Marie-Laure Durand, La violence dans la Bible : de la corruption à l’émiettement

La violence dans la Bible : de la corruption à l’émiettement

La Bible a la réputation d’être un texte violent et en disant cela, c’est particulièrement le Premier Testament qui est visé. Un ami libraire me racontait comment une femme était un jour rentrée dans son magasin pour demander une Bible. Lui en ayant proposé une, elle réagit en disant qu’elle ne voulait que le Nouveau Testament car l’Ancien Testament était trop violent. En me racontant l’histoire, il concluait : « Pourvu qu’elle ne tombe pas sur la crucifixion ! ». La Bible n’est pas un texte violent au sens où il inciterait à la violence. Mais il s’agit effectivement d’un corpus qui raconte la violence, la montre, la met en scène et ce faisant, met le lecteur face à cette réalité et lui permet de la travailler. C’est en soi une grande chance. Dans la liturgie catholique, le choix a été fait de redécouper les textes pour que les passages soient plus abordables, plus audibles. Ont ainsi été enlevés tous les passages, trop difficiles, trop sombres, trop compliqués, trop nous. Pourtant, si on enlève de la Bible tous ces moments, comment fait-on pour travailler sur nos vies difficiles, sombres et compliquées? Nous avons besoin que la Bible nous donne à voir la violence et les mécanismes qui y aboutissent, nous avons besoin de cette violence pour nous comprendre, pour la repérer et pour imaginer, individuellement et/ou collectivement, comment en sortir. 

La violence comme corruption de soi 

Mon approche sera synchronique. L’idée est d’étudier comment, dans le texte biblique, la question de la violence est abordée en travaillant sur sa première apparition dans le corpus. La première dénomination d’une réalité est toujours une forme de conscientisation, de réflexivité qui permet au narrateur comme au lecteur de travailler le sujet. Or, la première occurrence du terme de violence, mâs, a lieu en Gn 6,11, soit seulement six chapitres après le début du livre. Avant ce premier emploi, la violence est déjà apparue sous la forme du meurtre de Abel par Caïn et avant lui, peut-être aussi, dans des attitudes de toute-puissance et de lâcheté de la part d’Adam et d’Eve. En six chapitres, le narrateur biblique a fait basculer l’être humain dans la violence sans jamais pourtant la définir. Le premier emploi du terme est donc l’occasion de s’expliquer sur ce qui est en jeu dans cette attitude. 

En Genèse 6, le premier à se rendre compte de la violence et de son caractère problématique, c’est Dieu lui-même. Comme il l’a fait précédemment pour la solitude d’Adam – « il n’est pas bon que l’homme soit seul ! » (Gn 2,18) – il repère que la violence ne peut pas être un mode relationnel acceptable. Le passage qui en explicite les enjeux est le suivant. 

«La terre s’était corrompue devant Dieu et s’était remplie de violence. Dieu regarda la terre et la vit corrompue car toute chair avait perverti sa conduite sur la terre. Dieu dit à Noé : Pour moi la fin de toute chair est arrivée ! Car à cause des hommes la terre est remplie de violence et je vais les détruire avec la terre[1] ». Gn 6,11-12

Dans ce court extrait qui donne à voir ce que Dieu constate, le lecteur apprend deux choses. La première est que la violence surprend Dieu lui-même : Dieu ne s’y attendait pas, il ne semblait pas l’avoir anticipée. Le premier constat est donc celui de la surprise et d’une forme d’innocence de Dieu. La deuxième information est que la violence est en capacité de mettre en échec la création. Quelque chose, quelque part a mal tourné qui en train de faire rater son but à la création. Elle est donc une force puissante de destruction du crée et du pouvoir de création lui-même. C’est ce danger qui pousse Dieu à intervenir rapidement pour y mettre un terme et qui donne lieu à une analyse de ce qu’est la violence. Dans cet extrait, le terme « corrompu » est rappelé deux fois et semble clairement être associé à la violence. En hébreu, « corrompu », shâhat, a le sens de « détruire, abîmer, gâcher, rater, pourrir, ruiner». La violence est donc associée à quelque chose qui se désagrège, qui est atteint dans son intégrité. Dieu repère la violence et intervient quand trop de réalités sont abîmées, détruites, gâchées, quand trop d’actes sont venus ronger l’intégrité de la création. 

Or, dans le verset, une cause de ce qui est au sens strict un « gâchis » est  pointée : « toute chair avait perverti sa conduite sur la terre ». L’hébreu est ici, comme souvent, plus concret dans sa façon de décrire le monde. Nous pourrions traduire ce verset par « Dieu vit la terre et voilà elle était abîmé parce que toute chair avait abîmé son chemin sur la terre » ou encore, selon la traduction d’André Chouraqui, « Elohîms voit la terre et voici, elle est détruite. Oui, toute chair avait détruit sa route sur la terre. » La langue hébraïque exprime le fait que, dans la vie, passer à côté de son chemin propre est la cause principale de la corruption de l’homme et de sa violence. Pour la Bible, le chemin sur la terre désigne la vie et ce que l’humain en fait, partant du principe que la vie de chaque personne consiste à cheminer c’est-à-dire à avancer patiemment sur sa propre route, debout, de déséquilibre en déséquilibre. L’image se retrouve, par exemple, en Michée 6,8.  « On t’a fait connaître, ô homme, ce qui est bien, ce que le SEIGNEUR exige de toi: rien d’autre que de respecter le droit, aimer la fidélité et t’appliquer à marcher avec ton Dieu! » La vie humaine est donc un chemin à parcourir et ce chemin peut être semé d’illusions ou de projections. Dans un livre très justement intitulé Le chemin de l’homme, le philosophe Martin Buber précise l’enjeu de ce cheminement.  

« Dieu ne dit pas : « Tel chemin mène à moi, mais tel autre n’y mène pas », mais il dit ceci : « Tout ce que tu fais peut être un chemin vers moi, pourvu que tu le fasses de telle manière que cela te conduise à moi. » Mais ce qu’est cette chose que peut et doit faire cet homme précisément et aucun autre, cela ne peut se révéler à lui qu’à partir de lui-même. Ici, en effet, le fait de lorgner ce qu’un autre a accompli et de s’efforcer de l’imiter ne peut qu’induire en erreur ; car, ce faisant, il perd de vue ce à quoi lui seul est appelé. »[2]

Martin Buber insiste sur le fait que, selon la pensée biblique, le chemin d’une vie qui va de l’homme à Dieu ou de l’homme à lui-même, est unique pour chaque être humain. Pour chacun, il existe ainsi une possibilité de se rapprocher de Dieu et ce chemin n’est autre que la vie de la personne, son histoire, ses convictions et ses doutes, son questionnement propre, ses potentialités et ses faiblesses. Il n’y a pas d’autre moyen d’aller vers Dieu que d’y aller à partir de ce que l’on vit et de ce que l’on ne vit pas. Un des enjeux majeurs du chemin consiste donc à se reconnaître et à s’accepter pour comprendre par où passe la route. Ce chemin, unique et inachevé, est à découvrir pas après pas, par tâtonnement et recherches successives. Il demande de la patience et de l’écoute[3]. Le risque est à tout moment de se décentrer c’est-à-dire non plus d’inventer sa vie à partir de son potentiel propre mais d’imiter, de suivre, de singer, de jalouser, d’envier le chemin de l’autre et de dénigrer le sien. Il s’agit alors d’un simulacre de chemin. 

En Gn 6, c’est un dysfonctionnement de ce type que Dieu semble constater. La terre s’est remplie de violence car les personnes ne marchent plus sur le chemin qui est le leur. Dit autrement, la violence  est liée à un problème d’identité. Quand les humains ne respectent plus leur singularité, ils s’entament. Leur existence se pourrit quand ils choisissent de prendre le chemin du voisin plutôt que le leur. La première violence est donc toujours une violence envers soi-même, une trahison de soi, une impossibilité à dire Je, à accéder à sa subjectivité. Voilà peut-être pourquoi Jésus ne sera jamais violent lui qui essaiera, conversation après conversation, de toujours se correspondre, d’inventer son unicité en respectant celle de l’autre. La violence naît donc du fait d’abîmer son chemin propre, activité relativement facile à entreprendre. Si cette analyse biblique s’avère juste, prendre soin de son chemin en arrêtant de se trahir serait donc le meilleur moyen pour diminuer la violence et arrêter de la nourrir. 

Le passage de Gn6 que nous venons d’étudier montrerait donc un lien de cause à effet entre se désagréger soi-même et générer de la violence envers soi et envers les autres. Mais si le désagrégement de soi est la cause de la violence, la violence désagrège et démantèle aussi celui qui la subit. 

La violence comme émiettement de l’autre

Je me propose de montrer cet autre versant du démantèlement, celui que la violence génère, à partir de l’étude d’un autre terme de la violence, la brutalité. Là encore, le terme de « brutalité », pérèkh, est peu employé puisqu’on ne le trouve que six fois dans le corpus hébreu de la Bible. Mais d’emblée, il existe un point commun entre la corruption, la désagrégation liée à la violence et le terme de « brutalité ». En hébreu, le terme de « brutalité » est construit sur une racine qui signifie « émietter ». L’étymologie dit ainsi explicitement qu’être brutal consiste à émietter la personne c’est-à-dire à mettre à mal son unité, son intégrité, son processus d’unification. Cela se comprend aisément à un niveau physique. Le premier interdit de la violence consiste à préserver le corps, à ne pas abîmer ses membres, à ne pas l’entailler, à ne pas l’entamer physiquement. 

Mais en travaillant sur le terme[4], j’ai été étonnée par une bizarrerie présente dans les deux premières occurrences du terme de « brutalité » relatives aux travaux forcés. 

« Alors les Égyptiens asservirent les fils d’Israël avec brutalité et leur rendirent la vie amère par une dure servitude : mortier, briques, tous travaux des champs, bref toutes les servitudes qu’ils leur imposèrent avec brutalité. » Exode 1,13.

Ce qui surprend ici, c’est qu’il n’est pas possible de réduire la brutalité à n’être qu’une violence physique car la servitude et les travaux forcés sont présents dans le texte bien avant que le terme de brutalité ne soit mentionné. Il semble donc que la contrainte physique ne suffise pas à générer de la brutalité et que cette dernière nécessite quelque chose en plus ou en moins, quelque chose de bien particulier qui n’est pas forcément présent dans la contrainte physique. Quelque chose de plus subtil doit se produire pour qu’il y ait brutalité, quelque chose doit lâcher chez la personne pour qu’il y ait émiettement. Le passage suivant, qui concerne une situation de surendettement, fournit un éclairage supplémentaire. 

«Si ton frère a des dettes à ton égard et qu’il se vende à toi, tu ne l’asserviras pas à une tâche d’esclave ; tu le traiteras comme un salarié ou comme un hôte ; il sera ton serviteur jusqu’à l’année du jubilé ; alors il sortira de chez toi avec ses enfants et il retournera à son clan ; il retournera dans la propriété de ses pères. En effet, ceux que j’ai fait sortir du pays d’Égypte sont mes serviteurs ; ils ne doivent pas être vendus comme on vend des esclaves. Tu ne domineras pas sur lui avec brutalité ; c’est ainsi que tu auras la crainte de ton Dieu. »  (Lv 25,39-43)

Dans ce passage, la Bible énonce les critères pour qu’il n’y ait pas brutalité envers la personne endettée. Le premier consiste à la traiter en salarié ou en hôte et non pas en esclave. Rashi, l’exégète juif du 12s, explique à ce propos la notion d’esclavage d’une façon étonnamment moderne. Est asservissante une tâche inutile imposée dans le but d’humilier la personne, en lui disant                   par exemple, « chauffe-moi cette coupe si ce n’est pas nécessaire, creuse sous cette vigne jusqu’à mon retour[5] ». Le second critère visant à limiter la brutalité consiste à respecter l’année du jubilé, ce moment collectif où toutes les dettes sont remises[6]. Cette impératif signifie implicitement qu’il est interdit de prétendre avoir des droits sur l’entièreté de la vie d’une personne. Est donc brutale toute contrainte qui se veut sans limite de temps. Le troisième critère met en lumière le fait que la vie d’une personne est faite de relations. L’année du jubilé, la personne sera donc libérée avec toute sa famille. On comprend alors, à l’inverse, que la brutalité consiste à couper la personne de tous ces liens et à l’isoler dans un face-à-face destructeur. Quatrième et dernier critère, la Bible enjoint de ne pas oublier que la personne, en retournant auprès de ses ancêtres, a une histoire à raconter qui la dépasse et qui lui donne de la valeur et du poids.

Agir avec quelqu’un sans brutalité consiste donc à ne pas le couper de la dimension sensée de sa vie, de ses relations, de son histoire familiale et de son futur. Ne pas le brutaliser, c’est ne pas l’émietter dans son intégrité psychique, dans sa vie intérieure en s’interdisant de réduire en morceaux ce qui fait sens chez lui, la valeur de sa vie et de son travail. Toutes les formes modernes de brutalité et donc de violence, rentrent dans ce cadre. Le harcèlement familial, scolaire ou professionnel consiste en un émiettement dangereux qui aboutit au fait que la singularité de la personne ne fait plus sens. La personne est « en vrac » parce que les bouts de vie et de relations qui la constituent soit ne tiennent plus ensemble soit ne valent plus rien à ses propres yeux. Dans le harcèlement comme dans toutes les formes de perversité, la personne est réduite à n’être qu’un atome isolé de son histoire et de ses relations. L’émiettement peut donc prendre des formes très différentes mais qui toutes concourent au démantèlement de la personne, processus d’autant plus grave qu’il contrecarre le  long et délicat travail d’unification de soi-même. 

La dernière occurrence du terme «brutalité », Ezéchiel 34,4, associe brutalité et violence. 

« « Malheur aux bergers d’Israël qui se paissent eux-mêmes ! N’est-ce pas le troupeau que les bergers doivent paître ? Vous mangez la graisse, vous vous revêtez de la toison, sacrifiant les bêtes grasses ; mais le troupeau, vous ne le paissez pas. Vous n’avez pas fortifié les bêtes débiles, vous n’avez pas guéri la malade, vous n’avez pas fait de bandage à celle qui avait une patte cassée, vous n’avez pas ramené celle qui s’écartait, vous n’avez pas recherché celle qui était perdue, mais vous avez exercé votre autorité par la violence et la brutalité. Mon troupeau s’est dispersé sur toute la surface du pays sans personne pour le chercher, sans personne qui aille à sa recherche. »

Ce passage est particulièrement intéressant car il apporte trois éclairages supplémentaires. Le premier est que la brutalité et la violence ne consistent pas forcément à donner des coups ou à avoir une action destructrice. Elles consistent également à ne pas intervenir alors même qu’une situation risque de dégénérer. Est donc violente et brutale toute attitude d’inaction et de constat passif devant une situation de faiblesse. 

Ne pas agir pour fortifier les plus faibles, c’est déjà de la violence et de la brutalité. 

Ne pas tenter de guérir les malades, c’est déjà de la violence et de la brutalité. 

Ne pas soigner ceux qui se sont blessés, c’est déjà de la violence et de la brutalité.

Ne pas tenter de ramener ceux qui se coupent de la communauté, c’est déjà de la violence et de la brutalité. 

Ne pas partir à la recherche de ceux qui se perdent, c’est déjà de la violence et de la brutalité.

La brutalité n’est donc pas seulement le fait de provoquer un émiettement de la personne. Elle consiste également à ne pas tout mettre en œuvre pour que cet émiettement n’ait pas lieu alors même que les premiers signes de fissures sont visibles. La Bible étend l’accusation de non assistance à personne en danger à toutes les faiblesses liées à la maladie, à la solitude, aux échecs de la vie, à la phobie scolaire, à l’indifférence….

Le second constat est qu’il y a une brutalité propre aux personnes en responsabilité. Le texte       d’Ezéchiel vise le statut de berger c’est-à-dire celui de personnes ayant une responsabilité envers un troupeau quelque soit son nombre et sa qualité. La brutalité est d’autant plus criante quand ceux dont le rôle est de prendre soin de la communauté et de chacun de ses membres ne le font pas. Le texte identifie le profit comme étant à l’origine de ce manquement. Plutôt que d’être au service du troupeau pour faire grandir chacun de ses membres, les bergers abuseraient de leur fonction pour augmenter leurs gains ou satisfaire leurs propres désirs. Ce constat est l’occasion de souligner que le corpus biblique, corpus religieux, dénonce les dérives du pouvoir religieux et politique. Cette analyse réflexive est salvatrice car la Bible ne se contente pas de dénoncer la violence inhérente à l’humanité. Elle repère et dénonce la violence au cœur même des organisations, des systèmes ou des discours qui sont censés conduire à Dieu ou agir en son nom. Faisant cela, la Bible a un temps d’avance. Elle permet de penser les dysfonctionnement inhérents au pouvoir politique ou religieux qui se légitimeraient de son corpus. Elle montre également, et sans compromission, que les courageux qui osent critiquer l’organisation, régulièrement, en meurent. C’est le cas de plusieurs prophètes, c’est le cas de Jésus. La Bible n’est donc pas une maison témoin, qui présenterait un monde idéal qu’il s’agirait simplement de mettre en pratique pour bien vivre devant Dieu. Elle montre les dysfonctionnements et les perversités inhérentes à l’entreprise, elle identifie l’envers du décor. Elle donne ainsi à voir qu’aucun lieu n’est à l’abri de la violence et de la brutalité, fût-ce les lieux en charge de la révélation. A partir de là, le travail de réflexion et de pensée est facilité. Le lecteur peut ainsi réagir à cette perversion des responsabilités et réfléchir à la meilleure façon de s’y opposer.   

Le troisième élément de réflexion présent dans ce texte concerne les conséquences de la brutalité à un niveau communautaire. De même que la brutalité génère un émiettement de la personne à un niveau physique, psychologique et spirituel, la brutalité produit un émiettement de la communauté. « Mon troupeau s’est dispersé sur toute la surface du pays sans personne pour le chercher, sans personne qui aille à sa recherche » La brutalité individuelle et personnelle quand elle est générée par une personne ayant une responsabilité au niveau du groupe a des conséquences sur l’ensemble. Et cet émiettement communautaire touche à la cohérence du groupe, à ce qu’il fait ou ne fait pas ensemble. La brutalité se repère ainsi par le résultat qu’elle produit chez la personne et dans le groupe.  

L’intégrité comme réponse unique, personnelle et fragile. 

Corruption en amont, émiettement en aval. Alors Dieu se met en quête de celui qui ne se trahit pas. Il trouve Noé et le choisit pour redémarrer la création. Noé est-il non-violent ? Le texte ne le dit pas mais il précise « Noé, homme juste, fût intègre au milieu des générations de son temps. Il suivit les voies du Dieu » (Gn 6,9). Noé est juste et intègre et cela signifie qu’il fait ce qu’il peut pour rester lui-même, pour adhérer et pratiquer ce qui lui semble juste, pour avancer sur son chemin. Noé ne s’émiette pas, il ne cherche pas à émietter les autres alors Dieu parie sur lui pour re-créer le monde. Et c’est là un nouveau constat. Quand Dieu lui-même veut lutter contre la violence, il ne le fait pas de l’extérieur. La Bible le montre dans l’incapacité de pouvoir/vouloir changer le monde du dehors. La violence se combat ou plutôt se désarme de l’intérieur. En choisissant Noé, Dieu s’en remet à la probité d’un homme qui tente de marcher selon son chemin, devant Dieu. C’est un pari risqué mais Dieu ne semble pas en avoir d’autres. C’est un pari risqué car très rapidement, cela échoue. Après le déluge, la violence revient et repart de plus belle. Un juste intègre ne suffit donc pas à éradiquer la violence. Non seulement, on ne peut s’attaquer à la violence que de l’intérieur, par un changement personnel au cœur même de sa propre intériorité, mais le fait qu’un seul le fasse ne suffit pas à supprimer la violence chez tous les autres. Dieu apprend lui-même que le désarmement de la violence se rejoue à chaque génération pour chacun d’entre nous. Il n’y a pas d’antidote collectif à la violence. Il peut y avoir des gardes-fous, des mises en gardes, des lois mais aucun dispositif collectif ne peut venir garantir que la violence ne rejaillira pas, ne renaîtra pas. La violence est inhérente à l’humanité au sens où il n’est pas possible de séparer l’une de l’autre. Vouloir se débarrasser de la violence reviendrait à se débarrasser de la personne. Là où il y a une vie humaine, là où il y a un chemin à parcourir, il y a un potentiel de violence. Alors s’il n’est pas possible de se débarrasser de la violence, il reste à la traverser, à la regarder en face, à la désarmer de l’intérieur. Il reste à éviter de s’émietter et de se trahir. Il reste à pratiquer la justice, aimer la bonté et à marcher humblement avec son Dieu! Il reste à lire la Bible et à regarder Jésus refuser, pas après pas, de se trahir. 


[1]          Les traductions de la Bible seront celles de la Traduction Œcuménique Biblique. Les exceptions seront clairement mentionnées. 

[2]          Martin Buber, Le chemin de l’homme . Edition du Rocher, 1989, p.20-21.

[3]          Le philosophe Emmanuel Mounier de cette recherche. «  Il faut découvrir en soi, sous le fatras des distractions, le désir même de chercher cette unité vivante, écouter longuement les suggestions qu’elle nous chuchote, l’éprouver dans l’effort et l’obscurité, sans jamais être assurée de la tenir. Cela ressemble plus qu’à rien d’autre à un appel silencieux, dans une langue que notre vie se passerait à traduire. » E. Mounier, Le personnalisme, PUF, p.61

[4]          Marie-Laure Durand. Tu n’émietteras pas ton frère, Mediaspaul, 2019.

[5]   Le Pentateuque avec commentaires de Rachi et notes explicatives, Le Lévitique, Fondation Samuel et Odette Levy, 1978,  p .197

[6]   Cf. Lv 25,8-55

Pierre Montfraix, Droit « de » la fraternité ou Droit « à » la fraternité ?

Droit « de » la fraternité ou Droit « à » la fraternité ?

 

« Que serait cet univers s’il n’abritait quelque part ceux que l’on aime ? » Stephen Hawkins

 

Où en est la Fraternité aujourd’hui ? Cette question taraude les chrétiens dans la mesure où elle est au cœur de leur identité spirituelle. Être « frères en Christ », c’est se reconnaitre une même origine. Or l’actualité de cette année nous a donné diverses occasions de nous interroger sur ce qui nous relie les uns aux autres et sur la réalité de cette valeur. Premier exemple, le sort des refugiés méditerranéens. Selon le HCR, entre 2014 et 2017 près de 1 700 000 personnes ont traversé la méditerranée, principalement en 2015 (du fait de la guerre de Syrie) et 16 000  y ont perdu la vie. Les malaises politiques et certains discours haineux en Europe ont mis à mal cet idéal fondateur de nos sociétés occidentales. Second exemple, les SDF. Selon  l’enquête  de l’INSEE de 2012, ils seraient 143 000 en France, soit une augmentation de + 50% en 10 ans. De plus, l’enquête du Samu social de Paris les 15 et 16 février 2018 a recensé 2952 personnes (a minima) qui vivent dans les rues de la capitale, très loin des sous-estimations des autorités politiques. A-t-on réellement cherché à réduire ces grandes fragilités ?

Ces deux seuls cas suffisent à montrer que la question de la fraternité reste, plus que jamais d’actualité dans nos sociétés d’abondance et de paix. Que faisons-nous de la fraternité dans nos vies de tous les jours ; surtout dans un pays qui a fait de cette valeur l’une des devises de la République ?

Mais de quoi parle-t-on exactement?

Le Centre National de Ressources Textuelles et Lexicale du CNRS définit la fraternité de la manière suivante :

« Lien de parenté entre les enfants issus de mêmes parents,  du latin « Fraternitas » relations entre frères »

Le Larousse propose 2 définitions :

« Lien de solidarité qui devraitunir tous les membres de la famille humaine »

« Lien qui existeentre les personnes appartenant à la même organisation ou qui participent au même idéal »

On remarque que ces définitions révèlent deux approches de la fraternité. Une, naturaliste, met l’accent sur les liens familiaux, l’autre étend la fraternité à des relations plus électives. Curieusement, pour Larousse, la fraternité des liens familiaux semble être un idéal encore à atteindre.

On peut aussi observer ce concept de fraternité par diverses approches :

En tant que concept théologique la fraternité est « consubstantielle » du christianisme. « Dans la mesure où vous l’avez fait à l’un de mes frères le plus petit, c’est à moi que vous l’avez fait » (Mt 25,31-46). A cet égard, le partage de la chair et du sang dans l’eucharistie transforme les chrétiens en « frères en Jésus Christ ».

Comme concept politique, la fraternité réduit la diversité des individus à l’égalité des citoyens, titulaires des mêmes droits et des mêmes devoirs.

La dimension sociale du concept, construite par Émile Durkheim dès 1883, fait de la famille et des liens fraternels les socles de toute société. La famille est le noyau central de l’ordonnancement social. La fraternité différencie ici l’égalité du statut entre les enfants  du rapport parents/enfants fondé lui sur l’autorité.

Finalement, le principe central incarné par la fraternité est bien celui de l’égalité. Si l’on cherche une équivalence tangible de l’idéal égalitaire c’est dans la fraternité qu’on le trouve.

Or, curieusement, la fraternité n’est pas un concept juridique. La notion relève, en effet, davantage d’une morale publique que d’un acte positif soumis  à une règle de droit.

 

« Le droit se révèle incapable (…) d’exprimer et de traduire l’intégralité (de la fraternité) ; s’il peut très certainement lui donner corps en consacrant telle ou telle de ses implications, il ne peut en revanche instituer ce qui par définition ne s’institue pas : à savoir le sentiment même recelé par le concept. »

Michel Borgetto, « La notion de fraternité en droit public français », LGDJ, 1993, p. 3

 

La question se pose alors de savoir comment le droit prend en compte la fraternité ? Dans une société valorisant davantage chaque jour l’individualisation des rapports sociaux et glorifiant l’intérêt personnel, l’ambition d’une fraternité universelle peut-elle trouver pourtant une traduction juridique ? Ne serait-elle pas un horizon juridique encore à construire ?

 

Première partie : La fraternité est-elle un principe universellement reconnu ?

 

A-   Dans la déclaration universelle des droits de l’homme (1948),… oui

 

La déclaration universelle des droits de l’homme doit être analysée dans le contexte historique de sa rédaction. 3 ans après la fin de la pire guerre de l’histoire, il fallait construire une digue juridique interdisant à jamais la répétition d’une telle horreur.

« Ces dernières années, des hommes ont surgi, qui incarnaient des pires instincts de la nature humaine, et ont foulé aux pieds la dignité de l’homme. C’est pour cette raison que l’on désire actuellement s’assurer que de telles atrocités ne se reproduiront pas. »[1]

 

Or pour reconstruire cette humanité oubliée, l’ONU choisi de se référer à l’institution de base de la société : La famille. Cette ambition est d’ailleurs inscrite dès le préambule de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.

Préambule

Considérant que la reconnaissance de la dignité inhérente à tous les membres de la famille humaineet de leurs droits égaux et inaliénables constitue le fondement de la liberté, de la justice et de la paix dans le monde.

 

Dans cette ouverture, l’humanité entière se fond dans une grande famille dont tous les membres sont des frères, liés par des liens d’affection et de solidarité réciproques. Toutefois, afin de préciser cette ambition, le texte de la déclaration  affirme :

 

Article premier
Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité.

 

Et encore cette formulation définitive est-elle moins explicite que la première version, finalement non retenue.

 

Article 1 : « Tous les hommes sont frères. Comme êtres doués de raison et membres d’une seule famille, ils sont libres et sont égaux en dignité et en droits ».

 

Donc, en construisant la communauté internationale en 1945, les  Etats associés ont considéré que l’idéal de fraternité devait être un fondement de leurs relations.

 

B-   Mais aussi dans bien des textes constitutionnels

 

Si plusieurs textes constitutionnels consacrent la fraternité (notamment ceux issus de la tradition française[2]), en règle générale, elle reste sous-entendue à partir de notions connexes : État social, solidarité, dignité, tolérance, etc.

Toutefois, tous les États ne lui donnent pas la même signification symbolique. Ainsi, par exemple, en France elle symbolise une valeur révolutionnaire mais en revanche en Haïti ou dans les anciennes colonies françaises elle représente surtout la fin de l’esclavage et la lutte pour l’indépendance. Autre exemple, au Cambodge elle est associée au processus de réconciliation.

Surtout, le fondement juridique du principe est souvent très différent. Dans certains pays, la fraternité sera associée à un modèle religieux, alors que dans d’autres elle correspondra au développement de l’État providence.

Dans certains pays fédéraux (Canada, Belgique, Suisse par exemple), l’idéal de fraternité étaye des dispositifs d’intégration des différentes communautés. En défendant un régime de discrimination positive par exemple, ces pays mettent en œuvre une fraternité juridique implicite (par exemple le régime dérogatoire du Nunavut au Canada).

On le voit, si la plupart des Etats intègrent la fraternité dans leur dispositif constitutionnel, elle reste souvent un principe abstrait, dont la traduction formelle est, le plus souvent, détournée.

Comment se présente-t-elle  en France ?

Deuxième partie : La fraternité est-elle  un principe  constitutionnel de la République Française ?

 

  • La dégradation progressive de l’idéal révolutionnaire de la fraternité

La première occurrence de la « fraternité » dans un texte constitutionnel est celle du Titre premier de la Constitution de septembre  1791 qui propose :

« Il sera établi des fêtes nationales pour conserver le souvenir de la Révolution française, entretenir la fraternitéentre les citoyens, et les attacher à la Constitution, à la Patrie et aux lois. »

Dès 1791, la fraternité entre les citoyens ne se présume pas. Elle existe à l’évidence et les fêtes nationales sont là pour la revitaliser annuellement. En l’inscrivant dans le premier texte constitutionnel on a alors voulu donner une traduction juridique des liens sociaux que la révolution souhaitait faire naître entre les citoyens. La fraternité entrait ainsi, mais de manière marginale, dans le droit français par une injonction à la fêter.

Il faut attendre le préambule de la Constitution du 4 novembre 1848 pour que la fraternité devienne un principe républicain.

Préambule :

  1. – [La République Française] a pour principe la Liberté, l’Égalité et la Fraternité. Elle a pour base la Famille, le Travail, la Propriété, l’Ordre public.

(…)

VII. – Les citoyens (…) doivent concourir au bien-être commun en s’entraidant fraternellement les uns les autres (…).

VIII. – La République doit protéger le citoyen dans sa personne, sa famille, sa religion, sa propriété, son travail, et mettre à la portée de chacun l’instruction indispensable à tous les hommes ; elle doit, par une assistance fraternelle, assurer l’existence des citoyens nécessiteux, soit en leur procurant du travail dans les limites de ses ressources, soit en donnant, à défaut de la famille, des secours à ceux qui sont hors d’état de travailler.

 

Ici, la force de la fraternité a changé. Il ne s’agit plus d’un idéal révolutionnaire transformant une masse d’individus en une famille politique. Elle devient un principe d’action politique à double effet. Elle contraint d’une part les citoyens à s’entraider « fraternellement » et elle oblige, d’autre part, la République à mettre en place les conditions d’une assistance « fraternelle » en faveur des plus pauvres. La devise Républicaine « Liberté, Égalité Fraternité » s’impose dans les entêtes administratifs et sur les frontons des bâtiments publics. Toutefois, pendant la période impériale elle est bien entendue retirée et ne retrouvera sa place de devise officielle qu’à partir de 1880.

 

Dans la constitution d’octobre 1946, en revanche, le statut constitutionnel de la devise est formellement affirmé.

 

Art. 2 : La devise de la République est :  » Liberté, Égalité, Fraternité. « 

 

Au lendemain d’une guerre cruelle pendant laquelle les liens républicains se sont brisés, il devenait essentiel de remobiliser la fraternité entre les citoyens. Mais, le caractère contraignant de la version de 1848 disparaît au profit d’une valeur, positive certes, mais dont l’expression juridique reste vague. Ceci est d’autant plus étonnant que, nous le verrons plus loin, c’est précisément à partir de 1946 que des politiques de solidarité sociale vont véritablement se mettre en place.

 

Ainsi, en 150 ans, l’idéal de fraternité structurant les rapports entre les citoyens et contraignant l’action publique s’est transformé en une valeur principielle dont les formes juridiques ne sont pas très évidentes à repérer, au contraire des valeurs de l’égalité et de la liberté. Parce que trop floue, et surtout parce que trop puissante, la fraternité ne trouve pas réellement de traduction juridique expresse, elle reste de l’ordre d’une intention ou d’une valeur fondamentale. C’est d’ailleurs ce que vont confirmer les dispositions de la constitution de 1958.

 

B-   Une fraternité marginalisée dans la constitution de la 5èmeRépublique

De prime abord, le statut constitutionnel de la devise  de 1946 est bien réaffirmé:

Art. 2 : La devise de la République française est « Liberté, Égalité, Fraternité »

Mais, dans le texte d’octobre 1958, la fraternité caractérise avant tout les relations entre la métropole et la communauté française avant la période de la décolonisation (Alinéa 2 du préambule de 1958), puis, après la décolonisation, avec les territoires d’outre mer (réforme constitutionnelle du 28 mars 2003).

Art. 72-3 :« La République reconnaît, au sein du peuple français, les populations d’Outre-mer, dans un idéal commun de liberté, d’égalité et de fraternité».

Il s’agit donc de la seule mention expresse de la fraternité dans le texte constitutionnel. Mais identifiée à un idéal, le droit positif français actuel ne se réfère jamais à cette valeur. Aucun texte de loi, aucun règlement ne définit ou n’utilise la notion de fraternité. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il n’existe à ce jour aucune  décision du Conseil Constitutionnel fondée expressément sur cette notion[3]. En  revanche, celle connexe de solidarité a fait l’objet de nombreuses interprétations.

  • La fraternité implicite des préambules de 1946 et de 1958

 

En 1946, conscient de la nécessité de construire un outil juridique empêchant le délitement  social vécu pendant la seconde guerre mondiale, les constitutionnalistes ont inscrit dans le préambule un ensemble de normes originales. Notamment, en complément de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789, le texte impose à la fois des « principes fondamentaux reconnus par les lois de République » et « des principes particulièrement nécessaires à notre temps », parmi lesquels :

 

  1. La Nation assure à l’individu et à la famille les conditions nécessaires à leur développement.
  2. 11. Elle garantit à tous, notamment à l’enfant, à la mère et aux vieux travailleurs, la protectionde la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humainqui, en raison de son âge, de son état physique ou mental, de la situation économique, se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenirde la collectivité des moyens convenables d’existence.
  3. La Nation proclame la solidaritéet l’égalité de tous les Françaisdevant les charges qui résultent des calamités nationales.
  4. La Nation garantit l’égal accès de l’enfant et de l’adulte à l’instruction, à la formation professionnelle et à la culture.

 

Cette suite d’obligations républicaines constitue ce qu’on  appelle les « droits créances ». Or, pour la plupart des juristes il s’agit bien ici de la traduction formelle de la notion de fraternité. Si la Fraternité doit être vue comme un principe d’action politique, la solidarité en est l’incarnation juridique[4]

En effet, si on reprend les définitions données par le professeur Charles Gonthier de l’Université MacGill du Canada, l’idéal de  fraternité  recouvre 4 objectifs[5] :

  • L’inclusion consistant à ne laisser aucune personne faible sans attention
  • L’engagement et la responsabilité, qui sont des valeurs opposées à l’individualisme
  • La Justice et l’Équité,
  • La confiance et la coopération

En s’inspirant de cette classification, le Conseil Constitutionnel français a construit, depuis les années 80, toute une jurisprudence de la solidarité en sollicitant deux champs d’action principaux.

  • La fraternité concerne d’abord le champ des régimes sociaux. Par exemple la décision du 16 janvier 1986 contraint le législateur à organiser la solidarité entre les actifs et les personnes sans emploi ou à la retraite[6].
  • La fraternité concerne ensuite le champ de la dignité humaine, du droit d’asile, du droit à une vie familiale normale, du droit à la santé. Par exemple, il juge en 1995 que le droit pour toute personne de disposer d’un logement décent est un objectif constitutionnel[7].

Au bout de cette lecture sommaire de la constitution française on remarque que la fraternité en droit positif reste principalement un idéal, une valeur fondamentale, mais  sa traduction formelle en textes précis ne s’est jamais réellement concrétisée.

Comment expliquer un tel vide?

Peut-être faut-il voir là une réticence, dans un système politique laïque, à transformer en règles de droit positif une valeur trop proche d’un idéal religieux.

 

Troisième Partie : Existe-t-il cependant un droit « de » la fraternité ?

 

En effet, il existe bien des règles de droit positif que l’on peut associer à  la fraternité, mais uniquement de manière indirecte. Il est possible alors de distinguer deux types de fraternité juridique : une fraternité « chaude » que l’on appellera « de chair » et une fraternité « froide » que l’on qualifiera « d’esprit ».

A-    La fraternité « de chair »

Cette forme « chaude » de fraternité n’est pas définie en tant que telle par le droit français. En fait, il est possible de la repérer plutôt dans le droit de la filiation. Deux évolutions majeures la caractérisent.

  1. Des fratries « naturelles » aux fratries « sociales »

 

Dans le modèle « classique » de la famille tel qu’il fut construit par le code civil de 1804, la filiation se fondait sur trois composantes :

  • Une dimension biologique : les enfants sont engendrés par leur père et leur mère
  • Une dimension juridique : les parents sont mariés, l’autorité du père et les règles de filiation en sont déduites. Ainsi, dans le titre VII du Code Civil de 1804, intitulé « De la paternité et de la filiation », l’article 312 disposait : « L’enfant conçu pendant le mariage a pour père le mari ». La mère apparaît alors comme secondaire dans la transmission de la filiation.
  • Une dimension sociale : L’éducation est assurée par le père principalement et par la mère en second lieu.

Dans ce modèle que l’on a longtemps considéré comme « naturel », la fratrie est constituée par les descendants des parents.  De là découlait un ensemble de droits, mais surtout d’obligations, délimitant ce que l’on pourrait appeler un droit de la fraternité.

Toutefois, on connaissait au moins une situation exceptionnelle par rapport à ce modèle ;  l’adoption plénière, mais celle-ci était réservée aux majeurs et l’adoptant devait avoir au moins 50 ans et aucun enfant. Il faut attendre la loi  du 19 juin 1923 pour que la procédure d’adoption s’ouvre enfin aux mineurs.

Dans cette structure familiale, la référence biologique de la filiation est remplacée par une conception sociale.  La loi construit, par cet artifice, une fraternité juridique fictive en recopiant le modèle biologique dominant.

 

En dehors de ces cas, les filiations hors mariage (les enfants naturels) ne pouvaient se prévaloir d’aucun droit spécifique. S’il existait des fratries composées d’enfants « légitimes »  et « naturels » (les bâtards), elles n’étaient jamais reconnues en droit.

La loi du 3 janvier 1972, inscrit dans le droit français la confusion des deux états (naturel et légitime) à propos du régime successoral. Mais il faut ensuite la loi du 4 mars 2002 pour que les mentions enfant « naturel » et enfant « légitime » disparaissent du régime de filiation.

Cette évolution de la législation française résulte de la condamnation de la France par la Cour Européenne des Droits de l’Homme le 1erfévrier 2000 dans l’affaire Mazureck[8].

 

Loi du 4 mars 2002 : Tous les enfants dont la filiation naturelle est régulièrement établie ont les mêmes droits et les mêmes devoirs dans leurs rapports avec leur père et mère. Ils entrent dans la famille de chacun d’eux (Art. 310 du Code Civil)

 

Enfin, la loi du 4 juillet 2005, supprime toute référence à « naturelle » ou « légitime » du Code civil. Le droit a donc ainsi progressivement reconnu et institutionnalisé une fraternité juridique ne se contentant pas d’un lien biologique entre les parents et les enfants.

 

Or cette évolution en annonce d’autres. Quid des enfants élevés ensemble au sein d’une famille recomposée ? Quid des enfants issus d’une Procréation Médicalement Assistée avec tiers donneur ? Quid des enfants nés d’une Gestation Pour Autrui  alors qu’existent déjà des enfants chez la mère biologique ou/et chez la mère porteuse? Quid des enfants nés d’un couple homoparental? On le voit bien, la notion de fraternité est en train de changer, poussée par des mutations sociales et techniques qui rendent obsolètes nos anciennes représentations.

 

Le Conseil Constitutionnel a récemment eut à connaitre de ce genre de questions.  Il a en effet jugé que :

 

«aucune exigence constitutionnelle n’impose …que les liens de parenté établis par la filiation adoptive imitent ceux de la filiation biologique » et « qu’il n’existe aucun principe fondamental reconnu par les Lois de la République en matière de caractère bilinéaire de la filiation fondé sur l’altérité sexuelle »[9].

 

Un tel bouleversement juridique montre combien la conception biologico-naturelle de la fraternité « de chair » s’enrichit aujourd’hui d’une conception plus « sociale » de cette relation. D’autant que la force de ce lien est de mieux en mieux garantie par le droit.

 

  1. Le principe de l’indivisibilité de la fratrie

L’affirmation de ce principe est assez récente (1996) et s’étend d’ailleurs aux « demi- frères » et « demi-sœurs », mais de quoi s’agit-il ? Le texte interdit la séparation des fratries  dans le cadre des procédures de divorce ou de placement.

 

Article 371-5 : L’enfant ne doit pas être séparé de ses frères et soeurs, sauf si cela n’est pas possible ou si son intérêt commande une autre solution. S’il y a lieu, le juge statue sur les relations personnelles entre les frères et soeurs.

Article 375-7 :Le lieu d’accueil de l’enfant doit être recherché dans l’intérêt de celui-ci et afin de faciliter l’exercice du droit de visite et d’hébergement par le ou les parents et le maintien de ses liens avec ses frères et sœurs en application de l’article 371-5

 

Dans sa décision du 24 mars 1988, Olsson contre Suède, la Cour Européenne des Droits de l’Homme a d’ailleurs annulé la décision des autorités publiques de séparer une fratrie pour les placer dans diverses familles d’accueil en raison de l’inaptitude des parents à s’occuper d’eux correctement[10].

 

On le voit donc, même si elle n’est pas expressément formulée dans les dispositions du Code Civil, la fraternité de chair se traduit tout de même par quelques règles  en droit français.

B-    Les fraternités « d’esprit »

 

Pour illustrer ce qu’on appelle une « fraternité d’esprit », on reprendra ici  une partie de la définition élargie de la fraternité donnée par le Larousse :

« Lien qui existeentre les personnes appartenant à la même organisationou qui participent au même idéal »

Or, une telle définition nous renvoie vers deux formes juridiques l’illustrant parfaitement.

 

  1. L’association comme forme affinitaire de la fraternité

La grande loi de 1901 définissant le régime des associations représente la première forme de cette fraternité « d’esprit ».  En effet, le principe fondateur de toute association  s’appuie sur la construction de liens entre individus partageant un même idéal ou un même projet : le fameux « objet social ». On retrouve ainsi l’élément conditionnel de la définition du Larousse. Mais, de plus, le caractère « désintéressé » des associations renforce la nature particulière du lien existant entre les associatifs. Ici, à la différence du régime des « sociétés », il ne s’agit pas de chercher un profit, mais uniquement à faire vivre un projet. En cela, l’association construit une autre forme de fraternité, ouverte et libre, s’appuyant sur des relations affinitaires finalement assez proches des relations fraternelles[11].

 

  1. La solidarité des régimes sociaux, forme originale de fraternité sociale

Cette confusion entre la solidarité collective et  la fraternité est affirmée très tôt. Ainsi, lors des débats préparatoires à la rédaction de la constitution de 1848, le député Alphonse Blanc, propose de définir la fraternité comme « le droit de chacun à la protection de tous »[12].

Entre la rédaction de la constitution de 1848 et la deuxième guerre mondiale, un régime de solidarité partagée va être mis en place progressivement.

 

8 avril 1898 :Loi assurant la protection contre les accidents du travail des salariés de l’industrie

5 avril 1928 et 30 avril 1930 :Lois créant au bénéfice des salariés de l’industrie et du commerce le premier système complet et obligatoire d’assurances sociales (couverture des risques maladie, maternité, invalidité, vieillesse, décès)

11 mars 1932 :Loi créant au bénéfice des salariés de l’industrie et du commerce le premier système obligatoire de versement d’allocations couvrant les charges familiales (« sursalaire » familial) financées par des versements des employeurs.

4 et 19 octobre 1945 :Ordonnances assurant la création du système de sécurité sociale en France sur le modèle « bismarckien » (gestion par les partenaires sociaux, financement par des cotisations à la charge des employeurs et des salariés)

27 octobre 1946 :Le Préambule de la Constitution de la IVème République reconnaît le droit de tous à « la protection de la santé, la sécurité matérielle, le repos et les loisirs. Tout être humain qui (…) se trouve dans l’incapacité de travailler a le droit d’obtenir de la collectivité des moyens convenables d’existence ».

4 juillet 1975 : Loi assurant la généralisation à l’ensemble de la population active de l’assurance vieillesse obligatoire.

1er décembre 1988 :Loi créant le Revenu minimum d’insertion (RMI), prestation financée par le budget de l’Etat mais versée par les caisses d’allocations familiales.

27 juillet 1999 :Loi créant la Couverture maladie universelle (CMU).

 

Comment interpréter cette succession de règlementations ? Il est possible de trouver une double explication :

  • D’une part, en inventant une forme de protection fondée sur la solidarité financière entre les bénéficiaires, on pouvait se passer des deux modes de solidarité préexistant : le paternalisme industriel et les hospices de charité catholiques. En effet, le premier mode est alors perçu comme une domination sociale par les forces de gauche au pouvoir à la libération tandis que, de son côté, la charité renforce la position de celui qui donne au détriment de celui qui reçoit. Par rapport à ces deux cas, les régimes sociaux proposent une libération.
  • D’autre part, il s’agissait de répondre à un besoin de solidarité collective. Il fallait alors inventer un moyen permettant compenser les sacrifices demandés par la Nation dans les combats des deux guerres mondiales. La République ne pouvait pas prendre des vies pendant la guerre quand elle en a besoin, pour ensuite renvoyer les survivants à leur misère et à leur précarité. En créant, par une Sécurité Sociale, une interdépendance financière de chacun envers tous, le gouvernement de la Libération a construit une nouvelle fraternité[13]. Nous sommes chacun d’entre nous redevable de tous les autres et vice versa, comme dans une famille.

Pour réaliser cet idéal, les régimes sociaux tissent ainsi un système de solidarité dual répondant à la fragilité des uns en s’appuyant sur la force des autres : Pauvres/Riches, Inactifs/Actifs, Malades/Bien portants, Vieux/Jeunes.

 

Cependant, il convient d’en distinguer les deux formes qui existent actuellement :

Avec les régimes de prévoyance seuls ceux ayant cotisé peuvent bénéficier des prestations. Du coup, tous les salariés et tous les employeurs y sont « obligatoirement » soumis. C’est pourquoi les employeurs ont l’obligation légale de déclarer leurs salariés au moment de l’embauche. (Déclaration Unique d’Embauche auprès de l’URSAF).

Par les régimes d’assistance, les plus pauvres (ceux qui n’ont pas pu cotiser par leur travail) sont aidés par une contribution fiscale des plus riches (l’ISF). C’est le principe que l’on retrouve dans le  RMI (1988), puis le RSA, puis la CMU(1999). Aucune condition économique n’est exigée du bénéficiaire, seule sa situation sociale commande la solidarité.

 

Ainsi, il existe bien en droit français un droit « de » la fraternité, même s’il n’apparaît pas explicitement sous cette appellation. Il s’agit bien de construire du lien et de « l’affectio » dans une société qui s’appuie de plus en plus sur le seul intérêt personnel.

 

 

Pour conclure : Finalement, existe-t-il un droit « à » la fraternité ?

 

On peut en douter au regard de certaines évolutions sociales et politiques.

Par exemple, on remarquera la recrudescence depuis quelques temps des dénonciations de « l’assistanat » et donc indirectement du modèle social français. « Il coûte trop cher, il manque d’efficacité, il favorise l’inactivité ». Peu importe que toutes les études statistiques réalisées à ce sujet aient échoué a démontrer la réalité de cette idée, l’impression reste (« on connait tous un gars qui profite du système »). Indirectement, c’est notre modèle de fraternité républicaine qui se trouve ainsi contesté. Les réticences pour reconnaître un « droit au logement » au profit des plus démunis est à cet égard particulièrement éclairant.

 

De même, la manière avec laquelle certains contestent le statut de réfugiés montre, là aussi, que la fraternité perd un peu de son aura dans l’imaginaire collectif. Il est d’ailleurs intéressant de rappeler, au moment ou quelques fâcheux envisagent d’en limiter la portée, l’ardente obligation contenue dans la Constitution Française de 1958.

 

Article 4 . Tout homme persécuté en raison de son action en faveur de la liberté a droit d’asilesur les territoires de la République.

 

La fraternité n’est donc pas une règle juridique impliquant obligations et sanctions. Elle reste un idéal fragile et pourtant indispensable à la survie d’une société démocratique et égalitaire. A moins que l’on considère comme normal de séparer des enfants de leurs parents  s’il s’agit de migrants. Mais alors les propos du Christ vieux de 2000 ans devraient nous obliger.

« Ce que tu fais au plus petit des miens, c’est à moi que tu le fais ».

La fraternité siège ici.

 

Pierre MONTFRAIX

[1] M.Malik, déclaration lors des débats de la rédaction, cité par Emmanuel de Jonge in « La Déclaration universelle des droits de l’homme comme expression d’une vision du monde », Arguments et analyse du discours, n°4, 2010, § 21.

[2]Par exemple Haïti, le Benin, le Cameroun, la Guinée Équatoriale.

[3] Michel Borgetto, « Rapport du Conseil Constitutionnel Français au 3ièmecongrès de l’Association des Cours Constitutionnelles ayant en Partage l’Usage du Français (ACCPUF) », mars 2003, page 397.

[4]Michel Borgetto, « La notion de fraternité dans le droit public français », LGDJ, 1993.

[5]Charles Gonthier, « La fraternité comme valeur constitutionnelle », Introduction au colloque de l’Université MacGill, juin 2003.

[6]Décision n° 85-200 du 16 janvier 1986, Rec., p.9, considérant 7.

[7]Décision n° 94-359 du 19 janvier 1995, Rec. P.176, considérants 6 et 7.

[8] Cour Européenne des Droits de l’Homme, « Affaire Mazureck contre France », en l’espèce, il s’agit d’un litige entre l’enfant légitime et l’enfant adultérin d’une femme décédée. Le premier refusant au second tout droit à la succession de sa mère.  L’enfant adultérin contestait devant la CEDH le régime juridique français  autorisant ce genre de discrimination.

[9] Conseil Constitutionnel, Décision N° 2013-669  DC du 17 mai 2013, considérants 51 et 56.

 

[10]CEDH, « Olsson contre Suède », 24 mars 1988, à lire sur https://www.doctrine.fr.

[11] On pourra d’ailleurs rapprocher le vocabulaire maçonnique de cette représentation dans la mesure où tous les membres d’une loge se considèrent comme « frères ». De plus les relations entres « frères » de loges différentes mais ayant des métiers dans la même branche professionnelle se nomment des « Fraternelles ».

[12]Michel Borgetto, précité, page 257.

[13]Voir le livre de François Ewald, « L’Etat Providence », 1986

Anne-Sophie Luiggi, Antigone et la fraternité

ANTIGONE ET LA FRATERNITÉ

 

 

Vous avez peut-être trouvé un peu étrange  que le personnage d’Antigone s’invite dans une session intitulée Éduquer à la fraternité. En effet, George Steiner dans les Antigones, écrit : « je crois qu’il n’a été donné qu’à un seul texte littéraire d’exprimer la totalité des principales constantes des conflits inhérents à la condition humaine. Elles sont au nombre de cinq : l’affrontement des hommes et des femmes, de la vieillesse et de la jeunesse, de la société et de l’individu, des vivants et des morts, des hommes et des dieux. » Or, paradoxalement, avec Antigone,  le conflit s’articule notamment autour de la notion de fraternité qui va revêtir différentes nuances selon les auteurs et les contextes historiques.  Aussi, allons-nous commencer par étudier la fraternité dans l’Antigonede Sophocle au Vème siècle av JC.  Nous étudierons ensuite comment Antigone devient afghane dans Une Antigone à Kandaharde Roy-Bhattacharya : le lecteur européen plonge alors dans un univers à la fois très éloigné et en même temps si proche : la fraternité impossible à vivre en Afghanistan est un hymne pour changer notre regard, dépasser les apparences et œuvrer pour la fraternisation des peuples. Ensuite, nous irons à la rencontre de l’Antigone d’Anouilh qui a fortement marqué le XXème. Enfin, dans le quatrième murde Sorj Chalandon, nous verrons comment mettre en scène Antigoned’Anouilh peut-être un moyen d’éduquer à la fraternité. Cette pièce du conflit autour de la fraternité  s’avère paradoxalement une occasion de mettre en œuvre, de vivre  la fraternité dans le conflit.

 

I Antigone de Sophocle (-441)

 

Le personnage d’Antigone vient de la mythologie grecque. Il appartient au mythe des Labdacides, les descendants de Labdacos dont le plus connu est Œdipe et  dont l’histoire s’ancre dans la ville de Thèbes.

Pour nous,  aujourd’hui, c’est la pièce de Sophocle,  Antigone,  qui a véritablement donné vie au personnage et l’a fait entrer en littérature, puisque de très nombreuses œuvres sont inspirées ou sont des réécritures de cette tragédie.

 

Avant d’entrer plus avant dans la connaissance du personnage, il faut étudier le contexte dans lequel la pièce est née afin de bien comprendre l’enjeu de la fraternité.

 

1 Le théâtre grec au Vème  siècle av JC .

 

Le V siècle av JC, ou siècle de Périclès,  marque l’apogée d’Athènes. C’est alors  dans cette cité l’affirmation de la démocratie et l’apparition d’une nouvelle réflexion sur le rapport de l’homme à sa famille, à la cité. Or, à travers les tragédies,  qui pourtant traitent souvent des mythes, ces thèmes vont resurgir, mais de façon un peu décalée. En effet, pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Vernant, le théâtre est un « miroir brisé » de la cité. Il n’y a donc pas une représentation fidèle de la réalité, mais une transposition voire une sorte de négatif qui doit permettre aux spectateurs de réfléchir.

 

Quelles sont les conditions d’une représentation théâtrale à Athènes au Veme siècle av JC ?

 

  1. Fonction religieuse

 

Elle est liée à la vie religieuse et est organisée par l’Etat athénien. Elle a lieu principalement pendant les grandes Dionysies en mars  qui sont des fêtes en l’honneur de Dionysos, dieu également associé à l’ivresse et à la vigne.  Elles durent six jours : les trois derniers sont consacrés à des concours de représentations théâtrales qui se déroulent dans le théâtre de Dionysos sur le versant sud de l’Acropole.  Trois auteurs tragiques et trois  comiques rivalisent pour remporter une couronne de lierre et une somme d’argent pour les acteurs et le chorège, un riche habitant qui avait financé la tétralogie.  Qu’est-ce qu’une tétralogie ?

 

  1. le public regarde une tétralogie

 

Chaque jour en effet, un public très large,  puisqu’il est constitué de citoyens (donc d’ hommes), de métèques (étrangers résidant à Athènes), d’étrangers et sans doute de femmes, mais en aucun cas d’esclaves,   assiste à une tétralogie, c’est-à-dire trois tragédies et un drame satyrique, soit six heures environ de spectacle.  Un poète tragique composait au début une trilogie, c’est-à-dire, trois pièces développant le même thème. L’Orestie[1]d’Eschyle autour de l’histoire d’Oreste est le seul exemple de trilogie qui ait été conservée jusqu’à notre époque. Sophocle, le poète tragique, auteur d’Antigone a contribué à détacher les tragédies les unes des autres.

 

  1. Sophocle (496-406)

 

Sophocle (496-406) est un homme à la carrière dramatique brillante puisqu’il aurait remporté la couronne de lierre plus de 20 fois[2], mais tout en participant  à la vie politique athénienne. Par exemple, en -441, l’année où Antigoneest jouée et où il remporte le concours des grandes Dionysies, il est également élu stratège pour mener une expédition contre Samos, cité qui se rebelle contre la domination athénienne au sein de la ligue de Délos[3]. Les historiens pensent que c’est lui qui a introduit un 3eme acteur pour jouer des tragédies.

 

  1. L’organisation d’une tragédie

 

Les tragédies grecques sont extrêmement codifiées.

Tout d’abord, il existe des personnages qui échangent et agissent sur le proskenion, mais originalité grecque, apparaît dans la partie circulaire (ou trapézoïdale[4])que l’on appelle l’orchestre, le chœur composé de 15 personnes ou choreutes qui chantent les parties lyriques de la tragédie, nommées Stasimon au singulier, stasima au pluriel .  Seul, le Coryphée ou chef du chœur peut dialoguer avec les personnages.  Le choeur incarne en général la voix du peuple, la sagesse populaire. Le public athénien se reconnaissait sans doute en lui.

 

De plus, l’organisation de la tragédie est également très réglementée :

Il existe un prologue, scène d’exposition dirait-on aujourd’hui, puis vient la parodos ou entrée du chœur dans l’orchestre, puis il y a une alternance d’épisodes (présence des personnages) et de stasima (parties chantées par le chœur accompagné par la flûte, qui sont des passages poétiques, imagés). Enfin, l’exodos est le dénouement à l’issue duquel sort le choeur. Des personnages dialoguent alors avec le coryphée pour tirer ainsi une morale de la pièce.

 

2 la pièce

 

Désormais, nous pouvons aborder la pièce d’Antigone de Sophocle en commençant par étudier le prologue et en nous demandant ce qui concerne la fraternité dans ce que nous lisons ou voyons.

 

Rappelons-nous peut-être avant les différents sens du mot  fraternité en nous aidant de l’article du CNRTL :

 

A Lien de parenté entre les enfants issus de mêmes parents

B par analogie

Sentiment de solidarité et d’amitié entre les membres d’une association, d’une confrérie, nation etc…

Entre les hommes considérés comme les membres d’une même famille

  1. Au fig. Intelligence, entente, harmonie entre plusieurs personnes

 

 

  1. Le prologue

 

Dès le prologue, et même dès le 1 er vers,  la fraternité, voire la sororité, s’invite :ὦ κοινὸν αὐτάδελφον Ἰσμήνης κάρα. G.Steiner dans les Antigonessouligne la densité et la complexité des termes employés[5]. Le mot tête κάρα est un terme affectueux que l’on peut remplacer par ma chérie. Antigone s’adresse à sa sœur : « tête chérie d’Ismène, ma chère Ismène ». Le mot κοινὸν, qui veut dire commun, est un peu plus incongru. Il peut signifier de la même lignée, du même sang, mais c’est aussi la communauté, quelque chose que l’on partage. Il évoque donc une fusion entre les deux sœurs  aux accents un peu étranges. Voici deux traductions qui ne rendent pas vraiment compte du trouble suscité par ce mot car il est impossible à rendre : « Tu es mon sang, ma sœur, Ismène, ma chérie[6] » et « Ismène, tu es ma sœur, ma petite sœur, /Nous avons le même père, la même mère[7] ». La deuxième traduction développe l’idée de commun en interprétant. Cependant,  cette synthèse que cherche peut-être à opérer Antigone est troublante, comme est troublante leur origine.

 

En effet, elle relève ici d’un tabou comme le rappelle Ismène : «  (Notre père) a fini odieux, infâme : dénonçant le premier ses crimes, il s’est lui-même, et de sa propre main, arraché les deux yeux. Songe à celle qui fut et sa mère et sa femme, qui mérita ce doublenom et détruisit sa vie dans le nœud d’un lacet. » Ledoublefrappe telle une malédiction cette famille comme nous pouvons le voir en grec :

 

οἴμοι. φρόνησον, ὦ κασιγνήτη, πατὴρ

ὡς νῷν ἀπεχθὴς δυσκλεής τ᾽ ἀπώλετο,  50

πρὸςαὐτοφώρων ἀμπλακημάτωνδιπλᾶς

ὄψεις ἀράξας αὐτὸςαὐτουργῷ χερί.

ἔπειτα μήτηρ καὶ γυνή, διπλοῦν ἔπος,

πλεκταῖσιν ἀρτάναισι λωβᾶται βίον·

 

Seules la mort ou la destruction peuvent permettre de revenir à l’unité.En grec l’utilisation d’ αὐτὸς, pronom ou préfixe qui signifie lui-même, crée une insistance sur la singularité de l’individu, sur la liberté retrouvée face à ce double inquiétant, tabou qu’est l’inceste.

 

C’est en effet une généalogie monstrueuse que rappelle ici Ismène : leur père Œdipe (pieds enflés en grec) a épousé sa propre mère Jocaste  et tué son père Laïos. De cette union sont nées deux filles,  Ismène et Antigone, qui sont donc à la fois filles et sœurs d’Œdipe. Deux garçons naissent également, à la fois frères et fils d’Oedipe : Polynice et Etéocle. Mais là encore la fraternité s’avère complexe et se décline sur le mode du conflit et de la violence :

 

τρίτον δ᾽ ἀδελφὼ δύομίανκαθ᾽ ἡμέραν  55

αὐτοκτονοῦντε τὼ ταλαιπώρωμόρον

κοινὸνκατειργάσαντ᾽ ἐπαλλήλοιν χεροῖν.

 

Même sans comprendre le Grec, vous pouvez remarquer le retour dἀδελφὼ, le frère, de κοινὸν, commun qui s’opposent à l’unité μίαν. Le thème du double est toujours présent : là ce qui est commun , c’est la mort μόρον . Le duel est ici utilisé pour associer les deux frères, les fusionner dans la mort. En grec, en plus du singulier et du pluriel,  il existe le duel qui est utilisé quand on souhaite parler de deux personnes. Cela renforce la cohésion.  Voici la traduction qu’en donne Paul Mazon :

 

« Songe enfin à nos deux frères, à ces infortunés  qu’on vit en un seul jour se massacrer tous deux et s’infliger, sous des coups mutuels, une mort fratricide ! ». La fraternité se vit donc plus comme un duel qu’une complicité…Seule la mort unit les deux frères : la fraternité est fratricide.  Florence Dupont propose une traduction assez poétique de ce passage qui insiste sur la dualité qui s’unit dans la mort:

 

Mon dieu !

Sois raisonnable, petite sœur.

Pense à notre père.

Il est mort haï de tous,

Et l’horrible souvenir qu’il a laissé

Pèse sur nous aussi.

Pense à ses yeux, ses deux yeux aveugles,

Ses yeux qu’il s’est lui-même crevés,

Quand il a découvert ses crimes.

Et pense à celle qui fut sa mère et sa femme-

Tu peux l’appeler comme tu veux-

Un nom ou l’autre…,

Pense à  sa mort affreuse

Pense à elle se balançant au bout d’une corde.

Pense enfin à nos deux frères.

Un seul jour a suffi pour qu’ils s’entre-tuent.

En se jetant l’un contre l’autre, main contre main,

Mort contre mort, ensemble,

Ils se sont mutuellement suicidés.

 

 

Or, cette unité dans la mort, Créon veut la rompre. C’est ce que rappelle Antigone : « Créon, pour leurs funérailles, distingue entre nos deux frères : à l’un il accorde l’honneur d’une tombe, à l’autre il inflige l’affront d’un refus ! Pour Etéocle, me dit-on, il juge bon de le traiter suivant l’équité et le rite, il l’a fait ensevelir d’une manière qui lui vaille le respect des ombres sous terre. Mais pour l’autre, Polynice, le pauvre mort, défense est faite, paraît-il, aux citoyens de donner à son cadavre ni tombeau, ni lamentation : on le laissera là, sans larmes, ni sépulture, proie magnifique offerte aux oiseaux en quête d’un gibier.  Et voilà, m’assure-t-on, ce que le noble Créon nous aurait ainsi défendu à toi comme à moi -à moi ![8] »

 

C’est donc parce qu’elle est la sœur de Polynice, parce que des liens fraternels l’unissent à Polynice qu’Antigone veut rendre les honneurs funèbres : « j’enterrerai, moi, Polynice et serai fière de mourir en agissant de telle sorte. C’est ainsi que j’irai reposer près de lui, chère à qui m’est cher, saintement criminelle ». Cependant, il faut aller un peu plus loin et considérer la singularité de cette fraternité. En effet, elle relève de la piété ou εὐσέβεια(eusebeia) en grec. « C’est une attitude sociale qui traduit l’appartenance à un groupe (famille, cité) par l’observation de rites particuliers »[9]. Cette fraternité n’est donc pas qu’un sentiment purement individuel, mais il est aussi collectif car il intègre la famille et englobe également le respect des dieux. Antigone les évoque lorsqu’elle dit : « Ne dois-je pas plus longtemps plaire à ceux d’en bas qu’à ceux d’ici, puisque aussi bien c’est là-bas qu’à jamais je reposerai ? » En effet,  ne pas rendre les honneurs funèbres à un mort est un sacrilège car cela signifie que l’âme du mort est condamnée à errer sans trouver le repos.

Ismène justifie son refus de l’aider en invoquant le respect de la loi, incarnée par Créon qui alors qualifié de Τύραννος (turannos)  qui peut avoir une valeur péjorative en grec : c’est un maître tout puissant qui usurpe le pouvoir absolu dans un Etat libre. Il est intéressant de remarquer qu’Œdipe dont l’arrivée au pouvoir déplaît aux dieux, du fait de son union incestueuse avec Jocaste,   est appelé Τύραννοςdans Œdipe Roi, autre pièce de Sophocle. Lorsqu’Antigone s’adresse à Créon,  elle qualifie son pouvoir de tyrannie au vers 507. De même, à la fin, le devin Tirésias reprendra ce terme  quand il annoncera que les dieux condamne le décret de Créon.  En revanche, au début, lorsque le coryphée annonce l’arrivée de Créon sur scène, il le présente comme un Βασιλεύς(basileus), un roi légitime, mot qu’il reprendra à la fin de la pièce.

 

  1. La parodos et le premier épisode

 

Il  se réfère d’ailleurs aux dieux: « il est le chef nouveau que réclame à cette heure l’Etat nouveau établi par les dieux ».  Créon lui-même explique que « les dieux ont fermement redressé notre ville ».

 

Par ailleurs, il justifie  sa décision lors d’une longue tirade : « Qui s’imagine qu’on peut aimer quelqu’un plus que son pays, à mes yeux, ne compte pas.  Moi, au contraire-et Zeus m’en soit témoin, Zeus qui voit tout et à toute heure,-moi, je ne puis me taire, quand au lieu du salut, j’entrevois le malheur en marche vers ma ville ; pas plus que je ne puis tenir pour mon ami un ennemi de mon pays. Sais-je pas que c’est ce pays qui assure ma propre vie et que, pour moi, lui garantir une heureuse traversée constitue le seul vrai moyen de me faire des amis ?   Les voilà, les principes sur lesquels je prétends fonder la grandeur de Thèbes.  Et c’est pour leur être fidèle qu’en ce qui concerne les deux fils d ‘Œdipe j’ai déjà proclamé ceci. Etéocle est tombé en défendant sa ville, après s’être couvert de gloire à la bataille : on l’ensevelira donc, lui, dans un tombeau ; on accomplira tous les rites qui doivent suivre un héros sous la terre. Son frère, en revanche, ce Polynice qui n’est rentré d’exil que pour mettre à feu et anéantir le pays de ses pères et les dieux de sa race, pour s’abreuver du sang des siens, pour emmener les Thébains en servage, j’ai solennellement déjà interdit que personne lui accorde ni tombeau ni chant de deuil. J’entends qu’on le laisse là, cadavre sans sépulture, pâture et jouet des oiseaux ou des chiens[10]. »

 

Lorsqu’il évoque son rapport à ses concitoyens en terme d’amitié ou d’inimitié, cela rappelle la définition de fraternité : « sentiment d’amitié entre les membres d’une nation ».  Ainsi, c’est au nom de la fraternité au sein de la nation, qu’il refuse de rendre les honneurs funèbres à Polynice. Or cette mesure prise par Créon, un basileus ,pouvait sembler même normale pour les Athéniens qui regardaient la tragédie. En effet, ce débat autour des honneurs funèbres était un sujet d’actualité pour le public puisqu’il y avait de nombreuses guerres et qu’à chaque fois, la question de rendre les honneurs funèbres était posée. Par ailleurs, Créon présente Polynice comme un traître puisqu’il a trahi les siens en les attaquant. Il n’a pas fait pas preuve d’εὐσέβεια,de piété à l’égard des siens.  Or,  à Athènes, les traîtres n’avaient pas droit aux honneurs funèbres.

 

Cependant, ce qu’omet de dire Créon, c’est qu’après le départ d’Œdipe, Etéocle et Polynice s’étaient mis d’accord pour régner à tour de rôle sur Thèbes. Or, au bout de la première année,  Etéocle avait refusé de céder le trône à Polynice. Ce dernier avait donc levé une armée avec 6 cités alliées et avait attaqué Thèbes aux 7 portes. Chaque chef se trouvait devant une porte. Etéocle et Polynice s‘étaient alors affrontés  et s’étaient donné mutuellement la mort.

Or, lorsqu’Antigone recouvre pour la première fois le corps, le coryphée s’interroge : « l’événement, prince, ne serait-il pas voulu par les dieux ? A la réflexion, depuis un moment, je me le demande ». Créon est alors en proie à la colère qui le mène peu à peu vers la démesure, l’orgueil puni par les dieux, ὕϐρις(l’hybris). « Vas-tu prétendre que les dieux portent intérêt à ce mort ? Ils iraient l’ensevelir lui,  lui qui est ici venu pour incendier leurs temples-colonnes et offrandes comprises-et ce pays qui est à eux, détruire enfin toutes les lois ? (…) Il ajoute ensuite : « Mais non, la vérité, c’est que depuis un moment il y a dans cette ville des hommes qui s’impatientent et qui murmurent contre moi. Sournoisement ils vont secouant la tête ; ils ne savent pas, comme il le faudrait, se plier au joug, se résigner à m’obéir. »  Dès lors, rendre les honneurs funèbres à Polynice est alors présenté comme un refus de se soumettre à son autorité, à la loi qu’il a édictée personnellement.

 

  1. Deuxième,troisième et quatrième épisodes

 

Suit un ἀγών (agôn),un affrontement entre Antigone et Créon où chacun laisse cours à son hybris. Antigone, au nom de la fraternité et des lois divines, a enterré son frère et attend la mort tandis que Créon refuse de revenir sur la défense qu’il a prononcée, créant des tensions au sein de son peuple, mettant fin à la fraternité qu’il voulait mettre en place. C’est ce qu’Hémon, son fils et futur époux d’Antigone lui rapporte lors du troisième épisode : « J’entends Thèbes gémir sur le sort de cette fille : « Entre toutes les femmes, elle est sans doute celle qui mérite le moins de périr dans l’ignominie, pour des actes qui font sa gloire ! Elle n’a pas voulu qu’un frère tombé au combat disparût sans sépulture, proie des oiseaux, des chiens voraces : n’est-elle pas digne, au contraire de l’honneur le plus éclatant ? ». Créon refuse de l’écouter et renouvelle la condamnation à mort d’Antigone.  Dans le quatrième épisode, Antigone s’adresse à sa famille  pour  faire ses adieux à la vie  en justifiant de son choix de la fraternité : « ô tombeau, chambre nuptiale ! retraite souterraine, ma prison à jamais ! en m’en allant vers vous, je m’en vais vers les miens, qui, déjà morts pour la plupart, sont les hôtes de Perséphone, et vers qui je descends , la dernière de toutes et la plus misérable, avant d’avoir usé jusqu’à son dernier terme ma portion de vie. Tout au moins, en partant, gardé-je l’espérance d’arriver là-bas chérie de mon père, chérie de toi, mère, chérie de toi aussi, frère bien aimé, puisque c’est moi qui de mes mains ai lavé, paré vos corps ; c’est moi qui vous ai offert les libations funéraires. Et voilà comment aujourd’hui, pour avoir, Polynice, pris soin de ton cadavre, voilà comment je suis payée ! Ces honneurs funèbres pourtant, j’avais raison de te les rendre, aux yeux de tous les gens de sens. Si j’avais eu des enfants, si c’était mon mari qui se fût trouvé là à pourrir sur le sol, je n’eusse certes pas assuré cette charge contre le gré de ma cité. Quel est donc le principe auquel je prétends avoir obéi ? »

 

Elle développe alors une argumentation un peu surprenante, sûrement héritée des sophistes, ces spécialistes de l’art oratoire et de l’argumentation parfois spécieuse contre lesquels Socrate s’est élevé : « un mari mort, je pouvais en trouver un autre et avoir de lui un enfant, si j’avais perdu mon premier époux ; mais, mon père et ma mère une fois dans la tombe, nul autre frère ne me fût jamais né. Le voilà, le principe pour lequel je t’ai fait passer avant tout autre. Et c’est ce qui me vaut de paraître à Créon coupable, rebelle, frère bien aimé ».

La fraternité est une relation unique qui justifie ainsi son geste. Elle se dresse déterminée et isolée de tous les vivants car emmurée dans son dessein. Face à elle, Créon, tout aussi déterminé et furieux, ne cédera que lorsque Tirésias, un devin bien connu des Grecs, lui révélera de nombreux présages, signes du désaccord des dieux : « les dieux dès lors n’agréent plus nos sacrifices suppliants, ni le feu allumé sous les cuisseaux de nos victimes ; les oiseaux ne font plus entendre de bruissement d’ailes propice : ils se sont trop repus de la graisse sanglante du héros massacré ! ». Il ajoutera Va, tu ne verras plus longtemps le soleil achever sa course impatiente, avant d’avoir, en échange d’un mort, fourni toi-même un mort – un mort issu de tes propres entrailles ! Tu payeras ainsi le crime d’avoir précipité des vivants chez les morts, d’avoir donné à une vie humaine le cadre outrageux d’une tombe, alors qu’en même temps tu retiens sur la terre un mort qui appartient aux dieux infernaux, un mort que tu frustres ici de ses droits, des offrandes, des rites qui lui restent dus. »

 

Créon renoncera finalement à faire appliquer sa loi, mais en vain : il trouvera Antigone pendue, son fils Hémon se tuera avec son épée sous ses yeux et sa femme Eurydice rentrera dans son palais pour mettre également fin à ses jours.

 

Ainsi, Créon comme Antigone, tous deux en proie à l’hybris, agissent au nom de la fraternité. Antigone affronte la mort  pour son frère au nom du respect des lois divines «  qui ne datent ni d’aujourd’hui, ni d’hier, elles sont éternelles et nul ne sait le jour où elles ont paru » tandis que Créon, aveuglé par son pouvoir terrestre,  s’aperçoit trop  tardivement que sa conception de la fraternité dans la cité n’était qu’illusion.  La pièce s’achève sur cette morale du chœur: « la sagesse est de beaucoup la première des conditions du bonheur. Il ne faut jamais commettre d’impiété envers les dieux. Les orgueilleux voient leurs grands mots payés par les grands coups du sort, et ce n’est qu’avec les années qu’ils apprennent à être sages. »

 

Nous allons maintenant faire un saut considérable dans le temps et dans l’espace pour retrouver maintenant Antigone en Afghanistan au XXI ème siècle.

 

II Une Antigone à Kandahar de Joydeep Roy-Bhattacharya

Il s’agit d’un roman paru en 2012, mais 2015 pour la traduction française. Voici la présentation de l’auteur et du livre par Florence Noiville que l’on pouvait lire dans le Monde des livres du 17 septembre 2015 à l’occasion du Festival des écrivains du monde.
Joydeep Roy-Bhattacharya, l’un des invités de l’édition 2015, incarne à lui seul cette pluralité. Né à Jamshedpur, en Inde, il a étudié la philosophie et les sciences politiques à Calcutta, puis les relations internationales et la philosophie politique en Pennsylvanie. Il vit aujourd’hui dans l’Etat de New York, ce qui ne l’a pas empêché, pendant des années, de se transporter au moins mentalement en Afghanistan pour concevoir son nouveau livre, le deuxième traduit en français, Antigone à Kandahar. Un grand roman afghan écrit par un citoyen américain d’origine indienne se mettant dans la peau d’une femme pachtoune incarnant une héroïne grecque : n’y a-t-il pas là une belle illustration de ce que l’on pourrait appeler le roman global ?[11]
La référence à l’héroïne grecque est évidente dès le titre, mais ce n’est que le titre français. En anglais, c’est the watch, c’est-à-dire le guet, la surveillance. A mon avis, les français ont été plus inspirés !

Cependant, Antigone est présente dès la première page en épigraphe :

Il s’agit d’un extrait du deuxième épisode lorsqu’Antigone justifie son acte au nom des lois divines qui dépassent les lois humaines de Créon.

 

Les derniers mots sont également ceux de Sophocle dans la bouche de Créon lorsque dans le troisième épisode, il défend sa décision devant Hémon .

 

Les titres des chapitres Antigone et Ismène (l’interprète)  sont bien sûr intéressants.

 

Voici quelques extraits de ce livre :

 

L’incipit :

 

« Un.

Deux.

Trois.

Quatre. Je compte les instants et je récite la bsmala dans ma tête.

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux…

C’est à moi d’agir maintenant. J’ai peur : j’ai les mains qui tremblent, la bouche sèche. Je jette un regard en arrière vers les montagnes ou j’ai passé ma vie, où je suis née, où ma famille est morte. Toute ma famille, à l’exception de mon frère Youssouf. Je me souviens de ce que Youssouf a dit avant de partir à l’assaut du fort : il y a des moments où, pour maîtriser la situation, il faut devenir fou et garder la tête froide en même temps »[12]

 

« Je me dis que je suis ici parce que mon cœur est immense et ma tendresse authentique. Je suis ici pour enterrer mon frère selon les rites de ma religion. Il n’y a rien de compliqué à cela ».  p : 16

 

Lors d’un dialogue avec le fort :

 

« C’est impossible, je réponds en essayant de ne pas laisser l’émotion faire trembler ma voix. Youssouf doit être enterré correctement. C’est la raison pour laquelle je suis ici. C’est mon droit.

Nous n’en avons pas terminé avec lui.

Il est mort. Qu’est-ce que vous pouvez bien avoir à terminer avec lui ?

C’était un terroriste, un taliban, un saray malfaisant.

C’est faux ! Mon frère était un héros patchoun, un moudjahid, et un résistant. Il a combattu les talibans. Et il est mort en combattant les envahisseurs marikâyi. C’était un homme courageux.

Tu te trompes autant que lui, Patchana. Tu n’as rien à faire ici. Va-t’en.

J’ai apporté un linceul blanc, je réponds. Je vous demanderai de l’eau pour le laver, comme j’en ai le droit. Je creuserai la tombe et j’y déposerai son corps tourné vers la qibla. Puis je dirai une prière, je jetterai sur lui trois poignées de terre et je réciterai » p:20

 

Un autre extrait pour finir, un chant d’amour à son frère:

« Je sais mon frère, je sais. Je sais que ce n’est rien. Ce n’est rien d ‘autre que le silence-un silence cruel,  sans fin, qui me murmure à l’oreille. Mais qu’est-ce qui me reste d’autre pour me tenir compagnie-pour me consoler, maintenant que toi aussi tu es parti, seul vestige de ma chair et de mon sang à présent disparu. Mon premier, mon meilleur ami depuis l’enfance. Mon dernier, mon ultime compagnon. Comme mon cœur saigne ». p : 43-44

 

Ce livre  permet au lecteur d’entrer dans la complexité et l’absurdité de la situation en évitant les jugements trop hâtifs. Une belle Antigone qui nous éduque à la fraternité dans une situation où la fraternité balbutie…

 

Changeons d’auteur et remontons un peu dans le temps pour découvrir une Antigone qui a beaucoup marqué son époque et la nôtre…

 

III Antigone d’Anouilh

 

En 1942, Anouilh reprend le personnage d’Antigone. Le dramaturge explique après guerre que « l’Antigone de Sophocle, lue et relue et que je connaissais par cœur depuis toujours, a été un choc soudain pour moi pendant la guerre, le jour des petites affiches rouges. Je l’ai réécrite à ma façon, avec la résonance de la tragédie que nous étions alors en train de vivre ».  C’était à l’été 1941. Un ouvrier Paul Collette , 21 ans avait tiré sur Pierre Laval et Marcel Déat.  Il avait agi seul, mais des otages furent fusillés en représailles.

 

La pièce acceptée par la censure nazie, est jouée en 1944. La mise en scène est d’ André Barsacq.  Les acteurs portent des  costumes modernes, cirés noirs pour les gardes (ce qui évoque bien sûr la Gestapo dans l’esprit des spectateurs), frac pour Créon, longues robes noires et blanches pour Antigone et Ismène.

Elle  déclenche une polémique : si beaucoup y voient la défense de la résistance, d’autres l’interprètent comme une justification du régime de Pétain.  Voici quelques exemples de réactions :

 

Antigone, petite déesse de l’anarchie, en se dressant contre la loi de Créon, ne sera plus seulement le droit naturel en révolte contre le droit social, mais aussi la révolte de la pureté contre les mensonges des hommes , de l’âme contre la vie, une révolte insensée et magnifique, mais terriblement dangereuse pour l’espèce, puisque dans la vie des sociétés elle aboutit au désordre et au chaos , et dans la vie des êtres , elle aboutit au suicide.

Alain Laubreaux, Je suis partout ( hebdomadaire d’extrême droite) , 18 février 1944

 

Entre Créon et Antigone s’établit un accord parfait , une trouble connivence. [Parce qu’elle méprise les hommes], Antigone court au suicide. Parce qu’il les méprise, Créon les opprime et les mate. Le tyran glacé et la jeune fille exaltée étaient faits pour s’entendre… L’accent désespéré de l’Antigone de Jean Anouilh risque de séduire certains dans ce temps où il s’élève, au temps du mépris et du désespoir. Mais il y a dans le désespoir et dans le refus , et dans l’anarchisme sentimental, et total d’un Anouilh et de ses frères d’armes et d’esprit, le germe de périls infiniment graves… A force de se complaire dans le « désespoir » et le sentiment de tout, de l’inanité et de l’absurdité du monde, on en vient à accepter, souhaiter, acclamer la première poigne venue.

Claude Roy, Les lettres françaises (Publication clandestine de la Résistance) mars 1944

 

Pour je suis partout, journal d’extrême droite et collaborationniste, Antigone incarne l’anarchie tandis que Créon possède une valeur morale qui s’adapte aux circonstances. Claude Roy, résistant, reproche à Anouilh les accents désespérés de la pièce et l’inutilité de l’acte d’Antigone.

L’association de la régie théâtrale a rassemblé d’autres commentaires à propos des débuts d’Antigone : « Ce fut un très gros succès. la critique fut plus qu’ enthousiaste : « Il y a autour de cette œuvre exceptionnelle, la qualité de silence, la zone glacée, l’émotion qu’on éprouve au contact des chefs d’œuvre », Les Nouveaux temps « Depuis Racine, l’on avait rien écrit d’aussi beau, d’aussi grand et d’aussi profondément humain ». L’Illustration Les spectateurs et particulièrement le jeune public, qui s’identifiait à l’héroïne, avaient bien du mérite, mais ils étaient heureux : « On joua la pièce longtemps dans des conditions abominables, le théâtre n’étant pas chauffé, les gens venaient avec des passe-montagnes et des plaids. Pendant un temps, le courant coupé, on ne joua qu’en matinée, les acteurs vaguement éclairés par la verrière nettoyée pour la circonstance. Mais c’était le bon temps du théâtre, on avaitenvie de se réunir et pas tellement envie de s’amuser à des gaudrioles… »  raconta Jean Anouilh dans La Vicomtesse d’Eristal n’a pas reçu son balai mécanique. Il poursuit: « La salle était pleine tous les soirs, il y avait beaucoup d’officiers et de soldats allemands. Que pensaient-ils ? Plus perspicace, un écrivain allemand, Frédéric Sieburg, l’auteur de Dieu est-il Français ?, alerta, m’a-t-on dit, Berlin, disant qu’on jouait à Paris une pièce qui pouvait avoir un effet démoralisant sur les militaires qui s’y pressaient. Barsacq fut aussitôt convoqué à la Propaganda-Staffel où on lui fit une scène très violente, l’accusant de jouer une pièce sans avoir demandé l’autorisation. C’était grave. Barsacq fit l’imbécile innocent, la pièce avait été autorisée en 1941 – il montra son manuscrit tamponné et on retrouva le second exemplaire dans le bureau voisin. Les autorités allemandes ne pouvaient pas déjuger sans perdre la face. On lui suggéra cependant d’arrêter la pièce ». Heureusement la libération arriva peu de temps après.

 

  1. Le prologue

Si l’intrigue et les personnages de la pièce de Sophocle sont dans l’ensemble conservés, il existe quelques modifications.

La nourrice remplace Tirésias, le devin. Cela annonce une disparition du religieux dans la pièce.

Il s’agit toujours d’une tragédie puisque tout finira mal. Un peu plus loin, Anouilh fait dire au chœur : « Dans la tragédie on est tranquille. D’abord, on est entre soi. On est tous innocents en somme ! Ce n’est pas parce qu’il y en a un qui tue et l’autre qui est tué. C’est une question de distribution. Et puis surtout, c’est reposant, la tragédie, parce qu’on sait qu’il n’y a plus d’espoir, le sale espoir ; qu’on est pris, qu’on est enfin pris comme un rat, avec tout le ciel sur son dos et qu’on n’a plus qu’à crier, -pas à gémir, non, pas à se plaindre,-à gueuler à pleine voix ce qu’on avait à dire, qu’on n’avait jamais dit et qu’on ne savait peut-être même pas encore. Et pour rien : pour se le dire à soi, pour l’apprendre, soi. (…) Là c’est gratuit. C’est pour les rois. Et il n’y plus rien à tenter enfin ! »     Si le chœur est toujours présent, ses propos ne sont plus aussi poétiques que chez Sophocle ou du moins c’est la poésie du quotidien, une poésie triviale (« gueuler, fait comme des rats »).

Le roi est devenu un homme qui remplit une fonction. Il se retrousse les manches, il est comparé à l’ouvrier qui doit accomplir sa besogne.

 

  1. L’affrontement Créon/ Antigone

Créon, au cours de cet affrontement tente de convaincre Antigone de renoncer à son projet. Mais cette dernière résiste au nom de la fraternité. Cependant, interrogeons-nous sur ce que recouvre alors la notion de fraternité. C’est toujours lié au frère : « c’était mon frère ».  Et à un devoir: je le devais/c’était interdit/je le devais quand même

Il s’agit d’accomplir un rite funéraire: « ceux qu’on n’enterre pas errent éternellement sans jamais trouver de repos ».

Etudions les arguments de Créon :les dieux ne sont plus les garants des rites qui sont réduits à des gestes absurdes : « écourtant les gestes, ce passeport dérisoire, ce bredouillage en série, cette pantomime ». Les prêtres ne sont plus que « des employés fatigués ».

Le geste d’Antigone perd de ses fondements car elle est à elle-même sa propre fin.

 

De plus, Polynice s’avère « un mauvais frère, un étranger » d’après Ismène dès le début. Le seul souvenir qu’ait conservé Antigone, c’est une « grande fleur de papier » donnée un matin après une nuit festive. Ensuite, c’est Créon qui révèle à Antigone des aspects très noirs de ce dernier : il est brutal et violent envers sa famille, ingrat.

Jean –Yves Guérin dans pour une lecture politique d’Antigoneécrit : « La démythification se double ainsi d’une démystification. Étéocle et Polynice étaient deux petites crapules dorées et les prêtres sont des fonctionnaires du sacré. Le long agônde Créon et d’Antigone se joue sur des enjeux diminués qui excluent toute exaltation héroïsante. Ce n’est plus l’affrontement de la conscience et de la raison d’État. Il n’est plus question des lois non écrites ».

 

Antigone est alors déstabilisée : elle est prête à remonter dans sa chambre, vaincue par l’argumentation de Créon « je vais remonter dans ma chambre ».  Elle renonce à défendre la   fraternité.

 

Cependant, un mot va la faire réagir : le mot bonheur. Elle refuse le monde que lui présente Créon. Elle refuse de compromettre ses idéaux de pureté, d’intensité, d’exigence qui donne toute sa saveur à la vie. Elle refuse la compromission, la collaboration aurait-on envie de dire… Elle oppose alors un refus que rien ne peut ébranler et qui la mène à la mort. Créon, à la fin, ne cherche plus à la retenir et laisse la tragédie se dérouler: « C’était elle qui voulait mourir. Aucun de nous n’était assez fort pour la décider à vivre. Je la comprends maintenant, Antigone était faite pour être morte. Elle-même ne le savait peut-être pas, mais Polynice n’était qu’un prétexte. Quand elle a dû y renoncer, elle a trouvé autre chose tout de suite. Ce qui était important pour elle, c’était de refuser et de mourir ».

 

Dans cette pièce,  le personnage d’Antigone touche par sa simplicité, son amour paradoxal pour  une vie sensuelle,  intense et dense,  son choix de la liberté quel qu’en soit le prix. Cependant, finalement, la défense de la fraternité pour Antigone est surtout un refus de la compromission et de la collaboration, quelles qu’elles soient. Ce sont donc les spectateurs qui partagent ses idéaux qui vont se sentir  devenir  frères (ou sœurs) d’Antigone. Certains résistants ne s’y sont pas trompés. Mais nous pourrions aller plus loin et penser que la mise en scène de cette pièce peut vraiment permettre d’éduquer à la fraternité.

 

IV Le quatrième mur de Sorj Chalandon

 

Dans cette fiction, le narrateur Georges 24 ans  qui appartient à un mouvement sans doute communiste,  rencontre en janvier 1974 dans un amphi de la faculté de Jussieu Samuel Anoukis, un metteur en scène grec de 34 ans  qui a lutté contre le dictateur Papadopoulos et qui a dû fuir le régime après de nombreux actes de résistances (dont la mise en scène d’Ubu roi de Jarry et d’Antigoned’Anouilh). Cet homme étonne Georges par sa capacité à nuancer les prises de position. Il découvre ainsi qu’il est juif et engagé dans la défense de la cause palestinienne. Samuel tombe malade des suites des tortures subies en Grèce. En janvier 1982, sur son lit d’hôpital, mourant, il demande au narrateur de mener à bien un projet : monter Antigoned’Anouilh à Beyrouth, au Liban, en pleine guerre civile avec les acteurs suivants :

Antigone une palestinienne et sunnite, Imane

Ismène, une catholique arménienne[13], Yeviknée

Hémon, un Druze[14]du Chouf, Nakad

Créon , un maronite[15]de Gemmayzé, Charbel

Les gardes, trois chiites ainsi qu’une vieille chiite pour la reine Eurydice : Hussein, Nabil, Nimer et Khadijah

La Nourrice une chaldéenne[16], Madeleine

Samuel avait mis deux ans à réunir des acteurs qui acceptent de collaborer.

La réaction d’Aurore, la femme de Georges et amie de Samuel est vive : « cette fois, il ne s’agissait pas de réciter trois répliques de théâtre dans une Maison des Jeunes, mais de s’élever contre une guerre générale. C’était sublime, c’était impensable, impossible, grotesque. Aller dans un pays de mort avec un nez de clown, rassembler dix peuples sans savoir qui est qui. Retrancher un soldat dans chaque camp pour jouer à la paix. Faire monter cette armée sur scène. La diriger comme on mène un ballet. Demander à Créon, acteur chrétien, de condamner à mort Antigone, actrice palestinienne. Proposer à un chiite d’être le page d’un maronite.  Tout cela n’avait aucun sens. Je lui ai dit qu’elle avait raison. Ses remarques étaient justes. La guerre  était folie ? Sam disait que la paix devait l’être aussi.[17] »

Au nom de son amitié pour Samuel, Georges accepte de mettre en oeuvre ce projet fou et va même jusqu’à accepter de porter la kippa de son ami Samuel pour  jouer le choeur alors qu’il est athée. Il essaie quand même de s’y soustraire : « Je lui avais répondu ne pas en avoir le courage. On ne devient pas juif par la grâce d’un bonnet de velours.

-Tu te poses trop de questions. Un personnage est un personnage. C’est comme ça que je vois le Chœur et c’est toi qui dois l’incarner ».

« -Le chœur, c’est un peu celui qui observe. Tu n’as pas peur d’être perçu comme le juif qui commente le complot du dehors ? » lui avait demandé Imane, Antigone, l’actrice palestinienne.

-Tu préfères qu’il l’orchestre du dedans ? »

Georges va alors faire plusieurs voyages pour retrouver les acteurs et les convaincre de participer. Il décrit une ville, Beyrouth, déchirée par les armes et les combats, en proie à la violence, où passer d’un quartier à l’autre, d’une religion à une autre, c’est risquer sa vie.  Malgré les difficultés, il va réussir à les faire venir sur la ligne de démarcation dans un cinéma en ruine où un décor grec subsistait, vestige d’une répétition de Lysistrata arrêtée par la guerre. Ce sera le lieu de la représentation.

Lorsque Georges rencontre le frère d’Imane, Antigone, la palestinienne, pour lui demander l’autorisation de la laisser jouer, s’instaure le dialogue suivant. Le frère d’Imane demande à Georges sans moquerie:

« Etes-vous venu faire la paix au Liban ? »

Georges répond :

« Je veux juste donner à des adversaires une chance de se parler.

-A des ennemis.

-Si vous voulez

-Se parler en récitant un texte qui n’est pas d’eux, c’est ça ?

-En travaillant ensemble autour d’un projet commun[18] »

Or, il s’avère qu’avec l’Antigoned’Anouilh, l’ambiguïté des personnages que nous avons étudiée va permettre à chaque camp de s’identifier à son personnage.

Par exemple, le chef phalangiste[19]chrétien que Georges rencontre pour Créon « trouvait que l’obstination à mourir de la jeune femme était risible, vaine, sans but ni raison. Il disait que son entêtement aveugle était érigé contre le sens commun. Il appréciait que son jeune frère incarne Créon le puissant. Celui qui dirigeait la cité, qui était craint par son peuple, qui oeuvrait pour l’intérêt de tous, qui gardait la tête haute, qui échappait au déshonneur[20]. »

Quant au cheikh chiite rencontré pour les gardes et la reine, ce dernier lui dit : « mes fils m’ont dit que leur rôle de gardes serait d’entourer leur chef, de le protéger comme un père et de faire respecter son autorité. Ils m’ont expliqué qu’une jeune femme le défiait. Qu’à travers lui, elle narguait la loi divine et que ce calife bien guidé mettait un terme à cette arrogance[21]. »  Georges conclut : « Après Anouilh revisité par les chrétiens, Anouilh était transfiguré par les chiites. Créon, vieillard fatigué par la guerre, qui ne veut que la paix pour son peuple. Créon qui tente jusqu’au bout de sauver sa nièce. Créon qui fait le sale travail pour que force reste à la loi. Créon devient un chef phalangiste d’un côté de la ligne, un calife éclairé de l’autre. (…) et il finit par : « Et voilà qu’assis sur un tapis de prière,  à l’autre bout du monde, avec un trou gênant à ma chaussette, je hochais religieusement la tête à l’idée d’une Antigone hystérique heureusement contrée par un sage souverain[22]. »

 

Lorsque le jour de la répétition arrive, la question du choix de la pièce resurgit. Yeviknée l’Arménienne qui joue Ismène explique : «  le Liban est un pays en guerre et nous ne sommes pas réunis autour d’un texte qui parle de paix. Personne ne tend la main à personne et tout le monde meurt à la fin non ? »

-c’est une pièce qui parle de dignité, a répondu Charbel.(Créon)

-Dignité de Créon ou d’Antigone ?

Narbil (le garde) posait la question.

J’étais à la fois heureux de cet échange et vaguement mécontent. Je pensais que cette conversation avait eu lieu avec Sam, que le sujet du pourquoi était clos. Imane (la palestinienne) voyait dans ce texte un appel à la rébellion. Nakad (Hémon) trouvait que c’était une preuve d’amour. Nabil et Nimer (les gardes) estimaient qu’Antigone était emblématique des cités désertées par Dieu. Pour Madeleine, Anouilh racontait la solitude absolue du pouvoir et la fragilité de l’adolescence[23] »

Cependant, il est difficile pour les acteurs d’oublier leurs origines. Dès les présentations, ce problème apparaît . Nous voyons alors à quel point la frontière entre l’acteur et le personnage est ténue. Le personnage résonne dans l’acteur, mais l’acteur s’oublie lui-même  lorsqu’il est personnage.  Il peut baisser la garde et  ainsi se tourner vers l’autre, son ennemi. Cette première expérience de la fraternité dans le cadre de la scène est une forme de mise à distance du conflit tout en jouant le conflit. C’est le début d’une véritable rencontre. Malheureusement, la guerre s’invite également sur scène…je vous laisse lire la suite de ce roman bouleversant.

 

Voilà, nous avons marché aux côtés d’Antigone, nous avons traversé très rapidement les siècles, car il existe de nombreuses autres Antigones que nous avons volontairement laissées dans l’ombre. Nous avons pu observer comment la relation au frère évolue selon les dramaturges. Cependant, qu’elle soit piété ou absurdité, la fraternité en fait naître une autre.  Antigone peut être l’occasion de s’ouvrir à l’altérité pour le lecteur, le spectateur ou l’acteur et de vivre ainsi la fraternité.

ANNE SOPHIE LUIGGI

[1]Agamemnon, les Choéphores, les Euménides,

[2]Il aurait écrit 130 pièces : il reste 7 tragédies et quelques extraits d’un drame satyrique : les Limiers.

[3]Association de cités grecques  pour lutter contre les Perses, créée à la suite des guerres médiques et dirigée par Athènes.

[4]Antigone, Sophocle, traduit par Florence Dupont, p : 90, édition de l’Arche

[5]Les Antigones, G.Steiner, Gallimard, 1986,  p : 228

[6]Antigone, Sophocle, traduction par Paul Mazon, les Belles Lettres, 1994

[7]Antigone, Sophocle, traduction par Florence Dupont, L’Arche, 2007

[8]Traduction de Paul Mazon

[9]Définition donnée par Gilliane Verhulst dans son étude sur Antigone de Sophocle, Ellipses

[10]Traduction de Paul Mazon

[11]En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/09/17/festival-des-ecrivains-du-monde-en-afghanistan-la-liberte-ou-la-vie_4760605_3260.html#lR8vE7tZkM1jTHZL.99

 

 

[12]Une Antigone à Kandaharde Joydeep Roy-Bhattacharya, Folio Gallimard , 2015 p : 15

[13]église catholique orientale

[14]La doctrine religieuse druzeest un schisme de l’islam chiite ismaélien.

[15]Eglise catholique d’Orient

[16]église chrétienne d’Orient

[17] Le quatrième mur, Sorj Chalandon, Livre de poche, 1ere édition 2013, Paris p : 100

[18]p : 137

[19]parti chrétien nationaliste, qui s’oppose aux palestiniens. Parvient au pouvoir en 1982, organise les massacres

[20]p : 164

[21]p : 168

[22]p : 169

[23]p : 217-218

Programme de la session 2018 « Éduquer à la fraternité »

SESSION FAIT RELIGIEUX

Eduquer à la fraternité

21, 22 et 23 mars 2018

 

Cette session participe à la promotion au sein des établissements d’une éducation à la fraternité. L’enseignement catholique y répond avec sa singularité et son patrimoine éducatif. La fraternité sera lue selon le caractère propre de l’enseignement catholique.

La fraternité est une valeur. Si on n’enseigne pas des valeurs, on peut cependant initier à l’éthique les jeunes générations. Là se trouvent convoqués l’enseignant et l’éducateur.

Eduquer à la fraternité comme valeur de la République se doit d’intégrer deux dimensions inséparables : fraternité/sororité et pluralité culturelle et religieuse. Comment parler de frères sans parler de sœurs ? Dans le contexte sociétal d’aujourd’hui la question de l’éducation à la mixité semble un incontournable d’une éducation à la fraternité. Eduquer à la différence culturelle et religieuse en déploie l’urgence et la dimension sociale.

On se propose de chercher comment vivre une relation éducative fraternelle entre élèves, entre adultes et élèves et entre adultes et comment l’intègrer au projet éducatif.

Sous l’éclairage du texte « Eduquer au dialogue interculturel à l’École catholique »[1]il s’agira de montrer que la fraternité s’apprend dans la confrontation à la différence des sexes, des cultures et des religions. L’enseignement critique du fait religieux contribue à en relever le défi et participe ainsi à construire la « civilisation de l’amour ».

 

MERCREDI 21 MARS 2018

8h 30 : Accueil café

9h : Conférence d’ouverture,Enjeux d’une éducation à la fraternité, Christian Salenson et Dominique Santelli, responsables du Département d’études et de recherches sur les religions à l’école, ISTR de Marseille.

Cette conférence d’ouverture à deux voix se propose de situer les enjeux d’une éducation à la fraternité. La fraternité intéresse l’Ecole catholique à un double titre. Comme participante au service public de la nation car elle est une des valeurs de la République et parce qu’elle relève de l’anthropologie biblique qui fonde sa philosophie de l’éducation et son projet éducatif.

9h 30 : Conférence inaugurale, Plaidoyer pour la fraternité, Abdennour Bidar, Inspecteur général de l’éducation nationale.

Comment passer de l’idéologie du “choc des civilisations” à la fraternité des cœurs et des cultures ? Ce plaidoyer proposera des pistes de réflexion, d’engagement et d’actions concrètes.

10h 15 : Pause

10h 45 : Conférence, Les frères et les cousins, Xavier Manzano, philosophe, directeur de l’Institut Catholique de la Méditerranée.

En quoi les liens du sang entre frères et frères et sœurs sont au fondement de la vie en société et réciproquement ? Comment passe-t-on de la famille à la cité ou de la cité à la famille ? Comment articule-t-on filiation, germanité et alliance pour fonder une fraternité universelle ?

11h 45 : Table ronde animée par Valérie Marmoy, L’école et l’éducation à la fraternitéavec Abdennour Bidar, Rodrigue Coutouly, proviseur vie scolaire au rectorat d’Aix Marseille et Xavier Leturcq, directeur diocésain de Marseille

Dans le contexte actuel, on est en droit de s’interroger sur l’Ecole et sur sa capacité à transmettre la valeur de la fraternité. En quoi l’Ecole initie-t-elle aujourd’hui à cette valeur républicaine ? Comment fait-elle partie du projet de l’éducation nationale ? Comment la fait-on vivre au sein même des établissements catholiques ?

12h 45 : Questions

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, La fraternité républicaine :histoire d’un mot, fin mot d’une histoire, Dominique Santelli, historienne.

Quand et comment cette idée de la fraternité s’impose comme une valeur de la République. Quels courants de pensée ont porté la fraternité jusque à l’inscrire sur les frontons des bâtiments publics ? Quelles furent les résistances rencontrées ? Qu’ont à nous enseigner ses premiers porte-paroles ?

15h :La fraternité en marche, Françoise Thomas, APS.

15 h 15 : Pause

15h 30 : Conférence, La fraternité :une invention juive ?Marie-Laure Durand, théologienne.

Dans les mythes fondateurs bibliques, la fraternité occupe une place centrale : Caïn et Abel, Jacob et Esaü, Joseph et ses frères, Léa et Rachel mais aussi Lazare et ses sœurs, Jésus et ses frères etc. La fraternité est-elle une invention juive ? Comment est-elle reprise dans la tradition chrétienne ?

16h 15 : Conférence, Et ta sœur…Lidvine Nguemeta, Supérieure provinciale de la Compagnie de Marie Notre-Dame, théologienne.

On a demandé à une sœur de dire ce qu’est vivre en frère ! A partir de son expérience de vie en communauté quelles sont les attitudes fondamentales qui permettent une vie fraternelle ? A partir de cette expérience et de sa responsabilité de supérieure d’une congrégation d’éducation qu’est-ce qu’éduquer à la fraternité dans des établissements catholiques d’enseignement.

 

 

JEUDI 22 MARS 2018

9h : Reprise par Catherine Pagès

9h 30 : Une expérience d’éducation à la fraternité à école, Bérangère Sylvestre, cheffe d’établissement.

9h 45 : Conférence, Passer du vivre ensemble au vivre en frères, Pascal Balmand, Secrétaire Général de l’Enseignement Catholique.

La diversité culturelle et religieuse marque de plus en plus notre société, et avec elle les établissements catholiques. C’est au vivre en frères que l’Ecole catholique entend contribuer pour une civilisation de l’amour.

10h 30 : Pause

11h : Ateliers

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, Fraternité en résilience, Claire Ly, philosophe.

Comment la fraternité est encore possible quand elle a dû faire face à la barbarie ? Peut-on parler d’une fraternité en résilience ? Comment l’identité se construit à travers des réseaux de fraternités multiples ?

15 h 30 : Echanges

15h 45 : Pause

16h 00 : Conférence, Et l’autre devint frère,Foucault, Massignon, Chergé, Christian Salenson, théologien.

Comment se construit l’idée de fraternité universelle dans le brassage culturel et religieux, à travers trois témoins : Charles de Foucault, Louis Massignon et Christian de Chergé ? On s’interrogera alors sur la place de la pluralité religieuse comme un terreau favorable pour inventer la fraternité pour aujourd’hui. 

17h : Célébration suivie d’un temps de convivialité

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

VENDREDI 23 MARS 2018

9h : Reprise par Valérie Marmoy

9h 30 : Une expérience d’éducation à la fraternité à l’école, Virginie Prin Clary, enseignante.

9h 45 : Conférence, Les frères ennemis, Jean François Noël, psychanalyste.

Quelles sont les caractéristiques de la relation entre frères dont l’expérience nous apprend qu’elle peut être tumultueuse ? Quels éclairages sur la dimension politique de la fraternité ?

10h 30 : Pause

11h : Ateliers

13h 00 : Repas

14h 30 : Conférence, La fraternité, ça s’apprend,Bruno Mattéi, philosophe.

La fraternité est une démarche qui nous met à l’épreuve de nous-mêmes. Elle nous met devant nos faibles capacités. On parle souvent de solidarité, mais c’est de la fraternité revue à la baisse. C’est pourquoi la fraternité doit s’apprendre.

 

15h 30 : Pause

15h 45:Conférence conclusive, Christian Salenson et Dominique Santelli, responsables du Département d’études et de recherches sur les religions à l’école, ISTR de Marseille

Evaluation

[1]Congrégation pour l’éducation catholique, Éduquer au dialogue interculturel à l’école catholique, vivre ensemble pour une civilisation de l’amour, 28octobre 2013.

Christian Salenson, Dominique Santelli, Ouverture de la session « Éduquer à la fraternité »

Ouverture de la session Eduquer à la fraternité

Christian Salenson, Dominique Santelli

 

Nous avons la joie d’ouvrir ce matin pour la sixième année consécutive, la session régionale organisée par le département sur les religions à l’Ecole de l’ISTR de Marseille qui a comme sujet : « Eduquer à la fraternité ». Elle fait suite à « Eduquer à la paix », « l’initiation à la symbolique », « le fait religieux au féminin », « laïcité et liberté religieuse », « l’islam à l’école. » Les actes de ces diverses sessions sont sur le blog sauf ceux de l’an dernier sur « l’islam à l’école » qui ont donné lieu à une publication.

 

Eduquer à la fraternité ! On décide parfois avec enthousiasme d’un sujet de session puis lorsqu’il s’agit de la mettre en oeuvre, on mesure le décalage entre l’intuition à laquelle on a fait confiance, d’ailleurs à juste titre, et la difficulté à se saisir de l’objet. C’est particulièrement vrai pour la fraternité !

 

A priori la fraternité n’est pas un objet non identifié, ce serait-ce que par l’expérience familiale que nous en avons. Chacun de nous peut avoir l’expérience de la fratrie. Il a pu en gouter les joies et aussi, les pesanteurs… Chacun sait d’expérience que ces liens peuvent être forts et tout autant à certaines heures, un peu lourds et que décidemment on ne choisit pas ses frères et ses sœurs !

Mais aussi parce que cette valeur est inscrite au fronton des monuments publics et qu’elle se présente comme une valeur de la République aux cotés de l’égalité et de la liberté. D’ailleurs cette proximité dans la devise républicaine des trois valeurs invite à s’interroger sur les liens qui les réunissent.  Sont-elles de simples valeurs juxtaposées ou bien sont-elles réunies par une telle dépendance qu’aucune ne pourrait exister sans les autres ?

Enfin une troisième raison devrait nous la rendre familière particulièrement dans les établissements catholiques puisque cette valeur est une valeur fondamentale de l’Evangile. Jean Pierre Chevènement, qui, comme chacun sait, ne fait pas partie des pères de l’Eglise, a écrit alors qu’il était ministre de l’intérieur et des cultes que cette notion est « sortie tout droit de l’Evangile » et qu’elle est la traduction de l’agapé du Nouveau testament et le ministre de l’intérieur et des cultes du gouvernement précédent, Bernard Cazeneuve a récidivé en affirmant que « la fraternité républicaine est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?” ».

Tout cela devrait nous la rendre familière et on comprend que dans un élan spontané, on ait pu avoir l’intuition qu’il y avait là un riche sujet de session. Pourtant quand il s’agit de s’en saisir, de la penser comme telle, les difficultés se présentent en particulier dans le champ politique… mais c’est aussi évidemment ce qui en fait l’intérêt !  Si elle a émergé avec les révolutionnaires de 1789[1]et si elle a été inscrite dans la devise républicaine lors de la révolution de 1848, elle fut vigoureusement critiquée au cours de la 3èmeRépublique, certains proposant même de l’exclure de la devise républicaine. Comme le dit un philosophe, la fraternité « c’est bon pour les chrétiens, les francs-maçons et les imbéciles » !Remarquez que cela fait tout de même pas mal de monde ! Certains proposèrent de remplacer ce terme par celui de solidarité, d’autant plus que la fraternité a des accents religieux comme nous le rappellent nos ministres de l’intérieur et que cela pouvait incommoder en périodes anticléricales… Charles Gide, célèbre gardois, – le tonton de l’autre Gide- , disait « : La fraternité, on laisse à ceux qui y croient encore le soin de la démontrer par des embrassades, mais les gens sérieux ne lui donnent pas plus de place dans la science que dans les affaires ».Et il ajoutait : « La fraternité est un mot sonore… mais la solidarité est un fait ».  

 

Peut-être mais la solidarité n’est pas la fraternité[2]… Reconnaissons que dans nos établissements, on parle plus aisément de la solidarité que de la fraternité. On mène des actions de solidarité. Ainsi, on éduquerait les enfants et les jeunes à la solidarité plutôt qu’à la fraternité. La fraternité paraît trop idéaliste et illusoire. La solidarité plus concrète… A vrai dire elle est surtout plus bourgeoise comme dirait Péguy ! La solidarité veut soulager les injustices trop criantes ou trop risquées dans la société ou dans le désordre mondial. Ce faisant, au moment même où elle tente de compenser et de colmater des brèches, elle entérine cette inégalité. Elle s’en accommode. La solidarité est compatible avec l’inégalité et avec l’exclusion. Elle en est un correctif. En ce cas, comme dans l’idéologie de la solidarité de la IIIème république, la fraternité est alors renvoyée à n’être plus qu’un « supplément d’âme ».

 

Pourtant la fraternité n’a pas disparu pour autant malgré ces éclipses. Depuis quelques années, le terme revient. On publie des livres[3]. Elle retrouve une certaine actualité. Elle donne lieu parfois à d’étonnants surgissements. De grandes manifestations spontanées ont été des expressions publiques de la fraternité lorsque de nombreux français se sont retrouvés dans la rue au lendemain des attentats… Le pays aux prises avec le terrorisme, au-delà de la compassion pour les victimes ou de la solidarité, se lève dans un grand élan de fraternité. Ce retour de la fraternité n’est pas un exemple unique dans l’histoire. Ce fut dans la liesse de la fraternité retrouvée pour un temps que les français ont planté les arbres de la liberté en 1848, que les clercs ont béni.  Mais le risque est qu’elle soit une nouvelle fois un astre à éclipses…

 

Pourtant nous en avons besoin, dans une société qui doit faire face à une pluralité culturelle et religieuse inédite, dans un contexte international de brassage des populations, face aux défis de l’écologie ou de l’immigration… En fait nous avons besoin dans la situation présente de redonner à cette valeur toute sa place. Mais si nous voulons éviter qu’elle ne soit qu’une valeur clignotante ou confinée dans les relations individuelles et qu’elle puisse renouveler la vie politique, alors il faut la penser, donner du contenu à cette notion. Notre session voudrait y contribuer à notre modeste mesure.Le vivre ensemble ne suffit pas !

 

 

Mais qu’est-ce que la fraternité ? Nous avons trois jours ensemble pour apporter des éléments de réponse à cette question. On peut déjà faire quelques remarques inaugurales. On peut interroger l’origine même du mot. Benveniste affirme que le mot grec phrater(frater) désigne pour les Grecs anciens un groupe d’hommes reliés par une parenté mystique. D’apparition postérieure serait le mot adelphos (adelfos) qui désigne la parenté biologique.  Ainsi la fraternité dans la cité serait antérieure à la fraternité familiale.

Elle nous apparait mieux si nous la distinguons d’autres notions. Lefrère n’est pas le camarade, étymologiquement celui qui fait partie de la même chambrée (camara) et par extension, celui qui partage les mêmes occupations ou à qui on est lié par une communauté d’intérêts. Le frère est autre que le compagnon, cum et panis.  « celui avec qui l’on partage le pain ». Plus éloigné du frère est le collègue, celui ou celle qui exerce la même profession ou qui travaille dans la même organisation ou encore le confrère, celui qui fait partie d’une compagnie, d’une société religieuse, littéraire, artistique, etc., particulièrement quand il y a été admis par les autres membres.

 

 

La fraternité est une notion à la fois très riche et flottante. Ilfaut penser la fraternité plus loin que l’émotion et le sensible même si elle peut s’exprimer aussi à travers de grands moments d’émotion. Elle n’est pas un sentiment mais il n’est pas exclu d’avoir des sentiments fraternels ! Elle n’est pas non plus un idéal à atteindre, que les humanismes ou les religions encourageraient mais elle se gagne. Est-elle une valeur ? Ne serait-elle pas d’abord un fait, un fait originel comme dirait Lévinas. Le genre humain est une famille. Etre humain c’est être frère au sens où l’on dit que le genre humain est une famille. Ainsi au moment ou je viens au monde, je suis inscrit dans une fraternité qui me précède. La fraternité n’est pas d’abord un choix. Etre frère c’est être en relation avec l’autre. Elle s’expérimente. Elle est expérience de l’altérité. Et c’est bien pourquoi, elle revêt ce caractère d’urgente nécessité dans nos sociétés plurielles. Et en même temps elle est en devenir. L’expérience de la fraternité n’est pas un long fleuve tranquille.  Les racines juives et grecques de notre culture nous en avertissent, que ce soit dans la Genèse Caïn et Abel ou dans l’Antigone de Sophocle, Etéocle et Polynice. La fraternité est une épreuve.  Qu’as-tu fait de ton frère ?L’autre me concerne comme quelqu’un dont j’ai à répondre.

 

La question : qu’as-tu fait de ton frèrea son corollaire : qu’as-tu fait de ta sœur ?Avouons que la question ne manque pas de pertinence dans notre société où tant de femmes sont violentées. Comment se fait-il que l’égalité hommes/femmes prêchée et revendiquée depuis tant d’années soit constamment ajournée ? Et que sous des voiles invisibles et au-delà des apparences, la liberté soit tellement entravée ? N’aurions-nous pas oublié la fraternité ?

 

 

 

Ces quelques lignes déjà nous alertent sur le sens de cette session… Mais il est un second terme qui doit retenir notre attention : celui d’éduquer. Le titre de cette session est « Eduquer à la fraternité ».

 

Que signifie éduquer. S’il s’agit d’enseigner les valeurs de la République, alors je n’hésiterai pas à dire, tout de go, que cela pourrait produire l’effet inverse de celui qui est attendu. Certains refusent les valeurs de la République, non parce qu’ils seraient a priori en désaccord avec elles mais parce qu’ils mesurent de par leurs difficultés de vie, voire par la discrimination dont ils se sentent l’objet, l’écart entre le dire et le faire. Ils expérimentent à l’excès le décalage entre les valeurs enseignées et la réalité ressentie. Ils en viennent à interroger les buts poursuivis par la République qui les lui enseigne. Certes il y a toujours une part d’enseignement… mais peut-on dire qu’on enseigne la fraternité ? En général, on n’enseigne pas des valeurs, on initie aux valeurs en général et à celles de la République en particulier. On est initié en les vivant, en les expérimentant. Il n’y a pas d’initiation qui ne passe par l’expérience. On éduque à la fraternité en la vivant dans la classe et au sein des établissements.  On y est initié dès le plus jeune âge, dès la maternelle, et l’initiation n’est jamais achevée, pas même à l’âge adulte. On y éduque plus particulièrement par l’expérience de la mixité sociale, l’apprentissage de la différence des sexes, la chance de la mixité religieuse. Dans les établissements catholiques, nous avons la possibilité de prendre en compte comme telle. La mixité générationelle. La fraternité reste le paradigme de la relation adultes / jeunes, fut-elle maitre/élèves.

 

Et puis, l’enseignement catholique vit selon son caractère propre et un projet éducatif qualifié. L’anthropologie biblique qui fonde ce projet fait de la fraternité la définition même de la relation entre les hommes, sans en gommer les difficultés. Aussi « on ne saurait se contenter d’un vivre ensemble minimaliste mais c’est au vivre en frères que l’Ecole catholique entend particulièrement contribuer ». Pour cela, « il faut oser la mise en projet d’un apprentissage patient de la diversité [4]».

L’Eglise catholique a une parole forte sur l’éducation. Eduquer à la fraternité s’inscrit dans son projet éducatif. Le premier but que l’Eglise fixe à l’Ecole aujourd’hui, dans un contexte de mondialisation et de brassage des cultures, est l’éducation à la « relationalité ». Elle nous avertit, il ne s’agit pas simplement de s’adapter à la pluralité culturelle et religieuse mais de changer de paradigme éducatif. Le but étant, au-delà de l’idéologie libérale dominante et de son cortège de souffrances humaines, d’avoir en perspective l’avènement d’une nouvelle civilisation.

 

 

Nous ne sommes pas devant une page blanche ! Disons-le tout de suite, nous le faisons déjà ! Chacun de nous est déjà engagé dans ce travail éducatif sans quoi il ne se serait pas inscrit à la session.  Peut-être le ferons-nous mieux ? Peut-être en comprendrons-nous mieux le sens et les enjeux ? Aussi modeste soit notre contribution quand on a entrevu le sens, on ne le vit plus pareil. Là où le devoir rend parfois la charge plus pesante, le sens donne de la liberté et de la légèreté dans la tache éducative !

 

Et puis, et cela il faut se le redire, on a de la chance de vivre un métier de l’humain comme celui d’éducateur ! Car à vrai dire, en essayant de vivre plus intelligemment son métier, en lui donnant du sens, chacun s’en nourrit. Chacun reçoit quelque chose qui dépasse sa seule fonction d’éducateur et qui vient enrichir son humanité. Cet enrichissement personnel est une des grandes chances du métier d’enseignant, d’APS, de chef d’établissement. Probablement que chacun, dans cette session, donnera un sens nouveau à sa propre manière de recevoir et de vivre la fraternité, dans sa famille, au sein de l’école, dans les multiples relations de la vie. Avec Dominique c’est notre vœu le plus cher.

 

Bonne session à chacune et chacun !

[1]En 1793, la commune de Paris impose d’inscrire « La République une et indivisible – Liberté, Égalité, Fraternité ou la mort » sur la façade de l’Hôtel de ville, sur tous les édifices publics de la ville et aussi sur des monuments aux morts.

 

[2]Du latin juridique « in soldo » a proprement « pour le tout », responsable envers tout. Puis entendu comme, qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale.  Se dit de personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité.

[3]Abdennour Bidar, Plaidoyer pour la fraternité

Régis Debray,

Jacques Attali,

Catherine Chalier,

Bruno Mattei

[4]

Christian Salenson, Et l’autre devint frère, Foucault, Massignon, Chergé

Conférence, Et l’autre devint frère,Foucault, Massignon, Chergé, Christian Salenson

 

 

La fraternité est une notion complexe puisqu’elle est à la fois biologique et politique, qu’elle définit la famille humaine et en ce sens elle précède tout homme qui vient au monde et qu’elle s’apprend dans l’expérience par mode d’apprentissage. Je voudrais essayer d’éclairer cette notion en la prenant sous un angle d’approche particulier : l’entrée en fraternité par la médiation de l’altérité religieuse. Ma question est la suivant : comment entre-t-on en fraternité ? Comment entre-t-on en fraternité par la médiation de l’altérité ? Et plus précisément encore comment entre-t-on en fraternité par la médiation de l’autre d’une autre culture et d’une autre religion ?

 

Pour conduire cette réflexion, je me propose de prendre appui sur trois grands témoins qui ont vécu à des époques différentes et entre lesquels existe une vraie filiation : Charles de Foucauld (1858-1916), Louis Massignon (1883-1962)  et Christian de Chergé (1937-1996). Tous les trois ont fait l’apprentissage de la fraternité dans la rencontre de l’islam, le premier en vivant les dernières années de sa vie auprès des Touaregs (1903-1916), le second par l’expérience qu’il fit de l’hospitalité à Bagdad (1908), le troisième durant la guerre d’indépendance de l’Algérie (1959-1961). La rencontre de l’altérité culturelle et religieuse a été pour eux non un obstacle à la fraternité mais plutôt un chemin privilégié de son apprentissage.  Aussi il m’a semblé qu’ils pouvaient, à nous qui vivons dans une société et particulièrement dans des établissements catholiques d’enseignement ouverts à la pluralité, donner quelques points de repères, baliser quelques chemins, nommer quelques défis.

 

Charles de Foucauld

 

Charles de Foucauld a passé sa vie à chercher sa vocation. Il nait en Alsace en 1858 et Orphelin de père, de mère à 6 ans et de patrie à 12 par l’annexion de l’Alsace par les prussiens en 1870, il entre à Saint Cyr. Héritier d’une grande fortune il la dilapide dans une vie de fêtard avant de se convertir à la foi chrétienne. Il devient alors moine cistercien en Syrie, puis ermite, avant d’être ordonné prêtre et de partir missionnaire en Algérie à Beni-Abbés de 1901 à 1903 puis chez les Touaregs de 1903 où il meurt assassiné en 1916.

 

Charles de Foucauld est un militaire et un colon. Il baigne dans l’idéologie coloniale. Il est favorable à l’annexion du Maroc et à la colonisation de l’Algérie. Il rêve de convertir les musulmans et de les amener à la foi chrétienne. Le désir de les convertir au christianisme est inséparable du devoir de les « civiliser » en leur apportant le progrès technique et intellectuel, moral et religieux de la France. Il en est persuadé : la force de son témoignage de foi, la grandeur de l’unique vraie religion catholique et les bienfaits de la colonisation ne manqueront pas de lui permettre d’atteindre son but. Il y consacre sa vie.

 

Les Touaregs sont, selon ses propres mots, des « sauvages » ou des « arriérés ». Il faut leur apporter « la » civilisation. Aussi, avec cohérence et probité, il s’insurge contre les nombreux colons qui exploitent la population ou contre les pères blancs qui ont préféré des pays de mission « plus faciles » comme l’Afrique subsaharienne. Il s’emploie de toutes ses forces à sa mission de développement. Il réalise une œuvre colossale en créant le premier dictionnaire Touareg et en recueillant des poèmes et des légendes de ce peuple. Il se veut le frère des Touaregs.

 

Son drame personnel fut qu’il ne convertit personne ! Pire pendant le temps de sa présence chez les Touaregs, sous l’influence d’un mystique musulman et en réaction à l’occupation française, les Touaregs devinrent plus musulmans que jamais auparavant. Il éprouve alors au début de l’année 1908 une sorte de burn out physique et spirituel, intellectuel et moral. Ses jours sont en danger. Il est sauvé par les femmes touarègues qui malgré la famine terrible réussissent à récolter un peu de lait et à lui fournir quelques nourritures. Le colon, le militaire, l’homme occidental assuré de la supériorité présumée de sa civilisation et de sa religion fait l’expérience de la dépendance vitale de ceux qu’il qualifiait de sauvages et d’arriérés. Celui qui se voulait le frère universel commence à comprendre que la fraternité n’est pas une simple attitude de dévouement envers les autres mais se bâtit dans la réciprocité et en renonçant à toute forme de supériorité présumée… Il n’y a pas de fraternité coloniale ! Son projet missionnaire lui-même s’en trouve grandement modifié. Il apprend à ses dépends la fraternité universelle à laquelle il aspirait.

 

Bien que de son propre aveu, il ait été converti grâce au contact de l’islam, Foucauld n’a jamais reconnu l’islam. Il salue l’authenticité de la foi de quelques musulmans, mais n’a pas d’estime pour leur religion. Il est enserré dans les filets de l’idéologie coloniale et d’une théologie de la mission conquérante. etc. Homme de son temps, sa découverte de la fraternité n’en fut que plus belle.

 

Nous pouvons peut-être recueillir déjà deux aspects de la fraternité à travers l’expérience de Charles. Entrer en fraternité demande obligatoirement une conversion… non de l’autre mais de soi et de son regard sur l’autre ! Le frère n’est pas celui qui me ressemble. Etre frère ne consiste pas à rechercher la ressemblance. Le frère se définit par la ressemblance mais tout autant par la dissemblance. Il est le même et l’autre. L’entrée en fraternité se fait par renoncement à tout projet mimétique sur l’autre.

 

Foucauld entre en fraternité par et dans l’expérience de ses limites. Il fait l’expérience de ses fragilités et du besoin où il est de ces femmes touarègues, de ces autres.  L’entrée en fraternité se fait par la reconnaissance de la particularité de sa culture, de la relativité historique de sa religion, de la partialité de ses idéaux par confrontation et découverte de la culture de l’autre. L’entrée en fraternité exige un dépouillement de soi.

 

 

Louis Massignon

 

Parmi ceux qui ont été marqués par le frère Charles de Foucauld, le premier d’entre eux est Louis Massignon qui fit éditer la première biographie[1]. Son histoire n’en est pas moins étonnante que celle de Foucauld. Lui aussi se déclare athée. Sur le bateau qui l’emmène en Egypte pour une mission archéologique, il fait la rencontre d’un jeune et beau noble espagnol avec qui au Caire il va vivre lui aussi une vie délurée. Puis il est envoyé en mission en Irak. Ses mœurs et la concurrence scientifique avec des archéologues allemands mettent sa vie en danger. Sur le bateau qui le ramène à Bagdad, il fait une tentative de suicide. Il est malade, menacé par ses compagnons de voyage, rejeté de tous, en danger de mort. A son arrivée à Bagdad, il est recueilli par la grande famille des Alussis, qui non seulement le prennent sous leur protection afin qu’il ne soit pas assassiné, mais se relaient à ses côtés pour réciter la prière des agonisants et finalement, à force de soins  permettent son rétablissement. Il est sauvé au nom de droit sacré de l’hospitalité. Ce n’est pas sans rappeler l’expérience de Foucauld sauvé par les femmes touarègues.

Ce fut à ce moment là qu’il fit une expérience mystique forte et qu’il se convertit à la foi chrétienne. Cette expérience fonde sa vie future. Il devient un fin connaisseur de la langue arabe. Il sera le plus grand islamologue du XXe siècle, reconnu comme tel dans le monde musulman. Il devient un chrétien engagé auprès des musulmans. Enseignant au collège de France, il intervient fréquemment pour les droits des travailleurs algériens et pour le respect des engagements de la France envers les algériens. Il prend la défense des palestiniens au moment de la création de l’Etat d’Israel. Dans l’Eglise catholique, il offre un autre regard sur l’islam. Sans lui et ses disciples, le concile Vatican II n’aurait pas pu dire qu’elle tenait les musulmans et l’islam en estime et qu’elle reconnaissait tout ce qu’il y a de vrai et de saint dans l’islam. Certains de ses disciples épouseront son point de vue théologique qui fait de l’islam un rameau original de la révélation biblique.

 

Lorsqu’il revient sur l’événement fondateur de sa vie et de sa foi, il affirme tout ce qu’il doit à l’hospitalité des Alusis. Les Alussis ont rappelé à ses ennemis l’exigence de l’hospitalité sacrée : « Si vous tuez Massignon, vous tuez l’un d’entre nous. Il est notre hôte et un hôte est sacré. Vous ne pouvez donc pas le tuer… il est l’hôte de Dieu et j’ai été sauvé. » Il apprend la fraternité par les Alussis qui pourtant ne partageaient ni la même culture, ni la même foi, et pour qui il était un étranger et peut-être même un espion mais qui font de l’hospitalité un droit sacré.

 

A son tour, il offrira la même hospitalité aux musulmans et à l’islam. Il fera de l’hospitalité sa règle de vie. Le premier contact entre deux civilisations c’est le principe de l’hospitalité. L’hospitalité c’est de supposer que l’étranger, l’ennemi a quelque chose de bon tout de même à nous donner… pour comprendre l’autre, il ne faut pas se l’annexer mais devenir son hôte[2].

Massignon comme Foucauld ont été introduit en fraternité par d’autres d’une autre culture et d’une autre religion. A leur tour, ils se sont engagés dans cette fraternité qui ne se réserve pas au semblable ou à celui qui a fini par nous ressembler mais qui s’épanouit dans ce que Foucauld appelle la « fraternité universelle ».

 

 

 

Christian de Chergé

 

 

Et Christian de Chergé ? Beaucoup d’entre vous connaissent l’histoire du prieur de Tibhirine ou ont vu le film de Xavier Beauvois, grand prix du jury de Cannes, les hommes et les dieux ». Son expérience fondatrice a lieu durant la guerre d’Algérie. Il est séminariste à cette époque et il est envoyé en Algérie comme appelé du contingent. Il noue une amitié, par dessus la mélée,avec le garde champêtre jusqu’au jour où au cours une embuscade, sa vie est en danger. Mohammed prend sa défense. Christian a la vie sauve mais Mohammed est retrouvé assassiné auprès de son puits peu de jours après.

 

Ce drame marque définitivement Christian de Chergé et réoriente sa vie. « Dans le sang de cet ami, j’ai su que mon appel à suivre le Christ aurait à se vivre tôt ou tard dans le pays ou m’avait été donné le gage de l’amour le plus grand… ».Il devient moine en Algérie. Il se consacre à la prière en communion avec la prière des musulmans se voulant un « priant parmi d’autres priants ». Il donnera sa vie aux algériens. Il l’écrira dans son testament : ma vie était donnée à Dieu et à l’Algérie.

 

La fraternité n’est pas un long fleuve tranquille. Aux heures sombres de la décennie tragique de 1990, il est prieur de la communauté. Le soir du 24 décembre 1993, le monastère reçoit la visite d’une bande armée conduite par Sayah Attiyah qui a assassiné douze croates dix jours auparavant à 4 kms de l’Abbaye.  Quand pendant un quart d’heure je me suis retrouvé en tête à tête avec le meurtrier des douze croates, Sayyah Attiyah qui était le grand chef du GIA dans notre coin, il venait demander des choses précises. Il était armé, poignard et pistolet mitrailleur. Ils étaient six en tout et c’était dans la nuit… Nous nous sommes retrouvés dehors… à mes yeux il était désarmé. Nous avons été visage en face de visage. Il a présenté ses trois exigences et par trois fois j’ai pu dire non, et « pas comme cela ». Il a bien dit : « vous n’avez pas le choix » ; j’ai dit : « Si j’ai le choix ». Non seulement parce que j’étais le gardien de mes frères, mais aussi parce qu’en fait j’étais aussi le gardien de ce frère qui était là en face de moi et qui devait découvrir en lui autre chose que ce qu’il était devenu… [3]»

 

Je me suis souvent demandé comment il avait pu ce soir là être dans cette attitude de fraternité qui, d’une certaine manière a désarmé Sayyah Attiyah. Il fallait qu’il soit préparé. Je trouve une explication dans la décision prise par les moines de ne jamais utiliser des termes comme terroristes ou islamistes. « Pour exorciser toutes ces tendances qu’il y a en nous à choisir notre camp, à dresser les uns contre les autres, à donner des prix de qualité ou des prix d’horreur, nous avons eu cet instinct, en communauté, instinct que je trouve après coup sauveur – mais cela nous est venu comme ça –, nous désignons les montagnards, ceux que l’on appelle les terroristes, les “frères de la montagne”, et les forces armées, nous les appelons les “frères de la plaine”. C’est très commode pour parler au téléphone. C’est une manière de rester en fraternité [4]».J’en déduis que la fraternité s’apprend. Plus exactement on s’y exerce. Elle demande un long apprentissage.

 

Suis-je le gardien de mon frère ? interrogeait Caïn après le meurtre de son frère.« Emmanuel Lévinas disait : approcher de son prochain, c’est devenir le gardien de son frère… » Suis-je le gardien de mon frère terroriste ? Telle est la question à laquelle Chergé a dû répondre dans l’urgence d’une visite à haut risque. La question nous interesse…

 

Je n’ai pas retenu ces trois témoins au hasard. Ils sont des personnalités marquantes. Ils ont tous les trois fait une expérience décisive d’entrée en fraternité par et dans la rencontre de l’altérité culturelle et religieuse. Je voudrais maintenant revenir sur cette expérience.

 

 

La fraternité et la violence.

 

 

Une première remarque s’impose. Ces trois expériences se vivent dans des contextes de violence. Si nous confondions la fraternité avec la chaleur des sentiments fraternels, ces trois exemples montrent qu’il n’en est rien ! La fraternité se vit aussi en situation de conflit.

 

Je retiens l’exemple de Christian de Chergé. Il entre en fraternité dans la violence d’une guerre d’indépendance qui a fait 300.000 morts et il accomplit cette fraternité dans la violence de la guerre civile jusque dans le don de sa vie. Une première constatation s’impose : malgré la violence et la guerre, la fraternité est possible. A quelles conditions ? A condition de ne pas nier la violence de l’autre mais aussi la sienne. Christian de Chergé ne se considère pas comme un innocent. Il se sait complice de la violence. Dans son testament, il écrit : « Je n’ai pas l’innocence de l’enfance et je me sais complice du mal qui pourrait me frapper aveuglément ». On ne surmonte pas la violence en se mettant du côté des innocents et en faisant tout retomber sur la barbarie des autres. L’innocence présumée est illusoire. On surmonte la violence en reconnaissant sa propre complicité avec le mal. Sans rien enlever de la responsabilité des terroristes dans l’Algérie de 1990, Christian de Chergé sait que comme français il est solidaire du mal fait à ce peuple par 130 ans de colonisation et des milliers de morts. Il sait aussi qu’en lui-même il porte sa part de violence. Cette remarque confirme un point déjà énoncé à propos de Charles de Foucauld. On entre en fraternité par l’acceptation de ses limites. Désigner des coupables ne dispensera jamais de reconnaître sa part de complicité avec le mal et avec la violence.  On se reconnaît frères aussi dans les compromis avec le mal et la violence. Quand il serre la main de Sayyah Attiyah après leur entretien musclé, il est dans la fraternité. Elle est possible pour deux raisons : parce que lui-même ne se met pas du côté des innocents et que d’autre part il ne le considère pas exclusivement comme un criminel. Il ne l’identifie pas à ses exactions. Il sait voir en lui, malgré ses mains pleines de sang, un homme … et donc un frère. Ce soir-là j’étais le gardien de frère qui devait pouvoir reconnaître en lui autre chose que ce qu’il était devenu.

 

La fraternité est donc la reconnaissance d’une commune humanité dans la ressemblance mais aussi dans la dissemblance, à travers les différences d’origine, de culture ou de religion, y compris dans les ambiguïtés et les compromis d’une commune humanité. Est-ce que ces remarques ne peuvent pas éclairer la situation présente en France ?

Dans le travail éducatif, la fraternité se construit aussi dans des relations conflictuelles parfois. Le conflit est aussi le lieu d’apprentissage de la fraternité.

 

 

Les conditions de la Fraternité

 

L’expérience de ces trois témoins nous renseignent sur la fraternité. Il n’y a une réelle fraternité vécue que moyennant un certain nombre de conditions.

 

La fraternité appelle l’égalité. Il n’y a pas de fraternité possible tant que subsiste une supériorité de droit ou de fait entre des frères. La fraternité familiale est symbolique de cette nécessaire égalité. Lorsque l‘un des frères ou des sœurs prétend à une supériorité quelconque sur les autres, les sentiments fraternels sont malmenés. La fraternité conjugue la différence entre les frères et leur égalité. Charles de Foucauld doit renoncer à sa supériorité prétendue, culturelle, morale ou religieuse sur les Touaregs pour vivre la fraternité universelle. Il ne peut continuer à les considérer comme des arriérés et vouloir qu’ils épousent la civilisation occidentale. Son expérience met en lumière la difficulté à conjuguer égalité et différence, à accepter que le frère soit le même et l’autre.

 

La fraternité se conjugue avec la liberté. La fraternité ne se construit pas dans la domination et tant que subsistent des formes de coercitions physiques ou morales. Massignon, professeur au collège de France, prend parti pour la liberté des algériens, leur statut promis mais jamais accordé, leur liberté religieuse restreinte. La fraternité est une école de liberté.  La fraternité demande de donner à l’autre sa liberté et de garder la sienne. Il y a un corollaire entre prendre sa liberté et la donner à l’autre. Dans la relecture que fait André Gide du fils prodigue, le fils cadet qui est parti, a mené une vie aventureuse, et est revenu auprès du Père, prend son frère par le bras et l’aide à partir à son tour conquérir sa liberté.

 

La fraternité en se choisit pas. On ne choisit pas ses frères et ses sœurs, ni familialement ni politiquement. D’où le sentiment qu’on peut avoir parfois de trouver la fratrie pesante. Dans une République qui a inscrit la fraternité dans sa devise, on ne peut choisir ses concitoyens, ni les classer en fonction de leur origine, de leur religion, de leur niveau de vie ou de leur sexe.

 

Liberté, égalité, fraternité se conjuguent. Elles sont trop souvent juxtaposées. La fraternité est probablement première et la plus fondamentale. Elle définit le genre humain. Elle réclame de rendre à chacun sa liberté et de donner l’égalité dans la différence comme conditions de sa réalisation. La liberté et l’égalité trouve dans la fraternité leur fondement et leur finalité.

 

 

Le dialogue interreligieux et la fraternité

 

 

Les trois témoins sont entrés en fraternité par la rencontre d’une autre religion. Cette rencontre a entrainé pour chacun une transformation profonde. J’y vois une richesse et une promesse pour un monde pluraliste. La rencontre entre croyants de différentes religions, entre croyants et athée est un moyen privilégié d’entrée en fraternité. Il est un des lieux de la vie où se manifeste le plus vigoureusement l’altérité, avec la relation entre les hommes et les femmes, et celle entre les riches et les démunis.

Voilà pourquoi, je pense que la fraternité républicaine ne sera pas possible tant qu’on voudra renvoyer la religion au domaine privé. La fraternité, républicaine ou autre, ne peut se vivre que si on considère l’autre avec la totalité de ce qui le fait être ce qu’il est, et la religion en fait évidemment partie. La reconnaissance de l’altérité est la condition de la fraternité. La reconnaissance de l’altérité religieuse est un moment décisif de la fraternité républicaine. Nous ne disons rien de plus que la déclaration universelle des droits de l’homme, la Convention européenne, ou la laïcité quand elle est dans l’esprit de la loi de 1905. Oserais-je dire que la pluralité culturelle et religieuse est la chance et le défi de notre époque et de la République ? C’est en tout cas ce que je crois !

 

 

La fraternité appelle le dialogue. Le dialogue fait entrer en fraternité. On peut distinguer deux niveaux de dialogue. Beaucoup d’hommes et de femmes de bonne volonté savent que le dialogue interreligieux, entre personnes d’appartenances religieuses diverses, y compris entre croyants et athées, est une nécessité pour la paix. Ils veillent à éviter toutes formes de discrimination et s’attachent à permettre le vivre ensemble. Ils rendent un grand service à la paix. Mais il est une autre forme de dialogue plus ambitieux qui s’intéresse à ce que vit l’autre et à ce qui le fait vivre, en particulier à sa foi et à sa religion, aux richesses de sa culture, à l’originalité de son rapport au monde. Cette forme plus poussée du dialogue croit que les dons que l’autre a reçu en propre tels que sa foi particulière, sa culture singulière, peuvent enrichir l’ensemble. Christian de Chergé appelle cette forme du dialogue « l’échelle mystique du dialogue ». Le but alors n’est pas uniquement le « vivre ensemble » mais le « vivre en frère ».

 

Or l’Eglise, au niveau international veut promouvoir non seulement le premier mais le second niveau de dialogue et elle en tire les conséquences au plan de l’éducation. Elle l’a clairement énoncé dans un grand texte « Eduquer au dialogue interculturel dans l’Ecole catholique », qui a été repris et a donné lieu au dossier remarquable du Secrétariat général : « Eduquer au dialogue, l’interculturel et l’interreligieux en école catholique ». Dans ces textes,  l’Eglise fait de l’éducation à la « relationalité » le but premier de l’Ecole. L’Eglise a conscience qu’un monde nouveau est entrain de naitre et qu’il faut jeter les bases d’une nouvelle civilisation, qu’elle appelle la civilisation de l’amour. Tout cela a beaucoup de souffle mais peut passer inaperçu dans des congrégations ou des diocèses tellement préoccupés de leur fonctionnement, autoréférents comme dit le pape, qu’ils en oublient leur responsabilité du devenir de l’humanité. Charles de Foucauld, Louis Massignon, Christian de Chergé ont été des pionniers de cette civilisation de l’amour fondée sur la fraternité universelle.

 

 

Le dialogue guérit des maladies de la fraternité

 

Le dialogue guérit ou préserve des maladies de la fraternité. Car la fraternité a ses maladies. La première d’entre elles est la comparaison.

 

La comparaison

 

Entre frères la comparaison est dévastatrice. La comparaison entre les frères au sein d’une famille peut faire beaucoup de mal et générer des conflits présents ou à venir. Il va en de même dans les établissements scolaires. Certaines formes d’évaluation instituent une comparaison permanente avec les élèves, les assignant au bout d’un moment à occuper la place qui leur a été désignée par les notes ou les observations. Il n’y a pas de fraternité possible dans la comparaison. On ne compare pas « les frères de la montagne » et « les frères de la plaine » ! On ne compare pas les religions. La comparaison introduit à terme la disqualification de l’une ou de l’autre et génère des discours apologétiques simplistes et vains.

 

La rivalité

 

La comparaison introduit la rivalité. La rivalité est la maladie mortelle de la fraternité. Là encore la symbolique de la fraternité familiale aide à comprendre. Le petit d’homme  fait sa première expérience de la fraternité dans la famille. Or tout enfant se compare. Est-il plus ceci ou plus cela que son frère ou sa soeur. Mais ce qui est un exercice naturel et apprentissage de la fraternité dans l’enfance devient à l’âge adulte mortifère, familialement, professionnellement, politiquement. Le mythe de Caïn et Abel nous met en garde. Caïn se pense en rivalité avec Abel et ne peut le supporter. La rivalité conduit au meurtre de l’autre, physique ou symbolique. La rivalité mimétique a été analysée par René Girard comme l’une des sources majeures de la violence. L’apologétique antimusulmane ou antichrétienne ne sont en fait que l’expression de cette rivalité mimétique des frères.

L’éducation a pour tache de donner suffisamment confiance à quelqu’un pour qu’il puisse se construire avec une estime de soi qui le dispense d’avoir besoin de constamment se mettre en rivalité avec les autres. La tache se complique dans nos sociétés libérales qui transforme l’émulation en concurrence et fait de la rivalité un moyen coercitif sur les individus.

 

Le sentiment de supériorité

 

Ce sentiment a largement marqué l’histoire de la mission à la période moderne. Avec une bonne dose de générosité certes mais avec l’assurance de l’absoluité du christianisme doublé de l’assurance de la supériorité de la civilisation occidentale, on a voulu imposer à d’autres la manière de penser, de croire et de voir de l’Occident. Le sentiment de supériorité est une maladie des idéologies et des religions en général auquel le christianisme n’a pas échappé. Il est construit sur un rapport malsain à la vérité. Ce que l’Eglise croit ne l’autorise pas à se croire elle-même supérieure car il y a loin entre ce en qui l’Eglise croit qui est Dieu et ce qu’elle est en elle-même. De plus il y a loin entre ce qu’elle croit et ce qu’elle en vit, si bien que rien ni personne ne lui permet de s’identifier avec l’objet de sa foi, Dieu qui est le seul absolu… On pourrait tenir le même raisonnement pour l’islam. Plus encore, ce qui fait la validité d’une religion est sa capacité à s’effacer elle-même devant l’objet de la foi. Seule une religion qui accepte de se nier elle-même peut élever une prétention à participer à la vérité.

 

 

Un défi de la fraternité : Les trois frères abrahamiques

 

 

Mais un défi particulier attend les religions monothéistes : la fraternité abrahamique sans laquelle il n’y aura pas de fraternité universelle. Nos trois témoins sont en ce domaine des pionniers.

 

Abraham a eu deux fils, Isaac et Ismaël. Isaac était le fils de Sarah sa femme. Ismaël, était le fils de la servante Agar. Abraham a eu d’abord un fils avec la servante avant d’avoir un fils avec la femme libre. Selon le récit biblique, Sarah n’a pas supporté Agar et Ismaël et a demandé à Abraham leur exclusion. Abraham a accédé à sa demande et renvoyé Agar et son fils Ismaël au désert, tout en implorant sur eux la protection de Dieu. Les arabes chrétiens, bien avant la naissance de l’islam, reconnaissaient déjà dans Ismaël leur ancêtre. Lorsque les arabes deviendront Musulmans, ils se reconnaitront dans cette figure tutélaire.

Les juifs, eux, se reconnaissent dans la descendance d’Isaac. Ainsi on a une première fraternité entre Ismaël et Isaac, entre les juifs et les arabes.

 

On a un second échelon de fraternité entre juifs et chrétiens. Tous deux se reconnaissent comme la descendance d’Isaac. Or on sait qu’au cours de l’histoire de nombreuses inimitiés se sont dressés entre les juifs et les chrétiens à propos de l’héritage. Ce conflit s’est souvent joué sur le mode de l’exclusion des juifs ou de leur ghettoïsation, entretenues par un antijudaïsme qui a pu être virulent. On a pu en mesurer les effets dévastateurs au moment de la shoah par l’anesthésie de la conscience chrétienne d’un grand nombre.

 

Ainsi la fraternité abrahamique est constituée de trois frères : Les descendants d’Ismaël, les descendants d’Isaac sous la double descendance juive et chrétienne. Le défi est de parvenir à un dialogue entre les trois frères : juifs, chrétiens et musulmans. La relation entre ces trois frères est paradigmatique de la fraternité universelle. L’avènement d’une humanité fraternelle passe par la réconciliation de la descendance d’Abraham. On est en présence d’un véritable enjeu du dialogue interreligieux.

 

Où en est-on de ce défi ?

 

Après des siècles d’exclusion, l’Eglise reconnaît que les juifs sont « les frères ainés dans la foi ». L’expression est du pape Jean Paul II. Cette reconnaissance a beaucoup contribué à un rapprochement entre juifs et chrétiens. En fait, l’Eglise accepte à nouveau son identité juive intrinsèque, non seulement à cause de l’héritage passé mais dans un lien vital actuel. Reconnaître les juifs comme « les frères ainés » est une avancée considérable qui dans l’avenir transformera profondément la compréhension que l’Eglise a d’elle-même et de sa mission.

 

En ce qui concerne l’islam, la question se pose en terme différents selon que l’on considère avec Louis Massignon que l’islam fait ou non partie de la révélation biblique. Le concile Vatican II n’a pas voulu prendre position sur cette question, estimant que la recherche islamologique et surtout théologique n’était pas suffisamment avancée. On peut penser que l’islam est une religion différente. Mais on peut aussi raisonnablement penser que l’islam fait partie de manière originale de la révélation biblique. Certes la foi confessée est différente entre chrétiens et musulmans mais elle l’est aussi entre chrétiens et juifs. Evidemment, il est clair que les liens qui unissent les chrétiens aux juifs ne sont pas de même nature que les liens entre les chrétiens et les musulmans, mais il est non moins clair qu’aucune autre religion à l’exclusion du judaïsme n’a de liens aussi fondamentaux avec le christianisme que n’en a l’islam. Le concile a pris la peine d’énumérer ces liens, le fondement étant que les « musulmans adorent avec nous le Dieu un et miséricordieux ». Or cette affirmation se heurte à des résistances dans l’Eglise. En soi, ce n’est pas très grave. Comme souvent les résistances sont le signe de l’importance de l’enjeu. Je crois qu’elles s’expliquent par le saut que cette affirmation fait faire dans la fraternité… Après des siècles de conflits et d’imprécations, tout le monde n’est pas encore prêt à faire ce saut.

 

Il m’apparaît plus clairement que la prise de conscience et l’acceptation de la « fraternité abrahamique » qui englobe juifs, chrétiens et musulmans, est une des conditions et un levier de l’avènement d’une « fraternité universelle », elle-même inscrite dans les gènes de l’humanité. On voit que cela commence par la reconnaissance par les uns et par les autres de cette fraternité dans le semblable et le différent.

 

On mesure le chemin à parcourir quand on voit les conflits entre les frères ! Mais a contrario, on n’a pas toujours conscience qu’en oeuvrant au sein des établissements aux formes diverses de la fraternité, et en particulier à la fraternité entre fils d’Abraham, ne serait-ce que l’accueil et l’ouverture à tous de nos établissements, on apporte une contribution modeste mais décisive à l’avènement de la fraternité universelle.

 

Et le Verbe s’est fait frère

 

Je voudrais ajouter encore une note théologique. Christian de Chergé a cette belle formule pour parler de Jésus-Christ. Il dit que le Verbe s’est fait frère. En se faisant homme, il s’est fait frère. Selon un principe théologique que je ne peux développer ici, cette affirmation christologique a une traduction anthropologique ? Autrement dit, cela signifie en anthropologie chrétienne que tout homme qui vient au monde a vocation à se faire frère de tous.

Frère de qui ? Je cite « Le Verbe s’est fait frère, frère d’Abel et aussi de Caïn, frère d’Isaac et d’Ismaël à la fois, frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, frère de la plaine et frère de la montagne, frère de Pierre, de Judas et de l’un et l’autre en moi.[5]»Chaque expression a une portée symbolique. En disant qu’il s’est fait frère de Caïn et d’Abel, il inclut dans la fraternité la victime et le meurtrier. En disant frère d’Isaac et de d’Ismaël à la fois, il englobe dans une même fraternité les fils d’Isaac, juifs et chrétiens et les musulmans. On n’a pas l’habitude de dire que Jésus est le frère des musulmans ! En disant frère de la plaine et frère de la montagne, il fait référence au conflit de la guerre civile algérienne et à travers elles de toutes les guerres, en disant frère de Joseph et des onze autres qui le vendirent, chacun peut y lire le commerce des êtres humains.

Pour des disciples de Jésus, la fraternité est un article de foi. Comme le dit la ddéclarationNostra Aetatesur le dialogue entre les religions,que : « Nul ne peut invoquer Dieu pour Père s’il refuse de se conduire fraternellement avec certains de ses frères créés à l’image de Dieu[6] ».

 

Pour conclure ce chemin fait avec nos trois témoins, nous pouvons affirmer quela fraternité apparaît pour ce qu’elle est vraiment. Comme l’avait bien entrevu et frère Charles, « la fraternité est universelle » ! On entre par une « hospitalité réciproque » comme l’a magnifiquement vécu et exprimé Louis Massignon ! Elle se déploie dans un « dialogue » dont la finalité n’est pas tant le vivre ensemble que le vivre en frère cher à Christian de Chergé.

 

 

 

 

Christian Salenson

[1]Massignon demande à René Bazin décrire sa biographie qui paraitra en 1922. Il fait aussi tirer à quelques exemplaires « le directoire »,règle de vie et conseils évangéliques proposés aux religieux et aux laïcs qui voudraient poursuivre l’œuvre foucaldienne.

[2]Charles de Foucauld lors de son expédition géographique au Maroc, déguise en rabbin russe pour ne pas être démasqué, mettant en jeu sa vie pour faire des relevés pour l’armée française, bien que reconnu par tel ou tel de ses hôtes, ne fut pas dénoncé au nom de ce même droit sacré.

 

[3]Christian de Chergé,L’invincible espérance, Bayard 1996, p. 308-309.

[4]« L’Église, c’est l’incarnation continuée, récollection de Carême 8 mars 1996 »,

L’invincible espérance, op.cit. p. 289-318 (extraits).

 

[5]L’Autre que nous attendons, homélie du jeudi saint 1995, op.cit., p. 455.

[6]Nostra Aetate, n° 5.

Dominique Santelli, La fraternité républicaine : histoire d’un mot, fin mot d’une histoire

LA FRATERNITE REPUBLICAINE :

HISTOIRE D’UN MOT, FIN MOT D’UNE HISTOIRE

Dominique Santelli

 

Cet article est fortement inspiré des articles de Mona Ozouf dans Les lieux de mémoire et dans le dictionnaire critique de la RF

 

La devise de la République française est une formule inscrite sur tous les frontons des bâtiments publics de France et en tête des actes officiels de la République : « Liberté, Égalité, Fraternité ». Avant de devenir officiellement la devise de la République française, en 1848, cette formule commence à s’imposer pendant la Révolution française. Elle est employée pour la première fois par Robespierre dans un discours de 1790.

Premier mot de la devise républicaine, la Liberté est défini dans la Déclaration des droits de l’Homme de 1793 :« La liberté est le pouvoir qui appartient à l’homme de faire tout ce qui ne nuit pas aux droits d’autrui ; elle a pour principe la nature ; pour règle la justice ; pour sauvegarde la loi ; sa limite morale est dans cette maxime : Ne fais pas à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te soit fait. »

Le deuxième terme, l’Egalité, y est défini aussi : « Tous les hommes sont égaux par nature et devant la loi. » Selon la Déclaration des droits de l’homme de 1795 : « L’égalité consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse. L’égalité n’admet aucune distinction de naissance, aucune hérédité de pouvoirs. »

Troisième élément de la devise de la République, la Fraternité est ainsi défini dans cette même Déclaration : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu’on vous fît ; faites constamment aux autres le bien que vous voudriez en recevoir ».

En 1848, dans le Manuel républicain des Droits de l’Homme et du Citoyen, Charles Renouvier résumait toute la philosophie du triptyque républicain :

« Les hommes naissent égaux en droits, c’est-à-dire qu’ils ne sauraient exercer naturellement de domination les uns sur les autres. La loi, dans la République, n’admet aucune distinction de naissance entre les citoyens, aucune hérédité de pouvoir. La loi est la même pour tous. » 

« S’il n’y avait signé que la liberté, l’inégalité irait toujours croissant et l’Etat périrait par l’aristocratie ; car les plus riches et les plus forts finiraient toujours par l’emporter sur les plus pauvres et les plus faibles. S’il n’y avait qu’égalité, le citoyen ne serait plus rien, ne pourrait plus rien par lui-même, la liberté serait détruite, et l’Etat périrait par la trop grande domination de tout le monde sur chacun. Mais la liberté et l’égalité réunies composeront une République parfaite, grâce à la fraternité. C’est la fraternité qui portera les citoyens réunis en Assemblée de représentants à concilier tous leurs droits, de manière à demeurer des hommes libres et à devenir, autant qu’il est possible, des égaux ».

 

Sur les frontons des édifices publics, sur les papiers officiels, dans les programmes d’EMC ils sont aujourd’hui partout ces 3 mots « liberté, égalité, fraternité »…mais les voit-on vraiment ? Scandée à de multiples reprises lors des manifestations en particulier celles en hommage aux victimes de Charlie Hebdo et de l’hyper Casher, la devise de la République française fait aujourd’hui partie intégrante de notre patrimoine national. Mais avant de se retrouver dans nos constitutions, de 1946 puis 1958, elle a longtemps été l’objet de débats, de retraits et autres contestations. Je vous propose un petit survol.

Histoire d’un mot…

Sans remonter aux esclaves grecs on peut faire débuter l’histoire de la devise à la période prérévolutionnaire. En effet ces trois mots étaient en vogue au XVIIIème siècle au milieu toutefois de beaucoup d’autres. La véritable naissance est le moment révolutionnaire de 1789 qui affectionne particulièrement les formules ternaires au premier rang desquellesla Nation, la Loi, le Roi ; Force Egalité, Justice ; Liberté, Sureté, Propriétéet donc Liberté, Egalité, Fraternitémais pas plus que les autres et pas bien assurée. On trouve souvent l’un des éléments de la triade sans l’autre sur les papiers de cette période. Ainsi peut-on lire Liberté, Unité, Egalitéou Liberté, Egalité, Justiceou Liberté, Raison, Egalité…On constate que si Liberté et Egalitévont souvent de pair Fraternitéapparaît plus rarement !

Le mot est absent des Cahiers de doléances rédigés au printemps 1789. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen adoptée le 26 aout 1789, la liberté et l’égalité sont posées comme droits seulement dès l’article 1er« les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit ». Il faut attendre le 14 juillet 1790 pour voir inscrit sur les drapeaux des soldats le mot de Fraternité.

La Fraternité apparaît donc le 14 juillet 1790, à Paris, avec la commémoration en grande pompe du premier anniversaire de la prise de la prise de la Bastille. Notre fête nationale du 14 juillet perpétue le souvenir de cette fête, qui, elle-même donc, commémorait la prise de la Bastille.

Pour des motifs divers, chacun dans le pays est désireux de clore la Révolution. Les députés, qui se sont depuis lors érigés en assemblée nationale constituante, ont beaucoup légiféré, modernisé les structures administratives et mis sur pied un projet de monarchie constitutionnelle. Le roi, son épouse et la cour s’en accommodent contraints et forcés.Il s’agit de célébrer ce grand moment d’unité retrouvée… Des fêtes civiques spontanées organisées çà et là dans les départements ont inspiré l’idée de cette grande fête d’union nationale aux députés de l’Assemblée constituante et au marquis de La Fayette, homme de confiance du roi. Les députés et les délégués de tous les départements que l’on appelle les «Fédérés» forment un immense cortège qui traverse la Seine et gagne la vaste esplanade du Champ-de-Mars. Dans les tribunes, sur les côtés de l’esplanade, on compte 260.000 Parisiens auxquels s’ajoutent une centaine de milliers de fédérés, rangés sous les bannières de leur département. La tribune royale est située à une extrémité du Champ-de-Mars, sous une haute tente. À l’autre extrémité, un arc de triomphe. Au centre de l’esplanade, Talleyrand, évêque d’Autun célèbre la messe sur l’autel de la patrie, entouré de 300 prêtres. Ensuite vient la prestation de serment. La Fayette, commandant de la garde nationale, prononce celui-ci le premier, au nom des gardes nationales fédérées : «Nous jurons de rester à jamais fidèles à la nation, à la loi et au roi, de maintenir de tout notre pouvoir la Constitution décrétée par l’Assemblée nationale et acceptée par le roi et de protéger conformément aux lois la sûreté des personnes et des propriétés, la circulation des grains et des subsistances dans l’intérieur du royaume, la prescription des contributions publiques sous quelque forme qu’elle existe, et de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité». Après La Fayette, c’est au tour du président de l’Assemblée et du roi de prêter serment. Camille Desmoulins, dans son journal écrit à propos de cette fête : « après le serment surtout, ce fut un spectacle touchant de voir les soldats citoyens se précipiter dans les bras l’un de l’autre en se promettant, liberté, égalité, fraternité. » On peut rajouter l’habitude qui va être prise de se saluer comme « frères et amis » et celle de signer « salut et fraternité ».

L’auteur de la devise en tant que telle est pourtant Robespierre, qui dans son Discours sur l’organisation des gardes nationales du 18 décembre 1790 présenté à la Société des Amis de la Constitution de Versailles écrit que « les gardes nationales porteront sur leur poitrine ces mots gravés : LE PEUPLE FRANÇAIS, et, en dessous : LIBERTÉ, ÉGALITÉ, FRATERNITÉ. Les mêmes mots seront inscrits sur leurs drapeaux, qui porteront les trois couleurs de la nation ».En mai 1791, au club des Cordeliers, à la suite d’un discours du marquis de Girardin sur l’armée (le marquis avait affirmé que le peule français « veut pour base de sa constitution la justice et l’universelle fraternité »), les révolutionnaires expriment le souhait que chaque soldat français porte désormais sur le cœur une plaque avec ces trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité.

Ainsi à propos de la garde nationale, La Fayette, Robespierre ou Desmoulins emploient le terme de fraternité – et pour les deux derniers elle est associée à la liberté et à l’égalité – parce que ce terme constitue le contrat social, c’est-à-dire l’acte par lequel les hommes s’organisent en société, forment un peuple au sens politique du terme, c’est-à-dire une nation.

Toutefois au fur et à mesure que la révolution avance ces souhaits sont difficiles à tenir. On reconnaît très vite qu’elle ne peut pas être pour tous et en particulier pour les traitres à la patrie comme les aristocrates qui ont fui la France. De plus elle semble ne pas couler de source révolutionnaire et semble devoir être mise en œuvre parfois de manière énergique comme en témoigne une autre expression à la mode « la fraternité ou la mort » !

Avec la chute de Robespierre en juillet 1794 (9 thermidor an II), la devise est ébranlée et pour cause ! Elle disparaît sous l’Empire et la Restauration, Napoléon lui préfèrant Liberté, Ordre public. Quant à la monarchie républicaine si elle s’approprie les couleurs du drapeau elle choisit comme devise en 1830 Ordre et Liberté.

Avec la révolution de 1848, la question du drapeau et de la devise ressurgit. Sur le drapeau tricolore, on accole alors une rosette rouge et on y écrit la devise mais les discussions vont bon train sur l’ordre des mots. La IIème République l’adopte comme devise officielle le 27 février 1848. Sa Constitution précise dans son article 4 que la République « a pour principe La Liberté, l’Egalité et la Fraternité. » Adoption de courte durée car avec la répression du mouvement ouvrier et le retour de l’Empire la devise est remise en question. Ce n’est que le 14 juillet 1880 que la Troisième République la reprend officiellement à son compte et, qu’elle figure sur les frontons des édifices publics, églises comprises parfois par la suite.

La Troisième République cesse d’exister le 10 juillet 1940. L’état français, dirigé par le maréchal Pétain, remplace la République française. Régime autoritaire aux teintes fascisantes, il met en place une Révolution nationale et adopte dès ses premiers jours une nouvelle devise : Travail, Famille, Patrie.

Il faut attendre le retour de la République et de la Constitution de la IVème République en 1946 repris dans l’article 2 de la Constitution de 1958 pour voir stipulé que « la devise de la République est Liberté, Égalité, Fraternité» et pour que la devise s’inscrive durablement dans l’histoire de la République française.

Le panorama ne serait pas complet si nous ne citions pas l’article 1er de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 inspiré fortement de la France: « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité »

Voilà pour le survol historique de ce que Pierre Leroux, un historien du XIXème siècle appelait « la sainte devise de nos pères ». Toutefois lorsqu’on essaie de faire l’historiographie de cette devise force est de constater que les parties ne sont pas égales ! Lorsqu’on essaie de reconstituer l’histoire de la triade, la fraternité, petite dernière, est aussi la parente pauvre, la moins usitée. On peut reconstituer une histoire de l’idée de liberté ou d’égalité. Il est beaucoup plus difficile de faire celle de la fraternité.

… Fin mot d’une histoire

 

Pourquoi son adjonction à ses sœurs ennemies a-t-il été si difficile ?  Car à l’évidence elle est d’un autre ordre. En effet si Liberté et Egalité sont de l’ordre des droits, la Fraternité est de l’ordre des devoirs, si Liberté et Egalité sont de l’ordre des statuts, la Fraternité est de l’ordre des liens, si Liberté et Egalité sont de l’ordre des contrats, la Fraternité est de l’ordre de l’harmonie, si Liberté et Egalité sont de l’ordre de l’individu, la Fraternité est de l’ordre de la communauté. Ordre charnel plus qu’intellectuel, religieux plus que juridique, spontané plus que réfléchi…

Il en existe d’ailleurs plusieurs interprétations et j’en veux pour preuve l’iconographie :cf Nora p 594. La première d’après Mona Ozouf est la « fraternité de rébellion » incarnée lors du Serment du Jeu de Paume. Cf. Serment du jeu de Paume de David : article Jacques André, l’assemblée des frères

Petit rappel historique d’un des épisodes les plus traités dans les manuels scolaires : chassés du lieu de leur séance les députés du 1/3 état se réfugient dans la salle du jeu de paume et jure de ne pas se séparer avant d’avoir voté une constitution. Le député Mirabeau lance alors aux gardes venus les déloger : « allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et que nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes. » Regardons le tableau de David. Les bras droits des députés sont tendus à l’horizontale ; Bailly, maire de Paris est dressé au centre de la composition et pointe en désignant le ciel la constitution qui va venir. Mais ce n’est pas lui qui nous intéresse…Regardons les autres, les députés dans la salle qui prêtent serment. Chaque homme accomplit un double geste. Les bras, généralement le droit, convergent en un point, au centre de l’assemblée. Par ce geste chacun s’efface comme personne privée, s’abandonne au nouveau lien social dont le faisceau des bras en même temps qu’il l’instaure est le premier emblème. L’autre bras, le gauche enserre ou embrasse le plus proche : il tient la taille, entoure l’épaule…Ces hommes sont comme des frères, leur bras gauche affirme la fraternité, fraternité virile, inspirée de l’antique, où le geste du bras gauche vient adoucir celui du bras droit.

Que disent les textes que la Révolution consacre à la fraternité ? Mirabeau voit dès l’été 1789 dans la fraternité l’invention révolutionnaire majeure : « l’histoire n’a trop souvent raconté que les actions des bêtes féroces parmi lesquelles on distingue de loin en loin des héros ; il nous est permis d’espérer que nous commençons l’histoire des hommes, l’histoire des frères. »

Les textes sont nombreux à propos de cette fraternité révolutionnaire. Ils précisent de quelle fraternité il s’agit. Il s’agit d’une fraternité de combat contre le roi qui a déclaré le 23 juin que les délibérations du 1/3 état étaient illégales : « je vous ordonne, Messieurs, de vous séparer tout de suite ». Quand par exemple le 22 juin, les députés du Tiers sont rejoints par les députés du clergé, Bailly commente : « je vois avec peine que des frères d’un autre ordre manquent à cette auguste famille. ». L’archevêque de Bordeaux reprend alors : « Nous avons de bons frères qui ne sont pas ici ». Trois jours plus tard, quand une partie de la noblesse se rallie, un député déplore que leur conscience « ait retenue un grand nombre de nos frères ». Bailly le console en rappelant que trois jours auparavant, dans l’ordre du clergé, il « manquait aussi des frères » et promet : « Bientôt tous nos frères seront ici. » C’est encore Bailly qui prononce le mot de la fin : « Ce jour-ci rend la famille complète ».

Dans les premiers temps de la révolution française apparaît également un autre type de fraternité que l’on peut déceler dans les discours de l’Eglise patriote, celle partisane de la révolution. Dans les sermons des fêtes fédératives ou des baptêmes civiques le clergé patriote utilise le mot de fraternité chaque fois qu’il évoque l’Eglise primitive qu’il s’agit de faire revivre dans sa pureté première. Pour les curés patriotes, tout adversaire de la société issue de la révolution est un adversaire de l’Eglise primitive, Eglise de la fraternité. Je cite Mona Ozouf : « la doctrine de l’incarnation n’a pas créé la grandeur humaine, car depuis Adam les hommes sont des figures, tout imparfaites soient-elles, du Christ, elle l’a décisivement révélée. Elle apporte la preuve ultime, que Dieu s’est fait homme. Le versant humain c’est la fraternité, puisque la qualité du chrétien fait d’eux, en inscrivant en chacun la marque divine, des frères. »[1]

On sent bien que cette seconde fraternité issue des premiers temps de la Révolution est différente de celle du jeu de Paume car elle est non pas à inventer mais à retrouver. Mona Ozouf poursuit en expliquant que loin d’être volontaire, éprouvée par la construction commune de la Nation, elle est un don, immédiatement reçu de Dieu. Comme telle, elle n’est pour l’homme l’objet ni d’un contrat ni d’une conquête, mais d’un assentiment. A l’évidence elle précède la liberté et c’est elle aussi qui accouche de l’égalité. L’ordre de la devise alors ne serait pas le bon et il faudrait commencer par le véritable principe, le plus fécond des trois, capable d’engendrer les deux autres : la fraternité. C’est d’ailleurs ce que propose l’abbé Grégoire en septembre 1791 quand il déclare : « La religion nous apporte la fraternité, l’égalité et la liberté. »

Ainsi les débuts de la révolution mettent à jour deux fraternités : l’une, celle du jeu de Paume,  qui suit la liberté et l’égalité et qui est l’objet d’un pacte libre et l’autre qui les précède, comme la marque du divin.

Jean-Paul II, lors de son voyage en France en 1980 dans son homélie au Bourget fait une belle synthèse de ces origines de la fraternité : « On sait la place que l’idée de liberté, d’égalité et de fraternité tient dans votre culture, dans votre histoire. Au fond, ce sont là des idées chrétiennes. Je le dis tout en ayant bien conscience que ceux qui ont formulé ainsi, les premiers, cet idéal, ne se référaient pas à l’alliance de l’homme avec la sagesse éternelle. Mais ils voulaient agir pour l’homme. »

Les historiens et philosophes de la Révolution du XIXème siècle vont mettre en valeur tout particulièrement le principe de fraternité, protestation contre une humanité divisée en races et en classes. Pour Michelet la révolution est « l’époque unanime, l’époque sainte où la nation entière, sans connaître encore ou bien peu les oppositions de classe marche sous un drapeau fraternel ». Michelet présente alors la fraternité comme une invention de la révolution. Parlant de la fête de la Fédération il écrit : « toute division avait cessé, il n’y avait ni noblesse, ni bourgeoisie, ni peuple… »

Pour certains penseurs du XIXème siècle comme Michelet la fraternité est l’accomplissement-dépassement de la liberté et de l’égalité. Mais pour d’autres comme Louis Blanc elle est leur contestation. Michelet admet l’ordre de la devise républicaine comme le bon ordre : sans liberté et égalité pre existantes pas de fraternité. Pour Louis Blanc c’est la fraternité qui est première car elle ne vient pas de l’homme mais de dieu. Pour d’autres enfin comme Pierre Leroux il faut placer la fraternité au milieu des deux autres car elle relie les deux autres…

En guise de conclusion provisoire je ne résiste pas à vous lire un passage de la conclusion de Régis Debray, Le moment fraternitépage 334 : « L’hiver fut bien long… le retour de la belle saison impose à tout un chacun une petite cure de nous. Sortir de la naphtaline notre vieille dame humiliée, mais pas encore alitée, ne serait pas la pire façon, sous nos latitudes, d’affronter un avenir qui s’annonce carnassier ».

[1]Lieux de mémoire page 596