Valérie Marmoy, Reprise du jeudi matin

Session sur l’enseignement du fait religieux : « Liberté religieuse et laïcité »

Valérie Marmoy

 

Ce que j’ai retenu du mercredi 16 mars 2016

Mon champ d’action à moi, c’est plutôt l’animation pastorale, et quand je dis que je m’intéresse au principe de laïcité, à sa mise en œuvre dans nos établissements, je m’attire parfois 2 formes de réactions. Ceux, qui loin de l’Eglise ou méfiant envers elle, pensent que je ne serai pas légitime, que ma vision et mon discours seraient forcément biaisés par ma foi, mon engagement et ma mission et ceux, qui tout prêt de l’Eglise, pensent que ce n’est pas mon rôle de me positionner dans ce domaine-là, qui ne concerne pas ma foi, mon engagement et ma mission.

Alors certes je suis adjointe en pastorale et croyante, mais aussi femme, citoyenne, épouse, mère, sœur, amie, collègue de travail, fan de littérature russe et de magazines féminins, joggeuse et contemplative, enfin multiple comme chacun d’entre nous, multiple et libre, libre d’être multiple. Et d’après ce que j’ai compris, le lieu de la laïcité c’est aussi le lieu de la liberté, le lieu où on n’enferme pas dans des cases.

Dominique Santelli nous l’a dit, Apres Charlie, l’école s’est retrouvée en 1ere ligne ; et l’enseignement catholique s’est mobilisé activement, avec la nation. Utilisons ce cadre laïque dans laquelle notre liberté s’exerce, celle de ne pas être neutre, de dire notre vision de l’homme et de l’éducation.

Faisons-le avec notre spécificité, avec l’originalité de notre engagement, avec notre projet chrétien d’éducation, pour une formation intégrale de la personne. Faisons le pour permettre aux élèves de comprendre l’exigence du respect dû à chacun, qui est le fondement de la laïcité. Faisons le pour apprendre à réfléchir sur nos différences, quelle qu’elles soient, réflexion nécessaire face à l’hétérogénéité de nos communautés éducatives. Faisons le pour devenir un laboratoire de fraternité.

Mettre l’accent sur la dimension pastorale de la laïcité ; toute seule je ne n’aurais pas osé aller aussi loin, même si c’est Vatican II qui nous le dit. La pastorale, nous parle des relations entre l’église et le monde, l’église et les hommes d’aujourd’hui. La laïcité nous parle de ça aussi et elles se retrouvent au même endroit dans nos écoles. N’enseignons pas la laïcité mais vivons la, en distinguant pour ne pas confondre, en distinguant pour unir.

La laïcité, ce n’est pas un projet de société, elle est nécessaire mais elle n’est pas suffisante. Si certains d’entre nous peuvent en avoir, l’Eglise elle n’a pas d’états d’âme sur la laïcité ; et elle l’écrit dans sa lettre aux catholiques de France :

« À chacun de nous de prendre ses responsabilités, en cherchant à ne pas réveiller des querelles anciennes, et en faisant un bon usage de la laïcité elle-même. Pour notre part, au titre de notre citoyenneté et de notre foi, nous voulons contribuer au vouloir-vivre de notre société, et y montrer activement que l’Évangile du Christ est au service de la liberté de tous les enfants de Dieu. »

Éduquer à la laïcité oui mais, merci à Christian Salenson de m’avoir appris que j’en avais, selon notre génie propre ; à l’aide de notre patrimoine éducatif, à l’aide de notre tradition d’audace. Souvenons-nous de nos congrégations, qui se sont mobilisées pour ceux que personne ne voulait éduquer, les pauvres, les filles et même les filles pauvres ! L’anthropologie chrétienne, c’est le respect absolu de la personne humaine, nos élèves sont des personnes sacrées, pas parfaites, avec le droit de se tromper, d’échouer. Comment est vécue la fraternité dans nos écoles ? Dans les conseils de classe, à la vie scolaire, lors de l’orientation. Comment les pauvretés sont accueillies ? Le contraste devient vite insoutenable si ce qu’on dit ne s’incarne pas dans ce qu’on vit.

On ne demande pas aux enseignants qui ont choisi nos écoles d’être chrétiens ou croyants mais de souscrire à notre projet, sous-tendu par cette anthropologie. Ce principe de laïcité, qui n’est pas une valeur, trouve son fondement dans les droits de l’homme, pour qui la liberté religieuse, la liberté d’expression, de conscience est un droit fondamental.

2015 : l’année du traumatisme ; qui nous a emmené à comprendre qu’il y avait un problème de fond qu’on ne percevait pas. Aujourd’hui tout le monde en est convaincu et on cherche à infléchir les discours sur une laïcité ferme, pour trouver des politiques qui rassemblent, imaginer ensemble des réponses.

Rodrigue Coutouly, proviseur de la vie scolaire au rectorat de Marseille a les pieds ds la glaise, ancré dans les quartiers nord de Marseille, et pourtant c’est lui qui le dit, les chefs d’établissement ne sont pas conscients de la gravité de la situation, ne soupçonnent pas la souffrance de leurs enseignants ; alors il travaille pour les aider, pour leur apporter des contenus qui répondent à leur demande sur le terrain. Ce concept de laïcité, tout le monde le revendique mais tout le monde n’y voit pas la même chose. Il est souvent instrumentalisé du point de vue politique et déformé du point de vue médiatique. Parlons de la  loi de 2004, dite du foulard : on a cru régler le problème ; on s’est attaqué au côté visible mais ça n’a pas changé la conscience religieuse des personnes.

Une partie des enseignants sont toujours persuadés que la religion n’a pas de place dans l’école publique ; Pourtant, aujourd’hui ce n’est plus possible de faire comme si ça n’existait pas. Un enseignant quel qu’il soit ne peut plus ne pas avoir un minimum de culture religieuse. Alors formons, déformons à travers le fait religieux ;

La manière dont les élèves de nos quartiers se perçoivent dans la société française s’est dégradée depuis 20 ans ; la question de leur place, de celle de leur famille est si dévalorisée qu’ils choisissent une identité extérieure, une identité religieuse. Pourtant, quand on les inclut, les élèves sont d’excellents formateurs pour les enseignants ; pour les autres élèves aussi ; pratiquer, apprendre le débat dans la classe est devenu un enjeu crucial car c’est par la controverse entre pair qu’on fera avancer la situation ;

L’Enseignement Catholique a un rôle important dans les quartiers nord ; nos écoles y jouent un rôle de service public essentiel pour maintenir les enfants dans la scolarité et la socialisation ; notre culture c’est la fraternité et là c’est la question d’être frères qui est cruciale.

On ne peut pas non plus, se passer d’un minimum de connaissances sur l’histoire pour comprendre les problématiques actuelles autour de la laïcité et notre spécificité française ; pas de commencement absolu mais un concept émergeant à partir de 1789. Avec l’idée d’un citoyen abstrait, dégagé de toute appartenance concrète religieuse.

Bonaparte lui, cherche à réconcilier la France catholique et la France de la révolution ;on parle de 1er seuil de laïcisation ; la loi est laïque mais la morale est religieuse ; les cultes reconnus sont un service public ;ce système pour fonctionner, a besoin de stabilité ce qui n’est pas le cas au 19eme siècle ; les conflits sont récurrents, avec ce qu’on a appelé le conflit des 2 Frances : 2 conceptions de l’identité nationale, 2 écoles 2 jeunesses qui ne peuvent se comprendre car chacune a une vision différente de la France.

Ce qui se joue lors de la séparation de l’église et de l’état en 1905 c’est la fin du lien concordataire qui donnait un statut semi officiel au catholicisme ; l’identité est certes, laïcisée mais c’est une rupture qui libère aussi les églises de la tutelle de l’état. C’est le 2eme seuil de laïcisation ;

Loi de 1905 extraits

Article 1

La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes …

Article 2 

La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte

 

Les 2 Frances se réconcilient ; la laïcité fait la preuve qu’elle garantit la liberté de conscience et en 1959, la loi Debré instaure le contrat qui subventionne les établissements privés ; la liberté des élèves est respectée et les programmes sont les mêmes que dans le public ; le conflit des 2 Frances est terminé. La laïcité est un bien commun à tous et un élément important d‘identité française ;

De 60 à 89 on avance vers le 3eme seuil : 62 fin de la guerre d’Algérie, 68 révolte étudiante, 75 fin des 30 glorieuses et immigration importante, au départ d’hommes seuls ;  89 le mur de Berlin tombe et crée les conditions d’une nouvelle donne mondialisée; Et puis Creil et le foulard, l’installation de personnes de pays dits musulmans est rendue visible.

C’est un rapide survol d’une histoire qui nous rend plus intelligent des faits que nous vivons aujourd’hui, lisez le sociologue Jean Baubérot et vous le serez encore plus.

Place au feu d’artifice Jean-Claude Ricci, juriste. J’avais un souvenir de bravitude, il n’a pas eu peur de nous entrainer vers l’hallalitude.

La laïcité : un principe juridique du droit français, qui ne s’applique qu’à l’état et ne s’impose que dans le service public. Un principe d’indifférence ou de neutralité de l’état en matière religieuse ; deux façons de voir : ignorer le religieux ou accepter toutes les religions ; il implique une distinction de Dieu et du temporel ; de Dieu et de César ; c’est une séparation qui n’a jamais existé dans l’histoire de l’humanité sauf dans l’Evangile. Jamais avant ni après, aucune religion en dehors du christianisme n’a séparé le spirituel et le temporel.

La laïcité c’est une vision chrétienne du politique ; le christianisme est une religion fortement intériorisée et l’état a cette vision de la religion. Va faire irruption dans notre paysage l’islam, qui lui est très extériorisé : l’alimentation, les tenues, la séparation des sexes et qui va demander des choses à l’état ; Vont faire irruption des musulmans qui peuvent êtres paniqués par la laïcité, agressés par la laïcité.

N’oublions pas non plus que le droit aussi s’internationalise, prime sur les droits nationaux et change la donne :

Convention européenne des droits de l’homme extraits

Art. 9 : Liberté de pensée, de conscience et de religion

Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites.

La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l’objet d’autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

Article 14 – Interdiction de discrimination

La jouissance des droits et libertés reconnus dans la présente Convention doit être assurée, sans distinction aucune, fondée notamment sur le sexe, la race, la couleur, la langue, la religion, les opinions politiques ou toutes autres opinions, l’origine nationale ou sociale, l’appartenance à une minorité nationale, la fortune, la naissance ou toute autre situation.

 

Dernier point, où Marie-Laure Smilovici, nous apprend à savoir de quoi on parle avant de se gargariser des mots à la mode. 2 pièges dans lesquels ne pas se laisser entrainer lorsqu’on parle de laïcité : celui de l’islamisme et celui de l’islamophobie.

Loin d’avoir ses racines en Iran, le mot est bien de chez nous et ses origines plongent ds l’histoire coloniale. L’Islamophobie c’est la crainte ou la haine de l’islam et par extension la peur et l’hostilité à l’égard de tous les musulmans ; quelque chose de proche du racisme.

2 versants à cette idée : Loin de distinguer pour mieux unir, là on unit pour ne surtout pas distinguer : l’arabe, le noir, l’immigré, le jeune des banlieues, deviennent tous le musulman Comme souvent les femmes sont les premières victimes et l’idée se répand que l’islam est une religion dangereuse.

2eme versant, les islamistes eux même qui récupèrent ce terme pour désigner les personnes qui loin de pratiquer l’islamophobie, expriment simplement leur liberté d’opinion. Pensez à Salman Rushdie, aux caricaturistes

A chaque fois c’est le débat démocratique qui est perdant. L’islamisme n’est pas l’islam, c’est une idéologie politique au nom de laquelle on tue. L’islam lui, c’est un des 3 grands monothéismes. Victime collatérale de tout ça, la laïcité, qui peut entretenir une relation perverse avec l’islamophobie. Nous sommes dans une situation complexe, ou l’on peut très vite basculer. A nous de lutter contre les amalgames.

 

 

 

 

Xavier Manzano, Valeurs de la République et morale laïque : la question des fondements

VALEURS DE LA REPUBLIQUE ET MORALE LAÏQUE :

LA QUESTION DES FONDEMENTS

Xavier Manzano

 

 

 

 

            Les récents évènements qui ont assombri la France a redonné un élan très résolu à la cause de la laïcité, c’est le moins que l’on puisse dire. Et il ne s’agit pas ici de dire que la question ne se pose pas : il y a une véritable interrogation sur ce qu’il est convenu d’appeler le « vivre ensemble » dans une société pluri-religieuse et pluri-culturelle, traversée par des lignes de fracture pour le moins inquiétantes. Tout naturellement, le monde de l’éducation a été sollicité et même convoqué pour tenter de pallier ces fractures grandissantes et faire d’une éducation à la laïcité et à une morale « laïque » le rempart contre les intégrismes. Le moins que l’on puisse dire est qu’on a voulu aller vite. Peut-être trop. Et il est heureux que l’Enseignement Catholique ait voulu relever le gant mais dans la spécificité de son caractère propre. Tout l’enjeu est de savoir sur quels fondements cette éducation peut reposer. Les valeurs de la République sont régulièrement invoquées mais rarement définies : le terme même tend parfois à devenir une sorte de talisman vide qui, comme toute viduité, pourrait se transformer en violence inopérante pour ceux à qui on veut s’adresser. C’est malheureusement déjà le cas. Pourtant, le concept n’est pas vide en soi et peut effectivement nourrir une attitude morale. Il est positif et il était grand temps de s’apercevoir qu’une société vidée de tout idéal et réduite à la recherche d’un plus petit dénominateur commun n’incitait qu’à rentrer dans sa coquille, ne serait-ce que pour se protéger du néant, avec les conséquences que l’on sait. La question du fondement de ces valeurs et de la morale qui peut s’en dégager est donc cruciale et loin d’être résolue. Et d’abord, quelles sont ces valeurs et à partir de quel point de vue les comprendre ? Et, si nous parvenons à une conclusion sur cette question, peut-on déduire une morale et est-il légitime de la qualifier de « laïque » ?

 

 

  1. La question de la racine des valeurs « de la République »

 

Nature des « valeurs de la République »

 

            Le terme « républicain » est employé aujourd’hui à tout propos et souvent hors de propos. Cet usage « intensif » rend l’adjectif très obscur. Force est de constater que ceux qui l’utilisent le plus sont d’ailleurs ceux qui le précisent le moins. Si nous en croyons l’étymologie, l’adjectif désigne ce qui qualifie la « chose publique » et, par voie, il concerne tout ce qui a trait à l’organisation de l’Etat. On peut souhaiter que l’organisation de l’Etat soit animée par des valeurs mais cette organisation, en elle-même, ne peut être la « source » d’aucune valeur : elle peut éventuellement en découler et en dépendre mais elle ne les suscite pas. Voilà pourquoi il peut sembler important de parler de « valeurs de la République » mais pas de « valeurs républicaines ». Car c’est l’Etat qui est éventuellement au service de valeurs mais pas le contraire, sauf à penser que la constitution de l’Etat serait en elle-même une doctrine morale : on sait les conséquences d’une telle prétention.

 

 

Pour autant, l’Etat, en France, a toujours inscrit au frontispice de ses édifices et en en-tête de ses documents trois valeurs qui constituent sa devise : liberté, égalité, fraternité. Si l’on admet que la constitution de l’Etat prétende être au service de la sauvegarde et de la promotion de ces trois valeurs, reste encore à en définir le sens exact et les liens qu’elles entretiennent entre elles. Sans cet effort, il y a fort à parier que ces mots resteront des slogans vides dans lesquels chacun pourra mettre ce qui lui plaît. Or, si nous voulons qu’effectivement, cette devise puisse constituer le fondement d’une société, d’une convivialité profonde et authentique, il devient hautement nécessaire que ces termes soient compris de tous et que tous puissent en partager quelque chose. Cela n’est pas si évident et ces termes ne deviennent pas clairs du seul fait d’avoir été prononcés ou proclamés. Car, pour saisir un mot, il faut saisir à partir de quel point de vue et de quelle histoire on l’emploie.

 

 

La question des « racines »

 

Les termes de liberté, d’égalité et de fraternité sont tout, sauf univoques. Ce qui pose de manière cruciale la question de leur signification, dès lors qu’on veut en faire le socle d’une société. En ce sens, on ne peut pas faire l’économie de l’histoire des mots et il faut admettre qu’on les considère toujours sous un angle particulier. On fait allusion ici à l’épineuse question des « racines », qui a fait couler tant d’encre et de salive lorsqu’il s’est agi d’y faire référence et de les qualifier de chrétiennes dans le projet de constitution européenne[1] de 2004. On se souvient que la Partie II de ce texte visait à établir la « Charte des droits fondamentaux de l’Union ». Cette charte était destinée à fonder les droits et valeurs sur lesquels était censée reposer l’Union Européenne mais comment les comprendre ? D’où l’idée défendue par certains de mentionner les « racines chrétiennes » dans le préambule de ce texte. Il ne s’agissait évidemment pas de faire du catéchisme ou de déterminer chacun à se convertir à la foi chrétienne mais de savoir à partir de quel fonds de pensée on voulait comprendre et utiliser les termes constituant cette Partie. D’autres, et en premier lieu des représentants politiques français, se réclamant de la « laïcité », s’opposèrent de toutes leurs forces à cette insertion. Ce débat suscita une rédaction « minimale » du préambule qui porte : « Consciente de son patrimoine spirituel et moral, l’Union se fonde sur les valeurs indivisibles et universelles de dignité humaine, de liberté, d’égalité et de solidarité »[2]. Mais quel est ce patrimoine spirituel et moral de l’Europe ? Le moins que l’on puisse dire est qu’il est mélangé et contrasté. Est-ce l’hellénisme, le christianisme, le communisme, le nazisme ? Un patrimoine spirituel et moral n’est pas nécessairement positif. C’est un héritage et, comme tout héritage, il est traversé par des lignes de fracture, des débats, des ombres et des lumières. La mention des « racines chrétiennes » (et probablement helléniques) aurait eu au moins le mérite de faire un choix. Mais ce terme vague de « patrimoine spirituel et moral » rend presque impossible toute définition réelle de valeurs et fait courir le risque de mettre sous les mots ce que la convenance immédiate veut bien y mettre.

 

Il semble que les valeurs « de la République », très proches de celles mentionnées dans l’exemple que nous venons de développer, puissent être l’objet de la même discussion. L’ignorer ferait de ce « socle » désiré une pure illusion. Les valeurs de liberté, égalité et fraternité sont d’une interprétation difficile et, en tout cas, elles sont susceptibles de plusieurs points de vue. Elles sont traversées par des fractures historiques dont il importe d’être conscient si l’on veut qu’elles puissent inspirer une attitude morale chez chacun et la constitution d’un authentique « vivre-ensemble ». Reposer à nouveaux frais cette question des « racines », introduire à la complexité des conceptions et développer la conscience de la nature plurielle et parfois conflictuelle de ces valeurs semble être la base d’une éducation à ce qu’elles peuvent signifier et aucun enseignant ne peut en faire l’économie. Reste à déterminer les débats et fractures qui ont animé en Europe l’histoire et la signification de ces mots.

 

 

L’affrontement de fond : la question de la « sociabilité naturelle » de l’être humain

 

L’histoire de la pensée en Europe fait rapidement ressortir un débat de fond en philosophie politique et ce débat renvoie à une question cruciale d’anthropologie à laquelle nous nous heurtons encore une fois de front dans le contexte actuel. On serine comme un axiome qu’il faut « vivre ensemble ». Mais il faut oser poser la question sans fard : est-ce une évidence qui s’impose à tous du fait même qu’elle est prononcée ? Le simple réalisme oblige à reconnaître d’entrée de jeu qu’un certain nombre (dont on espère qu’il n’est pas croissant) de personnes n’a aucune envie de vivre « ensemble » avec d’autres, qu’il s’agisse de personnes uniquement préoccupées de leur propre sort ou repliées sur ce qu’elles imaginent être leur groupe ou leur « communauté ». Si « vivre ensemble » signifie bâtir une société inspirée par un bien commun dépassant les intérêts particuliers et qui ne soit donc pas qu’une juxtaposition d’individus, il faut alors s’interroger sur ce qui pourrait déterminer chacun à le faire. Ce n’est jamais automatique. Il y faut manifestement une motivation et un consentement. Mais où s’enracinent-ils ?

 

La question est très ancienne et le débat de fond auquel elle a donné lieu structure la compréhension « contrastée » que l’on peut avoir de termes comme liberté, égalité, fraternité. Grosso modo, le débat s’organise comme suit. A la suite de Platon et d’Aristote, qui s’entendent (pour une fois !) pour désigner l’être humain comme un « animal politique »[3], la tradition hellénique puis chrétienne a tenu, à des titres divers bien sûr, que la vie en société était pour l’être humain une réalité indispensable du point de vue biologique et qu’elle était donc comme inscrite dans sa structure même, sa « nature ». Dès lors, le « vivre ensemble » n’apparaît pas ici comme une option mais comme la condition sine qua non du développement et de l’accomplissement humains. Dans ce cadre, une valeur telle que la liberté sera nécessairement coordonnée à l’égalité et à la fraternité de manière « intrinsèque » : on veut dire ici que l’autre fait partie de la définition même de ma liberté. Il n’en constitue pas un accident. Sans cette vie en société, c’est-à-dire sans les autres, liberté comme fraternité ne peuvent exister et l’homme est « intérieurement » poussé à sortir de lui-même. La liberté sera un consentement à ma nature sociale et ce consentement s’incarnera avant tout dans l’acte du don, qui requiert à la fois mon acceptation individuelle et sa réception par un autre.

 

Les circonstances historiques qui ont marqué la fin de la période médiévale et la période moderne ont entraîné entre autres la perte d’un principe universel pouvant régir la société : la religion chrétienne qui pouvait jusque-là sembler le ciment des sociétés européennes se voit peu à peu contestée et surtout traversée par des divisions internes qui suscitent des guerres civiles sanglantes. Les philosophes politiques modernes ont donc tenté de trouver un autre principe fondamental de la vie sociale, orienté avant tout vers le droit à la sécurité : on le comprend au regard des troubles qui agitaient alors l’Europe. Mais, la réalité même de ces troubles pouvaient faire douter qu’il existât une nature humaine et, plus encore, qu’elle fût « politique » ou « sociale ». Cette orientation sur la sécurité et ce scepticisme entraînèrent que la vie sociale ne pouvait être qu’une réalité extérieure à l’homme et finalement accidentelle. Rien ne l’enracinait structurellement en lui. Dès lors, elle ne peut être qu’une convention extérieure, garantie au besoin par une force publique. Sa motivation ultime ne sera qu’une convenance : on vit mieux en mutualisant ses moyens qu’en restant seul. Mais l’homme est ici envisagé comme un individu et comme un en-soi. Les autres ne font pas partie de sa définition : ils les rencontrent, certes, mais accidentellement. Dans ce cadre, la liberté reçoit une définition où l’autre n’entre pas, sinon pour la limiter. Ce qui pose de manière directe le problème de la motivation intérieure et du consentement au vivre-ensemble. Rousseau nous semble bien exposer cette position et ce problème lorsqu’il écrit : « Tant qu’un peuple est contraint d’obéir et qu’il obéit, il fait bien ; sitôt qu’il peut secouer le joug et qu’il le secoue, il fait encore mieux : car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui a ravie, ou il est fondé à la reprendre ou on ne l’était point à la lui ôter. Mais l’ordre social est un droit sacré qui sert de base à tous les autres. Cependant, ce droit ne vient point de la nature ; il est donc fondé sur des conventions »[4].

 

La question de la sociabilité de l’être humain semble donc constituer la ligne de fracture essentielle dans l’appréciation et l’évaluation des valeurs dites de la « République » : liberté, égalité et fraternité n’y reçoivent pas la même signification ni la même portée humaine. S’il y a éducation à ces valeurs, elle doit d’abord introduire à cette complexité et ne pas prétendre directement à leur universalité. Mais, si cette éducation a lieu dans l’Enseignement Catholique, il est alors légitime de présenter ces valeurs sous l’angle de l’anthropologie chrétienne qui inspire le caractère propre. C’est en ce sens qu’il y une spécificité dans nos établissements d’une telle éducation. Et cela ne pourra qu’affecter la conception de l’attitude morale qu’elle pourrait conseiller.

 

 

  1. Une morale « laïque » et « républicaine » ?

 

            Ce que nous venons de dire pose une sérieuse interrogation sur la possibilité d’une morale « républicaine » et sur la légitimité qu’il y a à la qualifier de « laïque ». Même si les autorités de l’Etat nous sollicite, sommes-nous fondés à penser que le caractère propre et les incidences qu’il a sur l’éducation aux valeurs déplace aussi la question de cette « morale laïque » ?

 

Laïcité et liberté religieuse : les principes

 

Avant de parler de morale « laïque », il importe de revenir aux principes fondamentaux qui président à ce que l’on appelle « laïcité », car le concept a été récemment fort malmené. Les termes de la loi du 9 décembre 1905 sont simples et clairs : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées dans l’intérêt de l’ordre public. La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». L’article 1 est positif et permet de penser qu’en faveur de la liberté de conscience, le rôle de l’Etat se borne à assurer l’espace de paix nécessaire pour « garantir le libre exercice des cultes ». Cela passe par l’article 2, négatif celui-là, qui vise le désengagement financier et donc moral de l’Etat dans ce même exercice des cultes. Il est très important de remarquer que l’on parle de République et de culte, c’est-à-dire d’une constitution étatique, et non pas d’une société, et de la partie visible d’une religion, et non pas d’une religion tout court. En foi de quoi, il est possible de dire que la loi de 1905 prévoit bien que l’Etat est laïc mais pas la société, dont l’Etat n’est qu’un acteur, et que ce même Etat est garant d’un espace de liberté tempérée et responsable, comme toute liberté.

 

On ne sera peut-être pas étonné de constater que ce très bref regard peut entrer en résonance régulière sur la réflexion que l’Eglise a développée sur la liberté religieuse. La déclaration Dignitatis humanae du Concile Vatican II en donne tout l’enjeu : « Toujours plus nombreux sont ceux qui revendiquent pour l’homme la possibilité d’agir en vertu de ses propres options et en toute libre responsabilité ; non pas sous la pression d’une contrainte mais guidé par la conscience de son devoir. De même requièrent-ils que soit juridiquement délimité l’exercice de l’autorité des pouvoirs publics, afin que le champ d’une franche liberté, qu’il s’agisse des personnes ou des associations, ne soit pas trop étroitement circonscrit. Cette exigence de liberté dans la société humaine regarde principalement ce qui est l’apanage de l’esprit humain et, au premier chef, ce qui concerne le libre exercice de la religion dans la société »[5]. Et c’est pour répondre à cet enjeu que la même déclaration donne la définition suivante de la « liberté religieuse » : « Cette liberté consiste en ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part tant des individus que des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse, nul ne soit forcé d’agir contre sa conscience ni empêché d’agir, dans de justes limites, selon sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres »[6]. Et le Concile s’empresse d’enraciner cette liberté, non pas dans une convention ou une tolérance de qui que ce soit, mais dans la nature même de l’être humain « appelé à chercher la vérité »[7].

 

Etat, société civile et personne

 

Ces deux points de vue, finalement assez proches quant à leurs conséquences et sûrement quant à leurs racines, nous obligent donc à réfléchir profondément sur la nature et le rôle respectif de l’Etat, de la société civile et de la personne pour bien délimiter ce qu’on entendrait par une morale dite « laïque ».

 

La réflexion n’est pas nouvelle et elle a considérablement marqué la réflexion politique d’un Platon ou d’un Aristote. Mais, plus près de nous du point de vue historique, l’ère des grandes découvertes, à l’issue des terribles conflits entre le trône et l’autel qui ont marqué tout la période médiévale, a considérablement renouvelé cette réflexion et déterminé des lignes de fracture que nous avons déjà repérées en parlant de la sociabilité naturelle ou non de l’être humain. Un auteur de cette époque, peu connu mais pourtant majeur, créateur du droit international avant Hugo Grotius, peut nous être d’un grand secours pour apprécier l’enjeu d’un tel débat : Francisco de Vitoria (1492-1546). Prêtre dominicain, professeur à la prestigieuse université de Salamanque, il réagit notamment à la question de la légitimité de la présence des Espagnols dans le Nouveau Monde et aux « justos titulos » de la souveraineté du Roi d’Espagne sur les terres nouvellement découvertes. Ces « justes titres » se fondaient notamment sur le traité de Tordesillas (1494) où le Pape Alexandre VI, s’appuyant sur une théorie du pouvoir pontifical comme source de tout pouvoir[8], y compris temporel, avait partagé le Nouveau Monde entre Espagne et Portugal. Il en avait en outre confié l’évangélisation de ces terres aux couronnes de Portugal et de Castille. Pour Vitoria, ce mandat évangélisateur ne pose pas de problème de fond, attendu qu’il appartient totalement à la responsabilité pontificale. Mais le partage de la souveraineté temporelle sur des terres où vivent des populations natives le fait en revanche réagir. Pour lui, le Pape n’y a aucune légitimité, attendu que sa puissance n’est pas temporelle (sinon de manière indirecte) et que la souveraineté sur ces terres appartient aux autochtones, en vertu de leur nature humaine. Dès lors que ces peuples ne s’opposent pas au ius communicandi (commerce, échanges, voyages) des Espagnols dans ces terres et à l’évangélisation par des moyens violents, rien ne justifie d’imposer un transfert de propriété et de souveraineté de leurs terres au Roi d’Espagne, sinon leur consentement propre : l’autorité spirituelle du Pape est inopérante sur ce point, il n’a pas le pouvoir de dépouiller d’une propriété légitime. C’est cette réflexion qui permet à Vitoria de formuler un premier principe de « sécularité », pourrait-on dire : les fins de l’Eglise et de l’Etat sont différentes quoique liées. L’Etat vise à former de bons citoyens afin qu’ils parviennent au bonheur propre de la société civile[9] tandis que les lois du pouvoir spirituel tentent d’en faire des hommes bons pour parvenir à la félicité surnaturelle. Cette différence de fins doit être coordonnée mais ne se confond pas.

 

Jean-Jacques Rousseau, encore lui, va pousser cette réflexion jusqu’au bout, pourrait-on dire, à une époque où l’on a perdu l’espoir que la vérité religieuse puisse rassembler les hommes dans une vision commune du bonheur. Ne reste que la société civile que d’aucuns, tels que Hobbes ou même Grotius, avaient voulu fonder sur le seul droit à la sécurité. Rousseau a l’originalité, comme Vitoria, de vouloir la fonder sur les droits naturels positifs, à savoir pour lui la liberté et l’égalité. Mais, on l’a dit, il ne croit pas à la sociabilité naturelle de l’homme. La société ne peut naître que d’un contrat. Celui-ci consiste dans le transfert de ces droits à soi-même, partie intégrante de la communauté, et à ses co-associés. C’est ainsi que se constitue le « corps politique », doté d’un « je » commun, d’une volonté commune, manifestée à travers des volontés individuelles. Cette personne morale est l’Etat souverain et ses membres sont à la fois des citoyens qui en font les lois et des sujets qui y obéissent. Le cœur de l’action de cette personne morale est la volonté générale. Celle-ci consiste dans une transposition de l’amour de soi au niveau collectif et elle assure la cohésion du corps politique. Elle vise à un lien qui est l’intérêt commun, identifié comme la sauvegarde de la liberté et de l’égalité. Elle suppose l’aliénation de tout le pouvoir à la communauté. Le problème chez Rousseau est de savoir comment se constitue cette volonté. Elle n’est pas pour lui la volonté de la majorité car cela supposerait que des volontés individuelles y échappent. Or, si on le tolère, il y a fort à parier que se constitueront des corps intermédiaires au service d’intérêts particuliers qui annuleront l’intérêt commun, sous couvert de volonté générale. C’est pourquoi Rousseau préconise la dissolution des corps intermédiaires : entre l’Etat souverain et le citoyen, il ne doit y avoir aucun obstacle. Car l’intérêt commun suppose la pleine indépendance et la bonne information de chaque citoyen. Dans les élections, notamment, on devra donc éliminer ce qui est de l’ordre des opinions particulières de manière à laisser apparaître ce qui leur est commun et qui représente la volonté générale. Chaque volonté particulière comprend une zone d’intersection avec les autres volontés particulières et c’est cette intersection qui constitue la volonté générale. C’est ainsi que liberté et égalité peuvent être sauvegardées.

 

Ce formalisme, disons-le tout de suite, permet à Rousseau de postuler que la volonté générale est par conséquent toujours moralement juste et infaillible. Elle devient une sorte de conscience sociale qui indique le bien et le mal tant au niveau collectif qu’individuel : l’individu, en tant qu’il s’est donné à la société et qu’il est devenu citoyen, doit s’identifier à la volonté générale pour être libre. Sa vertu ne sera rien d’autre que la conformité de sa volonté particulière à la volonté générale. Celle-ci sera d’ailleurs la fin de l’éducation qui vise à transformer l’amour naturel de soi en amour de la patrie. L’éducation sera donc confiée à la puissance publique puisqu’elle est essentiellement civique. Se dessine dès lors un autre rapport entre Etat, société civile et personne. En fait, la société civile, chez Rousseau, est totalement homologuée à l’Etat. Et son pouvoir souverain s’étend sur toute la personne, y compris son option religieuse. Rousseau distingue en ce domaine entre religion du prêtre, religion naturelle et religion de l’homme. La première, qu’il identifie au catholicisme romain, suppose un corps intermédiaire organisé, l’Eglise, et donc une double obédience que le contrat social ne saurait tolérer. La deuxième, identifiée aux cultes civiques gréco-romains, renforce l’unité sociale mais elle est absurde quant à ses contenus concrets. Il faudrait donc se tourner vers la troisième, mélange entre christianisme évangélique et religion civique, renforçant l’unité sociale et les lois, laissant libres les religions dans la mesure où elles ne nuisent pas à l’Etat et se limitent à la conscience individuelle.

 

 

CONCLUSION : Morale laïque ou morale civile ?

 

On le voit, il y a un véritable débat qui demande à être clarifié et auquel nous avons déjà commencé de répondre, par l’existence même du caractère propre. Il semble donc que l’homme soit appelé à vivre des fins différentes mais coordonnées au sein même d’une conscience intérieure qu’on ne peut fragmenter ou diviser. Il est à la fois personne « incommunicable », membre d’un ou plusieurs « corps », citoyen. Et les buts de ces identités, fonctions et rôles ne sont pas purement « coïncidentes » mais doivent plutôt être coordonnées pour que l’être humain atteigne à la « tranquillité de l’ordre », c’est-à-dire à la paix, selon l’expression de Saint Augustin, et plus encore, au bonheur. Et c’est au cœur de la conscience personnelle que cette coordination, qui a besoin certes de moyens extérieurs, se réalise, au service d’un bonheur dont les perspectives dépassent évidemment les simples impératifs de l’ordre public. Par nature, l’homme est appelé à sortir de lui-même pour entrer en contact avec l’altérité du monde et des autres hommes. Mais cela n’est jamais automatique. Cela demande et requiert un consentement, un acte libre dont la présence de l’altérité est la condition sine qua non. Quand ce consentement est donné, quand il prend la forme d’un acte « moral », effectivement, l’être humain s’ouvre au champ de ce que l’on appelle la « participation ». Elle consiste à donner ce qui constitue notre conscience intérieure, avec tout ce qui la marque, culture, choix, exercice spirituel et religieux, etc., à une œuvre et une « communauté » qui dépasse notre individualité et ses limites. Il crée ainsi les « corps intermédiaires » (familles, groupes sociaux, etc.). A l’intérieur de cette participation, se situe aussi la prise de responsabilité éthique au rôle de l’Etat, garant de l’espace et de l’équilibre nécessaire à cette participation et au jeu harmonieux des corps intermédiaires : l’homme devient alors « citoyen » et fait partie de ce que l’on appelle la « société civile », dont le but est de créer les conditions pour l’épanouissement authentique de chaque personne, à savoir son bonheur.

 

Si donc morale « laïque » il y a, elle ne peut concerner que ce rôle de citoyen et, plus précisément encore, les seuls actes par lesquels le citoyen participe de la responsabilité de l’Etat (élections, impôts, ordre public, etc.). Cela ne saurait aller plus loin. On ne peut se dissimuler qu’il s’agirait d’un rétrécissement considérable du champ de l’éducation éthique et qu’il y aurait un risque majeur supplémentaire à isoler cette dimension des autres. Si nous voulons former des « citoyens », l’enjeu d’une éducation éthique ne peut être que bien plus vaste, sauf à penser qu’on en reste à une homologation dangereuse entre Etat et société civile. Il s’agit bien d’inviter à la participation, c’est-à-dire à la mobilisation éthique, responsable des ressources de la conscience individuelle, marquée par la culture, la religion, les références familiales, aux œuvres communes d’une société, selon les justes limites posées par l’ordre public laïc dont l’Etat a pour rôle d’être garant. Bien plus qu’à une morale « laïque », c’est donc à une morale « civile » qu’il s’agirait d’appeler où l’option religieuse éventuelle a toute sa contribution, sous peine de dépérir en intégrisme supplémentaire. En effet, l’étanchéité entre « sphère publique » et « sphère privée », que postule un certain laïcisme, empêche toute « participation » de l’option religieuse à cette attitude morale « civile ». A bien y réfléchir, c’est du pain bénit pour les intégristes de toutes sortes. Comprimée dans les intériorités, ces options religieuses n’en viennent plus au stade du langage et donc de la raison : ne cherchant plus à s’exposer, elles ne tiennent plus compte de l’autre auquel il faudrait parler, elles s’absolutisent de manière purement sentimentale et finissent par dégénérer. L’agora est le meilleur moyen pour l’option religieuse, et toutes les options d’ailleurs, de participer au véritable bien commun. Elle coordonne la morale « civile », orientée à la participation à la société, et une morale « personnelle », dont la visée, tout en tenant compte de ce bien commun, vise au bien supérieur de la personne et à son bonheur, qui n’est pas que social et politique. Aussi cette morale « civile », pour être telle, devra toujours rappeler que l’être humain, dans son aspiration au bonheur et la responsabilité éthique qui en découle, l’excèdera toujours.

 

Une correcte éducation aux valeurs de la République, sous la lumière du caractère propre, semble donc devoir coordonner trois plans qui collaborent et s’appellent sans se confondre : intériorité incommunicable, morale « civile » où l’aspect laïc de la participation à l’Etat est pris en compte, morale « personnelle » où l’espérance supérieure est prise en charge. En ouvrant à cette attitude morale fondamentale qu’est la « participation », cette éducation serait le meilleur vecteur du « développement intégral de la personne ». Elle sera donc, elle aussi, « intégrale » ou ne sera pas.

 

 

[1] Ce projet, dont le principe avait été arrêté en décembre 2001, aboutit à la rédaction d’un texte qui fut approuvé par le traité de Rome le 29 octobre 2004. Pour entrer en vigueur, il devait être ratifié par chacun des Etats membres de l’Union Européenne. Mais, le 29 mai 2005 puis le 1er juin suivant, la France et les Pays-Bas le rejettent par référendum. Il n’entrera donc jamais en vigueur, même si ses traits essentiels ont été repris par le traité de Lisbonne (13 décembre 2007), sans que ce dernier ait le même niveau d’autorité.

[2] Traité portant projet de constitution de l’Union Européenne (29.10.2004), Partie II, Préambule.

[3] Aristote, Politique, I, 2, 1253a. Aristote explique, après avoir illustré la sociabilité nécessaire de l’être humain dans différents groupes pour rejoindre ses buts propres : « Ces considérations montrent donc que la cité est au nombre des réalités qui existent naturellement et que l’homme est par nature un animal politique. Et celui qui est sans cité, naturellement et non par suite des circonstances, est ou un être dégradé ou au-dessus de l’humanité ».

[4] J.-J. Rousseau, Du contrat social (1762), I.

[5] Concile Vatican II, déclaration Dignitatis humanae (28.10.1965), n°1.

[6] op. cit., n°2.

[7] ibid.

[8] Le judaïsme et le christianisme ont toujours tenu une distinction entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel : il y a toujours eu le prêtre et le roi. Mais la période médiévale a été marquée par des luttes où apparaissait la difficulté à « placer le curseur » entre les deux. Aux théories impériales des monarchies européennes qui prétendaient qu’aucun pouvoir ne leur échappe, y compris celui de l’Eglise, répondait les théories théocratiques visant à assurer d’abord l’indépendance puis la supériorité du pouvoir spirituel dont le Pape, en régime de chrétienté, était détenteur. La théorie des « deux glaives », née avec le Pape Gélase (+ 496), fut développée durant la réforme grégorienne des XIe-XIIe siècles pour réagir aux empiètements des pouvoirs laïcs, avant d’atteindre paroxysme avec la bulle Unam Sanctam de Boniface VIII (1302).

[9] F. de Vitoria, Relectio de potestate civili : Vitoria y distingue les quatre causes du pouvoir civil. Pour lui, la cause efficiente du pouvoir civil est la sociabilité naturelle de l’homme établie par Dieu, la cause matérielle est la société politique dans son ensemble, la cause finale est le bien commun qui se concrétise dans la paix et la sauvegarde des droits naturels des membres de la société civile, la cause formelle dans la capacité à bien se gouverner.

Christian Salenson, Laïcité, valeurs de la République et liberté religieuse

 

LAÏCITE, VALEURS DE LA REPUBLIQUE, LIBERTE RELIGIEUSE

Christian Salenson

 

Un lien étroit unit la laïcité et la liberté religieuse. La laïcité garantit la liberté religieuse. La liberté religieuse fonde la laïcité. Je voudrais montrer l’interaction et l’interdépendance des deux qui agit alors comme un critère de jugement sur l’une et sur l’autre. Je le ferai en rappelant quelques points essentiels sur la laïcité qui à mes yeux au moins sont comme des conditions pour un vivre ensemble, dans l’esprit de la loi de 1905. J’évoquerai plus rapidement les valeurs de la république pour en venir assez vite à la liberté religieuse, son histoire, sa définition, les évolutions et le discours de l’Eglise catholique sur la liberté religieuse. Enfin en conclusion je ferai quelques remarques sur la laïcité et la liberté religieuse dans les établissements

 

 

La laïcité

 

Mais je voudrais rappeler en commençant ce que l’on disait en ouvrant la session et énoncer quelques points. Et tout d’abord la nécessité du politique pour les religions. Les religions ont besoin du politique ; Le politique a besoin de la religion. La laïcité est un principe politique qui gère les opinions philosophiques et les religions dans la société

 

La séparation et dépendance du politique et du religieux

 

L’histoire et l’actualité montrent les drames nés de la confusion contre le politique et la religion. La laïcité est une des formes qu’a prise la séparation du politique et du religieux. Cette séparation est de la responsabilité du politique qui doit empêcher les religions de devenir hégémonique et laisser l’État gérer la vie de la société. La séparation est aussi de la responsabilité des religions qui doivent empêcher le politique de vouloir les instrumentaliser. Après les attentats du 11 septembre, l’administration Bush a tenté l’instrumentalisation des confessions chrétiennes contre l’islam, à laquelle Jean Paul II s’est ouvertement opposée en convoquant la deuxième rencontre d’Assise du 24 janvier 2002 et en invitant de nombreux responsables religieux en particulier musulmans et en élaborant ensemble le décalogue de la paix. La séparation du politique et du religieux est une nécessité. Toutefois la séparation n’est ni l’ignorance ni l’exclusion. Le politique et le religieux grandissent à portée l’un de l’autre, un lien très fort les unis qu’il serait aisé de montrer dans l’histoire des religions et l’un a besoin de l’autre particulièrement dans la construction de la paix. L’apartheid du religieux ampute le politique et ne manquerait pas à terme de se retourner contre le politique.

 

Le politique a besoin du religieux

 

Les grands problèmes politiques ont une dimension religieuse : la paix par exemple et les religions inspirent les cultures et les sociétés. Parfois des hommes politiques éclairés le reconnaissent et le disent. Ainsi Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur et des cultes en exercice, s’exprimait ainsi il y a quelques mois à Strasbourg : « L’histoire politique ne doit pas nous dissimuler la réalité de certaines filiations. Certes, notre devise républicaine s’adresse à ceux qui croient au ciel, comme ceux à qui n’y croient pas. Pour autant, comme le relevait Jean-Paul II, notre devise nationale, « liberté, égalité, fraternité » rejoint bien à certains égards le message évangélique… » En affirmant cela, il disait ni plus ni moins que le politique, et en l’occurrence la République laïque puise ses valeurs dans les religions[1]. 

Ainsi la religion inspire le politique lui fournissant des valeurs éthiques susceptibles de devenir des valeurs républicaines, lui rappelant la valeur intrinsèque de l’être humain etc. et cela même lorsque le politique ne reconnaît pas avec la même probité que Bernard Cazeneuve la place prépondérante de la religion. On trouverait cette idée chez le philosophe allemand Jürgen Habermas. Il souligne « l’influence favorable qu’ont effectivement exercée les Églises et les mouvements religieux dans l’instauration ou la défense de la démocratie et des droits de l’homme » et cite entre autres Martin Luther King. Il souligne « les racines profondément religieuse de la plupart des mouvements sociaux et socialistes » [2]. On pourrait allonger la liste et faire valoir l’action politique du pape François se rendant à Lampedusa pour réveiller la conscience humaine sur le drame de la Méditerranée transformée en cimetière, son encyclique sur l’écologie intégrale avant la Cop 21, sa parole pour les migrants… dans une Europe qui est en crise non pas tant économique que culturelle et éthique. Angela Merkel sauve l’honneur de l’Europe !

Le religieux a besoin du politique

 

La religion a besoin des limites du politique. La religion peut fort bien vouloir instrumentaliser le politique. L’histoire en fournit de nombreux exemples. Il faut, pour le bien de la religion elle-même et de ses adeptes que ses prétentions soient limitées par le politique.

De plus, la religion vise l’Absolu et comporte par nature une part d’irrationalité ! Elle peut se croire et se présenter elle-même comme absolue. Il y a là une des grandes dérives des religions. Le politique doit la circonscrire afin qu’elle ne s’impose pas dans l’espace public de manière hégémonique.

Le politique doit aussi garantir la liberté religieuse de tous, veiller au respect des minorités et au droit de chacun de pratiquer le culte de son choix, particulièrement dans des sociétés pluri religieuses. Le politique veille à l’ordre public et impose aux religions le respect de l’ordre public, de la loi, de l’organisation sociale.

La limite des religions par le politique est une des conditions de la paix sociale mais aussi de la paix des individus, y compris des adeptes de la religion qui trouvent dans le politique une protection vis-à-vis de l’institution religieuse à laquelle ils appartiennent.

 

 

Tous laïcs !

 

La laïcité ne s’oppose pas à la croyance. Il n’y a pas dans la société ceux qui croient et les autres, les « laïcs » comme on l’entend dire parfois. En effet la laïcité en tant que principe juridique s’applique pour tous les citoyens. La République est laïque et donc tous les citoyens sont sous le régime de la laïcité.

Certes le principe de laïcité tel qu’il est inscrit dans la loi de séparation des Eglises et de l’Etat a été porté par des courants qui n’étaient pas religieux, encore que ce point mériterait bien des nuances. Jean Jaurès qui fut auprès d’Aristide Briand le défenseur de la loi de 1905 avait fait sa thèse de philosophie sur la métaphysique et s’il a combattu le cléricalisme, ce fut aussi en fin connaisseur de l’Evangile[3]. Mais enfin la loi a dû être imposée à l’Église catholique qui a refusé de toutes ses forces mais qui a dû s’y soumettre au point de départ contre son gré puis qui y a trouvé son compte et qui aujourd’hui affirme « le caractère positif de la laïcité ». La loi a aussi été imposée aux courants antireligieux comme cela a été rappelé précédemment et le combat n’en fut pas moins difficile que pour l’imposer à l’Eglise.

 

La laïcité n’est pas la religion de ceux qui sont sans religion. La laïcité doit veiller à ce que tout le monde, ceux qui croient au ciel et ceux qui n’y croit pas[4] selon l’expression d’Aragon, puisse vivre librement dans une société démocratique. Un ministre du gouvernement a été particulièrement maladroit en disant en France la laïcité est la religion de tous les français. Non ! la laïcité n’est ni une religion, ni une opinion de quelques-uns sans quoi on ne voit pas pourquoi cette religion ou cette opinion s’imposerait à tous. On comprend que de tels propos fassent beaucoup de mal à la laïcité. Jean Bauberot, précédemment cité, grand spécialiste de la laïcité en France, titulaire de la chaire « histoire et sociologie de la laïcité à l’Ecole pratique des hautes études, à écrit un ouvrage il y a déjà 10 ans qu’il a intitulé « L’intégrisme républicain contre la laïcité [5]».

 

 

Neutralité de l’Etat, pas de la société

 

La laïcité suppose la neutralité de l’État comme le dit la loi de 1905. « L’Etat ne salarie ni ne subventionne aucun culte ». Voilà pourquoi il est demandé aux agents de l’État de faire preuve de la plus grande neutralité dans l’exercice de leur fonction. Toutefois cette neutralité n’est pas une neutralité de la société. La société n’est pas neutre[6] ! On y débat ! Toutes les opinions et toutes les croyances ont le droit de s’exprimer et de participer au débat démocratique. Or on assiste à une dérive qui voudrait neutraliser l’espace public. Il en va ainsi quand on veut interdire le voile à l’Université. La liberté veut que chacun s’habille comme il veut dans l’espace public et que si le voile gène certaines personnes, cela relève de leur sensibilité et de leurs opinions mais ne peut faire l’objet d’une réglementation puisque cela ne porte pas atteinte à l’ordre public.

 

Sphère privée, sphère publique

 

Force est de constater que nous ne sommes pas à l’abri de dérives en ce domaine. Certains verraient d’un bon œil un reflux de la religion dans l’intime des individus, réduisant ainsi la liberté religieuse à la liberté de conscience. L’affirmation récurrente selon laquelle la religion relève du domaine privé instille cette idée fausse. Si on entend par là que chacun a droit à son opinion personnelle et que l’Etat est affranchi de la tutelle des religions, alors cette expression peut se comprendre. En effet l’Eglise catholique qui était de droit public – et même un service public – avant la Séparation des Églises et de l’État est de droit privé, mais elle l’est au même titre que les syndicats ou les partis politiques ou les entreprises. Si on entend par sphère privée que les religions sont renvoyées à l’intime en leur contestant par principe leur action dans la sphère publique, leur participation au débat démocratique, alors cela n’est pas acceptable. Les religions n’ont jamais été du domaine privé, ne serait-ce que parce qu’elles ont un culte, des règles alimentaires ou autres, des manifestations publiques comme des processions, une éthique qui leur fait prendre parti pour les réfugiés en ce moment par exemple etc. qui les font apparaître dans l’espace public. Les religions n’accepteront jamais d’être du domaine privé, ce qui d’ailleurs serait en contradiction avec les droits de l’homme qui énonce que la liberté religieuse se vit « en public et en privé ». Or ce danger existe. On a vu et entendu des journalistes ou des citoyens tout étonnés que certains catholiques manifestent contre la loi dite du mariage pour tous. Indépendamment de l’opinion que l’on peut avoir sur cette loi, les gens ont le droit de manifester au nom de leur religion leur désaccord avec une loi. Après quoi, comme on est dans une démocratie, ils doivent accepter la loi à laquelle eux-mêmes en conscience se soustraient pour leur pratique personnelle. Ce qui n’est pas acceptable est la réaction d’un évêque qui s’est permis de dire qu’une fois votée cette loi ne serait pas légitime. Il a le droit de dire qu’elle n’est pas morale s’il estime que tel est le cas, mais pas de remettre en cause sa légalité.

 

La reconnaissance par l’Eglise catholique de la laïcité

 

L’Eglise catholique après avoir refusé la loi de 1905 et la séparation des Eglises et de l’Etat a appris à vivre en régime de laïcité. Dans le même temps la loi de 1905 qui est une loi d’apaisement a protégé l’Eglise catholique contre les courants antireligieux. Ainsi tout au long du XXe siècle la laïcité a guidé les relations entre l’Eglise catholique et l’Etat, prenant des décisions de jurisprudence apaisées. Aussi dans La lettre aux catholiques de France, texte tout à fait officiel, les évêques malgré leur grande diversité ont pu reconnaître son caractère positif :

 

« A cet égard, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, après un siècle d’expérience, peut apparaître comme une solution institutionnelle qui, en permettant effectivement de distinguer ce qui revient « à Dieu » et ce qui revient « à César », offre aux catholiques de France la possibilité d’être des acteurs loyaux de la société civile. Affirmer cela revient à reconnaître le caractère positif de la laïcité, non pas telle qu’elle a été à l’origine, lorsqu’elle se présentait comme une idéologie conquérante et anti-catholique, mais telle qu’elle est devenue après plus d’un siècle d’évolutions culturelles et politiques : un cadre institutionnel, et, en même temps, un état d’esprit qui aide à reconnaître la réalité du fait religieux ».

 

 

Conclusion de cette première partie.

 

Comme éducateurs nous sommes en charge de permettre à des générations d’enfants et de jeunes de pouvoir rentrer dans le monde, à la fois dans le respect de ce monde qui les précède et en même temps en pouvant apporter leur touche originale. Les deux aspects sont essentiels. Nous sommes répondants devant les enfants et les jeunes de ce monde comme le disait Hannah Arendt[7]. Nous devons donc les introduire à cette manière de vivre le rapport de séparation et de complémentarité du politique et du religieux, tel qu’il s’est construit dans la société française et donc les initier à cette dimension politique.

En faisant cela nous ne formons pas des citoyens. Nous formons des hommes et des femmes qui doivent apprendre à vivre non seulement la tolérance envers ceux qui sont différents, non seulement le respect mais à vivre l’altérité. Si nous formons des hommes et des femmes, nous formerons par la même occasion des citoyens, peut-être un peu moins formatés et à l’esprit plus critique[8]. Dans un monde en voie de globalisation dans la Modernité tardive dans laquelle nous nous trouvons, on peut espérer que les générations montantes sauront vivre plus sereinement que les générations actuelles l’altérité culturelle et religieuse. L’an dernier lors de la session sur le fait religieux au féminin, nous avions mis à jour l’interdépendance qu’il y a dans la manière de vivre l’altérité homme/femme, l’altérité culturelle et l’altérité religieuse. L’initiation à la laïcité est une des formes du projet éducatif de l’enseignement catholique en ce qu’on y apprend que l’identité est toujours relationnelle comme le disait Paul Ricoeur.

 

 

 

Les valeurs de la République

 

 

La laïcité pourtant ne suffit pas et en cela elle n’est pas à proprement parler une valeur. Il y a une ambiguïté autour du mot valeur qui désigne à la fois des valeurs morales à prétention universelle et les valeurs d’une société donnée à un moment de son histoire et en fonction de son idéologie. J’aime à dire que le travail n’est pas une valeur et encore moins une valeur chrétienne ! Le travail est une valeur de notre société, depuis l’avènements de la Bourgeoisie. Dans les récits fondateurs il apparaîtrait même plutôt comme une punition ! Au Moyen âge l’otium était la valeur prisée plus que le négotium. Un jour, peut-être proche, le travail n’aura plus la valeur sociale qu’il a aujourd’hui. Quand la révélation chrétienne valorise le travail ce n’est jamais le travail pour lui-même mais la création.

La laïcité n’est pas une valeur morale. Elle est un principe juridique et une manière d’être qui se présente comme une valeur sociale. Elle ne relève pas de l’éthique mais de l’ethos d’une société. Aussi elle a besoin de se vivre dans un contexte plus large qui lui donne du sens et là on peut parler de valeur quand on parle des valeurs de la République : liberté, égalité, fraternité. On ne vit pas durablement sur des principes juridiques, pas plus que sur des lois ou des règlements inflationnistes en notre temps. Aussi utiles soient-ils, ils ne sont pas suffisants. Cela vaut aussi pour les règlements intérieurs dans les établissements scolaires. La République a besoin pour vivre et pour avoir du souffle de se donner des valeurs. Les citoyens ont besoin d’avoir intégré ces valeurs. Ces valeurs elle les affiche au fronton des mairies et des bâtiments publics : liberté, égalité, fraternité.

 

 

L’enseignement catholique a tout pour être à l’aise avec la devise républicaine puisque ces valeurs font partie de l’anthropologie chrétienne qu’elles fondent pour une part son projet éducatif. Jean Pierre Chevènement qui n’est pas soupçonnable de collusion avec l’Eglise catholique l’avait dit en son temps, lorsqu’il était ministre de l’intérieur et des cultes :

« Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellénisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[9] »

 

Bernard Cazeneuve, précédemment cité, a récidivé lors des états généraux du christianisme à Strasbourg où il était invité. Dans une déclaration courageuse qui a dû lui valoir quelques remarques, il évoque les trois valeurs républicaines en regard de la révélation chrétienne, montrant d’ailleurs une connaissance du christianisme que beaucoup pourraient lui envier :

« Des figures telles que celle du Pasteur Dietrich BONHOEFFER ont magnifiquement témoigné de cet amour chrétien de la liberté, acceptant de subir le martyre plutôt que d’abdiquer face à la barbarie nazie.

De même, quand Saint Paul écrit aux Galates : « Il n’y a plus ni juif ni grec, il n’y a plus ni esclave ni homme libre, il n’y a plus l’homme et la femme, car tous, vous ne faites plus qu’un », comment ne pas y voir la racine première de l’égalité républicaine de tous devant la loi ?

Quant à la fraternité républicaine, elle est l’expression politique de la grande question biblique “Qu’as-tu fait de ton frère?”.

Faire vivre les valeurs républicaines, qui sont aussi largement celles de l’évangile, constitue pour moi l’une des clés de ce renouveau que vous (les chrétiens) vous appelez de vos vœux. Même si elle est marquée par la sécularisation comme tous les pays occidentaux, même si elle a accueilli sur son sol les croyants de toutes confessions, qui contribuent eux aussi à sa richesse culturelle, la France est historiquement un pays de tradition chrétienne…

…Je n’ignore pas qu’en tenant de tels propos, je m’expose aux critiques de ceux qui estiment que la laïcité consiste pour l’État et ses représentants à ignorer l’existence du fait religieux, à redouter ses effets ou même à restreindre son expression dans l’espace public.

Telle n’est pas ma conception. Telle n’était pas non plus la conception des inspirateurs de la loi de 1905, je pense à Aristide BRIAND ou à Jean JAURES, qui désiraient une loi d’apaisement… « La Laïcité, comme l’a très bien dit Émile POULAT, c’est une société qui donne place à tous. »

…La laïcité n’interdit ni le dialogue, ni le respect mutuel entre l’État et les responsables des cultes. Je suis personnellement très attaché à ce dialogue… »

 

Conclusion de cette deuxième partie

Comme on l’évoquait dans l’ouverture de la session, les valeurs ne s’enseignent pas. On initie à des valeurs. On en fait l’apprentissage en les vivant. Elles ne sont pas un savoir qu’il suffirait d’enseigner pour qu’il soit effectif. Aussi pour initier à ces valeurs il faut qu’elles soient vécues, au moins partiellement. Tout le monde connaît ces valeurs mais tout le monde n’est pas initié à les vivre. Si certains les rejettent, cela peut venir du décalage trop grand entre ce discours et la réalité vécue. On peut même penser que marteler ce discours, à l’encontre de la réalité vécue ou perçue comme telle, pourrait produire l’effet inverse…

Aussi dans l’école, la manière dont les valeurs républicaines sont vécues est la condition essentielle pour que des enfants et des jeunes soient initiés à ces valeurs fondatrices de la République : l’éducation progressive à la liberté est plus importante que le confort du règlement ; apprentissage de l’égalité à laquelle les enfants et les jeunes sont très sensibles par un sens aigu de la justice ; initiation à la fraternité filles, garçons, entre cultures et religions, entre milieux sociaux quand on a la chance d’avoir de la mixité sociale.

 

III- La liberté religieuse

Le troisième volet de cette intervention porte sur la liberté religieuse. Elle a des racines lointaines dans l’histoire et sans anachronismes à condition de mettre les distinctions qui s’imposent, on peut remonter probablement jusqu’à Constantin.

 

Constantin et l’Édit de Milan

 

Constantin est l’auteur avec Licinius de l’Édit de Milan en février 2013. Cet événement politique majeur intervient au moment où Constantin[10] a été vainqueur de Maxence[11] au pont Milvius et est devenu de ce fait seul maitre de l’Occident et où Licinius[12] a été vainqueur de son côté de Maximin Daïa[13] et est devenu le seul maitre de l’Orient. Les deux empereurs se sont rencontrés à Milan et ont pris des décisions. Ainsi dans les rescrit de Licinius[14] lit-on : « Pendant que nous étions heureusement réunis  à Milan, moi Constantin Auguste et moi Licinius Auguste, et que nous traitions ensemble de tout ce qui a rapport à l’intérêt et à la sécurité de l’État, parmi les choses qui nous sont apparues utiles au plus grand nombre, nous crûmes devoir assigner le premier rang à ce qui concerne le culte de la divinité[15] ».

 

Ainsi entrain de régler des questions politiques, la question religieuse leur paraît déterminante et ils vont mettre un terme aux persécutions dont régulièrement les chrétiens étaient victimes[16]. En effet l’Empire romain pratiquait une certaine liberté religieuse et laissait aux peuples conquis le droit de pratiquer leur culte et d’adorer leurs dieux. Il y avait cependant une double condition à cela : il fallait que ce soit les dieux d’un peuple et donc cette autorisation relevait d’un critère d’ethnicité et d’autre part que ce culte soit une tradition ancestrale. Or la religion chrétienne n’était pas liée à un peuple particulier depuis la séparation des chrétiens et des juifs au second siècle et que d’autre part elle manquait d’ancestralité pour la même raison. L’empire pouvait donc garantir la liberté religieuse des juifs car leur religion répondait à ces deux critères mais pas celle des chrétiens. Ainsi les chrétiens constituaient une anomalie juridique[17].

 

L’Édit de Milan est très novateur. Il déclare la liberté religieuse comme un droit de la personne[18]. Désormais chacun peut pratiquer la religion de son choix. Le texte le dit clairement : « C’est pourquoi nous avons cru, dans un dessein salutaire et très droit, devoir prendre la décision de ne refuser cette possibilité à quiconque, qu’il ait attaché son âme à la religion des chrétiens ou à celle qu’il croit lui convenir le mieux… ».

Cette liberté n’est pas réservée aux chrétiens. « La même possibilité d’observer leur religion et leur culte est concédée aux autres citoyens ouvertement et librement comme il convient à notre époque de paix … Ce qui a dicté notre action, c’est la volonté de ne pas paraître avoir apporté la moindre restriction à aucun culte ni à aucune religion ».

 

Un droit de la personne

 

L’Édit de Milan permet à la religion chrétienne une existence publique. Il demande que l’on rende les lieux de culte ou les édifices confisqués. Il offre donc une liberté de culte aux chrétiens et aux autres cultes, nombreux dans l’empire. Chacun peut désormais changer de religion et se convertir, avoir la liberté de conscience et la liberté de croyance ainsi que la liberté de culte. Désormais il n’y a plus ni restriction, ni exclusion, ni discrimination[19].

 

L’Édit de Milan ne fait pas du christianisme la religion d’État, comme on l’a eu dit parfois. Il faudra attendre pour cela l’empereur Théodose[20]. Cela ne dura pas longtemps. On a pu écrire de lui que ce fut comme un « départ manqué [21]». « Il avait la fraicheur d’une rose ; il en eut la destinée et la durée », dit Emile Poulat.[22]

 

Il faudra attendre la Déclaration des droits de l’homme en 1948 pour que soit clairement affichée la liberté religieuse comme une liberté fondamentale de l’être humain et dans l’Église catholique la Déclaration conciliaire Dignitatis humanis, en 1965.

 

La liberté religieuse à la période moderne …

 

Ce fut l’état de Virginie qui le premier adopta un texte qui instaure la liberté religieuse, en 1786[23]. En France, la liberté religieuse est évoquée dans l’article 10 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la loi. » Ce qui a représenté un progrès majeur pour la liberté, en particulier à ce moment là pour les juifs. Il n’en alla pas de même pour les musulmans dans les colonies[24].

La loi de séparation des Églises et de l’État en 1905, dit que « la République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public. » Selon l’article 1 de la Constitution française de 1958, « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. ». Il faut noter que dans ce dernier texte on parle de la liberté de croyance et non de la liberté de religion. Ces différentes déclarations ne mentionnent pas explicitement la liberté religieuse ou la liberté de religion qui comprend non seulement le droit à la liberté de conscience, le droit à la liberté de culte mais aussi le droit à l’enseignement des religions par exemple. De ce point de vue la Convention européenne des droits de l’homme est plus explicite et plus avancée que les textes français. Elle reprend dans son article 9 en l’amendant, l’article 18 de la Déclaration Universelle : « Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l’enseignement, les pratiques et l’accomplissement des rites. »

 

Tout cela constitue d’authentiques évolutions du point de vue politique. Mais que se passe-t-il à ce moment-là du côté de l’Eglise catholique ?

 

 

 

L’évolution de l’Église à la période moderne.

 

 

La condamnation

 

Pie IX nous fournira un bon point de départ pour comprendre cette évolution. En effet dans l’encyclique Quanta Cura, en 1864 citant son prédécesseur Grégoire XVI, il disait que c’était « un délire ! » Qu’est-ce qui est un délire ? de penser que la liberté de conscience et des cultes est un droit propre à chaque homme ; qu’il doit être proclamé et assumé dans tout État bien constitué, et que les citoyens ont droit à la pleine liberté de manifester hautement et publiquement leurs opinions quelles qu’elles soient, par la parole l’imprimé ou autrement, sans que l’autorité ecclésiastique ou civile puisse le réprimer [25]». Le propos est sans équivoque : la liberté de conscience et la liberté de culte sont proprement impensables.

 

Un siècle après, les Pères du concile Vatican II voteront la déclaration Dignitatis humanae sera aux antipodes de cette affirmation. Nous devons essayer de comprendre sur quoi va se jouer l’évolution.

 

Pourquoi cette condamnation  ?

 

La liberté de conscience fait de la conscience, une conscience sans loi, consciencia ex lex, ce que condamna Léon XIII. Affirmer que la conscience est libre était une manière de nier un ordre moral transcendant et faire de la seule raison humaine « l’unique arbitre du vrai et du faux, du bien et du mal », comme le dit le Syllabus[26].

 

A cette condamnation de la liberté de conscience, il faut ajouter encore la condamnation de la liberté de culte. Pourquoi ? Parce que l’État autorise une pluralité de cultes et de religions, il se fait le seul juge et s’octroie des droits sur la vérité exorbitant puisqu’il décide si une religion est vraie ou ne l’est pas, peut avoir un culte public ou ne pas en avoir.

D’autre part l’Eglise a combattu longtemps contre les droits de l’homme parce qu’elle estimait qu’il y avait des droits supérieurs que sont les droits de Dieu.

 

Nous devons ajouter que tout cela se vivait dans un contexte polémique qui ne permettait pas le recul nécessaire. De plus même dans des pays comme la France affirmaient théoriquement la liberté de conscience et d’opinions, ils craignaient que les citoyens en usent en s’affirmant anarchistes, en refusant de combattre pour la nation, ou en manifestant leur hostilité à des valeurs républicaines.

 

L’évolution

 

Comment passe-t-on de Quanta cura à Dignitatis humanae ? Ne croyons pas qu’une religion évolue essentiellement par les pressions externes. Elle évolue essentiellement en trouvant des nouvelles cohérences internes.

La pape Léon XIII (1878-1903) posera quelques fondements que l’on peut brièvement résumer. Alors qu’il vit en plein moment de la séparation de l’Église et de l’État, il affirme d’abord la liberté de l’Église dont il sera un ardent défenseur. Ce faisant, il pose aussi en même temps la liberté de l’État et des gouvernants : « Il est de toute évidence que les chefs d’État sont libres dans l’exercice de leur pouvoir de gouvernement et que non seulement l’Église ne répugne pas à cette liberté mais qu’elle la seconde de toutes ses forces ».

Il combat dans le même temps toutes les formes du cléricalisme ad intra. L’Église n’appartient pas à un parti politique. Il s’opposera farouchement à la droite catholique monarchiste française et demandera « le ralliement à la République » attitude que beaucoup ne comprirent pas[27] !

Dans le même temps il affirme l’incompétence de l’État en matière religieuse qui n’a pas à interférer dans le fonctionnement de l’Église mais simplement à en assurer la liberté.

Cette doctrine de Léon XIII a contribué à préparer le terrain même si après homme de son temps, il ne tira pas toutes les conséquences de ces prémices et prit la défense d’un État confessionnel.

 

 

Pie XI (1922-1939) est confronté aux deux grandes idéologies que furent le nazisme et le communisme. Cela le conduisit à se prononcer plusieurs fois pour les droits de la personne. Ainsi par rapport au nazisme il écrivit : « l’homme comme personne possède des droits qu’il tient de Dieu et qui doivent demeurer vis-à-vis de la communauté hors de toute atteinte qui tendrait à les nier, à les abolir ou à les négliger[28] » Et dans l’encyclique Divini Redemptoris, il affirme que le vice profond de l’idéologie communiste est « qu’elle dénigre et méconnait les droits de la personne humaine, sa dignité et sa liberté [29]». Les bases étaient posées.

 

Le pape Jean XXIII reprenant ce qu’avait dit Pie XII sur le fondement juridique de l’État va aborder plus explicitement la question de la liberté personnelle et ne craint pas dans Pacem in terris de noter positivement ces évolutions de droit : «  les hommes de notre temps ont acquis une conscience plus vive de leur dignité ; ce qui les amène à prendre une part active aux affaires publiques et à exiger que les stipulations du droit positif des États garantissent l’inviolabilité de leurs droits personnels… [30]»

 

 

Que dit Dignitatis humanae ?

 

 

Le concile Vatican II au n° 2 «  déclare que la personne humaine a droit à la liberté religieuse ». En quoi consiste cette liberté ? « En ce que tous les hommes doivent être soustraits à toute contrainte de la part soit des individus, soit des groupes sociaux et de quelque pouvoir humain que ce soit, de telle sorte qu’en matière religieuse nul ne soit, dans de justes limites, forcé d’agir contre sa conscience, en privé comme en public, seul ou associé à d’autres. »

Les Pères conciliaires trouvèrent assez vite sur ce sujet un terrain d’entente à l’exception d’une minorité que l’on retrouvera après le concile et qui restera opposée à cette déclaration. Un débat pourtant les animait : est-ce que cette liberté est un droit positif comme le disait Jean XIII, ou bien un droit naturel. Par droit positif on entend la nécessité d’avoir des règles pour gérer la pluralité religieuse dans la société. La reconnaissance de la liberté religieuse se fait pour le bien de tous. Les tenants du droit naturel allaient beaucoup plus loin dans la reconnaissance de cette liberté religieuse puisqu’elle relevait de « La dignité même de la personne humaine ».

Ce fut ce dernier point de vue qui finit par recueillir l’assentiment de l’immense majorité de l’assemblée conciliaire. Le texte ajoute alors que ce droit doit être reconnu dans la société et qu’il devient alors un droit civil. Il prend la forme juridique d’un droit civil et demeure dans sa nature un droit fondamental[31].

 

 

La liberté religieuse ne dépend en rien des contenus de croyances.

 

Le second point que nous devons relever dans la déclaration est donc que la liberté religieuse ne dépend en rien des contenus de croyances, ou des rapports qu’un sujet entretient avec le divin. Ce droit est un droit qui se rapporte exclusivement à la personne dans sa dignité. Il est pourrait-on dire a priori.

 

Sur cette base, personne ne peut être contraint d’agir contre sa conscience mais aussi personne ne peut être empêché, y compris dans l’Église. Ce qui a des conséquences que l’on ne dit pas assez sur la capacité de tout un chacun de se déterminer ultimement en conscience y compris lorsque cela va à l’encontre de ce que demande l’Église. La décision morale n’est pas dans l’application de la loi mais dans le fait de suivre les dictées de sa conscience.

 

Liberté religieuse pour tous

 

Ceci implique que les êtres humains ne soient pas empêchés d’accomplir des actes extérieurs de culte individuels et communautaires, privés ou publics, de manifester et de diffuser une conviction à contenu religieux, de soumettre aux principes de leur foi toutes leurs activités

 

Cette liberté religieuse, dans la Déclaration, s’applique à tous les êtres humains : les croyants et les non-croyants. Elle se vit en privé et en public. Ceci signifie que la liberté religieuse se traduit dans une liberté de culte, publiquement affiché et aussi dans toutes sortes de manifestations publiques de la croyance, et en particulier par la participation au débat démocratique aussi comme croyant. Cette liberté religieuse qui est un droit de la personne est donc reconnue lorsque les individus agissent ensemble, et donc aux collectivités religieuses.

 

Et la vérité ?

 

Que devient la vérité dans cette déclaration sur la liberté religieuse. L’Eglise refusait la liberté au nom de de la vérité qu’elle affirmait détenir. L’Eglise va désormais défendre la liberté toujours au nom de la vérité, parce que la vérité pour être recherchée a besoin de la liberté. En affirmant que « La vérité ne s’impose que par la force de la vérité elle-même qui pénètre l’esprit avec autant de douceur que de puissance [32]», l’Eglise reconnaît que ce qu’elle considère comme la vérité ne saurait s’imposer en aucune manière. Et que « Si l’erreur n’a aucun droit la personne a des droits même quand elle se trompe[33] »

 

 

Laïcité, liberté religieuse et enseignement catholique

 

La laïcité n’est pas une valeur éthique. Elle n’est pas non plus un droit fondamental de la personne humaine. Beaucoup d’autres pays ne vivent pas sous le régime de la laïcité. Ils n’en sont pas moins des pays démocratiques avec des valeurs et dans le respect des droits humains.

Elle est une valeur sociale, un éthos qui se vit dans la société française et qui marque son histoire. Elle est donc dans sa nature et dans l’esprit de la loi de 1905, un principe juridique et un état d’esprit qui garantit à tous la liberté de croire ou de ne pas croire, de pratiquer sa religion ou non, d’exprimer publiquement ses croyances et de manifester publiquement sa religion.

 

Ce principe juridique qui depuis un siècle organise la vie de la société française a son fondement dans la liberté religieuse reconnue aujourd’hui comme un droit humain fondamental et inaliénable. La laïcité, me semble-t-il, est donc sous le regard de la liberté religieuse qu’elle permet de vivre dans la société française mais aussi à laquelle elle doit rendre des comptes. Je n’ignore pas que cette opinion est contestée par ceux qui pensent que la religion est une aliénation et que donc la liberté religieuse ne s’applique pas. Certains comme Michel Onfray prône même non pas un Etat neutre mais un Etat athée. Tout cela n’est pas dans la loi et dans l’esprit de la loi de 1905 qui, en salariant des aumôniers de prisons d’hôpitaux et de lycées entendait tout mettre en œuvre pour que les croyants puissent pratiquer leur religion.

 

L’enseignement catholique doit garantir la liberté religieuse des enfants et des jeunes pour deux raisons au moins. En agissant ainsi, alors qu’il participe au service public de l’éducation, il s’inscrit dans la laïcité républicaine. D’autre part, en agissant ainsi il est fidèle à l’enseignement de l’Eglise catholique à laquelle il appartient et qui veut que l’on respecte la liberté religieuse, non seulement la liberté de conscience mais encore la liberté de culte et la liberté d’enseignement des religions. Cette déclaration de principe à laquelle tout le monde peut souscrire est démentie dans certaines pratiques encore actuelles : Envoyer tout le monde à la messe est un manquement grave à la liberté religieuse ! II ne respecte pas l’enseignement de l’Eglise et quand on le justifie en disant que la messe c’est culturel, on bafoue la messe, qui est « la source et le sommet de la vie chrétienne », qui est pour les chrétiens, et dont je rappelle que dans la tradition de l’Eglise, les catéchumènes eux-mêmes ne pouvaient y avoir accès.

 

L’enseignement catholique doit garantir la liberté religieuse de ceux qui croient en la foi chrétienne en leur donnant les moyens de connaître et de vivre leur foi. Elle doit garantir la liberté de ceux qui ne croient pas et de ceux qui croient en étant d’autres religions. Nous n’en avons pas fini avec cette question. La liberté religieuse, comme la laïcité ne sont pas des attitudes d’abstention ou de neutralité (seul l’Etat est neutre) mais des attitudes positives qui veulent promouvoir, selon le principe de la laïcité, la liberté religieuse comme liberté de conscience, liberté de culte, liberté d’enseignement. Je ne connais pas d’établissement qui puisse se satisfaire de la réponse qu’il apporte aujourd’hui à cette question. La plupart respectent la liberté de conscience. Mais qu’en est-il de la liberté de connaître la religion ? Nous pouvons poser ces questions dans l’enseignement catholique ! Est-ce que dans les établissements nous permettons à tous de pouvoir connaître sa religion ? L’École a pratiqué pendant des décennies une laïcité d’abstention comme dit régis Debray, qui ne se justifie plus aujourd’hui. Est-ce que chacun n’a pas le droit à un enseignement avec un regard critique de sa religion et de la religion de l’autre ? L’Ecole sort de cette incompétence là pour passer à une laïcité de compétence toujours dans le langage de Régis Debray par l’enseignement du fait religieux dans les disciplines. Est-ce suffisant ? Nous livrons de jeunes générations qui n’ont aucune connaissance de leur religion en pâture à n’importe quel discours de radicalisation qui est d’autant plus efficace qu’il rencontre l’ignorance. La même ignorance autorise toutes les caricatures et toutes les présentations fondamentalistes de l’islam.

 

Mais la laïcité vient rejoindre les pratiques éducatives. La laïcité n’est pas un but en soit. A l’École, elle est un moyen pédagogique et elle inspire la pédagogie. La laïcité vise une fin supérieure qui est celle d’un « vivre ensemble ». Or ce vivre ensemble ne peut se satisfaire ni durer uniquement par la tolérance qui est souvent une forme d’abstention. Le « vivre ensemble » n’est pas non plus une volonté d’intégration et encore moins lorsque ce discours se fait violent en prônant l’assimilation qui viserait à l’uniformité. Le « vivre ensemble » suppose la différence et l’encourage. L’éducation à la laïcité se présente alors comme un formidable chemin d’éducation par un véritable apprentissage de l’altérité.

 

 

 

Il est bon que la République interpelle l’Ecole et que l’enseignement catholique s’inscrive dans la grande mobilisation de la République. Il est tout autant nécessaire qu’elle le fasse avec son génie propre, son patrimoine éducatif, son anthropologie, et la formidable capacité créatrice que lui autorise son caractère propre. L’École catholique a des marges de liberté mais la liberté s’use quand on ne s’en sert pas !

 

[1] Bernard Cazeneuve, le discours de clôture des débats aux États généraux du christianisme, organisés par La Vie dans la cathédrale de Strasbourg. Octobre 2015.

[2] Jürgen Habermas, « religion et sphère publique », Entre naturalisme et religion, les défis de la démocratie, NRF essais Gallimard. P. 182-183.

[3] Eric et Sophie Vinson, Jaurès le prophète, mystique et politique d’un combattant républicain, Albin Michel, 2014. Il a écrit une thèse en métaphysique, De la réalité du monde sensible, publiée en 1891. Il passe l’agrégation de philosophie en 1881 et est classé troisième derrière Bergson.

[4] Louis Aragon, Les yeux d’Elsa, « la rose et le réséda ».

[5] Jean Bauberot, L’intégrisme républicain contre la laïcité, Ed. de l’Aube, 2006. cole…ans l’ la réalité vécue.

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[6] Cardinal Jean-pierre Ricard, Laïcité de l’Etat, laïcité de la société, conférence prononcée à Rome, le 27 septembre 2012.

[7] Hannah Arendt, la crise de la culture.

[8] Débat Robespierre / Condorcet.

[9] Jean Pierre Chevènement La laïcité positive fait partie du message de l’Europe allocution prononcée à Strasbourg le 23 novembre 1997.

[10] Empereur de 306-337.

[11] Empereur de 308 à 312

[12] Empereur de 308 à 324.

[13] Empereur de 310 à 313.

[14] En ce qui concerne l’Edit de Milan, Nous possédons deux versions, un rescrit en latin de Licinius, transmis par Lactance qui vivait à la cour impériale et un rescrit en grec pour les fonctionnaires de Palestine qu’Eusèbe de Césarée a conservé.

[15] Lactance, De mortibus persecutorum, XLVIII, 2-8.

[16] Cette politique religieuse des deux empereurs a des antécédents dans les décennies précédentes et ne constitue pas de ce fait une nouveauté radicale. Le père de Constantin, Constantin Chlore avait déjà pratiqué une politique de tolérance religieuse envers les chrétiens, de même Maxence en Italie et en Afrique etl déjà Constantin en Gaule. Il en allait différemment pour Maximin Gaia qui poursuivait une politique de persécution.

 

[17] En 311 l’édit de l’empereur Galère essaya de résoudre cette anomalie juridique. Il intégrait la religion chrétienne bien qu’elle ne soit pas celle d’un peuple, en faisant des chrétiens une exception religieuse. Moyennant quoi les chrétiens devront prier pour l’empereur. « Ils manifestent ainsi publiquement leur adhésion à la communauté du bien commun [17]»

 

[18] Marie-Françoise Baslez, « Le tournant constantinien », Le monde de la Bible, Hors série, printemps 2013.

[19] On s’est interrogé sur les raisons de cette véritable politique de tolérance et en particulier sur les raisons religieuses de cet Edit. Constantin n’est probablement pas aussi chrétien que ce que l’on a dit postérieurement. Il adore aussi le sol invictus. Il est plutôt hénothéiste.

 

[20] Les empereurs Théodose, pour l’Empire d’Orient et Gratien, pour l’Empire d’Occident, tous deux chrétiens, font de la foi catholique l’unique religion officielle et obligatoire de l’État, par l’Édit du 28 février 380, dit l’édit de Thessalonique : « Tous les peuples doivent se rallier à la foi transmise aux Romains par l’apôtre Pierre, celle que reconnaissent le pontife Damase et Pierre, l’évêque d’Alexandrie, c’est-à-dire la Sainte Trinité du Père, du Fils et du Saint-Esprit. Les suites de l’Édit sont catastrophiques pour les tenants des anciens cultes païens.

[21] Cardinal Scola, « Les 1700 ans de l’Édit de Milan », La Documentation catholique, 3 février 2013, n° 2505, p. 119.

[22] Emile Poulat, Liberté et laïcité, Paris, Cerf, 1987, p. 69. Les faits sont là qui l’attestent : après la mort de Constantin : en 356, peine de mort pour ceux qui adorent les idoles ; 380 Édit de Thessalonique, le christianisme déclaré seule religion d’État ; 392 défense d’honorer les pénates ; 395 défense de se promener autour des temples païens ; 435 ordre de démolir les temples païens qui subsistent encore.

[23] Un amendement de 1791 stipule que « Le Congrès ne fera aucune loi accordant une préférence à une religion ou en interdisant le libre exercice, restreignant la liberté d’expression, la liberté de la presse ou le droit des citoyens de se réunir pacifiquement et d’adresser à l’État des pétitions pour obtenir réparation de torts subis. » Chaque année, une journée, le 16 janvier est proclamée jour national de la liberté religieuse.

[24] La différence entre la déclaration américaine et la déclaration des droits de l’homme est intéressante à remarquer. Dans la déclaration américaine Dieu est l’auteur des droits de l’homme et le garant de ces droits. Mais les révolutionnaires de 1789 ne pouvaient pas prendre ce risque car il fallait s’émanciper du monopole de la religion catholique qui était la seule religion depuis la révocation de l’Edit de Nantes par l’Edit de Fontainebleau en 1765, ce qui n’était pas le cas dans l’Amérique de la fin du XVIIe. Dire que Dieu est l’auteur des droits donnait un rôle trop important à l’Eglise catholique. Ils ont donc été déclarés en présence de l’Etre suprême faisant de celui-ci une sorte de président de séance, de témoin muet.

 

[25] Pie IX, Quanta cura, 8 décembre 1864.

[26] Pie IX, Syllabus, 1864.

[27] Le cardinal de Cabrières, cardinal de Montpellier par exemple qui se rendit à Rome pour demander des explications.

[28] Pie XI, Sur la situation de l’Église dans l’Empire allemand, 14 mars 1937.

[29] Encyclique sur le communisme athée , 19 mars 1937.

[30] Jean XXIII, Pacem in terris, n° 79.

[31] Il faut cependant dire qu’une minorité s’est opposée jusqu’au bout à cette conception du droit à la liberté religieuse. Ceux qui pensaient qu’en déclarant cela on donnait des droits à l’erreur au détriment de la vérité. Ainsi chacun en agissant selon sa conscience propre peut croire en de fausses divinités ou se comporter en se détournant du bien. Or l’Erreur n’a pas de droit.

 

[32] n° 1

[33] Cardinal Scola, Documentation catholique, n° 2505, 3 février 2013, p. 120.

Catherine Pagès, Reprise du vendredi matin

REPRISE DU VENDREDI

 

Si mercredi, j’ai eu l’impression que nous faisions bouger les lignes de ce qui est habituellement penser sur la laïcité, hier, j’ai eu l’impression que nous commencions à construire, que des liens pouvaient se faire entre les différentes interventions pour approcher avec plus de justesse le concept de laïcité.

La laïcité n’est pas une valeur, elle n’est pas une fin en soi, pas un but. Elle n’est pas non plus une opinion ou une religion ou encore la religion des sans religions.

Mais elle est un principe juridique. Elle est un moyen, elle permet une organisation de la société.

Elle est au service d’un vivre ensemble,

Comment dès lors le monde de l’éducation est-il convoqué ? Christian Salenson nous a rappelé qu’Anna Arendt voyait une double responsabilité aux éducateurs : ils sont des passeurs qui permettent aux jeunes d’entrer dans le monde avec confiance tout en leur donnant des moyens pour qu’ils puissent apporter leur touche propre, y apporter leur contestation et inventer quelque chose de nouveau. C’est cette perspective que nous ne quitterons pas au cours des interventions.

Le but de la laïcité serait de mettre des conditions favorables à l’éducation à l’altérité. A condition que la laïcité ne se comprenne pas a-minima par mode d’intégration ou d’assimilation.

 

Si la laïcité n’est pas une valeur, alors qu’elles sont les valeurs de la République ? Xavier Manzano a opéré quelques distinctions.

 

Les valeurs de la Républiques sont annoncées dans sa devise : Liberté-Egalité-Fraternité. L’état est au service de ces valeurs et met en place une organisation permettant leur mise en œuvre dans la société. Mais ces mots ne sont pas univoques, et comment les comprend-on pour en faire le socle de notre société ? Quel est leur fondement ? Comment les interpréter ? Pas de réponses simplificatrices à ces questions. Pour y répondre, l’éducateur aura à introduire à la complexité des conceptions et développer la nature plurielle de ces valeurs. Il aura à favoriser le débat.

Pour mieux comprendre, il faut se demander qu’est-ce qui peut motiver l’être humain à désirer « vivre ensemble » sous l’egide des valeurs de Liberté-Egalité-Fraternité?

Pour répondre à cette question, Xavier Manzano nous a fait faire un détour par la question de la sociabilité de l’être humain. Est-il un être « par nature » social ou par « convenance » ? Grosso modo, en restant dans le cadre de l’Europe, la philosophie grecque et la religion chrétienne pensent que la vie en société est inhérente à la nature de l’être humain et cette pensée a eu court en Europe jusqu’à la fin du moyen-âge. Les guerres de religions, les grands découvertes ont marqué une cassure, une contestation de cette conception, et les philosophes de la période moderne ont tenté de trouver un autre principe qui fonderait la vie sociale. L’homme est alors envisagé comme un individu, qui vivra mieux en mutualisant ses moyens qu’en restant seul. C’est une vie sociale de convenance.

Ces deux manières de considérer la sociabilité de l’être humain colorent différemment la notion de vivre ensemble et surtout interprètent différemment les notions de Liberté-Egalité-Fraternité, leur relations et interdépendances. Les valeurs de Liberté-Egalité-Fraternité ne sont pas universelles.

Dès lors, éduquer à ces valeurs doit d’abord introduire à cette complexité et ne pas prétendre trop vite à leur universalité. Dans les établissements catholiques d’enseignement, l’éducation à ces valeurs se situe sous l’angle de l’anthropologie chrétienne qui inspire leur caractère propre. Xavier Manzano pose alors la question : Existe-t-il une morale laïque et républicaine ?

Par la loi de 1905, la République s’engage à assurer la liberté de conscience. On rappelle ainsi que c’est l’état qui est laïque et qu’il se donne les moyens pour que, au sein de la société, la liberté de conscience et la liberté religieuse puissent s’exercer.

Ainsi, on peut dégager trois entités : l’état, la société civile, la personne dont il faut réfléchir à leur nature et rôle respectif dans la définition d’une morale « laïque ».

A ces trois entités, correspondent trois niveaux de morale qui collaborent et se coordonnent :

– intériorité incommunicable de la personne

– morale civile, qui convoque la participation de l’état, des religions, des courants de pensées, …

– morale personnelle

L’agora, le débat est le meilleur moyen pour coordonner la morale civile et la morale personnelle, le bien commun et le bonheur personnel.

 

Christian Salenson nous a fait faire un pas de plus en montrant le lien intrinsèque de la laïcité et la liberté religieuse, titre de notre session.

Pour une vie en société harmonieuse et qui vise à la paix, le politique et les religions doivent s’articuler. Pour ce faire, ils ne peuvent se confondre et doivent donc être séparés. Politique et religions sont des nécessités l’un pour l’autre et pour exercer leur responsabilité propre. La laïcité est une forme de séparation. Les religions peuvent nourrir le politique et le politique doit imposer un cadre extérieur de régulation aux religions.

Ainsi, en France, nous vivons sous le régime de la laïcité, nous sommes donc tous laïques. L’Église a reconnu le caractère positif de la laïcité, comme cadre d’un vivre ensemble respectueux de la liberté de conscience de chacun. Avec la laïcité, l’état entend garantir la liberté religieuse et la liberté d’expression, deux droits fondamentaux des droits humains et qui ne vont pas l’un sans l’autre. Les confusions entre neutralité de l’état et société civile plurielle, entre la sphère privée et droit privé, etc brouillent le débat dans l’espace médiatique.

La laïcité rappelle Cazeneuve, ministre de l’intérieur et des cultes, est une société qui donne sa place à tous[1]. L’École Catholique se retrouve bien là et ce sera sa manière de vivre la Liberté – l’Egalité – la Fraternité qui éduquera plus sûrement aux valeurs de la République. Il dit encore : Faire vivre les valeurs républicaines qui sont largement celles de l’Évangile constitue pour moi une des clés du renouveau. Ce discours est un exemple de l’articulation du politique et des religions.

Dans les sociétés, la notion de liberté religieuse n’est pas très évidente, et l’Église a résisté longtemps à cette idée. Mais avec le concile Vatican II, c’est sans ambiguïté qu’elle reconnaît la liberté religieuse comme constitutive des droits humains, et qu’elle reconnaît avec respect la foi des autres et de ceux qui ne se reconnaissent pas dans une religion.

Ces mises au point ouvrent un large champ de recherche pour l’école catholique, en commençant par un regard sur nos pratiques. Certaines sont à réajuster, d’autres à poursuivre, et beaucoup à inventer. La crise actuelle démontre l’urgence d’une éducation à l’altérité. L’Évangile nous en donne les clés. Nous avons de solides appuis avec les intuitions des congrégations et les textes du magistère. Le débat dans la société civile apporte aussi sa contribution.

 

Dans mon atelier, nous avons travaillé sur la charte pour l’éducation au vivre ensemble au Liban. Les apports de la session m’ont permis de lire cette charte avec des lunettes plus ajustées que si je l’avais lu la semaine dernière. En effet, avant hier, le « vivre ensemble » me semblait être une évidence un peu universelle. Ce n’est pas le cas, et il faut contextualiser cette expression et connaître ce que les auteurs en disent. L’intérêt de cet atelier était de regarder les propositions d’éducation au vivre ensemble dans un cadre de société différent de celui que nous connaissons. En France, la laïcité forme le cadre pour le vivre ensemble. Au Liban, c’est la notion de citoyenneté inclusive qui sert de cadre dans une société moins sécularisée qu’en France et plus marquée dans son histoire par la pluralité religieuse. La citoyenneté inclusive va alors proposer de passer d’une sorte de juxtaposition des communautés religieuses variées à une réelle co-existence partagée. Une fois posés ces différents contextes, les réflexions et les réponses concrètes proposées sont des apports pour notre recherche de l’éducation à l’altérité. Ouf, fin d’après-midi, Dominique Chansel nous a proposé de nous décentrer en nous proposant un double voyage dans l’histoire de l’Italie et du rapport de l’état et de l’X° à travers les images du cinéma italien et principalement de la comédie. Il a fait avancer le smilblic tout en nous détendant. Merci !

 

CATHERINE PAGÈS

[1] Discours de clôture des débats aux États généraux du christianisme organisés par La Vie dans la cathédrale de Strasbourg par Bernard Cazeneuve, ministre de l’intérieur . (du 2 au 4 octobre 2015)

 

Christian Salenson, Conclusion de la session 2016

CONCLUSION DE LA SESSION

Christian Salenson

 

 

Le moment est venu de conclure cette session sur le fait religieux que nous avions voulu dans le cadre de la participation de l’Enseignement Catholique à l’éducation à la laïcité et aux valeurs de la République voulue par le ministère de l’éducation nationale, dans le contexte que l’on sait. Dominique Santelli en ouverture de la session a rappelé les questions qui se sont posées au lendemain des attentats de Charlie Hebdo et de l’hyper casher. Et avec Laurence de Cock nous avons terminé par là où nous avions commencé : la situation présente dans sa complexité. Ce fut en réponse à ces événements que le gouvernement a lancé une « grande mobilisation pour les valeurs de la République et la laïcité ». Elle reprenait et amplifiait la programmation pour la refondation de l’Ecole du 8 juillet 2013. L’Enseignement Catholique par le moyen du Secrétariat général a fait savoir immédiatement son engagement, dans le respect de sa singularité, en se proposant « d’articuler sereinement projet chrétien d’éducation et laïcité républicaine ». Il ne nous restait plus qu’à nous mettre en route. Le cadre était posé !

 

Rodrigue Coutouly, proviseur vie scolaire du rectorat d’Aix-Marseille nous a mis d’emblée dans la réalité, évoquant la situation présente après les traumatismes des attentats. Il n’a évité aucun débat, y compris lorsqu’avec beaucoup de liberté il a dit que certaines postures radicales d’enseignants ne faisaient pas droit à la laïcité et a posé le bienfait de travailler avec des élèves qui sont plus sensibles à la tolérance et à la liberté de conscience. Il a montré les limites de la Loi du 15 mars 2004 sur le voile, puisque la question se repose aujourd’hui avec les habits. Il a montré comment la question de la laïcité ne pouvait se résoudre que dans le respect de la liberté de conscience. Il nous a rappelé aussi que tout le monde dans l’École n’avait pas le même statut par rapport à la neutralité, selon que l’on est personnel ou usagers parents ou jeunes. Il nous a invité à développer le débat pédagogique et invité à la liberté que donne l’enseignement catholique allant jusqu’à conclure en nous disant que « La fraternité est notre force de frappe. » !

 

 

Comprendre la laïcité

 

Puis il nous fallait comprendre la laïcité. Dominique Santelli nous a montré que la laïcisation est un long processus avec des étapes : la Révolution française, la semi-laïcité introduite par le compromis napoléonien pour lequel la loi et le code civil sont laïcs, la morale est religieuse, le conflit entre « les deux France » qui n’est pas un conflit entre les catholiques et ceux qui ne l’étaient pas puisque 97 % de la population était catholique mais entre ceux qui voulaient imposer l’hégémonie de l’Eglise catholique et ceux qui, catholiques ou autres, voulaient défendre les acquis de la Révolution.

 

On nous a dit qu’avec la fin de la Guerre d’Algérie, la chute du mur de Berlin, la révolution iranienne, la crise interne de l’islam nous serions dans un troisième seuil de laïcisation. La laïcité est face à de nouveaux défis, faisant ressurgir des anciens débats, objet d’interprétations anciennes ou nouvelles et de stratégies politiques qui lui font courir de graves dangers, en particulier son instrumentalisation qui à terme la disqualifierait comme principe juridique et esprit pour un vivre ensemble. Marie-Laure Smilovici nous a fait comprendre ce double piège de l’islamisme et de l’islamophobie, qui ce matin encore sévissait sur les ondes de France culture, par une étude très précise du concept d’islamophobie et dénonçant la relation perverse entre le laïcisme et l’islamophobie contre la laïcité sous prétexte de la défendre.

 

Le juriste Jean Claude Ricci nous a fait comprendre que les lois françaises sur la laïcité étaient sous une instance juridique supérieure la Convention européenne votée en 1950 mais ratifiée qu’en 1974. Et que d’autre part selon ce qu’avait prescrit Aristide Briand l’interprétation de la loi de 1905 avait toujours été libérale.

 

Enfin ce matin Pierre Marsollier du Secrétariat de l’Enseignement Catholique nous a fait valoir les trois variables incontournables qui jouent dans des définitions de la laïcité et que je vous rappelle pour mémoire : la neutralité de l’état, la liberté comme fin, la cohésion sociale.

Au fur et à mesure que nous avancions dans la réflexion nous mettions à distance des approches réductrices ou des dérives de la laïcité. Au fond il s’agissait de dire que la laïcité n’appartient à personne parce qu’elle s’adresse à tous, qu’elle n’est pas une religion ni de quelques uns ni la religion de ceux qui n’ont pas de religion, ni la religion de tous les français, qu’elle n’est pas une valeur au même titre que les valeurs de la République et ultimement garder la loi et l’esprit de la Loi de 1905 qui s’est voulue une loi d’apaisement pour un vivre ensemble dans le respect de tous.

 

 

Comprendre les valeurs de la république

 

            On s’était aussi fixé comme objectif de comprendre les valeurs de la République puisque nous sommes dans une grande mobilisation pour ces valeurs. Le philosophe, Xavier Manzano, a fait son travail de philosophe. Il a interrogé les fondements et distingué pour ne pas confondre. Ainsi il nous a montré des fondements différents de ces valeurs selon que l’on était dans une époque qui pensait l’homme dans son appartenance sociale d’abord ou selon qu’il est considéré d’abord comme un individu et qu’il doit organiser le vivre ensemble par contrat. Ainsi cela peut aboutir à des conflits d’interprétation.

On l’avait interrogé sur la morale laïque. Il nous a aussi éclairé sur différents niveaux de compréhension de la morale : morale laïque qui stricto sensu est la morale qu’un citoyen vit par rapport à l’Etat, la morale civile qui renvoie à la société civile et la morale personnelle qui transcende ces deux niveaux précédents en ce qu’elle renvoie aux choix éthiques de toute personne, inspirés par ses convictions religieuses et philosophiques.

Ensuite on s’est dit que la laïcité n’était pas une valeur éthique, mais une valeur sociétale, un éthos, et qu’elle avait besoin de valeurs pour vivre. Si la laïcité est un mode de vivre ensemble, les valeurs de la République lui insuffle le souffle dont on a besoin pour ce vivre ensemble. Comme nous l’a dit Laurence de Cock, ne disons pas trop vite qu’on serait en présence d’une perte des valeurs de la République !

 

 

La liberté religieuse

 

            Nous avions délibérément intitulé cette session : « laïcité et liberté religieuse ». En effet il était hors de question de laisser croire que la laïcité est un en-soi autosuffisant. De même qu’elle a besoin de valeurs pour lui donner de l’âme, de même il est légitime de s’interroger sur ce qui fonde la laïcité. Si la laïcité est la manière dont en France on organise ce vivre ensemble entre croyances et opinions philosophiques alors que d’autres ont d’autres modes d’organisation, il faut donc que nous soyons sous un principe supérieur qui est en même temps un principe supérieur de jugement et d’évaluation. Il ne peut être autre que celui des droits de l’homme, et donc de la liberté religieuse et de la liberté d’expression. Il nous fallait alors comprendre comment cette liberté religieuse trouve progressivement son affirmation depuis 1776 jusqu’à aujourd’hui et d’autre part comment l’Eglise catholique reprend cette expression à son compte et lui donne son expression originale, en particulier en disant qu’elle n’est pas seulement un droit positif mais qu’elle est un droit naturel, un droit qui non seulement permet de vivre ensemble mais un droit qui appartient en propre à la personne humaine, au-delà des contenus de croyances ou d’une idée statique de la vérité.

 

            Nous avons pu affirmer alors qu’un lien étroit unit la laïcité, les valeurs de la République et la liberté religieuse, cette dernière fondant la laïcité, elle-même irriguée par les valeurs de la République.

 

 

Et l’École ?

 

 

Il nous fallait considérer comment l’École est convoquée dans son travail de transmission de la laïcité et des valeurs de la République et pour nous, à cause du caractère propre comment l’école catholique se saisissait de la question. En effet il fallait établir la cohérence entre l’anthropologie chrétienne qui guide le projet éducatif, cette notion de laïcité et ces valeurs de la République. Il n’était pas question de se « rallier à la laïcité » parce que nous ne pourrions pas faire autrement ! Mais bien de montrer qu’en un sens on peut dire que l’école catholique est laïque et qu’elle l’est d’autant plus qu’elle est fidèle à son anthropologie et à son sens de l’éducation dans le projet éducatif de chaque établissement. En effet, il nous a été dit par Pierre Marsollier qu’il n’y a pas de projet éducatif de l’enseignement catholique mais des projets éducatifs singuliers selon les établissements, inspirés par un riche patrimoine éducatif. Plus encore l’École permet de ne pas confondre séparation des Eglises et de l’Etat et privatisation de la religion, neutralité de l’Etat et neutralisation de l’expression des différences – dont je rappelle qu’elles sont la condition pour avoir accès à l’universel – fraternité et uniformisation. La devise de chaque établissement pourrait être celle de l’Europe : « in varietate concordium ».

 

L’éducation à la laïcité nous est apparue comme une chance dès lors que la laïcité n’était pas une neutralisation de la vie en société et donc de la vie de l’établissement mais a contrario un développement de l’éducation à l’altérité.

Les valeurs de la République de l’aveu même d’au moins deux ministres de l’intérieur et des cultes, dont l’actuel, sont « tout droit sorties de l’Evangile » selon l’expression de Chevènement. L’anthropologie de l’Enseignement Catholique n’a donc en théorie aucune peine à se retrouver dans ces valeurs. Mais nous avons fait valoir que les valeurs ne se transmettent pas par mode d’enseignement mais par mode d’initiation. La manière dont elles sont vécues au sein même de l’établissement est plus importante et valide ou non leur enseignement. Laurence de Cock a insisté sur la transmission de pratiques inspirées de ces valeurs plus que sur leur enseignement.

Quant à la liberté religieuse et la liberté d’expression, elle nous interroge sur tout ce qui pourrait d’une manière ou d’un autre ne pas respecter les appartenances religieuses diverses au sein des établissements. Mais nous n’en sommes pas restés là car la liberté religieuse ne consiste pas simplement à respecter les différentes croyances. Elle pourrait alors s’écraser dans une sorte de neutralité. La liberté religieuse demande que chaque enfant, chaque jeune puisse développer sa foi, sa religion, ses opinions, avec l’aide de la raison. L’enseignement catholique a des marges de liberté en ces domaines. Et là nous ne savons pas faire… pas encore ! Il va falloir faire preuve de créativité, d’inventivité…

 

Dans cette reprise, nous ne pouvons encore reprendre ce qui s’est dit et vécu dans les ateliers car nous n’avons pas encore la connaissance des textes mais nous avons noté que la formule de cette année plus riche et plus légère avait recueilli une grande satisfaction. Nous savons simplement que les pistes éducatives proposées pour les ateliers ont impressionné le délégué du Secrétariat général. Nous mettrons en ligne les textes des ateliers.

 

 

Conclusion

 

Il nous a semblé que cette session avait une progression nous conduisant à déplacer quelques fausses idées, à démonter quelques représentations, voire à en montrer la perversité. Je pense à l’islamophobie. Puis nous avons mis en place progressivement une approche de la laïcité et de ses variables. Nous avons conjugué la laïcité avec les valeurs de la république et avec la liberté religieuse… toujours en quête de cohérence en particulier avec « le caractère propre » car nous ne pouvons bien nous ne pouvons pas faire le grand écart, conviction que Pierre Marsollier est venue magistralement consolider.

 

Permettez-nous une confidence ! Vous n’imaginez pas la force que vous nous donnez lorsque nous vous voyons arriver avec le sourire aux lèvres et lorsque nous voyions votre joie d’être là et de bénéficier de cette belle richesse intellectuelle. Vous êtes notre force dans le travail que nous faisons ! Nous n’aurions pas cette énergie sans vous !

 

Avec Dominique Santelli, nous voulons remercier tous les intervenants, Valérie et Catherine de l’équipe du département qui se sont acquittées avec brio du travail de relecture des journées. Marie Laure qui a fait le power point que beaucoup ont demandé. Un remerciement particulier va aux animateurs d’ateliers dont quelques uns ont vu monter leur taux d’adrénaline : Colette, Boris, Anne Sophie, Christian, Pierre, Maud et isabelle, Jacques, Lydia, Monique. Nous voulons remercier chaleureusement celles qui ont fait le travail de l’ombre : Monique, fidèle compagne de beaucoup de formations, Stéphanie qui a géré les ateliers avec dextérité et simplicité, Corinne, Isabelle, Hélène et Lydia qui ont été à nos petits soins pour nous revitaliser d’un café ou d’une viennoiserie et qui ont tellement à cœur de porter avec nous ce travail ! Marc pour son soutien indéfectible et son amitié bienveillante. Et Marie Françoise qui, avec sa force de conviction pourra se faire l’ambassadrice de cette formation auprès des directeurs diocésains.

 

 

 

Annonce de la prochaine session : « Aller à la rencontre de l’islam » ! Belle perspective !

 

 

 

 

 

Christian Salenson, Ouverture de la session 2015

Le fait religieux au féminin

18-20 mars 2015

 

 

 

Ouverture de la session 2015

 

 

 

            Entre le moment où nous avons annoncé la session en mars dernier, le moment où nous l’avons construite, l’été dernier, et aujourd’hui, il y a eu les événements de Paris de début janvier, les attentats contre Charlie Hebdo et contre le supermarché cacher. Ces événements ont marqué profondément la société. Il y a fort à parier qu’il y aura un avant et un après.

 

On se souvient des événements dramatiques du 11 septembre 2001 à New-York. Avec du recul, ils nous ont appris que les réactions que suscitent de tels événements sont souvent plus graves que les événements eux-mêmes. Les réactions du gouvernement Bush ont été bien plus dramatiques en nombre de morts que ceux provoqués par la chute des tours. La déstabilisation du Proche Orient et le développement de l’islamisme politique sont des conséquences de la réaction américaine. Et plus sournoisement encore, les démocraties elles-mêmes payent un lourd tribut à cette réaction inappropriée, en particulier avec le développement de l’idéologie sécuritaire et les atteintes qu’il porte aux libertés individuelles. Tout cela nous invite à la plus grande prudence et la plus grande sagesse dans les réactions présentes et à venir, alors même que de tels événements ont un effet de révélateur sur les malaises longtemps occultés qui agitent notre société.

 

Ce n’est pas le lieu et nous n’avons pas les moyens de faire l’analyse politique du malaise sociétal mais comme vous le savez, en ces cas là, on se tourne toujours vers l’Ecole. Nous sommes habitués à ce que la société peu ou prou se défausse ainsi. L’Ecole n’a pas vocation à cautériser les blessures que la société ne gère pas ou même génère. Donc nous prenons avec la distance voulue cette attente coutumière et disproportionnée. L’Ecole apporte toutefois sa contribution aux problèmes sociétaux. Le ministère de l’éducation nationale donne quelques orientations que nous examinons avec bienveillance et vigilance.

 

La personne humaine avant le citoyen

 

L’ISTR, comme Institut catholique de formation développe un département au service des religions à l’Ecole. Nous recevons les demandes de formations, y compris celles du gouvernement à la lumière du caractère propre et du caractère universitaire de l’institut. Nous entendons l’urgence qu’il y a à former des citoyens. Ce mot est sur toutes les lèvres. Mais nous devons l’entendre et le recevoir avec retenue. Former des citoyens n’est pas le but de l’École catholique. Écoutons ce que disent les textes officiels de l’Église. « Le but de l’École catholique est la promotion de la personne humaine dans toutes ses dimensions…. » . Est-ce à dire que nous ne voulons pas former des citoyens ? Nous y sommes tout à fait favorables mais cela ne peut pas être le but premier. En revanche nous pensons, nous croyons qu’en ayant le projet éducatif de former des hommes et des femmes libres et responsables, nous formons d’authentiques citoyens, peut-être un peu différents de ce que l’État voudrait. Nous nous souvenons que c’est une vieille histoire et que ce débat a opposé au moment de la révolution française Robespierre et Condorcet. Le premier a trop vouloir éduquer les citoyens dans l’esprit de la révolution risquait d’instrumentaliser l’éducation et de leur faire perdre leur liberté qu’aux yeux de Condorcet le primat accordé à l’instruction garantissait.

 

Les valeurs vécues de la République

 

Depuis les événements, nous entendons beaucoup parler des valeurs de la République. Dans l’enseignement catholique, nous sommes attachés aux valeurs de la République. On peut citer Jean-Pierre Chevènement qui n’est pas soupçonnable d’être inféodé à l’Eglise catholique. Il était alors ministre de l’intérieur et des cultes. Il prononça ce discours à Strasbourg lors de l’ordination épiscopale de Joseph Doré archevêque de Strasbourg, évéché concordataire. Il disait ceci : « Les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité qui ont inspiré le combat républicain sont pour une large part des valeurs chrétiennes laïcisées. La liberté et surtout l’égalité sont largement des inventions chrétiennes. S’agissant de l’égalité, on ne peut qu’admettre l’audace à proprement parler révolutionnaire des Evangiles, faisant surgir cette idée neuve, contraire à toutes les normes et les idées d’un monde romain à la culture fortement hellenisée. Quant à la fraternité, elle est une traduction, à peine une adaptation, de l’agapé du Nouveau testament.[1] » Hélas aujourd’hui nous voyons que la fraternité est souvent remplacée par la solidarité qui n’est qu’une forme édulcorée de la fraternité. Même dans les établissements catholiques on est victime de cette réduction de la fraternité à son sous-produit qu’est la solidarité. Pourquoi ne disons-nous pas que nous faisons des actions de fraternité ? La fraternité est évangélique et elle a inspiré la République. Nous avons donc toutes les raisons pour nous sentir à l’aise dans les valeurs de la république. Nous ne pensons pas que ce les valeurs de la République soit le problème. Qui est contre la liberté, l’égalité, la fraternité ? Le problème se situe plutôt dans le décalage entre les valeurs annoncées et les valeurs vécues réellement. Chacun sait à propos de l’égalité que le fossé ne cesse de se creuser entre riches et pauvres, que l’égalité entre hommes et femmes est un combat qui n’a rien perdu de son actualité. La société serait bien avisée de réduire ce fossé qui s’élargit chaque jour et qui est source de violence. Pour la part qui nous revient, dans l’Ecole catholique nous pouvons enseigner les valeurs de la République ou même un catéchisme républicain. Pourquoi pas ? Mais nous savons d’expérience que les catéchismes n’ont jamais converti personne ! Ce n’est pas leur but. Le problème auquel nous sommes confrontés est moins d’enseigner un catéchisme républicain que de vivre dans l’Ecole les valeurs annoncées: la mixité, la place de ceux qui ont des handicaps sociaux, affectifs, le refus de sélectionner et d’exclure, l’apprentissage de la pluralité culturelle et religieuse…

 

L’enseignement du fait religieux

 

L’enseignement du fait religieux quelque peu amorti ces dernières années dans le public, sinon dans le privé, est à nouveau sollicité. Le président de la république, François Hollande, a souhaité, le mercredi 21 janvier, que soit portée « une attention particulière » à l’enseignement du fait religieux. Sa place devrait en être renforcée dans les futurs programmes dès 2016.

Que peut-on attendre de cet enseignement ? On ne peut tout en attendre mais la connaissance objective est religions est utile à ceux qui sont adeptes d’une religion et qui souvent la connaissent mal ou bien même ont une connaissance faussée. Elle est utile aux autres qui peuvent alors dépasser des idées toutes faites, des jugements hâtifs et mieux comprendre l’autre. L’ignorance suscite des peurs et des fantasmes.

Mais il faut dire aussi que cet enseignement contribue aussi à rehausser l’image de l’École. On a trop laissé croire que l’École n’était pas compétente dans le domaine des religions, si bien qu’aujourd’hui des élèves, en toute bonne foi si je puis dire, contestent à des enseignants le savoir et la parole qu’ils ont sur les religions. Les religions elles-mêmes ont besoin de savoir qu’elles sont objet de savoir de la part de ceux qui n’en sont pas nécessairement les adeptes.

Depuis le rapport Debré, les pouvoirs publics ont introduit dans les programmes plus de connaissance du fait religieux. Mais on sait que dans la pratique, les programmes ne sont pas toujours suivis. Aujourd’hui certains demandent un nouveau « renforcement » et de nouvelles ambitions à cet enseignement. Un rapport sénatorial récent préconisait même d’en faire une matière d’enseignement à part entière[1]. « il s’agissait de confier cet enseignement spécifique, doté d’un nombre défini d’heures de cours, à des professeurs volontaires issus de disciplines comme l’histoire-géographie, le français ou la philosophie, dans lesquelles est déjà abordé aujourd’hui le fait religieux ». Jean Baubérot, théoricien notoire de la laïcité, propose de créer un corps de certifiés et d’agrégés à même d’enseigner le fait religieux en tant que discipline à part entière. Éric Vinson, auteur avec sa femme d’un remarquable ouvrage sur Jean Jaures, docteur en théorie politique, enseignant à Sciences-Po et à l’Institut catholique de Paris, dit qu’il faudrait « créer à l’université des départements de ‘sciences des religions capables de former des généralistes des religions rompus, comme en Allemagne, à la pédagogie ».

Ces idées ne sont pas prêtes d’aboutir en France alors que tout cela existe dans les autres démocraties, mais elles montrent que l’enseignement du fait religieux pourrait occuper une place plus importante à l’avenir. Beaucoup d’enseignants cependant avouent manquer eux-mêmes de culture religieuse pour transmettre un savoir sur ces questions. Selon le gouvernement un module spécifique pourrait être intégré à la formation initiale.

Faut-il en revoir les contenus ?

On peut contester le terme de « fait religieux ». Il a été choisi à dessein pour marquer l’objectivité du savoir sans convoquer les croyances ou les jugements de valeur. Certains pensent aujourd’hui qu’il faudrait « une plus grande cohérence entre les contenus, une meilleure progressivité, et des objectifs à atteindre à chaque niveau de la scolarité[2]. L’enseignement du fait religieux accorde une part trop belle « au passé », déplore de son côté Éric Vinson. « Pour ne pas avoir de problème en classe, on préfère parler des dieux de l’Égypte ancienne. Mais c’est aussi de l’Islam d’aujourd’hui qu’il faut parler ! ». L’École doit reconquérir le droit qu’elle a elle-même délaissé, à parler de religion auprès de certains publics qui contestent sur ce point la légitimité de l’enseignant [3].

La laïcité

De même en ce qui concerne la laïcité. L’enseignement catholique est très attaché à la laïcité car la laïcité est la garantie pour les religions de pouvoir exister dans l’espace public sans être inquiétées dès lors qu’elles respectent l’ordre public. Les évêques français ont dit l’attachement de l’Église de France à la laïcité, il y a quelques années dans la lettre aux catholiques de France. Mais on entend des choses très diverses sur la laïcité. Contrairement à ce que l’on entend parfois, la laïcité n’est pas une valeur. Elle est un mode juridique d’organisation de la vie en société. La société n’est pas laïque. L’État est laïc mais la société ne l’est pas. La société n’est pas neutre. La neutralité est celle de l’État, pas de la société. La laïcité n’est pas la religion de ceux qui n’ont pas de religion. Nous sommes tous des laïcs car cette règle de vie s’impose à tous dans la vie de la république. La laïcité est un mode juridique sous le contrôle des droits de l’homme. La laïcité est sous le regard et au service de la liberté religieuse, qui elle est un droit de l’homme, un droit fondamental.

Le gouvernement prévoit de former un millier de professeurs et d’éducateurs à la laïcité d’ici le mois de juillet. A ce jour, on ne sait pas bien ce que sera cette formation ni sur le contenu ni sur le forme et la durée de la formation. Le secrétariat général semble-t-il a donné son accord pour l’enseignement catholique. Nous pensons que nous devons pour ce qui nous concerne d’une part proposer aussi des formations sur la laïcité et d’autre part articuler la laïcité avec les approches européennes et particulièrement ce que dit la constitution européenne sur la liberté religieuse et les droits de l’homme.

Une nouvelle étape

Les événements de janvier, les réactions qu’ils suscitent, la place de l’École nous renvoie chacun là où nous sommes à un examen de nos pratiques et à accentuer encore le travail éducatif que nous faisons. A l’ISTR et avec tous ceux d’entre vous qui sont en formation nous nous sommes sentis confortés dans le travail d’enseignement du fait religieux. Nous en avons fait part aux directeurs diocésains, soulignant le travail déjà accompli et le désir d’accentuer encore ce travail en particulier en direction d’une juste compréhension de la laïcité et d’une connaissance plus approfondie de l’islam.

 

 

Nous sommes très attachés à la laïcité (lettre aux catholiques de France) et à son enseignement mais nous sommes vigilants sur les dérives de la laïcité telle que nous l’entendons ces jours-ci. L’Etat est laïque, la société non ! rappelait le cardinal JP Ricard. Une laïcité qui tend à refluer les religions produit l’effet inverse à celui recherché, génère de la violence et se renie elle-même.

Confirmés dans ce travail engagé depuis plusieurs années, nous devons lui donner une force nouvelle. Deux chantiers s’ouvrent devant nous.

D’une part, en connaissances de religions, nous pensons que nous devons proposer à un très large public une formation sur l’islam, conséquente, ouverte, qui ne se contente pas de décrire quelques notions de base mais qui donne une vision scientifique, culturelle et spirituelle de l’islam.

D’autre part, nous devons aussi intervenir dans le domaine de la compréhension de la laïcité, avec la scientificité voulue et le rejet d’une laïcité idéologisée. L’approche de la laïcité doit se conjuguer avec la liberté religieuse comme droit fondamental de l’être humain.

 

 

Ce matin nous nous retrouvons nombreux pour notre session annuelle sur le fait religieux. Nous qui sommes ici ce matin, nous savons que cet enseignement est une nécessité pour permettre à des jeunes aujourd’hui d’habiter une culture de s’approprier le patrimoine sans lequel on n’est jamais réellement chez soi dans la culture et la société, mais aussi de s’ouvrir à la dimension symbolique. Cette nouvelle session apporte sa contribution au travail déjà fait les années précédentes.

 

Eduquer à la paix

 

Plusieurs d’entre vous ont participé aux sessions annuelles passées. Il y a deux ans, nous l’avions intitulé l’éducation à la paix. Voilà ce que nous écrivions au terme de la session :

 

Cet enseignement doit ouvrir à cette intelligence des choses et du monde que les religions partagent avec les arts, ouvrir à une autre dimension du réel à laquelle n’a pas accès la seule raison scientifique ou technique et sans laquelle la vie n’est pas totalement humaine. Sans préjuger de la confession de foi propre à chacun, les religions en général ont vocation à ouvrir des chemins vers l’intériorité indispensable à qui recherche la paix. Elles offrent aussi par leurs messages fondateurs des capacités de résistance aux diverses formes de la réduction de l’humain…

 

 

La symbolique

 

L’an dernier nous avions travaillé sur la dimension symbolique car nous pensons que la connaissance des religions comme celle des arts ouvre à cette forme d’intelligence du réel. Et voilà ce que nous en disions dans la conclusion

 

 

L’enseignement du FR n’est pas réductible à ce qu’il a été si souvent et que l’on voit dans les manuels, à savoir un enseignement positiviste. Nous entendons par enseignement positiviste le savoir écrasé qui ne donne pas accès au sens. On désigne les éléments d’une architecture religieuse, on se contente de les nommer sans ouvrir à la symbolique des lieux.

Nous savons aussi qu’il n’est pas réductible à une approche patrimoniale par laquelle certes on permet à des gens de ne pas être égaré dans la culture qu’ils habitent, d’avoir accès à ses productions culturelles mais qui en font plus des récepteurs passifs que des acteurs…

Nous avons mieux compris que l’on ne peut pas comprendre le monde dans lequel on vit et la culture dans laquelle nous baignons sans la compréhension du religieux.

 

Et nous concluions cette session en se disant que l’Un des enjeux majeurs de la prise en compte du fait religieux dans l’enseignement est l’ouverture à l’intelligence symbolique du réel.

 

 

 

Le fait religieux au féminin

 

 

Cette année nous avons retenu comme thème : « le fait religieux au féminin ». Pourquoi avoir choisi ce thème et comment rejoint-il les enjeux évoqués précédemment ?Encore une fois, nous ignorions les événements de janvier mais nous pensons qu’avec ce sujet de session, nous ne sommes pas éloignés des enjeux décisifs pour notre société. En parlant du féminin, nous nous situons d’emblée dans l’altérité et pas n’importe quelle altérité mais l’altérité homme/femme. Or elle est la matrice de toutes les formes d’altérité pour l’anthropologie chrétienne. Ce caractère matriciel probablement explique qu’elle soit si mal vécu et qu’elle suscite tant de résistances dans la société et dans l’Eglise.

Nous l’abordons sous l’angle du fait religieux. Ce n’est évidemment pas la seule manière de l’aborder mais nous croyons que cet angle d’attaque a sa pertinence propre. Le fait religieux au féminin, dans notre culture, est victime d’une double ignorance : d’abord celle d’être religieux et ensuite d’être au féminin ! La première des ignorances est celle de la religion et des religions en France dont nous souffrons des effets pervers. La seconde est celle de l’exclusion des femmes de l’histoire, de la culture et aussi de la religion. En effet, considéré comme une affaire d’hommes le fait religieux a longtemps été écrit au masculin. Or les femmes comme les hommes sont au cœur des religions: dieux ou déesses, saints ou saintes, figures anonymes ou héroïnes, soumises ou conquérantes, religieuses ou laïcs, mystiques ou missionnaires, vierges et/ou mères, amoureuses et inspiratrices, elles y occupent une place de choix.

 

On se propose donc au cours de cette session de considérer comment le fait religieux s’écrit au féminin. Le sujet est original. Le fait religieux est peu abordé en ce sens alors même que la religion véhicule des représentations des hommes, des femmes et de leurs relations qui influencent et peuvent déterminer des manières d’être homme ou femme. Or dans le travail éducatif, un des points majeurs est l’éducation à la mixité. Il ne suffit pas de mettre ensemble des petits garçons et des petites filles pour qu’il y ait mixité. L’enseignement du fait religieux n’est pas le seul angle d’une éducation à la mixité mais on peut penser que l’apprentissage du fait religieux décliné au féminin est une participation à l’éducation à la mixité au sein de l’École.

 

 

Voilà le programme …

 

 

[1] Ses rédacteurs, Jean-René Lecerf (UMP) et Esther Benbassa (EELV), ont finalement dû supprimer cette proposition qui ne faisait pas l’unanimité

[2] Isabelle Saint-Martin, directrice de l’IESR, institut rattaché à l’École pratique des hautes études

[3] « Étudiant la naissance de l’Islam avec une classe de 5e , j’avais apporté un Coran, se souvient Laurent Gassier, enseignant d’histoire-géo dans le Val-de-Marne. Entre indignation et provocation, un élève m’a alors demandé de lâcher ce livre car selon lui j’étais impur. » Sur le moment, l’enseignant, désarçonné, a reposé l’ouvrage. « Aujourd’hui, je répondrais à ce garçon qu’en classe, le coran est un objet d’étude historique et scientifique », affirme-t-il.

 

Marc Keraudren, Ouverture de la session 2015

OUVERTURE DE LA SESSION « LE FAIT RELIGIEUX AU FEMININ »

ISTR, Marseille, le 18 mars 2015 

Chacun d’entre nous a encore en tête les drames de janvier et je ne pouvais pas ouvrir une session comme celle qui nous réunit aujourd’hui ici à Marseille sans y faire référence.

Je le fais de là où je suis, c’est-à-dire comme directeur de Formiris méditerranée, en charge de la formation professionnelle des enseignants des établissements privés sous contrat du territoire.

Deux points à mon intervention.

1- Dabord rappeler que lEnseignement catholique est au service de la Nation. Et que quand la Nation se mobilise1, lEcole catholique se mobilise avec elle. 

1 Grande mobilisation de l’Ecole pour les valeurs de la République. 11 mesures. 22 janvier 2015.

2 Pour comprendre le bien fondé des règles de vie – discipline- , reconnaitre le pluralisme des opinions, des convictions et des modes de vie –coexistence des libertés – , construire du lien social et politique –communauté des citoyens-

L’Ecole catholique est aussi l’Ecole de la République. L’Ecole catholique est, tout autant que l’Ecole publique, légitime pour parler des valeurs de la République, pour les vivre de l’intérieur.

Alors oui, chaque établissement doit se sentir concerné et impliqué dans la mise en oeuvre des mesures présentées par la Ministre, le 22 janvier dernier. En évitant toutefois de faire une lecture juxtaposée de ces mesures, mais en veillant à travailler à leur cohérence et à leur synergie.

Enseignement moral et civique à la rentrée 20152, mise en place d’un parcours citoyen de l’école élémentaire à la terminale (occasion pour l’élève de s’impliquer dans la vie de l’établissement, dans des partenariats), accueil de tous pour viser la réussite de chacun, nouveau socle commun à l’école et au collège, lutte contre le décrochage, … Autant d’engagements auxquels l’Ecole de la République est convoquée aujourd’hui.

Certes, nous n’avons pas attendu les annonces ministérielles pour nous saisir de ces questions. Rappelons les engagements pour la réussite auxquels le SGEC nous a invités en avril 2014 par exemple. Rappelons toutes les sessions précédentes qui nous ont réunis ici même.

Mais les paroles d’Abdenour BIDAR, chargé de mission ministériel sur la laïcité lors du séminaire de la DGESCO le 11 mars dernier, nous donnent un aperçu des défis à relever. Que nous dit-il ? Trois choses :

– Nous en avons pour des années à irriguer à nouveau la société sur le partage des valeurs de la République.

– La connaissance et la maîtrise de ces valeurs n’est plus assurée dans l’institution par tous les personnels.

– Il y a un besoin de retrouver une culture de l’engagement autour de ces valeurs, qui est une dimension consubstantielle du métier d’enseignant.

Il y a donc pour les années à venir de merveilleuses réflexions à mener au niveau des équipes éducatives et pédagogiques dans les établissements. La formation peut être un des leviers à activer et c’est le sens du soutien financier apporté chaque année aux établissements qui en font la demande, pour être accompagnés dans ce type de réflexion en équipe. Si ce type de session qui nous rassemble est éminemment importante à proposer, je vous invite également à vous mobiliser autour de ses questions, en équipe, avec vos chefs d’établissements, APS et personnels d’éducation…. sans oublier les familles.

2 Ne pas agir sous l’émotion, en réaction, et dans la précipitation. Inscrivons-nous dans la durée. 

En matière d’enseignement des faits religieux3, puis que c’est cela qui nous réunit aujourd’hui, les évènements récents ont marqué une forme de sursaut. Mais attention, l’enseignement des faits religieux ne saurait être présenté comme un antidote à l’extrémisme religieux, comme on le présente parfois.

3 Le ministère parle d’enseignement laîc des faits religieux.

4 Gérald Chaix / historien, ancien recteur, président de l’Institut Européen en sciences des religions (institut fondé en 2002 par Régis Debray) – Lettre de l’Education n°840 du 16 mars 2015

5 Cf. site ISTR

L’objectif premier de cet enseignement n’est pas défensif, nous rappelle justement Gérald Chaix, historien, président de l’IESR, cette semaine4, dans la Lettre de l’Education. Cet enseignement se justifie d’abord pour une raison patrimoniale, au sens où il importe que le religieux, dans sa dimension culturelle, soit accessible à tous et perçu comme un bien commun. Comment sans cela comprendre des pans entiers de notre culture (tel tableau, telle sculpture, telle oeuvre littéraire….) ? Mais la compréhension du passé n’en est pas le seul enjeu : cet enseignement est aussi un moyen de se situer dans le temps présent et de décrypter les événements.

Enfin, il s’agit « d’appréhender les religions comme des systèmes symboliques et idéologiques qui, pour une très grande part de l’humanité, donnent un sens à la vie, individuelle et collective ».

Ces propos de l’ancien recteur feront écho à ceux qui étaient présents ici l’an dernier5.

Alors oui, la crise des événements récents replace cet enseignement au premier plan. Réjouissons-nous en, tout en ayant conscience que si « la crise nécessite une réponse, la réponse dépasse la crise », nous dit Gérald Chaix. Cela nous invite donc à nous inscrire plus que jamais dans la durée.

Peut-être faut-il redéfinir les objectifs de cet enseignement en termes de connaissances et de compétences, mais aussi d’attitudes et de comportements.

Simultanéité d’une pédagogie de la laïcité et d’une pédagogie de la liberté, nous dit à présent le Ministère. Des évolutions qui font écho à ce que nous partageons ici avec l’ISTR.

« On attend de l’élève qu’il soit capable de débattre sur ce qu’il croit ou ne croit pas, qu’il sache, même s’il est choqué par une caricature, comprendre ce que la caricaturiste a voulu dire ».

Ce n’est pas une mince affaire pour eux… et pour vous tous qui les accompagnez à l’école.

Lors du premier séminaire inter académique sur la laïcité que j’évoquais précédemment, le 11 mars dernier, Florence ROBINE, directrice générale de l’enseignement scolaire, allait dans le même sens en invitant son public de formateurs à aller plus loin que ce qui a été déjà engagé, à donner à cet enseignement une autre envergure, à ne pas le cantonner au seul périmètre de la littérature, de l’histoire et des arts. « Après le temps de la culture sans religion, nous sommes dans le temps de la religion sans culture », nous dit-elle, c’est-à-dire confrontés au fondamentalisme, où la culture est extérieure à la religion.

Ce n’est donc pas un domaine qu’un enseignant peut aborder naïvement. Quelle que soit sa discipline, il lui faut anticiper toutes les questions possibles, tout en sachant qu’il pourra être parfois désarçonné et… qu’il lui faudra différer sa réponse.

Alors, vous l’aurez compris, il y a aussi certainement pour la formation des choses à repenser.

L’Enseignement catholique est partie prenante de la formation de 1000 référents dans le cadre de la « grande mobilisation de l’Ecole ». Des actions de formation seront proposées à la rentrée prochaine.

Mais encore une fois, il ne s’agit pas de le faire sous la pression des médias ou même du politique…. Pas de place pour des BFM de la formation !

Prendre la mesure des défis, trouver différents leviers pour soutenir les démarches de formation engagées, associer actions de sensibilisation et actions d’approfondissement, c’est bien la stratégie de formation qui est engagée sur ce territoire depuis 2009 avec l’ISTR.

Après la session en 2013 « pluralité religieuse et citoyenneté, une éducation à la paix », après celle de 2014 « faits religieux et initiation au symbolisme », voici donc ces nouvelles rencontres de printemps autour de la question du « fait religieux au féminin ».

En proposant ce type de session chaque année maintenant depuis 3 ans, et en relevant ce pari y compris lorsque les subventions de formation de l’Etat diminuent, je veux rappeler ici que la formation ne saurait se réduire à une autre forme de consommation rapide ou à la recherche de la réponse magique à appliquer de retour chez soi, comme on peut l’observer encore trop souvent, mais qu’elle passe nécessairement par des temps comme celui qui vous est proposé durant ces 3 jours.

C’est le parti pris de ce type de session que de nous réunir, que de prendre le temps d’écouter, de s’écouter, de partager, de réfléchir, pour faire culture commune, pour forger ou consolider nos connaissances, pour appréhender cet enseignement du fait religieux sous un angle nouveau, pour se questionner.

Merci donc à toute l’équipe de l’ISTR de nous permettre ces temps de pause, de respiration, d’introspection… et de convivialité.

Merci à vous tous d’avoir répondu à cette nouvelle invitation aussi nombreux.

Marc Keraudren