu plutôt dans ce début de session, c’est du bonheur.

Mais pourquoi donc ?

Parce que la fraternité, c’est d’abord une expérience. Oh, une expérience pas forcément facile, en creux et en plein, en échecs et en petites joies, en bonheurs et malheurs,  en balbutiements, mais jamais univoque, et toujours la fraternité nous concerne, donne du sens à notre existence, à notre manière d’être au monde.

Les intervenants nous ont accompagné-es pour penser cette fraternité. Leurs pensées se sont croisées, nous permettant de faire des liens pour commencer à mieux cerner ce qu’est cette fraternité.

Car, au début, il semble bien que ce soit un mot qui nous met dans l’embarras.

Et pourtant, nous sommes très vite rentrés dans le concret, la fraternité, ce n’est pas un concept. La fraternité, ce sont des visages. La fraternité, elle se vit. Dès lors, éduquer à la Fraternité, c’est de l’ordre de la vie. Et donc, ça n’a pas de fin. En vocabulaire chrétien, on parlerait  d’initiation. En vocabulaire plus laïc, on s’appuiera sur la métaphore du jardin, de la forêt : cultiver la fraternité, comme on cultive son jardin, avec attention, respect du rythme, des plantes et de la terre et de tous les animaux qui y trouvent refuge.

Mais il s’agit de ne pas aller trop vite, et comprendre ce dont on parle.

Toute la journée, nous avons vu qu’il nous fallait tenir deux choses : la fraternité est une valeur que la république française s’est choisie et c’est une expérience qui interroge l’humanité depuis toujours.

En tant que valeur de la République, elle est indissociable de la liberté et de l’égalité. Mais elle a une place à part. Elle serait la condition nécessaire à une véritable égalité vécue en liberté.

Il nous a fallu faire un peu d’histoire de France récente, un peu plus de 200 ans et dépoussiérer des idées reçues.  La fraternité n’est pas inscrite sur le fronton de la République comme une évidence constitutive de ce qu’est la France. Si le mot croise celui de liberté et d’égalité dès 1789, s’il est inscrit dans la déclaration de droits de l’homme de 1790, Il fait débat dans la politique du XIXème s.  Il faut attendre 1945, et ce n’est surement pas un hasard que ce soit après ce conflit mondial majeur, pour qu’il soit retenu comme devise de la quatrième  et cinquième république.

Il nous faut donc continuer et comprendre qu’elle est son lien avec l’égalité et la liberté.

C’est ce qu’on fait les philosophes.

Monsieur Bidar est parti de l’expérience du silence. Lors des manifestations après les attentats de 2015, le silence s’est imposé. On n’avait plus de mots. On peut tenir ensemble deux interprétations à ce silence qui ne s’excluent pas : c’était un silence de communion, une intériorité partagée et aussi un désarroi collectif : qu’est ce donc qui nous rassemble par rapport à tout ce qui nous divise ? La fraternité semble être la grande oubliée de la devise. La devise républicaine ne fait pas consensus dans la société parce qu’il y a un trop grand écart ressenti entre le faire et le dire. Et pourtant, la fraternité semble s’imposer devant la pauvreté d’un vivre ensemble comme seul contrat social. Les mots de Abdenour Bidar et de Xavier Manzano sont extrêmement sévères quand à la situation de la société qui a transformé les notions d’égalité et de liberté dans un rapport d’individualité, qui favorise un libéralisme économique hégémonique.

Un deuxième facteur de division est de faire fraternité entre soi, à l’intérieur d’une communauté. Une fraternité contre les autres.

Alors, comment s’en sortir ? La fraternité serait elle le chemin qui permettrait de trouver ce qui nous rassemble ?

La fraternité ne se décrète pas, mais elle se cultive et curieusement passe d’abord par un travail sur soi, cultiver sa dimension intérieure, par ce qui nous fait être vraiment humain.

Ainsi la lutte est politique et spirituelle.

Les pensées de Xavier Manzano et de Abdenour Bidar se rejoignent là : la fraternité passe par une prise de conscience : « je ne suis rien sans l’autre et je suis fragile. » Et par une transformation : « j’accepte cette fragilité. » Et tout deux nous parlent de vulnérabilité comme fragilité acceptée. Car l’autre est aussi dans le même cas que moi. Ce n’est pas rien, accepter d’être vulnérable, accepter d’être atteint. Mais c’est le chemin qui permet à l’homme de grandir, d’être un être humain accompli. C’est un chemin de bonheur. C’est l’accueil de l’autre pour ce qu’il est. C’est ce qui a permis à Colette Hamza de nous dire en ouverture, que l’hospitalité est le visage de la fraternité.

Le deuxième volet du caractère de l’être humain en recherche de fraternité,  et c’est important que ce soit un inspecteur d’académie qui le dise, c’est accepter que nous soyons traversé par quelque chose qui nous dépasse. Une façon d’être au monde et d’être relié à quelque chose de plus grand : la création, Dieu, l’univers, la terre, quelle que soit l’expression que l’on emploie pour le désigner.

 

Xavier nous fait prendre du recul par une réflexion sur la famille, ce qui la constitue et ce qui permet de ne pas être enfermé dans les seuls liens du sang. Ce qui permet la famille, ce sont trois choses : la filiation, l’alliance et la germanité. Mais ces trois choses ne sont pas forcément sur le même plan ; selon la manière dont on va les interpréter et les articuler, cela donnera la manière dont la société va les vivre.

La filiation permet l’enracinement. La germanité l’ouverture à l’autre, trans-familial, on ne peut réduire la fraternité à la fraternité de sang…

Il y a aussi tous les frères et les sœurs données et reçues, par la vie,  dans la vie.

Filiation et germanité dépendent de toute façon de l’alliance. Qui dit alliance, dit prohibition de l’inceste pour obliger à sortir de soi, obliger à l’exogamie. Cela vaut pour la cellule familiale mais aussi pour la société et notre manière d’habiter la maison commune, première étymologie de la famille.

L’harmonisation de l’alliance, la filiation et la germanité permet de prendre conscience que nous sommes « une multitude d’uniques » comme dirait Christian de Chergé. Notre place est unique dans l’humanité et d’une richesse singulière. Quand on a conscience de cette richesse singulière on peut s’ouvrir à la richesse singulière de l’autre et lui faire sa place.

 

Le philosophe laisse alors la place à la réflexion biblique. La bible nous raconte une histoire de famille. D’une famille qui devient un peuple. Et comme c’est une histoire singulière, lue et relue, elle concerne chacun ; c’est pourquoi la bible est un grand texte, qui s’adresse à chacun, pour peu qu’on apprenne à la lire.

Qui est capable d’être frère ? La bible est faite d’anti-héros et d’échecs. Il faudra attendre 40 chapitres pour que l’esquisse d’une fraternité réussie se mette en place avec Joseph, et non sans mal.

Quand la bible s’interroge sur la fratrie, nous dit Marie-Laure Durand, elle pose la question de la place que nous prenons dans la vie. La fratrie de sang révèle deux peurs : peur de prendre sa place et peur de perdre sa place. La parole est ce qui fait fraternité ; on parle de sa place. Sinon la question devient : comment se débarrasser de son frère pour lui prendre sa place ?

Jésus, par son statut de Fils, va nous donner un statut de frère.

Ainsi, la fraternité n’est pas un sentiment. Elle consiste à pendre sa place et à garantir à l’autre qu’il pourra prendre sa place propre.

 

Si vous n’aviez pas été convaincu que la fraternité est une expérience, que tenter de la vivre donne du bonheur, Françoise et Lidivine sont venues vous y initier.

Françoise nous a raconté une expérience avec les jeunes autour du mot fraternité qui a été possible grâce à un patient travail de liens tissés avec une équipe de professeurs et un regard tellement aimant sur les personnes. Réfléchir à la fraternité en la vivant…

La sororité se donne à vivre, avec, à la fois, le risque qu’elle enferme et l’inconnu sur lequel elle ouvre. Elle n’est possible que si elle participe à la sortie de soi. C’est une clé de lecture. Lidivine nous a partagé son expérience. Et renchérit sur la juste place que nous pouvons prendre dans la vie et que permet en fraternité. Un chemin d’acceptation de soi et de la différence de l’autre, un chemin d’humilité qui permet de trouver sa place et laisser les autres trouver la leur.

 

 

 

Valérie Marmoy, Reprise de la journée de jeudi

Reprise de la journée du jeudi 22 mars 2018 lors de la session de l’ISTR sur l’enseignement du fait religieux « Eduquer à la fraternité » par Valérie Marmoy.

 

C’est à l’école de Claire Ly  avec beaucoup d’humilité, que je viens partager avec vous mon point de vue partial et partiel, mon émotion de la journée d’hier et plus globalement de ce qu’on a vécu ces deux jours.

Oui j’ai dit émotion, d’ailleurs quand j’ai commencé à écrire, j’ai été perplexe parce que j’avais bien écouté et on nous a dit  que l’émotion ce n’était pas forcément une bonne chose, qu’elle ne nourrissait rien, qu’elle ne permettait pas la réflexion, qu’elle n’ouvrait sur rien. Et pourtant j’en étais remplie, donc je n’avais rien compris.

Pourtant comment rester insensible à cette histoire de fraternité, cette saga familiale et fraternelle qu’on a vu s’incarner dans des personnes de conviction et d’une profonde humanité. Et puis je me suis souvenu qu’on a parlé aussi de l’importance de la  relecture, de mettre des mots, de verbaliser pour structurer et c’est ce que j’ai essayé de faire. Et à la réflexion, il a beaucoup été question de mots, de vocabulaire, de paroles pendant cette journée.

On a tous la tête plein d’images. Pour moi Saint Loup, ça sent la lavande et le ciste cotonneux, et bizarrement ça me fait penser de suite à une fratrie, celle de Marcel Pagnol et de son frère, le petit Paul dans  « La gloire de mon père ».

Et déjà une rivalité dans la possession des collines  entre Marcel né à Aubagne et Paul à Saint Loup, entre Marcel le bavard et Paul le silencieux, entre Marcel celui qui part et Paul celui qui reste Aujourd’hui quand je penserai à Saint Loup je verrai aussi au milieu des personnages de Pagnol ; des enfants, des papys, des mamans, des maitres et des maitresses, qui courent à en perdre haleine. Qui courent à la découverte de l’autre, qui courent à la découverte de la différence mais de la ressemblance aussi ; qui courent parce que la fraternité ça nous engage à travers tout notre corps. Mais qui parlent aussi, parce que la fraternité ça se dit et même à 3 ans ça passe  par la Parole, une parole qui n’est pas en panne,  à la différence de ce qu’on a vu pour Caïn et Abel. D’ailleurs il n’y a rien d’immobile et de muet, rien qui soit en panne chez Berengère Sylvestre.

Pascal Balmand ne se sent pas bien et il a choisi le vocabulaire d’Audiard pour nous le dire, il oscille entre indigestion et urticaire. La faute aux mots valises trop utilisés et usés. Des mots comme vivre ensemble, cohabiter communauté, valeurs. Il nous décrit notre  société éparpillée ventilée façon puzzle. Une société qui a besoin de renouer le dialogue, de recréer du lien et où nos écoles peuvent être des réponses à ce besoin.

Pourquoi ? Pas parce que les autres le font mal, mais parce que notre manière, particulière, c’est partir de la personne, du singulier, pour faire du commun, pour faire du nous et pas du « on », pas de l’indifférencié.

Pourquoi ? Parce qu’on sait qu’on ne peut pas se supporter mais qu’on peut faire alliance. Parce qu’on sait que l’Evangile ce ne sont  pas des valeurs, mais des vertus, que la fraternité ne se transmet pas mais se cultive s’éduque (Rodrigue Coutouly et Abdennour Bidar le savent avec nous).

Pourquoi ? Parce qu’on sait qu’un je n’existe que par rapport à un tu, que la question « Suis-je le gardien de mon frère ? » se pose dans le quotidien. Parce qu’on sait qu’une communauté est bien plus que la somme des personnes qui la composent. Et que n’en déplaisent à tous les climato sceptiques de l’Evangile, si climat évangélique il y a c’est à travers cette communauté et sa manière d’être éducatrice,  à travers ses pratiques, ce qu’elle met en place, le règlement intérieur, les sanctions, la cantine, les pratiques pédagogiques, l’évaluation, qu’il se vit, se montre et se dit.

 

« Tu es mon sang, ma sœur, Ismène ma chérie » Sophocle.

On pense souvent aux intellectuels comme à des êtres d’une grande intelligence mais parfois un peu arides. D’intelligence il en est question et oh combien, avec Anne Sophie Luigi qui nous guide et nous fait voyager à travers le temps, les lieux et les œuvres. Mais d’aridité surement pas. C’est avec beaucoup de finesse, de justesse et de délicatesse qu’elle nous offre, nous ouvre l’histoire d’Antigone à travers ses différents auteurs. J’ai écouté Sophocle, chez qui elle est le fruit d’une famille incestueuse, avec une fraternité meurtrière,  qui se décline sur le mode de la violence et se tue elle-même, et j’ai entendu en arrière  fond la voix et les mots de Xavier Manzano, endogamie, inceste social, repli sur soi,  ressentiment.

Quand elle devient Afghane, A Kandahar, c’est sa solitude et sa dignité  qui m’a touchée et qui met en questionnement la puissance de l’armée américaine. Anouilh lui, en réponse à l’horreur de la guerre  en fait le symbole du refus de la compromission, de la collaboration, de la médiocrité, l’image d’une fraternité en quête d’absolue, d’exigence, qui dépasse celui qui en est l’objet et devient mortifère.

Et puis on la retrouve à Beyrouth, avec « le 4eme mur », où l’on s’émerveille du fait  que si elle ne peut pas faire la paix, elle peut permettre à la guerre de se taire, un moment, juste un moment.

 

C’est Claire Ly qui m’a éclairée sur l’intelligence.  En Asie l’intelligence c’est : une pensée juste, de l’énergie spirituelle, de la foi, de la méditation. Peut-être Anne Sophie est-elle bouddhiste ?  Claire Ly non plus n’est pas à l’aise avec les mots, avec les grands mots comme  valeurs, des mots qui la fatiguent beaucoup car elle n’aime pas classer juger, prôner, exclure.

Au Cambodge on n’a pas besoin d’en parler de la fraternité car on ne se situe que dans la relation, on n’existe que les uns avec les autres. C’est donné, ce n’est pas un choix, et parfois on le subi. Ce sont les khmers rouges qui ont parlé  de fraternité les premiers, mais pour instaurer un vaste programme de déshumanisation, de construction d’une société pure où l’égalité et la fraternité sont défigurées.

Mais pourtant, la fraternité résiste, la vie résiste comme la sève des arbres pendant l’hiver, on ne la voit pas mais elle est toujours là. Et à un moment on se dit qu’on est allé trop loin, qu’il y a une limite à l’inacceptable et ça part de profond, de l’intérieur, des entrailles.

Alors oui, Claire a pu renaitre à une vie autre, transformée mais en laissant sa culture d’origine en dialogue avec celle du pays qui l’a adoptée comme une promesse, comme un    «  je » irremplaçable, qui introduit son initiative dans ce monde.

 

Et la religion me direz-vous, ou plutôt les religions ? L’altérité religieuse peut nous permettre d’entrer en fraternité comme Charles de Foucault, louis Massignon et Christian de chergé. Trois sauvetages, trois conversions.

Une fraternité qui se construit dans la ressemblance et la dissemblance, en expérimentant ses limites, qui se construit aussi malgré la violence, celle des autres et la mienne, malgré la guerre, parce que je sais que moi aussi je ne suis pas innocent.

La fraternité c’est une richesse et une promesse et dans ce monde nouveau qui est en train de naître l’Eglise donne à notre école un but, celui d’être le lieu premier de l’éducation à la relation, parce que la relation, le dialogue est une nécessité pour la paix, pour la fraternité.

Juifs,  chrétiens, musulmans, 3 frères un père, Abraham. On mesure le chemin encore à parcourir pour parvenir à un dialogue entre eux mais est ce qu’on mesure qu’en travaillant dans nos écoles à l’accueil et à l’ouverture à tous on contribue, de manière modeste mais définitive à  cet avènement de la fraternité.

Un dernier mot, hospitalité ? dont Colette Hamza est la gardienne. Pourquoi parce que le chapitre 13 de la lettre aux Hébreux

«  N’oubliez pas l’hospitalité : elle a permis à certains, sans le savoir, de recevoir chez eux des anges. »

Des anges, des messagers ont en a reçu pendant ces deux jours, qui sont venus nous visiter pour nous rendre plus intelligent, à l’asiatique c’est-à-dire nous permettre d’avoir une pensée plus juste, nous transmettre leur foi dans cette fraternité possible, nous donner de l’énergie pour le mettre en œuvre.

Et  tant pis si je suis émue, je vais terminer avec de la poésie, celle de Charles Péguy

«La fraternité C’est une grand et noble sentiment, vieux comme le monde, qui a fait le monde…. »

Et aussi celle de Sœur Lidvine Nguemeta

« Ma sœur, c’est un monde, je suis un monde. »

 

 

 

Christian Salenson et Dominique Santelli, Conférence conclusive

Conférence conclusive

Christian Salenson et Dominique Santelli

 

Le moment est venu de recueillir les fruits de cette belle session. Tout d’abord les intervenants. Nous avions invité des personnalités susceptibles d’éclairer notre recherche, y compris Pascal Balmant, Abdennour Bidar ou Rodrigue Coutouly.  Lorsque nous les avons invités, nous ne pensions pas que tous nous répondraient favorablement – heureuse surprise ! –  et qu’ils s’engageraient autant dans leurs propos.

Nous étions ouverts la session avec deux points d’attention : d’une part comprendre la fraternité et d’autre part se dire ce qu’est : éduquer à la fraternité.

 

La fraternité

 

On a très vite compris que ce troisième terme de la devise de la République n’avait pas le même statut ni le même succès idéologique que les deux premiers, ce qui n’a pas manqué de nous mettre en alerte. L’historienne, tout en nous faisant réviser nos fondamentaux, nous a montré qu’en même temps que la fraternité est une idée force de la révolution, elle mettait du temps à s’inscrire solidement comme valeur de la République. Peut-être n’est-elle pas encore vraiment en place et pourrait-elle à l’avenir prendre des couleurs…

 

Vers la fraternité universelle.

 

Très rapidement on nous a alertés sur l’ambiguité de la fraternité. Il ne suffit pas de parler de fraternité, avec des grands sentiments ou comme un « supplément d’âme », comme on disait sous la 3eme République. Il est décisif de comprendre que la fraternité est sous une menace constante, celle de fratries réduites qui s’absolutisent : familiales, communautaires, idéologiques. Dès la conférence inaugurale, Abdennour Bidar nous a dit cela, en dénonçant ces fraternités fermées dans lesquelles des personnes se confortent dans des identités partielles et excluantes. La fraternité est en quelque sorte un mouvement ininterrompu par lequel on passe d’une fratrie restreinte à une fratrie plus large… On pourrait dire avec Charles de Foucauld : la fraternité tend vers l’universalité ou elle n’est pas …

Xavier Manzano nous a clairement désigné ce passage. A partir des trois paramètres qui caractérisent la famille : l’alliance, la filiation et la fraternité, il a attiré notre attention sur ce qu’il a appelé l’inceste social, cette sorte d’endogamie culturelle, religieuse ou sociale, l’excès de filiation, et sur la nécessaire ouverture de la filiation vers la germanité, le passage des frères de la tribu vers les cousins et partant vers l’ensemble de la vie de la cité.

Nous avons retrouvé encore cela avec Marie Laure Durand, en particulier avec la figure de Jésus dans le nouveau testament et sa question : Qui sont mes frères ? élargissant la fratrie tribale, fut-elle catholique, à l’universalité.

 

Nous pouvons garder cette clef : Toute fratrie, à l’échelon de la famille, des relations électives, de la nation, est enfermante sauf à tendre constamment vers l’ouverture à des altérités plus large. Toute fratrie quelle qu’elle soit a sa finalité dans la tension vers l’universel.

 

 

 

 

La mise en culture de l’intériorité

 

 

Nous avons été quelque peu surpris que parlant de la fraternité, dès le premier jour, on ait été recentrés immédiatement sur l’intériorité. On aurait pu imaginer que parlant de la fraternité, on nous parle des règles du dialogue, de la rencontre de l’autre, des processus à mettre en oeuvre et de ceux à éviter… Non ! On nous a dit que la fraternité s’inventait dans la mise en culture –nous avons aimé l’expression – de l’intériorité. Je cite : « Elle ne se décrète pas, elle se cultive par un travail en nous-même. Je suis convoqué en fait avec moi-même ». Si cette affirmation est vraie, si la fraternité se gagne personnellement par un travail sur l’intériorité alors on comprend qu’Abdennour Bidar dénonce ce qu’il appelle « L’incapacité à la fraternité par défaut d’éducation spirituelle ».

Marie Laure Durand est venu enrichir ce point par sa magnifique réflexion sur les fraternités bibliques. Nous avons en particulier retenu que la fraternité suppose de prendre sa place, rien que sa place mais vraiment sa place, pour garantir la place de l’autre. Il nous semble que cela nous parle comme chef d’établissement, comme APS, comme enseignant… Pour garantir à l’autre sa place et l’assurer qu’il pourra être ce qu’il est, il faut avoir soi-même pris sa propre place, ni trop ni pas assez, à l’exemple de Joseph et de ses frères. Joseph est le premier dans la Bible à se conduire en frère.

La fraternité se construit par la parole. Nous avons été très intéressés par ce qu’a dit ML Durand : Abel ne parle pas … Marthe ne parle pas directement à Marie. Elle parle à Marie en s’adressant à Jésus ! La parole ne passe pas entre elles… Ce qui nous renvoie à la parole/non-parole échangée dans les fratries familiales, mais aussi à l’école, dans une équipe éducative… ou encore en apprenant à des enfants et des jeunes à prendre la parole et à s’exprimer, à exprimer des points de vue personnels… et non exclusifs… Quand nous leur apprenons cela, nous les initions à la fraternité.

 

 

La vulnérabilité ou la voie royale de l’entrée en fraternité

 

Troisième axe majeur qui se dégage de cette session : L’expérience de la vulnérabilité.

La vulnérabilité ouvre la voie de la fraternité. Nous entendons par vulnérabilité cette expérience tant de fois refaite au cours de l’existence que je ne suis pas le tout, je ne suis pas l’absolu, je ne suis pas Dieu. Je ne suis pas ni tout puissant. Je ne trouve et prends ma place que dans ce consentement à la fragilité sans cesse remis sur le métier.

Cette expérience arrache celui qui la vit à une attitude d’écrasement des autres, de recherche de gloriole, de carriérisme etc. Je suis humain et je deviens humain dans ce consentement là !

 

On nous l’a dit : « la fraternité est une valeur par gros temps ». On l’a vu avec les témoins comme Foucauld, Massignon, Chergé, tous les trois confrontés à la limite et ultimement à la mort. La fraternité n’est pas une valeur que l’on vit quand tout est dans l’enchantement. Elle se joue aussi dans les conflits, dans la violence… « Ce soir là j’étais responsable aussi de ce frère là ! » dit Christian de Chergé en présence d’un terroriste du GIA, ou encore Claire Ly et les trois exemples cités dans la situation extrême d’un camp de rééducation kmer rouge.

Cette vulnérabilité consentie est le chemin par lequel on se porte à la rencontre du visage de l’autre. Jean François Noel nous a dit de belles choses sur cette vulnérabilité : je suis blessé de l’autre et je vais aller vers l’autre… et en psychanalyste qu’il est,  il l’a inscrit dans les débats de la première enfance…

 

Voilà, il y aurait encore bien d’autres pistes. Chacun d’entre vous a retenu d’autres points… Avec Dominique nous avons surtout épinglé ces trois axes : la fraternité comme ouverture constante à l’universel, l’intériorité comme le lieu où se gagne la fraternité, la vulnérabilité consentie comme entrée en fraternité.

 

 

II- Eduquer

 

            Mais ce n’était pas une session sur la fraternité… mais une session sur éduquer à la fraternité. Et là le risque existe de lancer des injonctions qui tomberaient comme de nouvelles charges ou de nouvelles exigences sur les enseignants, comme si l’école avait en charge de régler tous les problèmes de la société. Voilà pourquoi nous redisons comme nous l’avons dit en commençant que l’on n’a pas attendu la session pour éduquer à la fraternité ! Mais la session nous permet de mettre à jour ce que l’on vit déjà, d’en mieux voir l’intérêt, d’en nommer le sens etc. Nous en voulons pour preuve les témoignages portés par une cheffe d’établissement, une enseignante, une APS et leur synergie…

 

Trois attitudes

 

On a pu recueillir un certain nombre d’attitudes par lesquelles on vit la fraternité. Je retiens principalement ce que nous a dit Lidvine. Les trois attitudes fondamentales : L’apprentissage de la différence sur la base d’une unité. Nous avons trouvé que la formule de Jeanne de L’estonac était presqu’un moyen mnémotechnique : « tout le monde ne chausse pas le même pied ». Voilà une belle formule qui s’applique bien aux enseignants, « tous les enseignants ne chaussent pas le même pied ! » et que les enseignants peuvent à leur tour appliquer aux élèves… La seconde attitude est l’humilité. L’humilité n’est pas la modestie mais la conscience de ses limites, ce qui fait que nous sommes humains… Enfin l’accueil. On a aussi appelé cela l’hospitalité. Le mot est souvent revenu durant la session. Un mot qui porte en lui-même la réciprocité puisque l’hôte en français désigne tout aussi bien celui qui reçoit que celui est accueilli.  Rappelons-nous la phrase de Louis Massignon « Pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte ». Hôte dans les deux sens…

 

A l’école

 

Comment on fait l’apprentissage de la fraternité à l’Ecole ? Nous pouvons retenir  les quatre pistes d’abdennour Bidar : 1- discuter ensemble. On a beaucoup évoqué cet apprentissage de la parole. 2- Agir ensemble. Xavier Leturq a même parlé du dialogue des œuvres. 3- La connaissance des grandes œuvres de l’humanité : Les misérables réédités ce mois ci à la Pléiade, Antigone, plusieurs fois citée… les récits fondateurs de l’humanité…   4- et se taire ensemble

 

La fraternité ne se transmet pas, elle se cultive par l’éducation. Vous l’aurez remarqué il a été beaucoup question de culture et même d’agriculture ! la métaphore de la forêt a permis à Rodrigue Coutouly de montrer l’interaction qu’il y a dans le travail éducatif. A ce propos nous pourrions garder ce que nous a dit Pascal Balmant :  « Un établissement ce sont des frères et des sœurs qui s’éduquent les uns les autres pour former une communauté éducatrice et pas seulement éducative ».

Le secrétaire général a posé des jalons pour la réflexion : Quelle relation fraternelle l’équipe éducative donne à voir ? On sait la force que donne dans le travail éducatif, l’unité ressentie des éducateurs. On sait aussi que ce n’est pas toujours le cas dans toutes les équipes ou avec tous les membres d’une équipe… On peut le regretter et se lamenter … mais on peut aussi voir tout ce qui se construit de fraternité entre enseignants…

 

Nous avons été intéressés aussi par tous ces lieux et moments concrets où la fraternité se construit : Est-ce que nos règlements intérieurs sont des chemins de fraternité ? ou encore comment la cantine, par la médiation symbolique de la nourriture, est un apprentissage de la fraternité . On sait bien que le repas est un lieu familial privilégié.

 

La question de l’évaluation est revenue plusieurs fois… Nous avons souligné le risque de concurrence, de rivalité qu’elle peut instaurer, selon la forme qu’elle prend, alors qu’il s’agit plutôt de permettre à des sujets de se former dans une estime de soi qui les rende aptes à la rencontre de l’altérité.

 

 

 

Enfin, nous avons célébré la fraternité ! l’histoire nous l’a appris : la fraternité républicaine est née dans la fête. La fraternité a besoin de se célébrer. Et si ce n’est plus comme les fédérés du champ de mars, nous avons aussi pris un temps dans la session… Qu’il fut doux durant ces trois jours de vivre un moment de fraternité !

 

 

Dominique Santelli

Christian Salenson

 

 

 

 

 

 

Dei Verbum, la Révélation divine

PAUL, ÉVÊQUE,

SERVITEUR DES SERVITEURS DE DIEU,

AVEC LES PÈRES DU SAINT CONCILE,

POUR QUE LE SOUVENIR S’EN MAINTIENNE À JAMAIS

CONSTITUTION DOGMATIQUE SUR LA RÉVÉLATION DIVINE

DEI VERBUM

1. Préambule

En écoutant religieusement et proclamant avec assurance la Parole de Dieu, le saint Concile fait sienne cette parole de saint Jean :

« Nous vous annonçons la vie éternelle, qui était auprès du Père et qui nous est apparue : ce que nous avons vu et entendu, nous vous l’annonçons, afin que vous soyez en communion avec nous et que notre communion soit avec le Père et avec son Fils Jésus Christ » (1 Jn 1, 2-3). C’est pourquoi, suivant la trace des Conciles de Trente et du Vatican I, il entend proposer la doctrine authentique sur la Révélation divine et sur sa transmission, afin que, en entendant l’annonce du salut, le monde entier y croie, qu’en croyant il espère, qu’en espérant il aime [1].

CHAPITRE PREMIER :

La Révélation elle-même

2. Nature de la Révélation

Il a plu à Dieu dans sa bonté et sa sagesse de se révéler en personne et de faire connaître le mystère de sa volonté (cf. Ep 1, 9) grâce auquel les hommes, par le Christ, le Verbe fait chair, accèdent dans l’Esprit Saint, auprès du Père et sont rendus participants de la nature divine (cf. Ep 2, 18 ; 2 P 1, 4). Par cette révélation, le Dieu invisible (cf. Col 1, 15 ; 1 Tm 1, 17) s’adresse aux hommes en son surabondant amour comme à des amis (cf. Ex 33, 11 ; Jn 15, 14-15), il s’entretient avec eux (cf. Ba 3, 28) pour les inviter et les admettre à partager sa propre vie. Pareille économie de la Révélation comprend des actions et des paroles intimement liées entre elles, de sorte que les oeuvres, accomplies par Dieu dans l’histoire du salut, attestent et corroborent et la doctrine et le sens indiqués par les paroles, tandis que les paroles proclament les oeuvres et éclairent le mystère qu’elles contiennent. La profonde vérité que cette Révélation manifeste, sur Dieu et sur le salut de l’homme, resplendit pour nous dans le Christ, qui est à la fois le Médiateur et la plénitude de toute la Révélation [2].

3. Préparation de la Révélation évangélique

Dieu, qui crée (cf. Jn 1, 3) et conserve toutes choses par le Verbe, donne aux hommes dans les choses créées un témoignage incessant sur lui-même (cf. Rm 1, 19-20) ; voulant de plus ouvrir la voie du salut d’en haut, il s’est manifesté aussi lui-même, dès l’origine, à nos premiers parents. Après leur chute, par la promesse d’une rédemption, il les releva dans l’espérance du salut (cf. Gn 3, 15) ; il prit un soin constant du genre humain, pour donner la vie éternelle à tous ceux qui, par la constance dans le bien, recherchaient le salut (cf. Rm 2, 6-7). Au temps fixé, il appela Abraham pour faire de lui un grand peuple (cf. Gn 12, 2) ; après les patriarches, il forma ce peuple par l’intermédiaire de Moïse et par les prophètes, pour qu’il le reconnaisse comme le seul Dieu vivant et vrai, Père prévoyant et juste juge, et qu’il attende le Sauveur promis, préparant ainsi au cours des siècles la voie à l’Évangile.

4. Le Christ plénitude personnelle de la Révélation

Après avoir, à bien des reprises et de bien des manières, parlé par les prophètes, Dieu « en ces jours qui sont les derniers, nous a parlé par son Fils » (He 1, 1-2). Il a envoyé en effet son Fils, le Verbe éternel qui éclaire tous les hommes, pour qu’il demeurât parmi eux et leur fît connaître les profondeurs de Dieu (cf. Jn 1, 1-18). Jésus Christ donc, le Verbe fait chair, « homme envoyé aux hommes [3] », « prononce les paroles de Dieu » (Jn 3, 34) et achève l’oeuvre de salut que le Père lui a donnée à faire (cf. Jn 5, 36 ; 17, 4). C’est donc lui – le voir, c’est voir le Père (cf. Jn 14, 9) – qui, par toute sa présence et par la manifestation qu’il fait de lui-même par ses paroles et ses oeuvres, par ses signes et ses miracles, et plus particulièrement par sa mort et sa résurrection glorieuse d’entre les morts, par l’envoi enfin de l’Esprit de vérité, achève en l’accomplissant la révélation, et la confirme encore en attestant divinement que Dieu lui-même est avec nous pour nous arracher aux ténèbres du péché et de la mort et nous ressusciter pour la vie éternelle.

L’économie chrétienne, étant l’Alliance Nouvelle et définitive, ne passera donc jamais et aucune nouvelle révélation publique n’est dès lors à attendre avant la manifestation glorieuse de notre Seigneur Jésus Christ (cf. 1 Tm 6, 14 ; Tt 2, 13).

5. Accueil de la Révélation par la foi

À Dieu qui révèle est due « l’obéissance de la foi » (Rm 16, 26 ; cf. Rm 1, 5 ; 2 Co 10, 5- 6) , par laquelle l’homme s’en remet tout entier et librement à Dieu dans « un complet hommage d’intelligence et de volonté à Dieu qui révèle [4] » et dans un assentiment volontaire à la révélation qu’il fait. Pour exister, cette foi requiert la grâce prévenante et adjuvante de Dieu, ainsi que les secours intérieurs du Saint-Esprit qui touche le coeur et le tourne vers Dieu, ouvre les yeux de l’esprit et donne « à tous la douce joie de consentir et de croire à la vérité [5] ». Afin de rendre toujours plus profonde l’intelligence de cette Révélation, l’on ne cesse, par ses dons, de rendre la foi plus parfaite.

6. Révélation divine et connaissance naturelle de Dieu

Par la Révélation divine, Dieu a voulu se manifester et se communiquer lui-même ainsi que manifester et communiquer les décrets éternels de sa volonté concernant le salut des hommes, « à savoir de leur donner part aux biens divins qui dépassent toute pénétration humaine de l’esprit [6] ».

Le saint Concile reconnaît que « Dieu, principe et fin de toutes choses, peut être connu avec certitude par la lumière naturelle de la raison humaine à partir des choses créées » (cf. Rm 1, 20) ; mais il enseigne qu’on doit attribuer à la Révélation « le fait que les choses qui dans l’ordre divin ne sont pas de soi inaccessibles à la raison humaine, peuvent aussi, dans la condition présente du genre humain, être connues de tous, facilement, avec une ferme certitude et sans aucun mélange d’erreur [7] ».

CHAPITRE II :

La transmission de la Révélation divine

7. Les Apôtres et leurs successeurs, hérauts de l’Évangile

Cette Révélation donnée pour le salut de toutes les nations, Dieu, avec la même bienveillance, a pris des dispositions pour qu’elle demeure toujours en son intégrité et qu’elle soit transmise à toutes les générations. C’est pourquoi le Christ Seigneur, en qui s’achève toute la Révélation du Dieu très haut (cf. 1 Co 1, 30 ; 3, 16-4, 6), ayant accompli lui-même et proclamé de sa propre bouche l’Évangile d’abord promis par les prophètes, ordonna à ses Apôtres de le prêcher à tous comme la source de toute vérité salutaire et de toute règle morale, en leur communiquant les dons divins [8]. Ce qui fut fidèlement exécuté, soit par les Apôtres, qui, par la prédication orale, par leurs exemples et des institutions, transmirent, ce qu’ils avaient appris de la bouche du Christ en vivant avec lui et en le voyant agir, ou ce qu’ils tenaient des suggestions du Saint-Esprit, soit par ces Apôtres et par des hommes de leur entourage, qui, sous l’inspiration du même Esprit Saint [9], consignèrent par écrit le message du salut. Mais pour que l’Évangile fût toujours gardé intact et vivant dans l’Église, les Apôtres laissèrent pour successeurs des évêques, auxquels ils « remirent leur propre fonction d’enseignement [10] ». Cette sainte Tradition et la Sainte Écriture de l’un et l’autre Testament sont donc comme un miroir où l’Église en son cheminement terrestre contemple Dieu, dont elle reçoit tout jusqu’à ce qu’elle soit amenée à le voir face à face tel qu’il est (cf. 1 Jn 3, 2).

8. La sainte Tradition

C’est pourquoi la prédication apostolique, qui se trouve spécialement exprimée dans les livres inspirés, devait être conservée par une succession ininterrompue jusqu’à la consommation des temps. Les Apôtres, transmettant donc ce qu’ils ont eux-mêmes reçu, exhortent les fidèles à garder fermement les traditions qu’ils ont apprises soit de vive voix soit par écrit (cf. 2 Th 2, 15) et à lutter pour la foi qui leur a été une fois pour toutes transmise (cf. Jude 3) [11]. Quant à la Tradition reçue des Apôtres, elle comprend tout ce qui contribue à conduire saintement la vie du peuple de Dieu et à en augmenter la foi ; ainsi l’Église perpétue dans sa doctrine, sa vie et son culte et elle transmet à chaque génération, tout ce qu’elle est elle-même, tout ce qu’elle croit.

Cette Tradition qui vient des Apôtres progresse dans l’Église [12], sous l’assistance du Saint-Esprit ; en effet, la perception des réalités aussi bien que des paroles transmises s’accroît, soit par la contemplation et l’étude des croyants qui les méditent en leur coeur (cf. Lc 2, 19.51), soit par l’intelligence intérieure qu’ils éprouvent des réalités spirituelles, soit par la prédication de ceux qui, avec la succession épiscopale, ont reçu un charisme certain de vérité. Ainsi l’Église, tandis que les siècles s’écoulent, tend constamment vers la plénitude de la divine vérité, jusqu’à ce que soient accomplies en elle les paroles de Dieu.

L’enseignement des saints Pères atteste la présence vivifiante de cette Tradition, dont les richesses passent dans la pratique et dans la vie de l’Église qui croit et qui prie. C’est cette même tradition, qui fait connaître à l’Église le canon intégral des Livres Saints ; c’est elle aussi qui, dans l’Église, fait comprendre cette Écriture Sainte et la rend continuellement opérante. Ainsi Dieu, qui a parlé jadis, ne cesse de converser avec l’Épouse de son Fils bien-aimé, et l’Esprit Saint, par qui la voix vivante de l’Évangile retentit dans l’Église et, par l’Église, dans le monde, introduit les croyants dans la vérité tout entière et fait que la parole du Christ réside en eux avec toute sa richesse (cf. Col 3, 16).

9. Le rapport réciproque entre la Tradition et l’Écriture

La sainte Tradition et la Sainte Écriture sont donc reliées et communiquent étroitement entre elles. Car toutes deux, jaillissant de la même source divine, ne forment pour ainsi dire qu’un tout et tendent à une même fin. En effet, la Sainte Écriture est la Parole de Dieu en tant que, sous l’inspiration de l’Esprit divin, elle est consignée par écrit ; quant à la sainte Tradition, elle porte la Parole de Dieu, confiée par le Christ Seigneur et par l’Esprit Saint aux Apôtres, et la transmet intégralement à leurs successeurs, pour que, illuminés par l’Esprit de vérité, en la prêchant, ils la gardent, l’exposent et la répandent avec fidélité : il en résulte que l’Église ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation. C’est pourquoi l’une et l’autre doivent être reçues et vénérées avec un égal sentiment d’amour et de respect [13].

10. Tradition, Écriture, Peuple de Dieu et Magistère

La sainte Tradition et la Sainte Écriture constituent un unique dépôt sacré de la Parole de Dieu, confié à l’Église ; en s’attachant à lui, le peuple saint tout entier uni à ses pasteurs reste assidûment fidèle à l’enseignement des Apôtres et à la communion fraternelle, à la fraction du pain et aux prières (cf. Ac 2, 42 grec), si bien que, pour le maintien, la pratique et la profession de la foi transmise, s’établit, entre pasteurs et fidèles, un remarquable accord [14].

La charge d’interpréter de façon authentique la Parole de Dieu, écrite ou transmise [15], a été confiée au seul Magistère vivant de l’Église [16] dont l’autorité s’exerce au nom de Jésus Christ. Pourtant, ce Magistère n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il est à son service, n’enseignant que ce qui a été transmis, puisque par mandat de Dieu, avec l’assistance de l’Esprit Saint, il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement et l’expose aussi avec fidélité, et puise en cet unique dépôt de la foi tout ce qu’il propose à croire comme étant révélé par Dieu.

Il est donc clair que la sainte Tradition, la Sainte Écriture et le Magistère de l’Église, selon le très sage dessein de Dieu, sont tellement reliés et solidaires entre eux qu’aucune de ces réalités ne subsiste sans les autres, et que toutes ensemble, chacune à sa manière, sous l’action du seul Esprit Saint, elles contribuent efficacement au salut des âmes.

CHAPITRE III :

L’inspiration de la Sainte Écriture et son interprétation

11. Inspiration et vérité de la Sainte Écriture

Les réalités divinement révélées, que contiennent et présentent les livres de la Sainte Écriture, y ont été consignées sous l’inspiration de l’Esprit Saint. Notre sainte Mère l’Église, de par la foi apostolique, tient pour sacrés et canoniques tous les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque, rédigés sous l’inspiration de l’Esprit Saint (cf. Jn 20, 31 ; 2 Tm 3, 16 ; 2 P 1, 19-21 ; 3, 15-16), ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été transmis comme tels à l’Église elle-même [17]. Pour composer ces livres sacrés, Dieu a choisi des hommes auxquels il a eu recours dans le plein usage de leurs facultés et de leurs moyens [18], pour que, lui-même agissant en eux et par eux [19], ils missent par écrit, en vrais auteurs, tout ce qui était conforme à son désir, et cela seulement [20].

Dès lors, puisque toutes les assertions des auteurs inspirés ou hagiographes doivent être tenues pour assertions de l’Esprit Saint, il faut déclarer que les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées pour notre salut [21]. C’est pourquoi « toute Écriture inspirée de Dieu est utile pour enseigner, réfuter, redresser, former à la justice, afin que l’homme de Dieu se trouve accompli, équipé pour toute oeuvre bonne » (2 Tm 3, 16-17 grec).

12. Comment interpréter l’Écriture

Cependant, puisque Dieu, dans la Sainte Écriture, a parlé par des hommes à la manière des hommes [22], il faut que l’interprète de la Sainte Écriture, pour voir clairement ce que Dieu lui-même a voulu nous communiquer, cherche avec attention ce que les hagiographes ont vraiment voulu dire et ce qu’il a plu à Dieu de faire passer par leurs paroles. Pour découvrir l’intention des hagiographes, on doit, entre autres choses, considérer aussi les « genres littéraires ». Car c’est de façon bien différente que la vérité se propose et s’exprime en des textes diversement historiques, ou prophétiques, ou poétiques, ou même en d’autres genres d’expression. Il faut, en conséquence, que l’interprète cherche le sens que l’hagiographe, en des circonstances déterminées, dans les conditions de son temps et de sa culture, employant les genres littéraires alors en usage, entendait exprimer et a, de fait, exprimé [23]. En effet, pour vraiment découvrir ce que l’auteur sacré a voulu affirmer par écrit, il faut faire minutieusement attention soit aux manières natives de sentir, de parler ou de raconter courantes au temps de l’hagiographe, soit à celles qu’on utilisait à cette époque dans les rapports humains [24]. Cependant, puisque la Sainte Écriture doit être lue et interprétée à la lumière du même Esprit que celui qui la fit rédiger [25], il ne faut pas, pour découvrir exactement le sens des textes sacrés, porter une moindre attention au contenu et à l’unité de toute l’Écriture, eu égard à la Tradition vivante de toute l’Église et à l’analogie de la foi. Il appartient aux exégètes de s’efforcer, suivant ces règles, de pénétrer et d’exposer plus profondément le sens de la Sainte Écriture, afin que, par leurs études en quelque sorte préalables, mûrisse le jugement de l’Église. Car tout ce qui concerne la manière d’interpréter l’Écriture est finalement soumis au jugement de l’Église, qui exerce le ministère et le mandat divinement reçus de garder la Parole de Dieu et de l’interpréter [26].

13. La condescendance de Dieu

Dans la Sainte Écriture, la vérité et la sainteté de Dieu restant toujours sauves, se manifeste donc la « condescendance » merveilleuse de la Sagesse éternelle « pour que nous apprenions l’ineffable bienveillance de Dieu et à quel point aussi, dans ses soins prévenants pour notre nature, il a adapté son langage » [27]. En effet, les paroles de Dieu, passant par les langues humaines, sont devenues semblables au langage des hommes, de même que jadis le Verbe du Père éternel, ayant pris l’infirmité de notre chair, est devenu semblable aux hommes.

CHAPITRE IV :

L’Ancien Testament

14. L’histoire du salut dans les livres de l’Ancien Testament

Dieu, projetant et préparant en la sollicitude de son amour extrême le salut de tout le genre humain, se choisit, selon une disposition particulière, un peuple auquel confier les promesses. En effet, une fois conclue l’Alliance avec Abraham (cf. Gn 15, 18) et, par Moïse, avec le peuple d’Israël (cf. Ex 24, 8), Dieu se révéla, en paroles et en actions, au peuple de son choix, comme l’unique Dieu véritable et vivant ; de ce fait, Israël fit l’expérience des « voies » de Dieu avec les hommes, et, Dieu lui-même parlant par les prophètes, il en acquit une intelligence de jour en jour plus profonde et plus claire, et en porta un témoignage grandissant parmi les nations (cf. Ps 21, 28-29 ; 95, 1-3 ; Is 2, 1- 4 ; Jr 3, 17). L’économie du salut, annoncée d’avance, racontée et expliquée par les auteurs sacrés, apparaît donc dans les livres de l’Ancien Testament comme la vraie Parole de Dieu ; c’est pourquoi ces livres divinement inspirés conservent une valeur impérissable : « Car tout ce qui a été écrit l’a été pour notre instruction, afin que par la patience et la consolation venant des Écritures, nous possédions l’espérance » (Rm 15, 4).

15. Importance de l’Ancien Testament pour les chrétiens

L’économie de l’Ancien Testament avait pour raison d’être majeure de préparer l’avènement du Christ Sauveur de tous, et de son Royaume messianique, d’annoncer prophétiquement cet avènement (cf. Lc 24, 44 ; Jn 5, 39 ; 1 P 1, 10) et de le signifier par diverses figures (cf. 1 Co 10, 11). Compte tenu de la situation humaine qui précède le salut instauré par le Christ, les livres de l’Ancien Testament permettent à tous de connaître qui est Dieu et qui est l’homme, non moins que la manière dont Dieu dans sa justice et sa miséricorde agit envers les hommes. Ces livres, bien qu’ils contiennent de l’imparfait et du caduc, sont pourtant les témoins d’une véritable pédagogie divine [28]. C’est pourquoi les fidèles du Christ doivent les accepter avec vénération : en eux s’exprime un vif sens de Dieu ; en eux se trouvent de sublimes enseignements sur Dieu, une sagesse salutaire au sujet de la vie humaine, d’admirables trésors de prières ; en eux enfin se tient caché le mystère de notre salut.

16. L’unité des deux Testaments

Inspirateur et auteur des livres de l’un et l’autre Testament, Dieu les a en effet sagement disposés de telle sorte que le Nouveau soit caché dans l’Ancien et que, dans le Nouveau, l’Ancien soit dévoilé [29]. Car, même si le Christ a fondé dans son sang la Nouvelle Alliance (cf. Lc 22, 20 ; 1 Co 11, 25) , néanmoins les livres de l’Ancien Testament, intégralement repris dans le message évangélique [30], acquièrent et manifestent leur complète signification dans le Nouveau Testament (cf. Mt 5, 17 ; Lc 24, 27 ; Rm 16, 25-26 ; 2 Co 3, 14-16) , auquel ils apportent en retour lumière et explication.

CHAPITRE V :

Le Nouveau Testament

17. Excellence du Nouveau Testament

La Parole de Dieu, qui est une force divine pour le salut de tout croyant (cf. Rm 1, 16), se présente dans les écrits du NouveauTestament et sa puissance s’y manifeste de façon singulière. Dès que fut venue, en effet, la plénitude des temps (cf. Ga 4, 4), le Verbe de Dieu s’est fait chair, et il a habité parmi nous, plein de grâce et de vérité (cf. Jn 1, 14). Le Christ a instauré le règne de Dieu sur terre ; par ses gestes et ses paroles, il a révélé et son Père et lui-même ; par sa mort, sa résurrection, son ascension glorieuse et par l’envoi de l’Esprit Saint, il a parachevé son oeuvre. Élevé de terre, il attire à lui tous les hommes (cf. Jn 12, 32 grec), lui qui seul possède les paroles de la vie éternelle (cf. Jn 6, 68). Mais ce mystère n’a pas été dévoilé aux autres générations comme il l’a été désormais dans l’Esprit Saint à ses saints Apôtres et prophètes (cf. Ep 3, 4-6 grec), afin qu’ils proclament l’Évangile, qu’ils suscitent la foi en Jésus, Christ et Seigneur, et qu’ils rassemblent son Église. De ces réalités, les écrits du Nouveau Testament présentent un témoignage permanent et divin.

18. L’origine apostolique des Évangiles

Il n’échappe à personne qu’entre toutes les Écritures, même celles du Nouveau Testament, les Évangiles possèdent une supériorité méritée, en tant qu’ils constituent le témoignage par excellence sur la vie et sur la doctrine du Verbe incarné, notre Sauveur. Toujours et partout l’Église a tenu et tient l’origine apostolique des quatre Évangiles. Ce que les Apôtres, en effet, sur l’ordre du Christ, ont prêché, eux-mêmes et des hommes de leur entourage nous l’ont, sous l’inspiration divine de l’Esprit, transmis dans des écrits qui sont le fondement de la foi, à savoir, l’Évangile quadriforme selon Matthieu, Marc, Luc et Jean [31].

19. Leur caractère historique

La sainte Mère Église a tenu et tient fermement et, avec la plus grande constance, que ces quatre Évangiles, dont elle affirme sans hésiter l’historicité, transmettent fidèlement ce que Jésus, le Fils de Dieu, durant sa vie parmi les hommes, a réellement fait et enseigné pour leur salut éternel, jusqu’au jour où il fut enlevé au ciel (cf. Ac 1, 1- 2). En effet, ce que le Seigneur avait dit et fait, les Apôtres après son Ascension le transmirent à leurs auditeurs avec cette intelligence plus profonde des choses dont eux-mêmes, instruits par les événements glorieux du Christ et éclairés par la lumière de l’Esprit de vérité [32], jouissaient [33]. Les auteurs sacrés composèrent donc les quatre Évangiles, choisissant certains des nombreux éléments transmis soit oralement soit déjà par écrit, rédigeant un résumé des autres, ou les expliquant en fonction de la situation des Églises, gardant enfin la forme d’une prédication, de manière à nous livrer toujours sur Jésus des choses vraies et sincères [34]. Que ce soit, en effet, à partir de leur propre mémoire et de leurs souvenirs, ou à partir du témoignage de ceux qui « furent dès le début témoins oculaires et serviteurs de la Parole», ils composèrent leurs écrits dans le but de nous faire éprouver la « vérité » des enseignements que nous avons reçus (cf. Lc 1, 2-4).

20. Les autres écrits du Nouveau Testament

Le canon du Nouveau Testament, outre les quatre Évangiles, comprend aussi des épîtres de saint Paul et d’autres écrits apostoliques, composés sous l’inspiration de l’Esprit Saint ; ces écrits, selon les sages dispositions de Dieu, confirment ce qui touche au Christ Notre Seigneur, présentent sa doctrine authentique avec des précisions toujours plus grandes, font connaître aux hommes l’oeuvre divine du Christ avec sa puissance de salut, racontent les débuts de l’Église et son admirable expansion, et annoncent par avance sa glorieuse consommation. Le Seigneur Jésus en effet, comme il l’avait promis, est resté présent auprès de ses Apôtres (cf. Mt 28, 20) et il leur envoya l’Esprit consolateur qui devait les introduire dans la plénitude de la vérité (cf. Jn 16, 13).

CHAPITRE VI :

La Sainte Écriture dans la vie de l’Église

21. Importance de la Sainte Écriture pour l’Église

L’Église a toujours vénéré les divines Écritures, comme elle le fait aussi pour le Corps même du Seigneur, elle qui ne cesse pas, surtout dans la sainte liturgie, de prendre le pain de vie sur la table de la Parole de Dieu et sur celle du Corps du Christ, pour l’offrir aux fidèles. Toujours elle eut et elle a pour règle suprême de sa foi les Écritures, conjointement avec la sainte Tradition, puisque, inspirées par Dieu et consignées une fois pour toutes par écrit, elles communiquent immuablement la Parole de Dieu lui-même et font résonner dans les paroles des prophètes et des Apôtres la voix de l’Esprit Saint. Il faut donc que toute la prédication ecclésiastique, comme la religion chrétienne elle-même, soit nourrie et guidée par la Sainte Écriture. Dans les Saints Livres, en effet, le Père qui est aux cieux vient avec tendresse au-devant de ses fils et entre en conversation avec eux ; or, la force et la puissance que recèle la Parole de Dieu sont si grandes qu’elles constituent, pour l’Église, son point d’appui et sa vigueur et, pour les enfants de l’Église, la solidité de leur foi, la nourriture de leur âme, la source pure et permanente de leur vie spirituelle. Dès lors ces mots s’appliquent parfaitement à la Sainte Écriture : « Elle est vivante donc et efficace la Parole de Dieu » (He 4, 12), « qui a le pouvoir d’édifier et de donner l’héritage à tous les sanctifiés » (Ac 20, 32 ; cf. 1 Th 2, 13).

22. Nécessité des différentes versions et traductions

Il faut que l’accès à la Sainte Écriture soit largement ouvert aux fidèles du Christ. Pour cette raison l’Église, dès le commencement, a fait sienne cette antique version grecque de l’Ancien Testament, appelée des Septante ; elle tient toujours en honneur les autres versions, orientales et latines, principalement celle qu’on nomme la Vulgate. Comme la Parole de Dieu doit être à la disposition de tous les temps, l’Église, avec une sollicitude maternelle, veille à ce que des traductions appropriées et exactes soient faites dans les diverses langues, de préférence à partir des textes originaux des Livres sacrés. S’il se trouve que pour une raison d’opportunité et avec l’approbation des autorités ecclésiastiques ces traductions soient le fruit d’une collaboration avec des frères séparés, elles pourront être utilisées par tous les chrétiens.

23. La tâche apostolique des théologiens catholiques

L’Épouse du Verbe incarné, l’Église, instruite par le Saint-Esprit, s’efforce d’acquérir une intelligence chaque jour plus profonde des Saintes Écritures, pour offrir continuellement à ses enfants la nourriture de la parole divine ; aussi favorise-t-elle également à bon droit l’étude des saints Pères, tant d’Orient que d’Occident, et celle des saintes liturgies. Il faut que les exégètes catholiques et tous ceux qui s’adonnent à la théologie sacrée, unissant activement leurs forces, s’appliquent, sous la vigilance du Magistère sacré, et en utilisant des moyens appropriés, à si bien scruter et à si bien présenter les divines Lettres, que le plus grand nombre possible de serviteurs de la parole divine soient à même de fournir utilement au peuple de Dieu l’aliment scripturaire, qui éclaire les esprits, affermit les volontés et embrase d’amour de Dieu le coeur des hommes [35]. Le saint Concile encourage fortement les fils de l’Église qui se consacrent aux études bibliques, à poursuivre jusqu’au bout le travail heureusement entrepris, avec une énergie chaque jour rénovée, une ardeur totale, et conformément au sens de l’Église [36].

24. Écriture Sainte et théologie

La théologie sacrée s’appuie sur la Parole de Dieu écrite, inséparable de la sainte Tradition, comme sur un fondement permanent ; en elle aussi elle se fortifie, s’affermit et se rajeunit toujours, tandis qu’elle scrute, sous la lumière de la foi, toute la vérité qui se puise cachée dans le mystère du Christ. Les Saintes Écritures contiennent la Parole de Dieu et, puisqu’elles sont inspirées, elles sont vraiment cette Parole ; que l’étude de la Sainte Écriture soit donc pour la théologie sacrée comme son âme [37]. Que le ministère de la parole, qui comprend la prédication pastorale, la catéchèse, et toute l’instruction chrétienne, où l’homélie liturgique doit avoir une place de choix, trouve, lui aussi, dans cette même parole de l’Écriture, une saine nourriture et une sainte vigueur.

25. Recommandation de la lecture de l’Écriture Sainte

C’est pourquoi tous les clercs, en premier lieu les prêtres du Christ, et tous ceux qui s’adonnent légitimement, comme diacres ou catéchistes, au ministère de la parole, doivent, par une lecture sacrée assidue et par une étude approfondie, s’attacher aux Écritures, de peur que l’un d’eux ne devienne « un vain prédicateur de la Parole de Dieu au-dehors, lui qui ne l’écouterait pas au dedans de lui [38] », alors qu’il doit faire part aux fidèles qui lui sont confiés, spécialement au cours de la sainte liturgie, des richesses sans mesure de la parole divine. De même le saint Concile exhorte de façon insistante et spéciale tous les fidèles du Christ, et notamment les membres des ordres religieux, à acquérir, par la lecture fréquente des divines Écritures, « la science éminente de Jésus Christ » (Ph 3, 8). « En effet, l’ignorance des Écritures, c’est l’ignorance du Christ [39] ». Que volontiers donc ils abordent le texte sacré lui-même, soit par la sainte liturgie imprégnée des paroles divines, soit par une pieuse lecture, soit par des cours appropriés et par d’autres moyens qui, avec l’approbation et par les soins des pasteurs de l’Église, se répandent partout de nos jours d’une manière digne d’éloges. Qu’ils se rappellent aussi que la prière doit aller de pair avec la lecture de la Sainte Écriture, pour que s’établisse un dialogue entre Dieu et l’homme, car « nous lui parlons quand nous prions, mais nous l’écoutons quand nous lisons les oracles divins [40] ».

Il revient aux évêques « dépositaires de la doctrine apostolique [41] » d’apprendre de manière convenable aux fidèles qui leur sont confiés, à faire un usage correct des Livres divins, surtout du Nouveau Testament et en tout premier lieu des Évangiles, grâce à des traductions des textes sacrés ; celles-ci seront munies des explications nécessaires et vraiment suffisantes, afin que les fils de l’Église fréquentent les Écritures sacrées avec sécurité et profit, et s’imprègnent de leur esprit.

De plus, que l’on fasse à l’usage des non-chrétiens eux-mêmes, des éditions de l’Écriture Sainte, annotées comme il faut et adaptées à la situation des destinataires ; que, de toute manière, pasteurs d’âmes et chrétiens, quel que soit leur état, veillent à les diffuser judicieusement.

26. Épilogue

Ainsi donc, que par la lecture et l’étude des Livres saints « la Parole de Dieu accomplisse sa course et soit glorifiée » (2 Th 3, 1), et que le trésor de la Révélation confié à l’Église comble de plus en plus le coeur des hommes. De même que l’Église reçoit un accroissement de vie par la fréquentation assidue du mystère eucharistique, ainsi peut-on espérer qu’un renouveau de vie spirituelle jaillira d’une vénération croissante de la Parole de Dieu, qui « demeure à jamais » (Is 40, 8 ; cf. 1 P 23-25).

Tout l’ensemble et chacun des points qui ont été édictés dans cette Constitution ont plu aux Pères du Concile. Et Nous, en vertu du pouvoir apostolique que Nous tenons du Christ, en union avec les vénérables Pères, Nous les approuvons, arrêtons et décrétons dans le Saint-Esprit, et Nous ordonnons que ce qui a été ainsi établi en Concile soit promulgué pour la gloire de Dieu.

Rome, à Saint-Pierre, le 18 novembre 1965.

Moi, Paul, évêque de l’Église catholique,

(Suivent les signatures des Pères)

[1] Cf. Saint Augustin, De cathechizandis rudibus, c. IV, 8 : PL 40, 316.

[2] Cf. Mt 11, 27 ; Jn 1, 14.17 ; 14, 6 ; 17, 1-3 ; 2 Co 3, 16 et 4, 6 ; Ep 1, 3-14.

[3] Epist. ad Diognetum, 8, 4 ; Funk I, 403.

[4] Conc. Vat. I, Const. dogm. De fide cath., chap. 3, sur la foi : Denz. 1789 (3008).

[5] Conc. d’Orange II, can. 7 : Denz. 180 (377). – Conc. Vat. I, l. c. : Denz. 1791 (3010).

[6] Conc. Vat. I, Const. dogm. De fide cath., chap. 2, Sur la révélation : Denz. 1786 (3005).

[7] Ibid., Denz. 1785 et 1786 (3004 et 3005)., Denz. 1785 et 1786 (3004 et 3005).

[8] Cf. Mt 28, 19-20 et Mc 16, 15. – Conc. de Trente, sess. 4, Décret De canonicis Scripturis : Denz. 783 (1501).

[9] Cf. Conc. de Trente, l. c. – Conc. Vat. I, sess. 3, Const. dogm. De fide cath. chap. 2, Sur la révélation : Denz. 1787 (3006).

[10] Saint Irénée, Adv. Haer, III, 1 : PG 7, 848 ; Harvey, 2, p. 9.

[11] Cf. Conc. de Nicée II : Denz. 303 (602). – Conc. Const. IV, sess. 10, can. 1 : Denz. 336 (650-652).

[12] Cf. Conc. Vat. I, Const. dogm. De fide cath., chap. 4, Sur la foi et la raison : Denz. 1800 (3020).

[13] Cf. Conc. de Trente, sess. 4, l. c. : Denz. 783 (1501).

[14] Cf. Pie XII, Const. apost. Munificent. Deus, 1-11-1950 : AAS 42 (1950), p. 756, collatis verbis Saint Cyprien, Épître 66, 8 : csel

(Hartel) III B, p. 733 : « L’Église est un peuple uni au prêtre et un troupeau attaché à son pasteur.»

[15] Cf. Conc. Vat. I, Const. dogm. De fide cath., chap. 3, Sur la foi : Denz. 1792 (3011).

[16] Cf. Pie XII, Encycl. Humani generis, 12 août 1950 : AAS 42 (1950), p. 568-569 ; Denz. 2314 (3886).

[17] Conc. Vat. I, Const. dogm. De fide cath. chap. 2, Sur la Révélation : Denz. 1787 (3006). – Comm. biblique, décret 18 juin

1915 : Denz. 2180 (3629) ; EB 420 (Enchir. Bibl.). – Sacrée Congrégation du Saint Office, Épître du 22 décembre 1923 : EB 499.

[18] Cf. Pie XII, Encycl. Divino afflante Spiritu, 30 septembre 1943 : AAS 35 (1943), p. 314 ; EB 556.

[19] « En et par l’homme », cf. He 1, 1 et 4, 7 (in) ; 2 S 23, 2 ; Mt 1, 22 et passim (per). – Conc. Vat. I : schéma de doctr. cath., n.

9, coll. Lac. VII, 522.

[20] Léon XIII, Encycl. Provident. Deus, 18 novembre 1893 ; Denz. 1952 (3293) ; EB 125.

[21] Cf. Saint Augustin, Gen. ad litt. 2, 9, 20 : PL 34 270 ; Épître 82, 3 : PL 33, 277 ; csel 34, 2, p. 354. – Saint Thomas, De Ver., q.

12, a. 2 c. – Conc. de Trente, sess. 4, De canonicis Scripturis : Denz. 783 (1501). – Léon XIII, Encycl. Provident. : EB 121, 124,

126-127. – Pie XII, Encycl. Divino afflante : EB 539.

[22] Saint Augustin, La Cité de Dieu, XVII, 6, 2 : PL 41 537 ; csel XL, 2, 228.

[23] Ibid., De Doctr. Christ., III, 18, 26 : PL 34, 75-76.

[24] Pie XII, l. c. : Denz. 2294 (3829-3830) ; EB 557-562.

[25] Saint Benoît XV, Encycl. Spiritus Paraclitus, 15 septembre 1920 : EB 469. – Saint Jérôme, In Gal. 5, 19-21 : PL 26, 417 A.

[26] Cf. Conc. Vat. I, Const. dogm. De fide cath., chap. 2, Sur la Révélation : Denz. 1788 (3007).

[27] Saint Jean Chrysostome, In Gen. 3, 8 (hom. 17,1) : PG 53, 134. « Attemperatio » graece synkatabasis.

[28] Pie XI, Encycl. Mit brennender Sorge, 14 mars 1937 : AAS 29 (1937), p. 151.

[29] Saint Augustin, Quaest. in Hept. 2, 73 ; PL 34, 623.

[30] Saint Irénée, Adv. Haer. III, 21, 3 : PG 7, 950 (= 25, 1 : Harvey 2, p. 115). – Saint Cyrille de Jérusalem, Catéch. 4, 35 : PG 33,

497. – Théodore de Mopsueste, In Soph. 1, 4-6 : PG 66, 452 D-453 A.

[31] Cf. Saint Irénée, Adv. Haer. III, 11, 8 : PG 7, 885 ; Sagnard, p. 194.

[32] Cf. Jn 14, 26 ; 16, 13.

[33] Jn 2, 22 ; 12, 16 ; cf. 14,26 ; 16, 12-13 ; 7, 39.

[34] Cf. Instruction Sancta Mater Ecclesia a Pontificio Consilio Studiis Bibliorum provehendis edita : AAS 56 (1964), p. 715.

[35] Cf. Pie XII, Encycl. Divino afflante : EB 551, 553, 567. – Comm. biblique, Instruction S. Scriptura in Clericorum Seminariis et

Religiosorum. Collegiis recte docenda, 13 mai 1950 : AAS 42 (1950), p.495-505.

[36] Cf. Pie XII, ibid. : EB 569.

[37] Cf. Léon XIII, Encycl. Providentissimus : EB 114. – Benoît XV, Encycl. Spiritus Paraclitus : EB 483.

[38] Saint Augustin, Sermon 179, 1 : PL 38, 966.

[39] Saint Jérôme, Comm. in Is., Prol. : PL 24, 17.–Cf. Benoît XV, Encycl. Spiritus Paraclitus : EB 475-480. – Pie XII, Encycl. Divino

afflante : EB 544.

[40] Saint Ambroise, De officiis ministrorum I, 20, 88 : PL 16, 50.

[41] Saint Irénée, Adv. Haer. IV, 32, 1 : PG 7, 1071 (= 49, 2 Harvey, 2, p. 255).

Marie-Laure Smilovici, Géopolitique de l’islamisme au XXIe siècle : Comprendre les nuances d’un concept pour « Éduquer à la Paix »

Diaporama

 

 

Avant toute chose, il convient de s’interroger sur ce qu’est la géopolitique

La géopolitique étudie les enjeux et les rivalités de pouvoir, de puissance qui existent autour des territoires, et ce à toutes les échelles, avec de surcroît la possibilité de se situer dans un passé très récent voire dans un champs contemporain.

Mais la réflexion menée n’est pas (et ne doit pas être) centrée sur des hypothèses, des solutions, ou de la prospective, c’est-à-dire qu’il ne sera pas question dans ce propos détudier ou de prévoir lévolution et l’avenir des sociétés.

Mener une réflexion géopolitique, c’est avoir une démarche qui est très proche de l’histoire (travailler sur des documents et des sources avérées et contradictoires) et de la géographie (avec la carte, le territoire, l’échelle).

Le deuxième préalable est de savoir dans quel espace se situer lorsque l’on mène une réflexion sur l’islamisme.

L’espace naturel de l’islamisme c’est ce que l’on appelle le Proche ou encore le Moyen Orient (avec d’ailleurs beaucoup d’approximations dans les termes), un espace auquel on associe fréquemment le Maghreb. C’est-à-dire un espace que désormais l’ONU appelle les pays du MENA (Moyen Orient + Afrique du Nord), un espace que l’on arrête à l’Est en Iran mais dont on a souvent une vision plus élargie, celle des États-Unis puisqu’ils englobent l’Afghanistan et le Pakistan.

Mais le plus important en guise d’introduction est incontestablement de poser quelques définitions pour ne pas confondre, pour ne plus jamais confondre des termes dont la confusion est entretenue avec plus ou moins d’innocence.

L’islam : C’est le nom de la religion qui se définit par référence au Coran (c’est-à-dire d’une religion du livre), un des trois grands monothéismes.

Attention à Islam avec un grand I, il s’agit alors de la civilisation, c’est une acception culturelle et non plus religieuse (le 22 septembre à Paris lors de l’inauguration au Louvre du « Département des Arts de l’Islam », Sophie Makariou, directrice de ce département a déclaré « pour le Louvre, il s’agit de montrer l’Islam, avec un grand I. En langue française, cela désigne la civilisation. Le propos n’est pas de se centrer exclusivement sur l’islam avec un petit i, qui désigne la sphère religieuse ».

Musulman : C’est un adepte de l’islam. L’islam est aujourd’hui la 2e religion du monde par le nombre de croyants, de ces croyants regroupés en communauté que l’on appelle alors l’Oumma, et que l’on peut chiffrer selon une fourchette qui va de 1 200 000 000 à 1 500 000 000 de musulmans. Ce sentiment d’appartenance à l’Oumma abolit la frontière des États au profit d’un espace géopolitique appartenant au peuple de Dieu.

Arabe : surtout ne pas confondre arabe et musulman !

Etre arabe c’est appartenir à une ethnie, c’est-à-dire un groupe de population ayant en commun une origine géographique, une histoire, un passé, des coutumes et une langue…

L’islam est apparu dans la péninsule arabique d’où sans doute l’origine de la confusion Ce sont les Arabes qui les premiers ont adopté l’islam ; de plus le Coran est rédigé en langue arabe.

Il est donc vrai qu’une grande majorité des arabes est de confession musulmane, en revanche tous les musulmans ne sont pas arabes, aujourd’hui la majorité des musulmans ne le parlent pas et de surcroit le plus grand pays musulman du monde, l’Indonésie, ne l’est pas.

On en arrive enfin à islamisme :

« L’islamisme est une idéologie, pas une religion, pas une théologie  mais une idéologie politique à base de religieux», ainsi s’exprime Séverine Labat, chercheuse au CNRS et spécialiste reconnue de l’islamisme en général et du terrorisme islamiste algérien des années 1990.

Le terme est synonyme d’intégrisme musulman qu’il s’agisse d’un groupe, d’un individu ou d’un pays

L’islamisme est un projet politique, juridique et social, qui repose sur une certaine interprétation du Coran. C’est donc un concept qui désigne une utilisation politique de l’islam : imposer à la société et à l’État d’un pays l’islam originel, celui des origines d’une part, et avoir comme seule norme juridique et politique la Charia (= la loi islamique) d’autre part.

Une autre « difficulté » intervient alors à propos d’une définition simple de la Charia ; on dit que c’est la loi islamique et pourtant elle n’a jamais été codifiée dans un livre de lois, ce sont plutôt des obligations (religieuses, morales, sociales, juridiques) qui composent la tradition, ainsi son interprétation est nécessaire ce qui explique la multiplicité et la diversité des interprétations entre les plus modernistes et les plus rigoristes.

L’islamisme est donc une forme d’intégrisme. La langue française offre une autre richesse, ou une autre complexité, elle distingue islamisme de fondamentalisme. Une distinction qui n’est pas faite aux États-Unis où le terme d’islamisme n’existe pas car seul le mot « fondamentalisme » est utilisé. Certains auteurs, comme Olivier Roy, parlent de néo-fondamentalisme plutôt que d’islamisme. Par fondamentalisme on entend la volonté du retour aux textes fondamentaux de l’islam avec une lecture littérale du Coran, mais sans projet politique. La définition d’islamisme s’affine peu à peu, les islamistes sont des fondamentalistes  mais avec une politisation du fondamentalisme.

L’islamisme moderne apparait en 1979 avec la révolution en Iran et peu à peu le terme s’impose.

Un dernier terme, très ambigu dans l’utilisation qui en est faite, est le mot islamique.

Islamique est souvent (le plus souvent ?) utilisé comme synonyme de musulman, en réalité il l’est de islamiste. Quelques exemples permettent de clarifier cette affirmation.

Quand on parle d’un régime islamique ou d’une république islamique, des termes employés essentiellement à propos de l’Iran ou de l’Afghanistan, il s’agit en réalité d’un régime ou d’une république islamiste.

Au lendemain de la révolution arabe qui a touché la Tunisie, les partis politiques se sont multipliés et aujourd’hui le parti qui s’appelle « Parti de la Libération Islamique » est celui qui incarne l’islamisme dans sa forme la plus dure, la plus radicale. Une autre précision, et qui ne peut que faire réfléchir, en arabe il n’y a pas de différence entre islamique et islamiste, c’est un même mot. La différence se fait seulement avec musulman. L’ambiguïté est telle que aujourd’hui, les historiens d’art, lorsqu’ils veulent parler de formes artistiques qui ne s’appliquent pas à une religion en particulier, utilisent de plus en plus systématiquement l’expression « arts de l’Islam » au lieu d’art islamique, sinon ils parlent « d’art musulman ».

Donc dès le début, il convient de prendre de nombreuses précautions dans le vocabulaire employé, la vigilance, la précision et la connaissance rigoureuse du sens des mots sont indispensables pour apporter un peu de clarté là où certains alimentent le flou et la confusion.

1) QU’EST-CE QUE L’ISLAMISME ?

Répondre à la question qu’est-ce que l’islamisme est la première approche à satisfaire pour mieux cerner la nature de ce phénomène. L’islamisme se distinguant avant tout par un projet politique la première entrée mérite d’être politique.

L’islamisme peut d’abord être appréhendé comme une réponse à la faillite des idéologies antérieures, une alternative à des idéologies qui n’ont jamais vraiment fonctionné dans les pays musulmans.

Réponse et/ou alternative au nationalisme qui a certes apporté les indépendances mais à ce jour n’a pas su assurer le développement de ces pays ; une alternative au panarabisme (préfixe « pan » qui rassemble) qui était un mouvement politique, culturel, idéologique visant à réunir et à unifier les peuples arabes, à la fois socialiste et nationaliste, né au XIXe siècle avec un courant de renaissance arabe, ce panarabisme était la grande ambition de Nasser pour l’Égypte mais il disparaît avec lui. Les ponts entre islamisme et panarabisme sont tellement nombreux que l’islamisme est parfois qualifié de néo-panarabisme. Une alternative au capitalisme également avec à la fois le rejet de la modernité, du matérialisme et de l’Occident symbolisé par des élites urbaines (qui ont tout), un Occident le plus souvent synonyme colonisation et de domination depuis XIXe siècle, une image qu’il ne parvient pas à effacer. Une réponse ou une alternative au communisme  enfin et pour cela il suffit de penser aux pays qui ont pris pour modèle de développement le modèle économique de l’URSS et au désastre économique qu’ils ont connu, par exemple l’Algérie.

Il est intéressant de constater que l’islamisme, et les « révolutions islamiques/islamistes », refusent avec la même violence les deux modèles idéologiques dominants qui se sont partagés le monde durant la Guerre Froide.

Dans le rhétorique iranienne qui prévaut depuis la Révolution de 1979 les États-Unis sont « le Grand Satan » et on ne compte plus les drapeaux américains qui ont été brulés en Iran. Moins connu sans doute mais tout aussi révélateurs les autres surnoms attribués aux pays occidentaux : la mère de Satan pour Israël, le père de Satan l’Angleterre, le Petit Satan la France, les amis de Satan enfin pour le Canada, l’Espagne et l’Australie. Le rejet du modèle occidental est donc affirmé et pas seulement par un défi à l’égard des Etats-Unis.

L’URSS et son modèle ne sont pas mieux considérés par les islamistes. L’Afghanistan doit devenir, selon les islamistes afghans « le Viêt-Nam de l’URSS ». On parle alors volontiers de « bourbier afghan » comme on parlait de bourbier vietnamien. Les islamistes considèrent avoir joué un rôle capital dans l’effondrement de l’URSS et du communisme et ce grâce à l’Afghanistan, une courte chronologie en deux dates, le départ de l’Armée Rouge en mars 1989 et la chute du Mur de Berlin en novembre 1989, permet d’étayer ce postulat.

Dans ce rejet affiché et sans doute intrinsèque des deux modèles existants ou ayant existé, l’islamisme se pose en projet politique et se présente comme une alternative voire comme la seule alternative.

 

Mais répondre un peu plus finement à la question qu’est-ce que l’islamisme c’est faire l’effort de mieux cerner la nature de l’islamisme, c’est présenter quelques aspects de cette forme politique de fondamentalisme qui est en fait un extrémisme religieux et politique

Quelques grandes caractéristiques peuvent être retenues dans une première approche de cet extrémisme.

Sans doute la 1ère de toutes est de respecter scrupuleusement l’intégrité de la tradition, lui rendre toute sa force par une interprétation littérale du Coran et s’en tenir là. C’est là que la Charia, la loi islamique déjà définie, intervient. Elle doit être la source de tout. Ainsi le Coran devient la référence exclusive qui régit le comportement religieux mais aussi social, juridique et politique.

L’islamisme se caractérise également par le fanatisme et l’intolérance indissociable de leur prosélytisme. Les ennemis de l’islam, appelés hérétiques ou infidèles, doivent être éliminés par la Guerre Sainte (le Djihad/le Jihad) avec pour seule alternative, se convertir ou mourir. Ceux qui se sacrifient pour cette cause et qui en deviennent les martyrs reçoivent la promesse par les imams du Paradis et donc la vie éternelle. Intolérance, Guerre Sainte, fanatisme, on voit dès lors non seulement se profiler le terrorisme, mais aussi sa justification.

Une 3e caractéristique de l’islamisme est qu’il est largement réactionnaire, au sens littéral de réactionnaire selon la définition du Robert «qui va contre le progrès social et l’évolution des mœurs ». Ces pratiques réactionnaires trouvent leur origine, et de fait leur justification, dans la référence unique et constante à la société des premiers temps de l’islam puisque les islamistes se veulent les défenseurs des valeurs originelles de l’islam, globalement le VIIème siècle de notre ère.

Quelques unes de ces pratiques réactionnaires peuvent être citées en exemple et ce parmi les plus connues : un rejet total de la pensée scientifique, un même rejet de certaines valeurs souvent qualifiées d’occidentales, mais avant tout considérées comme des inventions humaines et donc contraires au Coran, telles la démocratie et la liberté pour ne citer qu’elles. Rejet enfin de toutes les formes de modernité : l’alcool, le tabac, la musique, les jeux de hasard, le cinéma, la mixité…et la liste n’est pas exhaustive.

Une autre caractéristique et non des moindres est la question de la sujétion totale des femmes qui est bien une des composantes de l’islamisme, une composante qui revient sous différentes formes mais de façon récurrente, omniprésente mais diverse, de sa forme la plus violente, la lapidation des femmes à sa forme la plus banale la question du port du voile.

Dernière manifestation de cet islamisme dans l’extrémisme politique et religieux qu’il incarne est la référence à l’antisémitisme, un antisémitisme érigé en valeur fondamentale, véritable valeur de référence qui anime les islamistes, un antisémitisme porteur d’instabilité au Proche Orient avant tout mais dans le monde en général.

Cet extrémisme religieux mais aussi politique qu’affirme l’islamisme est animé d’un fort prosélytisme qui se caractérise notamment par une volonté d’expansionnisme.

La stratégie expansionniste de l’islamisme est double mais avec une recherche de but final identique.

Le 1er temps de la stratégie est simple à appréhender. Il s’agit de conquérir toutes les régions musulmanes et d’y imposer l’islamisme donc de fait l’intégrisme ; cette première étape doit permettre de se débarrasser de régimes corrompus, autoritaires, dictatoriaux ; de régimes qui sont considérés par les islamistes eux-mêmes comme des ennemis de l’islam. Ce premier de la stratégie expansionniste islamiste est qualifiée de « Lutte contre l’ennemi proche » ce que l’on appelle parfois des Jihad locaux.

Déstabiliser l’Occident est le second temps de la stratégie et cela peut se faire de deux façons, soit en prenant le contrôle des communautés musulmanes qui y vivent par le financement de mosquées, par la formation d’imam ou encore par la multiplication d’associations caritatives soit, et c’est la deuxième solution envisagée par les islamistes, par le terrorisme international. Il s’agit alors de mener « la lutte contre l’ennemi lointain ».

Le but final recherché dans cette déstabilisation de l’Occident étant dans la conversion du monde entier dans un califat mondial ! Le calife est le nom donné au souverain musulman, successeur de Mahomet qui un pouvoir spirituel et temporel et ainsi « la boucle est bouclée » par ce retour au projet religieux et politique de l’islamisme.

L’approche de l’islamisme revêt peu à peu une certaine réalité, présenté comme une alternative à tout ce qui a pu exister dans le monde musulman, idéologie aux composantes extrémistes tant religieuses que politiques, une nouvelle approche par les courants et les stratégies est également nécessaire.

Tout comme le monde musulman, musulman pas islamiste, est fait de diversité avec une répartition des musulmans en deux grands courants, Chiites et Sunnites, courants dont les origines se rattachent à des faits historiques. Ceux qui, au lendemain du renversement d’Ali (4e Calife, 656-661), cousin et gendre du Prophète par le gouverneur de Syrie, considèrent que le calife doit être choisi pour ses qualités morales, religieuses, politiques ; ceux-là sont devenus les sunnites, un nom qui vient de sunna qui signifie la pratique, la ligne de conduite de Mahomet et ils sont majoritaires dans le monde musulman à près de 90%. Mais d’autres estiment que la communauté musulmane doit être dirigée uniquement par un descendant du prophète, ce sont les partisans d’Ali, (« shia ali » en arabe, ce qui va donner le mot chiite). Ils ont toujours été minoritaires parmi les musulmans (9%). Les 1% restant correspondent à quelques minorités (alaouites, soufis, etc.).

Les islamistes se composent également de deux grands courants, des courants aux origines communes.

Avant tout le Wahhabisme dont on pourrait dire qu’il constitue les racines de l’islamisme. Il s’agit d’une conception conservatrice, très dogmatique et puritaine, où s’imposent une pureté morale scrupuleuse et un respect rigoureux des principes de l’islam. C’est la doctrine en vigueur en Arabie Saoudite qui en est d’ailleurs le berceau, le seul autre État wahhabite au monde est le Qatar. La doctrine a été fondée au XVIIIe par Abd Al Wahhab (1720-1792) par des sunnites et les wahhabites vont jusqu’à prôner la contrainte pour imposer l’islam. Mais, et cela les différencie-t-il sans doute beaucoup de l’évolution suivie par l’islamisme au cours du XXème siècle, sans projets politiques. En effet, il n’y a ni contestation ni volonté de renverser les régimes en place. Le wahhabisme est donc seulement, ou plus exactement surtout une doctrine religieuse, un fondamentalisme.

Le Salafisme, al-salaf signifie affiliation aux anciens, incarne quant à lui, ce qu’est aujourd’hui la réalité de l’islamisme. Cette doctrine née au XIXe siècle, prône également le retour au chemin des ancêtres et aux valeurs authentiques de l’islam. On y retrouve une même lecture figée des textes sacrés, la même interprétation du Coran ou plutôt la même absence d’interprétation puisque il s’agit d’une lecture littérale. Ainsi le Salafisme prend bien ses racines dans le wahhabisme et se développe dans un monde sunnite.

Ce qui les différencie c’est la question de l’État islamique, essentiel pour les salafistes dans la perspective d’établir un califat mondial, alors que les wahhabites se satisfont de dirigeants locaux du moment qu’ils font respecter la Charia. La différence fondamentale est bien qu’ils contestent les politiques en place dans les pays musulmans. Nous sommes donc cette fois face à une doctrine politico-religieuse.

Mais pour autant le Salafisme n’est pas à l’origine ce qu’il est aujourd’hui devenu, deux temps forts marquent l’évolution de cette idéologie.

La première réalité prise par l’islamisme est marquée par la naissance d’un mouvement dans les années 1920, les Frères musulmans. Cette association née en Égypte en 1928, s’organise comme une confrérie et met en place des structures sociales et associatives, dans le but d’éduquer les jeunes générations. Les Frères musulmans se situent dans une mouvance de panarabisme et introduisent la première politisation de islam. Dès lors la confrérie nourrit l’ensemble de la mouvance islamiste.

Son fondateur est Hasan al-Banna, grand-père de Tarik Ramadan, une personnalité à la fois connue et controversée dans le monde musulman et dans le monde islamiste.

Jusqu’aux années 1970, la géopolitique de l’islamisme est balbutiante, l’islamisme arme le bras d’un certain nombre de terroristes, mais n’a pas encore de légitimité populaire : on admire alors plutôt Nasser ou Arafat.

Une évolution déterminante de l’islamisme vient encore d’Égypte et en constitue le second temps fort. La théorie glisse vers la violence mystique sous l’impulsion de quelques penseurs, en particuliers l’égyptien Saïd Qotb. Les cerveaux des attentats du 11 septembre et en particulier Al-Zawahiri, alors numéro 2 d’Al Qaida se réclament tous de lui. Il fut, pour ne pas dire qu’il est encore, l’inspirateur de tous les mouvements extrémistes sunnites. Égyptien et faisant partie des Frères musulmans, il joua un rôle important dans l’Égypte nassérienne. Puis à la suite d’une répression qui empêche les « Frères » d’accéder au pouvoir il radicalise son discours. Il prône l’usage de la violence même contre un gouvernant musulman, en l’occurrence celui de Nasser sur l’ordre duquel il est exécuté en 1966. Il met la violence au cœur de son projet politique et transforme la notion de Jihad, littéralement « l’effort sur le chemin de Dieu ». De nombreux savants musulmans considérèrent longtemps cet effort, cette lutte pour le chemin d’Allah, comme une lutte au sens spirituel. Désormais cet effort est conçu comme une guerre pour l’islam.

La rupture par le biais du Jihad est bien le cœur du discours de Saïd Qotb (Sayyid Qutb), plus que la Charia ce qui importe c’est l’État islamique (islamiste) et l’ordre politique. Le projet global et révolutionnaire. Il s’accompagne d’un recours assumé voire systématique à la violence, les références à Lénine et au marxisme qu’il a étudié pendant son séjour aux Etats-Unis sont fréquentes.

Le djihad qui était, d’abord, un effort sur soi-même, est ainsi réinterprété dans le sens de la violence révolutionnaire, avec une exaltation des martyrs et devient un quasi 6e pilier de l’islam, pour certains le plus important. Dans ce second temps le Salafisme a connu une mutation déterminante, il est devenu djihadiste.

Au delà de la nature de l’islamisme désormais un peu mieux cernée, il convient maintenant de faire le pont avec la géopolitique par une « longue transition » qui devrait permettre de conduire aux liens, voire aux mutations entre islamisme et révolutions arabes.

 

Le nouvel axe de réflexion doit permettre de voir l’entrée de l’islamisme sur la scène internationale, c’est-à-dire d’aborder la réalité de la géopolitique de l’islamisme.

 

Le tournant véritable c’est l’année 1979 avec une accumulation de faits : une insurrection wahhabite à la Mecque, la paix entre Israël et l’Égypte ressentie comme une trahison par les salafistes, et surtout la révolution en Iran et l’occupation de l’Afghanistan par l’URSS. Plus qu’un tournant ce moment géopolitique est une rupture.

Lors de cette rupture de 1979 la réalité de l’islamisme est à visée nationale avec une double implantation déterminante. Dans l’Iran de Khomeiny d’abord, c’est un islamisme chiite qui impulse la révolution et fait de l’Iran une république islamique ce qu’elle est toujours plus de 30 ans après. Dans la résistance afghane à l’invasion soviétique ensuite, où une nébuleuse de mouvements islamistes radicaux se développe. Une nébuleuse d’où émerge un mouvement extrémiste « d’étudiants en religion » et en afghan cela se dit « taliban », de véritables fous de dieu qui prennent le pouvoir à Kaboul en septembre 1996 après plusieurs années de guerres internationales, religieuses et tribales. Ces talibans sont sunnites et sans lien avec les chiites iraniens.

Au delà de cette double implantation de 1979, de plus en plus d’États deviennent islamiques c’est-à-dire appliquent strictement la Charia : dans le monde arabe le Yémen et la Libye, en Afrique Noire le Soudan et la Mauritanie mais aussi dans le Sahel et dans le Golfe de Guinée, en Asie Méridionale le Pakistan.

Toute cette extension de l’islamisme, et qui est réelle, opère toujours selon une logique nationale, s’étendre dans le cadre d’un État seulement, mais tout bascule avec Al Qaida et l’essor de la mondialisation, on passe alors d’une logique nationale à une logique internationale et la grille d’analyse du phénomène s’inscrit de plus en plus dans le champs de la géopolitique.

On observe paradoxalement des islamistes qui utilisent de façon systématique et avec beaucoup de dextérité la modernité telle la vente d’armes, le terrorisme ou encore des moyens de communication sophistiqués : Internet où le nombre de sites islamistes se multiplie, utilisation d’une chaine TV avec Al Jazeera, le choix de moyens ou de lieux qui frappent les médias. Ainsi les islamistes entrent dans une pratique récurrente de la terreur de masse avec des attentats en pleine rue comme celui de Paris devant le magasin populaire Tati en 1986 ou dans les métros, à la station St Michel en 1995, sans parler des attentats perpétrés dans des boites de nuit comme à Bali en 2002 ou encore dans des lieux du tourisme international comme à Louxor en 1997.

Des islamistes organisés en réseaux incarnent ainsi la mondialisation. Ces réseaux sont cloisonnés, facilement clandestins et surtout transnationaux. Très vite un de ces mouvements émerge, il s’agit de Al Qaida crée en 1988 en Afghanistan. Al Qaida signifie la base en arabe donc on pourrait dire qu’Al Qaida se présente comme la base, le relai de l’ensemble des réseaux terroristes islamistes. Il a été créé et surtout financé par le milliardaire d’origine saoudienne Ben Laden. Avec, et ce dès 1996, un appel à « tuer les Américains et les Juifs partout où ils se trouvent ».

L’espace, occupé par les islamistes, celui des attentats est désormais planétaire. C’est sous les yeux d’une opinion publique internationale abasourdie que se met en place un terrorisme planétaire qui multiplie les attentats- suicides.

Des attentats-suicides qui expriment le renforcement du terrorisme anti-américain, l’ennemi lointain, dès les années 1990. Quelques exemples illustrent avec force cette assertion : le premier attentat contre le World Trade Center de New York en 1993, l’attentat contre des bâtiments où se trouvent de nombreux Américains, la Tour Kobar et l’immeuble de l’US Air Force en 1996 en Arabie Saoudite, des attentats en Afrique en 1998 contre les ambassades américaines de Nairobi au Kenya (plus de 200 morts ; 4 à 5000 blessés) et de Tanzanie à Dar-Es-Salam, 11 morts et une centaine de blessés…seulement, avec déjà dans ces deux attentats la simultanéité de l’agression au matin du 7 août, puis au Yémen en octobre 2000 (17 morts, 50 blessés). On en arrive enfin à ce qui constitue à la fois un sommet d’efficacité et de médiatisation en terme d’attentat et un véritable tournant dans l’islamisme : les attentats du 11 septembre 2001. Des attentats auxquels le monde a assisté avec une sorte de fascination morbide et qui très vite ont mis en évidence les cibles triplement symboliques des islamistes  puisqu’étaient visés le pouvoir militaire (le Pentagone), le pouvoir politique (Washington) et le pouvoir économique (le World Trade Center) des Etats-Unis.

Depuis 2001 et jusqu’à aujourd’hui aucune année sans attentat attribué à ou revendiqué par Al Qaida et on peut se contenter d’un bref rappel des trois derniers pour mémoire : l’attentat manqué du vol Amsterdam-Détroit fin décembre 2009 ( dans la nuit du 25 au 26) par un jeune nigérian, l’attentat de Marrakech, sur la place Jemaa el-Fna sans doute le plus haut lieu du tourisme marocain le 28/04/2011 fait 17 morts dont 1/3 de Français, les attentats en Irak par ISI, État islamique en Irak, le 29 octobre 2012 lors de l’Aid (44 morts et plus de 150 blessés).

Sans oublier que la lutte contre l’ennemi proche n’a pas cessé durant toutes ces années, sous la forme d’attentats ponctuels et spectaculaires comme ceux perpétrés en Égypte à Louxor temple Deir El Bahari ou encore au Caire, ou sous la forme d’une lutte armée menée par les islamistes, comment ne pas se souvenir de l’Algérie qui bascule dans une véritable guerre civile de 10 ans dans les années 1990.

 

Malgré cet activisme qui leur donne une réelle visibilité, faire un premier bilan de l’islamisme inciterait à conclure à un échec des jihad locaux, dans des pays qui par ailleurs sont des dictatures et où les mouvements islamistes sont violemment réprimés. Au tournant des années 1999-2000 plusieurs ouvrages annoncent la fin de l’islamisme notamment en France, c’est une thèse défendue par sans doute les deux plus grands spécialistes de l’islam politique, donc de l’islamisme, que sont Gilles Kepel (Jihad, expansion et déclin de l’islamisme) et Olivier Roy (L’échec de l’islam politique). L’un comme l’autre ne manquent pas de souligner un échec dans cette lutte contre l’ennemi proche  puisque l’objectif premier du terrorisme c’est bien la conquête du pouvoir dans les pays musulmans par la mobilisation des masses. Or nulle mobilisation de l’Oumma n’a été observée et à ce jour il n’y a aucun exemple réussi de pays musulman devenu islamiste.

Globalement on serait tenter de conclure à un échec, mais un échec en demi-teinte malgré tout parce que l’expansion de l’islamisme, dans sa stratégie contre l’ennemi proche, ne cesse de se poursuivre : en Afrique subsaharienne il suffit de penser à la poussée des islamistes au Mali mais aussi à partir des quartiers de banlieues dans les pays occidentaux, demi-teinte également à cause de la poursuite des attentats.

 

2) L’ISLAMISME AU DÉFI DES RÉVOLUTIONS ARABES

Les débuts du XXIe siècle ont marqué, avec les attentats du 11 septembre l’explosion de l’islamisme à la face du monde entier. La 2e décennie du XXIe siècle, au moins dans ses débuts, interroge car elle est porteuse de toute une série d’indicateurs qui marquent à la fois le déclin et en même temps le renouveau de l’islamisme.

La géopolitique fonctionne souvent en rupture et 2010-2011 en est une pour l’islamisme.

2011 est véritablement devenue une année charnière pour le monde arabe, comme 1979 et 2001 avaient pu l’être pour l’islamisme. Parties de Tunisie en décembre 2010 des révolutions font tache d’huile au Proche et au Moyen-Orient.

Mais 2011, c’est aussi 10 ans après les attentats du 11 septembre 2001. Des attentats qui avaient vu une partie du monde arabe s’enflammer dans un soutien très symbolique à Ben Laden, un soutien qui était autant sinon plus un moyen d’exprimer une certaine hostilité à l’Occident. Et très curieusement la célébration de ce 10e anniversaire n’intéresse personne : d’abord parce que Ben Laden est mort le 2 mai 2011 mais surtout parce qu’il était déjà liquidé politiquement et c’est ce fait qui est sans doute le plus intéressant à analyser. La liquidation politique de Ben Laden est visible à partir du milieu des années 2000 avec l’échec du djihadisme irakien au lendemain de la guerre étatsunienne de 2003 en Irak, un échec des salafistes sunnites et donc les chiites et l’Iran reprennent de l’influence en Irak. Il s’agit incontestablement là du plus grand échec d’Al Qaida dont son chef mythique porte la responsabilité.

Mais par ailleurs, s’impose l’idée que, ce que l’on appelle souvent « la décennie Al Qaida », ce fut dix ans de répit pour les « tyrans arabes ». En Tunisie on disait facilement « Mieux vaut Ben Ali que Ben Laden ». De surcroît sa lutte contre l’islamisme lui a permis tous les excès avec les yeux fermés de l’Occident, la France notamment, quand il ne s’est pas agi d’un soutien avéré. Il devient logique de penser que la disparition de la menace d’Al Qaida dégage le terrain et rend la situation de révolution possible, au moins rend l’émergence de cette situation possible.

Enfin, cette mort politique en Irak, devient une véritable liquidation avec les révolutions « démocratiques » arabes dont les slogans étaient aux antipodes d’une idéologie islamiste radicale. Et pourtant la nébuleuse Al Qaida reste présente tout comme la menace qu’elle fait toujours peser sur le monde : Al-Zawahiri, nouveau numéro un, comme Oussama ben Laden en son temps, est le terroriste le plus recherché au monde par le Etats-Unis et sa traque a un prix, 25 millions de dollar, le même que Ben Laden.

Pour toutes ces raisons on considère 2011 comme un tournant dans la géopolitique de l’islamisme et plutôt comme une mise en échec voire comme un affaiblissement. La surprise n’en est que plus grande face aux succès électoraux des islamistes.

Car incontestablement la vague islamiste lors des élections aux lendemains des révolutions arabes a surpris…au moins les Occidentaux. Et pourtant, une simple analyse de toute une série de « facteurs et de critères objectifs » permet sans doute de mieux saisir ce que les géopoliticiens spécialisés dans l’observation du monde arabe (Kepel, Roy, Burgat) avaient pressenti.

Il convient maintenant d’aborder ces différents critères tout en se déplaçant un peu afin de quitter un point de vue exclusivement occidental.

La première question à éclaircir est celle des partis politiques. Du temps des dictatures les seuls mouvements ou partis organisés et structurés étaient ceux des islamistes. Ils sont donc connus de tous et tout de suite opérationnels même si dans la majorité des révolutions ils ont été très peu présents voire même très peu visibles. L’exemple de l’Egypte est à cet égard révélateur, Mohamed Morsi, issu des Frères Musulmans et premier président élu après la chute d’Hosni Moubarak. Il est le premier islamiste à parvenir au pouvoir dans un pays où les Frères musulmans ont été écartés des instances dirigeantes depuis leur création.

La prime aux perdants, aux victimes est un critère qui a sans doute joué un rôle dans ces élections. Le rejet du dictateur voire du tyran est considérable dans tous les pays qui ont fait ces révolutions arabes. Or pour ces populations qui goûtent la liberté, souvent pour la première fois de leur vie pour toute une partie des manifestants, vers qui se tourner ? Incontestablement vers ceux qui incarnaient la résistance, ceux qui n’ont jamais cédé face aux dictateurs, ceux qui ont été les opposants les plus impitoyablement arrêtés, torturés, emprisonnés, exécutés. Les Frères musulmans en Égypte en sont sans doute un des meilleurs exemples mais sûrement pas le seul, les islamistes en Tunisie aussi avaient osé s’opposer à Ben Ali. Ainsi ceux qui avaient été les victimes persécutées par les dictateurs fraichement renversés, les islamistes donc, devenaient les héros ou au moins les recours vers lesquels on pouvait sans crainte se tourner. Et dans le même temps, l’Occident en général qui avait soutenu tous les dictateurs (« plutôt Ben Ali que Ben Laden » ou encore « Ben Ali rempart contre Ben Laden ») devenait éminemment suspect. Cet Occident qui au nom d’une « real politik » parlait de « dictature éclairée » et soutenait ce concept « d’autocratie modernisatrice » qui disparaît avec les révolutions. Une raison de plus de se méfier de l’un et d’être rassuré par l’autre.

La question ou le jeu géopolitique de la démocratie se pose pour tous les pays qui en font la découverte ou l’apprentissage. La démocratie n’est ni innée, ni acquise, ni sans doute une évidence : c’est une construction qui suppose une acculturation et du temps. La France a mis près d’un siècle avant de pratiquer la démocratie après la Révolution de 1789…et encore que cela suppose que l’on considère comme démocratique un suffrage dit universel mais qui laisse en marge la moitié de la population puisque les femmes votent pour la première fois en France le 29 avril 1945. Le processus de transition démocratique est par définition un processus lent, graduel et heurté. Pour tous les pays qui n’ont pas de tradition démocratique il faut laisser le temps de la construction démocratique. Ainsi il y avait pour l’ensemble de ces révolutions arabes qui venait d’avoir lieu un premier défi, celui de la démocratie tant le spectre de la non participation pesait comme une menace.
Défi globalement surmonté comme l’attestent des taux de participation que la majorité des démocraties occidentales aimerait connaître lors des dernières consultations électorales : 62% de participation aux législatives en Egypte (45% puis 51% seulement aux présidentielles qui ont suivi), 60% au Yémen (une participation d’autant plus remarquable qu’il n’y avait pas de réel enjeu, puisque seul un candidat se présentait mais une volonté réelle de montrer l’hostilité au président Saleh), 60% en Libye avec contre toute attente une victoire de la coalition libérale et un arrêt assez net de la poussée islamiste partout observée dans un pays pourtant dévasté par le précédent régime et par une révolution souvent sanglante, plus de 70% en Tunisie… Seules les élections législatives du Maroc peuvent être considérées comme un échec avec seulement 45% de participation. Non seulement le premier défi de la démocratie est surmonté mais ces pourcentages à la fois légitiment ces scrutins et en même temps indiquent les attentes des populations.

Dans ce climat révolutionnaire puisque incontestablement il y a eu des révolutions, assez vite ces mouvements islamistes deviennent la seule alternative crédible. Et pourtant ils n’ont pas joué de rôle (visible ?) dans les révolutions. Rached Ghannouchi, dirigeant historique d’Ennahda en Tunisie rentre de Londres en Tunisie pendant la révolution et est accueilli par un petit groupe de fidèles. Ces partis islamistes partout où ils deviennent visibles se retrouvent avant tout en concurrence avec les classes moyennes libérales et là, ils ont un avantage naturel, un atout intrinsèque. Sur le plan des valeurs ils peuvent s’exprimer avec un double registre de langage celui de la foi et celui de la démocratie (ce que l’on a actuellement tendance à appeler « l’islamisme modéré » mais nous y reviendrons plus tard). De cette façon, ils s’adressent voire galvanisent à la fois le peuple et les classes moyennes pieuses. Leur discours est le seul qui s’adresse au plus grand nombre et là est sans doute une explication qui a lourdement pesé dans les succès électoraux des islamistes.

Ne pas lire le monde arabe ni même le monde musulman avec des paradigmes occidentaux est sans doute dans l’analyse des succès électoraux islamistes un des critères déterminants et pourtant le plus souvent passé sous silence. Aussi il convient de s’y pencher pour mieux en évaluer l’impact. Les révolutions européennes des 18e et 19e siècles avaient majoritairement eu comme priorité de chasser le religieux de l’espace public d’où la surprise des Occidentaux lors des succès islamistes aux récentes révolutions arabes. De notre côté de la Méditerranée on ne rêvait pour eux que de démocratie et de droits de l’homme. Mais la génération chassée, les gouvernements rejetés lors des révolutions, au moins en Tunisie et en Egypte est celle des « nationalistes laïques », « des dictateurs éclairés » ou… soutenus par l’Occident. Ainsi, pour ces populations arabes, la menace ne vient donc pas des religieux mais bien des laïcs et les résultats de la plupart des élections illustrent parfaitement le proverbe populaire « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Dans les pays qui ont fait les révolutions arabes, la référence musulmane est endogène, sacrée car religieuse et indissociable de la seule résistance aux dictateurs alors que la présence occidentale est souvent perçue comme une menace et le souvenir de l’hégémonie coloniale n’est pas bien loin quand il n’est pas ravivé par certaines prises de position !

Les attentes des électeurs sont un autre paramètre dont on a bien peu tenu compte. On ne peut pas raisonner seulement en termes d’idéologie, encore plus quand il s’agit de mouvements de révoltes spontanés et populaires. Dans ces pays c’est avant tout le quotidien qui est la priorité. Il suffit de penser à l’immolation du jeune Bouazizi qui, chômeur, survivait en vendant des fruits et légumes mais sans autorisation légale. Les autorités s’emparent de sa charrette et de sa balance d’où son acte désespéré, suicide, immolation qui a tout déclenché en Tunisie puis dans le monde arabe. Clairement, la première attente des populations c’est la réduction des inégalités. Or, qui mieux que les islamistes étaient auprès des plus défavorisés et pouvaient se prévaloir de réseaux sociaux et éducatifs dans ces milieux là. Au moment du scrutin on vote pour ceux que l’on connaît et pour ceux qui font entrevoir ce que l’on attend le plus.

C’est ainsi que les Frères musulmans, qui ont le réseau le plus dense de relais sociaux, d’associations caritatives, et qui contrôlent des ordres professionnels – médecins, ingénieurs, journalistes, etc. ont pu voir que la masse des manifestants s’est considérablement accrue dès qu’ils ont appelé à descendre dans la rue au Caire, fin janvier 2011 et ainsi apprécier leur influence dans le pays, quitte à la surévaluer une fois au pouvoir.

 

Tous les éléments évoqués partis politiques, prime aux perdants, débuts de la démocratie, crédibilité évidente des islamistes, grille de lecture spécifique du Moyen-Orient ou encore attentes des électeurs, ces éléments sont largement suffisants pour expliquer les succès électoraux des islamistes, encore faudrait-il savoir de quels islamistes il s’agit ou encore quel est l’islamisme attendu par ces lendemains révolutionnaires.

 

Arrivé à ce stade de la réflexion, il convient de s’arrêter sur l’émergence d’un « islamisme modéré » que d’aucuns appellent post-islamisme.

Le printemps arabe a été contagieux et les succès électoraux des islamistes également mais en même temps on formule de plus en plus un nouveau concept, celui d’islamisme modéré.

La Tunisie, le pays où tout a commencé, est observée comme une sorte de laboratoire et Ennahda, le parti islamiste au pouvoir se déclare lui-même modéré, prêt à tenir compte de l’évolution des mœurs, de la libération des femmes et de la liberté de conscience. Même s’il y a eu depuis son arrivée au pouvoir plusieurs vrais dérapages (l’évocation d’un 7e califat, les attaques contre des débits de boisson, la censure sur le film Persépolis), on ne peut ignorer ces déclarations ni reconnaître qu’ils sont capables de faire machine arrière. L’abandon du projet d’article constitutionnel mentionnant la complémentarité des femmes avec les hommes au lieu de l’égalité homme-femme qui a suscité un véritable tollé de la part des mouvements féministes tunisiens en atteste.

On ne peut ignorer non plus des déclarations comme celle de Moncef Marzouki, élu à la présidence de la République tunisienne, sur l’avenir dans les pays arabes : « La Tunisie et le monde arabe sont capables d’être gouvernés au centre par des laïcs modérés et des islamistes modérés. Ces gens-là existent, ce sont eux qui vont faire l’histoire de ces pays. » Ni celle de Ghannouchi, le leader historique d’Ennahda proclamant : « Je n’interdirai pas l’alcool ni les maillots de bain sur les plages… ».

Le chef de file du parti Justice et Liberté dont est issu Mohamed Morsi et une émergence des Frères musulmans appelle en décembre 2012 à la formation d’un gouvernement de coalition.

Donc une vraie question se pose sur la réalité de ce concept, sur sa diffusion et de fait son adoption dans les médias occidentaux et sur le pourquoi maintenant et pas avant les révolutions arabes. La géopolitique de l’islamisme permet de nuancer un concept que les révolutions arabes sont en train de bouleverser.

Le temps de l’oxymore s’impose d’abord tant islamisme et islamisme modéré semblent contradictoires. Véritable oxymore que ces 2 mots qui ont longtemps, pour ne pas dire toujours occupé les esprits occidentaux d’images douloureuses et souvent incompréhensibles : de la révolution iranienne des années 1970 aux mouvements insurrectionnels des années 1980 en Indonésie, des multiples attentats en Egypte en passant par les Talibans en Afghanistan, sans parler des pendaisons et des lapidations publiques. Oxymore qui semble encore plus insupportable quand on pense à la décennie al Qaida, aux attentats perpétrés, au nombre des victimes.

Puis le temps des révolutions survient. Depuis 2010 il y a eu les révolutions arabes, parfois appelées, mais jamais par les protagonistes de ces événements, « le printemps arabe ». Et ces révolutions sont nombreuses, en Tunisie et en Egypte certes, mais aussi en Libye avec le CNT, au Maroc avec les modifications constitutionnelles puis les élections, au Yémen aussi sans parler d’autres inachevées comme en Syrie ou échouées parfois comme à Bahreïn.

Partout des élections, confisquées par le pouvoir précédent se déroulent, partout des succès islamistes, sauf peut-être contre toute attente en Libye, et partout l’apparition ou au moins la revendication d’un islamisme modéré. Un islamisme des Lumières, sans aspérité, compatible surtout avec ce qui est attendu de la part des (décideurs) occidentaux. C’est ainsi que l’on voit s’imposer le nouveau 1er ministre marocain Benkirane, secrétaire général du PJD, le Parti Justice et Développement, parti islamiste modéré qui vient de remporter les élections législatives. Dès la fin des années 1980, avec un groupe de militants Benkirane avait rompu avec l’idéologie islamiste révolutionnaire condamnant tout recours à la violence mais s’était alors heurté à une interdiction de former un parti. Son choix fait très tôt de coopérer avec la monarchie lui permet aujourd’hui d’accéder au pouvoir.

Mais si les exemples ne manquent pas pour rappeler la réalité de ce concept, par ailleurs on ne peut ignorer, la violence de certaines réactions à sa seule évocation. Jeannette Bougrab, universitaire en droit public à Paris1 Panthéon-Sorbonne, UMP, secrétaire d’État à la jeunesse et à la vie associative dans le dernier gouvernement Fillon prend des positions assez péremptoires au lendemain des succès électoraux en Égypte « je ne connais pas d’islamisme modéré, …il n’y a pas de charia light…je réagis en tant que citoyenne, en tant que femme française d’origine arabe », la violence de cette réaction n’étonne pas si on reste à une lecture univoque de l’islamisme . Il faut sans doute nuancer et aller plus loin, plus fin. Prendre conscience que aujourd’hui deux formes d’islamisme coexistent.

 

L’islamisme d’Al Qaida, celui que Bruno Etienne préférait appeler islamisme radical est aujourd’hui clairement incarné par ceux que l’on appelle Salafistes ou Salafistes djihadistes. Ces mouvements n’ont pas été à l’initiative des révoltes ayant abouti à la chute des dictateurs. Absents des révoltes arabes, quasiment invisibles sous les dictatures, ils continuent de mettre au banc de la communauté musulmane les chiites, les soufis, tous ceux qui pratiquent un islam populaire et ne conçoivent qu’un islam pur ou purifié.

La liste de leurs dernières exactions, bien loin d’être exhaustive, ne peut manquer d’inquiéter : en Libye ils ont détruit en aout 2012 un mausolée soufi, en Tunisie ils ont peu de poids électoral mais la TV privée Nessma a été condamnée pour avoir diffusé le film franco-iranien Persépolis, un peu partout ils ont, semble-t-il joué un rôle clé dans l’organisation des manifestations contre le film islamophobe «l’innocence des musulmans ». En Egypte plusieurs partis Salafistes existent, opposés à la démocratie ils ne peuvent renoncer à la lisibilité que leur offre aussi ils se présentent aux élections. Mais la loi électorale égyptienne oblige chaque parti à avoir une présence féminine sur ses listes, les Salafistes ne renonçant à rien de ce qui est leur radicalité les femmes y sont représentées par une rose ou une photo de leur mari…

Toute la force du concept est sans doute dans l’existence d’un clivage. Le vrai clivage étant peut-être là, sans doute dans cette persistance d’un islamisme radical mais qui désormais n’est plus la seule forme d’islamisme existant. C’est la raison pour laquelle Olivier Roy dans une tribune en février 2011, face au constat de l’absence de ces Salafistes a qualifié ces révolutions de « post-islamistes ». Ces « post-islamistes » ou « islamistes modérés »sont ceux qui sont en train ou qui seront obligés de montrer leur capacité à participer à une dynamique de libéralisation politique, leur volonté de réaliser dans leur pays une modernisation sociale.

Quelle que soit la qualification qu’on leur attribue, islamistes modérés ou post-islamistes, ils correspondent bien mieux à la réalité sociologique de ces pays. Ils font preuve d’un modernisme qu’ils revendiquent ! Même les Frères musulmans en Egypte sont demandeurs de multipartisme, d’une constitution, d’élections et ils se sont inclinés lorsque le Haut comité pour les élections a rappelé qu’il n’était pas possible d’utiliser des slogans religieux dans la campagne. Leur avenir politique en dépend.

 

La grande question aujourd’hui est bien la manière dont les liens se tissent entre État, gouvernement et religion. De plus en plus, il y a d’une part les pratiques religieuses et de l’autre la manière dont les systèmes politiques se développent.

L’exercice du pouvoir est aujourd’hui un des défis, le plus grand sans doute, auxquels doivent répondre ces partis islamistes modérés : un pouvoir qui les confronte aux défis de la pauvreté et de la corruption, un pouvoir qui tend les pièges du radicalisme et du populisme (pièges jusqu’à aujourd’hui évités, un pouvoir qui les met aux prises avec des difficultés économiques, eux qui n’ont pas de doctrine économique précise mais qui sont souvent très libéraux…ce qui leur vaut plutôt la sympathie des Occidentaux

 

Conclure rapidement sur la géopolitique de l’islamisme c’est peut-être conclure justement sur cette idée d’exercice du pouvoir. Avec le retour au politique, nous retrouvons notre définition de départ sur l’islamisme. Le Monde Diplomatique de novembre 2012 titrait « les islamistes à l’épreuve du pouvoir » et des événements récents le confirment : violentes manifestations au Caire contre Mohamed Morsi, l’assassinat de Chokri Belaïd célèbre opposant à Ennahda le 6/2/2013 ou encore la démission du 1er ministre tunisien, Hamadi Jebali, après l’échec dans sa tentative pour former un gouvernement apolitique. Les événements se bousculent et pour reprendre ce que Gilles Kepel disait aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois en octobre 2011, …ces islamistes et ces révolutions ce n’est « ni les barbus, ni la démocratie »…

Une dernière fois rappeler que « radical » ou « modéré » l’islamisme n’est pas l’islam et que toute confusion entre les deux ne peut que stigmatiser les musulmans. L’islamisme radical ou modéré est bien une idéologie, et non une théologie, une interprétation de l’islam qui mêle religion et politique, et qui semble exister désormais sous plusieurs formes ! D’où l’enjeu à connaître et à comprendre les nuances de ce concept.

ON NE PEUT EDUQUER A LA PAIX EN CONTINUANT A FONDRE DANS UN IMPROBABLE MELTING POT ARABE, MUSULMAN ET ISLAMISTE… IL EN VA DE NOTRE RESPONSABILITE DE CITOYEN ET D’EDUCATEUR !!!

  • une interprétation et une connaissance (ou une méconnaissance… vous en jugerez par vous même) de ce concept qui aujourd’hui peuvent faire envisager l’avenir de deux façons comme le montrent ces 2 caricatures
  • à la manière des médias occidentaux
  • à la manière de « Z » jeune caricaturiste tunisien, militant et plein d’espoir